DANS LES MINES DE SIGUS
Cécilius avait quitté Birzil dans la région des lacs, à l'endroit où la route de Lambèse se détachait de la louto de Sigus. Tandis que la jeune fille descendait \ers le (Jalcéus, il s'acheminait vers les mines en très simple équipage, à cheval, avec ime escorte de quatre scrviteuis seulement.
L'approche du crépuscule envelo])pait d'une ondoie de tristesse les grandes plaines dénudées. Un ciel violacé, obscurci de gros nuages, pesait sur des montagnes noires comme de l'ébène, qui, avec leurs entassements de rochers pareils à des tours et à des coupoles, se déployaient en une interminal)le muraille de forteresse. Au bas des montagnes funèbres, l'eau morte des lacs se plombait sous les reflets du couchant. De loin en loin, iinmobiles et l'air maléfique, des cigognes S(! tenai( nt sur une })atte, au bord de cette eau lourde qui, dans ses noirceurs, semblait éteindre les rayons épars et les images des choses. Aux arrière-plans brumeux des steppes, on distinguait des tentes, d(!S hommes, des troupeaux qui bougeaient vaguement. ]\[ais tout cela se perdait dans l'immensité uniforme.
Avec le beau détachement du propriétaire roniain qui possède des domaines vastes comme des royaumes, le principal fermier de Sigus n'avait jamais daigné y venir.
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Tout était donc nouveau pour lui : ces vastes étendues minérales, ce sol pelé, ces lointains hostiles avec leurs hérissements de roches. Cécilius en avait le cœur serré, et le sentiment de la mission pénible dont il s'était chargé pour Cyprien ajoutait encore à son oppression : en quel état allait-il trouver le malheureux survivant, qu'il venait arracher à la géhenne?
A la nuit tombante, il arriva en vue des mines. Sur un plateau, au pied d'un contrefort qui se rattachait à une haute chaîne montagneuse, un gros ' bourg alignait ses rangées de maisons basses. Alentour, l'aspect du terrain, partout bouleversé, annonçait le pays minier, la terre depuis longtemps travaillée et comme harassée par l'avidité humaine. Pendant des siècles, les Carthaginois avaient tiré de l'or de ces montagnes. Les Eomains, accourus sur leurs traces, en extrayaient du cuivre et ce que leurs prédécesseurs avaient laissé do minerai aurifère à regratter. D'autres mines éparpillées dans le voisinage leur donnaient de l'argent en abondance. Cà et là, le sol était coupé de rivières artificielles pour le lavage des pépites. Des rigoles, des canaux en bois sillonnaient les flancs des roches, dont quelques-unes très minces étaient percées à jour par des espèces de lucarnes oti passaient des aqueducs et des chutes d'eau. Pareilles à des tours, de hautes cheminées de bois signalaient les puits d'aérage accouplés de distance en distance. Une sorte de rougeoiment volcanique palpitait par intervalles dans toute la campagne déjà nocturne, parmi les fumées d'essences résineuses qui prenaient à la gorge : c'étaient les fours allumés des fonderies de lingots. Et, parmi les grêles silhouettes des monte -charges et des roues hydrauliques, des hommes pliant sous le poids des fardeaux allaient et venaient sans cesse, conmie des ombres silencieuses, dans la poussière épaisse do la piste, où s'étouffait le bruit de leurs pieds nus.
Le chef de l'exploitation, qui portait le titre de sousprocurateur, était venu au-devant de Cécilius, person-
nage important, dont 1^ visite inattendue autant qu'insolite l'intriguait fort. Quelques ingénieurs s'étaient joints à lui. Ensemble ils pénétrèrent dans le bourg, construit avec cette régularité militaire que Bome niettait en toutes choses. A l'intersection de deux longues rues qui se coupaient à angle droit, ils traversèrent la place, appelée pompeusement le Forum, et où l'on apercevait dans la pénombre une statue de divinité, qui, du haut do son piédestal, brandissait un trident ; autour, un petit temple trapu, une basilique judiciaire, une prison. A l'angle de la rue décumane, un établissement de bains se signalait par une lanterne allumée dans le vestibule.
La maison des hôtes se trouvait dans cette môme rue, à côté dwS bains. C'était là que descendaient les visiteurs de distinction, — ■ les agents de l'annone, le gouverneur de la province et même le procurateur du Patrimoine, quand il d^^ignait quitter le Palatin pour f^ire une tournée en Afrique. Le chef de l'exploitation y conduisit Cécilius et ses gens. Après de nouvelles salutations aussi abondantes que délicates, il se mit complètement aux ordres du clarissime soigneur. Petit homme aux manières onctieuses, aux yeux rouges, à la barbe clairsemée et malade, il était Syrien de naissance et se nommait Théodore. Bien que cet Oriental fût très rusé, et soupçonneujf aussi par profession, le secrétaire do Cécilius lui avait fait croire que son maître était un grand savant désireux do descendre dans la mine pour ses études. D'habitude, les administrateurs n'aimaient pas montrer cet enfer aux étrangers. Mais du moment qu'il s'agissait d'un nouveau Pline !.,.
<( Si ta l'rudenoe y consent, dit Théodore, ce ser^i pour moi un honneur que de t'accompagner, demain, dans les galeries... »
Cécilius le remercia, diatint qu'il se cfmfentorait d'un simple contremaître, un r-oitain Mappulicus de Thuburbo, (|ue lui avait recommandé un de ses anus. C'était oe mémo homme qui, trois mois plus tôt, s'était chargé d'envoyer
à Cyprien hx lettre des condamnés. Et c'était lui encore qui, l'avant-veille, avait renseigné l'émissaire de Cécilius. Un peu surpris de ce caprice, Théodore s'inclina néanmoins devant le plus gros fermier du groupe de Sigus :
« Puisque ton Excellence le désire !... »
Et, après lui avoir baisé la main, il so retira avec d'infinies protestations de dévouement.
