‹ Sandford et MertonChapitre 33 sur 37 · LE PRINCE, MADAME DE DETMOND, LE PAGE · texte numérisé non relu

LE PRINCE, MADAME DE DETMOND, LE PAGE

Li: Page, courant nu-jcvani de lui. — N'cst-il pas \ rai, monseigneur, (juc vous m'avez d'ahoid donné douze louis pour avoir une montre?

Le Prince, souriant. — Oui, mon ami.

Le Page. — Et ne m'avez-vous pas dit ensuite que je n'en avais pas besoin?

Le Prince. — C'est encore vrai.

Le Page, se loumant aussitôt vers sa mère. ■ — EIi ijicn, maman? Eh bien?

Madame DE Detmond, embarrassée. — Votpe ahesse voudra bien excuser la simplicité d'un enfant qui oublie le respect...

Le Prince. — Excuser, madame? Cette simplicité me ravit; et je voudrais pouvoir la trouver dans tout le monde. Elle est si naturelle! Parle, mon ami. Ta mère ne voulait donc pas te croire?

Le Page, unpeuMché. — Non, monseigneur. D'abunl elle ne voulait pas me croire, et ensuite elle ne voulait pas accepter l'argent.

Le Prince. — Que dis-tu ? accepter? As-tu fait assez peu de cas de mon présent, j)()ur avoir voulu en disposer? Je ne le pense pas.

Le Page, embarrassé. — Moiiseigncur. . .

Le Prince. — Si je le savais, cela ne m'engagerait pas beaucoup à t'en faire davantage. Eh bien ! avouele-moi, est-il vrai?

Le Page, en montrant sa mûre. — Ail, nioiiseigiieur, elle est si pauvre !

Le Prince, lui prenant le menton BoU petit ((I'III'ITm

as donc sacrifié l'uniiiue objet de tes désirs, pour secourir ta mère? En vérité, il serait affreux (juc cela le

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fît perdre une montre, in tire in sienne.) — Tiens, quand je ne posséderais que celle-là, pour récompenser ta tendresse, je te la donnerais.

Le Page, la prenant avec joie. — Ail nionseigueur ! Vat-elle?

Le I^itiNCE. — Sois tran(juille, elle va bien. (^Le Pnge court

à fa mère pour lui f.'iir<; voir In montre.)

Le Puince. — Viens, mon ami, mets la montre dans ta poche. Et puis(pie tu as si bien employé le peu que je t'ai (Jonné (ii lui donne une bourse.), ticus, prcuds, voilà cent louis en place des douze premiers.

Le PA(;E, le regardant nvecétonnement. Quoi, mOnSeigUCUr !

Le Prince. — Tu hésites? Allons prends.

Le Page. — La bourse, et tout ce qu'il y a?... (n r^ut la rendre.) — En vérité, c'cst trop.

Le Prince. — Oui, si c'était pour toi. Mais je te les donne pour en disposer. Et qui penses-tu qui en ait besoin !

Le Page. — Qui en ait besoin? (ii regarde le prince, puis sa

mère, et le Prince encore.) TcUCZ, Ilia chèrC nianiaU !

MaDAMR de DeTMONH, s'approchent dn Prince. VotrC Al-

tesse...

Le Prince. — Point de renierciments, madame. Vous trouverez que c'est très-peu ; et je crains de vous faire beaucoup plus de mal que je ne vous ai fait de bien.

Mais (montrant le Page), VOUS Ic VOyCZ SaUS (JUC jC VOUS Ic

dise, cet enfant est trop faible, trop petit pour être avec moi. Il est dans un âge où l'on n'est pas en état de rendre service aux autres. En un mot, j'espère que vous le reprendrez sans diflîcjlté. Vous gardez le silence ?

Madame de Detmond. — Pardonnez, monseimicur...

Le Prince. — Eh (juoi?

Madame DE Detmont. — Pardonnez, j'ai tort de rougir d'une pauvreté dont je ne suis pas la cause; et je peux sans honte en faire l'aveu sincère à mon Prince, (s-npprochant de lui et le fixant.) Oiu', monscigiieur ; jc suis ti'op pauvre pour élever mon enfant. Déjà depuis longtemps je portais sur l'avenir un œil incpiict. Je vais donc être en proie à la douleur! Ah! s'il faut (pie je ramène

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dans le triste asile de la misère I'liniijue objet de toutes mes alarmes, cet enfant que vous voulez me rendre, cet enfant trop jeune encore... (km.,, veut retenir ses larmes)... pour. . . scutir la per,'e (pi'il a faite dans son père... Ah! pardonnez à la faiblesse d'une mère.

Le PAIîE, prenant la main du Prince et d'un ton pénétré. Ejlle

pleure, monseigneur !

