SAM -N Ь
au même instant, contre Sanine, elle poussa un faible cri.
— C'est moi, fit-il en riant.
Karsavina lui tendit sa main tremblante.
— Comme tu es peureuse ! fît le gamin indulgent.
La jeune fille riait.
— C'est qu'il fait si noir, s'excusa-t-elle.
— Où allez-vous?
— A la ville. On a envoyé me chercher.
— Et vous y allez seule?
— Non, le petit m'accompagne... C'est mon chevalier.
— Chevalier I répéta Gricha d'un air content, en frappant la terre de ses pieds nus.
— Et vous-même, que cherchez-vous ici? demanda la jeune fille.
— Ah ! nous sommes ici pour boire.
— Qui ça vous ?
— Schafrow, Svarogitch, Ivanov...
— Youriï Nikolaïevitch est avec vous ? demanda Karsavina, en rougissant. Il lui était aussi agréable et pénible de prononcer tout haut le nom de l'homme qu'elle aimait que de regarder dans un précipice.
— Pourquoi?
— Parce que... Je l'ai rencontré, répondit-elle rougissant davantage. Eh bien, au revoir...
Sanine retint gentiment la main qu'elle lui tendait.
— Je vous passerai, moi, sur l'autre bord... Cela vous épargnera un long détour.
— Mais non, vous êtes trop bon, répondit la jeune fille avec une timidité inexphcable.
— Oui, qu'il vous passe en canot, parce que la digue est trop sale, fît d'une voix autoritaire Gricha, qui regardait ses jambes crottées.
— Alors soit... Et toi, retourne chez ta mère.
— Et tu n'auras pas peur d'aller seule à travers champs ? demanda Gricha avec assurance .
— Mais je l'accompagnerai jusqu'à la ville, fit remarquer Sanine.
— Et vos amis ?. . .
— Ils resteront ici jusqu'à l'aube ; ils m'ont déjà assez embêté!
— Vous êtes bien aimable, dit Karsavina. Vat'en, Gricha.
— Adieu, mademoiselle.
Le gamin disparut de nouveau, comme s'il venait de se cacher derrière les arbustes. Sanine et Karsavina restèrent seuls.
— Donnez-moi votre bras, proposa Sanine. Sans cela, vous pourriez glisser sur la montagne.
Karsavina lui donna son bras, et sentit avec un trouble étrange les muscles durs de Sanine. Tout en se bousculant dans l'obscurité, percevant à chaque pas la tiédeur et la souplesse de leurs corps, ils descendirent, à travers le bois, vers la rivière. Le sentier était complètement sombre ; les ténèbres enveloppaient les arbres, les dérobant aux yeux des jeunes gens, si bien que le tout apparaissait comme une masse silencieuse, chaude et noire.
— Oh ! comme il fait noir !
— Cela ne fait rien, murmura doucement Sanine à l'oreille de Karsavina et sa voix tremblait un peu. J'aime mieux le bois la nuit... Pendant la nuit l'homme perd dans le bois son visage habituel et
devient plus mystérieux, plus hardi, plus attrayant... La terre s'éboula sous leurs pieds et ils faillirent tomber.
Et de marcher à travers les ténèbres, de sentir si près d'elle le corps souple et ferme de ce bel homme qui lui avait toujours plu, Karsavina se sentait agitée. Elle était devenue très rouge et sa main brûlante tremblait dans celle de Sanine. Elle riait souvent d'un rire bref et strident.
En bas il faisait plus clair, la lune se reflétait déjà dans la rivière. La fraîcheur de Геаи effleura leurs visages et le bois sembla reculer de plus en plus dans les ténèbres, comme s'il eût fui devant la rivière.
— Où est votre canot ?
— Le voilà.
Le canot se dessinait nettement sur la surface claire de Геаи. Pendant que Sanine était occupé à installer les rames, Karsavina balançant légèrement ses bras, passa du côté du gouvernail et prit place. La lune bleue et les reflets indécis de Геаи l'éclairaient mystérieusement. Sanine poussa le canot et s'y élança d'un seul bond. Le canot glissa sur le sable et s'avança au large, en plein clair de lune, laissant derrière lui des sillons peu profonds.
— Donnez, j'aime à ramer moi-même, fit Karsavina qui se sentait sous l'empire d'une force exigeante et singulière.
— Eh bien, allez-y, sourit Sanine, debout au milieu du canot.
De nouveau souple et légère, elle passa devant lui, en touchant à peine, du bout de ses doigts, sa main tendue. Cependant, Sanine la regardait d'en
bas ; la poitrine de la jeune fille avait presque effleuré son visage et ses narines s'étaient emplies de Todeur enivrante de ce jeune corps de femme.
Ils glissaient le long de la rivière. Le ciel bleu, où la lune régnait se reflétait rêveusement dans l'eau et le canot semblait voguer à travers l'espace lucide. Karsavina se tenait toute droite, et bombant sa poitrine elle remuait faiblement les rames dont l'eau rejaillissait ; Sanine, assis au gouvernail, considérait longuement la poitrine de la jeune fille, où il eût si ardemment désiré poser sa tête brûlante, ses mains potelées qui auraient si bien entouré son cou, son corps plein de langueur et de jeunesse contre lequel on pouvait si follement se serrer.
La lune éclairait le visage blanc aux sourcils noirs et aux yeux brillants de Karsavina ; ses rayons glissaient sur sa chemisette blanche couvrant sa poitrine, et sur sa jupe à travers laquelle les genoux ronds se dessinaient vaguement. Et Sanine eut l'impression de flotter avec elle dans l'infini plus loin, toujours plus loin dans le royaume des contes, hors des lois humaines, raisonnables et étroites.
— Qu'il fait beau aujourd'hui ! prononça Karsavina, en regardant autour d'elle.
— Oui, il fait beau 1 murmura Sanine tout bas. Tout d'un coup elle se mit à rire.
— Je ne sais pas pourquoi j'ai envie de jeter mon chapeau dans la rivière et de défaire ma natte, dit-elle, obéissant à un élan inconscient.
— Eh bien, faites-le, dit Sanine, plus bas encore. Mais elle se tut, subitement gênée.
Mille souvenirs confus, évoqués par la nuit, la chaleur et l'espace se levaient dans le cœur de la jeune
fille. Il lui semblait que Sanine ne pouvait pas savoir ce qui se passait en elle, et cela rendait ses sentiments plus riches et plus compliqués. Puis tout à coup elle éprouva un désir irrésistible de lui faire savoir qu'elle n'était pas toujours si calme et si modeste ; qu'elle pouvait aussi être tout à fait autre , impudente et provocante ; et ce désir la troubla tellement qu'une chaleur d'ivresse parcourut son corps.
— Vous connaissez Youriï Nikolaïevitch depuis longtemps ? demanda-t-elle d'une voix sonore, sentant un besoin invincible de glisser vers l'abîme.
— Non, répondit Sanine. Et pourquoi me le demandez-vous ?
— Oh, pour rien... N'est-ce pas que c'est un garçon brave et intelligent ?
Elle avait prononcé cette phrase d'une voix timide et enfantine comme si elle eût voulu obtenir quelque chose de la part d'une personne plus âgée qu'elle et qui avait le droit de la caresser ou de la punir.
Sanine la regarda avec un sourire.
— Oui...
Au son de sa voix Karsavina devina qu^il souriait et rougit jusqu'aux larmes.
— Non, vraiment... Il est si... Il paraît qu'il souffre beaucoup, prononça-t-elle difficilement.
— Sans doute... Oui, en vérité il est malheureux, acquiesça Sanine, le plaignez-vous?
— Naturellement, répondit Karsavina, feignant la naïveté.
— Oui, c'est compréhensible... Seulement vous comprenez mal le mot « malheureux ». Vous pensez
qu'un homme moralement mécontent, et qui réfléchit avec épouvante sur chaque sujet, n'est pas tout simplement un homme pitoyable et malheureux, mais un homme extraordinaire et peut-être même un homme supérieur... Son irrésolution à tout propos vous semble un beau trait qui lui donne le droit de se croire meilleur que les autres et qui, surtout, lui donne droit non seulement à votre compassion, mais aussi à votre estime et à votre amour...
— Et comment en serait-il autrement ? demanda la jeune fille, cette fois, sincèrement naïve.
