‹ Sanguis martyrumChapitre 3 sur 20 · PRINTEMPS CHRETIEN · texte numérisé non relu

PRINTEMPS CHRETIEN

Il (lovait être près de la onzième heure lorsque les voyageurs, après avoir descendu une forte pente, au flanc d'une colline boisée, se trouvèrent tout à coup en face d'une rivière. En ces premiers jours de mai, la lumière se prolonge très tard. Derrière les parasols des pins, criblés de rayons aigus et vifs comme des aiguilles de cristal, l'orbe éblouissant du soleil s'inclinait à peine vers les cônes violets des montagnes.

Sans même la présence des deux légionnaires à cheval, qui précédaient le convoi, le nombre des serviteurs, la netteté de leur accoutrement, et la bonne apparence des bêtes de sonjme eussent annoncé tout de suite le cortège d'un personnage important. Le jeune soldat brun, qui marchait en tête, arrêta brusquement sa monture devant la tête du pont en dos d'âne, dont l'arche unique était rompue. Les pluies printanières avaient fait déborder la rivière torrentueuse et emporté une des piles. Cependant, en bien des places, le lit caillouteux était à sec. Au milieu, par une sorte de chenal profondément raviné, une masse d'eau écumeuse et jaunâtre précipitait son cours inégal, en rebondissant contre des

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obstacles imdsibles et en roulant des paquets d'herbes et de branchages. Alors, un des muletiers se détacha de la colonne, retroussa vivement autour de ses reins sa longue blouse de toile jaune rayée de blanc, et, s'appuyant sur un bâton ferré, il s'apprêta à descendre dans le lit de la rivière, pour voir si les chevaux et les mulets pouvaient passer : ceux-ci, stupides, se seraient laissé entraîner par le courant et noyer infailliblement, sans essayer même de se sauver. On jeta au muletier une longue corde, qu'il noua à sa ceinture, afin qu'on pût le retenir si, par hasard, le courant l'emportait.

Trapu, carré d'épaules, épanoui de figure, l'homme s'avançait avec précaution, en tâtant, au fond de l'eau, du bout de sa matraque, les galets aplatis sur lesquels glissaient ses pieds nus. Arrivé au milieu du chenal, il s'immobilisa tout à coup, et, retournant vers ses camarades sa lourde face liàléo et luisante de sueur, il leur cria })ar plaisanterie :

« Ah ! mes enfants, le bon bain !... »

-Du haut de la berge, le chef des muletiers, graiid homme maigre, aux yeux d'un gris métallique comme ceux des chats, l'encourageait par ses flatteries, attestait les autres hommes qui suivaient du regard le muletier audacieux :

« Voyez Bos ! Il ne tremble pas !... Ah ! il n'a pas volé son nom, celui-là ! Solide comme le bœuf sur ses quatre pieds, il faudrait un déluge pour l'ébranler ! »

Courbé sur son bâton, Bos allait toujours à pas prudents : il avait de l'eau jusqu'à mi-cuisse. Puis, ses mollets trapus émergèrent ; il sortit du chenal, atteignit l'autre berge, et, se retournant de nouveau vers ses compagnons, il lança d'un ton triomphal :

« On peut passer, fils do Dieu ! Faites avancer vos bétcs ! »

Le soldat bj uji, (pu maintenait son cheval avec peine, piqua des deux le premier. L'autre légionnaire le suivit, puis les trois muletiers tenant par la bride leurs bêtes

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charçéeF5 d'ustensiles, de couvertures et d "appareils de campement ; puis les serviteurs, montés sur de petits chevaux numides, le cubiculaire, le cuisinier, le cnef des écuries Les maîtres étaient restés assez loin en airiérc^» Enfin, il y avait un jeune nègre, qui remplissait l'office de coureur et qui, pour tout bagage, portait une boîte ronde, en buis, qu'il pressait avec tendresse et ostentation contre sa poitrine. Derrière les serviteurs, à distance respectueuse, l'attitude un peu embaiTassée et hésitante, venaient deux étrangers, qui s'étaient joints au convoi pour profiter d'une si imposante escorte et surtout de la protection officielle des deux légionnaires : car cette région forestière de la Numidie passait pour être infestée de brigands. L'un de ces individus était un gros homme pâle, à la figure molle, encadrée d'une barbe d'un noir intense, et qui traînait à l'arçon de sa selle un coffre bariolé et muni de fortes ferrures. L'autre, maigi'e, les cheveux crépus, le regard oblique et mauvais, dissimulait sous sa tunique tout un cordon de sacoches .en cuir jaune, qui lui gonflaient le ventre ridiculement.

Lorsque tout le convoi fut de l'autre côté du pont, Jader, le chef des muletiers, compta son monde ; puis, attachant son mulet à un arbuste épineux, il prononça du bout de ses lèvres minces :

« Reposons-nous un instant, pour donner aux maîtres le temps d'arriver ! »

On s'assit sur l'herbe déjà flétrie, sur des troncs de chênes-verts abandonnés par le* bûcherons, ou sur des amas de roseaux secs que l'inondation avait charriés jusque-là. Listinctivement, des groupes se formèrent. Les soldats et les étrangers se tenaient un peu à l'écart des serviteurs. On sentait qu'ils n'étaient pas familiarisés les uns avec les autres. Cependant Saturninus-, le gros homme au coffre bariolé, les suivait depuis Carthage, oh il tenait une boutique de curiosités et de menus objets en bois de citronnier, à main droite, en sortant du Forum, proche le quartier dos parfumeurs. Une sorte

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de défiance l'environnait. Quant à son compagnon, c'était un cabaretier de Thuburnica, la dernière étape, où l'on venait de passer la nuit. Ayant affaire en pays numide, il avait tellement supplié Mâtha, le chef des écuries, que celui-ci finit par lui permettre de se glisser dans le conv^oi. Les cabaretiers étant, d'habitude,, des gens mal famés qui se livraient à toute espèce de métiers louches, on le traitait en brebis galeuse. Mais le drôle, fort insolent, payait d'audace.

Les deux légionnaires venaient aussi de Thuburnica, où il y avait un poste de police préposé à la surveillance des routes. Les voyageurs avaient demandé cette escorte au commandant du castellum, simplement pour se protéger pendant la traversée de la zone montagneuse qui sépare la Numidie de la Proconsulaire, contrée particulièrement propice aux embuscades : le lendemain, les deux soldats devaient regagner leur quartier.

Mâtha, qui admirait beaucoup la monture du plus jeune d'entre eux, s'approcha de la bête, un superbe étalon de Maurétanie. Le cavalier s'était assis à l'ombre de son cheval, et, lorsqu'il se fut installé commodément sur une pierre plate, Mâtha le vit ébaucher un geste furtif sous la visière de son casque. Le palefrenier, ostensiblement, traça le signe de croix sur son front. Les yeux du soldat brillèrent :

« Tu es chrétien ? » demanda-t-il à voix basse.

