‹ Sanine, romanChapitre 2 sur 10 · Forteresse politique en Russie · texte numérisé non relu

Forteresse politique en Russie

SAMNE 19

— Soit. Mais c'est la vérité. Et présentement, bien que non seulement en Russie mais aussi dans beaucoup d'autres pays du monde il n'y ait ni constitution, ni intentions d'en faire, tu souffres parce que ta propre vie ne te satisfait pas, et pas du tout à cause du manque de constitution. Et si tu dis autre chose, tu mens. Je te dirai plus — Sanine s'interrompit lui-même, une flamme de gaieté dans ses yeux clairs — tu es mécontent, non de ta vie en général, mais parce que Lyda ne s'est pas encore éprise de toi. N'est-ce pas vrai ?

— Tu dis des bêtises, mon cher... des bêtises î s'écria Novikow, devenant aussi rouge que sa blouse, tandis qu'une confusion naïve et sincère faisait perler des larmes dans ses bons yeux calmes.

— Des bêtises, quand après Lyda tu ne vois plus rien au monde. Mais de la tête aux pieds, un seul désir est inscrit en toutes lettres sur ta personne : la posséder. Et tu dis : des bêtises ?

Le visage de Novikow se contracta et il se mit à marcher rapidement par l'allée.

Si un autre que le frère de Lyda lui eût parlé de la sorte, il se serait senti plus déconcerté encore, mais de la part de Sanine même, il lui était si étrange d'entendre de telles paroles au sujet de Lyda qu'il ne comprit pas tout de suite.

— Sais-tu? murmura-t-il, je crois que tu poses, ou bien...

— Ou bien... quoi? demanda Sanine en souriant. Novikow haussa les épaules en silence et regarda de côté.

Une autre déduction se présentait à son esprit. Définir Sanine : un homme immoral et mauvais.

Mais cela il ne pouvait le lui dire, éprouvant pour Sanine une affection sincère, qui datait du collège. Il s'ensuivait alors qu'il accordait sa sympathie à un homme immoral, ce qui lui semblait impossible... De ces pensées la confusion et le malaise naissaient dans son esprit. Le souvenir de Lyda lui était pénible et l'intimidait ; mais comme il adorait la jeune fille et que le sentiment profond qu'il éprouvait pour elle lui était cher, il ne pouvait garder rancune à Sanine de lui en avoir parlé ; c'était en son âme une sensation douloureuse et bonne en même temps, comme si une main brûlante avait pris son cœur et le serrait doucement.

Sanine gardait le silence et souriait d'un sourire ultentif et câlin.

— Eh bien, cherche-moi une autre définition ; j'attendrai, n'étant nullement pressé, dit-il.

Novikow continuait à marcher le long de l'allée, et il était visible qu'il souffrait.

En ce moment Mille accourut près d'eux, regarda autour de lui d'un air soucieux, puis alla se frotter contre les genoux de Sanine, comme si quelque chose le rendait joyeux, et qu'il voulût montrer sa joie à tout le monde.

— Mon clier petit toutou ! dit Sanine, caressant le chien.

Novikow se retenait à peine de poursuivre la discussion, craignant que Sanine n'abordât de nouveau cette question qui l'intéressait plus que n'importe quoi. Pourtant ce qui ne touchait pas Lyda, lui semblait futile, morne et sans aucun sens.

— Et... où est maintenant Lydia Petrovna? di machinalement NovikoAv. Il venait de formuler 1;

question qui, justement, le préoccupait, mais qu^il n'eût voulu à aucun prix exprimer à ce moment.

— Lyda? et où veux-tu qu^elle soit? Elle se promène sur le boulevard avec des officiers. Toutes les jeunes filles de notre ville se trouvent à cette heure sur le boulevard.

Une jalousie confuse contracta le visage de Novikow.

— Lydia Petrovna ! comment peut-elle, intelligente et distinguée comme elle Test, passer son temps avec ces messieurs...

— Mais, mon ami, sourit Sanine, Lyda est aussi jeune, aussi belle et bien portante que toi ; elle possède en plus ce qui te manque, c^est-à-dire l'avidité de tout. Elle est curieuse de tout savoir, de tout connaître, de tout éprouver... mais la voilà en personne... regarde-la seulement et réfléchis... quelle beauté !

Lyda était de plus petite taille et beaucoup plus jolie que son frère. Une tendresse fine et gracieuse, mêlée à une force souple lui donnait quelque chose d'étonnant et de charmeur ; ses beaux yeux foncés, fascinaient par leur orgueil. Et elle avait une voix caressante et sonore, dont elle était fière, et qu'elle aimait à faire entendre.

Lyda descendit lentement le perron. Elle marchait avec ce déhanchement léger d'une jeune pouliche et relevait d'un geste assuré sa longue robe grise.

Deux jeunes officiers, chaussés de bottes brillantes, et portant les culottes de cuir des cavaliers, la suivaient de près, s'embarrassant dans leurs éperons qu'ils faisaient exagérément tinter.

— C'est moi la beauté dont vous parliez? demanda Lyda, emplissant tout le jardin de sa voix d'or et de sa fraîcheur féminine. Elle tendit la main à Novikow, en regardant Sanine de travers ; elle n'avait pas encore réussi à discerner dans les paroles de son frère, quand il plaisantait ou quand il parlait sérieusement.

Novikovs^ serra fortement la main de la jeune fille, et devint si cramoisi, que les larmes lui montèrent aux yeux. Mais Lyda ne fît aucune attention à lui ; depuis longtemps elle était habituée à sentir peser sur elle son regard de vénération timide, et ce regard ne la tourmentait pas.

— Bonsoir Wladimir Petrovitch, dit en s'inclinant ainsi qu'un ardent et vif étalon, le plus âgé, le plus beau et le plus blond des deux officiers. Ses éperons tintèrent bruyamment.

Sanine savait déjà qu'il s'appelait Zaroudine, qu'il était capitaine de cavalerie, et qu'il recherchait les bonnes grâces de Lyda avec une insistance obstinée. Le second officier, le lieutenant Tanarow, voyait en Zaroudine un modèle d'officier, qu'il tâchait d'imiter en tout ; mais il était silencieux un peu maladroit, et beaucoup moins bien de visage que Zaroudine.

Tanarow fit à son tour tinter ses éperons, sans, prononcer une parole.

— Oui, toi, répondit Sanine à sa sœur, trop sérieusement...

— Sans doute, sans doute, je suis une beauté... ajoute : sans pareille ! Lyda glissa un regard sur le visage de son frère, puis riant, se jeta dans un fauteuil. Ayant levé ses deux bras ce qui fit ressor-

tir son buste haut et ferme, elle enleva son chapeau, mais laissa tomber dans le sable une éping-le, longue comme un dard, et emmêla sa voilette dans ses épingles et dans ses cheveux.

— Andreï Pavlovitch, aidez-moi, je vous en prie, demanda-t-elle au lieutenant d'une voix plaintive et coquette.

— Oui, une beauté, reprit pensivement Sanine, ne la quittant pas des yeux.

Lyda lui lança un nouveau regard plein de méfiance.

— Nous sommes tous beaux, ici, dit-elle.

— Non, dit Zaroudine, et son rire découvrait ses dents blanches et brillantes. Nous ne sommes qu'un humble décor sur lequel votre beauté se détache plus éclatante et plus splendide.

— Oh I vous êtes éloquent, s'étonna Sanine, et dans sa voix il y avait une imperceptible nuance de raillerie.

— Lyda Petrovna rendrait n'importe qui éloquent, fit remarquer le silencieux TanaroAV, qui essayait de décrocher le chapeau de la jeune fille, mais ne faisait que lui tirer les cheveux, l'agaçant et l'égayant en même temps.

— Tiens î mais vous aussi, vous êtes éloquent, fit Sanine d'une voix traînante qui voulait paraître étonnée.

— Laisse-les donc tranquilles ! murmura hypocritement Novikow ; mais au fond la raillerie de Sanine l'enchantait.

Lyda les yeux à demi fermés examinait son frère ; et Sanine lut, clairement, dans ses prunelles assombries :

« Ne pense pas, semblaient dire ces prunelles, que je ne me rende. pas compte ce que valent ces hommes. Mais je le veux ainsi... Cela m'amuse. Je ne suis pas plus bête que toi, et je sais ce que je fais. »

Sanine, lui, sourit.

Le chapeau était enfin enlevé et Tanarow alla solennellement le déposer sur la table.

— Ah! Voilà ce que vous m'avez fait... Andreï Pavlovitch ! s'écria, subitement Lyda plaintive et coquette, et l'expression de son regard changea' tenez, vous avez dérangé ma coiffure... et me voilà obligée maintenant de rentrer.

— Cela... je ne me le pardonnerai jamais I balbutia Tanarow confus.

Lyda se leva, retroussa sa robe, et sentant fixés sur elle les regards des hommes, elle sourit instinctivement. Puis elle courut vers le perron.

Quand elle fut partie, les jeunes hommes respirèrent, plus libres et plus légers ; ils se sentaient, tout à coup, soulagés d'un grand poids ; ils venaient de perdre cette tension nerveuse, qu'éprouvent toujours les hommes en présence d'une femme jeune et jolie.

Zaroudine tira de sa poche une cigarette, l'alluma avec délice, et prit la parole. Mais ceux qui l'écoutaient, se rendirent bientôt compte qu'il parlait seulement parce qu'il avait l'habitude de soutenir une conversation, et que ses pensées n'étaient pas du tout à ce qu'il disait.

— Je viens d'exhorter Lydia Petrovna à abandonner tout pour apprendre sérieusement le chant : avec la voix qu'elle possède, sa carrière est assurée I

— Une belle carrière ! ma foi ! répondit Novikow, d'un air maussade, et en regardant de côté.

— Et pourquoi serait-elle mauvaise ? demanda Zaroudine sincèrement étonné, en ôtant sa cigarette de la bouche.

— Mais, qu'est-ce qu'une actrice ? sinon une femme publique, répondit NovikoAV, irrité. La jalousie le faisait souffrir réellement ; l'idée que la jeune femme dont il aimait le corps pourrait se montrer devant d'autres hommes dans un costume provocant, qui rendrait ses charmes plus excitants et plus désirables encore, le tourmentait péniblement.

— Ça c'est un peu fort, dit Zaroudine dont les sourcils se relevaient.

Novikow lui lança un regard haineux. A ses yeux, Zaroudine était justement un de ces hommes qui désiraient la femme aimée et il était irrité de ce que Zaroudine fût joli garçon.

— Que non ! et ce n'est pas tout ; comment paraître presque nue sur la scène, faire des grimaces sous le regard des hommes, qui s'éloigneront d'elle comme d'une femme publique, après l'avoir payée ! vous trouvez cela parfait? Alors, il n'y a plus rien à dire.

— Mon ami, répliqua Sanine, toute femme aime d'abord qu'on admire son corps.

Noviko\v haussa les épaules avec colère.

— Quelles trivialités débites-tu là !

— Je ne sais pas si ce sont des trivialités, mais je sais que c'est la vérité ; Lyda ferait beaucoup d'effet sur une scène, quant à moi, je voudrais bien l'v voir*

Bien que ces paroles eussent éveillé en eux une curiosité instinctive et avide, ils se sentirent gênés.

Zaroudine, qui se croyait plus intelligent et plus riche en ressources que tous les autres, crut de son devoir de les sortir de cette situation embarrassante.

— Alors, que doit faire la femme, à votre avis? Se marier ?... Faire des études et perdre son talent ? Ce serait un crime envers la nature, qui Га douée de ses meilleurs dons.

— Ouf I fît Sanine railleur, en effet ! comment l'idée de ce crime ne m'est-elle pas venue à l'esprit ?

Novikow sourit avec malveillance et ce fut par pure politesse qu'il répondit à Zaroudine.

— Et pourquoi, un crime? Une mère ou un bon docteur sont mille fois plus utiles que n'importe quelle actrice.

— Allons donc 1 fit Tanarow indigné.

— Comment faites-vous pour débiter tant d'inepties, sans vous ennuyer un seul instant ? demanda Sanine .

Zaroudine s'interrompit brusquement au milieu de sa réplique et se tut. Ils se rendirent compte que ce sujet était, en effet, ennuyeux et inutile. Cependant, se sentant tous vaguement blessés, ils eurent un moment de morne silence.

Lyda et Maria Ivanowna se montrèrent bientôt sur le perron . La dernière phrase de son frère avait frappé l'oreille de la jeune fille, mais elle ne savait pas de quoi il était question.

— Vous avez donc si vite laissé tomber la conversation ?... fit-elle d'une voix enjouée. Venez

du côté de la rivière, il j fait bon maintenant. En passant dcA^ant les hommes, elle cambra légèrement sa taille et ses yeux devinrent un instant foncés, comme s'ils cachaient une énigmaticftie promesse.

— Promenez-vous jusqu'à Theure du souper, dit Maria Ivanoлvna.

— Avec plaisir, approuva Zaroudine ; et faisant cliqueter ses éperons, il offrit son bras à Lyda.

— J'espère qu'il me sera permis de vous accompagner, dit Novikow, s'efforçant d'être ironique, ce qui donnait h son visage un aspect larmoyant.

— Et qui donc vous en empêche? lui répondit Lyda souriante. Elle regardait par-dessus son épaule.

— Va, frère, va, lui conseilla Sanine, je vous accompagnerais bien si elle était moins persuadée que je suis son frère.

Lyda se redressa, parcourue d'un frisson étrange et ayant lancé un coup d'œil à son frère, elle eut un rire bref et nerveux.

Maria Ivanowna était absolument indignée de la conduite de son fils.

— Pourquoi dis tu des stupidités pareilles ? lui demanda-t-elle avec rudesse, quand Lyda fut partie, tu veux donc toujours poser pour l'originalité?

— Je t'assure que je n'en ai aucune envie, répondit Sanine.

Maria Ivanowna le considéra avec perplexité. Elle ne parvenait jamais à comprendre son fils, elle ne savait pas ce qu'il pensait, ce qu'il sentait, alors que tous les autres pensaient et sentaient à peu près comme elle-même.

Il entrait aussi dans sa conception, que chaque

homme doit sentir, parler et agir, ainsi que sentent, parlent et agissent tous les hommes ayant le même rang par leur éducation, leur fortune et leur position sociale. Elle était aussi d'avis que les gens ne peuvent pas être simplement des hommes ayant des particularités individuelles issues de leur nature, mais que les hommes doivent être moulés sur une certaine forme commune. La vie qui l'entourait confirmait en elle cette idée, que l'éducation des hommes devait tendre à les diviser en deux groupes : celui des intellectuels, et celui des non intellectuels. Ces derniers pouvaient conserver leur individualité, ce qui leur attirait le mépris des autres; quant aux intellectuels mêmes, ils formaient différents groupes selon l'éducation qu'ils avaient reçue et leurs convictions ne répondaient pas à leurs qualités personnelles, mais à leur situation respective : ainsi chaque étudiant devait être révolutionnaire, et chaque fonctionnaire bourgeois ; il lui semblait impossible qu'un artiste ne fût pas libre-penseur, qu'un officier ne pût garder une notion exagérée de noblesse extérieure, etc., mais si un étudiant se fût subitement révélé conservateur où un officier anarchiste, elle eût trouvé cela bizarre et même déplaisant. Quant à Sanine, par son origine et son éducation, il ne devait point être tel qu'il était, aussi Lyda, Novikow et Maria Ivanowna et tous ceux qui l'approchaient, éprouvaient-ils à son égard une désagréable sensation d'attente déçue... Avec son instinct de mère, elle avait eu vite fait de remarquer l'impression qu'il produisait sur son entourage, et cela lui était pénible.

Sanine devinait bien ce qui se passait dans le

cœur de sa mère. Un instant il eut Tintention de la rassurer, seulement il ne sut comment s'y prendre; et puis il eût fallu inventer de faux sentiments, exprimer des idées qu'il n'avait pas, et cela lui était tout à fait difficile. Il sourit, se mit debout et pénétra dans la maison.

Là il se mit au lit pour réfléchir. Il se dit que les hommes voulaient transformer le monde en une caserne monastique, avec un seul règlement pour tous, et des statuts nettement établis, ayant pour but l'anéantissement de toute individualité ou sa soumission complète à une seule puissance sénile et mystique quelconque. Il allait réfléchir aussi sur le rôle et le sort du christianisme, mais cela lui parut tellement ennuyeux qu'il s'assoupit insensiblement et dormit jusqu'à la nuit close.

Après avoir suivi son fils du regard. Maria Ivanowna soupira longuement, et à son tour, songea. Elle se dit que Zaroudine faisait ostensiblement la cour à Lyda, qu'elle désirait que cela fût sérieux. — « Lydotschka a déjà vingt ans, Zaroudine paraît être un homme très comme il faut... On dit qu'il obtiendra cette année un escadron. Quant aux dettes, il en a par-dessus la tête. Mais pourquoi donc ai-je fait ce rêve détestable? Je sais que tout cela est absurde, et ça ne m'en trotte pas moins par la tête. »

Ce rêve Maria Ivanowna l'avait fait le jour où Zaroudine était venu pour la première fois dans leur maison. Elle avait rêvé Lyda tout de blanc habillée, marchant dans une prairie couverte d'herbe et de fleurs.

Maria Ivanowna tomba dans un fauteuil, et, s'ac-

coudant à la manière d'une vieille femme, elle contempla longuement le ciel assombri. Des pensées menues et navrantes l'obsédaient sans trêve ; elle se sentait triste et vaguement inquiète.

A la nuit tombante, les promeneurs revinrent à la maison. On entendait leurs voix animées, au fond du jardin que noyaient les ombres du soir.

Lyda enjouée et toute rouge accourut auprès de sa mère. Elle répandait autour d'elle l'odeur fraîche et pénétrante de la rivière et son charme de jolie femme animée à l'extrême par la présence de jeunes gens sympathiques, et qu'elle stimulait.

