‹ Sanguis martyrumChapitre 4 sur 20 · L HERITIER DES ROIS NUMIDES · texte numérisé non relu

L HERITIER DES ROIS NUMIDES

Sur son rocher cyclopéen, déjà frappé par le soleil levant, Cirta émergeait peu à peu des brumes matinales. Cypritn, qui avait le sommeil léger de l'homme errant et souvent traqué, s'éveilla dès les premières lueurs de l'aube. Les choses (^nvironiiaiites étaient si étrangères ]i(inr hii, le décor de la, haute salle si nouveau pour ses yeux, que. tout d'abord, il se sentit comme égaré dans un lieu inconnu. Il lui fallut un eff(U't de mémoire pour se rappeli'i' (|u'il était cheî5 son ami Cécilius.

Arrivé de la veille, il avait erré quelque temps dans la ville, attendant la nuit close, pour suivre un esclave, envoyé à sa rencontre, jusqu'à la maison de campagne que Cécilius habitait, en ce moment, en face de Cirta., sur l'énorme masse rocheuse, qui se dresse de l'autre côté du ravin. Il était si harassé du voyage qu'à peine avait-il pu ^.oiicber au ie})as préparé pour lui, et, après avoir tiu- Ijrassé son hôte, et échangé quelques paroles, il s'était retiré dans son appartement.

A la lumière parcimonieuse des cires, il n'avait fait qu'entrevoir ce somptueux gîte. C'était une grandt' pièce complètement revêtue de marbre blanc jusqu'à la hauteur du plafond en berceau, où étaient peintes des ligures allégoriques et des guirlandes do fleurs et de fruits aux

couleurs éclatantes. Elle avait un aspect clair et joyeux, qui rasséréna l'âme de Cyprien. Levant ses deux paumes ouvertes, l'évêque se tourna, pour prier, vers l'Orient... Puis, étouffant le bruit de ses pas, il s'approcha de la large baie en plein cintre qui éclairait sa chambre et qui s'ouvrait directement sur les jardins. Près de lui, dans les pièces voisines, Pontius et Célérinus dormaient encore.

Extraordinaire d'immensité, de grandeur étrange et sauvage, le spectacle qui se déployait soudain devant ses yeux étonna le v^oyageur. Les jardins de Cécilius s'avançaient jusqu'au bord de l'éperon calcaire occupé par la villa. De cet endroit, on dominait les gorges de l'Amsaga, la rivière torrentueuse qui enserre dans une de ses boucles le rocher et la citadelle de Cirta. De l'autre côté du gouffre sonore, sur ses formidables entassements de pierre, la ville s'étalait, suis^nnt un plan incliné, avec ses toits rouges, ses maisons peintes en bleu, ou blanchiesà la chaux. En haut, émergeaient les frontons des temples bâtis sur le forum, le pinacle d'un arc de triomphe. Tout près, séparée seulement de la balustrade par le précipice des gorges, une roche perpendiculaire s'abîmait à pic dans le ravin. Et, par derrière ce gigantesque pylône, commrj coulé d'un seul jet de métal, la \;ue s'étendait sur un vaste cirque de montagnes, un paysage pétré, aux grands espaces fauves ou ferrugineux d'oii la vie végétale semblait l)annie. Les sommets turriformes se découpaient sur un ciel très pur. L'air était léger; salubre, délicieux à respirer.

Cyprien, tout en se penchant vers le magnifique horizon, se disait que, décidément, son ami Céciliub était toujours 1(; voluptueux qu'il avait connu autrefois à Garthage. On ne pouvait choisir un endroit plus propice que ces hauteurs boisées, pour y étal^lir une réside ncc d'été. Devant la, nudité éblouissante des roches voisines, les Verdures de ces jardins étaient déjà un repos pour le recrard.

Engagé par la fraîcheur matinale, il descendit vers les parterres. Des arcatures de buis, oh se nouaient des roses grimpantes et des volubilis, encadraient les parterres. A l'extrémité de la perspective, un xyste, aux tuiles et aux treillages dorés, déployait ses entre-colonnements sur un fond vaporeux de montagnes, tandis qu'au centre, dans un massif de lauriers blancs, un tétrastyle coiffe d'un toit pointu abritait une statue de Vénus au miroir. Elle était peinte de façon à imiter le rose des carnations, la blondeur vermeille des cheveux...

A la vue de cette image sensuelle, l'évêque se détourna, repris par ses soupçons et ses craintes. Evidemment, Cécilius avait tout accepté de l'héritage paternel, sans y rien changer. Nonchalance coupable chez un chrétien ! Ainsi, cette chapelle rustique, personne n'avait osé y toucher depuis la mort du maître idolâtre. Tout était encore en placd : les cornes de taureau et le pot de fleurs qui surmontaient l'édicule, les colombes en terre cuite plantées aux quatre angles, comme des girouettes sur leurs aiguilles : il n'y manquait que des couronnes et des bouquets... La chose était manifeste : Cécilius continuait à vivre, au moins en apparence, comme avait \écu son père, païen zélé et adulateur dévot des Césars. Et Cyprien se rappelait que, la veille, en traversant le forum, il avait aperçu au frontispice de l'arc de triomphe, élevé par ce provincial ambitieux, une dédicace à la Vertu d'Antonin Auguste, Notre Seigneur, et plus loin, une statue de bronze, qui représentait l'Indulgence de ce même Seigneur... « L'Indulgence, la Vertu de Notre Seigneur ! » Ces paroles retentissaient comme des blasphèmes aux oreilles de l'évêque"? Car il n'y a qu'un seul SeigUciu* ! tt Tu n'auras point d'autres dieux devant ma face ! » dit l'Écriture. Et le dieu que l'on glorifiait ainsi par le marbre et par l'airain, c'était Caracalla, une brute sanguinaire !... Mais quoi ! il fallait bien payer les honneurs par des largesses et des apothéoses. Ces dérisoires honneurs municipaux, Cécilius le père les avait tous obtenus l'un après

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l'autre, tous, jusqu'au flaminat poipi^ue]. Peut-être c^pi le fils, lui aussi, était flamine, comme tant de riches chrétiens qui croyaient pouvoir rester fidèles au serment baptismal, tout en acceptant le sacerdoce de Rome et des Empereurs... Que c'était étrange, en tout cas ! Lorsque, la veille au soir, encore oppressé par le souvenir des frères de Sigus, il avait parlé d'eux ad arrivant, son ami ne s'était guère montré ému de tant de souffrances, et, négligemment, il avait répondu qu'il en dirait un mot à son intendant. Durant tout leur court entretien, il paraissait gêné d'ailleurs, malgré l'exubérance de ses paroles et toute une affectation de joie que pourtant Cyprien sentait sincère au fond. L'âme païenne de ce logis fastueux avait-elle reconquis l'âme du maître chrétien?..,

L'évêque songeait ainsi devant la muraille rocheuse de Cirta, lorsque, sous la colonnade du xyste, Cécilius lui-même parut.

«Eh bien, dit-il à mi-voix, j'espère que tu rends grâce à ma, prudence. Il n'était pas possible avoue-le, de trouver, ])()ur votre assemblée, un lieu plus secret et plus inaccessible. D'un côté, les murs de mes jardins, de l'autre, le puits sans fcmd des gorges... »

Il montrait le gouffre vertigineux, au fond duquel on entendait le jaillissement des cascades et le grondement continu des eaux écumeuses. Souriant, il reprit :

« C'est à cause do toi, cher Cyprien, que je suis venu ici. Oui, pour toi, j(! me suis refait presque citadin, moi qui ne me plais que dans ma solitude rustique. Je n'aime pas beaucoup cette maison construite par mon père. Je ne m'y sens pas chez mi\ : c'est presque un édifice public. Mon père voulait d'abord en faire des thermes pour ses concitoyens. Mais c'était un peu loin de la \ille, et puis le monument une fois sorti de ttrre lui a tellement plu qu'il a préféré le garder pour lui et aménager à côté des bains toute une villa estivale... Quant à moi, je préfère de beaucoup ma campagne de Muguas, à deux milles au |)lus (le (Jirta... Cher Cyprien, il faudra que je t'y cm-

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/lùnc après ton concile. Tu verras quoi cadre charmant pour nos pieux dialogues...

