VERS LA MORT
Une vaste plage de sables blancs.
D'un côté, la mer calme et lointaine surchargée de buées vaporeuses, légères comme une poussière d'àlbâtre.
De l'autre, les hautes et claires Falaises au sommet desquelles une Croix se dresse splendissante.
Un Calvaire, taillé dans les rocs, s'ardue ét leurs flancs sculptés, par étapes, de grandes figures en relief représentant les dernières stations du Chemin Douloureux.
La lumière du Soleil enveloppe d'atmosphère vibrante tout ce décor en sa tonalité opaline, prestigieuse, sereine et comme dans l'attente d'un événement qui s'avient.
Seule la haute stature de Halwart immobile, assis sur une pierre, en face de la mer, peuple la solitude silencieuse.
Mais la noix d'un Voilier qui passe, au large, invisible, chante un lied dont le rythme indolent cache mal l'amertume.
LE VOILIER
Larges tes voiles, matelot, fi des vents et de ma mie ; Vie est folle autant que le jlot l Amour autant que la vie, fi des vents et de ma mie !
larges tes voiles, matelot.
Halwart lentement sort de sa torpeur, se dresse et tend les bras dans la direction de la mer.
HALWART.
Vie est folle autant que le flot... Triste parole !.. et voyante parole à mon cœur... Vie est folle !..
LE VOILIER
Vie est folle autant que le flot, larges tes voiles, matelot.
HALWART.
Mes yeux ne savent plus les chants de la lumière :
le feu de Sangahall a rongé leurs paupières
et pour venger ses dieux nous a privés du jour.
Quand mes pas s en erraient esseulés sur la terre
l'Océan arrêta ma dernière misère
ici, devant ces flots qui sanglotent toujours.
Or Toi qui me viens rendre aux douleurs de moi-même,
fugitive et rieuse Voile, sur les eaux
que troublent ton sillage et ton joyeux poème,
est-il l'Heure ?. .
LE VOILIER
Larges tes voiles, matelot, fi des vents et de ma mie :
Vie est folle autant que le flot, l'Amour autant que la vie ; fi des vents et de ma mie, larges tes voiles, matelot !
HALWART.
Mes yeux ne savent plus les combats de la Vie, les nuits, ni les soleils, la haine, ni l'amour et cruelle est ta voix qui m'éveille à moi-même, cruelle autant que ton poème autant que la vie et le jour...
Vous ai-je donc connus, étranges fantaisies, rêves fallacieux, Pouvoir, ferment de deuil ; mon âme a-t-elle su la Révolte et l'Orgueil, la Volupté menteuse et les rouges folies ?
Vous ai-je aussi connus, mensonges du Printemps, feuilles d'or et fruits mûrs qu'ont essémés les vents par les vallons humains où chantonne, en la brume, le Forgeron du Sort, monstrueux travailleur qui nous forge à son gré les biens ou la douleur : tel un marteau le fer sur l'acier des enclumes.
LE VOILIER
Vie est folle autant que le flot l'Amour autant que la vie fi des vents et de ma mie larges tes voiles, matelot !
Les Irais Nonnes blanches, précédant Elisiff en deuil, s'acheminent vers le Calvaire.
HALWART.
Celte mordante voix pénible à mon oreille
a reliure mon Être aux mortels Souvenirs.
Brisez-le sans tarder maintenant qu'il s'éveille,
Messagères d'Héla si lentes à venir.
Car malgré qu'elle est triste, à la chanson passante.
qu'elle dit ici-bas tous les espoirs déçus,
elle est l'avant-coureur d'une Clarté clémenle.
Clarté qu'on entrevoit, Clarté que j'aperçus,
terme de nos douleurs, du doute, des tourmentes !. .
Ne trouble plus ces bords, ces sables sans échos, Mer songeuse et profonde, ù Symbole tragique qui repeuplait mon rêve aux bruits de tes sanglots.
LE VOILIER dont le chant s'éloigne.
Vie est folle autant que les /lois...
HALWART.
Va, porte loin de moi ton alarme ironique...
« Vie est folle autant que les flots... »
Que peuvent les regrets à qui n'est plus en vie !
Pleurs, honneurs, repentirs ; naine cérémonie
des vaines vanités !.. S'il était bon Celui
qu'un jour vous pleurerez, aimez-le pour lui-même.
aimez-le quand il souffre, aimez-le quand il rit ;
aimez-vous pour aimer comme il faut que l'on aime...
<(Vie est folle autant que les flots... »
Les voici déjà loin, les mots
de la Voile inconnue et vagabonde...
