TROISIÈME PARTIE
LE CHANT r>U COQ
Birzil à Cécilms, salut
« Notre Zéphyr, ô Cécilius, te remettra cotte lettre, écrite aussitôt que je l'ai pu, afin de tranquilliser ton esprit toujours prompt à s'alarmer pour ta Birzil. Cesse de te tourmenter. J'ai fait un très bon voyage. A peine fc'avais-je laissé sur la route de Sigus, que nous nous sommes arrêtés au bord du lac Eoyal, non loin de la sépulture de tes ancêtres, illustre descendant des rois numides, et j'ai goûté là avec mes femmes, en regardant les cigognes pêcher des grenouilles dans les trous d'eau. Nous avons beaucoup ri. Le soir, nous couchâmes à Lambiridi, petite ville au nom plaisant, mais à l'aspect maus- Bade, où je n'ai rien vu de curieux qu'une assez belle porte triomphale. Puis, ayant repris la route, nous fîmes un maigre repas à la basilique de Diadumène, et, pendant des heures, nous cheminâmes à travers des montagnes farouches, sans nul encombre, sauf qu'une roue de notre voiture se détacha de l'essieu, entre la ferme de Symmaque et l'auberge des Deux-Rivières. Cet accident fut promptement réparé par un de nos esclaves, habile for-
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geron, et le même jour, très tard dans la nuit, nous arrivâmes enfin à ta maison du Calcéus.
« Comme je l'aime, cette maison ! Comme elle me plaît ! Je suis sûre que tu la connais beaucoup moins bien que moi, toi qui ne bouges jamais de Muguas, Chaque jour, j'y fais de nouvelles découvertes. Elle est si grande, plus grande même que le fortin qui est audessus et où se trouve en permanence une compagnie d'archers sayriens qui nous protégeraient en cas d'incursion des nomades. Je te dis cela pour te rassurer davantage, très cher Cécilius :... Ce qui me ravit par-dessus tout dans ton logis du Calcéus, c'est la cour intérieure avec son pavé de marbre, son jet d'eau et son bassin. Elle est toujours si fraîche au lever du soleil ! Cfhaque matin, j'y fais mes ablutions, puis je monte Diomède et je pars avec Tropbime, ton écuycr, pour une grande course à travers les oasis. Quand je rentre, la chaleur est déjà forte. Je me tiens dans la cour, accroupie, comme une femme du Sud, au bord de la vasque murmurante. Je lis ou j'écris. Dès avant midi, il fait tellement chaud que je dois m'enfermer dans une haute chambre voûtée et pleine d'ombre, dont il faut encore boucher les ouvertures avec des rondelles de feutre. Là, je dors ou je rêve jusqu'au moment où l'air se rafraîchit. Je remonte à cheval avec Trophime. Je galope en plein désert jusqu'à la nuit close. Quelle volupté qud ces courses bans but et sans fin ! Je vais très loin. L'autre jour, j'ai été jusqu'aux Thermes d'Hercule, où je me suis baignée dans la grande piscine d'eau froide. Je reviens ivre d'espace et d'air pur, mais non harassée, et, comme je ne puis pas dormir, je passe une partie de la nuit à jouer de l'orgue ou de la pandore et à chanter avec mes femmes. L'une d'elles, qui est du pays de Thadir, m'apprend les danses des Nomades...
« Ah ! qui dira l'enchantement de ce pays ! Le Sud !... Il me semble que n'est mon royaume. Peut-être est-ce Je beau jardin terrestre, dont parlent tes chrétiens, où la
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seule douceur de vivre est une jouissance si parfaite qu'où n'a plus besoin d'autre enose. Tous les jours, avant l'aube, je reste des heures à écouter, sur le balcon de ma chambre, l'écoulement sans fin des torrents dans les gorges et l'étrange sanglot des eaux aux flancs des roches sonores. Même aux heures les plue brûlantes, dans l'accablement et le silence de la terre, il passe des brises légères, suaves conmie une caresse. Les lauriers-roses frémissent le long des berges, les feuilles des palmiers font un bruit ténu d'ondée printanière. En bas, dans le lit de la rivière, des femmes agenouillées lavent des linges couleur de pourpre. Venue on ne sait d'où, une modulation de flûte, d'abord à peine perceptible, monte peu à peu avec une acuité déchirante, puis expire soudain dans l'horreur splendide de midi... Je voudrais demeurer ici toujours ! Je t'en prie, cher Cécilius, laisse-moi passer tout l'été sur cette terre de flamme et de joie. Ne crains rien ! Trophime est un père pour ta Birzil. Quant à Thadir, elle veille sur moi comme sur un trésor nuptial. Porte -toi bien ! »
Cécilius reçut cette lettre, en arrivant à Muguas, quelques jours après avoir quitté Sigus. Il s'était arrêté, chemin faisant, à Buduxi, chez un riche propriétaire., qui était avec lui co-fermier des mines, Julius Proculus, païen zélé, néanmoins esprit très libre, maître très humain et très respecté. Celui-ci était aussi fort au courant de tout ce qui touchait à l'exploitation minière. Natalis, agité par mille projets de réforjne. désirait conférer longuement avetï Proculus sur le régime des condalnnés. En même temps, comme les contideuces de Mappalicus lui faisaient redouter le soulèvement, si soinont annoncé, des montagnards de l'Aurès, il avait envoyé lui homme sûr au Calcéus, avec un message qui enjoignait à Bir2.ii de regagner Cirta en toute diligence. 8ans doute, la lettre de la jeune fille s'était croisée avec la sienne. Il tremblait que le messager n'arrivât trop tard.