Il souriait toujours avec une nuance d'imperceptible ironie. L'évêque le regardait, essayant de déchiffrer le secret de cette physionomie toujours amène, mais jalousement fermée. LcS deux anciens compagnons de jeunesse ne s'étaient pas vus depuis bientôt dix ans. Cyprien constata que Natalis avait vieilli : si sa barbe était restée à peu près noire, ses cheveux étaient tout blancs, bien qu'il n'eût guère dépassé la cinquantaine. Les tempes creusées, les lèvres amincies et tombantes, il avait aux deux coins de la boucha un pli d'amertume et tout son visage, de même que son attitude, trahissait l'usure physique et comme une tatigue de vivre. Il n'était plus que le fantôme du beau jeime homme d'autrefois : à Cartilage, ses condisciples le comparaient à la statue d'Hadrien, qui décorait l'orchestre de l'Odéon. Souvenir lointain ! Du César voyageur il ]ie conservait que la fine courbure du nez et les lèvres railleuses. Lui aussi, il avait iadis beaucoup erré par le monde. IMaintenant, il vivait reclus à la campagne, en désabusé, en voluptueux... Et, l)lus il l'écoutait et l'observait, plus Cyprien se rendait couq)te que ses ap])réhensions ne l'avaient point trompé : la foi de ce nou\ eau chrétien devait être assez tiède !...

Cécilius, à qui rien n'échappait, lui dit malicieusement :

« Allons, épargne-toi le spectacle de ma décrépitude, et viens voir plutôt là-bas comme j'ai tra\ aillé i)our vous, comme j'ai pensé à toi. Je vous ai installé, dans l'atrium des thermes, une salle de séances des plus commodes, vraiment... »

Et entraînant Cyprien, il lui lit contourner ht maison pour gagner la façade opposée.- Cette maison, par sa superficie, sa hauteur, toute son ordonnance architecturale, était un véritable palais. Néanniohis, on sentait les tâtonnements des architectes et les changements dans la dgstination primitive de l'édifice. Les thermes propre-

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nient dits se rattachaient par une soudure visible au reste de la bâtisse assez irrégulière en son plan.

Un esclave ouvrit la porte principale, qui donnait accès dans le \estibulci des bains. A droite, une tenture relevée Pormettait d'apercevoir, à travers une large baie, une salle en hémicycle/ aux murs nus, au sol entièrement recouvert de sable :

« C'est la palestre ! » dit Cécilius avec une certaine complaisance.

En effet, des boules écailleuses, des ballons, comme ceux dont se servent les enfants, étaient éparpillés par terre : « Qui peut bien jouer ici? » se demanda Cyprien en passant. Mais une foule d^ curiosités se disputaient son attention. Les pavements resplendissaient sous ses pas, les murs sonores lui renvoyaient l'écho amplifié do ses paroles. Son ami le guidait à travers des salles en enfilade, séparées les unes des autres par des arcatures à colonnes et à pilastres, et éclairées d'en haut par les ouvertures dts coupoles peintes à fresque. Sur un des côtés de l'atrium se creusait une grande abside, ayant au milieu un bassin d'eau froide, où l'on descendait par des degrés. Autour du bassin, une piscine semi-circulaire s'arrondissait le long du mur de l'abside environné d'un portique et tapissé d'arbrisseaux et de plantes vivaces. Ce (pli étonnait surtout, c'étaif l.i ])rofusi(m des marbres, l'éclat des mosaïques. J)anH cc.'Me Nuiuidic liche en minéraux précieux, un tel luxe semblait à peine j^osùible. Céciliu.s disait à son ami :

« V^ois-tu, nion j^ère aviiil, la. folie (li-, bâtir, une manie d'osienfation, un besoin d'éblouir ses compatriotes... Iiegai(l(3 ces onyx, c(>s porphyres, ces quartz cristallins et translucides encastrés dans les coupoles. Il a épuisé les carrières de la région, celle du Filfila près de Eusicade, Cflles de Simitthu. La Maurétauie elle-ménic lui a fourni. Ou peut dire que toute l'Afrique a travaillé pour le ])]aisir de ses yeux. »

Il n'exagérait point. Les murs disparaissaient sous ded

lu vêtements do iiiiirbres jaunes et rouges, d'une somptuosité inouïe. Des colonnes blondes, tachetées de noif comme des pv.aux de serpents, encadraient des médaillons et des rinceaux sculptés dans des matières aussi fines et aussi douces à l'œil quo des ivoires, nuancés des lilas et des rose;:» lej plus tendres, des coloration^ les plus rares et l(^s plus harmonieusement fondues.

Ces splendeurs murales n'éclipsaient pas celles du sol. Entre les sièges que Cécilius avait fait disposer i^ar rangs concentriques, autour d'une estrade, on distinguait les figures do la vaste mosaïque, qui recouvrait toute la superficie de l'atrium : dcs scènes marines superposées, avec des navires cit des poissons, des pêcheurs tirant leurs filets, des enfants qui joucnt dans le sablo de la plage, des quais de stations balnéaires encombrés de kiosqucs et de pavillons, des embarcadères pour les barques de plaisance. De chaque côté, dans les deux pièces latérales, d'autres mosaïques, représentant des Néréides, se déployaient connue des tapis persans à la trame serrée et aux couleurs éclatantes. Et, parmi toutes ces surfaces, qui chatoyaient et scintillaient dj tous les feux de leurs pierres, à la façon d'un immense écrin, le bruit perpétuel des eaux coui-autes et jaillissantes paraissait plus délicieux à entendre sous le soleil déjà brûlant du dehors, qui filtrait là-haut, à travero les toiles tendues et les ciels deb coupoles...

Natalis, qui s'était appuyé contre l'estrade, embrassa d'un geste large la salle de séances improvisée :

« Que t'en semble, dit-il, mon cher Cyprien? Juges-tu que tje sera suffisamment épiscopal pour tes collègues et pour toi?

— J'aurais préféré la nudité de la palestre, dit Tévêque visiblement contrarié. Toute cetto pompe me gêne. Elle gênera plus encore certains de mes confrères, gens simples et rudes qui vivent dans des bourgades, sur les confins dd désert... »

Un peu piqué, Cécilius ricana :

« Oui, tu as raison. Que va penser de tout ceci .Félix,

deBagaï, ou Néiiiésien, de Thiibimœ, je me le demande !... Excuse-moi, ami très ch^^r, Je n'avais point songé à ces barbares, je n'ai songé qu'à toi. »

L'évêque le regarda d'un air de reproche, mais il évita de répondre directement :

« Et puis, toutes ces figures païennes ! reprit-il en tendant sa main vers les Néréides des mosaïques...

— • Vous ne les verrez pas de l'atrium, dit vivement Cécilius. Mais pourquoi ces scrupules? Est-ce que des dieux en peinture te font peur?... Tiens, il y a là, de chaque côté de la piscine, une statue d'Esculape et une autre d'Hygie. Je me suis borné à les faire couvrir d'un voile. »

Il souleva légèrement des tentares accrochées à la corniche et qui, tondjant jusqu'à terre, cachaient effectivement les statues et leurs socles.

« Pourquoi les conserves-tu chez toi? lit l'éN'éque avec humeur.

— Elles ont été mises là par mon père : j'aurais bcrupule d'y toucher... Et d'ailleurs, que veux-tu que j'en fasse? Veux-tu que je les brise?... Est-ce que tu les briserais, toi? »

Cyprien, étourdi par ce coup direct, baissa les yeux et se tut un instant. Il reprit, en cherchant ses mots :

« Les briser?... La colère des foules s'en charge. Sans le savoir, elles exécutent les volontés divines.