— Je veux dîner, maman, je veux dîner, criat-elle, houspillant sa mère qui lui souriait; et en attendant, Victor Sergueïevitch va nous chanter quelque chose 1

Maria Ivanowna s'en alla préparer le dîner, et chemin faisant, elle songeait que le sort d'une jeune lîlle belle, attrayante et pleine de santé comme l'était Lyda qu'elle comprenait si bien, ne pouvait pas ne pas être heureux.

Zaroudine et Tanarow entrèrent dans le salon et se dirigèrent vers le piano à queue. Lyda prit place dans le rocking-chair resté sur le balcon, où elle s'étira voluptueusement. Novikow marchait en silence sur les planches du balcon qui craquaient à chacun de ses pas. Il regardait à la dérobée le visage de Lyda, sa gorge haute et ferme, ses petits

pieds chaussés de souliers jaunes et ses chevilles élégantes que ses jupes laissaient à découvert. Mais la jeune fille ne faisait aucune attention à lui ; la sensation puissante et enchanteresse d'une première passion l'envahissait tout entière. Elle ferma les yeux, se souriant à elle-même énigmatiquement.

— Une lutte constante se livrait dans Tàme de Noлчkoлv ; il aimait Lyda, mais ne pouvait jamais discerner les sentiments de la jeune fille à son égard. 11 lui semblait parfois qu'elle l'aimait, parfois aussi qu'elle ne l'aimait pas. Quand il s'imaginait que Lyda l'aimait, il lui semblait vraisemblable, beau et facile, que son corps jeune et souple lui appartînt un jour totalement, voluptueusement ; mais quand il croyait être certain du contraire, cette idée lui paraissait abominable et impudente ; alors, s'irritant contre la sensualité, il se voyait pitoyable et indigne de Lyda.

Tandis qu'il marchait à grands pas, Novikow se décidait : — Si je pose mon pied droit sur la dernière planche, ce sera « oui », et il faudra s'expliquer, mais si j'y pose le pied gauche... !

Et il n'osait pas se dire ce qu'il adviendrait alors.

Cependant il toucha la dernière planche du pied gauche ; une sueur froide mouilla son front et il se dit, en lui-même :

— Fi donc !... Quelle sottise !... Je suis comme une vieille femme... Allons... un... deux... trois... Au nombre trois, j'irai carrément près d'elle et je lui dirai... Mais... que lui dirai-je ? Enfin ça m'est égal... Eh bien, un... deux... trois... non, jusqu'à trois fois... un... deux... trois... un... deux...

Il avait la tête en feu, la bouche desséchée etj

son cœur battait si fort que ses jambes en tremblaient.

Cependant Lyda ouvrit les yeux et lui dit avec dépit :

— Cessez donc de piétiner ! Vous m'empêchez d'écouter.

Et seulement alors Novikow s'aperçut que Zaroudine chantait.

Le jeune officier entonnait à ce moment une romance ancienne.

Je vous aimais, et dans mon cœur peut-être Vamour n est pas encore éteint.

Il ne chantait pas mal, mais comme chantent les hommes peu cultivés, c'est-à-dire en remplaçant l'expression par des cris et des pâmoisons. Le chant de Zaroudine déplut extrêmement à Novikow.

— Est-ce là un morceau de sa composition ? demanda-t-il avec un sentiment inaccoutumé d'irritation et d'animosité.

— Non... ne dérangez pas !... tenez-vous tranquille, fit Lyda avec humeur, si vous n'aimez pas la musique, allez contempler la lune.

Et, en effet, on pouvait voir la lune toute rouge et toute ronde, émerger lentement et avec mystère des cimes noires du jardin. Sa clarté insaisissable et transparente ruisselait sur les marches de pierre, sur la robe et sur le visage de la jeune fille qui souriait à ses propres pensées. Les ombres du jardin s'étaient épaissies ; elles étaient maintenant noires et profondes, telles qu'on les voit dans la forêt.

Novikow soupira maladroitement :

— Je vous préfère à la lune... et il pensa aussitôt: quelle trivialité suls-je capable de dire...

Lyda éclata de rire.

— Vos compliments sont lourds, mon cher !

— Je ne sais pas faire de compliments, riposta Novikow, renfrogné.

— Mais taisez-vous donc... et écoutez 1 fit Lyda en haussant les épaules avec dépit.

Mais qiCil ne vous tourmente plus, Je ne veux pas vous attrister,..

Les sons du piano jaillissaient cristallins, et se répercutaient dans le jardin vert et humide. Le clair de lune s'affirmait, et les ombres devenaient dures.

En bas, sur riierbe, se promenait Sanine. Il prit place sous le tilleul, voulut allumer une cigarette, mais se ravisa et se tint immobile, charmé par le calme, écoutant les sons mélodieux du piano, et le chant passionné de Zaroudine, dont la voix pénétrait le silence sans le troubler.

— Lydia Petrovna ! éclata subitement Novikow, comme s'il lui apparaissait soudain qu'il n'y avait plus de temps à perdre.

— Quoi ? demanda machinalement Lyda, qui les yeux tournés vers le jai'din, contemplait rêveusement la lune et les petites branches noires, qui se découpaient sur son disque lumineux.

— Il y a longtemps que j'attends... je voudrais vous parler... continua Novikow d'une voix bredouillante.

Sanine prêta ГогеШе et tourna la tête de leur côté.

— A propos de quoi? demanda Ljda toujours distraite.

Zaroudine ayant fini une romance se tut quelques instants puis en recommença une autre. Il croyait posséder une voix extraordinairement belle et aimait la faire entendre.

Novikow se sentait le visage marbré de taches rouges et blanches ; un insupportable malaise Tétourdissait. Il balbutia :

— Je... Voyez-vous... Lydia Petrovna... Voulezvous être ma femme ?

— En balbutiant ces mots, il pensa que cela ne devrait ni s'exprimer ni se sentir ainsi, et avant même d'achever sa phrase, il fut certain que la réponse serait « non ». Il eut aussi l'impression, qu'il lui arrivait là quelque chose de honteux et d'insupportablement ridicule.

Lyda demanda distraitement :

— La femme de qui ? Puis elle rougit subitement, voulut dire quelque chose, se leva et se détourna d'un air embarrassé... La lune éclairait pleinement son visage.

— Je vous aime, bredouillait encore Novikow, Pour lui, la lune avait cessé de luire, l'air du

jardin était étouffant, et tout, autour de lui, s'abîmait... — Moi... je ne sais pas parler... Cela ne fait rien... et je vous aime... beaucoup... « Pourquoi « beaucoup », pensa-t-il, comme si je parlais d'une glace à la crème. »

Cependant Lyda déchiquetait nerveusement une petite feuille tombée entre ses mains. Ce qu'elle

venait d^entendre, la décontenançait et l'ennuyait, parce que c'était aussi inattendu qu'inutile, et puis cette histoire allait creuser un abîme entre elle et NovikoAv auquel elle était habituée depuis longtemps presque comme à un parent, et qu'elle aimait un peu.

— Vraiment... je ne sais vraiment pas... je n'y ai jamais pensé...

NovikoAV sentit son cœur tomber lourdement, quelque part, en bas... Il pâlit, se leva et prenant sa casquette : « Au revoir », murmura-t- il sans même entendre ce qu'il disait, et ses lèvres tremblantes se crispaient en un sourii-e inepte et déplacé.

— Vous partez déjà?

— Au revoir, lui répondit Lyda, troublée, et essayant de sourire avec indifférence, elle lui tendit la main.

Novikow la lui serra rapidement et, tête nue, partit à grandes enjambées, droit devant lui, sur l'herbe humide de rosée. Quand il fut dans l'ombre il s'arrêta net et se prit violemment aux cheveux :

— Mon Dieu!,., mon Dieu 1 pourquoi suis-je si malheureux ? Se brûler la cervelle... Tout cela est stupide... Ohl se tuer!...

Les pensées les plus incohérentes se heurtaient dans sa tête, et il se sentait l'homme le plus malheureux, le plus déshonoré et le plus ridicule.

Un instant Sanine eut l'intention de l'appeler mais il y renonça vite et sourit. Il lui semblait grotesque que Novikow se tirât par les cheveux en pleurant presque, parce que la femme dont les épaules, la gorge et les jambes lui plaisaient ne voulait pas se donner.

SAMiNE Ô7

En outre, il ne lui était pas désagréable de savoir que sa jolie sœur n'aimait pas Novikow.

Lyda resta plusieurs minutes immobile à la même place et Sanine fixa avec une curiosité ardente sa silhouette blanche vaguement éclairée par la lune.

Par la porte de la maison, sur laquelle ruisselait la lumière jaune de la lampe, Zaroudine sortit à ce moment et vint sur le balcon. Sanine entendit le tintement assourdi de ses éperons. Pendant cet intervalle, ïanarow, resté dans le salon, jouait une valse ancienne aux sons tristes et langoureux.

Zaroudine s'approcha doucement de Lyda, et enlaça sa taille d'un geste souple et tendre. Un moment Sanine vit les deux silhouettes se confondre en une seule qui vacillait à travers le brouillard lunaire.

— A quoi songez-vous ? murmura Zaroudine à l'oreille de Lyda. Ses yeux brillaient fiévreusement, et il posa ses lèvres sur l'oreille fraîche de la jeune fille.

Lyda sentait la tête lui tourner, tant elle était elTrayée et charmée. Chaque fois qu'il l'étreignait une sensation étrange la saisissait. Elle savait que Zaroudine lui était inférieur, par l'intelligence et la culture, qu'elle ne pourrait jamais lui être soumise, et en même temps il lui était agréable et troublant de permettre ces contacts à un homme bel et fort. Elle avait l'impression de plonger son regard téméraire au fond d'un abîme mystérieux, en se demandant : Si je m'y jetais tout à coup?... je m'y jetterais si je le voulais !...

— • On pourrait nous voir, chuchota-t-elle à peine. . .

sans se rapprocher de lui ni s'éloigner et l'excitant davantage par sa passivité qui s'otîrait.

— Un mot... un seul mot, murmura Zaroudine se serrant contre elle, tandis que le sang bouillonnait dans ses veines... Viendrez-vous ?

Lyda frissonna. Ce n'était pas la première fois qu'il lui posait cette question, et chaque fois elle se sentait languir et trembler, abandonnée par sa volonté.

— Pourquoi? demanda-t-elle d'une voix sourde en regardant la lune de ses yeux largement ouA^erts et comme couA^erts de buée.

Zaroudine ne pouvait et ne voulait répondre franchement à cette question, bien que, comme tous ceux qui réussissent aisément auprès des femmes, il fût persuadé au fond de son âme que Lyda savait cela, le désirait, et qu'elle en avait seulement peur.

— Pourquoi ? Mais pour vous avoir près de moi, pour vous contempler, pour vous causer... n'est-ce pas une torture ? Vous me tourmentez, Lyda... dites viendrez-vous ? répéta-t-il serrant passionnément contre ses jambes tremblantes les hanches rondes, élastiques et chaudes de la jeune fille.

Et ce contact de leurs chairs sembla les envelopper d'une brume suffocante et lourde comme les vapeurs du sommeil. Le corps suave et gracieux de Lyda tendait vers lui, pâmé dans une sensation de bien-être aigu et effrayant. Autour d'elle le monde se transformait, la lune n'était plus la lune et elle regardait de si près, de si près par-dessus, la balustrade de la terrasse, qu'elle semblait suspendue juste au-dessus du pré illuminé. Quant au iardin ce n'était plus celui qu'elle connaissait, mais

un autre, sombre et mystérieux, qui s'approchait et se redressait autour d'elle. La tête lui tourna appesantie. Elle fléchit sa taille avec une paresse bizarre, se dégagea des bras de Zaroudine, murmurant avec peine, de ses lèvres subitement desséchées et enflammées :

— Bien...

Puis elle rentra chancelante, dans la maison. Elle se sentait près d'un abîme vers lequel l'attirait quelque chose de terrible, d'inexorable, de captivant...

— Ce sont des bêtises... ce n'est pas ce que je veux... je plaisante seulement... Oui, je suis simplement curieuse, je m'amuse, voilà tout, tâchaitelle de se persuader, restant debout, au milieu de la chambre, les yeux fixés sur la glace où sa silhouette noire se reflétait, éclairée par le carreau lumineux de la porte.

Elle joignit ses mains sur sa tête, et s'étira sensuellement, suivant des yeux les mouvements de sa taille souple et mince et de ses hanches larges.

Resté seul, Zaroudine tressauta sur ses jolies jambes fortement tendues, il ferma à demi les yeux, haussa les épaules et sous ses moustaches blondes, ses dents brillèrent. C'était un homme heureux, et à ce moment il sentait que l'avenir lui réservait encore plus de jouissances et de bonheur.

Il se représentait Lyda, quand elle se donnerait à lui, si voluptueuse, si ardente et si extraordinairement belle, que sa passion pour elle lui était douloureuse. Lorsqu'il lui avait fait la cour, et même plus tard, quand elle lui avait permis de la serrer dans ses bras, Lyda l'avait toujours intimidé. Pen-

dant qu'il la caressait, une flamme étrange et sombre s'allumait dans les yeux de la jeune fille, comme si, au fond de son âme, elle méprisait Zaroudine. Elle lui paraissait si intelligente, si peu semblable aux autres femmes, devant lesquelles il se sentait supérieur, si fine, qu'en l'embrassant il tremblait, comme s'il s'attendait à recevoir un soufflet ; la pensée même de la posséder lui faisait peur. Parfois il se figurait qu'elle ne faisait que jouer avec lui, et sa position lui semblait stupide. Mais aujourd'hui, après la promesse qu'elle avait faite d'une voix faible, hésitante et sans volonté, qu'il connaissait bien d'après les autres femmes, il sentait sa force et la proximité de la victoire. Et alors, à l'attente languissante des voluptés prochaines, se mêlait une mauvaise perversité : cette jeune fille, orgueilleuse, pure et lettrée serait donc étendue sous lui comme n'importe quelle autre, et il en userait à son gré ! Aprement et bestialement il évoquait des scènes de luxure savamment humiliantes, où le corps nu, les cheveux épars et les yeux spirituels de Lyda étaient entraînés dans une bacchanale sauvage, voluptueuse et cruelle. Tout à coup il la vit distinctement gisant à terre, entendit le sifflement de la cravache, aperçut une raie rose sur sa nudité tendrement soumise, et frissonnant, il chancela : le sang lui affluait à la tête. Des cercles d'or passaient devant ses yeux.

Toutes ces pensées lui faisaient mal physiquement. De ses mains tremblantes Zaroudine alluma une cigarette, puis se dirigea vers l'intérieur de la maison.

Sanine le suivit, il n'avait pu rien voir, mais il

avait tout compris, et un sentiment semblable à la jalousie s'éveillait en lui.

— Ont-ils de la chance, ces idiots-là !... se dit-il. Que diable signifie cela?... Lyda et lui !...

On dînait dans la maison. Maria Ivanowna était de mauvaise humeur, Tanarow comme d'habitude gardait le silence, et songeait combien il serait heureux s'il était comme Zaroudine, aimé par une jeune fille comme Lyda. Cependant il lui semblait qu'il l'eût aimée autrement que Zaroudine et que ce dernier était incapable d'apprécier un tel bonheur.

Lyda, silencieuse et pâle, ne regardait personne. Zaroudine était gai et sur ses gardes comme une bête à l'arrêt. Quant à Sanine, selon son habitude, il bâillait, mangeait, buvaitЪeaucoup d'eau-de-vie et paraissait avoir sommeil irrésistiblement. Cela ne l'empêcha pas, après le dîner de déclarer qu'il avait envie d'accompagner Zaroudine. La lune planait haut en pleine nuit.

Zaroudine et Sanine se dirigèrent en silence vers le logis de l'officier. Tout en marchant Sanine ne cessait de regarder Zaroudine, à la dérobée, se demandant à lui-même s'il fallait, oui ou non, le gifler.

— Hum... oui... dit-il subitement, lorsqu'ils approchèrent de la demeure de Zaroudine... И y a bien des canailles en ce monde, et de plusieurs espèces...

— Cela veut dire ? demanda Zaroudine en levant les sourcils avec surprise.

— Mais, comme ça... en général... Et j'ajoute que les canailles sont les hommes les plus intéressants de la terre.

— Que dites-vous ? fit Zaroudine en souriant.

... — Si fait 1 Et je ne sais rien de plus ennuyeux au monde qu'un honnête homme... Qu'estce qu'un honnête homme ? Le programme de l'honnêteté et de la vertu est connu de tous depuis longtemps, en sorte qu'on n'y peut trouver rien de nouveau... Et puis ces vieilleries-là tuent toute espèce de personnalité dans l'homme, en le faisant rentrer dans un cadre étroit et ennuyeux!... Point tu ne voleras, ni ne mentiras, ni ne trahiras, ni ne commettras d'adultères... Et le plus curieux c'est qvie tout cela est inné dans l'homme I chacun de nous vole, ment, trahit et commet des adultères, tant qu'il peut.

— Oh ! non, pas chacun de nous, objecta Zaroudine avec indulgence.*

— Si, chacun de nous... Vous n'avez qu'à bien étudier la vie de chaque homme pour y découvrir le péché... Tenez, la perfidie, par exemple... Ainsi, lorsque après avoir donné à César la part de César, nous nous mettons à table, ou que nous nous couchons tranquillement pour dormir, nous commettons tout simplement une trahison...

— Que me dites-vous là!... s'écria involontairement Zaroudine presque avec indignation.

— Mais, oui... nous payons les impôts, nous faisons le service militaire, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce que cela veut dire, si ce n'est que nous livrons des millions de gens à la guerre et à l'injustice, qui nous révoltent... On se couche tranquillement pour dormir, au lieu de courir pour sauver ceux qui en ces minutes périssent pour nous et nos idées... Et en mangeant un morceau de plus, on

ne fait qu'exposer à la famine, ces hommes dont le bien-être devrait nous être cher et nous préoccuper durant notre vie, si nous étions des gens vertueux... et ainsi de suite. C'est clair. Une canaille, une vraie et franche canaille, c'est une autre affaire. D'abord c'est un homme parfaitement sincère et naturel...