Quelques instants plus tard, l'écuyer de Cécilius introduisit dans la maison des hôtes un grand paysan au dos rond, prehque bossu à force de s'être courbé dans les boyaux de la mine. Uniquement vêtu d'une blouse de grosse toile, il portait une massette glissée dans sa ceinture et, sur le devant d'un chapeau de cuir à larges bords, une petite lampe de cuivre fixée dans un godet : c'était Mappalicus. Cécilius le fit asseoir en face de lui, tandis que le cubiculaire plaçait sur une table un haut candélabre, on forme d'arbre, qui soutenait à chacune de ses branches une nacelle où brûlait de l'huile de naphte. Ébloui par la splendeur du luminaire, pai' la tunique à larges manches et à bandes de pourpre de son interlocuteur, le rustre promenait des regards effarés sur les murs nus de la pièce, où leurs ombres bougeaient. Finalement, encouragé par Cécilius, il se décida à parler. Il parlait même avec facilité, en homme qui a l'habitude du commandement. Il dit, à voix basse d'abord :
« Cela presse, maître ! Il était temps que tu arrives, si tu veux sauver Privatianus. Peut-être est-il déjà trop tard, car nous sommes à la veille d'une révolte terrible...
— Comment n'as-tu pas averti plus tôt le procurateur? fit Cécilius assez rudement.
— Je l'ai averti, maître, mais à mots couverts... Ici, la révolte est toujours latente... Tu comprends ! si j'avais dénoncé les coupables, toute la mine aurait été décimée. Une foule d'innocents auraient péri dans les supplices. Si, au contraire, les chefs no m'avaient pas cru, je m'exposais au ressentiment de mon collègue, un contremaître
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germain, aussi cruel que dissimulé, et qui est l'âme du complot.
-- Un Germain ! s'exclama Cécilins : il y a donc des Germains ici !
— Beaucoup, maître ! Ce sonf d(>M piisonniers de gutnie. Celui dont je te parle a lini par se faire affranchir, à force de servilité devant les chefs. Il s'appelle Hildemond. Tu le verras, c'est un vrai bourreau ! Il flatte ses compatriotes, les Franks, les Goths, les Alamans, mais il frappe les Asiatiques, afin de les exaspérer et de les pousser à la révolte... »
Et, regardant autour de lui, d'un air toujours plus craintif, il chuchota :
« J'ai tout su par Gudden, le cordonnier, qui \ient de mourir dans la niino et qui le tenait de Ron camarade de chaîne, un Goth chrétien... Je te prie, maître, écoute l)ien ce que je vais te dire !... Il y a, en ce moment, à Telles, un fort contingent d'auxiliaires germains à la XXII^ légion Priiiiigénia. Les sévérités de la discipline les ont, paraît-il, rendus furieux. Or, Hildemond a noué des intelligences avec ces hommes de son pays. Comme les ]\Iaures s'agitent, ils doivent marcher tous ensemble et venir délivrer leurs compatriotes qui sont dans les mines, après avoir opéré, ici, leur jonction avec les montagnards de Bagaï... Quelque chose du complot a déjà dû transpirer, car le jirocurateur a demandé à Lambèse dô renforcer notre poste militaire. Le légat a envoyé un détachement de cavalerie sous la conduite d'un préfet. Tu les verras : ils sont campés auprès de. nos puits...
— Et tu es sûr de ce que tu avances? dit Cécilius. Comment as-tu pu savoir?...
— - Ah! maîtn^! Tout est mystérieux ici, et ])()iii(;iiit tout s(^ sait : lu le \'(»is bien !... Mais, je te le répète, il faut te hâter ! Demain, les mines peuvent être à feu et à sang... Le difïicile sera de décider 1(3 vieillard Privatianus. Depuis que Gudden et Baric, ses deux compagnons, sont morts, il est comme découiagé : il dit qu'il veut mou-
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rir au fond du puits. Mais tu le persuaderas sans doute... Quant à moi, voici ce que j'ai combiné. Ce vieux est très bas. Il a continuellement des syncopes, qui lui donnent l'aspect d'un mort.. Or, après-demain, Pastor, le voitutrier, que tes gens connaissent, doit descendre un cheval dans la mine. Privatianus feindra un évanouissement. Je serai là. Je ferai charger le prétendu cadavre sur le plateau qui aura descendu le cheval, et je l'accompagnerai jusqu'à la sortie du puits. Pastor dép-~»sera sur sa charrette le corps enveloppé d'un sac, et, sous prétexte de le mener au cimetière, il le mènera chez toi, à Muguas... N'est-ce pas, maître, que c'est une bonne idée?
— Je le crois ! dit Cécilius. Mais puisque tu es si fertile en stratagèmes, voilà longtemps que Privatianus devrait être sorti de la mine. Pourquoi donc ne nous as-tu pas avertis?
— - l\")uvais-ju savoir qu'il était clu'éiien?... Nos prisoimiers sont si déliants ! Songe que j'ai des milliers d'hommes, de fenmies, d'enfants sous mes ordres. Ils ont peur de moi. Je n'ai ap})ris qu'à la longue et par hasard qui étaient ce Privatianus et ses compagnons. Aussitôt j'ai fait avertir Cyprien... Maître, c'était là une chose très grave : je risquais ma a ie !