Mâtha se borna à lui serrer la main, en signe do, fraternité. Du coin de l'œi^, il lui montra Delphin, le cubiculaire, qui les observait. Cependant, Jadcr commençait à s'impatienter. Il dit avec humeur :

« Le maître n'arrive pas.

— Mais qui est le maître*? » lança arrogamraent le cabaretier.

Delphin, toisant l'individu, prononça :

« C'est un grand orjitour de Carthage !

— 'Et qui s'appelle?... insistal'homme d'un ton sceptique.

• - Que t'importe, puisque tu no lo connais pas ?

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— Oh ! moi, je ne fais pas tant de mystère pour dire mon nom... Je m'appelle Salloum ! Quoique né Maltais, je suis citoyen de Thuburnica et j'ai du bien au soleil. »

Alors, le jeune soldat, qui suivait attentivement ce dialogue, se pencha vers Mâtha toujours en arrêt devant le beau cheval maurétanien. Il murmura :

« Qui est -ce, le maître? C 'est un des nôtres, n'est-ce pas? »

Mâtha, d'un battement de paupières, fit signe que oui, puis, profitant d'un moment où nul ne les regardait, il ajouta, très vite :

« C'est Cyprien, l'évêque !

— Cyprien, l'évêque de Carthage? »

De nouveau, les paupières de Mâtha battirent, tandis que lo visage brun du jeune légionnaire s'illuminait tout entier. Cependant, le chef des muletiers perdait complètement patience :

« Les maîtres ont dû s'égarer ! dit-il rudement. Qui veut aller à leur recherche?

— • Moi ! » dit le soldat imberbe, comme pris d'un enthousiasme subit.

Et il s'élança sur son cheval.

« Je t'accompagne î » dit le maigre Delphin, d'un ton bref et soupçonneux.

Le cavalier, pour repasser le lit de la rivière, avait mis son cheval au galop. Mais, comme la montée de la route était raide, il dut bientôt ralentir et prendre le pas. Le cubiculaire le rejoignit à mi-côte.

« Dépêche-toi ! lui cria le soldat : moi, j'ai hâte de voir l'évêque Cyprien.

— ■ Cyprien?.... qui t'a dit? fit Delphin, la figure de plus en plus brouillée de bile... C'est Mâtha sans doute !... Il aurait mieux fait de se taire, celui-là ! Toujours le même !... C'est lui qui nous a attiré ce cabaretier maudit, sans compter ce renégat de Saturninus... Enfin, ce n'est que demi-mal, puisque tu es chrétien, toi aussi... Oh ! ne dis pas non ! Je t'ai vu faire le signe... »

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Le soldat éclata d'un grand rire d'enfant, tandis que ses prunelles pétillaient de malice :

a Par le Christ, rien ne t'échappe, à toi ! Tu ferais mimix la police que moi ! Mais, je t'en prie, aimable frère, ne te courrouce pas. Moi, je suis si content... »

Un peu interloqué par ce ton railleur, le cubiculaire dévisagea son compagnon. Ce devait être une jeune recrue ! Vingt ans au plus, une moustache naissante, des lèvres entr'ouvertes, comme pour aspirer tous les souffles qui passent, de grands yeux noirs illuminés, des yeux de candeur et de foi, • — c'était le disciple, l'âme juvénile et fervente s'élançant d'instinct vers tout semeur de paroles, toujours prête à suivre le Jvoyageur inspiré qui montre le chemin avec son bâton d'apôtre... Mais, sous sa jaquette militaire, son grand manteau rouge et l'aigrette écarlate de son casque, il avait déjà une très fière et très mâle tournure, une prestance qui trahissait lo soldat de race.

Delphin, conscient tout à coup de sa laideur, lui demanda sans bienveillance :

« Mais qui es-tu, toi, pour parler si familièrement?... »

Le soldat répondit avec une naïveté pleine d'assurance :

« Je suis Victor, cavalier à la TII*^ Auguste, et, pour l'instant, détaché au préside de Thubuniica. Jadis, Cyprien, lorsqu'il était avocat, sauva mon père innocent d'une condamnation et d'une mort infamantes. Alors, tu comprends pourquoi je suis si heureux de pouvoir saluer C3^prien de Carthage !... Mon père, Fabius Victor, se trouvait, à cette époque, en garnison à Théveste. Aujourd'hui, il est vétéran, il demeure à Thamugadi, là-bas du coté de l'Aurès... »

Et il tendit son bras vers les montagnes lointaines qui, à l'extrême limite de l'horizon, dessinaient sur le ciel comme une haute muraille grise, une muraille de prison, compacte et sans ouvertures.

Tls étaient arrivés au sommet de la côte, et, fout de

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suite, ils aperçurent, venant à eux, un groupe de trois cavaliers, qui cheminaient au petit trot. Immédiatement, Delphin reconnut son maître Cyprien, accompagné de Pontius, le diacre, et de Célérinus, le secrétaire. Victor considérait avidement le groupe, et, quand ils n'en furent plus qu'à une portée de javelot, il dit très vite au cubiculaire :

« C'est bien lui, n'est-ce pas?... Celui qui est au milieu? »

Il désignait un homme de haute taille, à figure pleine, vêtu d'une ample dalmatique de lin blanc. Une écharpe de couleur brune, comme les bandes de son vêtement, pendait en étole, sur sa poitrme. Maintenu par un cordon rouge, son chapeau conique était rejeté en arrière, inutile maintenant que le soleil était tombé, et les larges bords formaient une sorte d'auréole derrière sa tête chauve. Son front nu paraissait très grand. Son regard aigu et pénétrant sondait de loin les mauvaises consciences.

Delphin, ayant pris un temps, répondit avec importance :

« Oui, celui qui se tient au milieu, c'est Cyprien, l'évêque ! »

Précipitamment, le soldat mit pied à terre, et il s'élança d'une telle hâte vers le voyageur que celui-ci dut arrêter son cheval pour ne pas l'écraser. Le jeune homme s'agenouilla, cherchant à saisir, pour le baiser, le pied pendant du prélat qui se dérobait :

« Père très saint, dit-il, je ne suis qu'un passant peur toi. Jo partirai d'-maiii, et, sans doute, je no te verrjii plus jamais. C'est pourquoi je veux que lu uio béinss(\^. afin de pouvoir dire, quand je retournerai Là-bas, chez mon père : « J'ai été béni par l'évêque et très glorieux « confesseur Cyprien ! »

Celui-ci, habitué à ces démonstrations affectueuses de la piété populaire, ébaucha spontanément le geste de la bénédiction. Mais le soldat, s'étant relevé, regarda l'évêque bien en face et lui dit :

« Je SUIS le fils de Fabius Victor, le centmion, que tu

as sauvé... Tu te souviens? Il était païen en ce temps-là. Puis, ayant appris ta conversion, il s'est converti, lui aussi, et il m'a engendré dans la foi du Christ... Ah ! cornme il parlait de toi ! Avec quelle abondance de cœur, si tu savais, père très saint !... Mais toute l'Afrique est pleine du bruit de tes œuvres et de tes paroles... »