— Bon pour les foules ! jeta (Jécilius dédaigneusement. Moi je ne vois dans ces figures que de la beauté, — refiet de Dieu.

— • Mais tu no vois donc ])as qu'elles sont rouges du sang des nôtres ! De l'Orif^iit à l'Occidenl, le sang des victimes crie l'anathème contre la hideuse beauté. Songe à tous ceux qu'on a torturés pour elle, qu'on a brûlés, décapités, jetés aux bétes, rien que sur cdle t^^rre d'Africpic !.., Songe à nos irèr-s de Si,'-^us ! ^>

L'émotion do l'évéqu^ faisait trend^ler sa voix, mais il Sentait bien que son ami ne la partageait pas. Un silence pénil^le suivit cette i)rcmière escarmouche, Ils se

trouv.oient dans une galle en rotonde, contiguë à l'atrium, Ht peinte en pourpre jusqu'à la frigt. Au ctntre, sur une table do bronze, uno horloge hydraulique étageait ses vaSfcS et ses tubes de cristal. De part et d'autre, des sièges et des pupitres étaient disposés.

« Ce sera le bureau de vos secrétaires et de vos sténographes, » dit lemaître du logis avec unenégligence affectée.

Au même moment, une sorte de sifflement modulé de rhorlogo annonça la troisième heure. Un peu impatienté par l'attitude de son avni, NatoJis s'm irrita :

« C'est absurde, cette machine qui siffle ! »

Puis il ajouta, d'un air dégagé :

(( Que veux-tu? mon père avait le goût de ces babioles... »

Sur ctjtte phrase, en apparence indifférente, ils se séparèrent : Célérinas venait annoncer à l'évêque qu'un ])rôtre du clergé de Cirta l'attendait dans son appartement. L'un et l'autre, en se quittant, refoulaient des paroles qui leur montaient aux lèvres, Cyprien par charité, Natalis par une g^èno qui venait du trouble de sa conscience. Ils le sentaient : l'accord était rompu entre Iturs pcuséev^, et cependant, à travers ces contrariétés passagères, ils éprouvaient tous duix un ardent ciésir de resserrer au moins l'union de leurs âmes.

L'heure ûo la méridienne les rassembla de nouveau. Le repas avait été préparé dans le grand triclinium qui faisait suite aux salles de réception et de conversation. Quand Céeilius venait à Cirta pendant l'été, c'était son habitude de manger là, non point par goût du faste, mais parce que la pièce, très haute et très spacieuse, était fraîche à toutes les heures du jour et que c'était la seule de toute la \illa dont la décoration lui plût.

Dans le fond, trois portes à deux battants s'ouvraient sur les allées ombreuses du jardin, et, da chaque côté, des baieb et des fenêtres très larges encadraient de^J massifs d'arbres et d'arbustea aux frondaisons^ épaisses.

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A rextrémité opposée, une cascade artificielle tombant dans dcîS vasques superposées rtinplissait un bassin quadrangulaire, d'où l'eau courante se répandait à travers toute la salle, par une foule de petits canaux trèo compliqués, intriqués les uns dans les autres et revenant sur eux-môuîes, de façon à multiplier la chanson de l'eau t^n une moduliition sans fin et variée à l'infini. Comme un parterre, devant le bassin et jusqu'au seuil du triclinium, s'épanouissait une mosaïque délicate lit fleurie, que Cécilius aimait pour sa simplicité. On y voyait un triomphe de Neptune, entouré, aux quatre angles, par les figui-es allégoriques des Saisons. Les silhouottew graciles se dv.ssinaient sous des berceaux do- pamprcS, des rosiers en fleur, des entrelacs d'oliviers et de blés mûrs aux longues iiges minces et aux maigres feuillages élégants. Par terre, un esclave ramassait les olives tombées. Un vieillard portait sur son épaule, aux deux bouts d'une perche, des paniers de raisins. Tous ces jolis motifs brillaient' parmi les marbres du sol, comme un tapis de soie blanche brodé à l'aiguille de couleurs vives et légères.

Le maître de maison avait fait placer la iable et les lits un peu à gauche, en face d'une des baies. Les verdures pendantes semblaient obstruer les portes et les fenêtres, comme les rideaux de plantes qui tapissent l'ouverture des grottes. Une lumière sylvestre emplissait toute la salle, tandis qu'au dehors un jet d'eau qui fusait sous les feuilles imitait le crépitement de la pluie. On se serait cru dans une forêt, pendant une ondée, lorsqu'une moitié du ciel est assombrie de nuages, et l'autre toute riante de soleil.

Un repas frugal, mais exquis, attendait les deux convives. I>es plats froids recouverts d'une cloche d'argent reposaient au bord de l'eau, sur la margelle d'onyx et, par une invention un peu recherchée de Cécilius, tout un dessert flottaiTt se rafraîchissait au milieu du bassin, sur de petites trirèmes d'ivoire ou do bois de citronnier, qui portaient dos fruits, des confitures, des boissons à la neige...

A la vue de ces raffinements, Cyprien se récria :

« Pourquoi tant d'apprêts? N'aurais-je pas pu dîner dans ta salle ordinaire?

— ■ Je dîne ici tous les jours, » répliqua Cécilius, d'un ton froissé.

Mais il ajouta aussitôt, avec une nuance de tristesse affectueuse qui toucha l'évêque :

« D'aillours, pour toi, rien ne me paraît de trop... Tu ne semblés pas comprendre combien je suis fier de te recevoir, quelle joie surtout c'est pour moi. »

Cyprien lui prit vivement la main qu'il serra :

« Si, si ! Je comprends tout. Excuse-moi, pardonnemoi. Je sais, je devine tout ce que tu as fait. Je m'en veux de t'en remercier si mal. Mais, vois-tu, il y a un sentiment qui domine en moi tous les autres, même les plus doux : c'est... comment dirai-je? la peine que me cause ton indifférence, non pas certes pour moi, mais pour le Christ peut-être, pour l'Eglise, pour no^ frères.'... Ainsi, hier, quand je t'ai parlé de ces rnUhêurt'UX qui agonisent dans tes mines de Sigus...

— ■ Je t'ai déjà dit que je m'occuperais d'eux, » fit Cécilius avec brusquerie.

Ils s'étaient assis au bord des lits, tandis qu'un esclave leur enlevait leurs chaussures. Puis il disposa des coussins sous leurs bras. Sur un signe de Cyprien, Cécilius le congédia. L'évêque, baissant la voix, reprit :

« J'apprends qu'une révolte couve dans les mines. Les confesseurs veulent bien mourir, mais ils ne veulent pas être pris pour des séditieux !

— Une révolte? fit Cécilius, subitement inquiet. Les nôtres peuvent y périr ! Je vais avertir le procurateur de l'exploitation...

— Mais comment ignorais-tu que des chrétiens étaient là... depuis si longtemps, depuis la persécution de Dèce !... Et que, dans cette géhenne, ces chrétiens, des frères, peinaient pour toi, pour entretenir ton luxe ?... »

L'évêque montrait les mosaïques, les colonnes d'onyx

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et les fontaines. Natalis haussa les épaules, en homme qui n'attachait à tout cela aucune importance :

« Que veux-tu, très cher Cyprit^n, c'est mon intendant qui s'occupe de ces choses. Il est païen. Imagines-tu qu'on tienne lui dire : <* Tu sais, il y a, là-bas, des chré» « tiens à délivrer ! »

— Alors ton intendant est païen ! Ta domesticité aussi, sans doute *?

— Je ne contrains personne, dit Katalis. Cependant la i^lupart de mes serviteurs sont chrétiens, et presque tous ont refusé d'être affranchis.

