Sanine, roman
Vladimir Sanine passa loin de sa famille la période la plus importante de sa vie, celle où le caractère se forme sous Tinfluence des premiers contacts avec la nature et les hommes. Personne n'avait veillé sur lui, aucune main ne l'avait façonné et son âme s'était développée libre et indépendante comme un arbre au milieu d'un champ.
Il avait passé de longues années hors de chez lui et lorsqu'il revint, sa mère et sa sœur Lyda ne le reconnurent presque plus. A vrai dire, les traits de son visage, sa voix et ses manières avaient peu changé ; mais quelque chose d'inconnu donnait à son visage une expression nouvelle.
C'était vers le soir. A peine arrivé, Sanine pénétra dans la maison aussi tranquillement que s'il l'avait quittée cinq minutes auparavant ; sa haute stature, ses épaules carrées, ses cheveux blonds et l'expression calme de sa figure, que les coins des lèvres égayaient à peine d'un soupçon de moquerie, ne révélait pas la moindre trace de fatigue ou d'agi-
Ainsi il avait vécu n^importe où, faisant n'importe quoi, travaillant ou désœuvré, selon son caprice; il paraissait aimer boire et avoir connu beaucoup de femmes. Mais rien de ce destin sombre et terrible, que l'âme rêveuse de Lyda eût désiré ne se manifestait dans cette existence. Il n'avait sur la vie aucune idée générale, il ne haïssait personne et ne soulïrait pour personne.
Certaines expressions qui lui échappèrent parurent à Lyda simplement triviales. Ainsi, Sauine mentionna en passant qu'à un moment donné, sa détresse fut telle que déguenillé, il avait été obligé de raccommoder, lui-même, sa culotte.
— Tu sais donc coudre, demanda involontairement Lyda vexée et déconcertée, car cela lui semblait peu héroïque et peu masculin.
— Je ne savais pas auparavant, mais comme il Га fallu, j'ai appris, répondit en souriant Sanine qui devinait les sentiments de sa sœur.
La jeune fille haussa légèrement les épaules, se tut et regarda dans le jardin. Elle avait l'impression de s'éveiller le matin, après un rêve ensoleillé, sous un ciel gris et froid.
La mère aussi éprouvait une sensation pénible ; la pensée que son fils n'occupait pas dans la société cette place honorable qu'elle avait espérée, lui était particulièrement douloureuse. Elle commença par lui dire qu'il était impossible qu'il continuât la vie qu'il avait menée jusque-là, et qu'il lui faudrait s'arranger plus convenablement. Elle avait parlé d'abord avec circonspection, craignant de blesser son fils, mais, voyant que ce dernier ne lui accordait aucune attention, elle finit par s'irriter; elle
insista obstinément, avec une colère stupide de л-ieille femme, comme si son fils ne gardait cette attitude que pour la taquiner. Mais Sanine ne s'étonna et ne se fâcha de rien, il semblait savoir à peine qu'on lui parlait ; fixant sur sa mère des yeux caressants et distraits, il se taisait. Seulement à cette question :
— Mais comment vivras-tu désormais ?
11 répondit :
— N'importe comment.
Et l'on sentait dans sa voix calme et ferme et dans ses yeux clairs qui ne sourcillaient pas, que ces deux mots, sans aucune valeur pour sa mère, avaient pour lui une signification précise, vaste et profonde.
Maria Ivanowna soupira, et après une courte pause ajouta tristement :
— Enfin ! c'est ton affaire, tu n'es plus un enfant... Si vous alliez faire une promenade au jardin ; il y fait si bon maintenant.
— En effet ! viens Lyda, montre-moi Je jardin, dit Sanine à sa sœur. Je l'ai déjà oublié.
Tirée de sa rêverie, Lyda eut un soupir, et se leva. Ils se mirent à marcher côte à côte dans l'allée ; vers le fond de verdure humide, déjà sombre.
La maison des Sanine était située dans la rue principale de la ville, mais la ville étant petite, leur jardin se prolongeait jusqu'à la rivière, derrière laquelle commençaient immédiatement les champs. C'était une ancienne maison seigneuriale, avec des vieilles colonnes décrépites et pensives, et une vaste terrasse. Un grand jardin en taillis profilait sa masse sombre, comme un nuage vert foncé, qui
serait descendu sur la terre. Le soir, ce jardin était impressionnant, on eût dit qu'un esprit ancien, désolé, vacillant, errait dans Tépaisseur des fourrés et dans les greniers poudreux de la vieille niaison.
