‹ Sandford et MertonChapitre 2 sur 37 · LE VANNIER · texte numérisé non relu

LE VANNIER

Dans un pays fort éloigné de celui-ci, il y avait un iiomnie riche, qui employait la plus grande partie de son temps à manger, à dormir ou à boire, et le reste à rechercher de frivoles j)laisirs. Entouré continuellement de domestiques empressés à exécuter aveuglément tous ses ordres, et à le servir avec des mar- (|ucs liomj)euses de respect, il devint orgueilleux, insolent ei capricieux. On l'avait si peu accoutumé dès l'enfance à entendre la véiité, qu'il s'imaginait avoir II' droit de conunander à tout le monde ; et il s'était pei-suadé (pie les |)auvres n'avaient d'autre destinalion que de servir de jouet à ses fantaisies.

f Presque sous les murs du château de cet homme opulent, habitait un honnne pauvre, mais honnête et industrieux, (pii se faisait chérir et lespecter de tous ses voisins. Il gagnait péniblenient sa vie à faire des corbeilles avec des joncs (jui croissaient dans une terre marécageuse à côté de sa chaumière. Mais quoiqu'il fiji obligé de travailler depuis le matin jusqu'au

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soir pour gagner son entretien, quoiqu'il ne prit pour toute nourriture que du riz, des pois ou d'autres légumes, et qu'il n'eût d'autre lit que les faisceaux de jonc dont il se servait pour faire ses corbeilles, il

ne laissait pas d'être toujours satisfait et joyeux. Son travail lui donnait assez d'apj)étit pour lui faire trouver délicieux les mets les plus grossiers ; et il s'endormait tous les soirs d'un si bon sommeil, que le lit le plus dur ne l'empécliait ])as d'en goûter les douceurs.

« L'homme riche, au contraire, étendu mullement

il (*:i VRES I)K HE H Q LIN

la liuii >iii im lin (iu\ei, ne pouvait dormir, parce (|u*il a\aii |)as<('' toute la journée assoupi dans sa mollesse. Il pu'ilait sans j)laisir les mets friands dont sa table était chargée, parcecju'il ne faisait pas assez d'exercice pour se procurer de raj)pétit ; et il se trouvait souvent indis|)()sé, parce que son estomac, alïaiMi par sa gloutonnerie, refusait de digérer ses aliments. Comme il ne faisait de bien à personne, il n'avait |)oint d'amis. En revanche, il était détesté p;ir tous ses vassaux, (|u'il tenait dans l'oppression; et jus(|u'à ses domestiques, il n'y avait personne qui put |)rononcer son nom, sans le mépriser ou le maudire

« Incapable de trouver en lui-même rien qui put dissiper sa noire mélancolie, il prenait de l'iiumeur contre tous ceux qu'il ci^oyait plus joyeux que lui. Dans les promenades qu'il faisait en j)alanquin, porté servilement sur les éj)aules de ses domestiques, il passait tous les jours devant la chaumière du pauvre vannier, (pii, j)aisil)lement assis sur le seuil de sa |H)rle, chantait à j)lein gosier en faisant ses corbeilles. L'homme riche ne put le voir longtemps sans envie. — Quoi! se disait-il, un vil artisan, qui travaille toute la journée jKJur gagner une misérable subsistance, je le vois loujoui-s satisfait ; et moi (jui possède de grandes rirhe.«!*4»s, m(»i «pii suis (rmic plus grande im|)or- Uince qu'un million de créatun\s comme lui, je ne me trouve jamais heiiicux ! Ccth' réflexion s'éleva si sou-

Vent dans son esprit, qu'il sentit bientôt contre cet homme les mouvements de la haine la plus violente. Peu accoutumé à vaincre ses passions, quelque injustes qu'elles pussent être, il résolut de punir son pauvre voisin de l'audace qu'il avait d'être plus heureux que lui-même. Après avoir cherché tous les movens d'assouvir sa barbare veni»eance, il ordonna à un de ses indignes valets d'aller mettre le feu aux joncs qui environnaient la chaumière du vannier. C'était pendant Tété. La chaleur excessive qui règne dans cette contrée, avait desséché les plantes. En un moment la flamme s'étendit sur tout le marais, et non-seulement consuma les joncs, mais alla même embraser la triste chaumière; en sorte que le malheureux vannier, réveillé en sursaut par les charbons enflammés qui tombaient sur lui, fut obligé de s'échapper presque sans vêtements pour sauver sa vie. « Je vous laisse à penser quelle fut sa douleur, lorsqu'il se vit ainsi privé de tout moyen de subsistance par la méchanceté d'un homme qu'il n'avait jamais offensé. Hors d'état de le punir de son injustice, il se mit en marche dès le lendemain, et courut se jeter aux pieds du grand juge de ce pays, auquel il raconta la violence qu'on avait exercée à son égard. Le magistrat, qui était un homme juste et compatissant, ordonna tout de suite que le malfaiteur fût amené devant son tribunal. Après l'avoir fait convenir du crime dont il était accusé, et lui avou' adressé les