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Une foule d'autres soucis s'ajoutaient à celui-là; l'approche des Barbares, la révolte couvant dans la mine et surtout le sort du vieux Privatianus, heureusement évadé du puits, grâce à la ruse du contremaître. Mais Pastor, le voiturier, l'avait amené mourant à Muguas. Le vieillard était hospitalisé dans une petite maison, dépendance de la villa, où ii recevait les soins d'une vierge consacrée, que Jacques, le diacre de l'éghse de Cirta, avait chargée de cette œuvre charitable. Malneureusement, le pauvre homme était si faible que, d'un moment à l'autre, on s'attendait à ce qu'il rendît le dernier soupir. Par surcroît de disgrâct;, des bruits continuels de persécution semblaient vérifier les craintes de C.7prien... Et voici que Birzil, avec son inconscience ordinaire du aanger, s'exposait, comme à plaisir, aux pires mésaventures ! Il relut la lettre do la jeune hllo, dans sa chambre à coucner, à. la lueur d'un flambeau, avant de s'endormir. Moins que la légèreté, l'insouciance, l'égoïsme ingénu à quoi elle l'avait accoutumé dès longtemps et qui se reflétait naïvement dans ces lignes, ce qui le peina plus que tout Je reste, ce fut de constater encore une fois l'emprise de Thadir sur sa fille adoptive. Cette manie du Sud, ce goût de la vie nomade, ce culte des religions, des traditions et (les légendob Ijarbares, tout cela était l'œuvre occulte et persévérante de la vieille maîtresse du gynécée. Elle essayait d'attirer Birzil à sa race et à ses dieux, c'était trop évident et, jusqu'ici, elle n'avait que trop réussi à la séduire ! Mais, peut-être qu'en lui soufflant la contradiction perpétuelle avec son beau-père, et comme un esprit de rébellion, peut-être que la vieille pomsuivait un dessein plus profond, quelque chose comme une vengeance contre lui, Cécilius !... Oui, c'est bien cela ! En lui prenant la fille, elle voulait le punir d'avoir dérobé autrefois la mère à son influence, à son affection jalouse et t}'rannique !... Et il se rappelait douloureusement son iûtimité, d'abord tout intellectuelle, avec Lélia Juliana, puis bientôt son grand amour pour la ffiuuie de son au-
cien condisciple. Comme il l'avait aimée ! Aujom'd'hui, le chrétien qu'il était devenu jugeait sévèrement cette passion coupable... Mais même maintenant encore, après neuf ans qu'elle était morte, est-ce qu'il ne l'aimait pas toujours, peut-être plus follement que jamais? Et voilà qu'un soupçon angoissant traversait son esprit : n'étaitce point par désespoir d'amour qu'un an après la mort de Lélia, il avait cédé aux instances de Cjprien et s'était converti?... '
Dans un angle obscur du la chambre, sur un guéridon de bronze, il y avait un portrait d'elle, un portrait, en miniature, peint sur verre et enchâssé dans un médaillon de forme ronde que supportait un pied de s'ermeil. Cécilius se leva de son lit, contempla un instant la fragile peinture, en l'approchant du flambeau de cire, puis il la baisa pieusement. Aussitôt sa pensée revola avec plus do tendresse \ers Birzil. Cécilius ne le aaVait que trop : quelque chose de la morte revivait dans cette enfant indisciplinée, vagabonde et fantasque. Soudain, pris d'une terreur inexplicable, cédant à une impulsion désordonnée, il frappa dans ses mains, manda son secrétaire et lui ordonna de faire partir immédiatement un nouveau coureur au Calcéus, afin de hâter encore le retour de la jeune fille. xVprès quoi il s'endormit d'un sommeil pénible, coupé par dtS réveils fréquents, oii il ressassait en son esprit les tâches qui l'attendaient, les résolutions qu'il avait à prendre.
Le lendemain fut une superbe journée d'été. Dans la bibliothèque oii Cécilius travaillait, une fenêtre s'ouvrait sur la pente d'une colline pierreuse, plantée de très vieux oliviers. Parmi ces arbres vénérables, il y en avait deux surtout qu'il affectionnait, à cause de la silhouette presque humaine de leurs troncs, des reploiements et des gestes tragiques de leurs branches. Entr,eles brindilles traînantes des deux plus basses, on apercevait dans le lointain les montagnes de Cirta, enveloppées de vapeurs bleuâtres, ou transparaissait un peu de rose. Pour le maître do ]\rugiias
habitué à les contempler chaque matin, cette .trouée sur l'azur, à travers les nobles feuillages argentés, c'était la jjorte du rêve... Mais, ce matin-là, il n'avati pas le temps de caresser des chimères. Il se sentait agité de sentiments contraires, en homme c[ui cherche à retrouver l'équilibre de son esprit, et il était malade de son indécision. Si Bii dl restait toujours sa grande inquiétude, d'auttes soucis le tiraillaient. Il n'avait pris encore aucune détermination au sujet des mines. Et ce qui le tourmentait et l'humili-ait le plus, c'était de voir que toute sa bonne volonté était inutile en cette affaire. Ses généreuses indignations ne pouvaient que tester sans effet. Proculus; homme sage, le lui avait bien dit ! Tout dépendait de l'Empereur luimême, et l'ingérence de l'État se faisait sentir jusque dans les plus petits détails de l'administration. Un fciiniei ne pouvait même pas faire déplacer un comptable ou un contremaître sans l'assentiment du procurateur. Celui-ci nommait jusqu'au coiffeur et jusqu'au maître d'éccle, fixait le prix des moindres denrées. Le pouvoir central s'arrogeait les plus humbles monopoles. Les droits des fermiers se bornaient à toucher leurs revenus, après avoir Versé au fisc les sommes stipulées pdur leur fermage... Mais peut-être qu'on pourrait au moins adoucir le sort des condamnéb?... Alorb quoi? Eelâcher la discipline? Or, Mappalicus ne lui avait-il pas déclaré que, sahs cette contrainte terrible, les mineurs se massacraient entre eux... Les remplacer par des hommes libres? Mais, à moins d'y être forcé, qui consentirait jamais à subir ce régime effroyable de la mine, — d'ailleurs si promjjtement meurtrier? Pourtant, il y avait là une œuvre do néceKsité publique ! Saut en temps de persécution, les chrétiens n'y participaient que ])our une infime minorité. Les autres, la grande masse des autres, étaient ou des prisonniers de guerre, ou des condamnes de droit commun, justement punis!... J\fais c(;s rigueurs barbares, ces atrocitéb inutiles? Cécilius allait-il continuer à se faire le complice de ces infamies?... Sans doute, il pou-
vait résilier son contrat de fermage. Il le résilierait avec perte, c'était certain ! Et quelle diminution de ses revenus ! La plus grosse part en venait de Sigus... Lui, sans doute, il pouvait vivre dans la médiocrité, dans la pauvreté même ! Mais Birzil, accoutumée à une existenc(^ fastueuse, pouvait-il la condamner à une vie plus modeste, qui lui paraîtrait misérable? Car, réduite à son seul héritage, la jeune fille était pauvre. Son père avait gaspillé une fortune énorme en constructions insensées, en réceptions ruineuses.