— Naturel ?

— Sans doute, car il ne fait que ce qu'un homme doit faire naturellement... qu'une chose ne lui appartienne pas, et qu'elle lui plaise, il la prendra; qu'une belle femme ne se donne pas à lui, il la prendra quand même par la force ou par la ruse... Et c'est tout à fait naturel, le besoin et l'intuition de la jouissance étant un des rares traits par lesquels l'homme diffère de l'animal. Plus les animaux sont des animaux, moins ils comprennent la jouissance et moins ils sont capables de se la procurer. Ils ne font qu'exercer leurs fonctions vitales. Quant à nous, nous sommes tous d'accord que l'homme n'est pas créé pour la souffrance, et que la souffrance n'est point l'idéal des tendances humaines...

— Assurément, approuva Zaroudine.

— Alors... la jouissance est le but de la vie humaine. Le paradis est le synonyme de jouissance absolue, et tous nous rêvons plus ou moins le paradis terrestre... Et à l'origine, dit-on, il y avait bien un paradis sur terre. Cette légende n'est nullement une absurdité, mais un symbole et un rêve... Oui, continua Sanine, après un moment de silence, l'austérité n'est pas le propre de l'homme, et les hommes les plus sincères sont ceux qui ne cachent pas leur appétit, c'est-à -dire ceux qui dans

44 s A M Mi

la vie sociale sont appelés des canailles... tenez, vous, par exemple...

Zaroudine tressaillit et fît un bond en arrière.

— Mais vous, certainement, continua Sanine, en feignant de ne rien remarquer, vous êtes le meilleur homme du monde, du moins vous croyez l'être. Eh bien avouez ; avez-vous jamais rencontré un homme meilleur que vous?

— Beaucoup, répondit Zaroudine en hésitant ; il ne comprenait pas où Sanine voulait en venir, et ne savait s'il était bon de rire ou de se fâcher.

— Nommez-les, proposa Sanine.

Zaroudine haussa les épaules d'un air embarrassé.

— Vous voyez, continua gaiement Sanine, vous êtes l'homme le meilleur du monde, et, naturellement, moi aussi je suis le meilleur, et cependant, ni vous, ni moi, nous ne reculons jamais devant le mensonge, le vol, l'adultère, surtout devant l'adultère !...

— C'est o-ri-gi-nal, marmotta Zaroudine, en haussant de nouveau les épaules.

— Vous pensez ? demanda Sanine avec une nuance offensante dans la voix. Eh bien, moi je ne le pense pas.

— Oui, les canailles sont les gens les plus sincères, et les plus intéressants aussi, car on ne peut même imaginer des bornes à la turpitude humaine... Et c'est avec un plaisir tout particulier que je serrerai la main d'une canaille...

Sanine serra la main de Zaroudine d'un air extraordinairement franc, le fixant droit dans les yeux ; puis se renfrognant subitement, il murmura d'un ton tout différent :

— Adieu, bonne nuit, et s'en alla.

Pendant quelques minutes, Zaroudine restaimmobile sur place, suivant du regard Sanine qui s'éloignait. Il ne savait pas comment prendre les paroles de cet homme, et la confusion et le malaise régnaient dans son âme. Puis se souvenant de Lyda il sourit, en se disant que Sanine était le frère de la jeune fille, qu'au fond il avait raison, et il éprouva pour lui de Taffection et une amitié fraternelle.

— Un gaillard intéressant, pensa-t-il avec suffisance, comme si Sanine lui appartenait aussi jusqu'à un certain point. Ensuite il ouvrit la grille, et traversant la cour éclairée par la lune, il se dirigea vers son pavillon.

Sanine revint à la maison, se déshabilla, se coucha, voulut lire : Ainsi parlait Zaraloiislra qu'il avait trouvé chez Lyda. Dès les premières pages le livre lui déplut. Les images ampoulées touchaient peu son âme ; il cracha, jeta le volume et peu après s'endormit profondément.

Le fils de Nicolaï Egorovitch Svarogitch, étudiant en technologie, revint dans la maison de son père, propriétaire et colonel en retraite habitant la petite ville.

On l'avait renvoyé de Moscou sous la surveillance de la police, comme suspecté d'être en rapport avec une organisation révolutionnaire. Dans une lettre antérieure à son arrivée, Youriï avait fait part à ses parents de son arrestation, de son séjour en prison et de son exil, en sorte qu'ils étaient déjà préparés à son retour.

Bien que Nicolaï Egorovitch eût d'autres convictions et vît de la gaminerie dans les actions de son fds, ce qui l'affligeait beaucoup, il le reçut assez alîablement, tâchant d'éviter toute explication délicate.

Pendant deux longues journées Youriï avait voyagé en troisième classe, et n'avait pu fermer l'œil un seul instant, à cause des cris d'enfants et de la mauvaise odeur qui remplissaient le wagon. Aussi se sentait-il très fatigué ; il salua à peine son père et sa sœur Ludmilla, qu'on appelait partout Lyalya ainsi qu'elle s'était nommée elle-même pendant son enfance. Et son premier soin fut d'aller

s^étendre sur le lit dans la chambre de sa sœur, pour reposer un peu.

Quand il s^éveilla le jour était déjà tombé, et les rayons obliques du soleil couchant dessinaient sur le mur, en taches rouges, la silhouette de la croisée. De la chambre voisine, lui parvenait un bruit de verres et de cuillères entre-choquées, le rire joyeux de Lyalya, et une autre voix masculine agréable et distinguée que Youriï ne connaissait point.

Il eut d'abord l'impression de se trouver encore dans le wagon, et d'entendre le bruit saccadé du train, le cliquetis des carreaux pendant la marche, et dans le compartiment voisin les voix des voyageurs inconnus ; mais il se remit aussitôt de cette erreur, et se dressa vivement sur son séant.

— Ah I oui ! grommela-t-il renfrogné, en ébouriffant ses cheveux noirs, épais et obstinés ; me voici arrivé.

Il se dit alors que cela ne valait pas la peine d'être venu. On lui avait offert de choisir lui-même un lieu de séjour; pourquoi était-il venu habiter précisément la maison paternelle? Youriï ne pouvait se l'expliquer. 11 aimait à se figurer qu'il n'avait fait que choisir le premier endroit présenté à son esprit. Cependant la vérité était tout autre; durant son existence, Youriï n'avait jamais vécu de son propre travail, mais des subsides que lui envoyait son père ; aussi avait-il eu peur de se trouver seul, sans appui, au milieu d'étrangers. Ce sentiment l'humiliait, il avait honte de se l'avouer à lui-même. Malgré tout, cet acte lui déplaisait, ses parents n'étaient pas en état de comprendre ni d'approuver

son histoire, cela était clair; et s'il fallait y ajouter encore la question matérielle qu'on soulèverait sans doute en lui objectant qu'il se laissait trop vivre au crochet de son père, il lui serait impossible de viл^re en bonne intelligence avec les siens.

De plus cette petite ville que Youriï avait quittée depuis deux ans, lui semblait morne au possible. D'ailleurs tous les habitants du petit chef-lieu de district n'étaient à ses yeux que des bourgeois incapables non seulement de comprendre, mais de s'intéresser à ces questions philosophiques et politiques qui constituaient pour lui le seul intérêt de la vie.

Youriï sauta à bas de son lit, s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit et se pencha au-dessus du jardin, étalé le long de la maison et que couvraient des fleurs rouges, bleues, jaunes, lilas et blanches, entremêlées comme dans un caléidoscope.

Derrière lui, un autre jardin plus sombre et plus touffu descendait comme tous les jardins du village, vers la rivière, dont la surface miroitait comme une glace pâle, là-bas, parmi les arbres plantés un peu partout. Le soir diaphane pénétra Youriï d'un peu de sa vague tristesse. Bien que s'imaginant aimer la nature, il avait trop vécu dans les grandes villes bâties de pierres, pour qu'elle pût adoucir, calmer et réjouir ses sentiments ; et au contraire elle ne faisait qu'éveiller en lui une tristesse inexplicable, rêveuse et maladive.

— Te voilà enfin levé, et ce n'est pas trop tôt, dit Lyalya entrant dans la chambre.

Youriï s'éloigna de la fenêtre. La sensation pénible qu'il avait de sa situation incertaine, et la mélanco-

lie calme que le jour mourant mettait en lui, firent que la gaieté de sa sœur, et sa voix insouciante, lui furent désagréables.

— Tu es dans tes moments de gaieté, lui dit Youriï, inopinément.

— Voilà qui est singulier ! s'écria-t-elle ouvrant de grands yeux étonnés, et au même instant elle éclata de rire plus gaiement encore comme si la question de son frère lui eût rappelé quelque chose de très amusant et de joyeux. Qu^est-ce qui te fait me demander compte de ma gaieté? Je ne m'ennuie jamais... Je n'ai pas le temps de m'ennuyer.

Elle ajouta, grave, et visiblement fière de ce qu'elle venait de dire :

— Cette époque est si attrayante, que ce serait réellement un péché de s'ennuyer!... Je m'occupe à présent des ouvriers, puis la bibliothèque me prend beaucoup de temps. Pendant ton absence nous avons organisé ici une bibliothèque populaire. Et, tu sais, cela marche très bien.

En un autre moment, cela eût éveillé l'attention de Youriï, mais maintenant quelque chose le mettait mal à son aise.

Et comme Lyalya avait pris un air sérieux et attendait avec une complaisance enfantine l'approbation de son frère, il s'efforça, pour murmurer:

— En vérité !

— Et avec tout cela, comment veux-tu que je m'ennuie? continua Lyalya contente..

— Moi, tout m'ennuie, dit involontairement Youriï.

Elle feignit de se révolter : c'est très aimable, il n'y a pas à dire ; à peine arrivé depuis quelques

heures à la maison... et encore les a-t-il passées en dormant, qu'il commence à s'ennuyer.

— Je n'y peux rien, ça vient de Dieu, objecta Youriï avec une légère nua,nce de suffisance. Il lui semblait plus intellectuel de s'ennuyer que de se divertir.

— De Dieu, de Dieu ! chantonna Lyalya prenant un air boudeur et levant la main sur son frère : Hou ! hou!

Youriï ne remarqua pas que sa bonne disposition lui était revenue. La voix sonore et la joie de vivre de sa sœur avaient eu vite fait de dissiper le sentiment pénible qu'il croyait sérieux et profond. Par instinct Lyalya n'avait pas cru un seul instant à l'angoisse de son frère, c'est pourquoi elle n'était point fâchée de sa déclaration.

Youriï lui dit avec un sourire, regardant son visage animé :

— Je ne suis jamais gai.

Lyalya rit, comme s'il venait de lui dire là quelque chose de très divertissant.

— Allons, bon chevalier à la triste figure... jamais... c'est bien... jamais. Viens plutôt, je vais te présenter à un jeune homme... d'un extérieur agréable... viens I Et ayant saisi la main de son frère elle le tirait après elle, riant.

— Attends, qu'est-ce donc que cet agréable jeune homme ?

— Mon fiancé, lui cria Lyalya en pleine figure d'une voix sonore et joviale ; puis, elle tournoya dans la chambre, faisant gonfler sa robe, extasiée et confuse à la fois.

Youriï savait par les lettres que lui avaient écrites

son père et sa sœur elle-même, qu'un jeune médecin établi depuis peu dans leur ville faisait la cour à Lyalya ; mais il ne savait pas que ce fût là une affaire entendue.

— Voilà ce que c'est, fit-il étonné. Il lui semblait bizarre que cette petite Lyalya si proprette et si fraîche, eût déjà un fiancé, que bientôt elle pût se marier, devenir femme, épouse... et il éprouva pour sa sœur une tendresse et une pitié infinies.

Youriï prit Lyalya par la taille et ils se dirigèrent ainsi vers la salle à manger où sous la lampe allumée, brillait un grand samovar soigneusement fourbi. Nicolaï Egorovitch y était assis près d'un jeune homme inconnu, robuste, au visage basané, aux yeux singulièrement pénétrants, et qui n'avait pas le type russe.

Il se leva d'un air calme, aisé, pour aller au-devant de Youriï.

— Eh bien, faisons connaissance...

— Anatoliï Pavlovitch RiasantzcAv, proclama Lyalya avec une solennité comique, et elle fit de la main un geste plaisant.

— Je vous prie de m'honorer de vos bonnes grâces, ajouta Riasantzew, badinant.

Ils se serrèrent les mains avec un désir de sincère amitié, et pendant un instant la pensée leur vint de s'embrasser ; ils ne le firent pas et se contentèrent de se regarder amicalement et attentivement dans les yeux.

— Le voilà donc, son frère ! pensa avec étonnement Riasantzew, qui s'attendait de voir dans le frère de la petite Lyalya si vive, si blonde, si florissante, un être aussi clair et plein de joie qu'elle-

même, alors que Youriï était haut de taille, mince et brun, quoique aussi beau que Lyalya, à laquelle il ressemblait même par les traits, fins et réguliers.

De son côté Youriï observant Riasantzew, 'pensait que c'était là Thomme qui dans cette petite fillette de Lyalya, aussi proprette et aussi fraîche qu'une matinée de printemps, avait discerné et aimé la femme. Et il devait naturellement Taimer de la manière dont Youriï aimait les femmes. Il lui fut, dès lors, gênant de regarder Riasantzew et Lyalya, comme s'ils eussent pu deviner ses pensées.

Les deux hommes sentaient qu'ils avaient déjà bien des choses à se dire. Youriï avait envie de demander :

— Aimez-vous assez Lyalya? l'aimez-vous sérieusement ?... Voyez-vous, ce serait pitoyable si vous la trompiez... Elle est si pure, si innocente...

Et Riasantzew^ de répondre :

— Oui, j'aime beaucoup votre sœur, il est impossible de ne point l'aimer. Regardez comme elle est fraîche, appétissante et jolie ; comme elle m'aime gentiment et comme sa gorge est gracieusement décolletée...

Au lieu de cela, Youriï ne dit rien, et Riasantzew demanda :

— Etes-vous interdit pour longtemps ?

— Pour cinq ans.

Nicolaï Egorovitch qui marchait à travers la chambre, s'arrêta un instant à ces paroles, et se redressant aussitôt, se remit à arpenter la pièce, d'un pas régulier et mesuré de vieux militaire. Il ignorait encore les détails de l'exil de son fils et

cette nouvelle inattendue, lui faisait monter le sang à la tête.

— Le diable sait ce que c'est I bougonna-t-il à part soi.

Lyalya comprit le mouvement de son père et s'en effraya. Elle avait peur de toutes sortes de disputes, de brouilles et de désagréments, et elle essaya de détourner la conversation.

— Comme je suis bête, se reproclia-t-elle, de n'avoir pensé prévenir Tolia.

Cependant Riasantzew ne connaissait pas le fond de l'affaire ; et ayant répondu à la question de Lyalya qui lui demandait s'il désirait du thé, il questionna de nouveau Youriï.

— Et que pensez- vous faire maintenant ? Nicolaï Egorovitch fronça les sourcils mais ne

dit rien... Youriï comprit subitement le silence de son père, et avant même qu'il eût le temps de peser les conséquences de sa réponse, il dit, sous le coup d'une irritation brusque où il s'obstina :

— Rien pour le moment.

— Comment rien ? demanda Nicolaï Egorovitch s'arrêtant sur place. 11 n'avait pas changé sa voix, mais dans ses paroles on percevait clairement un reproche caché.

Le ton de sa voix exprimait clairement : « Comment peux-tu dire « rien » comment ta conscience te permet-elle de dire cela, comme si j'étais obligé de te porter toujours sur mon dos!... Comment oses-tu oublier que je suis vieux et qu'il est déjà grandement temps que tu gagnes toi-même ta vie ! Je ne dis rien, mais comment ne le comprends-tu pas toi-même ! ».

Youriï sentait et pesait ce reproche qui lui fut d'autant plus douloureux, qu'il reconnaissait à son père le droit de penser ainsi ; ce qui ne l'empêcha pas d'en être extrêmement offensé.

— Oui, rien... et que veux-tu que je fasse ! répondit-il d'un air provocant.

Nicolaï Egorovitch voulut dire quelque chose d'acerbe, mais se contint, haussa seulement les épaules, et continua de marcher d'un coin à l'autre de la chambre, de ses pas lourds et saccadés, en trois temps. L'éducation de gentleman qu'il avait reçue ne lui permettait pas de se fâcher le jour même de l'arrivée de son fils.

Youriï le suivait de ses yeux brillants ; ses nerfs étaient tendus et il se sentait prêt à saisir le moindre prétexte de querelle. Bien qu'il se reconnût coupable d'avoir provoqué ce choc, il ne pouvait non plus dominer son irritation tenace. Lyalya pleurait presque, et, ne sachant que faire, elle portait son regard suppliant sur son père. Enfin, Riasantzew comprit tout, et ayant pitié d'elle, détourna promptement mais maladroitement la conversation.

La soirée s'écoulait ennuyeuse et tendue. Youriï ne voulait pas s'avouer coupable, pour ne point donner raison à son père qui le blâmait de s'être mêlé à la lutte politique. Il croyait son père incapable de comprendre la chose la plus simple, parce que vieux et peu développé ; il lui reprochait, avec fougue, cette vieillesse et ce manque d'intelligence.

Les propos de Riasantzew ne l'intéressaient pas et de son regard noir et luisant il combina de suivre avec malice la marche de son père dans la pièce.

Juste à rheure du dîner, arrivèrent Novikow, Ivanov et Semenov.

Semenov était un étudiant universitaire phtisique, débarqué depuis peu dans la ville où il vivait en donnant des leçons. Il était très laid, mince et faible, et sur son visage prématurément vieilli, se répandait insaisissable et pénible l'ombre de la mort prochaine. Ivanov était instituteur ; c'était un homme incohérent aux larges épaules et aux cheveux longs.