Jamais elle n'avait parlé aussi longtemps avec Sanine. Elle avait toujours entendu dire que c'était un original, et sentait en sa présence comme l'approche de quelque chose de nouveau, d'attrayant, de troublant.
Sanine éclata de rire.
— Il y eut une époque où l'homme vivait d'une vie étroite et bestiale, sans se rendre compte ni de ce qu'il faisait ni de ce qu'il sentait. Ensuite, vint la période de la vie consciente et son premier effet fut de pousser l'homme à évaluer ses sentiments, ses besoins et ses désirs ; c'est à ce degré-là que s'est arrêté Youriï Svarogitch. C'est le dernier des Mohicans, le dernier représentant d'une période d'évolution humaine qui disparaît pour l'éternité. Il a absorbé en lui toutes les énergies de son temps, il en est empoisonné jusqu'au fond de l'âme... Il n'a pas de vie proprement dite ; toute chose provoque dans son esprit une interminable dispute sur la question de savoir si ce qu'il fait est bon ou mauvais. Et il pousse cela jusqu'au ridicule... S'il se met en rapport avec un parti politique, il se demande s'il n'est
pas humiliant pour lui de se mettre au même rang que les autres, et alors il quitte ce parti, mais il souffre toujours, car il se demande si ce n'est pas aussi humiliant pour lui de se tenir à l'écart du mouvement universel !... Du reste, il y a beaucoup de gens pareils, on pourrait dire qu^ils forment la majorité... Youriï Svarogitch ne fait exception que par son intelligence qui est supérieure à celle des autres, et sa lutte intérieure n'est plus ridicule, mais prend parfois des proportions réellement tragiques... Les doutes d'un Novikow quelconque ne font que Tengraisser, ses souffrances ne lui font pas grand'chose, tandis que Svarogitch porte, vraiment, une catastrophe dans sa poitrine...
Sanine s'arrêta tout à coup. Sa voix élevée et les paroles qu'il venait de prononcer, avaient dispersé en lui l'enchantement de tout à l'heure et il le regrettait.
Il se tut, préférant regarder le visage blanc aux beaux sourcils noirs et le sein ferme de la jeune fdle.
— Je ne comprends pas, commença Karsavina n'osant trop parler. Vous parlez de Youriï Nikolaïevitch comme s'il était responsable d'être tel qu'il est et non pas un autre... Si la vie ne satisfait pas un homme, c'est qu'il est au-dessus d'elle...
— L'iiomme ne peut pas être au-dessus de la vie, n'en étant lui-même qu'une parcelle, riposta Sanine. Il peut ne pas être satisfait de la vie, mais les causes de son mécontentement sont en lui-même et non pas en dehors de lui. L'homme se plaint de la vie surtout lorsqu'il n'ose pas prendre toutes les richesses qu'elle lui donne. Il va des personnes qui, res-
tées toute leur existence enfermées, n'osent pas se délivrer de leur prison, tel un oiseau captif depuis de longues années qui n'ose plus s'envoler de sa cage, même si les portes lui sont ouvertes... L'homme est un ensemble harmonieux de corps et d'esprit et l'approche de la mort le trouble naturellement. Cependant nous violons trop souvent cette union par la manière difforme dont nous envisageons la vie.
Nous stigmatisons les désirs de notre corps par le mot « bestialité », et parce que nous avons honte de nos désirs, nous les revêtons de formes humiliantes, rétrécissant ainsi notre champ d'action... Ceux d'entre nous qui sont faibles par leur nature même, ne le remarquent pas et se traînent, enchaînés ; mais ceux qui sont faibles à cause de la manière fausse dont ils envisagent la vie, eh bien, ceux-là sont des martyrs ; la force refoulée en dedans d'eux veut sortir, leur corps proteste contre l'abstinence à laquelle ils le condamnent et les voilà voués à d'horribles souffrances. Ils mènent une vie incertaine et anxieuse, s'accrochent irrésolument à chaque nouvelle idée, se forgent un idéal moral et à la fin du compte ils ont peur de revivre, peur de vibrer.
— Oui, oui, s'écria Karsavina avec une force inattendue.
Une foule de pensées nouvelles s'élevait inopinément en elle. Elle regarda autour d'elle avec des yeux brillants et, tout ce qu'elle voyait et qu'elle sentait ; la surface immobile de la rivière où la lune se reflétait, et le bois obscur, et l'air qu'elle respirait, tout cela semblait se répandre au-dedans d'elle.
la remplissant de désirs et de fougue, la soulevant presque dans un élan confus vers la force, vers le bonheur.
— Je rêve toujours au temps heureux, poursuivit Sanine, au temps où rien ne s'interposera entre rhomme et son bonheur ; où l'homme goûtera librement, sans crainte, de toutes les jouissances possibles...
— Mais que serait-ce ? Le retour à la barbarie ?
— Non. L'époque où l'homme ne vivait que pour son ventre était barbare et grossière ; notre époque à nous, soumise à l'esprit n'est, elle, que faible et ridicule. Mais l'humanité n'a pas inutilement vécu ; elle a élaboré de nouvelles conditions de vie, où, s'il n'y a pas de place pour la bestialité, il n'y en a pas non plus pour l'ascétisme...
— Dites-moi... et l'amour... impose-t-il des de- A'oirs ? demanda brusquement Karsavina.
— Non. Les obligations pénibles que l'amour impose à l'homme ont pour seule raison la jalousie qui est à son tour suscitée par l'esclavage. Toute servitude est cause de mal... Les hommes doivent jouir de l'amour sans crainte, sans limite, sans interdiction... Quand il en sera ainsi, les formes mêmes de l'amour s'élargiront pour susciter une chaîne infinie d'éventualités, de surprises, d'enchantements.
— Moi, je n'ai eu peur de rien ! pensa Karsavina avec orgueil. Et tout à coup elle regarda Sanine, comme si elle le voyait pour la première fois.
Assis au gouvernail, grand, fort, les yeux sombres, il était vraiment beau, avec ses larges épaules
immobiles. Karsavina le regardait fixement avec un intérêt passionné.
Elle pensait qu^elle avait devant elle tout un monde de sentiments et de forces inconnues, et un violent désir de le connaître s'empara subitement d'elle.
— Il est intéressant 1
Cette pensée lui vint sournoisement . Elle se sourit à elle-même, agitée par un frisson nerveux.
Lui, sentant probablement l'éveil de cette curiosité féminine, respira plus vite, et avec plus de force.
Comme ils passaient dans un étroit chenal le le canot tourna lentement sur lui-même et les rames, accrochées dans les branches, tombèrent des mains impuissantes de la jeime fille.
— Je ne peux pas ramer... Ici. c'est difficile... dit-elle d'une voix brisée qui vibra longuement dans l'obscurité où bruissaient les ondes invisibles.
Sanine se leva et alla vers elle.
— Que voulez-vous ? demanda-t-elle avec un effroi inexplicable.
— Passez-les-moi... je...
La jeune fille se leva à son tour et voulut passer au gouvernail. Le canot se balançait tellement que Karsavina faillit tomber. Elle se raccrocha à Sanine, l'ayant fortement heurté de sa poitrine. Et en ce moment par un mouvement imperceptible si peu conscient qu'elle ne l'avait pas cru possible, elle prolongea leur contact, comme si elle eût voulu se serrer contre lui.
Il sentit à l'instant, en tout son être le charme féerique de cette proximité : et sa chair, à elle,
le comprit, perçut la violence de son désir et s'en enivra avant de bien se rendre compte des choses... Une exclamation de surprise et de joie échappa à Sanine :
— Ah!
Et il la serra contre lui, dans une étreinte si passionnée, qu'elle se trouva soudain renversée en arrière. Elle eut un geste instinctif pour rattraper son chapeau qui tombait et ses cheveux, dont la natte défaite, flottait. Le canot oscilla plus fort ; sous lui, des vagues invisibles s'enfuyaient vers le rivage .
— Que faites-vous '....cria Karsavina d'une voix affaiblie... Laissez-moi... de grâce... Mais que faites-vous donc... chuchota-t-elle haletante après un moment de silence. Elle tâchait vainement de se dégager de ses bras d'acier. Mais Sanine écrasait sa poitrine souple contre la sienne et la serrait si ardemment qu'elle ne sentait plus rien... Puis, tout obstacle entre eux disparut. Autour d'eux, il y avait les ténèbres où traînait une odeur d'eau et de roseaux ; un froid bizarre et fiévreux régnait dans le silence. Karsavina sombra dans un abîme ; ses mains impuissantes tombèrent ; elle se trouva allongée au fond du canot ne voyant plus rien, n'ayant plus conscience. Elle s'abandonnait avec une douleur voluptueuse à l'âpre jouissance de subir la force et la volonté du "mâle.