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re|)roche> les plus sévères, il se tourna \ers le pauvre vannier, ei lui dit : — Puisque cet homme vain et méchani s'est laissé entraîner à un attentat aussi cruel, par une fausse idée de son importance, il est nécessaire de lui apprendre de combien peu de valeur il est puui- le reste du monde, et à quel degré vous remportez sur lui pour la véritable utilité. Cet exemple doit être éclatant, })()ur servir de leçon à la nation entière. Je ne veux vous contraindre par aucune violence à servir le projet (|ue j'ai formé. Je ne vous ciiche pas même (pie vous aurez (juelque risque à courir dans son exécution. Mais s'il réussit, comme je l'espère, je vous promets au bout de quelques mois une aisance assurée pour le reste de votre vie; et vous aurez l'honneur d'avoir contribué à établir une grande vérité pour l'insliuction de vos concitoyens.

€ Le pauvre homme répondit :

€ Je n'ai jamais possédé que bien peu de chose au monde; mais ce peu (jue j'avais suffisait à ma subsistance, et je l'ai perdu par la méchanceté de cet homme orgueilleux. Je suis entièrement ruiné. Il ne me reste aucun espoir de me procurer un morceau de pain, au premier moment où la faim se fera sentir. C'est pounpioi je suis prêt à faire tout ce que vous ordonnerez de mon sort. Je m'en rapjjorte à votre sagesse. Qudiipie je sois bien Idin de voidoii' traiter cet homme comme il ni'a traité, je ne serai pas fâché de servir à lui faire apprendre la justice, et d'empêcher les ri-

ches, par son exemple, d'opprimer à l'avenir ceux qui sont pauvres comme moi.

c( Alors le magistrat ordonna qu'on les fit monter tous deux sur un vaisseau, et qu'on les transportât sur les côtes d'une lie habitée par des sauvages, à qui toutes les distinctions de la richesse étaient inconnues, et qui ne vivaient uniquement que de leur pèche.

ce Aussitôt qu'ils furent débarqués sur le rivage, les matelots remirent à la voile ; et les habitants du pays se rassemblèrent en grand nombre autour des deux étrangers. L'homme riche se voyant exposé sans défense au milieu d'un peuple barbare dont il n'entendait pas le langage, se prosterna le visage contre terre, en tendant les mains de la manière la plus suppliante, pour demander qu'on lui fit grâce de la vie. Mais le vannier, accoutumé dès l'enfance à ne pas s'effrayer de la mort, £:arda tout son courase, et fît si2:ne aux insulaires qu'il voulait être leur ami, et travailler pour leur service. Ceux-ci comprirent à merveille ses démonstrations, et lui en firent d'autres pour lui exprimer qu'ils acceptaient ce traité. En conséquence on le conduisit dans la forêt prochaine avec monseigneur, qui se tenait caché derrière lui, et qui, dans cette circonstance, ne rougissait point de lui céder les honneurs du pas. Le chef des sauvages leur montra de grosses souches d'arbres qu'il fallait déraciner et transporter dans sa cabane. Ils se mirent aussitôt en

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l)i*>o}:iic. Le vannior, (iiii était robuste et actil", eut hienlot rempli sa tâche. Monseigneur, au contraire, dont les \iri\> énervés n'avaient jamais été accoutumés au travail, ne savait guère comment s'y prendre, et succombait déjà de fatigue sans avoir de beaucoup avancé son ouvrage. Les sauvages, témoins de leurs opérations, voyant qu'ils pourraient tirer un grand avantage des services du premier, s'empressèrent de lui présenter un giand morceau de poisson avec (pie|(jues-unes de leurs racines choisies, tandis qu'ils jetèrent avec mépris à l'autre des morceaux de rebut, le jugeant incapable de leur être de la moindre utilité. Quoi (ju'ii en soit, comme celui-ci était depuis cpiehpies heures à jeun, et (ju'il n'avait jamais fait uint d'exercice, il dévora cette nourriture grossière de meilleur a|)pétit qu'il n'aurait mangé à sa table les ragoûts les j)lus friands.