— J'aurais été là ])our te défendre nuprès des chefs, » dit Cécilius.
L'ouvrier secoua la tête :
. « Tu serais arrivé trop tard, ou tu n'aurais rien su !... Même aujourd'hui, toi présent, je risque encore... Qu'iml)orte ! je puis bien faire cela pour toi, — pour mériter la couronne peut-être : je ne souffrirai jamais tant que Privatianus et ses amis ! »
Il tenait ses yeux toujours baissés en disant ces mots, mais sa rude voix de manœuvre avait pris un accent d'une douceur et d'une noblesse étranges, comme si un autre, — quelqu'un de très grand, — parlait par sa bouche.
Cécilius, surpris et troublé, se leva pa-écipitanmient de son siège en tendant les bras :
(( Merci, frère ! » dit -il.
Penchés l'un vers l'autre, l'héritier des rois numides et l'humble mineur de Sigus se donnèrent le pacifique baiser des temps nouveaux.
Le lendemain, vers la troisième heure, le contremaître revint chercher Cécilius pour descendre dans la miinp. Il avait apporté tout un accoutrement spécial à l'intention du visiteur : des brodequins à semelles de bois ferrées, des braies gauloises, une tunique de toile grossière, un chapeau de cuir, semblable au sien, et dont la coiffe était bourrée d'étoupes afin d'amortir les chocs du front contre les parois trop basses.
Comme les deux hommes sortaient de la maison des hôtes, un soldat du poste surgit brusquement devant Cécilius un peu empêtré de son déguisement. C'était Victor, le légionnaire, qui avait escorté Cyprien dans la forêt de Thagaste. L'écuyer lui avait appris que son maître, récemment arrivé à Sigus, était un ami de l'évêque. Toujours familier et un peu vain, le jeune cavalier avait aussitôt désiré A^oir ce haut personnage, sous prétexte de fraternité chrétienne, mais en réalité pour se faire valoir aux yeux de ses camarades. Intrépidement, il s'avança et pria Cécilius, quelque peu déconcerté par cette assurance, de transmettre ses salutations au prélat. Il ajouta . avec désinvolture :
(( Et dis-lui que je suis las de ce métier maudit I Les chefs deviennent insupportables, la discipline toujours plus barbare... »
Puis, d'un ton où il y avait de la fanfaronnade juvénile avec l'enthousiasme d'une âme toute vibrante do foi :
«Bientôt peut-être j'entrerai dans une autre milice... sous les enseignes d'un autre Empereur ! »
Heureusement que Théodore, le procurateur, n'entendit point ce propos, dont le sens pouvait paraître séditieux. Plus obséquieux et empressé que jamais, il était
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accoiuu pour accompagner son hôte au moins jusqu'à l'entrée des puits :
« Tu vois, dit-il à Cécilius, en lui montrant Victor et les soldats qui allaient et venaient sur la place, — j'ai sui\'i les conseils de ta Prudence : j'ai demandé des renforts à Lambèse.
— • Et tu feras bien d'en demander encore !... Des mouvements suspects sont signalés, paraît-il, du côté d'Auzia. »
Ils baissaient la voix, en traversant le forum qu'emplissait toute une agitation matinale. La place du bourg servait de marché deux fois par semaine. Des légionnaires du détachement achetaient des légumes et des volailles à des paysans aux figures sauvages, accroupis sur les dalles, parmi leurs corbeilles et leurs paniei'S. Sous les arcades de la basilique judiciaire, un commissairepriscur, assisté du crieur public, vendait de vieux habits. Les garçons du baigneur récuraient leurs chaudrons devant la porte des thermes, à l'angle de la rue qui descendait vers la mine. On longea les murs de l'école. Le maître primaire, armé de sa gaUle, souleva le voile qui masquait là porte de la classe, pour voir passet l'imposant pei"Sohhage à qui le procurateur faisait escoHe. Et, tandis que les écoliers, de leurs petites voix aigiiës, reprenaient la cantilène enfantine : « Un et un font deux, deux et deux font quatte, » celui-ci expliquait à Cécilius :
«Ce sont les enfants de nos scribes, de nos boutiquiei-s, de noâ contremaîtres. Car, parmi ceux-ci, les uns sont ou bien des affranchis, ou bien des hommes libres comme ton guide Mappalicus... »
Mais un esclave qui, depuis quelques instants, suivait Théodore i\ dislance, s'approcha de lui pour lui dire qu'on l'attendait aux offices. Cela parut contrarier vivement le pi-ocurateur, qui désirait ne quitter Cécilius qu'après l'avoir expédié sous tetre. Il recommanda au contrenuiître :
i( Tu feras passer le clarissime seigneur par le puits de
la Vieille-Mine : la descenderie serait trop pénible pour son Excellence... »
Et, s'excusant sur une entrevue pressante, il prit congé de son hôte, manifestement à regret.
Cependant Cécilius observait, sur la gauche de la route, un rassemblement considéra])le d'individus, que refoulaient, à coups de matraques, des gardes-chiourmeb et autour desquels bondissaient, avec des aboiements féroces, d'énormes chiens de berger.
<( C'est la « catène ! » dit Mappalicus... un contingent de prisonniers qui arrivent d'Egypte... »
Il s'efforçait de détourner l'attention du visiteur.
« Je veux voir ! » dit celui-ci d'un ton de maître, en s'avançant vers la horde des misérables.