Mais bientôt après elle reprit conscience et vit les taches claires que la lune semait sur la surface noire de l'eau ; elle comprit qu'elle était presque couchée au fond du canot ; elle vit aussi le visage de Sanine dont les yeux brillaient, elle sentit qu'il l'étreignait et que son genou découvert touchait la rame.
Alors ejle se ipit à pleurer lentement, irrésistiblement sans pouvoir se dégager d'entre les bras de Sanine auquel elle restait docilement soumise. Elle pleurait, sur quelque chose d'irrévocablement disparu ; elle pleurait par peur, et par pitié ppur elle-même et par tendresse pour lui ; sa tristesse ne venait ni de son esprit ni de son cœur, m3.is du fond de son jeune corps nouvellement ерацощ.
Le canot prit le large et glissa, à peine éclairé, sur Геаи sombre dont les vagues murmuraient doucement.
Sanine la prit dans ses bras et la fit s'asseoir sur ses genoux. Et Karsavina lui obéit, faible et décontenancée comme un enfant. Elle entendait ainsi
que dans un rêve sa voix douce qui la consolait. Il la tutoyait, et son accent était plein de tendresse, de force contenue et de reconnaissance.
— Il ne me reste plus qu'à me noyer, se disaitelle, écoutant ses paroles comme si elle répondait à une interrogation sévère : « Qu'as-tu fait, et que penses-tu faire désormais? » lui demandait une voix.
— Que faire maintenant ? demanda-t-elle enfin à haute voix.
— Nous verrons, répondit Sanine.
Elle voulut se laisser glisser de ses genoux mais il l'attira de nouveau et elle lui obéit humblement. Il lui semblait bizarre de n'éprouver pour Sanine ni haine, ni dégoût.
Plus tard, chaque fois que Karsavina se souvint de cette nuit, elle lui apparut comme un rêve. Autour d'elle il faisait calme, silencieux, immobile; la clarté de la lune tamiséejtar les cimes des arbres avait quelque chose de fantastique et d'irréel. Les ténèbres qui enveloppaient le bois et le rivage la regardaient comme des yeux noirs, sans fond. Elle n'avait ni la force ni la volonté de se rappeler qu'elle aimait un autre homme ; elle ne pouvait repousser la poitrine virile de Sanine. Et elle ne se défendit pas lorsqu'il recommença à l'embrasser ; elle s'abandonna à sa nouvelle étreinte les yeux fermés et comme en s'éloignant de plus en plus vers un autre monde, étrange, mais mystérieusement attrayant. Par moment, elle avait l'impression de ne rien voir et de né rien entendre, mais elle sentait, et chaque violence faite à son corps docile, elle la percevait profondément avec une jouissance douloureuse, mêlée de curiosité.
Le désespoir caché lui chuchotait des pensées timides.
— A présent tout, tout m'est égal... se disaitelle ; mais son corps tressaillait à chaque contact de Sanine et une avidité secrète de savoir ce que cet homme si étranger et si proche, si fort et si ennemi, pourrait encore faire avec elle, la tenait en éveil.
Plus tard lorsque, Tajant lâchée, il s'assit à côté d'elle et se mit à ramer, Karsavina les paupières à demi baissées, désirait sa mort, et frissonnait à chaque mouvement des bras de Sanine, régulièrement tendus et détendus au-dessus de sa poitrine.
Le canot aborda avec un grincement léger. Karsavina ouvrit les yeux.
Elle vit le champ, l'eau, le brouillard. La lune lui semblait terne comme un fantôme prêt à s'évanouir devant le jour. La brise fraîche de l'aube se faisait déjà sentir.
— Veux-tu que je t'accompagne, lui demanda tendrement Sanine.
— Non... j'irai toute seule... répondit machinalement Karsavina.
Sanine la souleva dans ses bras et la porta hors du canot. Cet effort lui procura une grande jouissance physique ; en ce moment il l'aimait, et éprouvait pour elle une tendresse reconnaissante. Après l'avoir serrée sur sa poitrine, il la déposa sur le sol, Karsavina chancela.
— Ma beauté! s'exclama Sanine avec tant d'émotion que toute son âme sembla tendre vers elle dans un élan de passion, de tendresse et de pitié.
Elle sourit de fierté inavouée.
Sanine lui prit les mains et l'attirant vers lui :
— Embrasse-moi !
— Tout m'est égal, à présent... Et pourquoi m'est-il si proche et si cher !... Tout m'est égal... il vaut mieux ne plus penser...
Des phrases incohérentes passaient par la tête de Karsavina, pendant qu'elle l'embrassait longuement sur les lèvres.
— Eh bien, adieu, murmura-t-elle confusément, sans savoir ce qu'elle disait.
— Chérie... ne m'en veux pas... dit Sanine, avec un accent de douce prière.
Et pendant qu'elle traversait la digue, chancelante, et s 'embarrassant dans sa robe, Sanine la suivit tristement des yeux ; et il eut pitié des souffrances inutiles qu'elle devrait subir et qu'il se sentait impuissant à écarter d'elle.
La jeune fille disparut bientôt dans le brouillard. Elle allait vers l'aube. Et quand il ne la vit plus, Sanine sauta brusquement dans le canot et fît bouillonner l'eau sous le choc puissant et triomphal des rames. Au large de la rivière, dans le brouillard blanc et mouvant du jour naissant, Sanine lâcha les rames et se dressa brusquement de toute sa hauteur pour pousser un grand cri de joie.
Et le bois et le brouillard semblèrent s'animer pour lui renvoyer le même cri.
Gomme si elle avait été assommée, Karsavina s'assoupit immédiatement. Elle s'éveilla de bonne heure après un court sommeil. Elle était malade et glacée, elle avait l'impression que sa détresse ne s'était pas endormie avec son corps, mais qu'elle avait veillé et veillerait toujours. Karsavina jeta autour d'elle un regard ahuri, désireux de saisir chaque détail afin de se rendre compte de ce qui avait changé depuis la veille.
Mais elle vit la lumière calme du matin, les icônes, les fenêtres et le plancher, les meubles tels qu'elle les connaissait, et la tête blonde de Doubov^a, profondément endormie. Tout était comme à l'ordinaire ; seule, sa pauvre robe chiffonnée et jetée sur une chaise lui parlait de l'aventure.
Une pâleur mortelle couvrit son visage où les sourcils noirs se dessinèrent nettement.
Tout ce qui lui était arrivé, elle le revivait avec une précision maladive ; mais ce qu'elle voyait surtout, c'était son retour à la maison le matin ; la traversée des rues désertes et silencieuses du faubourg. Le soleil s'élevant au-dessus des toits et des clôtures, grises sous la rosée qui les couvrait, brillait
d'un éclat vif , comme toujours. Les fenêtres closes semblaient la regarder, malveillantes ; elle croyait que les rares passants qu'elle rencontrait se retournaient pour la suivre des yeux. Et elle marchait sous le soleil matinal, s'embarrassant dans sa longue jupe, tenant mollement dans sa main inerte un réti^ cule de peluche verte. Elle marchait le long des clôtures, à pas inégaux et chancelants, ainsi qu'une criminelle. Elle était tellement anéantie que si toute la race humaine se fût, à ce moment, répandue sur son chemin avec des bouches ouvertes et des regards haineux, l'accompagnant des rires et des clameurs cinglantes comme des coups de fouet, elle serait restée indifférente et n'aurait pas cessé de marcher du même pas chancelant et inégal, avec l'esprit égaré.
Déjà pendant qu'elle cheminait à travers les champs, lorsque s'était éteint le bruit des rames frappant l'eau, Karsavina s'était rendu compte du terrible fardeau qui pèserait désormais sur ses faibles épaules de femme, et sa détresse avait été sans bornes.
La nuit passée prenait dans sa mémoire l'aspect d'une nuit d'enivrement. Quelque chose d'extraordinaire de puissant et d'inconnu était survenu ; mais voilà que maintenant elle ne pouvait pas comprendre comment tout s'était passé, comment elle s'était oubliée à ce point, elle qui aimait un autre homme.