— ■ Ainsi, tu vis dans une maison à demi païenne, environné de souvenirs et de symboles païens !

— Encore une fois, cher ami, tu oublies que je suis Iw fils d'un père dont la succession est lourde à porter. Et tu ne sais pas peut-être qu'on m'appelle ici « l'héritier des rois numides »?... Oui, on prétend que nous descendons par les femmes du bonhomme Syphax, le vieil époux do la belle Sophonisbe. Ces généalogies valent ce qu'elles} valent. Toujours est-il que nous possédons, à Cirta, des maisons, et, dans la campagne, quelques villas qui passent pour avoir appartenu aux anciens maîtres du pays, Alors tu le comprends, cette noblesst), vraie ou fausse, m'oblige à de grands devoirs. J'ai une clientèle immense à nourrir, la clientèle de mon père. Je ne pouvais pas, du jour au lendemain, l'abandonner, lui retirer je pain quotidien.

— Que n'as-tu fait comme moi? dit Cyprien : il fallait vendre ton bien et en donner le produit à l'Eglise, Cela aurait tout simplifié.

■ — Pour toi peut-être ; pour moi, c'est bien plus compliqué que tu ne penses. »

Cécilius soupira profondément, comme s'il chassait des pensées pénibles, puis il reprit avec vivacité :

« Mais toi, qui parles ainsi, tu as toujours ta villa des Jardins, si j'en crois la renommée.

— Les fidèles ont voulu me la racheter, ^^ dit l'évêque

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eu étendant ses deux mains vides, comme en témoignant de sa pauvreté.

En même temps, ses yeux brillaient d'un air de défi. Les esprits s'échauffaient .de nouveau. Néanmoins, l'un et l'autre tenaient à rester calmes. Cécilius versa quelques gouttes d'absinthe dans un grand verre d'eau, qu'il but d'un irait. Il reprit plus posément :

« Et puis, cher Cyprien, j'ai à cœur de continuer la tradition de Minucius Eélix, qui l'ut un grand chrétien et un ami très fidèle et très aimant de Cécilius, mon père.

— Ton père est resté païen, dit l'évêque, tout en montrant de la bienveillance et même de la sympathie pour la religion du Christ. C'était aussi la philosophie, ou la politique, de l'empereur Alexandre Sévère. Mais sois sûr que si Minucius eût vécu davantage, il l'en eût blâmé.

— ■ Peut-être. Ce qui est non moins sûr, c'est que Minucius prêchait la conciliation, qu'il croyait pouvoir unir l'enseignement de l'Évangile et ce que la pensée païenne a de plus pur et de plus élevé... Ah ! je t'en prie, ne creuse pas un abîme entre nos pères et nous. Laisse-moi croire aussi qu'il est toujours possible de la continuer, cette tradition souriante et si doucement humaine de Minucius Félix. »

L'évêque secouait tristement sa tête, et, d'un ton sévère, épiscopal, il prononça :

(( Non, c'est une chimère ! »

Le regard illumhié par une flamme intérieure, il considérait douloureusement son ami.

«Comme toi, dit-il, j'ai cru à la conciliation. Aujourd'hui, ce serait folie. Il y <j*trop de sang entre nos ennemis et nous. Et ce n'est pas fini ! Bientôt peut-être, le sang chrétien va recommencer à couler... »

Et, fixant sur Cécilius un regard toujours plus intensy et plus douloureux :

« 0 mon ami, y as-tu pensé'?... Peut-être que demain ce sera notre tour. Peut-être que le moment est venu, pour nous aussi, d'offrir notre vie en sacrifice... Vois-tu,

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le peuple a assez payé. C'est aux bergers maintenant à payer pour le troupeau.

— Ton imagination s'égare, dit Cécilius d'un ton gêné. Tu vis à Garthage dans un milieu d'exaltés... Ah ! ces faux confesseurs, ces intrigants et ces fanatiques, qui poussent à la surenchère du martyre...

— Je sais démêler l'ivraie du bon grain, dit sentencieusement l'évêque.

— - Cependant, insista Cécilius, tu t'es dérobé toimême à la persécution, et j'estime que tu as bien fait. Néanmoins, des rumeurs calomnieuses circulaient dans le peuple : on t'accusait d'avoir fui...

— Et je fuirais encore dans des circonstances pareilles... Autant que toi, je blâme les excès de zèle et les sacrifices inutiles. Cependant je me serais offert alors, s'il l'avait fallu... Mais rappelle-toi ces jours néfastes. Parmi nous, des furieux criaient : « Tout le monde aux lions ! » Et certains, qui paraissaient les plus échauffés, avaient déjà l'apostasie dans le cœur... « Tout le monde aux lions ! » Quelle absurdité ! C'eût été la fin de l'Église. Kappellctoi en quoi état de relâchement la persécution nous surprit. La tiédeur des âmes suivait l'ignorance de la doctrine ; les mœurs devenaient aussi corrompues que celles des Gentils. L'Église du Christ s'installait dans le siècle, elle qui ne doit être en ce monde qu'une perpétuelle voyageuse. On vivait bien. On s'engraissait, comme des Juifs, dans le commerce et même dans l'usure... Et puis le grand coup fut frappé à l 'improviste. Quel effondrement ! Quelle débandade dans le troupeau, tu t'en souviens ! Je pouvais mourir alors. Je serais même mort avec joie, tellement la lâchelé humaine me révoltiiit. J^hiis Dieu no me l'a ])n,s permis. J'iii véeu pour essayer do refaire son Eglise. Autant que je l'ai pu, je l'ai refaite. J'ai rallié ses ouailles disperséeï^, je leur ai donné des pasteurs, j'iii rétabli la discipline. J'ai rempli noj cuisses qui étaient vides. Notre charité s'étend jusqu aux nomades du désert. J'ai créé des hospices pour les Vcuves, les or-

phelins, les confesseurs indigents. Partout j'ai combattu la pauvreté, qui est mauvaise conseillère et qui, à la longue, dissout des courages que la torture n'a pu vaincre. Maintenant, tout est en ordre dans la maison de Dieu. Je puis partir comme un bon intendant qui a i'(^ndu ses comptes. »

Ces paroles déconcertaient Cécilius, nullement préparé à les entenare. Ne voulant pas troubler son repos, il s'efforçait de croire à la sécurité qu'il affectait :

« Pourquoi, dit-il, t'émouvoir ainsi !... Je t'assure nous n'avons rien à redouter de Eome en ce moment. Je connais l'Empereur. Valérien Auguste est un homme modéré, et qui, s'il n'est pas des nôtres, est entouré de chrétiens...

— Tu te paies d'illusions, dit Cyprien. Je crois, hélas ! que les temps prédits sont proches. »

Et, levant vers son ami ses yeux tragiques de visionnaire :

« La paix m'a été promise en rêve..., non pas la paix transitoire du monde, mais la Paix du grand Jour, celle qno doit annoncer une aurore de sang !... »

Les esclaves emportaient les corbeilles de fruits. Cyprien se mit debout, se signa et prononça l'action de grâces. Puis ils descendirent dans les jardins.

De plus en plus, l'évéque souffrait de sentir Cécilius si coinplètenî(;ni} etrang(n' à ses préoccupations e^t à ses angoisses. Il ne savait comment tirer de sa torpeur cette âme volon(airement engourdie. Entre les arcatares des buis et les hautes quenouilles des cyprès, il suivait mélancL)liquement son ami. Ils s'assirent sur un banc du xyste. Cirta s'étalait en ampnithéâtre derrière le treillage doré de la colonnade. Tout en haut du forum, dominant les toits des maisons, se dressait l'arc de triomphe élevé par Cicilius le père à la Vertu d'x\ntonin Auguste, « Notre Seigneur ». Cyprien le remarqua. L'édifice insolent semblait le provoquer de loin. Il dit doucement :

« Je viens de te résumer toute ma vie pendant ces

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années de séparation. Et toi, frère bien-aimé, qu'as'tu fait? »

Il tentait de l'amener ainsi à une sorte de confession, ou du moins de percer le secret qui rendait ce cœur si fermé.

u Oh ! moi, dit Cécilius en riant, je n'ai pas tes grandes ambitions. Pourtant, moi aussi, j'ai travaillé pour mon troupeau, pour mes clients, pour nos frères de Girta, pour tous ceux qui mangent mon pain et qui vivent à mon foyer... »

Un instant, il parut hésiter, puis il déclara d'un ton légèrement contraint :

« Je n'ai pas encore eu l'occasion de te parler d'elle... mais j'ai une fille...