Se promenant ensemble sur le boulevard ils avaient appris l'arrivée de Youriï et venaient lui dire bonjour.

Dès qu'ils furent entrés dans la maison, tout s'anima. Les plaisanteries, les bons mots et les rires ne tarirent plus. Au dîner, ils burent beaucoup et Semenov plus que les autres.

Pendant les quelques jours qui avaient suivi le refus que Lyda Sanina avait opposé à sa déclaration, Novikow s'était un peu calmé. Il avait fini par se dire que ce refus était seulement fortuit, causé par sa faute, puisqu'il n'avait pas su préparer la jeune fille. Il lui était cependant pénible d'aller chez les Sanine.

Pour ces raisons il tâchait de ne pas la rencontrer chez elle, mais dans la rue ou chez des connaissances, comme par hasard. De son côté la jeune fille le plaignait, et se sentant en quelque sorte coupable envers lui, elle lui témoignait une prévenance exagérée.

Novikow maintenant se remettait à espérer.

— Messieurs, voici ce que je vous propose, dit-il, lorsqu'ils furent sur le point de se retirer, organi-

sons un pique-nique au couvent... qu'en ditesvous ?

Ce couvent, à la campagne, était le lieu habituel des promenades. Il était situé sur une montagne, dans un endroit joli et confortable, près de la rivière, non loin de la ville. De plus la route qui y accédait était bonne.

Lyalya aimant les parties de toutes sortes, les promenades, les bains, le canotage et les excursions dans la forêt, s'empara de cette idée qu'elle défendit avec acharnement.

— Il faut y aller absolument...

— Mais, quand cela?

— Demain, si л-ous voulez,

— Et qui inviterons-nous encore? demanda RiasantzcAV, à qui l'idée d'vme petite excursion .souriait également. Dans la forêt, il pourrait embrasser Lyalya, l'étreindre et sentir tout près du sien son corps aimé, dont la pureté et la fraîcheur aiguillonnaient son dé.sir.

— Oui..., voilà. Nous... nous sommes six. Invitons SchafroAv.

— Et qui est-ce demanda Youriï ?

— Il y a dans cette ville un jeune « stoudiosus » de ce nom.

— Eh bien... Ludmilla Nikolavna invitera aussi Karsavina et Olga Ivanowna.

— Qui ça ? demanda de nouveau Youriï.

Lyalya se mit à rire,

— Tu verras, dit-elle d'un air énigmatique en embrassant expressivement le bout de ses doigts.

— Tiens ! tiens I sourit Youriï, eh bien, nous allons voir, nous allons voir...

Novikow hésita, puis ajouta avec une indifférence peu naturelle :

— On peut aussi inviter les Sanine.

— 11 me faut absolument Lyda, s'écria Lyalya, non pas que la Sanine lui plût beaucoup, mais pour faire plaisir à Novikow, dont elle connaissait l'amour. Lyalya était heureuse de son propre amour, et voulait que tous autour d'elle fussent de même heureux et contents.

— Dans ce cas nous serons obligés d'inviter aussi les officiers, déclara Ivanov, mordant.

— Eh bien, invitons-les... plus il y aura de monde, plus on s'amusera.

Ils sortirent sur la terrasse. La lune brillait, claire, l'air était paisible et doux.

— Quelle belle nuit ! dit Lyalya se serrant imperceptiblement contre Riasantzew.

Elle ne voulait pas qu'il partît encore. Riasantzew pressa fortement la petite main potelée et tiède de sa fiancée.

— Oui, la nuit est merveilleuse, prononça-t-il en donnant à ses paroles simples un sens particulier compréhensible pour eux seuls.

— Qu'elle en soit glorifiée, déclara Ivanov à voix basse ; quant à moi, j'ai envie de dormir. Bonne nuit, seigneur !

Et il s'en alla par la rue, les bras ballants, comme les ailes d'un moulin.

Ensuite partirent Novikow et Semenov ; Riasantzeлv fit de longs adieux à Lyalya sous le prétexte de conférer avec elle au sujet du pique-nique.

— Allons, au dodo, dit en badinant Lyalya lorsqu'il fut parti; et soupirant elle arracha à regret;

au charme du clair de lune et de toute l'atmosphère nocturne si bonne, son corps jeune et florissant.

Youriï pensa que son père ne dormait pas encore, et que s'ils venaient à se rencontrer, il n'y aurait pas moyen d'éviter une explication pénible et inutile.

— Non, répondit- il à Lyalya, les yeux fixés sur la brume bleue flottant au-dessus de la rivière, non, je n'ai pas envie de dormir... Je m'en vais me promener un peu.

— Comme tu voudras, prononça Lyalya d'une voix lente et tendre ; et s'étirant de nouveau, elle ferma les yeux à demi comme une jeune chatte, sourit à la lune, et se décida enfin à se retirer.

Youriï demeura seul. Quelques secondes, il resta debout immobile, regardant les ombres noires des arbres et des maisons. Ensuite il prit la même direction qu'avait prise Semenov.

L'étudiant malade n'avait pas eu le temps de parcourir une grande distance. Il marchait doucement, courbé en deux, secoué par une sourde toux, et son ombre noire le suivait nette sur le sol clair. Lorsqu'il l'eut rejoint, Youriï remarqua quel changement s'était opéré en lui : pendant toute la durée du dîner, Semenov avait ri, plaisanté peut-être plus que les autres, mais à présent il marchait lentement, las, et dans sa toux rauque, on entendait quelque chose de menaçant, de désespéré et de lugubre, comme le mal même qui le consumait.

— Ah! c'est vous, fit-il d'un ton distrait, où Youriï crut discerner de la malveillance.

— Je n'ai pas envie de dormir. Je vais vous accompagner, expliqua Youriï.

— Accompagnez-moi, acquiesça Semenov avec

indifférence. Ils marchèrent longtemps en silence. Semenov ne faisait que tousser, tout courbé.

— Vous n'avez pas froid ? demanda Youriï, seulement parce que cette toux désespérée commençait à lui peser.

— J'ai toujours froid, répondit Semenov avec une sorte de dépit.

Youriï fut embarrassé comme s'il avait involontairement touché un endroit sensible. 11 demanda encore :

— Y a-t-il longtemps que vous avez quitté l'Université ?

Semenov ne répondit pas tout de suite.

— Longtemps, dit-il enfin.

Alors Youriï se mit à parler de l'état des esprits parmi les étudiants, et de tout ce que l'on estimait en ce moment pour plus essentiel dans ces milieux ; il avait commencé à parler simplement, mais peu à peu il s'anima et finit par discuter avec expression et ardeur.

Semenov écoutait et gardait le silence.

Youriï passa au dépérissement de l'esprit révolutionnaire, et visiblement il souffrait de ce dont il parlait.

— Avez-vous lu le dernier discours de Bebel? demanda-t-il enfin.

— Je l'ai lu, répondit Semenov.

— Et qu'en dites-vous?

Mais Semenov brandit subitement avec irritation sa canne crochue. Son ombre agita aussi un grand bras noir, et ce mouvement rappela à Youriï le sinistre battement d'aile d'un oiseau de proie.

— Que vous dire? bredouilla précipitamment

Semenov, moi, je vous dirai que je me meurs, voilà...

Et il agita de nouveau sa canne et de nouveau l'ombre noire imita son mouvement de rapace. Cette fois-ci, Semenov en fit la remarque mentale.

— Voyez, dit Semenov avec amertume, la mort est derrière moi, qui guette chacun de mes mouvements... que voulez-vous que me fasse Bebel!... un bavard qui bavarde ; un autre bavardera d'autre chose, et moi, de toute façon, aujourd'hui ou demain je mourrai...

Pendant que l'étudiant parlait, Youriï décontenancé gardait un silence triste, grave ; il se sentait blessé par ce qu'il entendait.

Le malade poursuivait :

— Vous, par exemple, vous pensez que tout cela est très important ; ce qui arrive dans l'Université et ce que dit Bebel... Et moi, je pense que lorsqu'il vous arrivera comme à moi, d'être près de la mort et d'avoir la certitude de mourir, il ne vous viendra même pas à l'esprit d'attacher aux paroles de Bebel, de Nietzsche, de Tolstoï, et de n'importe qui le moindre sens.

Semenov se tut.

La lune luisait toujours aussi claire, et l'ombre noire les poursuivait sans cesse.

— L'organisme se dégrade... prononça soudain Semenov d'une voix tout à fait changée, faible et pitoyable.

— Si vous saviez comme je redoute de mourir, surtout par une nuit si douce et si claire, continuat-il avec une angoisse plaintive, en tournant vers Youriï son visage laid, hâve, aux yeux trop bril-

lants; tout vit, et moi, je me menrs... Cette phrase vous semble, et doit vous sembler clichée... Et moi je me meurs... Mais non pas dans un roman, sur des pages écrites avec une vérité artificielle, mais je me meurs réellement, et elle ne me semble pas clichée, à moi. ..Un jour vous penserez de même.. .Je meurs... je meurs... et tout est là !...

Semenov toussa.

— Moi, voilà, je me dis parfois que je serai bientôt dans une obscurité complète, enfoui sous la terre froide, avec un nez effondré, des mains décomposées ; sur la terre tout sera comme à cette heure où je marche encore vivant... Et vous vous vivrez en regardant cette lune, vous respirerez, vous passerez devant ma tombe, et vous vous arrêterez au-dessus pour satisfaire un besoin, pendant que j^y pourrirai hideusement. Que voulez-vous que me fassent Bebel, Tolstoï et des millions d'autres ânes grimaçants, s'écria tout à coup Semenov méchamment.

Youriï se taisait bouleversé.

— Allons ! adieu dit lentement Semenov, me voici arrivé.

Youriï lui serrant la main considéra ал^ес une immense pitié sa poitrine creuse, ses épaules ployées, et sa canne à grosse courbure que Semenov avait suspendue à un bouton de son pardessus d'étudiant. Youriï eût voulu lui dire quelque chose de consolant et de réconfortant, mais sentant que cela lui était impossible, il soupira et répondit :

— Au revoir.

Semenov souleva sa casquette, ouvrit la grille. Le bruit de ses pas et de sa toux sourde décrût et s'éteignit dans le jardin.

Youriï retourna sur ses pas. Et tout ce qui, une demi-heure auparavant, lui avait paru clair, aisé, paisible et tranquille : le ciel étoile, les peupliers que baignait le clair de lune, les ombres mystérieuses, lui paraissait maintenant sinistre, terrifiant, mortel, et glacé comme un vaste sépulcre.

Arrivé à sa demeure, il se glissa doucement dans sa chambre et y ouvrit la fenêtre sur le jardin. Pour la première fois dans sa vie, il pensa que tout ce dont il s'occupait avec tant d'abnégation et de confiance n'était pas important. Et il songea qu'un jour il sera mourant comme Semenov et qu'alors il n'aurait pas de regret de ce que les hommes ne fussent devenus plus heureux grâce à lui, ni de ce que l'idéal vénéré pendant son existence ne se fût point réalisé, mais un regret, un seul, celui de mourir, cesser de voir, d'entendre et de sentir, avant d'avoir eu le temps d'éprouver toutes les jouissances que la vie aurait pu lui donner.

Mais il eut honte de cette pensée, et faisant un grand effort sur lui-même, il imagina une explication.

— La vie est dans la lutte.

— Oui, mais pour qui lutter, sinon pour soimême, pour la place qu'on occupe sous le soleil?... Ainsi remarqua tristement sa pensée intime. Youriï feignit de n'y faire aucune attention et voulut penser à autre chose ; mais son esprit y revenait sans cesse ; il se sentit ennuyé, angoissé, tant que son cœur se souleva jusqu'aux larmes mauvaises et douloureuses.

Dès qu^elle eut reçu le mot de Lyalya Svarogvitch, Lyda Sanina en fit part à son frère. Elle pensait qu'il refuserait cette invitation, et elle désirait même qu'il en fût ainsi. Elle pressentait déjà que sur la rivière, dans la douceur nocturne du clair de lune, elle se sentirait impérieusement attirée vers Zaroudine, que ce lui serait une jouissance à la fois attrayante et angoissante, et d'autre par elle avait honte devant son frère que cela fût précisément avec Zaroudine, qu'il méprisait de toute son âme.

Mais Sanine accepta de suite avec empressement. Le jour était tiède et serein, le ciel si pur et si miroitant de soleil, que les yeux en étaient éblouis.

— A propos, il y aura aussi des demoiselles dont tu feras la connaissance, dit machinalement Lydia,

— Tant mieux, fit Sanine. Le temps est d'ailleurs très favorable. Allons-y.

A l'heure fixée, Zaroudine et Tanarow arrivèrent dans la large lineika de leur escadron, attelée de deux grands chevaux régimentaires.

— Lydia Petrovna, nous vous attendons I s'écria Zaroudine tout frais, blanc et parfumé.

Lyda, vêtue d'une robe claire et légère, au col et à la ceinture de velours rose, descendit le perron en courant et tendit ses deux mains à Zaroudine, Le jeune homme les saisit et la retint un instant immobile, plongeant dans ses yeux un regard franc et rapide.

— Partons, partons, cria Lyda, animée et honteuse à la fois, du regard qu'elle comprenait.

Quelques instants plus tard, la lineika roulait à toute vitesse sur la route à peine tracée dans la steppe, écrasant les tiges sèches de l'herbe qui se redressaient ensuite, fouettant les pieds des chevaux. Le vent frais de la plaine agitait légèrement les cheveux et faisait courir de chaque côté de ^a route les vagues ondoyantes des ajoncs.

En sortant de la ville, ils rejoignirent une autre lineika qu'occupaient Lyalya et Youriï, Svarogitch, Riasantzew, Novikow, Ivanov et Semenov. Ils étaient un peu serrés, se sentaient les coudes, mais cela ne faisait que les mettre en gaieté. Seul Youriï éprouvait de la gêne devant Semenov à cause de leur conversation de la veille. Il lui semblait singulier et un peu désagréable que Semenov plaisantât et rît avec la même insouciance que les autres. Après tout ce qu'il avait entendu de lui, Youriï ne pouvait comprendre le rire du malade.

— Etait-ce donc de la pose ? pensait Youriï, regardant Semenov à la dérobée, ou bien n'est-il point si malade qu'il ve ut le faire croire ?

Mais cette pensée le rendit confus, et il fît tout pour la chasser.

Des deux lineikas, les bons mots, les plaisanteries et les compliments s'échangeaient à jet con-

tinu. Joueur, No vikow, sauta à bas de sa voiture et courut dans Therbe près de Lyda. Une entente tacite de se témoigner une amitié exagérée, s'était établie entre eux.

La montagne, en haut de laquelle brillaient les coupoles et les murs blancs du couvent, apparut enfin et se précisa de plus en plus à leurs yeux. Elle était toute couverte de bocages et les cimes des chênes semblaient la friser. Les mêmes chênes s'élevaient sur les îles en bas de la montagne, et entre eux la rivière, large, roulait ses flots calmes.

Les chevaux quittèrent la route pour galoper sur rherbe tendre et fraîche des prés que les roues du Véhicule couchaient. Le sol mou et humide, dégageait une odeur d'eau qui se mêlait à la senteur des chênes proches.

A l'endroit convenu, — une clairière, — les premiers arrivés attendaient allongés sur le gazon ; un étudiant et deux jeunes filles vêtues du costume petit-russien, préparaient le thé et les hors-d'œuvre.

Les chevaux s'arrêtèrent, reniflant, et se fouettant les flancs de leurs queues. Les derniers venus animés par la course, le grand air, l'odeur de l'eau et du bois, descendirent à la fois des deux lineikas et s'éparpillèrent dans la clairière.

Lyalya embrassa les deux jeunes filles qui préparaient le thé ; Lyda les salua, mais avec réserve ; puis elle leur présenta son frère et Youriï Svarogitch, que les deux demoiselles considérèrent avec une curiosité naïve et discrète.

— Eh... mais vous ne vous connaissez pas non plus, s'aperçut tout à coup Lyda. Youriï Niko-

laïevitch Svarogitch, je vous présente mon frère, Wladimir Petrovitch.

Sanine sourit, bienveillant, et serra la main de Youriï qui ne lui accorda aucune attention. Sanine s'intéressait à tout individu, et il aimait faire de nouvelles connaissances ; Youriï était persuadé qu'il n'existait ici-bas que peu de gens intéressants et les rencontres nouvelles le laissaient toujours indifférent.

Ivanov connaissait un peu Sanine, et ce qu'il avait entendu sur son compte, lui plaisait. 11 le regarda donc curieusement et s'approcha le premier pour lui parler : quant à Semenov il lui tendit la main avec indifférence.

— Et maintenant, on peut s'amuser I s'écria Lyalya,les obligations ennuyeuses sont remplies.

D'abord ils se sentirent quelque peu embarrassés, plusieurs d'entre eux se voyant pour la première fois; mais lorsqu'au goûter les hommes eurent bu quelques verres de liqueur, et les femmes un peu de vin, la gêne fit place à la gaieté. On but beaucoup, on rit, on plaisanta, parfois avec succès, on courut à qui mieux mieux, on grimpa sur la colline.

Le bois était si vert et si joli, imprégné d'un calme si doux et si lumineux que rien de sombre, de soucieux ou de méchant ne restait dans les âmes.

— Voilà, dit Riasantzew accourant essoufflé : si les hommes couraient et sautaient toujours de la sorte, les neuf dixièmes des maladies disparaîtraient.

— Et des vices aussi, ajouta Lyalya.

— Oh ! des vices, l'homme en aura toujours assez, fît remarquer Ivanov, et bien que personne n'eût

trouvé son observation spirituelle ni juste, tous rirent franchement.

Pendant qu'on buvait le thé, le soleil déclina, la rivière se dora et de longs rayons rougeâtres et obliques s'allongèrent entre les arbres du bois.

— Messieurs, au canot ! cria Lyalya retroussant sa robe et se mettant à courir la première vers le rivage, allons, qui arrivera le premier ?