Effectivement, c'étaient, en majeure partie, des Alexandrins qui, dans une émeute, avaient massacré la garde du préfet. Condamnés aux mines de Numidie, il leur avait fallu des mois pour faire à pied le trajet jusqu'à Sigus, en suivant la piste des caravanes. La tête à demi rasée, marqués au fer rouge comme un bétail, ils portaient des chaînes légères, qu'on remplaçait par des entraves plus pesantes, après quoi, on les poussait, attachés deux par deux, vers la sombre ouverture de la descenderie qui, pareille à une gueule de monstre accroupi aux ])ieds de la montagne, absorbait sans relâche toute cette chair vivante. Une abominable odeur de roussi empoisonnait l'air. Des forgerons agenouillés rivaient de forts anneaux autour des tibias maigres et poussiéreux. Les malheureux hurlaient, atrocement brûlés. Beaucoup épuisés de fatigue, couverts de plaies repoussantes, se couchaient comme morts sur le sol, en refusant de bouger. Tel un vautour attiré par le relent du carnage, un individu à mine patibulaire rôdait autour de ces déchets humains. Cet individu n'était autre que Salloum, le marchand d'esclaves de Thuburnica, qui faisait son choix dans le rebut de la mine.
Ccrtaim de ces condamnés fecmblaicnt n'avoii' plus
que le souffle. On leur avait crevé un œil et vidé l'orbite avec un poignard : l'horrible blessure purulente bâillait sous des essaims de mauvaises mouches. A d'autres on avait coupé un nerf du jarret et brûlé les jointures du pied gauche, de sorte qu'ils pouvaient à peine se tenir debout. IjO Maltais les examinait, les palpait comme des bêtes en foire, tandis qu'un contremaître les frappait à coups de barre de fer, pour les obliger à se leveï".
« Celui qui frappe, dit Mappalicus, c'est Hildemond, le Germain : je te l'avais bien dit, c'est une bête fauve ! >»
Cécilius, déjà révolté par le spectacle lamentable des condamnés, bondit, en serrant les poings^ contre leBarbare.
— Misérable !... Mauvais berger, qui estropies ton troupeau ! »
Trompé par le costume de minem' qui déguisait Cécilius, le Germain se retourna contre lui, brandissant la barre de fer, grinçant des dents sous sa moustache rousse. D'un mot Mappalicus l'arrêta :
« Le chef ! »
Comme foudroyé, la brute s'écroula dans la poussière, en gémissant :
« Pardonne, maître ! Pardonne !... Je ne pouvais pas savoir ! »
YA il essayait de baiser les gros brodequins à clous de Cécilius, (jui le repoussait du jiied :
« Prends garde à toi !... ou jo te fais mourir sous les Vergt'S ! » tonna le visiteur.
Il suffoquait de colère. Il eut honte de son emportement, — et il était excédé, gêné par l'étalage de telles horreurs.
« Viens, maître, lui dit Mappalicus, en l'entraînant. Tu n'en finirais pas, si tu voulais punir tous les abas, et tu exciterais tout le monde contre toi... D'ailleurs, la patience et la douceur sont, la plupart du temps, impuissantes. Songe qu'il y a là, parmi ces prisonnier;>, un<> foule de bandits, d'assassins, de condamnés de droit commun...
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Ils avaient rebroussé chemin et ils se dirigeaient de nouveau vers le puits de la Vieille-Mine. Ce puits était l'entrée habituelle des ingénieurs et des chefs de l'exploitation, désireux de ne point se mêler à la cohue sordide des ouvriers. Ils se munirent de lampes portatives, qui contenaient de l'huile pour une jomtiée de douze heUt-es, et, par précaution, ils passèrent deux torches dans leur ceinture. Puis un treuil, actionné par des mules, les descendit sur un plateau jusqu'à l'entrée d'uiie galerie de dimensions fastueuses. Celle-ci s'ouvrait sur une chambre obionguo, qui servait do vc stiaire et de lampiaiLiic-, et où l'on remarquait, dans une niche, un ancien autel consacré aux Cabires, divinités protectrices des mineurs et des forgerons.
L'autel avait été mis à cette place par les Carthaginois premiers exploiteurs du sous-sol. Les Eomains, qui Se ruèrent après eux à la poursuite du filon, avaient agrandi en tous sens l'œuvre de leurs prédécesseurs. Maintenant que cette partie de la mine était abandonnée depuis bientôt cinquante ans, l'ampleur des travaux exécutés là par les maîtres du monde attestait encore, en même temps que leur cupidité insatiable, leur goût de la force et de la magnificence. Précédant Cécilius dans les ténèbres denses do la igalerie, Mappalicus lui cria du seuil :
« Tu vas voir, maître, c'est colossal ! >>
En effet, ils se trouvaient dans lui immens», corridoi', où deux chariots auraienl ])ii circuler de front et qui mesurait huit ou dix pieds de haut. Le toit, taillé iégulièh>rnent dans le roc, sc'mblait foniié par d'énornu^s dalles de pierie. Les i)ai-ois, vidées do. leur minerai jusqu'à la dernièt-e pépite, étaient lisses comhie des niurs de caVe. Partout la sécheresse des lieux entièrement stériles dans une nudité de tombeau. Puis le plafond s'abaissa peu à peu : il fallut se courber, sous peine de se cogner la tête aux rondins en bois de pin qui soutenaient la couverture. Un air humide et froid cmj^lissait le couloir rétréci. Des
Tu vois, dit le mineur, ces signes sont une consolation pour les nôtres. >^
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rigolos où brillait de l'oau stagnante rampaient le long des murs. Des suintements filtraient entre les poutres du boisage. Par endroits, une pluie crépitante et glaciale vous mouillait les épaules. La pente de la galerie devenait plus rapide et, à mesure qu'on descendait, les rigoles s'élargissaient en canaux où roulait une eau livide sur un fond de vase grisâtre. Les semelles ferrées des brodequins glissaient dans une boue épaisse et gluante. L'humidité glacée vous enveloppait comme un suaire. A la lueur grésillante des lampes, on voyait pendre aux poutres du toit et s'épanouir sur les poteaux de soutènement toute une étrange végétation, vaporeuse et pâle comme une neige fraîchement tombée. On aurait dit des guirlandes de lis, des échevèlements de blanches campanules, — apparition fantastique dans ces noirceurs opaques. Mais ces fleurs de ténèbres fondaient comme des bulles au moindre contact. C'était l'écume des eaux souterraines épanouie au bout des radicelles des pins qui s'étaient remis à pousser dans cette humidité perpétuelle. Des caillots ferrugineux, rouges comme du sang, flottaient à la Surface des canaux. Des flaques verdâtres, sinistres, croupissaient çà et là...