Le cœur serré par un malaise atroce Karsavirta se glissa hors de sa couverture et s'habilla sans bruit, et son corps devenait d'une froideur cadavérique dès que Doubowa remuait dans son lit.
Puis, elle s'assit à la fenêtre et fixa de ses yeux immobiles les arbres verts et jaunes du jardin que baignait le soleil matinal.
Les pensées tourbillonnaient dans sa tête comme une fumée noire emportée par le vent ; son âme était lourde de déti-esse et de désespoir.
Là où se mouvaient autrefois des images claires, pleines d'une vie riche et forte, s'enchevêtraient maintenant des images monstrueuses. L'idée du suicide surgissait dans son esprit tourmenté ; son cœur se serrait à la pensée que l'amour pur et caressant qu'elle portait à Youriï était à présent irrémédiablement détruit. Des visages d'hommes connus et inconnus grimaçaient devant elle parmi une buée sombre.
Tantôt l'idée lui venait de se jeter au cou de Youriï, de s'agenouiller devant lui, de lui donner sa vie en pleurant, puis de s'en aller pour toujours ; tantôt la possibilité seule d'une entrevue avec lui l'épouvantait. Alors elle souhaitait de mourir à l'instant même, sans bouger. Par moments, la pensée qu'elle pourrait tout réparer traversait son âme comme un baume ; mais bientôt après, elle se souvenait du corps ardent de l'homme qu'elle venait de serrer dans ses bras, et écrasée par l'inexorable force du passé, Karsavina, la poitrine appuyée contre le rebord de la croisée, sentait mourir sa volonté.
Tout à coup elle entendit le mouvement et le cri étonné de Doubowa qui se réveillait.
— Tiens, tu t'es déjà levée ?... Voilà qui est stupéfiant.
Le matin, au moment où Karsavina venait de
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rentrer, ВоиЬолуа à moitié endormie lui avait seulement demandé :
— Pourquoi es-tu dans un tel désordre ? et elle s'était rendormie. Maintenant elle pressentait quelque chose d'inaccoutumé et les pieds nus, en chemise de nuit elle s'approcha de son amie :
— Qu'as-tu donc ? Serais-tu indisposée ? demanda-t-elle d'une voix soucieuse de sœur aînée.
Karsavina se courba ainsi que sous un coup ; mais se ressaisissant elle répondit d'une voix gaie, tandis qu'un sourire flottait sur ses lèvres roses :
— Je me sens très bien ; sevdement je n'ai guère dormi.
Le premier mensonge était prononcé qui écartait à jamais la jeune fdle innocente et pure qu'elle avait été . Un autre être se réveillait maintenant en elle, un être faux et menteur. Pendant que Doubowa faisait sa toilette, Karsavina la regardait à la dérobée ; son amie lui semblait maintenant pure et claire, et elle-même laide comme un reptile écrasé. Et cette impression lui était pénible au point que la partie même de la chambre où se mouvait Doubowa lui paraissait éclairée par le soleil, tandis qu'elle-même se croyait plongée dans l'ombre. Karsavina se souvint en même temps comme elle se croyait auparavant plus belle et plus pure que son amie ; et l'angoisse la faisait pleurer intérieurement des larmes brûlantes comme des gouttes de sang.
Mais tout cela ne l'empêchait pas de paraître calme et même joyeuse. Elle s'habilla à son tour, d'une jolie robe bleue, se coiffa de son chapeau, et l'ombrelle à la main se dirigea vers l'école,
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ayant repris sa démarche habituelle. Elle y resta jusqu^à l'heure du déjeuner, puis revint à la maison.
Chemin faisant elle rencontra Lyda Sanina.
Et toutes les deux jeunes, belles et gracieuses elles s'arrêtèrent un moment pour causer, souriantes, éclairées par les rayons du soleil. Mais une hostilité douloureuse soulevait la poitrine de Lyda, contre cette jeune fille heureuse et insouciante, tandis que Karsavina enviait à son tour le bonheur que devait ressentir Lyda de se savoir si belle, si libre et si joyeuse.
Toutes les deux croyaient leur sort injuste.
— Je suis mieux (jumelle et cependant elle est si heureuse et je suis si malheureuse ! pensait chacune de son côté.
Après le déjeuner, Karsavina prit un livre, s'assit près de la fenêtre et regarda^ indifférente et immobile, la lumière des derniers jours d'été qui inondait le jardin. Sa crise aiguë venait de s'apaiser ; elle était tombée dans une lassitude indifférente et maladive.
— Eh bien, soit... je mourrai... C'est tout ce qui me reste à faire... se répétait -elle avec apathie.
Elle vit Sanine avant qu'il ne la remarquât.
Il traversait le jardin, grand et calme, écartant de la main les branches que son geste semblait saluer. Karsavina tressaillit, se recula et sert-antrle livre contre la poitrine, regarda avec des yeux farouches Sanine qui s'approchait lentement de la croisée.
— Bonjour, £t-il en lui tendant la main, et avant qu'elle eût le temps de prendre une résolution
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Sanine répéta d'une voix caressante : Bonjour, vous dis-je...
Sa voix empêcha Karsavina de crier, de se lever et de partir, comme elle eût voulu le faire ; elle répondit tout bas, perdant toute volonté :
— Bonjour...
Elle le savait fort, capable de faire d'elle tout ce qu'il voudrait.
Sanine dit en s'accoudant à la fenêtre.
— Voulez- vous venir un moment dans le jardin ?.. . J'ai à vous parler.
Karsavina possédée par une force étrangère, ne savait que faire :
— Je vous attendrai par là ! dit encore Sanine. Elle approuva seulement de la tête; elle avait
honte de lui répondre quoi que ce fût.
Sanine s'éloigna sans se presser. Karsavina eut peur de le regarder ; pendant quelques secondes elle resta immobile, les mains jointes ; puis sortit, effarée, retroussant même sa robe pour mieux marcher.
Le soleil se glissant parmi les feuilles jaunes des arbres, éclairait royalement le jardin pareil à une nappe dorée. Karsavina vit de loin Sanine, debout au milieu du sentier. Il lui souriait, et son sourire la troubla ; il lui semblait que sa robe ne la cachait plus de lui et qu'il voyait son corps dévêtu. Cette sensation l'épouvanta. Elle s'avança vivement et s'arrêta tout près de lui, ayant peur qu'il ne la vît de la tête aux pieds.
Sanine lui prit ses mains et s'installant sur un tronc de vieux pommier, l'attira sur ses genoux.
Il la voyait de côté, et admirait son profil fin,
son épaule ronde, son sein ferme et tendu. Une vénération exaltée pour sa beauté le soulevait ; puis, comme s'il s'inclinait devant elle, il se pencha et embrassa doucement un pan de sa robe, à travers laquelle brillait la chair fraîche. Karsavina frissonna mais n'eut pas la présence d'esprit de reculer. Sa force et sa hardiesse triomphaient aisément d'elle ; mais elle le vainquait par sa tendresse et sa beauté ; et tous deux se craignaient. Sanine eût voulu lui dire des paroles douces et rassurantes, mais craignant qu'au premier son de sa voix elle ne se sauvât, il se taisait. Elle attendait en silence, la respiration haletante.
— Que me veut-il?... Qae fera-t-il?... se demandait-elle, pâmée de peur et de honte... Veut -il encore... Non, non... je m'échapperais, je fuirais!
— Zinotchka, dit enfin Sanine, et l'inflexion de sa voix était maladroite et tendre.
Karsavina leva rapidement son regard sur son visage et rencontra les yeux brûlants de Sanine qui la considéraient avec effroi. Et elle sentit instinctivement que c'était lui qui avait peur d'elle maintenant ; ce sentiment la rassura et elle n'éprouva plus de honte à rester assise sur ses genoux.
Sanine poursuivit :
— Je ne sais pas si j'ai bien fait de venir vous voir ; peut-être me croyez-vous trop coupable envers vous... Mais je ne pouvais pas ne pas venir... c'eût été vous outrager... Je désire que vous me compreniez... et que vous n'éprouviez pour moi ni haine ni dégoût... Car enfin... que pouvais-je faire?... comment résister?... Un moment j'ai senti que tout disparaissait entre nous et que si je laissais échap-
per cet instant de ma Yie, il ne reviendrait plus, jamais... Vous auriez passé à côté de moi et j'eusse été privé à jamais de cette jouissance... de cet immense bonheur... Vous êtes si belle et si jeune...