On la suivit, les uns en courant, les autres plus sages et plus lents, et tout le monde s'installa parmi les éclats de rire, dans un grand canot bariolé.

— Démarrez 1 cria Lyalya d'une voix jeune où résonnait son insouciance joviale.

Le canot glissa sur l'eau traçant derrière lui de larges raies qui se dispersèrent vers les bords du fleuve.

— Youriï Nikolaïevitch, pourquoi vous taisezvous? demanda Lyda à Svarogitch.

— Je n'ai rien à dire, sourit Youriï.

— Est-il possible? minauda Lyda renversant sa tète en arrière et percevant que tous les hommes l'admiraient.

— Youriï Nikolaïevitch n'aime pas bavarder à la légère, dit Semenov, il a...

— Ah ! il a besoin d'un thème sérieux, l'interrompit Lyda.

— Regardez, voilà un thème sérieux 1 s'exclama Zaroudine, en désignant le rivage.

On voyait là dans un endroit abrupt, entre les racines d'un vieux chêne tordu, un trou noir, étroit et morne, voilé de hautes herbes.

— Qu'est-ce ? demanda Schafrow qui n'était pas du pays.

— Une caverne, répondit Ivanov.

— Quelle sorte de caverne ?

— Le diable le sait... On dit qu'il y avait ici, autrefois, une fabrique de fausse monnaie. Et selon Tusage les faux monnayeurs furent tous pris... c'est d'ailleurs un abominable « usage », ajouta Ivanov.

— Et s'il n'existait pas tu t'empresserais d'ouvrir tout de suite une fabrique de fausses pièces de vingt copecks, n'est-ce pas? ironisa Novikow.

— De copecks ?... non pas... de roubles, ami, de roubles.

— Hum, fît Zaroudine, haussant légèrement les épaules. Il n'aimait pas Ivanov dont il ne comprenait point les plaisanteries.

— Oui... Eh bien, on les attrapa tous, et la caverne fut abandonnée. Puis, elle s'écroula, et maintenant personne n'y va plus. Enfant, j'y grimpais parfois... C'est assez intéressant par là.

— Je crois bien! s'écria Lyda, Victor Sergueïevitch, vous qui êtes brave, allez-y un peu.

Sa voix était étrange, comme si elle voulait maintenant en pleine lumière, et devant la compagnie, se moquer de Zaroudine, se venger de ce dangereux enchantement qu'il exerçait sur elle en tête à tête.

— Et pourquoi faire ? demanda Zaroudine perplexe.

— J'irai, moi, s'offrit Youriï, mais il rougit à la pensée qu'on allait le croire poseur.

— Ça, c'est une belle action ! approuva Ivanov.

— Peut-être veux-tu y aller aussi? lui demanda Noviko\\' .

— Non pas, je préfère rester assis I Et tout le monde de rire.

Le canot abordait le rivage, et du trou noir un air glacé soufflait maintenant au-dessus de leurs têtes.

— Je t'en prie, Youriï, ne fais pas de sottises ! insistait Lyalya près de son frère. Des sottises, vraiment...

— Mais oui, des bêtises, lui accorda Youriï badinant. Semenov, voulez-vous me passer la bougie?

— Et où la prendrais-je?

— Mais derrière vous, dans le panier aux provisions. Semenov tira flegmatiquement du panier, une bougie.

— Vousj allez sérieusement ? demanda à Youriï une grande et belle jeune fille, un peu forte de poitrine, que Lyalya appelait Zina et qui se nommait Karsavina.

— Pourquoi n'irais-je pas ? répondit Youriï, feignant en ce moment l'indifférence ; mais il se souvint que pendant les dangereuses expéditions politiques, il tâchait également de se montrer indifférent et ce souvenir lui fut déplaisant.

L'entrée de la grotte était noire et humide. Brrr... fit Sanineeny regardant de près. Il trouvait ridicule que Youriï descendît dans un lieu désagréable et dangereux, seulement parce qu'on le regardait faire. Youriï alluma la bougie évitant de lever les yeux sur personne. Une pensée secrète hantait son esprit : ne se rendait-il pas ridicule? Il tremblait de le paraître, mais en même temps il se disait que, loin d'être ridicule, il était au contraire admirable, beau et éveillait chez les femmes

cette mystérieuse curiosité, si agréable et si troublante à éprouver.

Il attendit que la bougie commençât de flamber, sourit pour se garantir des rires et plongea brusquement dans les ténèbres. La bougie elle-même semblait s'être éteinte. Un instant on craignit réellement pour lui, et tous attendirent, curieux.

— Prenez garde, Youriï Nikolaïevitch, s'écria Riasantzew. Il se cache parfois des loups...

— J'ai mon revolver, répondit Youriï, et sa voix souterraine avait un éclat sourd, singulier.

Il avançait lentement, avec précautions. Les murs étaient bas, inégaux et humides comme ceux d'une cave. Le sol tantôt montait, tantôt descendait et une ou deux fois Youriï faillit tomber dans des trous.

lise dit qu'il valait mieux retourner ou bien s'asseoir et attendre quelques instants, pour pouvoir dire après qu'il était allé assez loin.

Tout à coup, un bruit de pas glissant sur l'argile, et une respiration haletante se firent entendre derrière lui. Quelqu'un le suivait. Youriï leva la bougie au-dessus de sa tête.

— Zinaïda Pavlovna ! s'écria-t-il étonné.

— Elle-même, répondit gaiement Karsavina retroussant sa robe pour franchir un trou.

Youriï était agréablement touché que ce fût juste • ment elle, cette belle jeune fille gaie à la chair potelée. Il la regarda, un sourire brillant dans ses yeux.

— Avançons-nous ? proposa la jeune fille, un peu confuse.

Youriï, docile et léger avança, ne pensant déjà plus au danger, et éclairant soigneusement le chemin de Karsavina.

Les parois de la caverne étaient d^argile humide, couleur de cannelle, par endroits se rapprochaient menaçants, en d'autres se reculaient, laissant le passage libre. Çà et là des monceaux de pierre et des blocs de terre s'étaient détachés et à leur place se creusaient des vides noirs, béants. Au-dessus des jeunes gens une masse de terre était suspendue, et c'était quelque chose d'horrible, de la voir ainsi penchée, immobile, soutenue seulement par quelque équilibre secret et puissant.

Puis, tous les corridors de la grande grotte ténébreuse dont l'air était lourd et épais, se rencontraient dans un même endroit. Youriï en fit le tour pour chercher une issue ; des ombres et des taches de lumière se balançaient à sa suite, disparaissaient après dans une obscurité complète. Il y avait bien quelques sorties, mais toutes étaient obstruées.

Dans un coin pourrissaient les débris d'un plancher de bois, évoquant les débris de quelques vieux cercueils exhumés de la terre et condamnés à moisir là.

— Rien d'intéressant, dit Youriï en baissant involontairement la voix. Le poids de cette masse de terre l'oppressait.

— Tout de même ! chuchota Karsavina en regardant autour d'elle avec des yeux fiévreux.

Elle avait peur, et se tenait inconsciemment plus près de Youriï, comme cherchant en lui une protection.

Youriï le remarqua et cela le toucha ; une tendresse naissait en lui, pour la beauté et la faiblesse de sa compagne.

— On dirait que nous sommes des enterrés vivants, continua Karsavina. Nous pouvons crier, nul n'entendra.

— Sûrement, railla Youriï.

Et subitement, il eut un vertige. Il regarda de côté cette gorge pleine, à peine couverte par la fine chemisette petit-russienne, les épaules rondes et tombantes de la jeune fille, et la pensée qu'au fond, elle était à sa merci et que personne ne pourrait les entendre, lui traversa si brutalement Tesprit que pendant un instant il en fut tout troublé... Cependant il parvint à se maîtriser aussitôt; il était sincèrement persuadé que le viol d'une femme est une chose hideuse, et que pour lui Youriï Svarogitch cela était tout à fait inadmissible. Mais au lieu de faire ce qu'il désirait en ce moment plus que la vie, ce pourquoi son corps s'enflammait tout entier d'une passion violente, il dit :

— Essayons 1

Le tremblement étrange de sa voix l'effraya ; il lui sembla que Karsavina devinait ses pensées.

— Comment faire?

— Je ferai feu, expliqua Youriï en sortant son revolver.

— Ne craignez-vous pas l'éboulement?

— Je n'en sais rien, répondit Youriï, quoiqu'il fût convaincu que rien n'arriverait. Et vous, avezvous peur ?

— Non... Allez-y... tirez... dit Karsavina en reculant un peu.

Youriï tendit le bras et tira. Un petit trait de feu zébra les ténèbres, un nuage de fumée les enveloppa, et l'écho sourd, grave et courroucé, s'envola

vers la montagne. Mais la voûte de terre restait suspendue, immobile.

— C'est tout, dit Youriï.

— Allons-nous-en.

Ils retournèrent sur leurs pas ; mais lorsque Karsavina eut tourné le dos à Youriï, et qu'il vit ses hanches rondes et fortes, le même désir s'alluma dans ses veines et il lui fut pénible de résister.

— Ecoutez Zinaida Pavlovna, dit-il, s'effrayant de sa propre voix et de la question qu'il était en train de poser, mais feignant néanmoins d'être insouciant, voici une question psychique intéressante : Gomment n'avez-vous pas craint de venir avec moi?... Vous disiez vous-même tout à l'heure que personne ne pourrait entendre nos cris... et pourtant, vous ne me connaissez pas du tout...

Karsavina rougit vivement, dans les ténèbres, mais ne répondit pas.

Youriï respirait avec difficulté. Il avait la sensation de glisser doucement vers des profondeurs ; et une honte l'opprimait.

— Je me suis dit que vous êtes un honnête homme... balbutia faiblement la jeune fille.

— Et si vous aviez tort de penser ainsi ? répondit Youriï, éprouvant la même sensation aiguë. Et soudain, il lui sembla que cette conversation était très belle et très originale.

Alors... je me serais noyée.., prononça Karsavina encore plus bas et devenant encore plus rouge.

Et à ces mots, un sentiment de douce pitié pénétra Youriï ; son excitation tomba, il fut, sans transition joyeux et soulagé.

— Quelle excellente femme! pensa-t-il sincère-

ment, et il fut si sensible à la pureté de ses sentiments que les larmes lui montèrent aux yeux.

Karsavina lui souriait heureuse et orgueilleuse de sa réponse et de rajoprobation muette de Youriï.

Et pendant qu^ils s'acheminaient vers la sortie, lajeune fille se demandait avec une agitation étrange, pourquoi les paroles de Youriï lui avaient semblé si peu offensantes, mais au contraire agréables et émouvantes.

Ceux qui étaient restés en haut ayant attendu un peu près de la caverne et plaisanté au sujet de Karsavina et de Youriï, se dispersèrent le long du rivage. Les hommes allumèrent des cigarettes et jetant les allumettes dans Геаи observaient avec attention les cercles larges et réguliers qu'elles faisaient sur la surface du fleuve.

Lyda, chantonnant doucement, marchait sur l'herbe, ou, les mains à sa ceinture, esquissait de ses petits pieds chaussés de bottines jaunes, des pas de danse.

Lyalya cueillait des fleurs pour les jeter ensuite sur Riasantzew qu'elle embrassait des yeux.

— Peut-être boirons-nous en attendant? demanda Ivanov à Sanine.

— Voilà une idée, acquiesça Sanine.

Ils entrèrent dans le canot, et, débouchant les bouteilles de bière, se mirent à déguster.

— Des ivrognes fieffés ! dit Lyalya en leur lançant une touffe d'herbe.

— Excellent ! prononça Ivanov avec délice. Sanine éclata de rire.

— J'ai toujours été étonné de ce que les hommes se mettent en garde contre le vin, dit-il en plaisan-

tant, rhomme saoul est à mon avis le seul qui sache vivre comme il faut.

— Oui, comme une brute, déclara Novikow du rivage.

— Soit, répliqua Sanine, mais un homme saoul est le seul capable défaire ce qu'il désire... il chante s'il veut chanter, il danse s'il a envie de danser... et il n'a honte ni de sa joie ni de sa gaieté.

— Et parfois aussi, il en vient aux mains, fit remarquer Riasantzev^.

— Gela arrive, en effet ; c'est quand les hommes ne savent pas boire... ils sont trop excités.

— Et toi, aimes-tu à te battre quand tu es saoul ? demanda Novikow.

— Non, répondit Sanine ; je me battrais plutôt quand je ne suis pas ivre... mais saoul je suis le meilleur homme du monde, parce que j'oublie alors beaucoup d'abominations.

— Les hommes ne sont pas tous pareils, fit remarquer de nouveau Riasantzew.

— C'est dommage pour eux... seulement moi je ne m'occupe pas des autres, je vous assure.

— On ne peut pas parler ainsi! fit Novikow.

— Et pourquoi pas? si c'est la vérité?

— Une belle vérité, déclara Lyalya, secouant la tête.

— La plus belle que je connaisse, répondit Ivanov à la place de Sanine.

Lyda qui tout haut, avait entonné une chanson, s'arrêta dépitée.

— Ils ne se pressent pas, dit-elle.

— Et pourquoi le feraient-ils, objecta Ivanov. Il ne faut jamais se presser.

— Et Zina... l'héroïne sans peur... et sans reproche naturellement! fit remarquer Lyda avec sarcasme.

Tanarow gonfla de rire à ses propres pensées, ce qui le rendit confus.

Lyda appuya ses mains sur ses hanches et balançant son corps avec grâce elle regarda TanaroAV.

— Quoi donc?... peut-être s'amusent-ils bien làbas, ajouta-t-elle énigmatiquement, en haussant les épaules.

— Tss ! interrompit Riasantzew.

— Un bruit sourd s'échappait du trou noir.

— Un coup de feu, s'écria SchafroAv.

— Qu'est-ce que cela signifie ? demanda Lyalya pleurnichant déjà, accrochée au bras de Riasantzew.

— Rassurez-vous, en admettant qu'ils aient rencontré un loup, il n'y a pas de danger. Les loups sont paisibles à cette époque de l'année... et encore se garderaient-ils bien d'attaquer deux hommes à la fois... expliqua Riasantzew, mais au fond, il était mécontent de l'idée saugrenue qu'avait eue Youriï.

— Eh par Dieu ! gromme la Schafrow également dépité.

— Mais ils viennent, ils viennent, ne vous tourmentez pas, dit Lyda remuant ses lèvres dédaigneusement.

On entendait en effet un bruit de pas et bientôt surgirent de l'obscurité Karsavina et Youriï.

Youriï éteignit la bougie, sourit à tout le monde d'un sourire aimable et indécis ; il ne savait pas encore comment on jugeait sa conduite. Il était

couvert d'argile et Karsavina aussi en avait plein l'épaule, ayant heurté un pan de mur.

— Eh bien, quoi ? demanda Semenov sans intérêt.

— C^est assez original et joli, répondit Yourii d'un ton irrésolu comme s'il eût voulu se disculper ; seulement les galeries étant obstruées ne conduisent pas loin. Nous avons vu aussi un plancher pourri...

— Et avez- vous entendu le coup de feu ? demanda Karsavina, les yeux brillants d'animation.

— Messieurs, nous avons déjà bu toute la bière et nos âmes s'en réjouissent suffisamment, s'écria Ivanov de la barque. Partons !

Quand le canot fut poussé au large, la lune était déjà levée. Le soir était merveilleusement transparent et doux ; en haut et en bas, au ciel et dans la rivière, scintillaient les feux follets des étoiles, et l'esquif semblait flotter entre deux abîmes aériens sans fond. Dans l'eau et sur la rive, le bois était noir, mystérieux. Un rossignol chantait, tous se turent, ayant l'impression .que ce n'était pas là un oiseau qui chantait, mais un être heureux, intelligent et rêveur.

— Comme il fait beau ! s'exclama Lyalya en levant les yeux et posant sa tête sur l'épaule ronde et tiède de Karsavina.

Et l'on se tut longtemps encore pour écouter. Les trilles sonores du rossignol emplissaient le bois, ondulaient sur la rivière et vibrant par-dessus les prairies dans les fleurs : et les herbes se pâmaient sous les caresses de la brume lunaire, se perdaient dans le lointain, au ciel étoile et froid,

— Qu'est-ce qui le fait chanter ? demanda Lyalya de nouveau, laissant tomber sa main sur les genoux fermes et solides de Riasantzew, dont le contact lui fît peur et la réjouit à la fois.

— Mais l'amour sans doute, répondit Riasantzew, mi-badinant, mi-sérieux et couvrant doucement de sa main la petite paume tendre et tiède qui reposait avec confiance sur ses genoux.

— Par une nuit pareille on n'a envie de penser ni au bien ni au mal, dit Lyda répondant à ses propres pensées.

Elle se demandait si c'était bien ou si c'était mal de jouer ce jeu exquis mais dangereux. Et, en regardant le visage de Zaroudine, plus mâle et plus beau sous le clair de lune qui allumait dans ses yeux une lueur sombre, elle éprouva la même sensation faite de faiblesse pénible et de douce lassitude.

— Mais à tout autre chose ! lui répondit Ivanov.

Sanine souriait, les yeux fixés sur la sein cambré et sur la gorge blanche de Karsavina, assise en face de lui.

L'ombre légère de la montagne atteignit le canot; mais lorsque, traçant sur l'eau des raies bleues et argentées, le canot se fut glissé dans la clarté, tout sembla devenir plus large, plus libre et plus lumineux encore qu'auparavant.

Karsavina ôta son large chapeau de paille et bombant davantage sa haute poitrine, elle chanta. Bien que peu ample sa voix était élevée et douce. Elle chanta une chanson russe belle et triste comme toutes les chansons russes.

— Bien senti ! marmotta Ivanov.

— Très bien, dit aussi Sanine.

— Quand Karsavina eut fini de chanter, tout le monde applaudit, et le claquement des mains se répercuta avec rudesse, dans le bois obscur et sur la surface de la rivière.