Tout à coup, un souffle véhément fouetta le visage de Céciiius. On approchait d'un puits d'aérage.
« Attention.! » cria le contremaître, en poussant une porte massive, devant laquelle étaient tendues des toiles grossière?, et qui servait à régler le tirage.
Aussitôt les lampes s'éteignirent. Bs essayèrent inutilement d'allumer les torches. Des trombes d'air s'engouffj-aiont à travers la galei'ie toujours plus basse :
« Marche derrière moi, maître ! cria Mappalicus : tu sentiras sous tes pieds, comme les degrés d'une échelle, les bourrelets de terre tassés par les pieds des mineurs ! »
Us s'enfoncèrent à tâtons dans la nuit. L'ouragan faisait rage, l'eau jailHssait plus drue. A de certains moments, devant des crevasses béantes, que l'on devinait toutes proches, on percevait un formidable écroulement
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(lo cii,in.ra,cl(!. Et ce ])riiit d'abnrK^, coiAo, course folio des oiiux aveugles dans la ténèbre lourde, impénétrable, dans ce grand vent venu on ne savait d'où, avait quelque chose d'effrayant.
'( Baisse-toi, maître ! Prends garde à la roche ! » criait, dans l'obscurité opprimante, la voix du mineur, qui avait jusqu'au bout des doigts et des orteils la notion instinctive des lieux.
Peu à peu, le vent s'apaisa, mais les eaux grondaient toujours. Mappalicus alluma finalement les deux torches et l'on se remit en marche dans la galerie déserte. Eien, pas un être v^ivant, rien que la fureur des torrents déchaînés. Puis ce grondement lui-même se tut, la pluie intermittente des voûtes s'arrêta, et les murailles grises continuaient à défiler sans fin, comme au bord d'une route d'éternité.
Cécilius se sentait harassé déjà. Il allait, entraîné par le contremaître, attentif uniquement à se préserver des heurts et des faux pas, lorsque, dans le lointain nocturne de la galerie, il distingua quelques petites lueurs qui se déplaçaient. En même temps, l'atmosphère se faisait plus pesante. Une odeur chaude, animale, puis bientôt une puanteur intolérablt;, lo. suffoquèrent. On ])ercevait une vague rumeur, des ciis étouffés qui seml)lai('nt avoir traversé d'immenses étendues opaques do malière souterraine. Enfin, à travers la fumée asphyxiante des torches, dont la flamme dansait dans un halo de poussière très fine, une sorte de crypte géante apparut, coupée, de distance en distance, par de gros piliers naturels qui soutenaient le toit fendillé. Une foule grouillante s'agitait vaguement dans les demi-ténèbres. Continuellement, de nouv(;llcs équipes de travailleurs arrivaient par les galeries qui débouchaient sous la crypte, comme des avenues autour d'un rond-point. Les fouets des gardeschiourmos claquaient dans l'ombre, des hurlements monliilenl, se lépundaieiit en échos déchirants le long des corridors.
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(( C'est le solvicatenas, dit Mappalicus, ruiidiuit où l'on ôte les entnives à ceux qui vont tnivaiJler et ofi on les rattache à ceux qui rentrent du chantier.
— Mais quel besoin de les frapper? dit Cécihas, que cette nouvelle confrontation avec la souffrance des misérables mettait mal à l'aise.
— Ah ! maître, ignores-tu qu'ils s'exècrent entre eux beaucoup plus qu'ils ne nous détestent, nous leurs geôliers?... Si nous n'étions pas là avec nos nerfs de bœuf, ils se massacreraient les uns les autres. ■»
Effectivement, la plupart avaient une apparence d'animaux féroces qui rentrent leur colère sous la menace du dompteur. Pieds nus, la tête à demi rasée, le front brûlé d'une marque rouge, ri'ayant pour tout vêtement qu'une blouse courte et un tablier de cuir froncé autour des hanches, ils défilaient deux par deux, le pic d'abattage ou la barre à forer sur l'épaule. Un chef d'escouade, un colosse, armé d'une massue en cœur de chêne, les talonnait de près. Et, sans cesse, par petits groupes de six, ils débouchaient des galeries pleines de tumulte et de lueurs intermittentes, dans un courant d.'air chargé des mêmes émanati(ms chaudes : odeur de misère et d(^ pourriture, fétidité d'étable humaine. On sentait devant les bouches de ces vbmitoires, qui se développaient pendant des lieues, comme la respiration d'une ville énorme et lointaine, le halètement de tout un peuple de damnés.