« L«' lendemain (»n les mit encore à l'ouvrage. Le \amiier, montrant (oujouis l;i même supériorité sur son compagnon, reçut i\r> insulaires autant de nou- \vj\\\\ témoignages de bienveillance (|ue l'autre en reçut de manjues de dédain. Kn dépit de toute sa fierté, riiommr i iche ((tiiimenea dès ce moment à s'apercevoir avec combien peu de; raison il avait pris une si haute idée de lui-même, et méprisé ses semblables. Un événement (pii arriva bientôt a|)rès, acheva de meure le comble à son humiliation.

« î»nn« les intervalles de son travail, le vannier, en-

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nenii mortel de l'indolence, trouvait assez de loisir pour s'occuper d'un métier qu'il chérissait encore, parce qu'il lui avait dû longtemps les moyens de soutenir ses jours. Jaloux aussi de témoigner sa reconnaissance aux sauvages pour les bons traitements qu'il recevait de leur humanité, il résolut d'employer en leur faveur son ancienne industrie. Les joncs croissaient en abondance autour de sa nouvelle demeure. Il cueillit les plus fins, et s'en servit en cachette pour tresser une espèce de couronne de la forme la plus élégante qu'il put lui donner. Un joui' que les sau-

vages étaient assendjlés autour de lui, il courut chercher la couronne qu'il plaça sur la tète de leur chef.

Le bon sauvage fut si enchnntc de sa nouvelle parure, qu'il se mil à danser et à sauter do joie au milieu de ses compatriotes; et ceux-ci ne pouvaient se lasser d'admiier en silence un chef-d'œuvre si parfait.

€ Le vannier s'étant ainsi fait connaître par un ou- \Tage frivole, montra bientôt qu'il savait employer son talent à des objets d'une plus grande utilité. Il s'occupa le lendemain à former des paniers et des corbeilles, dont il apprit l'usage aux femmes sauvages pour y déposer leurs racines et leur poisson. Vous jugez bien qu'on ne tarda guère à le retirer de ses emplois serviles pour des travaux plus doux. Tout le monde. voulut ap|)rendre de lui à tresser le roseau, le jonc et l'osier. En récompense de ses leçons, les sauvagrs reconnaissants lui apportaient de toutes les espèces de fruits (jue produisait la contrée. Chaque jour il était accablé de leurs présents. Enfin on lui construisit une hutte commode, comme au bienfaiteur du pays; et après le chef, il n'était personne qui reçût des hommages aussi distingués.

€ Fendant ce temj)S l'homme riche, qui n*avait ni forces pour travailler, ni talents pour jjlaire, menait la vie la plus déphuable, au milieu des insultes et des affronus. On .dlait même délibérer si on ne le laisserait pas mourir de faim comme une créature inutile; mais le varmier attendri sur son sort, et voulant ne so Ncnger (ju'avec noblesse des injures qu'il avait reçues de lui, trous ;i \r iiioyen de. lui faire accorder

sa grâce. Il fit comprendre aux sauvages l'intérêt qu'il prenait à la destinée du compagnon de sa fortune; mais tout ce qu'il put obtenir en sa faveur, ce fut d'être condamné à lui servir de domestique, et à aller avec un naturel lui couper les joncs dont il avait besoin pour les demandes continuelles qu'on lui faisait de ses corbeilles et de ses paniers.

« Le magistrat n'avait pas oublié l'objet d'instruction qu'il voulait retirer de sa sentence. Au bout de trois mois, il envoya chercher dans l'île sauvage les deux exilés; et les ayant fait amener devant lui, il reiïarda d'un œil sévère l'homme riche et lui dit : — 3Iaintenant que vous avez dû apprendre par l'expérience combien vous êtes inutile sur la terre, et combien votre incapacité vous met au-dessous de l'homme que vous avez insulté, je dois procéder à la réparation qui lui est due pour l'oppression dont vous vous êtes rendu coupable à son égard. Si je vous traitais ainsi que vous le méritez, je vous dépouillerais des richesses que vous possédez, comme vous avez méchamment privé cet homme de tous les moyens qu'il avait de pourvoir à sa subsistance. Mais comme j'espère que l'épreuve du malheur vous rendra plus humain à l'avenir, je vous rends la moitié de votre fortune, sous la condition de donner l'autre moitié à ce pauvre homme dont vous avez causé la ruine.

« Le vannier remercia le magistrat de la justice qu'il lui faisait rendre; mais il ajouta ; — J'ai été élevé

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dans la misère, et toute ma vie s'est passée dans le iravail. Je n'ambitionne point des richesses dont je ne saurais faire usage. Tout ce que je désire de cet homme, c'est qu'il me mette dans la même situation où j'étais auparavant, et (ju'il apprenne à être désormais plus humain envers les malheureux.