— Chante encore Zinotchka 1 insista Lyalya, ou si tu veux, récite-nous de tes vers...

— Gomment, vous êtes aussi poète ? demanda Ivanov. Combien Dieu peut-il donner de dons à un seul être !

— Est-ce mal ? plaisanta Karsavina devenue confuse.

— Non, c'est très bien au contraire, répliqua

— Quand une jeune fille est comme vous, belle et séduisante, que lui faut-il de plus? soutint Ivanov.

— Récite donCj Zinotchka ! supplia Lyalya toute imprégnée d'amour.

Karsavina sourit, timide, se détourna légèrement vers l'eau, puis, sans se faire prier davantage, récita de la même voix sonore et vibrante :

Cher, cher, je ne te dirai pas.

Je ne te dirai pas combien je t'aime.

Je ferme mes yeux amoureux

Afin qu'ils gardent mon secret.

Ce secret, nul ne le saura...

Seulement les jours mélancoliques,

Seulement les nuits de douceur bleue,

Seulement les prunelles dorées des étoiles

Et les treillis fins et clairs

Des branches aimantes des contes nocturnes

Savent tout... mais elles ne devront dire rien

Du mystère, de mon amour.

De nouveau tous se montrèrent ravis et applaudirent avec acharnement, non pas que les vers fussent très beaux, mais parce qu'il j avait dans les âmes un désir caressant d'amour, de bonheur et d'extase.

— 0 nuit, ô jour, et vous, grands yeux de Zinaïda Pavlovna, soyez généreux, et dites : n'est-ce pas moi le bienheureux ? se lamenta subitement Ivanov, si fort, de façon si inattendue et d'une voix de basse telle, que tous tressaillirent.

— Et moi, je puis te le dire, ce n'est pas toi, déclara Semenov.

— Pauvre de moi ! sanglota Ivanov, parmi les rires.

— Sont-ils mauvais mes vers ? demandait Karsavina à Youriï,

Youriï pensait que ces vers n'étaient pas très originaux, et qu'ils ressemblaient à des centaines d'autres vers, mais Karsavina était si jolie et le regardait si gentiment de ses yeux foncés et craintifs, qu'il répondit, sérieux :

— Ils m'ont semblé beaux et vibrants à souhait. Karsavina lui sourit étonnée elle-même que cette

louange lui fît tant de plaisir.

— Tu ne connais pas encore ma Zinotchka, dit Lyalya : elle est toute sonorité et beauté.

— Voyez-vous ! s'émerveilla Ivanov.

— Vraiment, insista Lyalya comme pour se justifier : sa voix est belle et sonore, elle-même est une beauté, ses vers beaux et sonores et il n'y a pas jusqu'à son nom qui ne soit beau et sonore.

— Ouf là ! mon Dieu ! Chic, splendeur et aromates, dirons-nous aussi! s'extasia Ivanov.

Du reste je vous donne parfaitement raison. Karsavina riait rougissante, et heureuse de ces éloges.

— Il est temps de rentrer ! dit sèchement Lyda.

Ces louanges adressées à la jeune fille lui déplaisaient. Elle se croyait plus belle, plus intéressante, et plus intelligente que Karsavina.

— Et toi, ne nous chanteras-tu rien? lui demanda Sanine.

— Non, répondit Lyda avec dépit, je n'y suis pas disposée.

— En effet, il est temps de rentrer, accorda aussi Riasantzew, se rappelant que le lendemain il faudrait se lever de bonne heure, être à Thôpital assister aux autopsies.

Mais tous les autres regrettaient de partir. Et le long du chemin, ils gardèrent un silence languissant et satisfait.

L'herbe des steppes, maintenant invisible, fouettait de nouveau les pieds des chevaux ; la poussière levée par les roues faisait des nuages derrière les voitures.

Les champs, bleus de clarté lunaire, semblaient à présent unis, déserts, infinis...

Trois jours plus tard, dans la soirée, Lyda rentrait à la maison, malheureuse et brisée. L^angoisse étreignait son cœur ; elle aurait désiré s'en aller au loin dans quelque endroit inconnu, mais elle ne savait pas où diriger ses pas.

Arrivée dans sa chambre, elle s'arrêta et joignit les mains ; elle se sentait pâlir, et ses yeux restaient obstinément fixés sur le plancher. Elle venait de comprendre soudainement combien elle était allée loin, en se donnant à Zaroudine. Pour la première fois, elle avait conscience de Tascendant humiliant, que cet officier borné, futile et qui lui était infiniment inférieur, avait pris sur elle, depuis Tirréparable faiblesse. Désormais elle ne pourrait plus refuser, quand il lui demanderait de venir ; elle ne pourrait plus se jouer de lui, en s'abandonnant capricieusement à ses baisers, pour Técarter ensuite avec un sourire ; mais il lui faudrait se soumettre comme une esclave à ses caresses les plus grossières...

Elle ne pouvait pas encore comprendre comment tout cela était arrivé. Comme toujours elle avait éprouvé une sensation à la fois enivrante et angoissante ; d'un coup, le feu lui était monté à la tête, et elle s'était sentie entourée soudain d'une

84 s A N I NE

brume blanchâtre qui annihilait tout sentiment, sauf le désir exaspéré de se jeter dans l'abîme.

La terre semblait se dérober sous ses pieds, son corps était languissant et docile, et elle ne voyait plus que les yeux sombres, brillants, impudents qui l'attiraient ; ses pieds nus frissonnèrent douloureusement et passionnément au contact brutal de l'homme ; et cependant elle désirait encore et encore son attouchement grossier fait de jouissances et de douleurs.

A ce souvenir, Lyda, frémit tout entière, haussa les épaules et se cacha le visage dans ses mains. Puis elle traversa la chambre d'un pas chancelant, ouvrit la fenêtre, et regarda un long moment la lune, suspendue au-dessus du jardin ; un rossignol chantait au loin dans quelque feuillage.

Une sourde anxiété la tourmentait. C'était un sentiment étrange et pénible mêlé de désir et d'orgueil blessé, qui naissait de cette pensée qu'elle avait gâté sa vie pour un homme sot et fat ; que sa chute avait été bête, vilaine, fortuite.

L'avenir lui parut gros de menaces ; mais elle essaya de dissiper ses pressentiments funestes, par une bravade obstinée.

— Eh bien, ça y est... et puis, après?... pensat-elle en fronçant les sourcils, et se grisant de ces paroles grossières, avec une douloureuse jouissance ; vétilles que tout cela I J'ai voulu, et je me suis donnée... et j'en ai été si heureuse, si heureuse...

Frissonnante, elle s'étira, tendant en avant ses mains jointes, « C'eût été bête de ne pas se donner...il ne faut plus y penser... c'est fait, c'est fini ! » Elle quitta la fenêtre avec effort et commença à se

déshabiller, dénouant les lacets de ses jupons qu'elle laissait tomber sur place.

— Mais enfin, on ne vit qu'une fois, se dit-elle encore en frissonnant au contact de Tair frais, qui caressait tendrement ses épaules et ses bras nus. Et qu'est-ce que j'aurais gagné à attendre un mariage légal? A quoi m'aurait-il servi ?... n'est-ce pas la même chose ?...

Suis-je assez bête pour y attacher de l'importance? Et il lui sembla qu'elle avait pris dans ce jeu tout ce qu'il avait de meilleur, et que, libre comme un oiseau, maintenant, elle avait droit d'attendre de l'avenir encore bien des joies, de l'intérêt et du bonheur.

— Si je le veux j'aimerai ou je n'aimerai pas, chantonna Ljda doucement, et elle pensa avec satisfaction que sa voix était plus belle que celle de Karsavina.

— Oui, ce ne sont que des bêtises, je me donnerais au diable, si l'envie m'en prenait ! réponditelle à ses pensées, dans un élan grossier. Et rejetant ses bras nus derrière sa tête, elle se redressa si vivement que sa poitrine en craqua.

— Tu ne dors pas encore, Lyda? demanda la voix de Sanine, derrière la fenêtre.

Lyda tressaillit, effrayée, mais se remit aussitôt, et s'étant couvert les épaules d'un grand mouchoir alla vers la fenêtre, souriante.

— Comme tu m'as fait peur... dit-elle.

Sanine s'approcha, et s'accouda au rebord de la fenêtre. Ses yeux brillaient, et il souriait :

— Oh, c'est dommage ! dit-il tout bas, gaiement. Lyda hocha la tête, interrogativement.

— Sans foulard, tu étais beaucoup mieux, expliqua Sanine d'une voix faible mais expressive.

Elle le regarda avec stupeur, et d'instinct se pelotonna dans son fichu.

Sanine se mit à rire. Confuse, elle s'accouda à son tour; maintenant elle sentait sur sa joue l'haleine chaude de son frère.

— Tu es belle ! dit-il.

Lyda le regarda vivement et s'effraya de ce qu'elle crut lire sur son visage. Elle se détourna brusquement de lui, mais sentit de tout son corps, les yeux de son frère fixés sur elle. Et cela lui sembla si laid et si affreux qu'un froid glacial se répandit en elle et que son cœur frémit. Tous les hommes la regardaient exactement de la même façon, et cela ne lui déplaisait pas ; mais venant de son frère, ce regard lui devenait impossible et inouï. Elle fit un effort sur elle-même, pour dire avec un sourire :

— Je le sais.

Sanine la contemplait en silence. Quand elle s'était accoudée à la fenêtre, sa chemise et son châle avaient glissé, et il put voir de côté, éclairée parla lune, un peu de sa poitrine blanche, et tendre infini-

— Les hommes dressent constamment entre eux et le bonheur, une grande muraille chinoise, dit Sanine d'une voix lente, tremblante et bizarre qui effraya Lyda jusqu'à la terreur.

— Comment? fit-elle sourdement et sans détourner les yeux du jardin sombre ; elle craignait de rencontrer le regard de son frère, car il lui semblait qu'il en aurait pu résulter quelque chose qu'elle n'osait même pas définir.

SAM iN E 87

Cependant, elle n'avait plus de doute : elle savait ce que c'était, mais elle en avait peur, car cela lui paraissait vilain et attrayant.

Sa tête brûlait et elle ne voyait plus rien. Elle sentait avec curiosité et aversion, Thaleine ardente qui effleurait ses cheveux à la tempe, tandis que, des frissons traversaient sa chair.

— Mais, ainsi... répondit Sanine, et sa voix tomba.

Lyda eut la sensation d'un éclair passant à travers son corps; elle se redressa rapidement, puis, sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle se pencha sur la table, et, subitement éteignit la lampe.

— Il est temps de dormir ! dit-elle en fermant la croisée.

Lorsque la lampe fut éteinte, la cour parut plus éclairée encore, et la figure de Sanine se détacha plus nettement sous la lumière blanche de la lune. Il restait debout, dans l'herbe abondante et pleine de rosée, et il riait.

Lyda quitta la fenêtre, et alla s'asseoir machinalement sur le lit. Tout s'agitait en elle, ses pensées s'embrouillaient. Elle entendit les pas de Sanine qui s'éloignait, un bruit d'herbe foulée aux pieds, et elle appuya sa main sur son cœur qui battait avec violence.

— Qu'ai-je donc? pensa-t-elle dégoûtée, serais-je devenue folle ? quelle saleté ! Une simple phrase prononcée par hasard me fait déjà penser à... Serait-ce donc de l'érothomanie ? Est-il possible que je sois si dégoûtante ; si dépravée? Où faut-il être tombée pour se dire que...

Et cachant sa tête dans Toreiller Lyda pleura lentement, des pleurs d^amertume...

— Pourquoi est-ce que je pleure ? se demanda- L-elle enfin, ne comprenant pas la raison de ses larmes, mais se sentant humiliée, malheureuse et digne de pitié...

Elle pleurait parce qu'elle s'était donnée à Zaroudine, et qu'elle n'était plus comme avant orgueilleuse et pure, elle pleurait de ce qu'elle avait vu d'effrayant et d'outrageant dans les yeux de son frère. Elle pensait qu'auparavant il ne l'aurait jamais regardée ainsi, et que cela n'était arrivé, qu'à la suite de sa chute.

Mais ce qui la tourmentait plus que tout, ce qui l'offensait et l'angoissait avec le plus de force, c'était de se dire qu'elle était femme et que, tant qu'elle serait jeune, belle et bien portante, elle dépenserait ses meilleures forces à se donner aux hommes, à leur procurer des jouissances, et que, plus ces jouissances seraient nombreuses pour elle et povir eux, plus elle serait méprisée.

— Pourquoi? qui leur donnait ce droit ?... Ne suis-je pas un être libre aussi ? se demanda Lyda en fixant de ses yeux la pénombre terne de la pièce.

Toute sa jeune chair lui criait qu'elle avait le droit de prendre à la vie tout ce qu'elle pouvait lui donner de plus agréable et de meilleur et aussi qu'elle avait le droit de faire tout ce qu'elle désirait de son beau corps fort, vibrant, et qui n'appartenait qu'à elle.

Mais dans son cerveau la pensée se débattait vainement comme prise en des filets perfides, puis, lasse, retombait anxieuse et épuisée...

Depuis longtemps déjà Youriï Svarogitch s'occupait de la peinture, qu'il aimait et à laquelle il consacrait tous ses loisirs. Autrefois il aA-ait songé à devenir peintre, mais le manque d'argent d'abord et plus tard, Tactivité qu'il avait déployée dans son parti, l'avaient empêché de suivre cette voie. Maintenant il ne pratiquait cet art que par occasion et sans but précis.

Et, sans doute à cause de cela, la peinture, loin de le satisfaire le désenchantait et l'angoissait. Chaque fois que son travail ne le satisfaisait pas, Youriï en était navré et souffrait ; et quand il réussissait, il se laissait aller à des rêveries douces et mélancoliques, se disant que tout cela était inutile et ne lui donnerait ni succès ni bonheur.

Karsavina plaisait beaucoup à Youriï. Il aimait les femmes grandes, potelées et jolies, à la voix sonore, au regard tendre, un peu sentimentales.

Tout ce qu'il pensait de l'attirance de sa belle âme et de sa pureté, le jeune homme ne le pensait que parce qu'il la trouvait jolie et désirable ; cependant il tâchait de se persuader qu'elle ne lui plaisait point à cause de ses épaules, de sa poitrine,

de ses yeux, de sa voix ; mais seulement par son innocence de sa pureté. Il lui semblait que penser ainsi était plus noble et plus beau, bien que ce fût précisément la pureté féminine qui allumât en son sang, le désir. Depuis le soir où il Tavait connue, une envie brûlante de souiller son innocence grondait en lui ; ce désir il réprouvait également en présence de toutes les belles femmes.

Et parce que ses pensées étaient maintenant occupées par une jeune fille belle, joyeuse, florissante de vie, Youriï eut Tidée de peindre la vie. Gomme toujours il s^enthousiasma de suite, croyant que, cette fois, il serait parfaitement capable de réaliser sa pensée.

La grande toile, une fois préparée, Youriï se mit au travail avec une hâte fiévreuse comme s'il eût craint d'être en retard. Quand il posa les premières couches de couleur et que la toile fut couverte de taches tendres et harmonieuses, tout en lui vibra d'extase et de confiance ; il croyait déjà voir son œuvre dans tous ses détails. Mais, plus le travail avançait, plus nombreuses surgissaient des difficultés techniques qu'il ne pouvait vaincre. Tout ce que son imagination lui représentait de beau, lumineux, puissant, devenait plat et terne sur la toile ; maintenant loin de le séduire, les détails ne faisaient que le dérouter et l'agacer, si bien que Youriï cessa de s'en occuper, et finit par peindre à coups de pinceau larges et inégaux. Mais alors au lieu de la vie ardente et magnanime qu'il avait voulu créer, il ne distingua sur la toile que la silhouette, dénuée de toute valeur artistique, d'une femme grosse et flasque. Il n'y avait plus rien en elle de ce

que Youriï trouvait beau et original ; mais tout y était mol et banal. Il vit que son tableau était commun, qu^il imitait les dessins de Moukh, et que son idée était quelconque.

Et, comme toujours, Youriï devint grave, triste ; et s^il n'eût pas cru que pleurer était honteux, il se fût caché le visage dans l'oreiller pour s'abandonner aux sanglots. Il eût voulu se plaindre à quelqu'un de quelque chose, mais point de son impuissance. Mais il resta à contempler son tableau, morne et dégoûté, songeant que la vie était en général ennuyeuse, impuissante et trouble et qu'elle ne contenait rien qui pût l'intéresser, lui, Youriï. Il se figura encore avec horreur qu'il serait peut-être obligé de vivre des années encore, là, dans cette petite ville.

— Alors... la mort ! pensa-t-il le front glacé.

Et il voulut dessiner la mort. Il prit un couteau et, avec une dureté qui lui était pourtant pénible, se mit à gratter sa « Vie ».

Il était navré de ce que son travail exécuté avec tant de griserie, disparût si difficilement. La couleur se détachait comme à regret, le couteau frottait, glissait et deux fois pénétra dans la toile. Puis Youriï constata que le fusain ne marquait pas sur la surface huileuse et cela lui causa une véritable souffrance.' Il prit le pinceau, dessina directement avec de l'ocre jaune, ensuite il peignit, de nouveau avec des gestes négligents et lents, en proie à une sourde tristesse. Le tableau qu'il concevait à présent, loin de s'en ressentir, gagnait au contraire à cette négligence, et aux tonalités sourdes et ternes des couleurs. Mais l'idée première

de la mort avait disparu d'elle-même^ et Youriï peignait maintenant la« Vieillesse ». Il la représentait sous Taspect d'une vieille femme décharnée et lasse, qui se traînait sur une route piétinée, par un crépuscule roux et maussade. A l'horizon se mourait la pourpre suprême du soir, et sur le ciel d'un rouge verdâtre, de sombres silhouettes de croix se dessinaient en ombres vagues.

Un cercueil noir, effroyablement lourd écrasait les épaules osseuses de la vieille femme. Et dans son regard trouble dormaient des désolations ; et déjà un de ses pieds s'appuyait au rebord de la fosse noire.