Cyprien se rappelait en effet Fabius Victor, le centurion. C'était à l'époque du premier Gordien, l'empereur des colons d'Afrique, lorsque Carthage était continuellement en tumulte. Le soldat, pris dans une bagarre entre civils et militaires, s'était vu faussement accusé d'un meujtre. Non seulement (Cyprien le défendit de toute son éloquence, mais il rédigea pour lui une supplique à César ; et, comme en ces temps-là il avait déjà l'amour des pauvres et des opprimés, il refusa les honoraires du centurion. Et v^oilà que celui-ci s'était converti au Christ à l'exemple de son bienfaiteur, convaincu qu'un tel guide ne pouvait pas le tromper... A cette pensée, les traits austères de Cyprien s'épanouirent. Il regarda ce soldat chrétien qui se tenait si fièrement devant lui, et, songeant aux répercussions infinies de la grâce, il lui sembla que ce beau jeune homme était un peu le fils de son âme et comme la récompense de sa bonne action. Il lui dit avec une tendresse soudaine, qui faisait trembler légèrement sa voix :

« liemonte sur ton cheval et viens m'embrasser, mon enfant. »

Le cavalier s'étant remis en selle s'approcha de l'é^ êque qui l'accola et le baisa au front.

Cqiendant, Delphin, le cubiculaire, s'irritait de; cette Kcèiie et de la familiarité du soldat, qui l'empêchait d'aborder son maître. Finalement, il se décida à adresser la parole, le premier, à Cyprien ;

« Maître, dit-il, nous étions inquiets de toi : c'est pourquoi nous sommes venus... Mais il y a aussi une chose dont il faut que tu sois averti. »

Devant les airs mystérieux et la longue figure soucieuse

Le cavalier s'étant remis en selle s'approcha de l'évèque, qui l'accola et le baisa au front.

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du serviteur, Cyprien fit signe à ses compagnons de prendre les devants. Alors Delphin lui dit, avec de grands gestes dramatiques :

« Maître, tu as vu ce cabaretier, cet homme do Thuburnica?

— Je n'ai rien remarqué, » fit l'évêque. Le cubiculaire baissa la voix :

« C'est un païen, qui pourrait te trahir.

— Comment veux-tu? Il ne sait pas qui je suis...

— Ah ! cher bon maître, que tu es confiant !... Ignoirestu combien Mâtha est bavard, comme il aime à se vanter? Car c'est lui qui a permis à cet homme de profiter de notre escorte. î>

Delphin pensait : « Et ÎMâtha a dû recevoir pour cela un beau présent. » ^lais il n'en était pas sûr, et la charité chrétienne lui défendait de calomnier un frère.

« Accueillons-le parmi nous, dit l'évêque, il vivra tm peu de notre vie, il verra ce que c'est que des chrétiens.

— Y songes-tu? Un cabaretier !... un marchand d'esclaves, un vendeur de chair humaine !

— Je lui parlerai, dit Cyprien avec son intrépidité d'apôtre, convaincu qu'on ne résiste pas à un mouvement de charité.

— Je t'assure, maître, insista Delphin, qu'il y a danger pour toi. »

Cyprien demeura un instant perplexe, puis il déclara : « Alors, vois. Fais ce que tu jugeras à propos... Mais, pour plus de sûreté, nous ne passerons pas la nuit à Thagaste, où je sais que doit être, en ce moment, mi affranchi de César. Nous camperons dans la forêt. Avertis Jader. «

Ravi d'être arrivé à ses fins, le cub^iculaire talonna son mulet afin de transmettre plus vite les ordres de Cyprien. Victor alla se ranger derrière le prélat et ses acolytes, comme pour leur faire une garde d'honneur. Quand le fils du centurion passa près de l'évêque, celui-ci le

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salua légèrement de la main, avec un sourire paternel. Puis, instantanément, ses traits se figèrent. Des pensées graves et douloureuses sans doute l'obsédaient. Bespectant sa méditation, ses deux compagnons s'étaient replacés à ses côtés. Habituellement taciturne, Célérînus, le secrétaire, n'avait pas de peine à garder le silence. Physionomie ingrate de fonctionnaire, aux yeux flétris et continuellement baissés, il paraissait indifférent à tmt, même à sa tâche, qu'il accomplissait néanmoins en conscience. Au contraire, le diacre Pontius, d'un naturel pétulant et communicatif, bridait difficilement sa langue. Avec sa mine naïve, ses yeux à fleur de tête, ses narines trop ouvertes dans une figure trop rose, il était le type du famulus, toujours empressé, toujours prêt à faire écho à la parole ou à la pensée du maître. Le voyant anxieux, il ne put se contenir plus longtemps :

« Mon bon seigneur, dit-il, ])ourquoi te tourmenter? Nous arriverons au jour convenu. Tu présideras le concile pour les ides de mai. Et, tu verras, nous célébrerons joyeusement la Pentecôte à Cirta... »

Cyprien, perdu dans sa songerie, prononça d'une voix lointaine :

<( Si encore il n'y avait que ce concile! Mais il y a bien autre chose... »

Sa tête retomba sur sa poitrine, puis il ajouta : « Que Dieu m'épargne cette douleur ! » Et il ne dit plus rien jusqu'au moment où il fallut franchir la rivière.

Le convoi- n'était plus sur l'autre berge. Dès l'arrivée de D<>lphin, Jader avait donné le signal du départ et l'on s'était mis à la recherche d'un endroit ])r()j)ice pour camper et passer la nuit.

Toujours escortés par Vi(;tor, le légionnaire, qui trottait à distance, l'évêque et ses compagnons, une fois sortis du lit torrentueux, regagnèrent la route, dont les lacets escaladaient, par de fortes rampes, les^hauteurs opposées. On montait vers (h.'S pbiteaux étages, couverts

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de pins et de chênt s-vert? et, çà et là, de tamarins et d'oliviers sauvages. Partout, les frondaisons forestières déferlaient en une vaste houle moutonnante. Le soleil allait tomber derrière l'horizon. Une fraîcheur exquise s'élevait de toutes ces verdures. Mais Cyprien, obsédé par les mêmes pensées, ne sentait ni ne voyait rien. Jl repassait en son esprit les difficultés auxquelles se heurtait son projet de concile. Il savait combien l'autorité impériale était soupçonneuse, de quel œil inquisiteur elle épiait les léuiiioiis des chrétiens, surtout les allées et venues des évéques. Réussirait -il à tromper la vigilance des espions et des gens de police? Pourtant les précautions les plus minutieuses avaient été prises ! Mais les difficultés étaient peut-être pires du côté des fidèles eux-mêmes. L'évêque de Carthage connaissait par expérience l'entêtement irréductible de certains confesseurs, la sottise obtuse et l'insolence de ces demi-martyrs, qui semblaient n'avoir donné leur sang que pour ébranler la foi, en propageant l'anarchie dans l'Église... H voyait tout cela avec tristesse. Et cependant les dangers du dehors lui apparaissaient non moins redoutables que ceux du dedans. Voici que des rumeurs sinistres recommençaient à courir. Est-ce que la persécution allait encore une fois se rallumer?