L'étage supérieur était composé de plusieurs salles sombres et vastes. Tout le jardin était traversé par une seule allée étroite, jonchée de branches sèches et peuplée de crapauds que Ton foulait aux pieds ; toute la vie familiale d'à présent, tranquille et modeste avait cherché abri dans un autre coin de la demeure; c'était là-bas près de la maison, où scintillait le sable jaune répandu sur le sol, où les parterres touffus étaient bariolés de fleurs n^ulticolores; une table de bois, peinte en vert, était posée là, en face des fleurs. L'été, quand il faisait beau, on j prenait le thé ; et tout ce petit coin s'animait alors d'une vie simple et paisible, qui contrastait fortement avec ce vieux logis spacieux, désert et abandonné à l'inévitable décrépitude.
Quand la maison eut disparu derrière eux sous la verdure, et qu'autour de Sanine et de Lyda s'élevèrent seuls les vieux arbres silencieux, immobiles, et qui semblaient méditer comme des êtres sensés, Sanine enlaça subitement la taille de sa sœur et lui dit d'une voix étrange, à la fois câline et mauvaise :
— Que tu es devenue une belle fille ! Celui que tu aimeras le premier sera bien heureux...
Au contact de son bras musclé et solide comme du fer un fluide brûlant coula par la chair souple de Lyda ; elle se troubla, eut un frisson et recula imperceptiblement, comme si elle avait senti J'ap-r proche d'un fauve invisible.
Ils arrivaient à la rivière et Thumidité se faisait déjà sentjr. Un roseau aigu se balançait pensivement à la surface de l'eau; sur l'autre rive, les champs se déroulaient assombris et lointains. Le ciel était doux et profond illuminé par la douce lueur des premières étoiles...
Sanine s'écartant de Lyda saisit de ses deux mains un tronc d'arbre desséché, et l'ayant cassé avec un craquement sec, le jeta dans la rivière. Sur Геаи des cercles se propagèrent dans tous les sens et s'évanouirent ; et le roseau s'inclina semblant saluer en Sanine, quelqu'un de ses proches.
Il était environ six heures. Le soleil était ardent encore, mais une ombre douce et verdâtre montait déjà du jardin. L'atmosphère était imprégnée de lumière, de calme et de chaleur.
Maria Ivanowna préparait des confitures, et une odeur forte et agréable de sucre bouillant et de framboise se répandait sous les feuillages des tilleuls.
Depuis le matin, Sanine s'occupait des parterres, essayant de relever les fleurs flétries par la poussière et Tardeur du soleil.
— Tu ferais mieux d'arracher d'abord les mauvaises herbes, lui fit remarquer Maria Ivanowna, qui le regardait de temps en temps à travers la vapeur bleuâtre et vacillante du brasier, adresse-toi à Grounca, elle le fera.
Sanine leva vers elle son visage gai et couvert de sueur.
— Pourquoi faire, dit-il, secouant les cheveux qui se collaient à son front, qu'elles croissent à leur aise... j'aime toute verdure.
— Quel original tu fais ! répliqua la mère haussant débonnairement les épaules. Pourtant ce qu'il venait de dire lui avait fait plaisir.
— C'est vous qui êtes tous des originaux, répondit Sanine, avec conviction ; il alla vers la maison, pour se laver les mains, puis revint près de la table s'installer commodément dans un fauteuil d'osier.
Il se sentait heureux, dispos et allègre ; la verdure, le soleil, le ciel bleu pénétraient son âme d'un rayon si lumineux qu'elle en était épanouie, dans un bonheur complet. Les grandes villes avec leurs bruits assourdissants, leur vie affairée et futile lui étaient odieuses. Maintenant autour de lui régnaient le soleil et la liberté ; et il ne se préoccupait guère de l'avenir, étant disposé à accepter de la vie tout ce qu'elle pourrait lui donner.
Sanine cligna des yeux, étira et contracta avec une profonde jouissance ses muscles vigoureux.