Birzil pauvre ! Il ne pouvait supporter cette idée... Qu'il était donc malaisé d'accorder l'enseignement du Christ avec les exigences de la pratique ! Il le sentait : son amour pour sa fille adoptive allait peu à peu endurcir son cœur pour tout le reste... Eh bien I oui ; il ne penserait plus à la mine, ni aux tortures des condamnés. D'ailleurs, n'en avait-il pas retiré le dernier burvivant clirétien? Oyprien ne pourrait plus l'accuser d'être indiiïérent aux souffrances des h'ère& î
Dans le même moment, derrière les ifs du jardin, du côté des basses-cours, tout à coup un coq chanta. Cécilius se souvint du récit évangélique : une rougeur lui monta au front. Il était un renégat ! Il trahissait les promesses, les t^ngagements pris devant sa conscience. Nerveux, agité, il se leva brusquement de la table oii il s'était accoudé, en se murnuuant à lui-même :
(( Puisque c'est inq^ossible !... ^>
Et il descendit vers la pergola oi^i la fille de Lélia Juliana avait coutume de lire ses histoires meiveilleuses.
Quelques jours après, la nouvelle paivint à Cirta d'une grande défaite infligée aux Barbares, du côté d'Auzia. Les auxiliaires germains, qiii s'étaient joints aux montagnards des Babors, avaient été massaciés jusqu'au dernier. On respirait. La. Numidie se trouvait désoiniais à l'abri de l'invasion. En môme temps, la réponse de Birzil. qui avait beaucoup tardé, en raison des mouvements
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de troupes qui parcouraient la province, parvint enfin à Cécilius. Elle mettait une obstination incompréhensible à ne point quitter le Calcéus. Comme toujours, elle parlait avec enthousiasme do ses courses dans le désert, de ses visites aux chefs indigènes et de la façon pompeuse dont elle avait été reçue sous leurs tentes. Mais aucune allusion à un danger, ou même à une alerte quelconque. Cécilius, en lisant cette lettre, entra dans une véritable fureur contre Thadir, qu'il accubait plus que jamais de suborner la jeune fille. Puis la pensée qu'elle était en sécurité le calma peu à peu. Une autre constatation qui ressortait des événements lui procura un véritable soulagement : c'est que la révolte des mineurs devenait impossible. Un instant, il songea à dénoncer au procurateur le contremaître germain qui l'avait fomentée, cet Hildemond dont la cruauté aussi l'avait révolté, lors de sa visite à Sigus. Mais comment expliquer que lui, Cécilius, eût découvert le complot, sans compromettre en même temps Mappalicus, qui n'avait rien dit? Et puis la répression serait terrible. Une foule d'innocents seraient mis à la torture, le plus grand nombre d'entre eux condamnés à périr sur la croix. Du moment que tout était apaisé, il aima mieux se taire que de provoquer ces châtiments féroces.
D'ailleurs, des préoccupations et des tâches plus urgentes le réclamaient. L'église de Cirta menaçait de se dissoudre dans des discordes intestines. L'évêque Crescens venait de mourir subitement, aussitôt après le départ de Cyprien. On avait élu à sa place un prêtre selon le cœur de l'évêque de Carthage, Agapius, homme doux et ferme, qui avait fait ses preuves de fidélité pendant la persécution de Dècc;. Mais il était désavoué et combattu par le parti d(; raulus, ce prêtre usurier ci débauché, qui avait déjà combattu Crescens et qui était considéré comme l'évêque légitime par toute une catégorie de fidèles. Celui-ci ralliait autour de lui, avec les violents et les intransigeants, pour qui l'on n'était jamais a.-.hez pur
dans SOS mœurs, assez intègi'e dans la doctrine, toute une démagogie turbulente de prétendus confesseurs. Pour mériter ce beau titre, il suffisait d'avoir confessé le Christ publiquement. Un séjour en prison, des traces de fers ou de bastonnade transformaient en martyrs des gens sans aveu, dominés par les vices les plus vulgaires. Ces individus suspects ou tarés criaient sans cesse à l'hérésie, dénonçaient des personnages au-dessus de tout soupçon, et, sous prétexte qu'ils avaient versé leur sang pour l'Église, prétendaient la régenter, imposer leurs caprices aux clergés comme aux évêques. En vain Cyprien, dans ses lettres à ses collègues, préchait-il le respect de la discipline : à Cirta, comme en beaucoup d'autres villes, les énergumènes paraissaient devoir l'emporter.
Sur ces entrefaites, le vieil exorciste Privatianus finit par succomber .aux suites des mauvais traitements qu'il avait endurés si longtemps dans la mine. Ce fut la cause d'un incident des plus graves.
Quelques fidèles de Cirta, aj^ant appris son long martyre, venaient le visiter dans sa retraite de Muguas. Les femmes surtout se signalaient par leur zèle. Elles apportaient des friandises au malade, touchaient ses vêtements, baisaient les stigmates de ses blessures. Cécilius avait déjà blâmé ces manifestations excessives autant qu'imprudentes. Lorsque le vieillard eut expiré, il fut d'avis, en raison des menaces de persécution, qu'on l'enterrât secrètement. D'accord avec Agapius, le nouvel évêque, il décida que les funérailles auraient lieu la nuit et qu'on déposerait le corps, à la villa des Tho]mes, dans une sépulture creusée à même le roc, à l'endroit le plus retiré et le plus inaccessible des jardins. Mais déjà Paulus et ses partisans avaient comploté de s'emparer du cadavre. Désireux de relever le prestige de leur faction, en revendiquant ce martyr authentique, ils protestèrent contre cet enterrement clandestin, criant que c'était une indignité et que les lâches qui n'avaient point combattu voulaient étouffer la gloire des vrais soldats de Dieu...