Et puis, une autre angoisse le torturait, une angoisse plus pénible que toutes les autres, ce à quoi il avait fait allusion tout à l'heure, ce qui, au fond, plus que le concile, déterminait son voyage à Cirta : l'état d'âme de son intime ami Cécilius Natalis, ce rival de gloire et d'éloquence, qu'il avait autrefois converti et baptisé à Carthage. Et voilà que, depuis quelque temps, il le sentait faible dans la foi, — depuis que Cécilims était revenu s'installer et comme s'ensevelir dans ses propriétés de Cirta. Déjà vieux et sans famille, comment vivait-il? Avec qui vivait -il? Quelle était la cause de sa tiédeur? Allait-il, après beaucoup d'autres, apostasier, — lui, personnage illustre, orateur de talent, vanté à Eome comme à Cartilage, sur qui toute la proyince avai't les

yeux fixés?... Quel scandale ! Quel coup ce serait pour l'Église ! Mais surtout quel déchirement de cœur pour lui, Cyprien, qui avait amené au Christ cet ami très cher ! CéciHus lui inlligerait-il ce désaveu, et cela à la veiiJe peut-être des plus cruelles épreuves pour les âmes fidèles?

<( Tio, tio, tio, tiotinn'x ! »

Cyprien, comme réveillé en sursaut d'un mauvais rêve, ])rêta l'oreille avec ravissement. Les trilles mélodieux KO répondaient d'un fourré à l'autre. Après l'aesoupissoment diurne, toute la forêt semblait s'éveiller, elle aussi, pour chanter. Des milliers de rossignols remplissaient ces bois de Thagaste. Subjugué par le chant printanier, l'évêque avait arrêté son cheval et, accoutumé qu'il était à voir partout des symboles, des signes de la volonté divine et des présages de l'avenir, il crut entendre dans les frêles gosiers des oiseaux chanteurs une réponse céleste aux doutes qui l'opprimaient. Le rossignol, messager du printemps, lui apportait l'assurance de ce Printemps éternel qui succéderait aux tourmentes du Siècle... Oui, qu'importaient les défaillances individuelles? Le temps de la grande fête des Elus était proche...

Il poursuivit sa route plus confiant. A cet endroit, la voie militaire formait un coude le long d'une crête qui dominait un ravin. En bas, retentissait le fracas d'un torrent. C'était comme un goufïre de verdure où éclataient, par myriades, les pétales jaunes des genêts. Une immense couleur d'or et d'émeraude tapissait le ravin, envahissait les collines et les mamelons boisés. Les pins veloutés luisaient dans les pentes et les précipices. En haut, les chênes-verts se multipliaient en futaies compactes, coupées par des taillis où s'épanouissait toute une neige végétale, où les boules blanches des acacias se bombaient parmi les cistes et les myrtes en fleur. On aurait dit des tables do communion dressées dans des vergers paradisiaques. Et partout l'odeur des résines et des mauves brûlées de soleil flottait comme une fumée d'encens. Pour les voyageurs carthaginois, au sortir de leurs plaines

arides, cette forêt de Thagaste était un enchantement. Ils s'émerveillaient de cette luxmiance, de ces verdures gonflées do sève, de ce murmure perpétuel des eaux courantes...

« Tio, tio, tio, tiotinn'x ! »

A travers les branches, la flûte invisible du rossignol continuait à découper ses mélodies éblouissantes et capricieuses. Ivre de crépuscule autant que la cigale de soleil, la voix de l'oiseau d'or, filtrant sous les ramures, était fraîche comme une source au clair de lune. Cyprien écoutait toujours.

Puis, soudain, au détour d'un fourré, on fut sur un grand plateau dénudé, un herbage au sol inégal et montueux, oii des vapeurs naissantes commençaient à ramper dans les lointains. Des vaches rentraient à l'étable, talonnées par des pasteurs, qui brandissaient des bâtons. Il allait faire nuit bientôt. Le soleil, derrière les montagnes de l'Aurès, n'était plus qu'un disque rouge, dont on apercevait à peine le sommet. Dans l'herbe haute de la prairie, les genêts vermeils brillaient, comme des "candélabres d'or aux branches innombrables, tandis que les asphodèles, avec leurs tiges longues et minces, leurs petites corolles d'un rose pâle, se détachaient, dans l'air léger, pareils à de sveltes chandeliers. Des pourpres traînaient au couchant ; vers l'Est, des cônes vaporeux s'effaçaient peu à peu dans un ciel violet. Comme halluciné par une Présence surnaturelle, l'évêque tenait ses yeux fixés sur les montagnes du couchant. Tel un fleuve céleste épanché en ruisseaux de diamant sur la cime des monts, une bordure cristalline ondulait derrière les crêtes toutes noires, qui se découpaient avec une netteté un peu dure sur les rougeurs crépusculaires...

Cyprien cherchait encore un symbole derrière ces formes et ces couleurs extraordinairement splendides, lorsqu'il aperçut, à l'extrémité de la prairie, un homme qui venait vers eux. C'était Jader accouru au-devant du maître. Il avait fait établir le campement à une assez

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grande distance de la ronte, derrière un épanlement de terrain. Les funnf'es des feux, tout de suite allumés, en indiquaient la direction. A gauche, les vaches, toujours poursuivies par les bergers, se précipitaient en désordre vers les étables et quelques tentes de nomades, dont les rayures sombres se distinguaient dans le vert des herbages.

« Maître, dit le chef des muletiers, j'ai fait dresser ta tente, là-bas, derrière ce tas de sable. J)(;lphin ne voulait pas. Il prétendait qu'il fallait aller plus loin dans la forêt. Si Cela te déplaît, il est encore temps peut-être pour changer... »

Cyprien fit signe que cela lui était indifférent. Alors le muletier, baissant la voix, dit encore :

« Il a voulu aussi chasser le cabaretier, sous prétexte que Thagaste est proche et qu'il peut y trouver un gîte. ]\lais l'homme, ulcéré, se défend... »

En effet, lorsque les voyageurs mirent pied à terre, ils trouvèrent le camp plein d'agitation et de clameurs, llemonté sur son cheval, Salloum, le cabaretier, injuriait 3^elphm. Finalement, il cria, en tendant son poing :

« Adieu, camarades ! Je vous laisse adorer votre tête d'âne et vous livrer en famille à vos orgies dégoûtantes... Ah ! ah ! ce n'est pas sans raison que vous campez loin des villes et do la police. »

Apercevant les nouveaux venue et intimidé par le visage sévère de Cyprien, il tourna bride subitement et, avec toutes ses sacoches gonflées d'argent, il disparut derrière un fourré do lentisques.