Karsavina gardait le silence. Son oreille transparente, à demi recouverte par ses cheveux, était rose et ses paupières tremblaient.
Et lentement, sur le même ton doux et tremblant, Sanine lui parla, avec des paroles hésitantes, du grand bonheur qu'elle lui avait donné, et de cette nuit qui resterait dans sa vie comme un conte enchanté. Et il était très évident qu'il souffrait de ne pas pouvoir faire disparaître son chagrin et lui faire comprendre combien elle devait être joyeuse de lui avoir tant embelli la vie.
— Vous souffrez maintenant, mais hier... quel bonheur, digait-il... Et les souffrances existent seulement parce que l'homme a fixé un prix à son propre bonheur... Car si nous vivions autrement cette nuit resterait dans notre mémoire comme une des plus précieuses émotions de la vie...
— Si nous vivions autrement... dit Karsavina machinalement; et malgré elle, elle sourit.
Elle crut que tout à coup le soleil brillait plus fort ; que les oiseaux chantaient plus allègrement ; que son âme se réveillait claire et forte de son engourdissement... Mais cette sensation disparut bientôt devant les images sombres de l'avenir.
Et Karsavina se représenta tout à coup sa vie future, sa pauvre vie flétrie, déshonorée, infâme. Elle vit dans le lointain des visages grimaçants et railleurs, et son âme devint lourde, haineuse.
— Allez-vous-en et laissez-moi ! dit-elle d'une
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voix rude ; elle pâlissait, serrant les dents ; et comme pour se venger de lui avoir souri tout à rheùre elle repoussa Sanine et se leva.
Sanine se désolait. Nulle parole ne pourrait la consoler, rien ne pourrait empêcher ses souffrances et sa misère futures. Il comprenait sa colère et lui donnait raison ; mais il eût tout fait pour lui épargner les douleurs et la honte qui pesaient sur elle, et qui n'avaient d'autre cause que le bonheur que sa beauté et sa grâce avaient accordé à un homme.
Un instant il eut l'intention de lui proposer son nom et son aide, mais il se ravisa ; ce n'était pas ce qu'il fallait, c'était trop mesquin.
— Eh bien, que la vie aille son train ! se dit Sanine.
Elle était à quelques pas, debout, les mains tombées, le front couronné de ses admirables cheveux, réfléchissant à quelque chose. Un pli profond barrait son front.
— Je sais, lui dit Sanine, que vous aimez Youriï Svarogitch... Peut-être est-ce ce qui vous fait tant souffrir. ' ~
— Je n'aime personne, murmura Karsavina angoissée, et en se tordant douloureusement les mains.
Son visage était bas et contracté ainsi que sous l'empire d'une souffrance physique, et la conscience de sa faute, revenue en la présence de celui qui en était la cause, l'exaspérait. Un chaos de pensées confuses régnait dans son esprit.
— Comment faire !... se disait-elle. J'aime Youriï, je l'aime tant que son souvenir me brise le cœur... L'idée que, désormais, je ne serai plus digne de lui
m'épouvante autant que la mort... et cependant. Sanine était maintenant pour elle un souvenir de force déchaînée, de jouissance terrible où la douleur se mêlait au désir d'une intimité prochaine et profonde ; par moments elle éprouvait aussi un autre désir, celui d'être tourmentée sans répit, jusqu'à l'anéantissement. Mais une tendresse soudaine l'adoucit.
— C'est de ma faute, se dit-elle, je suis une créature vicieuse, mauvaise !
Elle avait envie de pleurer, de se repentir, de cingler à coups de fouet ce beau corps blanc qui s'était montré plus fort que son esprit, que son amour, plus fort que tout.
Une seconde elle eut l'impression que cette douleur la tuerait, mais elle revint à elle n'éprouvant plus qu'un morne désespoir.
Et quand Sanine la supplia :
— Ne me gardez pas rancune... Vous êtes toujours aussi belle qu'auparavant et le même bonheur que vous m'avez donné, vous le donnerez aussi à l'homme aimé... peut-être plus encore... Quant à moi, je vous souhaite toutes les félicités... et vous serez toujours dans mon souvenir telle que vous m'apparûtes hier soir.. Adieu... Et si un jour vous avez besoin de mon aide, appelez-moi... Je A'^ous donnerais jusqu'à ma vie, si je le pouvais !
Karsavina leva vers lui ses grands yeux et un vague regret remua dans son cœur.
— Bah ! tout se passera bien, se dit-elle soudain, et la vie lui apparut moins horrible. Pendant une minute ils se regardèrent droit dans les yeux ; et du fond de leurs cœurs montait une douceur. Un
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secret restait enseveli dans leurs âmes, un secret que nul ne connaîtrait jamais et qui demeurerait à jamais lumineux.
— Eh bien, adieu... dit Karsavina d'une voix basse et virginale.
Une joie intense éclaira le visage de Sanine.Elle lui tendit la main, mais il se fit qu'ils s'embrassèrent simplement et chaleureusement comme un frère et une sœur.
Karsavina accompagna Sanine jusqu'à la porte, et le regarda tristement partir. Elle s'en revint dans le jardin et s'étant couchée dans l'herbe, joignit les mains derrière la nuque.
L'herbe un peu fanée mais aromatique murmurait autour d'elle. Karsavina fermant les yeux s'engourdit sans pensées. Un travail obscur s'opérait dans son cœur, la ramenant à la vie heureuse et magnifique que l'avenir lui promettait.
Le souvenir de Youriï apparaissait parfois, épouvantable et noir ; mais Karsavina le refoulait précipitamment au fond de son esprit, se disant :
— Il ne faut pas y penser. Il ne faut plus penser à rien...
Et elle s'engourdit de nouveau dans une attente vasue.
Ce jour-là Youriï se leva tard, mal disposé, un mauvais goût dans la bouche, une douleur lancinante aux tempes. Tout d^abord il ne put se rappeler que des cris et des bruits de verres, la lumière blafarde des lampes qu'effaçait la clarté diaphane du matin. Puis, il se souvint encore que Schafrow et Piètre Ilitch avaient regagné leurs chambres en chancelant et que lui et Ivanov — ce dernier pâle mais solide comme toujours — étaient restés longtemps encore sur le balcon, sans faire aucune attention au lever de soleil radieux, ni au ciel bleu, ni aux prairies et à la rivière, brillant à leurs pieds, dorée par le soleil.
Ils discutaient. Ivanov démontrait triomphalement à Youriï que les hommes tels que lui, qui ne savent pas vivre n'osant rien prendre à la vie, feraient mieux de mourir sans trace. Ivanov ne cessait de répéter méchamment la phrase de Piètre Ilitch : « De tels homm es je me garderai bien de les appeler des hommes » ; et il riait d'un rire farouche, Youriï ne s'offensait plus de ces paroles et il répondait seulement que les hommes tels que lui avaient une vie raffinée et complexe à cause de la
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profondeur de leurs émotions et que, du reste, Ivanov avait raison de lui dire que le meilleur, pour eux, était de disparaître. Puis il devint insupportablement triste, eut envie de pleurer et de se confesser. Il se souvint avec honte qu'il avait été sur le point de conter à Ivanov la scène qui s'était déroulée avec Karsavina, mais Ivanov était si ému qu'il ne devait plus se rappeler de son attitude, et Youriï souhaitait maintenant de toute son âme que cela fût vraiment ainsi.
Finalement Ivanov sortit dans la cour en hurlant et tout s'embrouilla autour de Youriï : l'ivresse le dominait, il ne voyait plus qu'une nappe sale sur laquelle tramaient des bouts de radis et des verres avec des restes de bière. Ensuite, la tête penchée sur la poitrine, il s'assoupit, navré d'être abandonné par tout le monde.
Ivanov revint, et avec lui Sanine. Sanine était gai, bruyant, tout à fait dégrisé. Il regardait Youriï d'un air étrange, tantôt amical, tantôt railleur. Youriï se souvint encore d'un canot glissant dans l'eau à travers un brouillard laiteux et s'arrêtant sur le sable inondé de soleil... Et c'était tout... Il avait la tête lourde et des nausées lui soulevait le cœur.
— Le diable sait comme c'était dégoûtant! se dit-il. Il ne me manquait plus que de me saouler.