— Toi ! fit Cyprien, qui tressaillit à cette espèce d'aveu.

— Une fille adoptive... Son père ne t'est pas inconnu : c'est un de nos compagnons de jeunesse, Cornélius Pompeianus de Sitifis. Sa mère, Lélia Juliana, était une femme d'une rare beauté et d'un esprit plus rare encore. Tous deux m'avaient institué tuteur de leur enfant. -Après leur mort, j'ai rjcueilli chez moi, puis adopté la jeune Lélia. Tu la verras bientôt. Elle est le vivant portrait de sa mère, une créature légère, ailée, un être de grâce et do flamme. Outre ces dons, un esprit et une science précoces qui t'étonneraient toi-même, ô docte Cyprien. Elle connaît toutes nos histoires et toutes nos légendes. Elle se passionne pour tous les héros de notre Afrique, elle a un culte pour Sophonisbe... Ah ! c'est une véritable Africaine. Indomptable, hardie, aussi propre aux exercices de la palestre qu'à ceux de l'école. Tu verras quelle fièro et séduisante nature !... Nous l'avons surnommée Birzil, parce qu'elle est intrépide comme un jeune cavalier du Sud.

— Et elle est chrétiemie? demanda l'évêque stupéfait.

- (J'ost-à-dire que sa mère l'avait fait inscrire parmi

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les catéchumènes... Avec moi, elle assiste à nus réunions. Mais, jusqu'ici, elle est restée tiède. Comme j'ai horieur do toute contrainte, j'attends que son cœur soit mûr pour plus de vérité... »

Un silence lourd suivit ces paroles. Cyprien n'osait pas regarder le visage do Cécilius. Devant eux, dans son cirque de piètre, Girta flambait sur son rocher, qui barrait (luroniont la vue.

« Écoute ! dit tout à coup Cyprien. Ce n'est ])as révoque qui te parle, c'est l'ami... Natalis, tu sais combien je t'aime. C'est moi qui t'ai conduit au Verbe de Dieu, après avoir été amené moi-même à Lui par ton oncle, le vieillard Cécilius, saint prêtre de Carthage. Je lui ai promis, lorsqu'il est mort, de prendre soin de ton âme, autant que de celle de ses enfants. Cela me donne sans doute le droit de t'interroger sur cette âme. Eh bien ! je t'en supplie, réponds-moi en toute sincérité !... Tu ne crois plus, n'est-ce pas?

■ — Si je crois ! » dit fermement Cécilius.

Et, après un moment d'hésitation, comme s'il cherchait ses mots, il ajouta, non sans un frémissement d'émotion :

« Comment ne croirais-je pas? Je n'attends plus rien ni du monde, ni des hommes. Je sens que nous sommes à la Veille de bouleversements terribles. L'Empire est pourri. Les Barbares sont aux portes. Les vieilles religions et les vieilles philosophies s'abîment dans les superstitions les plus basses ou dans les. plus folles extravagances. Sur quoi m'appuyer, où tourner mes yeux, sinon là où je vois luire un peu de \érité et d'espoir?...

— Je constate ta lassitude, dit Cyprien rudement, mais je cherche ta foi. Où est le Christ dans tes paroles, comme dans ta vie ? Encore un coup, crcis-tu en lui?

— Je crois ! répéta Cécilius.

— Jusqu'au martyre?

— Oui, dit-il, jusqu'au martyre ! «

Une exaltation soudaine s'était emparée do lui. Il vibrait tout entier, comme si l'évêque eût touché au point \ital de son âme. Mais ce ne fut qu'un instant. Tout de suite, il se ressaisit :

« La mort ne m'effraie pas, dit-il, surtout quand il vaut la peine de mourir. Mais pourquoi cette préoccupation perpétuelle du martyre? Ton Dieu est-il un Moloch altéré de sang humain, comme celui des Carthaginois?... Moi, je suis convaincu que nos existences sont nécessaires pour lutter contre les ténèbres et la barbarie montantes, et que nous ne devons nous sacrifier qu'à la dernière extrémité. Je suis surtout d'avis que la conciliation vaut mieux qu'un zèle inconsidéré et que toute attitude tant soit peu provocatrice est blâmable.

— • Tu sais bien que, sur ce sujet de la violence, je pense comme toi, interrompit Cyprien. Ce que tu dis là, je l'ai dit moi-même et écrit maintes fois, au grand scandale de certains.

— Alors pourquoi rompre avec une conduite si sage? Quant à moi, on évitant de heurter le sentiment popuhiire, on obligeant, sans distinction, païens et chrétiens, j'ai désarmé bien dos haines, attiré à nous bien des adversaires, j'ai peut-être fait autant que toi pour l'Eglise. Yai tout cas, avec l'aide de Crescens, ton" collègue, j'ai assuré la paix dans Cirta. Tout le monde y sait que je suis chrétien, car je ne m'en cache pas. Personne, je crois, ne m'en fait un crime... Veux-tu un exemple do cette toléninco? On m'a conjuré d'a(;co])tor, conuiio mon pèr(>, lo flaininat poipétuel. J'ai cédé. Eh bien, on ne me demande même pas d'assister aux cérémonies. Je m'arrange toujours pour être absent ce jour-là. J'envoie à n<»s décuiioJis un cadeau pour les pauvres do la ville, et chacun ont batisfait.

— Et tu t'imaginoo (|uo cela va durer indéliniment?

— Cela durera bien autant que moi, » dit Cécilius.

An mémo moment, on entendait un bruit de galop sur la route, au bas de la terrasse. Dos esclaves parurent qui

Birzil velue, comme toujours lorsqu elle moulait à cheval, de vètemenls masculins,

SANGUIS MARTYRUIM (il

couraient vers la grande porte du jardin. C<Jcilius, ayant prêté roreiJle.. se leva précipitamment :

)i C'est elle ! dit-il. Elle arrive de Muguas à l'improviste. Que se passe-t-il là-bas? »

Au bout de l'allée du xyste, Cyprien vit surgir un cavalier sur un superbe cheval noir,, qui encensait à chaque pas :

(( Birzil ! Birzil ! » cria Cécilius.

Il avait abandonné son hôte pour s'élancer au-devant delà jeune lillo.

C'était elle, en effet, vêtue, comme toujours qu^nd elle montait à cheval, de vêtements masculins. Tandis que, prestement, elle glissait de la selle, un palefrenier nègre, qui l'escortait, tenait la bride de l'animal. Elle portait des bottes de cuir rouge broché d'or, une culotte de soie verte rehaussée d'une bande blanche, et, flottant sur sa casaque lacée de blanc, une courte chlamydo. Agrémentée par deirière d'une plume de coq, la casquette ronde des coureurs du cirque coiffait belliqueusement sa petite tête enfantine.

Légère, effleurant à peine le sol du bout do ses chaussures de cuir souple, elle se jeta dans les bras de Cécilius.

L'évêque détourna la tête : il comprenait mainten{\nt pourquoi son ami ne voulait pas mourir.