Ij'évêquo fut très contrarié do cet incident. Il gronda Dolphin : « Pourquoi avoir irrité cet homme? Peut-être qu'on aurait pu tolérer sa présence, au moins jusqu'à Thagaste. » Puis la joie de se trouver au milieu des siens, dans ce beau paysage apaisant, si doux à l'âme et aux sens, dissipa cos impressions fâcheuses. Il était naturellement gai, et l'habitude des périls, la nécessité d'inspirer confiance à .son entourage avaient encore développé en lui ct^te disposition originelle.

La plupart de ceux qui se trouvaient là, avec lui, étaient d'anciens esclaves nourris dans sa maison familiale. Aussitôt après sa conversion, Cyprien les avait affranchis, mais il était si bon maître que tous avaient demandé en ^aco de rester à son service. Jader et ses deux muletiers appartenaient depuis longtemps à l'église de Carthage : ils étaient même ses aînés dans la foi. Au plus fort de la récente persécution, leur fidélité ne s'était point démentie. Il n'en était pas de même, hélas ! de vSaturninus, le marchand de curiosités, qui, lui, avait lamentablement « fadli ». Cependant il était revenu, en se frappant la poitrine, et sa pénitence paraissait sincère.

Seul, le second soldat de l'escorte excitait quelque défiance dans l'esprit de Cyprien. Il le dévisagea plus attentivement : c'était un Pannonien, gros garçon au teint rose, aux cheveux blonds frisés, que partageait, sur le côté gauche, une raie correcte, l'air stupide et doux d'un mouton, d'ailleurs parfaitement discipliné. Victor, qui devinait les pensées de l'évêque, lui dit avec son insouciance ordinaire :

« Ne crains rien. Père ! On peut tout dire et tout faire devant lui. Il ne sait pas un mot de latin, ni de punique : il ne comprend que les commandements militaires. Nos rites ne peuvent être pour lui que des coutumes romaines, et notre Dieu qu'un dieu de Eome. »

Cyprien finit par engager le l)arbare à s'approcher du repas que l'on prit en commun : ce fut une véritable agape, que Migginn, le cuisiniei', avait préparée aussi copieuse et succulente que possible, comme il convenait ])t;ndant L-otie longue fête du temps pascal. Quand ce fut fini, l'évêque récita l'action de grâces, puis il dit aux convives :

« Frères, achevons joyeusement cette soirée, et, pour que l'heure même du repos ne soit pas exempte des grâces divines, si vous le voulez bien, nous allons chanter un de nos cantiques habituels... »

Et, s'adressant au diacre Pontius :

ft Toi qui as été lecteur et qui possèdes une belle voix, je te prie, donne-nous le prélude. »

Le diacre connaissait par cœur tout le psautier. Aussitôt, il entonna le début du Psaume onzième :

« Sduve-moi, Seigneur ! Il n'y a plus de saints, et les vérités sont diminuées far Us enfants des hommes

— Non ! pas celui-là ! interrompit aussitôt Cyprien ; un autre, qui réponde mieux à l'allégresse de la Pâque ! »

Alors Pontius commença le Psaume huitième :

«■Seigneur, notre Seigneiir, que ton nom est admirable far toute la terre ! Ta magni-ficence s'est élevée au-dessus du firmament... j'irai voir tes deux, Vœuvre de tes doigts, la, lune et les constellations que tu as créées... »

Les assistants répétaient en chœur les versets qu'ils avaient retenus. Le ciel nocturne, avec son fourmillement d'astres, se déployait au-dessus de leurs têtes, et, tout autour d'eux, sur les genêts et les asphodèles, sur les cistes et les myrtes en fleurs, les lucioles éphémères, étincelles palpitantes, ferventes, innombrables, tourbillonnaient comme une pluie d'étoiles. Quand Pontius chantait seul, il y avait une courte pause, pendant laquelle on entendait, sous les taillis, la mélodie infatigable du rossignol. Mais le chœur des voix pieuses reprenait bientôt, couvrant tous les murmures et tous les bruits. La petite flûte païenne se taisait, perdue dans le grand vent sonore de la harpe royale, tandis qu'au loin les nomades, veillant auprès de leurs feux, se demandaient quelle était celte race d'hommes qui, comme l'oiseau du printemps, semblaient ne vivre que pour chanter.

A THUBURSICUM

Lorsque Cyprieii se réveilla soub hi tente, il se prit à répéter machinalement les paroles du psaume que Pontius avait conunencé la veille : « Dcfecit smictus ! Il n'y a plus de saints !... » Et cela le frappa d'abord comme un mauvais présage. Mais aussitôt son cœur d'apôtre se raffermit... Si ! U y aurait encore des saints, peut-être plus que jamais. La force de l'Esprit divin, inépuisable en son effusion sans lin, ne pouvait manquer, même en ces tristes joiu's. Comme cette forêt, qu'il voyait du seuil de sa tente, ces arbres gorgés de sève, cette prairie soulevée pai" les germes printanioi's, la terre d'Afrique baignée par le sang des lidèles suppliciés allait faiic^ fnictilicr l.i, bomio semence...

Il vivait ainsi dans une exaltation continuelle entrecoupée par des retours do froide raison, une raison d'administrateur, positive et clairvoyante à la romaine. Cette sagesse pratique n'avait rien de médiocre ni de bas, parce qu'elle tendait vers une lin sublime.

Dans le tumulte trivial du campement, il lit ses préparatifs de départ, avec une joie sereine.

Tandis que les deux soldats reprenaient lo chemin de Thuburnica, le convoi reformé se dirigeait vers Thagaste. On sortit de la forêt. Les bouquets d'arbres devenaient

de plus on plus clairsemés. Bientôt, dans une dépression de terrain, on aperçut le municipe avec ses maisons blanches qui luisaient parmi les verdures des jardins et des vergers. Les poiriers sauvages qui bordaient la route étaient tout fleuris de blancs pétales. Dans l'air subtil du matin, Cyprien se sentait le corps dispos et l'esprit agile. Tliagaste, épanouie en sa ceinture \erdoyajite, l)rillait devant lui, oasis de iraîclieur et de fécondité sur le seuil des steppes et des sables dont l'haleine brûlante se pressentait déjà. Cyprien, ayant arrêté son cheval, la contempla un instant, et il pensait en lui-même : v Petite ville, je te bénis pour le rafraîchissement que tes bois et tes prés ont donné à mon âme. Puisses-tu, comme eux, être féconde et enfanter- à l'Eglise des fils illustres !... )>

Puis il enjoignit à Jader de diviser le convoi, afin de ne point attirer l'attention, quand on s'engagerait dans les rues du municipe. Il fit passer en tête Pontius et Célérinus. Lui-même, à une notable distance des muletiers et des serviteurs, fermait la marche. Il avait appris par des frères qu'un affranchi nommé Zopicus, Grec de naissance, devenu procurateur impérial en Numidie, devait séjourner quelque temps à Thfigaste, pour y fanx' des achats de blé. Il était bien mutile d'éveiller la curiosité de ce fonctionnaire avec qui Cyprien entretenait autrefois, à Carthage, dos relations d'intérêt et qu'il considéjait comme un fourbe cai)ab]o dos pires choses.