« ]\ïais combien sont-ils donc? jeta tout à coup Cécilius, que ce défilé interminable hallucinait.
— Je ne sais, maître, dit Mappalicus. Pour moi, j'en ai plus de deux mille sous mes ordres... Qui peut connaître leur nombre? Ils sont des milliers, venus de tous les pavs du monde. Ils vivent dans des cryptes comme celle-là. parqués à la façon des bêtes, mangeant, dormant, satisfaisant leurs besoins en une promiscuité dégoûtante. Ils n eJi sortent que morts, inniv ne pas achever d'infecter la mine. Alors, on leur accorde l'honneur de passer par le puits des chefs. On les remonte sur le plateau qui t'a
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descendu. C'est ce qu'ils appellent, par moquerie, Vofotliéose. Devant un cadavre des leurs, ils ricanent : « En- « core un qui va monter au ciel ! »
A ces propos atroces, l'ami de l'évoque Cyprien sentit plus douloureusement les aiguillons de sa conscience. Comment avait-il pu rester si longtemps sans s'inquiéter d'une pareille abomination?... Et voilà que, comme un écho ironique de ses pensées, la phrase voluptueuse prononcée l'autre jour par Julius Martialis sonnait de nouveau à ses oreilles : u La \ie est douce. » Ah oui ! en vérité !... A cet instant, une équipe de mineurs passa devant lui. L'expression de haine homicide, qui, à sa vue, flamba dans les yeux d'un condamné, le transperça comme un coup de stylet. Mais le pire, c'étaient los orbites sans regard de certains manœuvres. Aveugles, on les plaçait sur un échelon d'une des descenderies, et ils restaient là, cariatides vivantes, passant à l'homme do l'échelon supérieur des coufïins de minerai, recommençant pendant des heures le même geste d'élever et d'abaisser leurs bras... Une honte de plus en plus consciente accablait Cécilius. Car non seulement il tolérait cela, mais lui, le principal fermier de Sigus, il vivait do la torture de ces misérables. Parfois il s'arrêtait, comme si le poids du remords ralentissait sa marche.
« Hâte-toi, maître ! lui cria son guide. Nous jivons à marcher encore pour trouver Privatianus... »
Et ils s'engagèrent dans une galerie montante, assez basse de plafond. Près de l'entrée, Mappalicus, éclairant la muraille avec sa lampe, fit lire à son compagncm, gravée au couteau dans le roc, cette inscription en caractères naïfs : Chantier découvert 'par HcDiiotime, affranchi de Notre Seigneur. A poino visibles, une ])aliii(î et une croix monogriirninatiques gravées plus bas avertissaient les initiés que l'auteur de l'inscriplion était chrétien.
« Tu vois, dit lu mineur, ces signes sont une consolation pour les nôtres... J'ai connu Hermotime déjà vieux.
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Il restait ici, comme moi, pour adoucir quelques souffrances ot gagner au Christ quelques ûmtS... »
Oécilius songeait i « Et moi, qu'ai-je fait? Quelles souffrances ai-je adoucies? Quelles âmes ai-je gagnées? » Il songeait ainsi, marchant de plus en plus courbé, se cognant le front au boisage. Brusquement, la piste montante s'inclina d'un mouvement rapide. Du haut en bas du couloir on entendait un vacarme de ferrailles, do choses lourdes qu'on entre-choquait. Le bruit se rapprocha, devint assourdissant :
« Gare-toi ! Vite, vite î )> lança le contremaître, en se retournant.
Ils n'eurent que le temps de se blottir dans une niche creusée a même la paroi. Tout près d'eux, un train de voiturettes se précipitait en avalanche, suivant les ornières* creusées par leurs roues. De l'autre côté, se cramponnant à une corde qui longeait la muraille, des adolescents squelettiques tiraient à grands coups de reins, au bout d'une chaîne attachée à leur ceinture, d'autres voiturettes chargées de minerai. Ils disparurent, avec le tapage expirant, dans la nuit de la galerie mouchetée de petites flammes tremblotantes.
En bas du plan incliné, Cécilius connnença à butter dans des gravats mouvants et dans des détritus de toute sotte. A droite et à gauche du corridor, des boyaux étroits comme les soupiraux d'une cave conduisaient à des chantiers en exploitation. Dans la lointain, on entendait le heurt intermittent des pics et des voix humaines qui paraissaient venir des profondeurs de la terie. Parfois le soupirail montrait, tout proche du regard, à traA'ers une poussière jaunâtre, des visages inondés de sueur, des échines courbées, dont les vertèbres saillaient, des jambes et des bras plies dans des postures violentes. Et tous ces corps écrasés sous l'éboulement des roches, convulsés et rétractéb sous l'oppression de la puure, se tordaient à la rouge clarté des lampes, conmie des corps de suppliciés vus à travers la flamme d'un brasier.
Des enfants, agiles malgré leurs chaînes, bo glissaient en rampant dans l'ouverture des boyaux. Ils reparaissaient l'instant d'après, poussant devant eux des corbeilles pleines de minerai. Des femmes à demi nues recevaient les corbeilles et les entassaient sur les véhicules tramés par les adolescents... Ainsi tous les âges et tous les sexes étaient enfermés dans la géhenne souterraine.