LA FOIRFi DE CIRTA

Le lendemain matin, sous mi gai soleil de mai, la ville était en liesse. C'était l'ouverture de la foire printanière. Des contrées avoisinantes et même de la région montagneuse de l'Atlas, les paysans et les petits propriétaires affluaient à Cirta. Us \ enaient faire leurs achats pour la moisson. Très habilement, Cyprien et son collègue Crescens avaient profité de ce grand concours de peuple pour convoquer en concile les évêque» do Numidie. Jjes préla,is seraient perdus dans la presse des chalands et des visitfiurs.

La foule se pressait vers la porte de Lambèse et se répandait sur le plateau dénudé qui domine l'entrée des gorges, en fa(;e de la ville. Il y avait là un marché, vaste cour rectangulaire encadrée d'un portique, avec les échoppes aménagées au fond de la cour, dans un hémicycle, qu'on entrevoyait derrière les colonnes. Au centre, à fleur de sol, s'étalait un bassin, où coulait l'eau d'une fontaine entourée d'abreuvoirs. Sous l'arcade centrale donnant accès à l'hémicycle, se dressait une statue en toge, celle d'un certain Julius Félix, aux frais de qui l'édifice avait été construit. On pouvait lire, en belles lettres rouges, sur le socle de la statue, le texte du rescrit i mpérial autorisant « les gens d'alentour et les étrangers

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à se réunir en ce lieu deux fois par mois, le deuxième jour avant les nones et le treizième avant les calendes, mais seulement pour vendre et pour acheter, en s'abstenant de tout acte illégal et de toute violence contre les personnes ».

Les dernières lignes de l'inscription trahissaient les arrière-pensées du gouvernement, qui redoutait toujours les réunions nombreuses, comme des foyers d'intrigues et d'agitation politique. C'est pourquoi l'autorité avait fait placarder cet avis à l'endroit le plus apparent du marché.

Ceux dos évêques qui le déchiffraient et qui n'ignoraient point ce que leur réunion projetée avait d'illégal, se sentaient tenus à plus de prudence. Tacitement, ils s'étaient donné rendez- vous dans cette enceinte bruyante, où les marchandises exposées, les disputes, les rixes accaparaient* toutes les attentions. Ils se rc^connaissaient de loin, se saluaient, en évitant, autant que possible, les conciliabules trop prolongés. Quelques-unes de leurs ouailles étaient là. Entre chrétiens, on se signalait, parmi ces j)ieux peisonnages, les plus célèbres, ceux (jui passaient pour les plus riches ou qui avaient souffert pour la foi : Novatus, de Thamugadi, Januarius, de Lambèse, Lucius, de Théveste... Certains d'entre eux étaient de vrais paysans aux mains calleuses, poKes par le pressoir et par le manche de la charrue. Ils s'appuyaient sur de forts bâtons noueux, en bois de frêne ou d'olivier, sculptés naïvement et peints de couleurs barbares, et leur peau hâlée et luisante tranchait fortement sur la blancheur bise de leurs manteaux en laine de brebis.

A mots couverts, ils s'entretenaient du concile prochain, tout en ayant l'air de suivre la foule qui s'arrêtait devant les étalages. Les instruments agricoles étaient disposés sous les arcades de gauche du portique intérieur, envahi par des bandes de travailleurs mercenaires, qui venaient de toutes les régions de l'Afrique et même de l'Espagne. Les chefs d'équipe essayaient les faucilles, pas-

Baient leurs doigts sur les fers minces et recourbés, qui affectaient les formes les plus diverses : il en était de triangulaires et de légèrement coudées ; d'autres a'aiTondissaient comme des sistres. Les hommes soupesaient dans le creux de leurs mains les beaux étuis de cuir jaune qui enveloppaient les pierres à aiguiser ou, l'index plié, ils tapaient sur des gourdes revêtues de pailles tressées et de fibres de palmiers. Ils soulevaient, avec des rires, de petits tonneaux on argile poreuse, qui figuraient grossièrement un porc ou un chameau. L'un d'eux, un paj" san de Diana, brandissant une faucille neuve, se vantait de faire sa vingt-deuxième moisson ; il avait, disait-il, parcouru, en fauchant, toute la Numidie. Une fois même, il était allé jusqu'en Sicile...

Los badauds faisaient cercle autour du hâbleur. Par convenance, les évoques s'arrêtaient un instant pour l'écouter, puis ils se dirigeaient mystérieusement vers le fond de l'hémicycle, qui servait de marché aux vêtements. Dans le. recoin le plus obscur, derrière une table de pierre qui barrait toute l'entrée de son échoppe et où luisaient confusément do menus objets étalés, se tenait un personnage obséquieux, visité seulement par quelques acheteurs discrets. C'était fiaturninus, le marchand do curiosités, qui s'était glissé dans l'escorte de l'évêque de Carthage. Beaucoup do prélats le connaissaient, car il venait chaque année à la foire do Cirta. Ils lui achetaient un chrisme, un agneau, un poisson en ivoire ou en agate, et, tout en leur glissant diins la main le symbole myS' tique, le marchand leur chuchotait les nouvelles. A ceux qui l'ignoraient encore, il apprenait que Cyprien était arrivé de l 'avant-veille... « C'était aux thermes de Cécilius Natalis que, décidément, le concile aurait lieu,.. La première séance était fixée au lendemain soir... Mais quelle contrariété ! Voilà que Crcscens, l'évêque de Cirta, était malade ! Comment allait-on faire sans lui? Cyprien, en ce moment même^ devait se trouver à l'église pour en con* férer avec ceux du clergé cirtéen et prendre une décision... v

Cet iiieideiit parut si grave aux prélats que quelquesuns d'entre eux, notamment Januarius, de Lambèse, et Novatus, de Thaniugadi, prirent immédiatement le chemin de l'église, afin de s'en informer.

En effet, la présence de Crescens était indispensable au concile, qui ne se réunissait que pour valider son élection déjà ancienne. Or, une cabale, qui s'appuyait sur quelques confesseurs suspects, attaquait cette élection sous prétexte que le nombre des évêques électeurs a\ait été insuffisant. La faction adverse venait d'élire de son côté un certain Paulus, prêtre de la banlieue, déconsidéré par ses débordements et ses malversations, et qui même pratiquait ouvertement l'usure...

Connue ils rentraient en ville, les prélats joignirent précisément Cyprien qui descendait à l'église située dans le bas quartier. Ils lui témoignèrent la plus respectueuse déférence. Bien qu'il ne fût pas officiellement primat d'Afrique, l'autorité morale de l'évêque de Cartilage, sa science de l'Écriture, son talent de parole en faisaient un \ éritable chef. Sitôt les premières politess^^s échangées, ses collègues ne lui cachèrent pas que plusieurs évêques du Sud, particulièrement ceux de la région de l'Aurès, s'étaient abstenus de venir et que, secrètement, ils favorisaient Paulus. C'était la vieille rivalité entre les villes et les campagnes, les contrées maiilimes et b^s, hauts ])lal('aux. - - entre la. Xumidie et la Proconsulaii'e.

Cypiien était visiblement inquiet et piéoccupé . Cette dernière nouvelle acheva de le troubler. La maladie de Crescens, dont on l'avait averti la veille, était déjà mi assez fâcheux contre-temps. Mais peut-être que quelque chose de pire se préparait... Bride abattue. Birzil était accourue à la villa des Thermes pour dire à Cécilius qu'un des magistrats municipaux l'attendait, le lendemain, à Muguas, fort surpris de ne pas l'y rencontrer. Qu'il s'y trouvât dès la première heure!... Il devait y être encore... Et la jeune fille était repartie précipitamment, sans même demander à saluer l'évêque!... Qu'est-ce que tout cela présageait I...

Pourtant, cette luatinee riante semblait chasser tous les soucis. La ruelle ensoleillée aboutissait à une impasse pleine d'une ombre fraîche.