Et secouant avec dégoût tous ces souvenirs, ainsi qu'on secoue la boue collée sur les chaussure'^. Youriï réfléchit sur ce qui s'était passé dans le bois .
Tout d'abord il perçut l'obscurité mystérieuse des grands arbres noirs, les rayons pâles de la lune, le corps blanc un peu frais de la jeune fille, qui re^ -
tait à côté de lui, les yeux fermés, l'odeur de son corps qui Texcitait jusqu'à la rage.
A ce souvenir des frissons de volupté le parcoururent, mais une minute après, Teffroi serra son cœur, car il se rappela, dans tous ses détails, ГаЬоminable scène où il avait tâché de renverser la jeune fille sur Therbe. Elle se débattait, le bousculait, essayait de se dégager mais lui, bien que se disant que ce qu'il faisait là était répugnant, et qu'il ne voulait, ne pouvait pas, continuait à lui faire violence...
Youriï frémit de honte et ses nerfs sentirent même la lumière du jour. Il désirait se plonger dans les ténèbres, rentrer sous terre afin de ne plus voir la clarté du jour qui lui rappelait tant de détails odieux. Mais un instant après, il se persuadait qu'il avait bien fait de mettre un frein au puissant élan de sa passion et ne se reprochait plus que le fait de s'être oublié pendant un court moment.
Avec un effort violent,presque physique, comme s'il venait de vaincre un homme beaucoup plus fort que lui, Youriï analysa /son sentiment et trouva qu'il avait agi comme il fallait agir.
— C'eût été lâche de profiter de sa faiblesse. Mais une nouvelle question encore plus tourmentante surgit devant lui.
— Et après?... Et dans un chaos de pensées et de désirs contradictoires, une seule réponse se cristallisa :
— Il faut rompre avec elle... La posséder, jouir de son corps et la lâcher ensuite, je n'en suis pas capable, je suis trop honnête homme pour le faire... Et je prends trop à cœur les souffrances d'autrui
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pour en causer moi-même... Alors, quoi?... l'épouser?...
Ce mot était la banalité même. Comment, lui Youriï, avec sa complexion si originale, lui, nourrit de tant de grandes pensées et de subtiles soulîrances, se créerait un bonheur bourgeois, aurait soin d'une femme, d'enfants, d'un ménage?... Allons donc!... Il rougit à cette idée comme sous une injure grave.
— Alors la repousser et partir?
L'image de la jeune femme devant lui, surgit. Se représentant son existence sans elle il se sentit au cœur une si vive blessure et autour de lui un tel vide que tout son corps sembla s'affaisser. Et il s'exclama mentalement, dans un éclat de douleur rageuse ;
— Mais je l'aime !... Gomment pourrais-je briser mon propre bonheur?... C'est monstrueux I... absurde!... Alors, que faire?... Me marier?... De nouveau cette pensée suffît à le remplir de honte. Et, pour échapper à ses pensées, il se mit à lire une imitation de l'Ecclésiaste qu'il avait écrite luimême quelques jours auparavant :
« Il n'y a dans ce monde ni bien ni mal.
« Les uns disent : Le bien est ce qui est naturel à l'homme et l'homme a raison dans ses désirs.
« Mais ce n'est pas la vérité, car tout nous est naturel; rien ne naît de l'obscurité ni du vide, tout a la même source.
« D'autres affirment : Le bien nous vient de Dieu. Mais c'est encore faux, car si Dieu existe, tout vient de lui, même le blasphème.
« D'autres encore : Le bien est ce qui fait du
bien aux hommes. Comment l'expliquer? Ce qui est agréable aux uns, est désagréable aux autres : Tesclave veut sa liberté, le maître la servitude de son esclave ; le riche veut la conservation de ses biens, le pauvre la ruine du riche ; l'oppressé veut vaincre, l'oppresseur veut la soumission de l'oppressé ; celui qui est haï veut être aimé, le vivant veut ne pas mourir, celui qui vient au monde veut que les autres meurent pour lui céder leur place sous le soleil ; l'homme veut la perte des bêtes, les bêtes ne veulent pas périr... Et cela dure depuis le commencement des siècles et durera jusqu'à la fin des siècles, et personne n'a droit au bien, au détriment de ses semblables...
« Les hommes ont l'habitude de se dire qu'il vaut mieux faire le bien et s'aimer entre eux, que d'engendrer le mal et la haine. Mais cela est faux : car s'il existe pour eux une récompense iJ vaut mieux, certes, faire le bien et se sacrifier pour leurs semblables... mais s'il n'y a pas de récompense, il est préférable pour l'homme de prendre sa part de bonheur sous le soleil ?...
« Et voici encore un exemple de l'hypocrisie humaine : On dit d'un homme qui ruine sa vie pour les autres : ton esprit te survivra car il sera conservé dans les œuvres des hommes comme une semence éternelle... Mais cela est faux, car on sait que dans le courant des siècles l'esprit créateur va de pair avec l'esprit destructeur et nous ignorons ce qui restera après nous.
« Et encore : Les hommes se préoccupent de la manière dont on vivra après eux et ils trouvent bon que les enfants recueillent les fruits de leurs tra-
vaux. Mais nous nfe savons pas ce qui sera après nous, et nous ne pouvons pas nous imaginer la multitude des êtres qui passeront sur nos traces. Nous ne pouvons ni les aimer, ni les haïr, comme nous ne pouvons aimer ni haïr ceux qui étaient avant nous. Entre les temps les liens sont rompus.
« On dit : Rendons les hommes égaux devant la source des joies et des souffrances et donnons-en à tous la même ration. Mais l'homme ne peut pas recevoir des joies et des peines, des maux et des jouissances au-dessus de ses forces et comme les cœurs des hommes sont différents, leurs rations le sont aussi ; ils ne sont donc poi^nt égaux et leurs cœurs pourront jamais battre à Tunisson.
« L'orgueil nous fait dire : Les grands et les petits.
« Mais chaque homme est une aurore et un couchant, un sommet et un abîme, un atome et un univers.
« On dit : L'esprit humain est vaste ! Mais c'est une fiction, car notre vue est limitée et l'homme ne voit ni la folie ni la raison dans l'univers infini.
« Que sait l'homme ?
« Adam savait qu'il devait manger, boire, se vêtir et conserver sa semence pour la race future ; et nous savons la même chose et de même nous conservons notre semence pour la race future. Mais Adam ne savait pas comment tromper son épouvante, ni conjurer la mort, et nous ne le savons pas davantage. On a créé les sciences, mais on a pas su concevoir du bonheur.
« L'homme dans tous ses vêtements, depuis ses chaussures jusqu'à sa couronne, n'a qu'un seul
but : celui d'épargner à son corps les douleurs et la mort. Mais Gain n^a-t-il pas fait tomber Abel d^un seul coup de bâton, et Thomme le plus inculte ne peut-il pas anéantir Thomme le plus instruit ? Mathusalem n'a-t-il pas vécu plus longtemps que le reste des hommes ?... et cependant il est mort. Et Job, malgré sa résignation, ne fut-il pas rongé par le chagrin ?... Est-ce que tous les hommes les plus heureux, de même que les plus malheureux ne finissent pas par mourir comme leurs ancêtres ?... Et cela était autrefois et est encore aujourd'hui, où des hommes se proclament dieux de la science, se vantent et s'enorgueillissent 1
« De même, ils seront dévorés par les vers, »
Un frisson parcourut le dos de Youriï et la vision des vers blancs, fourmillant à travers toutes les couches de la terre, le troubla. Cependant, ce qu'il avait écouté lui semblait extrêmement important.
— Mais tout cela est vrai ! et dans son âme l'orgueil se mêla d'angoisse.
Il s'approcha de la fenêtre et regarda dans le jardin, dont les sentiers étaient déjà dorés de feuilles mortes ; d'autres feuilles jaunes se détachant lentement des branches, tournoyaient dans l'air calme pour tomber sans bruit, sur le sol. Les couleurs jaunâtres de la mort, étaient partout ; toutes les feuilles mouraient et mouraient aussi des millions d'insectes qui ne vivaient que de lumière et de chaleur.
Youriï ne put comprendre ce calme et la mort sereine de l'été em.plit son âme d'une inexplicable colère.
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— Voilà... il crève et rayonne encore comme si on venait de lui offrir une friandise ! pensa-t-il, en tâchant de trouver des paroles grossières pour ex primer sa colère.