On traversa la ville sans encombre. Et puis, voilà qu'au moment où le convoi venait de se reformer, à deux milles environ de Tliagasle, on croisa un autre convoi précédé de quatre soldats à cheval. Ils encadraient une voiture de la poste, qui allait au pas et dont les rideaux retroussés laissaient voir un amas do coussins, où se pavanait, la mine insokinte, un personnage au profil bovin et aux gros yeux saillants. C'était lui, Zopicus, le procurateur impérial. De loin, Cyprien le reconnut, rien qu'à Bon port de tête. Immédiatement, il releva très haut son mouchoir de cou. v plongea sa bouche et ses narines,

comme pour se préserver de la poussière de la route, mit sa houssino dans la main qui tenait les rênes, et, de la droite, il envoya le baiser de salutation, en passant au grand trot. Le personnage, négligemment, ébaucha le même geste de courtoisie, et ce fut tout.

Néanmoins, celtte rencontre désagréable eut pour effet de rappeler à l'évêque de Carthage qu'il n'était pas encore à Oirta. Il lui tardait d'arriver à Tliubursicum et d'y trouver, comme il était convenu entre eux, une lettre de son ami Céciiius Natalis. En effet, c'était chez celui-ci, dans une de ses propriétés, que devaient se réunir les évêques. Des difficultés et même des périls graves pouvaient surgir au dernier moment... Et Cyprien recommençait à calculer les chances mauvaises, tout en escaladant les rampes pierreuses de la route qui se rétrécissait en suiv^ant les détours d'une vallée très resserrée.

Le pays devenait de plus en plus austère et âpre. La route montait toujours. Elle allait monter ainsi pendant des lieues, jusqu'à l'étape encore lointaine. De temps en temps, on longeait des ravins aux pentes perpendiculaires qui s'abîmaient d'un mouvement brusque ; et, quand on se penchait sur le bord, on voj'ait, tout au fond, miroiter au soleil, dans des cuvettes de rochers, les replis d'un cours d'eau, toujours le même, qui disparaissait et reparaissait sans cesse, comme les tronçons d'un interminable serpent. Par les lacets sans fin, entre des couloirs d'une extraordinaire sauvagerie, on atteignait de mornes espaces, et les heures s'écoulaient dans une monotonie désespérante... Le seul incident de cette fastidieuse montée fut l'apparition d'iai jeune pâtre qui gardait un troupeau de chèvres efflanquées et qui jouait des airs du Sud sur une flûte de roseau peinte au minium : toute rouge, elle semblciit saigner sous ses lèvres. On fit halte un instant pour l'écouter, après quoi l'ennui de la montée parut plus opprimant,

Euifin, à la tombée du crépuscule, on atteignit un faubourg de Thubursicum, simple groupe de maisons, qu'on

oâ • Ï^ANGUIS MAKTVRUJSl

appelait la Villa Titiana. On devait y passer la nuit dans une forme écartée, à quelque distance de la route, chez un chrétien averti, le mois d'avant, par Jader qui lui avait donné toutes ses instructions pour le passage de l'évêque. Depuis le fermier avait dû réfléchir et trouver un tel hôte un peu trop compromettant. Ou bien peut-être était-il sincère, lorsqu'il se présenta tout tremblant devant Cyprien et s'excusa sur la pauvreté de son logis, indigne de recevoir un si grand personnage.

Mais il s'était arrangé avec un certain Goudoul, qui tenait un caravansérail à l'autre bout de la ville et qui était plus en mesure que lui d'héberger avec toute la décence convenable l'illustrissime voyageur et sa suite. L'hôtelier avait préparé une chambre pour l'évêque, il l'attendait depuis plusieurs jours. Et l'individu affirmait que ce Goudoul était un homme sûr, donnant même à entendre que, s'il n'était pas chrétien, il voulait du bien aux frères. Finalement, après des discussions irritantes, Cyprien, à contre-cœur, dut se laisser persuader. '^

Le convoi poussa donc jusqu'à Thubursicum, en prenant un chemin détourné, toujours pour éviter de traverser la ville en trop nombreux équipage.

Il faisait presque nuit. On devait être très haut, à en juger par le froid qui vous tombait sur les épaules. L'air était même si vif que Cyprien demanda sa lacerne de laine. Et, tout à coup, au sortir du chemin, bordé par un<j doublo muraille en pisé, on déboucha sur un plateau désert où l'on ne distinguait, de loin en loin, que des sépultures. Au revers de ce plateau, la ville descendait en amphithéâtrf;. On n'en apercevait qu'une porte monumentale, dont Tarchti très haute s'ouvrait sur un ciel encore tout enflammé par le couchant.

Immédiatement après la porte, les maisons commençaient. Nulle transition entre la brousse et cette agglomération humaine. Cent pas en arrière, c'était la solitude et le silence : ici, l'agitation et le grouillement d'une rue l>upuluusf, bruyante, encombrée d'attelages et de bétea

(le somme, bordée de chaque côté par des tavernes, des boucheries et beaucoup d'étalages en plein vent. Le caravansérail de Goudoul se trouvait tout de suite à gauche, appuyé à l'une des piles de la porte. La cour intérieure, avec ses arcades superposées, était presque entière ment couverte par une vigne grimpante, dont les jeunes pousses retombaient en guirlandes jusque sur la margelle des citernes et des abreuvoirs, qui en occupaient le milieu. Bêtes et gens emplissaient cette cour d'un vaet-vient continu : car les animaux devaient la traverser pour pénétrer dans les écuries aménagées sous les arcades du fond. Dans un coin, des chameaux, les jambes repliées sous leur ventre, ruminaient, en tournant leurs longs cols avec un air de majesté offensée et en faisant claquer leurs babines sur leurs gencives fortement endentées. Près des citernes, des charmeurs de serpents, venus des oasis les plus prochaines, avaient attiré un grand concours de cul'ieux. Et cela lit que Cyprien et son escorte entrèrent presque inaperçus dans l'auberge.

Cependant Goudoul, le maître du logis, accouru audevant de son hôte, déclara n'avoir reçu aucun messager de Cirta. Ce fut, pour l'évêque, un cruel désappointement, car il avait donné à son ami Cécilius Natalis les plus minutieuses précisions sur la date de son passage à Thubursicum. On allait perdre une journée, peut-être davantage, à attendre sa lettre ! D'ailleurs, pourquoi ce retard, et qu'était-il arrivé?... Cyprien, inquiet et préoccupé, dormit mal dans la belle chambre qu'on lui avait préparée.