Cyprien avait laissé passer devant lui ses deux collègues plus jeunes. Il allait seul, avec Pontius, le diacre, qui, naïvement, s'él)ahissait de toutes choses, nouvelles pour lui. Entre les hauts murs i)eints en bleu clair, tout était bleu, tout baignait dans une lumière très douce. ])es voiles bleuâtres se posaient sur les angles des vieilles bâtisses, tamisaient les couleurs trop crues. Cà et là, accroupis sur le bord des seuils, entre des piles de galettes, des boulangers disposaient, sur leurs éventaires, de petits pains chauds saupoudrés de grains d'anis et de cumin. Tout au fond du cul-de-sac, sous un trou sombre creusé par une voûte, une porte basse donnait accès à l'église installée dans une vieille maison, qui datait des rois numides et qui appartenait à Cécilius.

Januarius et Novatus venaient d'entrer. La porte, lourde et bardée de ferrures, était entrebâillée par le portier. Dans le vestibule, Cyprien fat reçu par un des diacres de Crescens, grand homme maigre, à la barbe rousse en pointe, qui avait un air d'illuminé. C'était Jacques, un confesseur célèbre dans toute la région. Pendant la persécuti<m de ])èce, il avait été mis aux fers et battu de verges. J/élreinte des ce])S lui avait presque brisé les dievilles, de sorte qu'il marchait avec peine et en boitant. Il s'inclina jusqu'à terre devant l'évéque de Carlhage, et, après s'être touché aux genoux, à la place (lu vœwr et ;iii front, il baisa l'épaule et la main de l'hôte illustre. VA, prévenant toute question, il lui annonça que Crescens, parti pour sa maison de campagne, n'était qu'indisposé. Demain sans doute il serait debout et pourrait assister au concile. Mais une autre raison que la santé de son collègue avait amené Cyprien à l'église de Cirta. Il y avait donné rendez-vous aux délégués de l'aulus, afin d'entendre leurs doléances avant la première session : on devait se réunir à l'église comme en un terrain neutre.

Or, ceux-ci n'étaient pas encore arrivés. Jacques affirma que, sans doute, ils ne tarderaient point, et, tout en boitant, il conduisit Cyprien vers le triclinium, la grande salle des agapes, où, selon l'usage, une collation a\ait été préparée pour le visiteur. Sur un plateau de cuivre, étaient disposés des gâteaux, des jus de fruits dans des fioles irisées, de l'eau fraîche dans des vases de terre.

Cyprien n'accepta qu'un peu d'eau, et, après avoir refusé de s'asseoir, il finit par prendre un siège, les émissaires de Paulus tardant à paraître. Autour de lui, sur le dallage, s'espaçaient des lits, des tables, des nattes, des sièges de toute sorte : il y en avait pour toutes les conditions et toutes les coutumes. L 'évoque promenait un regard surpris sur la salle. Elle respirait l'ordre, la prospérité, la richesse même. Sur un buffet, resplendissaient deux grands calices d'or, sans compter les calices d'argent et les plats de même métal. Des lampes, de? chandeliers, des candélabres de bronze, avec leurs chaînettes et leurs aiguilles, s'alignaient dans les encognures et sur les étagères. Les murs étaient peints à fresque de gi'acieux motifs umemeiilaux, guirlandes de roses, corbeilles de ileurs ou de fruits, ou bien de figures et de scènes naïves tirées de l'Écriture : Moïse frappant le rocher, la multiplication des pains, le Bon Pasteur, le repas des Sept disciples. Jacques, de^■inant la pensée de l'évéque, s'empressa de lui dire :

« Nous n'avons pas eu à souffrir beaucoup, même sous Dèce. La persécution a été très courte, et on a respecté les biens de l'église. »

Novatus ,.t Januarius déclarèrent qu'il en avait été de même à Lambèse et à ïhanmgadi.

Alors le diacre, comme s'it voulait él)louir l'évêque de Carthage en étalant sous ses yeux l'opulence de l'église de Cirta, lui proposa de visiter la maison. Pendant ce temps, on enverrait quelqu'un à l'auberge où étaient descendus les partisans de l*aulus, i)our s'enquérir de leur

retard. Marien, le lecteur de l'église, qui se trouvait là, y courut en toute diligence.

Déjà le diacre avait poussé la porte du cellier qui "s'ouvrait au fond du triclinium. Des rangées de tonneaux et de jarres apparurent dans la pénombre. Le cellier regorgeait de vin et d'huile. Et il y avait aussi, empilés jusqu'à la voûte, des sacs de farine, des légumes aecB dans des corbeilles et des boisseaux :

« Tu vois, dit Jacques, si les mauvais jours reviennent, nous aurons de quoi nourrir les veuves et les enfants do nos martyrs.

— Et vous pourrez aussi les habiller, » dit Januarius. En effet, le vestiaire occupait toute une chambre

longue et profonde, où l'on entrevoyait, sur des rayons, des amoncellements de tuniques et de voiles, des chaussures d'hiver et d'été, de gros manteaux de laine à capuch(m pour les paysans et les esclaves.

« C'est grâce à CéciHus Natalis que nous avons tout cela, dit Jacques, sa libéralité est inépuisable pour nous.

— ■ Ainsi, il donne Ijcaucoup à l'église''* demanda l'évoque, qui se reprochait déjà d'avoir mal pensé de son ami.

— Beaucoup plus ([ue lu ne peux cnniv, Père très saint. Il nous d(mne tous les vêtements et toutes les nourritures, jus((u'aux nourritures de l'esp)!!... Tiens! cette Ijibliothèque, c'est encore un cadeau de Cécilius. »

J)ans une pièce en rotonde, des armoires peintes el dorées, (]ui s'alignaient autour des murs, montraient derrière leurs volets ra1)attus des évaiigéliaires et des ])sauliers somptueusement reliés. Mais Cyprien, qui voulait se recueillir un instant dans le sanctuaire, ne lit que traverser cette studieuse retraite.

La salle du banquet dominical avait été aménagée dans un sous-sol, qui s'étendait sous la cour intérieure et où l'on descendait par un escalier tournant. C'était une véritable crypte, que soutenaient des piliers énormes. Un jour avare tombait par les ouvertures de la voûte.

SANGUIS MARTYRUiSr <")0

Ci\ et là, lo long des murailles noyées de ténèl)res, quelques lampes brûlaient dans des niches. Au centre, supportant une rangée de gros cierges de cire, se dressait l'autel, simple table de bois recouverte d'une nappe. Devant, on distinguait l'estrade du lecteur, et tout au fond, dans une abside l'écennncnt construite et encore blanche de maçonnerie, le siège épiscopal.

Debout, les deux paumes étendues, dans l'attitude de bi prière, l'évêque se tenait devant l'autel. Instantanément, ses yeux semblèrent se vider de toute forme sensible, comme si l'univers s'était tout à coup aboli pour sa conscience. Le regard tourné à l'intérieur, il priait pour l'église de Cirta, cett^j église ti'op riche et trop heureuse, sup})liant Dwu de lui épargner tout ce qu'il pressentait de i"uines et de ti'ibulations imminentes. De loin, les assistants le contemplaient, craignant, por un geste ou une j)ai()le, de tioubler son oi-aison, lorsque Marien le lecteur l'entra dt; l'auborge, accompagné de Dolphin le cubiculaire. Il fallut bien apprendre la vérité à Cyprien.

Agitant ses longs bras, avec toute une mimique indignée, Jac(pi{S lui rapporta la réponse des délégués de Paulus. Ils avaient déclaré que ni eux ni leur chef n'assisteraient au conciles Ce concile était irrégulier, les évêques n'étant pas ])Ius en nombre, cette fois, que pour l'élèctiim de Crescens : tout h' monde savait maintenant que les évêques du Sud s'étaient abstenus... Une telle traîtrise révolta Cyprien. Après avoir accepté son arbitrage et pris jour pour une entrevue, comment ces mauvais chrétiens osaient -ils se dérober? Car l'absence de quelques pi élats n'était qu'un prétexte, la majorité étant réunie à Cirta... Mais il n'eut ])as le temps d'y penser davantage Delphin lui confiait à \'oix basse que Cécilius venait d'arriver de Muguas avec un visage sombre et qu'il priait l'évêque de venir au ])lus vite le trouver, pour une affaire des plus urgentes...