Le tableau était lugubre.

On appela Youriï pour déjeuner ; mais, il n'y alla pas, et continua son œuvre. Plus tard Novikow vint, et lui raconta quelque chose ; mais Youriï n'écoutait, et ne répondait pas.

Novikow soupira et s'assit sur le canapé. Il était content de pouvoir se taire et réfléchir, n'étant venu chez Svarogitch que parce qu'il lui était insupportable de rester seul, chez lui. Le refus de Lyda lui pesait encore, quoiqu'il ne pût comprendre s'il en était triste ou seulement humilié. D'un naturel honnête et paresseux, il n'avait rien saisi des cancans qui couraient déjà dans la ville au sujet de Lyda et de Zaroudine. Nulle jalousie ne le tourmentait ; il souffrait seulement de son rêve envolé.

Novikow^ pensa que sa vie était gâchée et cependant l'idée que s'il en était ainsi elle ne valait pas la peine d'être continuée ne lui vint pas à l'esprit. Il songea au contraire que maintenant, sa vie lui

étant devenue un supplice, son devoir était de la consacrer aux autres et de ne plus s^inquiéter de son propre bonheur. Sans trop savoir se rendre compte du pourquoi, il avait confusément résolu d'abandonner tout, et de partir pour Pétersbourg, y renouer des relations avec le parti et se jeter tête baissée vers la mort. Cette pensée lui semblait haute et belle, et la conscience qu'elle était sienne, adoucit sa tristesse et lui causa même de la joie. Il se sentait grandira ses propres yeux, entouré d'une auréole de clarté. Et le douloureux reproche qu'il fît involontairement à Lyda Tattendrit au point qu'il eut presque envie de pleurer.

Puis il s'ennuya. Svarogitch peignait toujours sans aucun égard pour lui... Novikow se leva et s'approcha de la toile.

Le tableau n'était pas achevé, mais précisément à cause de cela, il donnait l'impression d'une puissante esquisse. C'était pour l'instant ce que Youriï ne pouvait mener plus loin.

Novikow trouva le tableau merveilleux, il resta bouche bée et regarda Youriï avec une admiration naïve, enfantine.

— Eh bien ? lui demanda Youriï, se reculant.

Il pensait lui-même que son tableau bien qu'il eût des défauts, et que ces défauts fussent graves et saillants était quand même le plus intéressant des tableaux qu'il eût jamais vus. Youriï ne s'expliquait pas d'où lui venait cette idée, mais si Novikow eût trouvé le tableau mauvais, il en aurait été offensé et chagriné. Mais Novikow extasié, dit à voix basse :

— Très bien !

94 s A NINE

Youriï voulut être un génie méprisant sa propre création. Il eut un beau soupir, jeta ses pinceaux qui allèrent salir un coin du canapé, et s'éloigna sans regarder le tableau.

— Eh, frère ! dit-il.

Il fut sur le point de s^avouer à lui-même et d'avouer à Novikow, le doute imprécis que la réussite faisait naître en lui, la quasi certitude de ce que, dans aucun cas, il ne saurait rien faire de cette heureuse esquisse. Mais étant resté pensif un moment il prononça seulement ;

— Tout cela ne nous avance en rien !

Novikow se dit que Youriï posait, mais, au même

instant sa propre tristesse serra son cœur, et lui fît reconnaître mentalement :

— En eiïet...

Et il ajouta à haute voix, après un moment de silence :

— Que veux-tu dire ?

Youriï ne pouvant répondre exactement à cette question, resta muet. Novikow considéra encore un peu le tableau, et se recoucha sur le divan.

— Et moi, frère, j'ai lu ton article dans le Krdi. Très fort ! reprit-il.

— Qu'il aille au diable 1 répondit Youriï avec un inexplicable dépit. Il se remémorait les paroles do Semenov. Aquoi cela servirait-il? Ce n'était pas lui qui empêcherait d'exécuter, de piller, de violenter comme auparavant... ce n'était pas en écrivant des articles qu'on agissait !... Je regrette de l'avoir écrit... Pour quoi faire, mon Dieu? Pour être lu par un ou plusieurs imbéciles... et après, quoi? En fin de compte, qu'est-ce que cela me fait ? A

quoi bon se cogner la tête contre une muraille ? Devant les yeux de Youriï, défilèrent les premières années de son activité politique : les réunions secrètes, les propagandes, les risques, les échecs, son enthousiasme, et la placidité parfaite, de ceuxlà précisément qu^il voulait sauver. Il traversa la chambre, et fît un geste de méprisante indifférence.

— Alors ce n'est pas la peine de faire quoi que ce soit ? traîna la voix de Novikow ; et se souvenant de Sanine il ajouta : Des égoïstes I voilà ce que vous êtes tous.

— Mais oui, ça n'en vaut pas la peine, prononça Youriï avec ardeur, sous l'influence de ses souvenirs et du crépuscule, qui faisait déjà pâlir les choses.

— Si nous parlions de l'Humanité. A quoi serviraient tous nos efforts en vue d'une constitution et d'une révolution ? Peut-être, dans cette liberté que nous rêvons se cachent les germes de la désagrégation future ; peut-être que l'homme une fois son idéal réalisé, revient en arrière, et marche de nouveau à quatre pattes... Ne faudra-t-il pas tout recommencer ?... Et si je ne pense qu'à moi-même alors... alors que puis-je obtenir? Dans la meilleure hypothèse je pourrai par mes talents et mes actes me conquérir la gloire, me griser du respect des hommes, qui me sont inférieurs ; c'est-à-dire du respect de ceux-là que je ne puis précisément pas estimer et dont la vénération ne peut nullement me toucher... Et ensuite, vivre, vivre jusqu'à la tombe... pas plus loin I Et la couronne de laurier s'attacherait si bien sur mon crâne chauve, que je finirais par en être dégoûté...

— Il ne parle que de lui-même, marmotta Noviколу en raillant.

Youriï ne distingua pas et continua tristement, s'écoutant parler avec un plaisir maladif. Ses paroles lui semblaient sombres, belles, et ranimaient d'un sentiment d'amour-propre élevé.

— Et dans le pire des cas, je serais un génie méconnu, un rêveur ridicule, sujet pour feuilles humoristiques, un être absurde, inutile s'il en est.

— Ah 1 ah ! l'interrompit Novikow, triomphant, et il se souleva même sur le divan : inutile à personne, alors tu le reconnais toi-même...

— Tu es bizarre ! interrompit Youriï à ?■ tour. Penses-tu que je ne sais comment û h vivre et en quoi il faut croire ! Peut-être me seraisje fait crucifier avec bonheur, si j'avais cru sauver le monde par ma mort ! Mais je n'ai pas cette foi ; quoi que je fasse, je ne changerais rien au cours de l'histoire, et la contribution que j'y pourrais apporter serait si petite, si insignifiante que le monde s'en passerait sans rien perdre de sa grandeur. Et cependant, pour cette contribution infime je dois vivre, souffrir, attendre péniblement la mort !

Youriï ne s'apercevait pas qu'il s'était écarté du sujet, et ne répondait plus aux paroles de Novikow, mais à ses nouveaux sentiments. Il s'arrêta tout à coup au souvenir de Semenov. Un mauvais frisson de terreur lui courut dans le dos.

— Tu sais, je souffre de cette imminence, dit-il d'une voix basse et confiante, tandis que ses yeux scrutaient distraitement par la fenêtre assombrie, je sais que c'est naturel et que je n'y peux rien, mais c'est tout de même effroyable et monstrueux.

s A NI NE 97

Novikow éprouva qu'il en était bien ainsi, mais malgré sa frayeur intime, il n'en répliqua pas moins :

. — La mort est un phénomène physiologique mile,

— En voilà un imbécile, pensa Youriiavec colère. Il riposta irrité :

? — Oh ! mon Dieu !... Qu'est-ce que cela peut bien nous faire que notre mort soit utile ou non à quelqu'un ?

— Et ton crucifiement !

— Ça, c'est autre chose, répondit Youriï irrésolu . calmé à l'instant.

— Tu te contredis, fit remarquer Novikow avec une nuance de supériorité indulgente.

Youriï saisit ce ton et s'en fâcha... Il passa la main dans ses cheveux noirs touffus et grogna :

— Je ne me contredis jamais... Il est parfaitement clair que si je meurs par ma propre volonté...

— C'est égal, continua Novikow sans capituler. Vous voulez tous des feux d'artifice, des applaudissements et le reste... Egoïsme, que cela I

— Eh bien, soit... cela ne change rien à l'affaire. La discussion s'embrouilla. Youriï sentit qu'en

effet, ce n'était pas là ce qu'il fallait dire, mais il ne pouvait plus saisir le fil qui quelques secondes auparavant, lui semblait tendu et précis. Il marcha par la chambre, étouffant sa contrariété et finit par se tranquilliser, se disant ce qu'il se disait toujours en pareil cas :

— Parfois on est mal disposé ; d'autres fois, on parle avec une netteté telle que l'on croit voir devant soi tout ce qu'on veut dire ; d'autres fois encore on a la langue liée dans la bouche, et alors on s 'ex-

prime d'une manière incohérente et grossière... Gela arrive...

Ils se turent, Youriï arpenta la chambre, s'arrêta un peu près de la fenêtre, prit sa casquette:

— Allons faire un brin de promenade, dit-il.

— Allons-y, accepta Novikow avec le secret espoir, fait de joie et de crainte, qu'ils pourraient rencontrer, par hasard, Lyda Sanina.

Ils parcoururent deux fois le boulevard sans rencontrer de connaissances, écoutant la musique qui, comme à l'ordinaire, jouait dans le jardin. Elle jouait faux, sans ensemble, mais de loin elle paraissait harmonieuse et tendre. Ils rencontrèrent des hommes et des femmes dont les voix hautes et les rires bruyants, contrastant avec la musique lente et la douce mélancolie du soir, eurent vite fait d'énerver Youriï. Au bout du boulevard, Sanine s'approcha d'eux et les salua gaiement. Il ne plaisait pas à Youriï c'est pourquoi leur conversation languit. Sanine se moquait de tout ce qui se passait devant leurs yeux. Il finit par rencontrer Ivanov et tous deux firent mine de s'en aller.

— Où allez-vous donc? demanda Novikow.

— Je veux régaler un ami, répondit Ivanov. Il sortit de sa poche une bouteille de vodka et la brandit triomphalement. Sanine riait.

Cette vodka et ce rire parurent à Youriï, plats, vulgaires et le firent se détourner avec dégoût. Sanine s'en aperçut mais préféra garder le silence.

— Je te remercie, ô mon Dieu, de ne pas m'avoir fait semblable à ce farceur 1 prononça Ivanov avec un sourire ambigu.

Youriï rougit.

— Et il fait encore de l'esprit par-dessus le marché, pensa-t-il, méprisant.

Il s'écarta avec un haussement d'épaules.

— Novikow, pharisien inconscient, viens avec nous, interpellait Ivanov.

— Et où diable?

— Boire la vodka !

— Novikow fouilla le boulevard d'un regard anxieux; Lyda n'apparaissait nulle part.

— Lyda est à la maison et fait pénitence pour ses péchés, fît remarquer Sanine souriant.

— Des bêtises, grommela Novikow, vexé, j'ai un malade.

— Qui mourra fort bien sans ton secours, répliqua Ivanov. Du reste, nous pouA^ns aussi boire l'eau-de-vie sans ton concours.

— Irai-je me saouler ? pensa Novikow, amer, et il ajouta tout haut :

— Eh bien, soit, allons-y.

Ils s'en allèrent. Youriï entendit longtemps après, la voix de basse grossière d'Ivanov, mêlée au rire insouciant et caressant de Sanine.

Il se promena de nouveau le long du boulevard. Des voix de femmes l'interpellèrent. Zina Karsavina et l'institutrice Doubowa étaient assises sur un banc et lui faisaient signe de s'approcher. Le jour tombait déjà et leurs figures étaient à peine distinctes parmi l'ombre du soir ; elles étaient en vêtements foncés, sans chapeaux, portant des livres. Youriï les rejoignit, empressé.

— D'où venez-vous ? leur demanda-t-il en les saluant.

— Delà bibliothèque, répondit Karsavina.

Doubowa se recula en silence, pour faire place

au jeune homme et quoique celui-ci eût préféré s'asseoir près de Karsavina, il fut obligé de s'installer à côté de la laide institutrice.

— Pourquoi avez-vous Tair si sombre et si navré? demanda Doubowa, pinçant ses lèvres minces et sèches, selon son habitude.

— Qu'est-ce qui vous fait croire que je suis navré ? Je suis très gai au contraire... Pourtant vous avez raison, je m'ennuie.

— Sans doute, n'avez-vous rien à faire? demanda Doubowa moqueuse.

— Et vous, vous avez donc à faire ?

— Oh ! sûrement je n'ai guère le temps de pleurer.

— Je ne pleure pas non plus.

— Eh bien vous pleurnichez, plaisanta Doubowa.

— Ma vie est devenue telle maintenant que j'ai oublié le rire.

Dans sa voix perçaient des notes si amères que ses interlocutrices se turent malgré elles. Youriï garda quelques instants le silence et souriant :

— Un de mes amis me disait naguère que ma vie était édifiante, fit-il (quoique personne ne le lui eût jamais dit).

— Dans quel sens, demanda Karsavina circonspecte.

— Elle enseigne comment il ne faut pas vivre.

— Ah l eh bien 1 racontez-nous ça. Peut-être en tirerons-nous quelque avantage, proposa Doubo\va.

Youriï considérait sa vie comme absolument manquée et se croyait lui-même un homme parfaite-

102 SANIÇJE

ment malheureux. Il trouvait dans cette pensée une satisfaction douloureuse et il lui était agréable de se plaindre de la vie et du monde en général. Il n^'en parlait jamais aux hommes, sentant instinctivement qu^ils ne le croiraient pas, mais aux femmes, surtout quand elles étaient jeunes et belles, il parlait volontiers, longuement, de lui-même. Il était beau, causait bien, et elles éprouvaient toujours pour lui, une tendre pitié.

Cette fois encore, ayant commencé par une plaisanterie, Youriï reprit naturellement son ton habituel, et parla longtemps de sa vie. Et il apparaissait à travers ses paroles, comme un homme d'une force exceptionnelle, rongé par le milieu et les circonstances, un homme que son parti n'avait pas compris, et qui grâce à des hasards malheureux et à la sottise humaine et non par sa propre faute, n'était maintenant qu'un étudiant ordinaire exilé sous un prétexte quelconque, et non un leader populaire. Comme tous ceux dont l'amour-propre est très développé, Youriï ne s'apercevait pas que tout cela ne prouvait nullement sa force extraordinaire, et que les hommes de génie vivaient au milieu des mêmes hommes et subissaient les mêmes contretemps. Il lui semblait que lui seul était persécuté par une invincible destinée. Et comme il racontait bien, parlant avec vivacité et clarté, il savait donner à ses paroles le cachet du vraisemblable, et les jeunes filles le croyaient, le plaignaient, s'attristaient sur son sort. Cependant la musique jouait toujours, discordante et plaintive, le soir était obscur et silencieux, et ils devinrent tous tristes et rêveurs. Quand Youriï eut fini de parler, Doubowa

qui se disait que la vie était monotone, ennuyeuse, et qu^elle vieillirait bientôt, sans avoir goûté au bonheur et à Tamour demanda lentement comme répondant à ses propres pensées :

— Dites-moi, Youriï Nikolaïevitch, Tidée du suicide ne s'est-elle jamais présentée à votre esprit ?

— Pourquoi mêle demandez vous ?

— Parce que...

Ils se turent.

— Vous faisiez donc partie du comité ? demanda Karsavina avec curiosité.

— Oui, répondit Youriï d'un ton bref, comme à contre-cœur ; mais il lui était agréable de faire cet aveu sachant que cela lui prêtait un intérêt farouche aux yeux de la jeune fille.

Ensuite Youriï les accompagna jusqu'à la maison. Chemin faisant ils parlèrent et rirent. La tristesse s'était enfuie.

— Gomme il est charmant ! s'exclama Karsavina quand Youriï fut parti.

— Attention I ne t'en amourache pas !

Doubowa la menaça du doigt.

— En voilà une idée, s'écria Karsavina avec un effroi instinctif et secret.

Youriï rentra de très bonne humeur. Il regarda le tableau commencé, et n'en éprouva plus rien. Il se coucha. Et la nuit il rêva de femmes jeunes et belles...

Le soir suivant, Youriï se rendit encore au même endroit, où, la veille, il avait rencontré Karsavina et Doubow^a. Il avait passé toute la journée à se souvenir délicieusement des heures passées avec elles et il eût voulu les rencontrer de nouveau, aborder le même sujet, et revoir cette expression d^intérêt et de caresse, dans certains yeux doux. Le soir était parfaitement clair, calme et tiède. Une poussière sèche et fine tourbillonnait dans l'atmosphère de la ville, et sauf quelques rares passants, il n'y avait personne sur le boulevard.

Youriï secoua la tête sous le coup d'un dépit insurmontable, comme s'il venait à subir un affront et se mit à marcher lentement, le regard baissé vers le bout de ses bottines.

— Quel ennui, pensa-t-il, que vais-je faire?

A sa rencontre venait l'étudiant Schafrow, qui de loin, lui souriait déjà avec politesse.

— Comment se fait-il que vous flânez par ici ? demanda-t-il amicalement, s'arrêtant et tendant à Svarogitch sa main large et puissante.

— Mais, je m'ennuie... je n'ai rien à faire. Et vous-même, où allez-vous ? fît Youriï paresseuse-

s A M rs E 1 05

ment et dédsaigneusement. Il parlait toujours ainsi à Schafrow, parce qu'il se croyait le droit, en sa qualité d'ancien membre du comité, de le considérer en étudiant jeune et naïf jouant au révolutionnaire.

Schafrow sourit, content de lui-même.