Et qui jamais saura ?.. Qui saura, dans ce monde
où vivent pour eux seuls, comme des étrangers,
Ceux que n'a point émus une Œuvre généreuse ?
qui ne connurent point les luttes, les dangers
semant jusques au Port la route aventureuse ?..
Le soleil se voile et le paysage prend une enveloppe de grisaille.
L'homme est le loup de l homme : ainsi dans tous les temps !
Mais si le mal se sème au gré des quatre vents,
si jouissent les Uns quand s'attristent les Autres,
l'Agneau devient lion, l'Humble se fait apôtre...
Les orgueils moissonnaient tous les fruits des moissons,
sur les champs fécondés par la sueur des Bons,
rageurs sifflaient les vents d'Egoïsme et de Haine.
asséchant les vallons, les ruisseaux et la plaine,
et tous les cœurs flétris... Le Verbe ensanglanté,
ses mortels bras ouverts planant aux hautes cimes,
je l'entendis parler des Paroles sublimes.
prophétesses d'amour, de paix, de charité.
Frissonnante et troublante, en bruissements d'ailes
sa Voix mélodiait des rythmes inconnus :
« une Terre apaisée, une Terre nouvelle,
« Poète, — ainsi me disait-elle, —
« s'engendrera demain de tes Vœux ingénus...»
Dis-le moi, flot songeur, étendue opaline,
fier remous incessant qui berces l'Univers
dans l'attente anxieuse, oh dites, Mers,
s'il est venu le Verbe et sa Pitié divine ?..
Les Trois Nonnes blanches s agenouillent devant une des scènes sculptées en relief dans les rocs ardus.
ÉLISIFF.
Douxième station...
HALWART appelant à grands cris.
Élisiff! Élisiff!
Il retombe dans les sables et rive ses doigts à la pierre.
ÉLISIFF.
Halwart !
HALWART.
Que de lumière
et de clarté rayonne aux cils de ma paupière,
à celte Heure !.. Et tes mains ?.. tes douces mains !..
ÉLISIFF.
Tes yeux ?
Laisse-moi m abreuver aux parfums savoureux
de tes lèvres .'. . Mes yeux ?. . Oui ;.. pourtant, dans mon âme
tel au miroir des lacs se reflètent les deux,
scintille l'éclat de tes yeux,
ô femme, ô juvénile femme !
Ta démarche d'enfant s'irise comme un lys
aux flancs des rocs abrupts, roi parmi les broussailles.
et je vois que tes doigts, ét mes doigts affaiblis,
épandent leur douceur de blanches Fiançailles...
Il lui dénoue ses cheveux.
Ceux-ci se déroulent inondant la Vierge.
HALWART.
Je vois que tes cheveux déroulant leurs anneaux
ainsi quune charmille innombrable m inondent...
Oh ces cheveux plus blonds que la lumière blonde
du soir sur la colline où paissent les agneaux !
tous ces cheveux peuplés de rêves, de symboles.
Temple mystérieux où mon âme s'isole
en son dernier Désir !
Oh dans tes bras mourir !
ainsi mourir, à ton être mon être,
à ta lèvre ma lèvre, avec ton seul penser
pour quitter cet Exil vers [éternel Renaître...
ÉLISIFF.
Si je fais ce qu'il veut n'en sois point offensé, Seigneur Christ, dont la voix apaise la tempête ! Son cime se délivre et chante sa conquête ; pour Toi, je l'ai gardée et je me garde à Toi. Si je fais ce qu'il veut, Seigneur, pardonne-moi. Seigneur Christ, dont la voix apaise la tempête !
HALWART.
Ils ne m'ont pas guidé, vers toi, les fols espoirs !
Tu étais l'Ame sœur, là me de mes pensées
et je fus plus encor l'enfant de les Vouloirs,
de ta Vision sainte aux runes enivrées,
ouvrant les horizons d'exultantes splendeurs
vers les enchantements de l'Amour sans détresse...
Tel un marbre idéal s'érigeaient les ivresses
de ta beauté sereine au temple de mon cœur.
Jamais la passion ne cède, ne se lasse ;
Voyageur ténébreux, en ces mortels espaces,
il mène notre vie... Et pourtant... j'ai gardé
liliale et sans tâche et plus sainte et plus fière
ta Robe virginale au soir énamouré
d'Avril où j appris ta Prière...
Mais avant que je parte, oh dis-moi, Vérité :
mon Œuvre est-il atteint ?. . les Loups ?. . les misérables ?..
ÉLISIFF.
Odoswal épargna les Femmes, les Enfants...
HALWART.
Les Marais ?
ÉLISIFF.
Sont Libres et Déserts...
HALWART s évanouissant.
Triomphant !..
Régnent les Temps de paix et les Temps charitables...