Et derrière la fenêtre, s'étendait le jardin doré par le soleil ; plus loin la rivière reflétait le beau ciel automnal vert et bleu; plus loin s'étendaient les champs ; et plus loin encore au delà des champs brillait une autre rivière, reflétant dans ses eaux pures le bois, dont les arbres semblaient renver ses, les rivages, le sentier calme, sur lequel quelqu'un marchait doucement.
Le vieux chantre, le viel ivrogne, Piètre Ilitch chemine solitaire...
L'automne est venu, et la campagne a le silence et l'abandon d'un petit cimetière où l'on aurait couché les joies mortes ; l'automne est venu avec sa grâce et sa beauté pénétrantes. Des dentelles aux fins réseaux parent les arbres, et au-dessous d'elles le houblon suspend ses rouges guirlandes.
A travers la découpure d'or des feuillages plus clairsemés à présent, les petites maisons du village, semblables à des jouets d'enfants, regardent vers la plaine. Sur les plates-bandes dénudées, les asters rouges méditent solitaires, en hochant avec froideur leurs belles petites têtes ; les balcons et les bancs verts semblent avoir gardé encore les traces de la vie bruyante et joyeuse, qui vient de finir, et il semble que cette vie soit étrange, faite seulement de bonheur, de rêve et de gaieté. Parfois comme un oiseau que ses frères migrateurs ont délaissé, il passe dans une allée déserte une femme dont le visage est triste, pensif et voilé de mystère, et qui paraît extraordinairement belle.
Les portes et les fenêtres se sont fermées sur le silence.
Piètre Ilitch marche lentement dans les sentiers en soulevant au bout de sa canne les feuilles mortes qui couvrent la terre.
Il ne vient jamais dans ces endroits tant qu^ils sont peuplés et bruyants. Peut-être que les hommes avec leurs rires et leurs frais visages lui font inconsciemment sentir sa vieillesse, son indigence et sa laideur ; puis ils Tempêchent d'écouter en paix ce que lui seul peut entendre.
Il longe les chalets, s'assoit sur un banc abandonné et longuement regarde devant lui, jusqu^à ce que le ciel d'automne commence à s'obscurcir. Et peut-être sent-il passer le souffle de l'éternité sur ce lieu de la fragile joie humaine.
Puis il descend vers la rivière, et sous les chênes verts et jaunes, devenus graves, il contemple le cristal de l'eau, il se couche sur l'herbe sèche et reste ainsi des heures entières la tête appuyée sur la terre, épiant ses bruits assourdis, et respirant son haleine moite.
Les lieux les plus sauvages et les plus inaccessibles le connaissent; il gagne les endroits où la vallée est si étroite que la montagne semble vouloir étreindre et écraser la rivière, mais en vain : la rivière y défie la montagne et frissonne toute, d'un rire d'azur et d'argent ; et la montagne se renfrogne, et les arbres bruissent avec hostilité.
Dans ces parages il arrive que des chênes géants, roulant du haut des pentes escarpées, se précipitent dans l'onde avec fracas. Mais leurs branches se brisent, s'éparpillent et disparaissent dans les courants d'eau profonde et vive.
Mille petites rides frisent la surface claire du
fleuve ; le bleu du ciel et les verdures de la terre s'y mirent tour à tour. On dirait qu'une main active et mystérieuse s'amuse à y tracer des signes illisibles, à les effacer, puis à les écrire encore pour les effacer de nouveau. Personne ne saura jamais lire cette écriture divine, mais elle pénètre Piètre Ilitch jusqu'au fond de son âme. Il y est attentif et fervent des heures entières et elle lui assure cette sérénité et cette paix qui sied au soir de la vie humaine. Les arbres, la rivière, les champs, le ciel et la terre l'emplissent d'une émotion profonde que sa vie indigente et ivre ne lui a jamais accordée. Et pendant ces promenades, l'attitude du vieux chantre est solennelle et méditative.
Lorsqu'il retourne sur ses pas et qu'il croise quelqu'une de ses rares connaissances, il se met à lui conter gravement quelque chose où il s'efforce en vain d'exprimer ce qui lui demeure inexprimable. Et il conclut invariablement par cette phrase:
— L'hiver... il y fait si beau... Le calme... les flocons volent, volent... les bouvreuils chantent...
Sa voix, atteignant une plénitude sonore se répand dans l'air apaisé et l'on sent qu'en dépit de sa misère, cet homme éprouve jusqu'aux plus subtiles beautés de la vie, et que, dès qu'il est libéré de son gagne-pain, de la vodka ou de la maladie, il sait remplir si bien son existence que son âme est heureuse...
— L^automne... Déjà Tautomne... Ensuite ce sera l'hiver, la neige... le printemps, l'été, encore Гаиtomne... Uhiver, le printemps. Fêté... Quelle angoisse... Et, que ferai- je alors, moi ?... La même chose qu'à présent. Youriï sourit avec détresse. Dans le meilleur cas je m'abrutirai et ne penserai plus à rien !... Et plus tard ce sera la vieillesse, la mort !
Les mêmes pensées qui l'avaient tant de fois assailli, se pressèrent dans son cerveau. Il se dit que la vie passait à côté de lui, qu'il n'y avait pas d'existence exceptionnelle, que la vie des héros mêmes était pleine d'ennuis, d'activité languissante et ses résultats sans bonheur. Il se souvint qu'il vivait toujours dans l'attente d'un événement nouveau, considérant le moment présent comme une période de transition, mais il se rendit compte que ce serait ainsi pendant toute son existence.
— Un exploit, un exploit ! les mains de Youriï se crispèrent. Pour brûler de suite et disparaître sans languir et sans trembler !
Mille exploits, plus héroïques les uns que les autres se présentèrent à son esprit, mais derrière
chacun d'eux, Youriï voyait une tête de mort. Il ferma les yeux et se figura nettement une matinée grise à Pétersbourg, des murs de briques mouillés, et le gibet détachant sa silhouette mince sous un ciel gris et couvert... Il s'imagina encore le canon d'un revolver contre sa tempe... et les nagaïkas lui cinglant le visage, le dos... et ses reins mis à nu.
— Et c'est vers ça qu'il faut aller ? Et je devais subir tout cela? se demanda Youriï, avec un geste désolé.
Les beaux exploits disparaissaient fondus quelque part ; devant Youriï sa propre impuissance grimaçait. Et tout à coup il eut conscience que tous ces rêves n'étaient que des divagations enfantines.
— Pourquoi sacrifierais-je ma vie, pourquoi subirais-je les outrages et la mort ?... Pour que les ouvriers du xxxii' siècle ne manquent ni de nourriture ni de satisfactions sexuelles ?,.. Mais le diable soit avec tous les ouvriers et les non-ouvriers de l'univers !...
Et de nouveau Youriï sentit une animosité inexplicable grandir dans son âme ; ensuite il eut la sensation qu'une lassitude morne lui montant au cerveau, et son corps fléchit oppressé par une apathie étouffante .
— Je voudrais que quelqu'un me tue... pensa Youriï avec indolence. Qu'il me tue d'un coup, par derrière, sans que je le sente venir... Fi, quelles bêtises me passent par l'esprit... Pourquoi quelqu'un et non pas moi-même?... Suis-je vraiment trop lâche pour en finir une fois pour toutes avec cette vie qui ne me cause que des tourments ? Il faudra bien mourir un jour... Alors?...
Mais il se regarda de haut en bas avec mépris. Un sourire de raillerie crispait ses lèvres :
— Des mots, rien que des mots... Tu fais le fier, frère, tu es maître de penser tout ce que tu veux... Mais quant à le faire !...
11 éprouva en face de soi un petit froid de lâcheté et de curiosité.
— Mais on peut essayer... Comme ça, pour rire... pas sérieusement... Ce n^est pas pour me... mais comme ça... par pure curiosité...
Il prit d'un geste furtif le revolver dans le tiroir, et la crainte absurde que ce soir, sur le bouleл'ard, Doubowa, Schafrow, Sanine et surtout Karsavina pussent savoir à quelles expériences ridicules il perdait son temps, le fît hésiter.
Il cacha précieusement le revolver dans sa poche et sortit dans le jardin, sur le perron. Les marches de Tescalier étaient jonchées de feuilles mortes ; Youriï les remua du bout de ses bottines, et écoutant le murmure faible de la verdure, il se mit à siffler une mélodie languissante.