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Néanmoins, le cortège funèbre quitta Muguas un peu après minuit, comm..- Cécilius et l'évêque l'avaient résolu. Il se réduisait à un petit nombre de personnes, qui cheminèrent sans lanternes, dans l'obscurité d'ime nuit sans lune, afin de dépister la surveillance de la police. Mais ceux de Paulufe veillaient.
Il fallut au moins deux heures pour aller à pied de Muguas à la villa des Thermes. Quand la troupe arriva sous les murs des jardins, des hommes armés de matraques, des paysans fanatiques se précipitèrent sur les serviteurs de Céciliub qu'ils dispersèrent. Enveloppé d'un simple linceul, le corps du martj^r gisait par terre, sur un brancard. Les dissidents arrachèrent le linceul comme impur et ils le remplacèrent pai: \m autre qu'ils avaient apporté : un voile de soie verte tout brodé d'inscriptions de l'Ecriture, en lettres d'or. Puis, soulevant le mort bur leurs épaules, ils descendirent à tâtons vers le grand pont de pierre qui enjambe les gorges de l'Amsaga. L'aube commençait à poindre quand ils y parvinrent. Des gens de la campagne armes, eux aussi, des mendiants avec leurs bâtons, les attendaient à l'entrée : tout décelait le complot organisé par Paulus et ses sectaires. Leur idée était de traverser Cirta en grand tapage pour gagner le cimetière chrétien, qui se trouvait à flanc de coteau bur la route do Sitifis, et qui était le siège légal de l'association funéraire.
Précédé par les hommes aux matraques et suivi par toute une foule aux figures non moins inquiétantes, le brancard mortuaire s'engagea dans la principale rue de la ville. Ceux qui venaient en tête chantaient des psaumes. Ijtonnés de ces psaliriodies et de tout ce piétinement matin;il, leb gens accouraient aux fenêtres ci aux balcons, et, de leurs yeux mal éveillés, ils regardaient passer sous leurs pieds ce cadavre à peine voilé, oscillant sur les épaules d'individus qui paraissaieni furii^ix et qui, tout on chantant; lançaient à droite et à gauche des regf^rds de défi. Ce fut une stupeur d'abord, puis une colère parmi
les païens exaspérés d'une telle audace. Ils n'avaient pas encore eu le temps de se ressaisir que déjà le convoi était aux portes du cimetière. Là, il fut arrêté sur le seuil par Jacques, qui, en sa qualité de diacre, avait la direction du clergé et du cimetière de Cirta. Au mépris de ses service» et de ses blessm-es reçues pour la foi, les fanatiques, sous la conduite de Paulus, le boubculèrent et passèrent outre. Ils s'acheminaient vers la cella oii un sarcophage tout préparé attendait le cadavre, lorsque les orthodoxes massés autour du bâtiment tentèrent de leur barrer le passage. On en vint aux mains. L'échauiïourée se prolongeant et menaçant de tourner à l'émeute, la police dut intervenir. Mais les forces dont pouvaient disposer les magistrats municipaux se trouvèrent trop faibles : ils furent obligés de recourir aux pompiers de la ville pour disperser les combattants.
Cependant, comme il fallait bien enterrer ce cadavre abandonné sur son brancard et qu'un sarcophage était tout prêt dans la cella, on y déposa le corps de Privatianus. Ainsi Paulus triomphait, a^ec l'appui apparent de l'autorité. Cela ne lui suffit pas. Huit jours plus tard, il s'avisa de célébrer une agape funéraire sur la tombe du martyr. Api'ès avoir distribué la sportule à une foule de miséreux, il convoqua pour le soir même les principaux meneurs de sa faction à un repas aux flambeaux qui devait se donner à ses frais dans la cella du cimetière.
Cette cella était une chapelle tn forme de trèfle, fort somptueusement construite et aménagée, comme toutes les bâtisses appartenant à l'église de Cirta. A l'entrée, dans le vestibule, il y avait mi autel pour le Banquet dominical, et, do chaque côté, dans les deux absides latérales, des sépultures de martyrs. Celle du centre était un triclinium avec un hémicycle massif en maçonnerie, dont les bords s'abaissaient comme ceux des lits de salle à manger. Dès la veille, Paulus l'avait fait garnir de couvertures, de coussins, d'oreillers et de tapis. Des piles de serviettes, des vêtements de table s'entassaient sur les
bancs, le long des murs. Au milieu de l'hémicycle, se creusait une sorte de babsin semi circulaire, oti les mets étaient disposés : les convives mollement couchés tout autour, sur les plans incHnés du lit, n'avaient qu'à étendre la main pour y prendre les morceaux qui leur plaisaient.
C'étaient, en général, des hommes du peuple, gens grossiers, plus soucieux d'abondance que de délicatesse. Connaissant leur goût, l'usurpateur épiscopal avait prodigué les nourritures épaisses et copieuses, les jambons fumés, les saucisses, les fromages de chèvre, les boulettes de viande. Des dattes, des gâteaux au miel, toute espèce de pâtisseries et de fruits desséchés débordaient du bassin, au milieu de la table. Les boissons coulaient avec non moins d'abondance, gros vins de plaine, fumeux et brutaux, qui montaient vite à la tête: A un bras de lumière, près de la porte, on a'vait suspendu une outre en peau de bouc remplie de vin de Lalétanie. Le liquide noirâtre jaillissait, comnie le sang d'une artère, par une des pattes que liait uub cordelette. Continuellement des mains violentes déliaient la corde, et des bouches s'ou\ raient pour recevoir jusqu'au fond do la gorge l'éclaboussement du jet. Avant la fin du repas, tous les invités étaient ivres. Ils ne tardèrent pas à se colleter. Ceux qui purent rentrer chez eux causèrent un tel \acarme et de tels attroupements dans les rues, que la poHce dut intervenir de nouveau : la prison municipale, qui se trouvait sur le forum, près de la curie, était trop étroite pour tous les délinquants.