Le PiuxcE. — Eh bien ! quand tu vivrais auprès de ta mère?

Le Page, d'un air suppliant. — Vous u'allcz pas me renvoyer ?

Le PiuNCE. — Non : ta ne le crois donc pas? Cette conliance, mon petit ami, me fait plaisir. Madame, il peut rester (voulant réprouver.) Ce serait cependant bien dommage; si ses mœurs, son innocence... Mais non. il n'y a encore rien à craindre.

Madame de DeTMOND, le regardant attentivement. Soil iu-

nocence, monseiqneur!

Le PiUNCE , continuant sur le même ton. Cc 1) CSt riCU,

madame. Vous imaginerez |)eut-ètre qu(^ je cherche à retirer ma parole. Soyez tranguille.

Madame de Detmoxd, avec timidité. — Mais cependant, sans manquer au resj)ect que je vous dois, oserais-je vojs prier de vous expli(pier, monseigneur?

Lk Piunce. — Madame, ce que je voulais dire, c'estque depuis longtemps je suis très-mécontent de mes pages Leur société et leur e\enq)le pouiraicnt bien... Mais après tout cc n'est (ju'un peut-être, et on peut tenter...

Madame de DeTMOND, prenant Tircment la mnin de son fils.

Non, monseiirneur.

Le Prince, feignant de se trouver offensé. Noil ?. . . ComniG

VOUS voudrez, madame.

Madame de Detmond. — L'innocence de mon fils m'est trop précieuse. Je frémis des dangers où j'allais l'exposer.

Le Prince. — Mais considérez...

Madame de Detmond. — Je ne considère rien. Je vois mon enfant dans le feu : pourvu que je le sauve, que m'importe qu'il soit nu?

Le Prince. — Mais sans biens, sans éducation; que deviendra-t-il, madame?

Madame de Detmond. — Ce qu'il plaira au ciel. Je me soumets à sa volonté. S'il ne peut pas soutenir sa naissance, qu'il aille cultiver les champs, (pi'il meure, mais innocent, dans le sein de l'indiiienee.

Le Prince, reprenant son ton naturel. C'eSt pCnSCr 110-

blement. Oui, madame, je le vois; vous méritez tout ce que je suis en état de faire pour vous, (s'approchnm d'eii» et avec intérêt.) Eu quoi puis-jc VOUS ctrc utile? Quels secours puis-je vous donner? parlez, demandez ; c'est un ami que vous voyez devant vous.

Madame DE Detmond, avec émotion. — Ali î monseigneur. .

Le Prince. — Dites-moi avant tout (|uelle est votre situation. Où en ctes-vous pour votre terre?

Madame de Detmond. — Il m'est absolument imjKjssible de la sauver.

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Lk Prince. — Vos dettes sont donc bien considérables? Vous avez, ni'a-t-on dit, des procès? Ne vous donnent-ils aucune espérance?

Madame de Detmond. — Aucune, monseigneur. Un seul, où il s'agit d'une petite succession, aurait depuis longtemps dû être jugé en ma faveur. Mon droit est incontestable; mais le crédit et les richesses le combattent. La nécessité m'avait amenée à la ville pour tenter un accommodement; je n'ai pu y réussir.

Le Prince. — C'est un bonheur pour vous. La justice vous sera rendue sans que vous fassiez de sacrifice, je vous en donne ma parole. Acceptez de plus une pension de cent louis. Je souhaite (ju'elle puisse vous mettre au-dessus de tous les besoins.

Madame de Detmond, se jetant û ses pieds. — Tant de bonté, monseigneur! comment pourrai-je...

Le Prince, la relevant. — Que faites- vous? Levez-vous, madame, levez-vous. Je m'acquitte de ce que je dois à la mémoire d'un homme dont vous êtes la veuve. Je fais pour vous ce (fue je ferais pour tous ceux dont les vertus toucheraient mon cœur. Dites-moi : hésiteriezvous encore à reprendre votre enfant?

Madame de Detmond. — Monseigneur, pourrais-jc oublier?

Le Prince. — Et toi, mon ami, retournerais-tu volontiers avec ta mère?

Le Pack, u montre à la main. — Avcc uia uierc ? Oui, monseigneur.

Le Prince. — 3Iais cependant, je sais que tu m'aimes. Tu voudrais bien aussi rester avec moi?

Le Page. — Très-volontiers, monseigneur.

Le Prince. — Eh bien ! si cela est ainsi, en te rendant à ta mère, je te renverrais : et tu m'as prié si instamment de te garder prés de moi ! Ta mère d'ailleurs t'a jeté dans mes bras. Il faut donc que je prenne d'autres mesures pour concilier les choses. Restez ici, madame : je suis à vous dans le moment, (n sort.)

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