‹ Sandford et MertonChapitre 30 sur 37 · SCENE Vil · texte numérisé non relu

SCENE Vil

Li: PUINCE, LE PAGE, endormi.

Le Prince. — Quoi! réduite à un état si misérable, par la guerre? quel horrible lléau ! Que de familles il a plongées dans la misère î 11 vaut mieux encore qu'elles

soient malheureuses par la guerre que par moi. C'est

la nécessité et non mon goût qui m'a fait prendre les

armes. (H se lève, et après avoir fait quelques tours, il s'arrête devant

le fauteuil du Page.) L'aimable enfant! comme il dort

sans inquiétude! C'est l'innocence dans les bras du sommeil. Il se croit dans la maison d'un ami, où il ne doit point se gêner. Voilà bien la nature ! (ii se promène encore.) Sa mèrc? mais en vérité, je ne ferais pas beaucoup pour elle, si elle ressemblait au capitaine. Je veux la mettre à l'épreuve, pour la bien connaître, et ensuite ensuite il sera toujours temps de prendre

un parti. (Il s'appuie sur le dos du fauteuil, et en regardant le page d un air d'amitié, il aperçoit une lettre qui sort de sa poche.) MaiS

qu'aperçois-je? Je crois que c'est une lettre, (n rouvre et en lit la signature.) « Ta tcudrc mèrc, de Detmond... » Ah ! c'est de sa mère ! La lirai-je ? Je veux connaître son caractère. Elle n'aura point dissimulé avec son enfant. Lisons, (ii Ht.)

« Mon cher fils,

<L La peine que tu as à écrire, ne t'a point empêché de satisfaire à la demande que je t'avais faite; et ta lettre est même pkis longue que je ne l'espérais. Cette bonne volonté me confirme ta tendresse : j'y suis bien sensible, et je; t'embrasse de tout mon cœur. Tu me manjues que tu as été présenté au prince, (pi'il a eu la bonté de t'agréer ; que c'est le meilleur et le plus doux

des maîtres, et (jue tu l'aimes déjà beaucoup. j> (u regarde le Page.)

Quoi ! mon ami, c'est là ce que tu as écrit à ta mère? Je ne fais donc que mon devoir en te payant de retour, et en cherchant à te donner des preuves de mon amitié.

« Tu as raison de l'aimer, mon enfant, car sans sa généreuse assistance quel serait ton sort dans le monde? Tu as perdu ton père ; et quoique ta mère vive encore, tu n'en es pas moins à plaindre : la fortune l'a mise hors d'état de remplir ses devoirs envers toi; c'est le plus grand de mes chagrins, le plus cruel de mes tourments. Tant que je n'ai eu à penser ({u'à moi, le malheur m'a trouvée inébranlable; mais quand ton image vient se présenter à mon esprit, mon cœur se brise, et mes larmes ne peuvent tarir, d

Beaucoup de tendresse, beaucoup de sensibilité, à ce qu'il parait? Et si elle est aussi excellente fenuneque

tendre mère! Et pourquoi ne le serait-dlc pas?

Elle l'est. Je n'en puis douter.

« Je ne saurais, mon ami, te conduire moi-même sur le chemin de la fortune, comme je le voudrais; je suis forcée de rester ici dans la solitude et l'éloignement : mais avec toute la force que la tendresse m'inspire, je ne cesserai de te donner des conseils ; et ma voix, tant qu'elle pourra se faire entendre, te répétera toujours de suivre les sentiers de l'honneur et de la vertu. Mon ami, donne-moi une preuve nouvell'^ do

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cette obéissance que tu as eue pour moi jusqu'à présent,

porte toujours cette lettre sur toi. » (ll regarde le Page.)

Eh bien ! il était obéissant.