Des incidents pareils provoquèrent à Cirta une recrudescence do haine contre les chrétiens, englobés indistinctement dans une même réprobation. Cécilius, affligé de ces désordres et de ces discussions, s'efforça vainement de réconcilier les deux partis qui divisaient l'église et d'apaiser le ressentiment des magistrats. Paulus demeurait intraitable. Jnlius Martialis, le triumvir, à qui il avait demandé un rendez-vous, s'arrangea pour no pas le recevoir. Manifestement, le vieillard craignait de se
compromettre, en continuant des relations avec im homme suspect de chiistianisme. Il l'évitait. Celui-ci s'en étonna d'abord, puis cela l'amena à réfléchir sur la prétendue tolérance des sceptiques et sur la douceur de certaines âmes sensibles, qui se glorifient sans cesse de leur humanité. Si Martialis tolérait les opinions hardies ou subversives entre gens bien élevés, il se montrait impitoyable pour la canaille. Et même, il en avait la conviction maintenant, ce cher ami n'hésiterait pas à le faire arrêter, pour peu que ses opinions à lui, Cécilius, vinssent à causer du scandale dans le public. Ce scepticisme-là, qui n'était que faiblesse ou indécision d'esprit, comme il se limitait rapidement et de lui-même dans la pratique I Et quelle supériorité avait-il sur le fanatisrnelo plus obtus, si, malgré son parti pris de ne pas juger les doctrines, il les punissait néanmoins avec la même atrocité?...
Il- méditait sur le cas de Julius Martialis, lorsque, déplaçant des volumes dans sa bibliothèque, il déroula l'un d'eux et tomba sur ce passage de Pline le Jeune : « J'ai eu ces temps-ci des esclaves malades. D'autres, à la fleur de l'âge, sont morts. J'en suis accablé !... » Ah ! le cœur tendre que voilà ! C'est le même qui, étant légat impérial en Bithynie, faisait appliquer la torture aux chrétiens récalcitrants et conduire au supplice des servantes, des femmelettes qui persévéraient dans leur foi et, de ce chef, contrevenaient aux lois de l'Empire ! En vérité, l'homme est un animal bien singulier !...
Le même jour, à sa grande surprise, on lui annonça la visite de l'avocat Marcus, le fils de Martialis, grand jeune homme à la figure pâle et à l'air mélancolique, qui semblait la vivante antithèse de son père. Comme catéchumène encore secret de l'évêque Agapius et peut-être aussi comme prétendant éventuel à la main de Biizil, il Venait avertir Céciliub que des poursuites allaient être intentées contre les récents fauteurs de désordre et que, par la jalousie de Eoccius Félix, triumvir en exercice, il serait très probablement impliqué dans cette affaire :
« Il y a un moyen, dit-iJ, de tout arranger : c*est de te démettre de tes fonctions de flamine en faveur de Eoccius. Je sais par des amis communs qu'à cette condition il ne formulera aucune plainte contre toi. Quant à mon père, qui est son collègue, je réponds de son silence...
— Je te rends grâce, dit Cécilius, de tes bons sentiments à mon égard; mais ta démarche était inutile : depuis longtemps, j'ai l'intention do renoncer au flaminat. Le faire en ce moment, au prix que me propose Eoccius Félix, Stirait une lâcheté. Je n'y consentirai jamais ! »
Marcus, un peu gêné par le ton péremptoire de son hôte, balbutia :
« Laisse-toi fléchir ! Il y va peut-être de ta vie !
— Qu'importe ! Je n'ai pas peur ! Tu peux le dire à Roccius ou à ceux qui t'envoient. »
Et il congédia assez rudement le visiteur.
Au milieu de ces tribulations, de cette effervescence continuelle du populaire, l'édit de persécution contre les chrétiens, qui menaçait depuis si longtemps, fut enfin promulgué. Au nom de Valérien et de Gallien Augustes, le crieur public l'annonça à son de trompe et le lut à haute voix dans tous les carrefours de la ville. Sans cesse, sur le forum, des groupes stationnaient devant le texte du rescrit impérial, affiché à la porte de la curie. On y lisait que « les évéques et les prêtres étaient requis do sacrifier aux dieux de Rome et au génie dos Empereurs. Défense aux laïcs comme aux clercs de se réunir et d'entrer dans les cimetières, qui allaient être mis sous séquestre. Quiconque tiendrait une assemblée, ou y prendrait part, serait puni du dernier supplice... ?>
Ce fut une panique dans la communauté de Cirta, d'autant plus que K;8 pires nouvellevS'arrivaicnt des églises voisines. Bientôt on sut que Carthage était en révolution et que Cyprien avait été une des premières victimes. Cécilius, tremblant pour la vie de son ami. reçut de lui un(} lettre, qui adoucit un peu son angoisse et où l'évêque lui
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iipprenait son exil à Curube. Mais déjà un procès -verbal dé son interrogatoire par le proconsul courait toutes les églises, pour l'édification des fidèles. On admirait son attitude, digne d'un vrai citoyen romain. Sommé de sacrifiet, cet homme d'ordre avait répondu au gouverneur ; « Fais ton devoir ! Je ferai le mien. » Et, sans vaines récriminations, en juriste qui connaît toutes les conséquences d'un acte illégal, il était parti pour le lieii de son exil.