Une brise fraîche et vaporeuse soufflait, et le jardin entier semblait soupirer doucement. Les moineaux gazouillaient, çà et là, s'entretenant hâtivement de leur petite vie si grave, mais si incompréhensible aux hommes ; et, tirant sa langue rouge, l'oreille dressée. Mille, le fox-terrier bigarré, les écoutait dans Therbe, En haut les feuilles murmuraient, et leurs ombres arrondies se mouvaient sans bruit sur le sable uni du sentier.
Maria Ivanov^na s'irritait douloureusement du calme de son fils. Certes, elle l'aimait, comme elle aimait tous ses enfants, mais c'était précisément à cause de son affection qu'elle eût été contente de blesser son amour-propre, afin de le forcer à reconnaître la valeur de ses paroles et de sa conception de la vie. Gomme la fourmi terrée dans le sable, elle avait consacré tous les instants de sa longue existence à construire l'édifice fragile de sa pros-
périté domestique. De même que cette longue bâtisse uniforme, semblable à une caserne ou à un hôpital, était faite d'infimes petites briques, sa vie était faite de menus soucis qui constituaient pour elle, architecte incapable, la matière même des jours ; mais en réalité, ils la gênaient, l'irritaient, refîrayaient même parfois, et toujours la préoccupaient jusqu'à Tanxiété. D'ailleurs elle pensait qu'il était impossible de vivre autrement.
— Mais quoi, en sera-t-il de même plus tard ? demanda-t-elle soudain, les lèvres pincées, et feignant de consacrer toute son attention à la cuisson des confitures.
— Comment, plus tard ? fit Sanine, et il éternua. Il parut à Maria Ivanowna qu^il n'avait éternué
que pour la froisser, et bien que cette idée fût évidemment absurde, elle s'offensa.
— Qu'il fait bon chez vous ! murmura Sanine rêveusement.
— Pas mauvais ! répondit sèchement Maria Ivanowna, jugeant à propos de paraître fâchée ; il lui était cependant agréable d'entendre son fils louer la maison et le jardin auxquels elle s'était attachée comme à des créatures proches et affectionnées.
Sanine la considéra, puis dit, pensif :
— Je m'y sentirais encore mieux, si vous ne m'importuniez avec toutes sortes de futilités.
La voix tranquille avec laquelle il avait prononcé ces paroles en démentait le sens blessant, de sorte que Maria Ivanowna ne savait vraiment si elle devait rire ou se fâcher.
— Dire que je te vois !... dit-elle avec dépit. Enfant,tu as toujours été peu normal,mais à présent . . .
SAMiNE 15
— Et à présent ? répéta Sanine, gaîment, comme s'apprêtant à entendre quelque chose de très agréable.
— Et, à présent... tun^esque plus beau î compléta la mère d'un ton mordant, en agitant sa cuiller.
— Eh bien, tant mieux ! sourit Sanine.
— Tiens ! voilà Novikow, ajouta-t-il après un bref silence.
De la maison sortait justement un bel homme blond de haute taille. La chemise russe de soie rouge qui moulait son torse un peu gros, mais bien cambré, jetait, au soleil, des reflets brillants; et les yeux bleus du nouveau venu étaient affables et paresseux,
— Ah ! mais vous vous disputez donc sans cesse, dit-il de loin, d'une voix molle et caressante. Et à propos de quoi, mon Dieu 1
— Maman trouve qu4m nez grec m'irait mieux et moi je rends grâce à Dieu de me l'avoir fait tel qu'il est.
Il regarda son nez, sourit, et serra la paume large et potelée de Novikoлv.
— Et quoi encore ? s'exclama Maria Ivanowna, dépitée.
Novikow éclata de rire, et l'écho doux et sonore résonna gaîment dans la verdure : on eût dit que quelqu'un de bon et de silencieux s'égayait là-bas, de sa joie.
— Eh ! je sais bien de quoi il s'agit... on s'inquiète encore de ton sort.
— "Voilà ! prononça Sanine avec une perplexité comique.
— Mais c'est ce qu'il te faut !
— Eh! s'exclama de nouveau Sanine, si vous vous y mettez à deux il ne me restera plus qu^à fuir.
— Non je crois que c'est moi qui vais bientôt partir, dit Maria Ivanowna avec une soudaine méchanceté, désagréable surtout pour elle-même. Elle retira du feu la bassine de confitures, et sans regarder personne se dirigea vers la maison.