« C'est le pire, dit Mappalicus, cette promiscuité oii ils vivent ! Tu ne peux pas te l'imaginer, maître ! La mine est une Sodome, mi enfer de luxm^e et de dépravation. »
Cécilius n'osa pas répondre. La pensée qu'il était le complice, fût-ce involontaire, de cette infamie le terrassait. Donc, il ne leur suffisait pas de martyriser, il fallait encore souiller l'enfance ! Malgré toutes les excuses et tous les prétextes de la sagesse pratique, il y avait là une iniquité révoltante, une chose qui ne devait plus être, qui ne serait plus !... Le fardeau invisible sous lequel il pliait lui semblait accru. Les reins cassés, il cheminait, en se courbant, sous la voûte du couloir extra ordinairc»ment bas. L'air devenait réellement irrespirable. On étouffait, on suffoquait de chaleur. Puis il faisait froid, lin froid glacial : l'humidité pénétrante recommençait. A la lueur de la lampe, les fleurs d'écume luisaient sur les rondins de soutènement. Les moindres blancheurs, les moindres parcelles brillantes prenaient un éclat fantastique. Soudain, tout s'effaçait. Et l'on ne percevait plus aucun bruit dans les ténèbres qui semblaient s'épaissir à chaque pas.
« liegarde, maître ! dit Mappalicus qui, par habitude, frappait la paroi avec sa massette de mineur : voici encore des inscriptions tracées par nos frères ! »
Levant sa lampe, il déchiffrait des lignes écrites au charbon et qui se poursuivaient comme des hirondelles le long d'une muraille. La plupart du temps, c'était \m simple mot : Vie, vie, vie ! répété avec une sorte d'acharnement mystique. D'autres fois, la promesse d'immor-
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ttilité s'c^xhaltaii coiddic lui cii prophétique : Tu vivras... Tu vivras daus h Christ... Tu vivras éterneUcment... l*jt l)lns loin : iMcilht, 'puisses-tu viwe avec les tiens!... Luciila, ma douce amie, tu vivras éternellement en Dieu.. . Audessous, quelqu'un d'illettré, un homme du peuple sans doute, avait écrit en latin barbare : Saintes âmes, souvenez-vous du 'pauvre Marcianus !... En lisant ces appels tout frémissants d'un espoir invincible, les paupières de Cécilius s'emplissaient de larmes. Quelle confiance, quelle ardeur de foi !... Comme de lamentables oiseaux emportés par la tourmente, les âmes fraternelles perdues dans cette nuit d'horreur se cherchaient, se faisaient signe, finissaient par se retrouver, ne fût-ce qu'une minute. Elles n'étaient pas seules dans ces ténèbres. Par la mutuelle charité des frères, un rayon du Christ parvenait jusqu'à elles : Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles... Et le cri de ralliement qui nîontait de toutes ces pierres : a Tu vivras, tu vivras dans Téternité, » ce défi jeté à la mort par des suppliciés qui étaient déjà des cadavres, avec quel éclat fulgurant il résonnait dans ce silence de sépulcre ! Cécilius s'était agenouillé devant la derniéi(i inscription : « iSouvenez-vous du paiivre ï\larciaiuis ! » et, pour que le vœu du misérable fût exaucé, il le commémorait dans le Christ.
Cependant ]\Iappalicus qui ra\"ait devancé, revint sur ses pas, le toucha à l'épaule :
« Maître, dit-il, si tu t'arrêtes continuellement, nous arriverons peut-être trop tard... Il n'y a plus que quelques pas à faire. Privât ianus est ici tout près, dans son écurie. Car, — je te l'ai dit, n'est-ce pas? — ■ le malheureux soigne les chevaux de la mine. Il était trop faible pour manier le pic ou porter des fardeaux. Grâce à moi, il a obteim ce travail plus doux... Mais presse-toi, car nous sonuues en retard. Les charretiers vont être là dans un instant pour picudre leur repas : il ne faut pas leur donner do soupçon !... »
Bientôt, en efïet, ils parvinrent à un carrefour encom-
bré de chariots vides, que les chevaux traînaient tn longues files vers les chantiers. Dans un renfoncement de la paroi, un rais de lumière filtrait par une fente verticale. Mappalicus poussa une porte feutrée de grosse toile de sac : une odeur chaude de bêtes et de fourrage s'en exhala. L'écurie était creusée en cet endroit, un peu en retrait de la galerie. Elle semblait déserte. La lampe pendue au toit n'éclairait, près de l'entrée, qu'une statuette de divinité dans une niche fleurie de guirlandes : c'était celle d'Épone, la déesse des écuries, figure de paysanne aux joues vermillonnées, qui, d'une main, s'appuyait sur une fourche et, de l'autre, tenait une étrille. Les chevaux travaillaient au dehors. Dans le halo trouble on ne distinguait que des amoncellements de litières et, tombant en lambeaux poussiéreux de toutes les saillies du plafond et des murailles, d'invraisemblables toiles d'araignées.
Près du coffre à orge, un vieux dormait, recroquevillé dans la paille, la respiration rauque et embarrassée :
« C'est lui ! dit Mappalicus. Vcis, maître, on dirait un mort ! ))
La face livide, comme empoisonné par les exhalaisons de la mine, il était d'une maigreur presque risible. Les entraves pesantes qui lui emprisonnaitnt les deux jambes se rattachaient par une chaîne à sa ceinture, de sorte que lé prisonnier, perpétuellement courbé, ne pouvait jamais redrcRser sa taille. De la tête aux pieds, pas une place de son corps n'était intacte. Les brodequi-ns, les verges, les ongles de fer l'avaient sillonné partout (TentMilles et de cicatrices. Un coup de fouet lui avait arraché le lobe de l'oreille et balafré la joue. Son front rasé j)Oitait la brûlure rosâtre de la marque. 8es clavicidcs se creusaient en salières profondes, et, sous l'étoffe }uguouse de sa blouse, on voyait son cœur battre, conmio s'il était à nu. Une de ses mains saignait : sans doute, il avait été mordu ]> s les rats pendant son sommeil.
