SCENE V
LE PRINCE, DORNONVILLE, LE PAGE, endormi.
DoRNONviLLE. — Monseigiieur. . .
Le Princk. — Approchez, monsieur. Que pensezvous du petit messager que je vous ai envoyé? A quoi l'emploierai-je? à me servir dans la chambre ?'
DORNOXVILLE, haussant les épaules. Il CSt, jC l'aVOUC,
bien petit.
Le Prlnce. — Ou à courir à cheval pour des commissions ?
DoRNO.\vn.LE. — Je craindrais (|u'il ne revînt pas.
Le Prince. — Ou à veiller ici la nuit?
DORXOXVILLE, souriant. Oui, pOUTVU ([UC VotrC Al-
tesse dorme elle-même.
Le Prince. — Quel parti puis-jedonc tirer de cet enfant? Aucun, cela est clair. Aussi en me le donnant, n'avez-vous vraisemblablement pas prétendu qu'il fût utile à mon service, mais (jue je le devinsse à sa fortune. Vous m'aviez bien dit que sa mère n'était pas en état de l'élever. Mais est-il vrai qu'elle soit réduite à la dernière misère?
DORNONVn.LE, mettant la main sur son cœur. Oui , mOU-
seigneur, c'est l'exacte vérité.
4;0 ŒUVRES DE BERQUliN
Le Prince. — Et par quels niallieurs?
DoRxoNviLLE. — Par cette guerre même qui en a enrichi tant d'autres. A la vérité, sa terre n'était pas absolument libre. Mais la voilà passée tout à fait en des mains étrangères. Tout est pillé, brûlé, détruit de fond en comble. Par-dessus cela des procès, ils succèdent à la guerre, comme la peste à la famine. Heureusement pour elle ses fils sont placés. Le plus jeune est votre page, l'aîné est enseigne dans vos gardes; quant à la mère, clic vivra comme elle ])ourra.
Le Prince. — Bien misérablement sans doute?
DoRNON VILLE. — Ccla cst vrai, monseigneur. (Froidement.) Elle s'est réfugiée dans une cabane, où elle vit seule et délaissée. Je ne vais jamais la voir. Je suis son frère, et je ne pourrais supporter le spectacle affreux de sa misère.
Le Prince. — Vous êtes son frère ?
DoRNONviLLE. — Oui , malheuicusement , iiionscigneur.
Le Prince, arec mépris. — Malheureusement! Et vous n'allez pas la voir? Je vous entends, monsieur. Sa misère vous ferait rougir, ou si elle vous touchait, il vous en coûterait pour la soulager, (oomonviue paraît emi.nrrntsé) Comment nommez-vous votre sœur?
DoKNONviLLE. — Dctmoud.
Le Prince, réfléchissant. — Detmond ? Mais n'avais-je pas dans mes trouj)es un major de ce nom ?
DoRNONviLLE. - — Il cst vrai, monseigneur.
Le Prixce. — Qui fut tué à l'ouverture de la première campagne?
DoRXOxviLLE. — Oui, moiiseigneur. C'était le père de l'enseigne et de cet enfant. Homme d'honneur, plein de courage, il montait à l'assaut de l'air dont on va à une fête : il avait le cœur d'un lion.
Le Prince. — D'un homme, M. le capitaine, c'est en dire davantage. Je me souviens très-bien de lui, et je désirerais
DoRNONviLLE, s'approchant. — Que désirerait Votre Altesse?
Le Prince. — De parler à sa veuve.
DoRNONviLLE. — Yous le pouvez à l'instant même. Elle est ici.
Le Prince. — Elle est ici? Envoyez chez elle; qu'elle vienne dès qu'elle sera levée. Je veux la voir et lui rendre son enfant.
DORNONVILLE. — Alonscigncur
Le Prince. — Je vous défends de l'en prévenir; allez.
(Le capitaine sort.)