« Quand tu seras en danger de manquer à ton devoir, et de négliger les avis que je t'ai donnés en t'embrassant la dernière fois, et en t'arrosant de mes larmes, ù mon fils! ressouviens-toi de cette lettre, ouvre-la : pense à là mère, à ta mère infortunée, que l'espérance seule qu'elle fonde sur loi, soutient dans la solitude. »

Comment! n'a-t-il pas un frère?

« Pense que tu la ferais mourir de douleur, et que lu percerais toi-même le cœur qui t'aime le plus sur la lerre. »

Elle sent son danger. Elle a raison ; car il est exposé. Devait-elle se résoudre à l'envoyer ici ?

€ Ce n'est point le soupçon et la défiance qui parlent par ma bouche; ta conduite ne les a pas fait naitre. Non, mon enfant, non. Ton frère a fait couler mes larmes; lu ménageras plus que lui l'àme sensible de la mère. »

Ainsi l'aîné? l'enseigne? 11 faut que je m'éclair-

cisse davantage.

« Tu as toujours été soumis, respectueux, je le rends ce témoignage avec des larmes de joie. Continue, mon fils, de\ iens un honnête homme : et ta mère si pauvre, si malheureuse qu'elle soit, oubliera bientôt ses malheurs et sa misère. »

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Fort bien, elle me plaît; le malheur ajoute à l'élévation de son àme au lieu de la flétrir.

« Tu me marques à la fin de ta lettre, que tous tes camarades ont une montre. Je vois qu'il t'en faudrait une aussi ; cependant tu brises là-dessus, et tu me caches le désir que tu en as. Cette retenue me charme; je suis désespérée de ne pouvoir la récompenser. Tu le sais, mon ami, je ne le peux pas, et tu me le pardonneras. Des affaires pressantes m'appellent dans la capitale ; je vais m'y rendre : et ce voyage m'enlèvera le peu qui me reste. Cette dépense est nécessaire, et je ne puis l'éviter. Mais sois persuadé que dans la suite je ferai tout ce qui dépendra de moi pour contenter ton désir. Et dussé-je me refuser tout, je ne veux j)as ({ue l'ami de mon cœur manque jamais d'encouragement à la vertu. J'espère bientôt te revoir, et je suis »

0 femme bien digne d'un meilleur sort! Je veux montrer cette lettre à mon épouse, et la garder. Mais, non, c'est le trésor de cet enfant, pourquoi le lui ravir? (il remet la lettre dans la poche du Page.) AvCC qUcUc traU-

(juillité il dort encore ! Le ciel, dit-on, prépare le bonheur de ses enfants pendant leur sommeil. Cela se vérifiera sur lui. Sa fortune est faite, (n le prend par la main.) Mon ami ! mon ami ! (Le pnge se reveille et regarde le Prince pendant quelques moments avec de grands yeux.j 11 CSt ('liarilianl,

d'honneur! Viens, mon petit ami, ré\('ille-toi. Il fait grand jour, et (u ne peux pas dormir ici plus longtemps. Lève-toi.

4iG OEUVRES DE BERQUIN

Le Page, se lerant lentement. — Oui, iiionseigneur. Le Prince. — Tu es encore tout endormi. Tiens, va dans mon cabinet, (ii y va.) Éteins la lumière et ferme les

portes, (il éteint la lumière et ferme les portes) Maintenant Va

dans celui où tu as pris la montre. Va vile. Non, non, par ici ; tiens, en face, vite. Reviens de ce côté-là. Eli bien! es-tu réveillé à présent?

Le Page. — Ah! oui, monseigneur.

Le Prince. — Dis-moi un peu, car je te regarde comme un enfant appliqué, habile même, sais-tu déjà écrire des lettres?

Le Page. — Oh ! quand je veux. J'en ai déjà écrit deux grandes.

Le Prince. — Et ces deux, à ta mère sans doute?

Le Page, d'un «ir gni et familier. — Oui, monscigueur, à ma mère.

Le Prince. — La joie brille dans tes yeux, quand je te parle d'elle, (a pan.) Comme ils s'aiment dans leur misère ! (Haut.) Mais elle est donc bien bonne, ta mère ?