Mappalicus, s'approchant avec précaution, le poussa doucement :
« Père, père , éveille-toi! »
Lentement, le vieillard se souleva sur un coude et, aidé par le contremaître, qui soutenait ses entraves, il s'assit sur le coffre à orge.
« ïu vois, lui dit celui-ci, en montrant Cécilius, c'est un ami de Cyprien qui vient te chercher... )>
La face du martyr s'illumina, tandis que ses prunelles, habituées aux ténèbres, semblaient éteintes. Il s'écria :
« Cyprien ! l'apôtre de Dieu ! »
Son cri jaillit avec une telle intensité d'amour, que la présence réelle du grand évêque n'eût rien ajouté à la tendresse qui débordait de son cœur. Soudain, il se laissa tomber sur ses genoux, et, se prosternant devant Cécilius, il s'efforçait de lui baiser les pieds, comme s'il était Cyprien lui-même :
« Je t'en prie, frère, dit Cécilius qui se dérobait, ce serait plutôt à moi de baiser tes chaînes !... Laisse-moi au moins te donner le salut fraternel ! »
Le vieillard s'étant relevé, tous deux s'accolèrent : « Je te le donne, reprit le visiteur, pour Cyprien, notre père.
— Tu es un de ses prêtres, n'est-ce pas? dit Privatianus, en se rejetant en arrière, pour mieux le contempler.
— Non, je ne suis qu'un laïque... un ami de ton évêque. » A ces paroles, le vieil exorciste laissa retomber ses
mains d'un geste accablé. Son visage illuminé se voila tout à coup :
<f Alors, dit-il. je n'ai plus qu'à mourir !... Mes compagnons, Gudden et Baric, sont morts dans la vaine attente du Banquet dominical. Pour moi, ce qui m'a Boutenii jusqu'à ce jour, c'est l'espoir que C^'prien me proouierait au moins cette consolation de goûter une dernière fois sur cette terre la saveur de Pain de vii>...
— Ici, tu le sais bien, dit Cécilius, c'est impossible. Je ne saurais moi-même faire lever cette interdiction... Mais
124 SANGUIS MAHTYIUIM
laisse-toi sainer, je t'en supplie!... Mappalicus t'expliquera notre plan... Demain, si tu veux, tu seras libre ; tu assisteras chez moi au divin Sacrifice...
— Ou j'y assisterai dans le ciel avec le Christ !
— Encore une fois, je t'en conjure, laisse-toi sauver ! w Privatianus secoua la tête, et, avec un pâle sourire :
« Je n'ai aucun espoir en ce monde... Fais ce que tu voudras... ce que le Seigneur voudra ! »
Cécilius contemplait ce frêle corps de supplicié, sur qui les bourreaux s'étaient si longtemps acharnés. Il touchait les cicatrices de ses épaules, palpait la plaie de sa main, et, promenant un coup d'œil sur l'écurie sordide, il considérait cet homme cultivé (Privatianus était un ancien grammairien) qui était devenu palefrenier, et qui consentait à cette déchéance, qui endurait toutes ces tortures, depuis des mois et des années, uniquement pour attester qu'un Juif de Nazareth, qu'il n'avait jamais vu, qui avait été crucifié deux cents ans auparavant, était ressuscité d'entre les morts ! Et ce témoignage en faveur du Dieu très doux, mort pour le salut de tous les honunes, ce vieil infirme était venu le donner au monde là où le UKmde foulait le plus durement les hommes, dans ces limbes douloureuses dont les damnés souffraient sans espérance !... Au prix d'une telle abnégation et d'une telle foi, combien son œuvre, à lui Cécilius, était médiocre, combien sa petite sagesse pratique était dérisoire et même un peu lâche !... *
Tl ne put résister à ce reproche de sa conscience. A son tour, il se jeta aux pieds du martyr, en sanglotant :
« Bénis-moi, mon père ! Je ne suis que cendre et poussière devant toi. Je'suis plus vil que ce fumier !
— C'est au Chiist de te bénir, dit Piivalianus. Moi, je lie suis qu'un misérable moribond, dont les yeux ne te Voient même ])lus...
— Tes y(!ij.\ (jiii oui ;icc('i)té ces ténèbres sont dignes de voir le Seigneur ! »
Cependant Mappalicus, qui faisait le guet derrière la
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porte, l'pufro-biiilln., (m niant ver« l'intéiir^nr (1(^ V('CU' rie :
« Maître, il est temps de partir ! Voici les hommes qui rentrent du travail ; ce serait mauvais si l'on nous trouvait tous les trois ensemble. »
Cécilius étreignit une dernière fois le martyr :
« Salut, frère ! Je suis heureux et plus fier que si j'avais vu César lui-même.
— ■ Adieu ! dit le vieillard. Souviens-toi de Privatianus ! »
Et, de ses yeux vagues, avec l'angoisse de la séparation irrévocable, il suivit jusqu'au seuil de la porte ténébreuse celui qui allait remonter vers la lumière...
Le soir même, en reprenant la route de Cirta, Cécilius, de plus en plus halluciné par les images toutes vives do cette infernale descente, arrêtait dans son esprit des résolutions radicales et violentes. Il se gourmandait de sa mollesse, et, tout en évoquant la marque infamante imprimée eu fer rougé sur le front de l'exorciste, il se disait : « J'étais aveuglé ! C'est Cyprien qui a raison ! »