La lettre qu'il écrivait à Cécilius reflétait cette même sérénité d'âme. Le ton était presque enjoué. Il disait à son ami : « L'épreuve que le Seigneur m'envoie est vraiment trop douce. Je suis à Curube, au bord de la mer, dans une contrée riante et arrosée de fontaines. Autour de ma maison, il y a un jatdin plein d'arbres fruitiers. Tout offre ici l'image de l'été : les grenades commencent à roligir, les figues se gonflent d'un suc laiteux. C'est une solitude charmante, environnée d'ombrages où je prends comme un avant-goût du rafraîchissement céleste. » Et plus loin il ajoutait : « Tu vois, mes prévisions nem'av aient pas ttompé, ou elles fie m'avaient trompé (^Uc) de bien peu. Tu me cites Sénèque à ce sujet : k Ne sis miser ante « tempus, Ne sois pas malheureux avant le temps ! » Permets que je te paie de la même monnaie. Je me souviens que ce sage selon le monde écrivait à un ami : « Prends « soin de ton corps, mais dans Un tel esprit que, si la raison « l'exige, ou l'honneur, ou la foi, tu n'hésites pas à l'envoyer au bûcher ! » Cher Cécilius, en ces conjonctures de plus en plus menaçantes, c'est à toi de voir ce que la raison, l'honneur et la foi prescrivent à ttt Conscience... »
Ce langage ne choqUa point Cécilius. Il était prêt à tout événement. Cette fois, la mauvaise fortune ne l'avait pas- surpris. Avec une volonté toujours ferme et lucide, il avisait aux tâches les plus pressantes. Avant tout, il importait de mettre à l'abri les clercs et les évêques particulièrement visés par le rescrit impérial. Comme Aga- {ïius venait d'être arrêté et conduit à Lambèse, il recueillit à ]^Iuguas le diacre Jacques, Marier, le lecteur, avec
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quelques clercs de Cirta. Une foule d'autres réussirent à se cacher dans les nombreuses fermes qu'il possédait un peu partout en Numidie. 13e nouveau, il s'agissait de bauvor l'avenir.
Le présent devenait, chaque jour, plus épouvantable. Si nombre de chrétiens se montrèrent pusillanimes, les j)aïens, en général, furent ignoblcb. Comme aux temps de Dèce, Cécilius atterré assistait à la débandade du troupeau. Celui-ci était littéralement terrorisé par les fureurs de l'adversaire. Avec la complicité des magistrats, les Vengeances de quartier, de paHer et d'étage s'assouvissaient librement entre gens du peuple. Ayant pour eux l'avantage du nombre, les païens en profitaient pour assommer l'ennemi à coups de matraques et à coups de pierre. On lapidait et on brûlait couramment dans les rues de la ville et dans les campagnes. On poussait les victimes dûment ligotées sur dos tas de bois et de chiffons arrosés d'huile et on y mettait le feu. Un prêtre roué de coups et lapidé fut laissé pour mort sur le terrain. Par excès de zèle (car, selon le décret, les clercs seuls étaient tenus de sacrifier), des maris y contraignaient leurs femmes, les tramaient aux temples, et, leur tenant la main, les foiçaient à jeter quelques grains d'encens sur les brasiers des autels. On racontait qu'une nourrice païenne avait étouffé un enfant chrétien, en lui bourrant la bouche de pain trempé dans du vin qui venait d'être conbacré aux idoles.
Un matin, des processions et des cérémonies lustrales se déployèrent par toute la ville. Pieds nus, bannières en tête, des confréries païennes firent le tour des remparts en chantaut des hymnes. 13es prières et des sacrifices publics étaient officiellement ordonnés afin de purifier l'Empire de l'impiété chrétienne, à la veille de l'expédition que Valérien Auguste projetait contre les Perses. Ce jom'-là, Cécilius, en traversant le forum, aperçut devant le temple de Saturne, parmi tout un attirail de marmites et de cliaudières fumantes, des victimaires
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en train de racler une tête de bœuf ébouillantée, sur une espèce de tréteau encombré de tripailles et d'abatis. A côté, un rassemblement de forcenés entourait un vieil homme à genoux, les bras liés derrière le dos, dont un fort gaillard entr'ouvrait la bouche avec une cuiller à libations. On l'obligeait à manger des viandes consacrées, qu'un prêtre païen tout de blanc vêtu lui tendait au bout d'une fourchette.
Beaucoup de chrétiens, affolés par ces sévices, se précipitaient d'eux-mêmes au Capitole pour sacrifier. Les riches corrompaient les gens de jubtice et se faisaient délivrer à prix d'argent de fausses attestations de sacrifice. Des défections retentissantes attristèrent la communauté de Cirta. La couturière Euphrosyne, une veuve qui avait fait vœu de viduité perpétuelle, apostasia publiquement et se remaria avec un païen. Ceux qui persévéraient dans leur foi se voyaient en butte aux vexations des fanatiques et des prétendus intransigeants. Les faux contessem's, ces professionnels du martyre, dès qu'ils avaient reçu quelques coups, vivaient aux dépens de la charité publique. Certains se mutilaient eux-mêmes. Ils étalaient par les rues une ivrognerie crapuleui&e et plusieurs fm'cnt surpris faisant la débauche dans les églises. Au fond de sa retraite de Curube, Cyprien s'indignait de ces hontes. Dans des lettres d'une éloquence enflammée, il criait aux coupables : « Si voub n'épargnez pas vos corps sanctifiés et illustrés par la confession du Christ, épargnez au moins les temples de Dieu ! »
Mais l'arrogance de ces bandits se croyait t:)ut permis. Soudoyés par les « faillis », par ceux qui avaient acheté des billets de sacrifice et qui désiraient néanmoins rester dans l'Église, ils se faisaient forts de les réconcilier, en leur appliquant le mérite de leur martyre, et, comme on disait, ils leur « donnaient la paix ». Ils écrivaient aux évêques et aux prêtres : « Nous, martj-'rs du Clu-ist, nous donnons la paix à un tel et à tous les siens. Qu'ils soient admis tlans votre coiiuiuniion ! » Kt Ton vc>yait s'appro-