€ L'homme riche ne put s'empêcher de témoigner 6im admiration pour une si grande générosité. Gomme il a\ait acquis de la sagesse par ses infortunes, nonseulement il traita le vannier comme son bienfaiteur et son ami durant le reste de sa vie, mais encore il employa ses trésors à faire du bien à tous ses semblables. »

L'histoire étiuit achexée, Tonnny s'écria qu'elle était fort jnji(^ ; mais ipie s'il a\ait été à la place du bon vannier, il amait |)ris la moitié de la fortune du méchant hoimne (pie le magistrat lui avait adjugée, et (ju'il l'aurait retenue après pour lui. — Je m'en serais bien gardé, dit licnr) , de peur de devenir peut-être aussi N.iiii, aiis^i mécliant et aussi paresseux.

Depuis ce jour, M. Harlow et ses deux élèves prirent l'habitude d'cmploNei- une partie de la matinée à irasailler dans le jardin. Lors(ju'ils étaient fatigués, ils se reliraient dans le pavillon, où le petit Henry, qui, par son application constante, faisait de rapides pro^Mès dans ses éludes, les amusait par la lecture de <(uc|(pi.' Iii-t«»ire aL'f<''al)l(\ Tommy prenait de jour en

jour un nouveau plaisir à l'écouter. Mais Henry étant allé passer une semaine chez ses parents, Tommy fut ubliiié de rester seul avec M. Barlow. Le lendemain, lorsque, après leur travail ordinaire, ils furent allés se reposer dans le pavillon. Tommy s'attendait que M. Barlow lui ferait la lecture de quelque jolie historiette; mais il arriva que ce jour-là précisément il survint à M. Barlow plusieurs affaires de la dernière importance, qui ne lui permettaient pas de procurer ce plaisir à son petit ami. Il en fut de même le lendemain, et encore le jour d'après. Jamais M. Barlow n'avaiteu malheureusement tant d'occupations. Tommy perdit alors patience, et se dit à lui-même: — Ah! si je savais lire comme Henry ! je n'aurais pas besoin de prier les -autres de lire pour moi, et je saurais m'amuser tout seul. Et pourquoi ne pourrais-je pas faire ce qu'un autre a fait? Henry a de l'esprit sans doute; mais il n'aurait jamais su lire, s'il n'avait appris de quelqu'un. Et si (piehju'un veut me l'apprendre, j'ose croire que je saurai bientôt lire aussi bien que lui. Bon. Lors({u'il sera de retour, je veux lui demander conmient il a fait, afin de m'y prendre de la même manière.

Henry revint quelques jours après; et aussitôt que Henry se trouva seul avec lui : — Henry, lui dit-il, comment as-tu fait pour apprendre à lire?

Henry. — C'est M. Barlow qui a eu la bonté de m'enseigner à connaître les lettres, puis à les épeler, puis

à assembler les syllabes, ensuite à lire des mots enliers. Voilà (ont mon secret.

Tommy. — Kt vondrais-tu me l'apprendre?

IIknhy. — Je ne demande pas mieux, mon ami.

Henry pi it alors un alphabet; et Tommy fut si attentif à ses instructions, que dès la première leçon il fut en état de distinguer toutes les lettres. Il se trouva ircs-satisfait de cet heureux effort de son esprit; et il eut toutes les peines du monde à s'empêcher de courir auprès de M. Rarlow, pour lui étaler ses connaissances. Mais il lit réflexion (pi'il l'étonnerait bien davantage, s'il ne lui disait rien de ses études, jusqu'à ce qu'il fût capable de lire une histoire d'un bout à l'autre. Il s'applicpia donc avec tant de diligence, et Henr\. jiii ne ménageait passes peines pour son ami, se montra un si bon maître, qu'au bout de trois mois lise crut assez fnii pour surprendre M. Barlow par l'exercice de ses talents. Un jour cju'ils étaient tous les trois dans le pavillon ei que Henry avait déjà pris le livre, Tommy se leva et dit gra\ement que si .M. IJailow \oulait le peiniettre, il essayerait de lire à la l'Iaco de son ami. Tiès-volontiers , répondit M. Barlow; mais je crois (juc vous seriez en état de voler dans les airs autant «pic (l(> lire dans ce livre. Tommy, dans la confiance de ses forces, ne lépliqua que par un sourire ; et prenant le livre des mains de Henry, il lui tout couramment l'histoire suivante.

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