A la villa, devant la porte de son appartement, son secrétaire, Célérinus, le prévint qu'un courrier, venu de Carthage à franc étrier et qui le poursuivait depuis son

départ, avait apporté des lettres de Eome : lui-môme était occupé à déchiffrer ces dépêches rédigées en caractères secrets, et, autant qu'il en pouvait juger à première vue, les nouvelles qu'elles donnaient semblaient alarmantes... Ainsi, tout s'enchaînait pour justifier les appréhensions de Cyprien. Ces contrariétés successives annonçaient quelque chose de pire sans doute !... Gécilius l'attendait dans sa chambre. Sans autre préambule, il lui dit :

(' Votre réunion est interdite ! »

Un de ses amis, un triumvir de Cirta, était venu conférer avec lui mystérieusement à Muguas : le légat de Lambèse, averti on ne savait comment du concile, s'y opposait absolument, menaçait les prélats de la prison, en cas de désobéissance. Gécilius ajouta :

« Il paraît qu'il est très irrité contre vous, contre toi particulièrement ! »

Cyprion ne vit qu'une chose : la trahison possible, probable, d'un frère. Car enfin qui avait pu le dénoncer? Salloum, le cabaretier? ou l'intendant Zopicus, croisé en sortant de Thagaste? Cela paraissait bien invraisemblable. Un affreux soupçon traversait son esprit : c'était Paulus, sans doute, qui, sûr d'avance d'être condamné par le concile, s'était fait le délateur de ses collègues?... Au môme moment, une portière se soûle v^a et Célérinus apparut. Il tenait on main la lettre dont il venait do déchiffrer la cryptographie. ])ésignant du regard Cécilius, le secrétaire demanda à Cyprien :

ff Je puis parler, n'est-ce pas ?

■ — ■ Lis, )) dit l'évoque.

Alors, de sa voix pâle et impersonnelle do fonctionnaire, Célérinus lut ceci :

liES PRETRES ET LES DIACRES AFRICAINS, QUI DKMEUIîKNT A ROME, AU RAPE CYPRIEN, SALUT !

Nous croyons devoir l'informer, vénérable Père, des coinflots qui se trament ici et qui menacent ton éqlise, autant

SANGUIS MAUTYRUM 71

que celle du Pontife romain. Nous avons appris par ceux de nos frères qui sont dans la maison de César, que Valénen Auguste est devenu la proie des magiciens d'Egypte. Les Barbares ayant attaqué rEnipire, ils lui ont promis de le faire trio}nplicr de ses ennemis, grâce et leurs enchantements. On dit, en effet, que les Alamans ont franchi le JRJnn, que hs Goths .s' apjyrêtent à passer le Danube et les Perses VEuphrate. Les magiciens, hommes scélérats et aboîninables, ont persuadé à Valérien que ces malheurs sont dus à sa tolérance pour notre 7-eliyion très sainte et aussi à sa complaisance pour les mages de Ctcsiphon, leurs rivaux. Déjà, deux de ces derniers, accusés d'avoir prédit la pourpre à Macn'ianus, chef des armées d'Orient, ont été brûlés vifs. Chose hornble à dire, des sacrifices d'enfants ont eu lieu au Palatin. Les entrailles de ces victimes innocentes n ayant pas révélé d'auspices iiiUdligibles, les magiciens d'Egypte ont déclaré alors que la faute en était à nos sortilèges qui contrariaient les leurs. De là, un redoublement de haine contre les chrétiens. Un des nôtres, un carrier du nom d'Hippolytr, a été décapité avec toute sa faviille, qu'il avait convertie à la foi du Christ. Quelque temps après, deux époux chrétiens, Chrysanthe et Daria, furent, par Tordre du préfet de la Ville, enterrés vivants dans une carrière de sable, jrrès de la voie S(daria nouvelle. Le bruit court enfin que, dans les conseils de V Empereur, un édit se prépare contre nous, dont on veut confisquer les bienSf et empêcher les réunions, sous peine de la torture et du dernier supplice.

Nous avons jugé bon de te faire connaître ces choses, afin que tu règles ta conduite d'après elles, selon ta grande sagesse et pour le salut de ton troupeau. Nous souhaitons, vénérable Père, que tu te portes toujours bien en Dieu.

A travers les ternes expressions de ce style protocolaire, Cyprien avait entrevu les foules liui'lantes brisant les stèles des cimetières, pillant les églises, lâchant dans

les ruisseaux des rues les tonneaux de vin et d'huile, — et les files de confesseurs agenouillés, le cou tendu à la Ja-rae rouge du bourreau, les poteaux au milieu de Tarène, les bêtes fauves bondissant hors de leurè cages et les bûchers flambant aux portes des villes...

Quand Célérinus eut terminé la lecture de la lettre, révoque regarda Cécilius qui paraissait abasourdi, incapable de rassembler ses pensées, et il dit simplement :

« Voilà !... Toute l'horreur est là devant nous !.. Mes visions ne m'avaient pas trompé ! »

Et, soudnin, avec une exaltation qui mit des éclairs dans son regard et comme un nimbe autoui* de son front :

« Ils peuvent crier maintenant : « Cj^prien aux lions ! » Je suis prêt à rendre mon témoignage... Quand le Seigneur voudra... »

Un silence suivit ces paroles. Cécilius, comme frappé de stupeur par cette nouvelle que, pourtant, il aurait dû prévoir, n'osait pas lever les yeux V(>rs Cyprien. Alors l'évêque, se penchant vers lui, dit avec douceiïr :

« Et toi, mon ami, que vas-tu faire?

— ■ Je ne sais ! »

Puis s'efforçant de dominer son tiouble :

« Ces alertes sont fréquentes. Jusqu'ici nous avons été tranquilles à Ciita... D'ailleurs, je ne crains rien. Presque tous sont mes clienls ou mes obligés.

— • Tu dois avoir des ennenn's, ou tout au moins des envieux, dit Cyprien. Tu ne peux pas savoir... Et si l'on te déncmce, que feras-tu? »

Fièrement, celui qu'on avait comparé autrefois au césar Hadri('n redressa sa tête sous sa couronne de cheveux gris :

(( Je ne ferai rien. di< -il, dont tu doives rougir ! n

De nouveau, leurs volontés divergentes s'afhvmtaient et se déliaient. Enfin, Cécilius, avec un haussement d'épaules, comme s'il rejetait tout un fardeau de pensées importunes :

' ]\fais poiu'quoi t 'émouvoir d'avance, sur des ru-

meurs peut-être infondées? Ne pense plus à tout cela. Viens te reposer à Muguas : tu y seras en sûreté, tu verras Crescens et quelques-uns de tes collègues.

— Non ! dit Cyprien fermement, je retourne à Cartilage. Un évêque doit mourir au milieu de son troupeau. Je "vais partir sans tarder, ce soir même.

— Ce soir même ! Quelle hâte, quelle folie ! « dit Cécilius en laissant retomber ses mains, d'un air découiagé.

Cyprien épiait le visage de son ami, avec des alternatives de révolte et de pitié. Il pensait à tout ce qui retenait Cécilius dans ce palais somptueux, auprès d'ure fille adoptive trop aimée et trop belle... Soudain il se jeta dans ses bras, et, avec un accent où il mit tout son cœur, toutes ses angoisses, tout son désir de salut et d'immortalité glorieuse pour cette âme faible, il s'écria :

« Ah ! frère bien-aimé ! puisse la paix du Seigneur être toujours avec toi ! »

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