cher du Banquet dominical des renégats, qui n'avaient manifesté aucun signe de repentir, des chefs de famille, suivis de leiirs enfants, de leurs domestiques, de leurs villages ou de leurs tribus, tout ce monde réconcilié on bloc et d'un seul coup par le bon plaisir d'un soi-disant confesseur. Agapius et Oyprien protestaient énergiquement contre cet indigne usage du Sacrement et contre ce renversement de toute discipline. Aux véritables coiltesseurs, ils disaient : « Soyez humbles^ soye^ modestes, soyez paisibles ! Conservez l'honneur de votre nom. Ne flétrissez pas la gloire de votre confession par le dérèglement dG vos mobitrfe ! » — A cètix qui avaient failli, ils ne cessaient de répéter dans leurs mandements : « Pénitence ! Pénitence !... Que nul d'entre vous ne se hâto do prendre sa tunique déchirée et do s'exi revêtir, avant de l'avoir fait recoudre par un bon tailleur et blanchir soigneusement par le foulon ! )>
Ces tttrpitudes et ces lâchetés, non plus que les violences et les cruautés des païens, n'étonnaient Céeilius. Il avait trop Inauvaise opinion des hommes pour ne pas s'y attendre. Mais, dans le désarroi de l'Église, les arguments de Cyprien, qui le poussait à la cont'ession publique, prenaient une force de plus en plus grande. Si chacun s'empressait de déserter le combat, et, sous prétexte de concilier des choses inconciliables^ essayait do biaiser, de t-user avec la loi, qUe devenait l'esprit d'une doctrine fondée tout entière sur le sacrifice? Et si chacun tirait do son côté, c'était la dissolution à bref délai. Vtio âme droite ne devait pas accepter le mdl, se réfeigner à l'injustice triomphante, quand sa protestation dcfvenait l'unique moyen d'empêcher ce mal et d'abolir cette injustice. Ot-, ce monde brutal niéritait d'êtl-e nié d^Uis Son culte exclusif de la force, dans son appétit de l'or et de la jouissauce inimédiate, dans son Jnatérialisme hideux. Et qui donc le nierait, si les cœurs les plus fermes se dérobaient à leur devoir? Ce n'étaient pas cesi cohues de misérajjle.s qui tremblaient devant un soldat de police et
On obligeait un vieil homme à manger (les viandes consacrf^es.
qui n'étaient bons qu'à recueillir les aumônes des frères, ni non plus ces bourgeois riches en biens de toute soi te et si pauvres de charité !... Et Cécilius se prit à sourire amèrement en pensant aux philosophcb païens qui expliquaient les progrès rapides de l'Évangile par la fraternité entre chrétiens et par l'assistance mutuelle. Il ^e disait : « Tout cela n'ebt rien. Les païens en font autant. Co no sont pas nos pauvres qui assureront le triomphe de l'Église, ce sont les âmes intrépides, les corps indomptables do ces hommes, qui, comme Privatianus, se laissent torturer et arracher la vie, pour affirmer que le Christ est ressuscité d'entre les morts et que son royaume est la réalité unique. » Alors il lui semblait entendre Cyprien, ({ui se penchait vers lui, en murnnirant d'une voix brisée par rémotion : (< Cette Eéalité unique, y crois-tu ATaiment , mon frère?... Kt si tu j crois, peux-tu vivre en niant, ne fût-cw que des lèvres, ce qui est le principe même de ta vie?... )) En même temps, il songeait à ce qu'allait devenir son existence sans cesse espionnée et traquée. Etre traité en suspect, être surveillé par la police comme les cabaretiers, les gladiateurs, les tenanciers de mauvais lieux ! Quelle ignominie et quel dégoût !... »
S'il en était ainsi, il ne lui restait plus qu'à se sacrifier pour donner l'exemple et pour affirmer sa foi !... Mais la pensée de Birzil lui revenait et le bouleversait de nouveau. H n'était pas seul au monde. Allait-il abandonner cette enfant, livrée par sa faiblesse à tant d'influences délétères? Ne devait-il pas s'efforcer de reconquérir son âme, de l'arracher à Thadir?... Une sorte d'apostolat s'offrait à lui, une tâche noble qui lui cachait la laideur de son inconscient égoïsme. Hésitant, il finit par conclure : « Lutter? pourquoi? Il n'est pas do victoires définitives. Durer vaut mieux. » Et le sophisme habituel auquel il se laissait prendre se représentait à son espiit : « Durer, pour se sauver, pour sauver l'Église ! On pouvait, à la rigueur, s'accommoder de la loi. Aucune abjuration n'était exigée, pas même des évêques ni des prêtres. Le tout était
de s'arranger pour n'être pas mis en demeure de sacrifier. D'ailleurs, les laïcs n'y étaient nullement obligés !... » Une voix méchante, sarcastique, prononçait au fond de sa conscience : « Ils n'auront pas ton sang ! ils n'auront pas ton sang ! « Et une joie ironique et acre le remplissait à la pensée que, par cette abstention dédaigneuse, il attestait son mépris pour les païens qui ne valaient pas le sacrifice de sa vie, et aussi qu'il faisait échec à Cyprien, dont l'héroïsme l'humihait.
Il essayait de s'affermir dans cette résolution sans gloire, lorsqu'il se rappela tout à coup qu'il devait une réponse à son ami. A cet exilé, à ce martyr volontaire qui s'apprêtait à marcher au supplice, il écrivit avec une dureté de cœur, dont il eut conscience, mais contre laquelle il ne pouvait réagir, et qui, plus tard, lui apparut comme une instigation satauique. Il terminait sa lettre par ces phrases d'une sécheresse calculée : (v Mon intention est de me tenir dans la légalité. Quant à toi, je te conseille encore de te dérober. Jamais tu n'as été pbis nécessaire à l'Église. »
Cette ligne de conduite n'était pas aisée à suivre. A moins de se séparer complètement de la communauté, il était obligé de concéder quelque chose au sentiment populaire, et aussi de tenir compte des avis des chefs d'autant plus qu'il était un des dirigeants de l'Église. Il ne tarda point à constater combien sa position était dé licate et difficile.