— Nous avons aujourd^ui une lecture, dit-il, montrant un paquet de brochures minces à couvertures multicolores.

Youriï prit distraitement une brochure et Гоиvrant, lut le titre long et sec d'un article socialiste qu^il connaissait et avait oublié depuis longtemps.

— Et où faites- vous la lecture? demanda Youriï avec le même sourire dédaigneux, en rendant la brochure au jeune homme.

— A Técole, répondit Schafrow désignant justement le lycée où Karsavina et Doubowa étaient institutrices.

Youriï se souvint que Lyalya lui avait antérieurement parlé de ces lectures, mais qu'il n'y avait attribué aucune attention.

— Puis-je m'y rendre avec vous ? demanda-t-il à Schafrow.

— Mais, je vous en prie!... s'empressa d'acquiescer Schafrow, avec un sourire bienveillant.

Il croyait Youriï propagandiste acharné et, s'exagérant le rôle qu'il avait tenu dans le parti, éprouvait pour lui un respect touchant à l'admiration.

— Je m'intéresse beaucoup à cette affaire ! se crut obligé d'ajouter Youriï, pensant avec joie que sa soirée serait occupée et surtout qu'il pourrait voir Karsavina.

— Je vous en prie, je vous en prie, Répéta Schafгoлv.

— Ah 1 bien, allons.

Ils traversèrent rapidement le boulevard, se dirigèrent vers le pont aux abords duquel l'atmosphère était tout imprégnée de la fraîcheur de Геаи, et arrivèrent à Técole où ils trouvèrent déjà les hommes rassemblés.

Dans une grande salle encore sombre que garnissaient une chaise et des bancs symétriquement rangés, se détachait confusément l'écran blanc de la lanterne magique. Des rires étouffés s'entendaient. Près de la fenêtre, à travers laquelle on apercevait le ciel assombri et les cimes vert foncé des arbres, se tenaient Lyalya et Doubowa. Elles accueillirent Youriï par des exclamations joyeuses.

— Comme tuas bienfait de venir, lui dit Lyalya. Doubowa lui serra fortement la main.

— Pourquoi ne commence-t-on pas encore? demanda Youriï, scrutant furtivement la salle, avec l'espoir de voir Karsavina.

— Zinaïda Pavlovna n'assiste donc pas aux lectures? dit-il désenchanté.

Mais au même instant une allumette pétilla sur la tribune près de l'écran, éclairant le visage de Karsavina. Elle allumait une bougie, sa figure fraîche et jolie était éclairée par en bas, et elle souriait gaiement.

— Je crois bien que j'y prends part, réponditelle d'une voix sonore, tendant d'en haut sa main à Youriï.

Il la lui serra en silence, heureux de sa présence. Elle s'appuya légèrement sur lui pour sauter, et

comme elle le frôlait, Youriï perçut l'odeur saine de sa chair.

— Il est temps de commencer, dit Schafrow sortant d^une autre pièce. Le gardien traversa la salle, marchant lourdement avec ses grosses bottes. Il allumait l'une après l'autre de grandes lampes qui répandirent bientôt une vive lumière. Schafrow ouvrit la porte du corridor et dit à voix haute :

— Quand il vous plaira, messieurs.

On entendit un bruit de pas d'abord timides puis précipités, et le public envahit la salle. Youriï considérait les arrivants avec curiosité ; l'intérêt perçant du propagandiste s'éveilla eu lui. Il y avait là des vieilles gens, de jeunes hommes, des enfants. Personne n'occupa le premier rang ; plus tard il fut occupé par des dames que Youriï connaissait déjà ; le gros inspecteur de l'école, le maître et la maîtresse des collèges de garçons et déjeunes filles. Le reste de la salle était rempli d'hommes portant cafetans et paletots, de soldats, de paysans, et de femmes, et aussi d'une foule d'enfants, en blouses et en robes chamarrées.

Youriï prit place près de la table à côté de Karsavina, et se mit à écouter Schafrow qui lisait tranquillement, mais assez mal, quelque chose sur le suffrage universel. Sa voix était sourde, manquait de souplesse, et tout ce qu'il lisait prenait le caractère d'un tableau de statistique. Cependant, on Técoutait avec attention, et seuls, les intellectuels, assis au premier rang, finirent par se remuer et chuchoter entre eux. Youriï en fut dépité et il eut pitié de Schafrow. Et quand l'étudiant fut fatigué, Youriï dit doucement à Karsavina :

108 s ANIN E

— Donnez, je finirai la lecture.

Karsavina lui jeta à la dérobée un coup d'œil caressant.

— Voilà qui est bien!.,. Lisez.

— Est-ce que cela ne paraîtra pas déplacé ? demanda Youriï, lui souriant comme à un complice.

— Déplacé? mais tout le monde en sera content. Et profitant d'une interruption elle parla à Scha-

frow,et comme ce dernier se sentait fatigué,percevant les défectuosités de sa lecture, il accepta avec joie.

— Mais, je vous en prie, je vous en prie, s'exclama-t-il selon son habitude, cédant la place à Youriï.

Youriï aimait et savait lire. Sans regarder personne il se dirigea vers la tribune, et commença d'une voix nette et sonore. Une ou deux fois, il se retourna vers Karsavina et chaque fois, il rencontra son regard brillant et expressif. Il lui sourit discrètement un peu confus et revenant à son livre, lut plus haut avec plus d'expression ; il lui semblait qu'il accomplissait là, pour elle, une œuvre bonne et intéressante.

Lorsqu'il eut fini de lire, le premier rang l'applaudit ; Youriï s'inclina sérieusement du côté du public, et descendant de la tribune adressa à Karsavina un large sourire, comme pour lui dire : « J'ai fait cela pour toi. »

Le public trépignait, murmurait, remuait les chaises, et finit par s'écouler. Youriï fut présenté à deux dames qui le contemplèrent.

Puis on éteignit les lumières et la pièce devint tout à fait sombre.

— Je vous remercie, dit chaleureusement Scha- £голу serrant la main de Youriï; si on lisait toujours ainsi chez nous !

La lecture était sa besogne et il se sentait obligé enA'Crs Youriï, comme si le jeune homme lui avait rendu un service personnel bien qu'il le remerciât au nom du peuple.

Schafrow prononça ces mots d'une voix ferme, assurée.

— Nous ne faisons pas assez pour le peuple, déclara-t-il, comme s'il dévoilait à Youriï un grand secret, et quand on fait quelque chose, on le fait tant bien que mal, nonchalamment. C'est vraiment bizarre, pour amuser des seigneurs qui s'ennuient, on fait venir des douzaines d'acteurs de premier ordre, des chanteurs, des lecteurs ; mais quand il s'agit du peuple, on lui fait faire la lecture par un homme tel que moi... sa main fit un geste débonnaire et ironique... et tout le monde est content. Que leur faut-il de plus !

— C'est vrai, dit Doubowa, il est répugnant de lire sur les journaux des colonnes entières consacrées aux jeux merveilleux des artistes, tandis qu'ici...

— Et c'est pourtant une chose intéressante, déclara Schafrow en ramassant avec amour ses brochures.

— Sainte naïveté, pensa Youriï, mais la présence de Karsavina et son propre succès le rendaient bon, indulgent, et cette simplicité de Schafrov^ l'émut un peu.

— Où allons-nous maintenant? demanda Doubowa, quand ils furent sortis dans la rue. Dehors

il faisait beaucoup plus clair que dans la salle, et au ciel s'allumaient les étoiles.

— Schafrow et moi, nous allons chez Botowes, dit Doubowa, et vous, vous allez accompagner Zina.

— Avec plaisir, dit Youriï, sincèrement. Ils se séparèrent.

Le long du chemin, jusqu'à la demeure de Karsavina, qui occupait avec Doubowa un petit logement au milieu d'un grand jardin peu ombragé, Youriï et Karsavina conversèrent de la lecture et Youriï se persuadait de plus en plus qu'il venait d'accomplir quelque chose de bon et de grand.

Devant la porte, Karsavina dit :

— Entrez donc chez nous un instant.

— Je veux bien, accepta Youriï.

Karsavina ouvrit la porte et ils pénétrèrent dans une petite cour négligée qui précédait le jardin.

— Allez dans le jardin dit Karsavina en riant, je vous inviterais bien dans la maison, mais je crains que ce ne soit pas suffisamment arrangé chez nous, pour vous recevoir ; je ne suis pas rentrée depuis ce matin.

Elle pénétra dans la maison, et Youriï se dirigea lentement vers la verdure parfumée. Après avoir fait quelques pas, il s'arrêta au milieu d'un sentier, et mû par une curiosité avide fixa les fenêtres de la maison, comme s'il se passait quelque chose d'extraordinaire, de mystérieux et de joli.

Karsavina apparut sur le perron, et Youriï eut peine à reconnaître la jeune fille : elle avait remplacé sa robe noire par une fine chemise petit-russienne largement décolletée, à manches courtes, et par une jupe bleue.

s ANINE

— Me voilà, fît-elle, et une cause imprécise la faisait sourire, timide.

— Je le crois, répondit Youriï avec une expression mystérieuse qu'elle seule pouvait comprendre.

Elle sourit, se détourna un peu, et ils marchèrent parmi les buissons verts de lilas et de hautes herbes.

Les arbres étaient petits ; il j avait surtout des cerisiers, aux feuillages jeunes sentant la gomme ; derrière le jardin, un pré s'étendait, où Therbe drue était fleurie.

— Asseyons-nous ici, dit Karsavina.

Ils s'installèrent sur une haie à demi effondrée et contemplèrent le crépuscule transparent qui descendait, languide sur la prairie,

Youriï attira vers lui une branche de lilas et des Unes gouttelettes de rosée jaillirent en gerbe.

— Voulez-vous, je vous chanterai quelque chose, proposa Karsavina.

— Mais, certainement, répondit Youriï.

Gomme l'autre soir sur la rivière, Karsavina cambra sa poitrine nettement dessinée sous la chemise transparente et jeta les premières notes ; La brillante étoile d'amour.

Sa voix montait dans l'air du soir, passionnée et pure. Youriï s'immobilisa, respirant à peine, et la couvant des yeux. Elle sentit son regard, ferma les yeux, cambra davantage sa gorge et chanta toujours mieux, plus fort. Tout semblait l'écouter, tout était silencieux, et Youriï compara ce mystère et ce calme au silence attentif qui règne dans les bois, quand chante le rossignol printanier.

Lorsqu'elle se tut, après avoir fait vibrer la

dernière note, le silence sembla devenir plus profond. La rougeur du soir s'éteignait, et le ciel était d'instant en instant plus sombre, plus vaste. Les feuilles s'agitaient imperceptiblement, l'herbe frémit, quelque chose de tendre et de parfumé flotta dans l'air, un soupir s'élevait de la prairie, se répandait dans le jardin.

Karsavina regarda Youriï et ses yeux flambaient dans la pénombre.

— Pourquoi vous taisez-vous? demanda-t-elle.

— On est trop bien ici, murmura Youriï. Et il attira encore la branche lourde de rosée.

— Oui, il fait bon, répondit Karsavina, rêveuse. La vie est bonne ! ajouta-t-elle, après un court silence.

Dans le cerveau de Youriï quelque chose remua de familier et de triste sans sincérité, qui disparut aussitôt.

Deux sifflements perçants résonnèrent au delà de la prairie, puis le calme revint.

— Aimez- vous Schafrow? demanda inopinément Karsavina, en riant elle-même de l'imprévu de sa question.

Un sentiment jaloux s'agita en Youriï, mais il répondit sérieux, s'efîorçant un peu:

— C'est un brave garçon.

— Avec quel entraînement il s'adonne à son travail!

Youriï ne répondit pas.

Une vapeur blanchâtre montait de la prairie et l'herbe blêmissait sous la rosée.

— Il commence à faire humide, dit Karsavina serrant les épaules.

s A N I N E il 3

Youriï considéra inconsciemment ces épaules tendres et rondes, et subitement se sentit confus : elle saisit son regard et l'ayant compris se troubla, mais cela lui était agréable et plaisant.

— Allons-nous-en.

Et ils s'en revinrent à regret, se heurtant l'un contre l'autre par le sentier étroit. Le jardin était devenu obscur et Youriï regardant autour de lui, se dit que maintenant allait commencer une autre vie mystérieuse, inconnue des hommes, la vie du jardin ; là-bas, parmi les arbres et l'herbe humide viendraient bientôt errer des ombres furtives, les ténèbres descendraient et l'étrange voix verte de ce silence parlerait seule...

Il le dit à Karsavina. La jeune fille se retourna, et ses yeux foncés regardèrent longuement le jardin obscur. Youriï pensa que, si elle jetait tout à coup ses vêtements pour courir toute nue, blanche et joyeuse sur l'herbe mouillée, cela ne serait nullement bizarre, mais au contraire beau et naturel, et que la л-ie du jardin obscur, loin d'être profanée, n'en serait que plus complète. Youriï eut l'intention de le lui dire aussi, mais il ne l'osa pas, et parla du peuple et des lectures. Mais leur conversation languit et cessa comme s'ils avaient dit tout à fait autre chose que ce qu'il eût fallu dire. Ils parvinrent ainsi en silence à la porte, se souriant, et accrochant de leurs épaules les feuillages mouillés, qui les éclaboussaient de rosée. Il leur semblait que tout s'apaisait et que tout, autour d'eux, s'abandonnait au même bonheur.

La cour était comme auparavant calme, déserte, et les fenêtres ouvertes faisaient sur la maisonnette

blanche des taches d'obscurité. Mais la porte sur la rue était poussée, et on entendait dans la maison^ des pas précipités et le bruit des tiroirs qu'on ouvrait et refermait.

— Olia est venue, dit Karsavina.

— C'est toi Zina? prononça dans la chambre la voix de Doubowa, et le ton de cette voix faisait comprendre que quelque chose de mauvais était survenu.

Elle sortit sur le perron, pâle, éperdue.

— Où étais-tu disparue ?... Je te cherche... Semenov se meurt, dit-elle haletante.

— Quoi ! demanda Karsavina avec effroi.

— Oui, il se meurt... Le sang a jailli de sa gorge... Anatoliï Pavlovitch dit que c'est la fin... On l'a transporté à l'hôpital. Et comme c'est bizarre, inattendu : Nous étions chez les Ratoves prenant le thé ; il était si gai ! Il discutait de quelque chose avec Novikow, quand tout à coup, il s'est mis à tousser, s'est levé, chancelant et a vomi du sang, sur la nappe, dans une petite soucoupe à confiture, un sang épais, noir...

— Et lui... sait-il que... demanda Youriï mû par une curiosité aiguë, et se souvenant brusquement du clair de lune et de l'ombre noire, et de cette voix triste, faible et irritée : « Vous, vous vivrez encore, vous passerez devant ma tombe, vous vous y arrêterez pour satisfaire votre besoin. »

— Je crois qu'il le sait, répondit Doubowa, agitant nerveusement ses mains, il nous a regardés tous demandant : « Qu'est-ce que c'est »... puis, tout son corps a tremblé affreusement.

SAXINE 113

Il a dit encore : « Déjà »... Ah! comme c'est laid et terrifiant !

Ils cessèrent de parler.

C'était la nuit, et, quoique l'air fût transparent, l'ombre leur semblait devenue subitement triste et plus noire.

— La mort est une chose horrible, dit Youriï pâlissant. Doubowa soupira et baissa les yeux. Le menton de Karsavina trembla et elle sourit d'un

aune sourire coupable.

Cette mort ne la frappait pas si vivement que les autres, parce que toute frémissante de vie, elle ne pouvait concentrer son attention sur la mort. Elle ne pouvait croire qu'il fût possible de souffrir et de mourir par une soirée d'été, si douce et si claire et alors qu'en elle vibrait la lumière et la joie de vivre. Cela était naturel, sans doute, mais lui paraissait mal, sans qu'elle sût pourquoi. Et, honteuse de sentir ainsi, elle tâcha d'étouffer ses sentiments, d'en susciter d'autres ce qui la faisait paraître plus effrayée même que Doubowa et que Youriï.

— Oh ! le pauvre ! alors il...

« Alors il mourra bientôt ? » voulut demander Karsavina ; cependant elle ne le fit pas ; mais accabla DouboAva d'une série de questions absurdes, dénuées de sens.

— Anatoliï Pavlovitch dit qu'il mourra cette nuit ou demain matin, au plus tard, fit sourdement Doubowa.

Karsavina parla d'une voix douce, hésitante.

— Allons chez lui... ou, peut-être ne faut-il pas... Je ne sais...

Et la même question se posa pour tous.

Fallait-il aller voir mourir Semenov ; était-ce bien ou mal ? et pourtant tous désiraient en la craignant, Teffrayante vision. Aller? le geste leur paraissait alternativement très beau et très vil.

Youriï haussa les épaules, indécis :

— Allons-y... On peut ne pas entrer, puis, qui sait...

Peut-être voudra -t-il voir quelqu'un... consentit Doubowa, soulagée.

— Allons, dit Karsavina résolument.

— Schafrow et Novikow y sont déjà, ajouta Doubowa, comme pour se justifier.

Karsavina courut à la maison prendre son chapeau et un manteau, ensuite ils traversèrent d'un pas morne, la petite ville, se dirigeant vers un grand bâtiment à trois étages, mal recouvert de plâtre gris : l'hôpital où se mourait Semenov.

Sous les voûtes basses des corridors, l'obscurité était appesantie par une odeur persistante d'iodoforme et d'acide carbonique. Quand ils passèrent devant la section des fous, ils entendirent une voix étrangement concentrée, qui parlait vite d'un ton coléreux, mais ils ne virent personne, et cela leur fut doublement pénible.

Ils se retournèrent craintivement vers une petite fenêtre carrée. ^Dans le couloir, un vieux moujik à grande barbe blanche [étalée sur sa poitrine, comme un plastron, et portant un long tablier blanc, vint à leur rencontre, en traînant ses grosses bottes.

— Que demandez-vous ? questionna-t-il en s'arrêtant.

Page 1