La journée du lendemain fut longue à passer pour tous. Cyprien n'osait pas trop sortir, dans la crainte de provoquer des commentaires. Un étranger de son allure et de sa condition ne pomait guère échapper à la ciuiosité publique. Al(;rs, pour patienter jusqu'à rarrivée du messager, il manda son secrétaire Célérinus et se mit à lui dicter une note sur le baptême des hérétiques, qu'il comptait lire, pendant le concile, à ses collègues de ^'umidie. Désœuvrés, les muletiers et les serviteurs flânaiiut

o4 SAN GUIS MARtYKUM

dans la, cour, à regarder les charmeurs de serpents qui, au son d'une flûte et d'un tambourm, faisaient danser ces reptiles inoÛ'ensifs.

Après l'heure de la sieste, le vacarme causé par les charmeurs devint tellement assomxlissant que Cyprien dut renoncer à toute velléité de travail. Pour comble d'ennui, la lettre de Cécilius n'arrivait toujours pas. L'évêque envoya Pontius interioger Goudoul à ce sujet, et, comme le diacre rentrait, disant qu'aucun messager n'avait paru, Delphin, le cubiculaire, pénétra dans la chambre, tout agité et palpitant d'une grosse émotion : il venait de croiser Salloum, le cabaretier éconduit, au moment où celui-ci sortait des bains. Le Maltais l'avait accablé d'injures, mais Delpliin s'était éclipsé si prestement que l'autre n'avait pas eu le temps d'exciter un scandale dans la rue.

« Encore ce cabaretier ! fit Cyprien, en réprimant un mouvement d'irritation : il va noua attirer quelque avanie !... Je te l'avais bien dit ! Pourquoi l'avoir éloignéf^..

— Bah ! répondit Delphin : demain, il aura perdu nos traces ! »

Et il s'excusa de n'avoir point caché à son maître cette ridicule algarade. Encore sous le coup de la dispute, son ressentiment l'avait emporté. En réahté, il était entré chez Cypric;!! pour un autre motif : un homme était en bas qui demandait à entretenir l'év'êque dans le plus grand secret.

« (J'(3st l'envoyé de Cécilius Nat;ili«? Jança joyeusement celiu-ci.

— Non, dit .Delphin, c'est un- hoiuine (pie Nartzal, un d(; non muletiers, a rencontré chez un marchand d'orge... Mais ils vont t'expliquer eux-inémeH... »

Et, sur un signe d'acquiescement, il introduisait, l'instant d'après, los deux individus. Nartzal, maigre et osseux, montrait une ligure ascétique, un corps tellement desséché que S(iS camarades rapi)elaient par ])laisanterio w le gymnosophiste ». Presque toujours taciturne, l'air

effacé et modeste, il avait pris iiéaiiinoins l'habitude de la païuki dans les réuiiiuiis liluigiquos : de sorte qu'il s'exprima devant l'évêque sans nul embarras. Il dit que son compagnon se nommait Pastor : c'était un Espagnol de Carthagèno, avec qui il avait travaillé autrefois à Hippone et à Eusicade. Celui-ci désirait voir Cyprien pour une communication importante. Qunnt à lui, Nartzal, il répondait de l'Espagnol : c'était un homme sûr, une âme droite, quoique... Et rien qu'en appuyant sur CG dernier mot, il fit comprendre à l'évêque que l'autre n'était pas chrétien.

Cyprien ayant congédié Nartzal, l'Espagnol parla à son tour, l'air gêné, en cherchant ses mots, car il savait mal le latin. Figure inexpressive, brûlée par tous les soleils méditerranéens, fouettée par les \ents et les averses, il avait l'air d'une poutre mal dégrossie. Il dit :

« Maître, voilà !... Je suis voiturier. Je fais sans cesse le chemin entre Thubursicum et les mines de Sigus, où je conduis de la farine, du v m, de l'huile, des fers pour les mulots ot les chevaux. Cet hiver, un peu après les satur* nales, comme j'étais à Sigus chez le coiffeur, celui qui est près du temple, le garçon qui me rasait me dit : « Connaistu un homme de confiance pour porter une lettre à Carthage'^ » En hiver, les occasions sont rares. Je dis oui tout de même. Et, le soir, il m'amena à l'auberge un contremaître de la grande mine, un nommé ]\Iappalicus, de Thuburbo, qui me remit pour toi la lettre que j'ai là dans ma blouse. Seulement, la saison a été si mauvaise que, pendant trois mois, je n'ai pu trouver un seul messager pour Carthage... Et puis voilà que toat à l'hciuv. chez le marchand d'orge, j'ai rencontré Nartza], qui m'a dit que tu étais ici... »

Il porta la main à sa blouse, mais, comme pris d'une défiance soudaine :

« Tu es bien Thascius, le Carthaginois ?

— Je le suis en effet ! dit l'évêque : car on m'appelle aussi Thascius.

L'iioniiiic tira d'un petit sac do cuir dos tablotios grossières, coinuie en ont les intendants pour inscrire leurs comptes, et il les tendit à Cyprien :

« Je te remercie de ta fidélité ! » dit calui-ci.

Et, ayant frappé dans ses mains, pour appeler Cér,/inus, son secrétaire, il ajouta :

« Donne un auréus à cet homme et reconduis-le auprès de Nartzal ! »

Les tablettes étaient scellées d'un sceau de plomb. Cyprien fit sauter le cachet du bout de son style, et il lut ces mots tracés péniblement dans la cire, comme avec la pointe d un gros clou :

« AU BIENIIEUllEUX PAPE CYPKIEN, PUlVATIANUS, L EXOR- CISTE, BARIC, LE CISELEUR, ET GUDDEN, LE CORDON- NIER, QUI SONT DANS LES MINES DE SIGUS, SALUT ETER- NEL DANS LE SEIGNEUR DES SEIGNEURS.

(t Nous te saluons, Pèra- bien-aitné, et nous crions vers toi du fond de cet enfer de Sigus, où nous sommes ylongés devais si longtemps (fie le monde etDieu lui-même paraissent nous acoir oubliés. Vivant dans des ténèbres ■perpétuelles, il ny a pins pour nous ni jour ni nuit, et nous ne savons vins depuis eombien d\vnnées dure notre martyr3. Nous espérions obtenir la couronne avec nos autres frères qui, tout de suite, sont morts dans cette géhenne, mais, pour notre malheur, Dieu ne la pas permis.

« Père bien-aimé, nous sommes à bout de force et de patience. Nous ne voulons pas rester plus longtemps dans ce lieu de toriurr, qui est aussi un lieu de perdition. C'est un cloaque impur, la sentine de tous les vices. Nons voulons bien mourir, mais nous ne voulons pas perdre nos âmes. Des choses graves se préparent ici. Les misérables condamnés, dont nous partagrous les s(>uffrancrs. murmurent entra eux et prononcent des i>aroles de révolte. Or, nous sommes les soldats du Christ, mais non point des séditieux. Nous t'en suppVujiis, cher Cyprien, envoie-nous quelquun de tes

SANGTTTS MAP.TYTITTM .37

prêtres avec de Vor j)ovr nous racheter. Nous n'avons; pas peur des verges, ni des chevalets, ni des croix, mais nous ne voulons point être éternellement confondus.

« Nous souhaitons, notre cher Père, que tu te portes toujours bien dans le Dieu vivant.