Aux termes du rescrit impérial, toute réunion était interdite aux chrétiens. Leur cimetière venait d'être formé par l'autorité. Il no leur restait, pour leurs offices, quo (( l'ogliso » proprement dite, la vioillc maison cachées au fond d'une impasse et qui appartenait à Cécilius. Pour cette raison, parce que c'était une propriété particulière, les magistrats n'y a v' ai ont point api)oso les scellés. Néanmoins, on n'osait plus s'y réunir, dans la crainte d'exciter le fanatisme des païens. On bo retrouvait chez Cécilius,
à Muguas, où Ton arrivait le soir, par petits groupes. Cependant le parti de Paulus, toujours avide de manifester, accusait les orthodoxes de couardise, et, d'autre part, le clergé de Cirta comprenait lui-même la nécessité d'une assemblée générale, afin de relever le courage des fidèles. Jacques, le confessem-, proposa ime synaxe nocturne à l'église, avec agapo et allocution. A l'aube, on célébrerait le Sacrifice divin, et le Corps du Seigneur serait distribué aux frères. Les portes devaient être ouvertes après minuit. Il y avait trois entrées, par lesquelles on pénétrerait en cachette et par groupes restreints, comme à Muguas. Malgré l'opinion contraire de Cécilius, qui jugeait l'entreprise fort dangereuse, le projet de Jacques l'emporta. Et, parce que sa situation l'engageait à donner l'exemple, le prudent ami de Cyprien se vit obligé d'assister à la synaxe qu'il désapprouvait.
Ceux qui vinrent n'étaient guère plus d'une cinquantaine, tellement les récentes horreurs commises par les païens avaient épouvanté la communauté. A tâtons, ils se cherchaient, comme perdus, à travers la crypte faiblement éclairée. On avait préféré cette salle souterraine à celle des agapes, qui était au rez-de-chaussée et qui paraissait moins sûre... Soudain, au moment où Jacques commençait son exliorlalion, un tumulte s'éleva à l'entrée de l'escalier. Les hommes qui gardaient les portes se précipitèrent, en criant que la police était là. Les barres et les verrous allaient sauteur. Un affolement s'empara dos assistants. Comme à un soulïlo de déroute, les lampes et les candélabres s'éteignirent. Dans l'obscurité subite, où il se sentait foulé et memtri par tous ces gens éperdus de terreur, Cécilius, très maître de soi, malgré la trépidation de ses nerfs, se disait froidement : « Est-ce que tu vas fuir, toi aussi?... Non, tu resteras là ! » Une force mystérieuse qui se confondait avec le meilleur de sa volonté le retenait, le clouait au sol, malgré l'entraînement de la foule, malgré la sagesse pratique, — malgré Bhzil... Il allait contredire toutes ses résolutions, être héroïque
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en dépit de lui-même ! Mais un remous le poussait vers un point lumineux, la petite flamfne tremblotante d'un cierge, que protégeait une main tendue. Tous se ruaient Vers cette lueur, qui éclairait vaguement un énorme pilier. Le portier de Uéglise, iigitant un trousseau de clés, chucliotait à mi-voix qu'il y avait là, dissimulée dans la maçonnerie, une descente secrète aboutissant aux gorges de l'Amsaga. Cécilius crut se souvenir d'avoir entendu bon i:)ère parler de ce passage souterrain, lequel datait des rois numides. Mais ce ne fut qu'un éclair dans sa pensée. Un Ilot humain le roula. Derrière le portier qui brandissait une torche, on s'engouffra dans un escalier à vis, aux inarclies glissantes, .interminables, oi^i bientôt Ton suffoqua dans l'air raréfié et dans les ténèbres, la toiche, qui fumait, s'étant éteinte... Enfin, une bouffée d'air frais annonça la sortie. On débouchait, parmi des pierres, des morceaux de roches, sur une bande étroite de terrain, où il était difficile d'avancer. Le portier ralluma son flambeau de résine. On était au fond des gorges, sous une voûte naturelle, d'une hauteur prodigieuse, percée au fcominet d'un large trou par lequel on apercerait les étoiles. Le torrent du fleuve,, peu profond à cet endroit, coulait presque au niveau du sol, parmi d'énormes cailloux, qui formaient comme un pont d'un bord à l'autre.
A la clarté sinistre de la torche, les fugitifs se dévisageaient dans l'ombre, avec des yeux égarés. Ils étaient une vingtaine au plus : il y avait là Jacques le diacre et !Marien le lecteur, qui prodiguaient les paroles de réconfort... Où aller maintenant? Le murmme du torrent, emporté d'un cours rapide sur son lit do galets sonores, semJjlait dire : « Hâtez-vous ! hâtez-vous ! « Or, on no pouvait sortir des gorges que par l'extrémité sud, du côté du marché. Un homme fut envoyé en éclaireur dans cette direction. Il revint tout pâle d'effroi et claquant des dents : l'issue était formée par un détachement de soldats : on était pris comme dans un piège.
Déjà des pas résonnaient dans la descente du souterrain. Des voix crièrent :
(( Nous sommes perdus ! )>
Alors un esclave de Cécilius, que celui-ci connaissait à peine, lui glissa furtivement à l'oreille :
« Viens, maître ! il y a là-bas, derrière cette roche, un couloir qui mène à ta villa des Thermes. »
Il fut entendu par une femme, qui se tenait dans l'ombre, tout près de Cécilius. Aussitôt celle-ci se mit à hurler d'une voix démente :
« Il y a un couloir là-bas ! Vite, vite !... »
Les hommes traqués s'élancèrent vers la roche libératrice, tandis que Cécilius, honteux de cette fuite, faisait mine de rester en arrière. On le menaça, on l'obligea à marcher comme les autres :
« Avance, ou tu vas nous trahir ! »
Il n'était plus qu'une tête dans le troupeau, il allait sans pensée, sans volonté. Sa conscience vacillait au milieu des contradictions et des reniements d'elle-même. Quand, après une montée pénible, il se troma brusquement dans les jardins de sa villa, tout grelottant à l'air glacé du matin, soudain, de l'autre côté des gorges, derrière les remparts de Cirta, un coq lança son appel strident : Cécilius tressaillit do nouveau, comme à un reproche public...