Le Page, prenant une Diain du prince avec les siennes. An ! SI

vous la connaissiez!

Le Prince. — Je la coiinailrai, mon ami.

Le Page. — Elle est si douce! elle m'aime tant!...

Le Prince. — Je souhaiterais (ju'elle eût des fils (jui lui ressemblassent. Ton frère l'enseigne? on dit qu'il ne se conduit pas bien. Mais toi?

Le Page, remuant la tète. — Ah ! mon frère l'enseigne ! . . .

Le Prince. — Oui, il lui cause, dit-on, beaucoup de chagrin. Cela est-il vrai?

Le Page. — Ah ! monseiiîneur... Mais on m'a défendu d'en ouvrir la bouche. Si son colonel le savait... (D'un air de confidence.) Oh ! c'cst un liommc dur et méchant que ce colonel.

Le Prince. — Il n'en saura rien, je te le promets. Parle, qu'est-il donc arrivé? Qu'est-ce que ton frère a fait?

Le Page. — Bien des choses. Je ne sais pas moimême au juste ce que c'est. Tout ce que j'ai vu, c'est que ma mère en a été très en colère ^ et que pour couvrir la faute de mon frère, elle a donné tout ce qu'elle

possédait, (u s'approche du Prince et lui dit à voix basse.) Il aurait pu sans cela, disait-elle, être renvoyé du service.

Le Prince. — Renvoyé du service? Et pourquoi donc?

Le Page. — Xh ! monseigneur, voilà ce que je ne peux dire.

Le Prince. — Quoi! pas même à moi?

Le Page. — On ne me l'a pas dit à moi-même.

Le Prince, en riant. — On a très-bien fait, à ce ({u'il me semble. Mais pour en revenir à toi, comme tu n'as point de montre, n'en aurais-tu pas demandé une à ta mère dans tes lettres?

Le Page. — Une seule fois, pas davantage.

Le Prince. — Fort bien. Elle t'en a donc fait un reproche?

Le Page. — Oh non î monseigneur. Au contraire,

(JEUVRES DE BERQl'lN

elle m'a écrit qu'elle économiserait sur le peu qu'elle a pour m'en donner une. Je suis fâché de lui en avoir parlé. Elle a déjà tant de peine à vivre ! Cela me doime

bien du chai2;rin.

Le Prince. — Cela doit t'en donner aussi. Un bon fils ne doit pas être à charge à sa mère ; il est au contraire de son devoir de chercher tous les moyens de la soulager. Quant à la montre, s'il ne s'agissait que de cela, on |)ourrait te contenter, (ii tire sn bourse.) Tiens, mon petit ami, voilà douze louis dont je peux disposer. Je veux t'en faire cadeau; donne-moi ta main.

I>K I .\<;K, tendant In mniii pendimt que le l'rince compile. oOUt"

ils pour moi, monseigneur'/

Le Phince. — Oui, sans doute; mais dis-moi, que comptes-tu faire de cet argent?

Le Page. — N'en pourrais-jepas acheter une montre?

Le Prince. — Oui, et même une très-belle. Mais, à bien examiner les choses, tu n'as pas absolument besoin de montre, il y en a assez ici. (pendant queie Page le

regarde attentivement.) Si j'étais à ta plaCC, jC Sais bicU CC

qu'en j'en ferais. J'emploierais mieux cet argent. Cependant comme tu voudras. Je vai^ m'habiller. Reste ici jusqu'à mon retour.

Le Page, rappelant. — Monseigneur...

Le Prince. — Eh bien! que veux-tu?

Le Page. — Ma mère est ici. Elle part ce matin, et je voudrais bien lui dire adieu, (duh air caressant.) Me le permettez-vous?

Le Prince. — Non, mon ami, cela n'est pas nécessaire. Pour cette fois, ta mère viendra ici. Tu la verras; un peu de patience, (n son.)

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