Le fox-terrier se leva d'un bond dans l'herbe où il était couché, et dressant les oreilles la suivit des yeux ; puis, après avoir frotté son museau sur sa patte de devant il examina attentivement la maison et courut à ses occupations, quelque part au fond du jardin.
— As-tu des cigarettes ? demanda Sanine très content du départ de sa mère.
Novikow ayant paresseusement redressé son grand corps indolent sortit son étui à cigarettes.
— Tu as tort de la taquiner, reprocha-t-il doucement à Sanine, c'est une femme âgée.
— Mais comment Tai-je taquiaée ?
— Voilà!...
— Comment « voilà » î... c'est elle qui me cherche noise. Moi, mon cher, je n'ai jamais rien demandé aux gens, et je veux qu'ils me laissent en paix.
Ils se turent.
— A part cela, comment vas-tu, docteur ? demanda, tout à coup, Sanine dont les yeux suivaient attentivement les ondoyantes fantasmagories que la fumée de tabac décrivait gracieusement au-dessus de sa tête.
Pensant, probablement, à autre chose, Novikow ne répondit pas tout de suite.
— Pi-to-ya-ble-ment ! scanda- t-il enfin.
— Comment ça ?
— Mais... ainsi... en général. Tout m'ennuie, la petite ville m'horripile. Bref, je ne sais plus que faire.
— Tu ne sais plus que faire ? Toi, qui te plaignais de ne pas pouvoir souffler un moment ! '
— Ce n'est pas de cela que je parle... On ne peut pas éternellement soigner... soigner... il y a aussi une autre vie.
— Et qui t'empêche de la vivre, l'autre vie ?
— Eh I mais c'est une question compliquée I
— Compliquée en quoi? que te faut-il encore? tu es jeune, beau garçon, bien portant...
— Eh bien, vois-tu, il se trouve que tout cela ne me suffit pas ! répliqua Novilvow avec une ironie bénigne.
— Comment te dire? sourit Sanine. Je trouve pour ma part que c'est même un peu trop.
— Pas à mon avis. Noviko^v se mit à rire. Et l'on pouvait deviner dans son rire que l'opinion que Sanine avait de sa beauté, de sa force et de sa santé, lui était agréable, mais le rendait confus comme une jeune fille.
— En effet, il te manque une chose, dit pensivement Sanine.
— C'est?
— Une conception juste de la vie. L'uniformité de ton existence te pèse, mais si quelqu'un te conseillait d'abandonner tout et de t'en aller droit devant toi, tu t'en effrayerais.
— Aller où ? chez les va-nu-pieds ? hum !
— Eh bien soit ! chez les gueux... je te regarde et
je songe : voilà un homme qui serait capable de se faire enfermer à Schlusselbourg ' pour le reste de sa vie, perdant ainsi ses droits, sa liberté, et cela pour doter l'Empire russe d'une constitution quelconque. Je me demande à quoi lui servirait une constitution. Mais quand il est question de mettre fin à Tennui qui ronge sa propre vie, et de s'en aller ailleurs à la recherche d'intérêts nouveaux, il se pose immédiatement cette question : pourrais-je vivre autre part ? Ne me perdrais-je pas, moi qui suis un homme fort et bien portant, si je renonce à mes appointements et par conséquent à ma chemise de soie, à mes faux cols et au reste... C'est drôle, ma foil
— Il n'y a là rien de drôle à mon avis, dans le premier cas il s'agit d'une cause, d'une idée, alors qu'ici...
— Eh bien, ici?
— Mais... Gomment diable s'exprimer I... Et Novikow fit claquer ses doigts.
— Vois comme tu raisonnes, interrompit Sanine. Tu as toujours recours aux subterfuges. Tu ne me feras pas croire que l'idée d'une constitution a pour toi plus d'importance que le sens et l'intérêt de ta propre vie ?...
— Question à discuter. Peut-être que si. Sanine eut un geste contrarié.
— Laisse, je t'en prie. Si on te coupait le doigt cela te ferai plus de mal que si on coupait le doigt de n'importe quel autre sujet russe. C'est un fait.
— Ou bien du cynisme, dit Novikow, avec l'intention d'être mordant ; mais il ne fut que ridicule.