« Moi, Privatianus. fai écrit et relu. Nous, Baric et Gudden, nous avons signé» »

Au bas de la dernière feuille des tablettes quelqu'un avait tracé d'une grosse écriture maladroite : « Et salue bien mon frère FMtychianus, s'il vit encore ! »

Des larmes coulaient deâ yeux de l'évêque, tandis qu'il achevait ces lignes. Il songeait à tout ce qu'elles avaient dû coûter d'efforts, de ruses, de calculs, de persévérance aux malheureux qui les avaient écrites. Oui, qiie n'avaitil pas fallu pour que cette lettre pût être rédigée et pour qu'elle parvînt jusqu'à lui ! Quel espoir invincible, quelle confiance en lui cela supposait! Il en était ému jusqu'au fond de ITinie... Ce Privatianus qu'il avait cru mort, il se le rappelait maintenant ! c'était, en effet, un exorciste de l'I^gHse de Carthage. Il était en fonctions lors de son élection épiscopale, à lui Cyprien, et il avait même été un de ses plas chauds partisans. Quant aux deux autres, il les ignorait complètement. Ils avaient dû être condamnés aux mines avec Privatianus pendant la persécution de Dèce, voilà bientôt huit ans. Huit ans ! quel long supplice! Il était prodigieux, vraiment, qu'ils n'eussent point succombé !...

Maîs comment s'y prendre pour les tirer de là? On ne pouvait pas racheter des condamnés frappés d'une sentence régulière. Alors quoi? Les faire évader?... Et, tout de suite, Cyprien songea qae Cécilius, son ami de Cirta, était un de ceux qui affermaient les mines de Sigus. Sans doute, Cécilius pouvait beaucoup. En arrivant, il lui parlerait dj cette affaire... Mais pourqu(Vi celui-ci tardaitil à lui faire parvenir le message convenu? C'était la faute du messager sans doute...

Le soir, il était tellement excédé par l'attente qu'il se

décida finalement à sortir. Pour ne point se montrer dans les rues, il contourna la ville par un chemin extérieur bordé de stèles et de mausolées. Partout des pierres blanches avec des dédicaces aux dieux mânes, des inscriptions en caractères phéniciens, sous une tête de Baal, ou la silhouette grav^ée d'un palmier entre deux fleurs do lis. Ce chemin funéraire aboutissait à un ravin, en longeant les murs d'un théâtre inachevé. Au bout du ravin, à droite, tout à coup, une vision, inattendue et charmante arracha, pour un instant, Cyprien à ses tristesses et à ses inquiétudes.

C'était un bassin en hémicycle, prolongé par un parterre d'eaa, que, de chaque côté, bordait une colonnade. Au bout du grand canal, au fond de la perspective miroitante, un petit temple en marbre rose, exhaussé par un •large escalier, se détachait sur la blondeur fauve d'une colline pierreuse, entre deux peupliers d'Italie, droits comme deux cierges sur leur chandelier. Les jeunes gens qui se baignaient dans le canal troublaient à peine la limpidité de l'eau morte. Les mauves liquides se mêlaient aux reflets roses du ciel et des marbres. Dans l'âpreté et la sécheresse des terres, ces grandes surfaces fraîches et souriantes, ces miroirs encnantés par le cré- ])uscule, et, dans le lointain, le mol ionique du petit temple, tout cela composait un ensemble plrin d'une grâce légère et mélancolicjue, qui n'était point sans noblesse. Cj^prien, homme de haute culture, habitué aussi à A'oir dans toute Ijeauté une image de la splendeur divine, ne pouvait rester insensible à ce spectacle. Il regarda plus al tentivemt^nt. Ces portiques solennisaient la source du l^agiadas, le fleuve nourricier do la Proconsulaire : le temple rose était consacré à la, divinité fluviale. Sans doute, on y avait célébré quel({ue fête dans la journée, car la porte du sanctuaire était encore ouverte à deux battants. Au fond de la cella, on apercevait l'efligie du Pleuve, une statue d(; bois, que drapait, comme un mannequin, une prétexte de soie bleue lamagée d'argent.

Aux environs et jusque sous les portiques, iine foule d'édicules et de petites chapelles étaient consacrés aux sources tributaires du Bagiadas.

Gs rappel de l'idolâtrie omniprésente et toujours triomphante fit fuir l'évêque de Carthage. Une rue montante, qui s'ouvrait devant lui, l'obligea à traverser lo forum, encombré, lui aussi, de piédestaux, oii se dressaient des statues de dieux et d'empereurs divinisés. Tout un côté était occupé par des temple s, derrière lesquels on en construisait un autre plus grand... Ces dieux païens, on ne pouvait faire un pas sans se heurter à leurs figures ou à leurs sanctuaires ! La terre d'Afrique pliait souh le poids de ses idoles. Comme elles pesaient sur le monde et sur les âmes, ces divinités menteuses ! C'était à cause d'elles que, dans les mines de Sigus,des créatures hujnaines étaient obligées de viv^re, comme des bêtes de somme, sous le fouet des gardes-chiourmes ; à cause d'elles, -peut-être que les évoques numides ne pourraient pas s'assembler à Cirta, et que Cécilius, l'ami très cher, allait retirer son cœur à son ami et trahir le Christ...

Quand Cyprien rentra, il trouva enfin, comme pour dissiper toutes ses craintes et tous ses doutes, le message qui avait tant tardé. La lettre de Natalis ne contenait que ces mots : « Tout est bien. Je t'attends avec joie. »

Le lendemain, au petit jour, dans la cour du caravansérail, où les serviteurs de l'évêque dormaient sur des couvertures, il y eut une scène tumultueuse. Pendant le sommeil de Jader, le chef des muletiers, un des serpents des charmeurs, échappé on ne savait commt^nt, s'était enroulé autour de sa tête à la façon d'un diadème. C'est ainsi que, soixante ans plus tôt, dans une auberge toute pareille à celle-ci, l'empire avait été présagé à Septime Sévère, Africain de Leptis Magna, et célèbre dans toutes les Afriques. Sur quoi les païens qui étaient là se mirent à acclamer le muletier par dérision :

« Salut, Jader Auguste !... Longue vie au nouveau César ! )>

C^'prion, indisposé par cet incident qui attirait l'attention sur lui et son escorte, reprit la route dans un état d'esprit assez sombre. Malgré la lettre rassurante de CéciliuS; il pressentait aussi toutes les amertumes de ce voyage, les luttes de toute sorte qu'il lui faudrait soutenir, et, ce qu'il y avait de pire, des luttes contre un ami. Autoui- (1(> lui, l'aube terne et pale envelop})ait d'une clarté frigide d'immenses ondulations sans caractère, des montagnes dénudées, aux flancs d'un vert cru et aux sommets pelés et grisâtres. Des nuages couraient dans le ciel balayé. Un vent glacé soufHait, qui courbait jusqu'au sol les tiges roides et sèches des asphodèles.

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