— Que fais-tu là ? lui demanda -plaisamment Ljalya qui, un livre et son ombrelle à la main, traversait justement le jardin, pour rentrer à la maison. Elle venait d'un rendez-vous qu'elle avait eu avec Riasantzeлv près de la rivière, et marchait toute fraîche, heureuse du souvenir de ses baisers. Personne ne les empêchait de se voir, mais dans le silence du jardin désert il y avait un mystère si doux que leurs baisers en étaient plus hardis et éveillaient en Lyalya d'autres désirs.
— Tu as l'air d'enterrer ta jeunesse, ajouta-t-elle en passant devant lui.
— Tu dis des sottises, répondit Youriï dépité, et dès ce moment il sentit Tapproche de quelque événement impérieux.
Il se débattait comme une bête agonisante, sans trêve ni repos. La cour l'irritait ; Youriï se dirigea vers la rivière, sur laquelle flottaient des feuilles mortes et des toiles d'araignée. Il jeta dans l'eau une branche sèche et regarda longuement les cercles formés autour d'elle et qui faisaient frissonner les feuilles jaunes. Il s'en alla de nouveau vers la maison et s'arrêta devant les parterres, pour considérer tristement les dernières fleurs rouges qui se balançaient au milieu de leurs sœurs fanées. Il revint vers le fond du jardin.
Là tout était jaune et les branches des arbres apparaissaient dans le feuillage rouillé, telles des dentelles noires.
Le chêne, seul, conservait toutes ses feuilles vertes ; sous l'arbre un grand chat roux assis sur le tronc se chauffait au soleil.
Youriï caressa tendrement son dos soyeux, et des larmes lui montèrent aux yeux.
— Ma vie est perdue... perdue... perdue... répétait-il machinalement. Ses paroles lui parurent insensées, mais il n'en sentit pas moins une pointe fine pénétrer son cœur.
— Mais non, tout cela est stupide !... Ma vie est dans l'avenir... Je n'ai que vingt-six ans, s'écria-t-il mentalement, délivré pour un instant du brouillard opaque où il se débattait comme une mouche dans une toile d'araignée.
— Ce n'est pas de mon âge qu'il s'agit... Mais de quoi, alors?... se désespérait-il.
Le souvenir de Karsavina lui revint à la mémoire, en même temps que la pensée pénible de leur prochaine rencontre. Comment pourraient-ils se regarder en face après la scène infâme du bois ? et comment éviter de se rencontrer dans cette petite ville ? Sous le coup d'un inexprimable malheur, Youriï se dit qu'il vaudrait mieux mourir.
Le chat bombait doucement son dos, ronronnant en sourdine, comme un samovar bouillant. Youriï le regarda attentivement et se mit à marcher de long en large devant le banc.
— Ma vie est usée... détestablement usée... Et puis, je ne puis plus la revoir... Mieux vaut mourir...
La vie lui sembla disparue à jamais. Un instant il s'était cru heureux à la pensée d'une femme... mais ce moment lumineux avait disparu pour ne plus revenir...
Et tout d'un coup l'avenir se présenta clairement à l'esprit de Youriï: une vie terne, blafarde. Ni nuit^ ni lumière: le vide ! et lentement... lentement...
— Mieux vaut mourir. . .
Le cocher passa lourdement, chargé d'un seau plein d'une eau, sur laquelle surnageaient des feuilles mortes. La femme de chambre sortit de la maison et s'arrêtant sur le perron, elle cria à Youriï quelques mots qu'il ne comprit pas .
— Ah! oui... C'est bien... dit-il, en comprenant enfin que la femme de chambre l'appelait pour déjeuner.
— Déjeuner?... se demanda-t-il effrayé... Déjeuner... Alors tout sera comme auparavant, et il me faudra de nouveau soutfrir et me demander quelle
attitude prendre v;*s-à-vis de Karsavina?... Et je serai de nouveau tourmenté par mes pensées?... Allons, il me faut faire vite... on m'appelle à déjeuner... et je n'aurais plus le temps...
Une hâte étrange s'empara de lui ; des frissons lui coururent dans les mains, dans les pieds, dans la poitrine. Youriï eut conscience que rien ne lui arriverait, que c'était seulement ainsi... mais en même temps une épouvante faisait tinter ses oreilles. La femme de chambre, les mains cachées sous son tablier blanc, restait toujours sur le perron, avec le désir visible de goûter profondément l'air du jardin automnal.
Sournoisement Youriï se cacha derrière le chêne afin qu'elle ne le vît pas et de suite, en un geste brusque, inattendu de lui-même, il dirigea le revolver contre sa poitrine et tira...
— Manqué, pensa-t-il joyeusement.
Le désir de vivre et la peur de mourir se combattaient dans son esprit. Il n'avait pas entendu la détonation ; mais il vit en haut la cime du chêne, le ciel bleu et, en bas, le chat roux, s'enfuyant quelque part, effrayé.
La femme de chambre poussa un cri et s'élança dans la maison ; immédiatement après, Youriï crut distinguer autour de lui une multitude de gens affolés. Quelqu'un lui versait de l'eau froide sur la tête; et sur son front s'était collée une feuille jaune qui le gênait beaucoup. Des voix alarmées résonnèrent à ses oreilles ; quelqu'un pleurait et criait :
— Youra, Youra... pourquoi ?...
— C'est Lyalya qui pleure, pensa Youriï, puis ouvrant les yeux, il commença à se débattre et à
crier, avec un désespoir sauvage de bête blessée.
— Le docteur... faites-le venir vite...
Mais, avec une épouvante indescriptible, il comprit que tout était déjà fini... fini sans espoir. Les feuilles collées sur son front devenaient de plus en plus lourdes, écrasant ses tempes. Youriï tendit le cou, afin de voir n'importe quoi au travers d'elles, mais les feuilles mortes grandissaient de plus en plus vite et finirent par couvrir toutes choses...
Et Youriï n'eut plus conscience de ce qui se passait en lui..
Ceux qui ne le connaissaient pas et ceux qui le connaissaient ; ceux qui l'aimaient aussi bien que ceux qui le méprisaient ; et tous ceux, enfin, qui n'avaient jamais pensé à lui, plaignirent Youriï Svarog-itch, décédé.
Personne ne pouvait s^expliquer son acte ; mais tous croyaient le comprendre et, au fond de leurs âmes, partageaient ses pensées. Le suicide semblait beau et la beauté appelait des larmes, des couronnes et de bonnes paroles.
Le père ayant eu une attaque, n'assista pas aux funérailles de son fils, et Lyalya ne put pas le quitter un seul instant. Riasantzew, seul, représenta la famille et conduisit le deuil. Et devant tous ceux qui assistaient à l'enterrement^ l'image de Youriï grandissait, surtout à cause de la solitude où il avait vécu.
Beaucoup de fleurs d'automne, sans parfum, couvraient le cercueil, et au milieu de toutes ces fleurs blanches, rouges et vertes, le visage du défunt semblait réellement calme.
Lorsque le cortège passa devant la maison de Dou-
bowa et de Karsavina, elles sortirent de leur demeure et s'y joignirent. Karsavina était abattue et morne comme si on Teût conduite à un châtiment infâme. Bien qu'elle fût certaine que Youriï avait ignoré son acte, il lui semblait pourtant qu'entre sa chute et la mort du jeune homme existait un lien secret qui attristerait tout le reste de son existence. Aussi se sentait-elle profondément malheureuse. Toute la nuit, elle avait pleuré et caressé mentale ment l'image de l'être aimé perdu à jamais ; vers le matin son cœur était plein d'un amour désespéré pour Svarogitch, et de haine pour Sanine.
Sa liaison fortuite avec ce dernier lui semblait un rêve monstrueux ; tout ce que lui avait dit Sanine et qu'elle avait cru un moment lui était maintenant odieux ; elle avait l'impression d'être tombée dans un précipice, sans espoir de salut. Et quand Sanine s'approcha d'elle, elle lui jeta un regard de dégoût et de haine et détourna la tête.
Sanine, serrant ses doigts froids et mous devina tout ce qu'elle éprouvait à son égard ; et tout à coup il la sentit étrangère à jamais. Il rejoignit Ivanov qui venait pensif derrière lui en secouant tristement ses longs cheveux jaunes.
— Ecoute, comme Piètre Ilich s'efforce de chanter ! dit Sanine rêveur.
Déjà loin d'eux, en avant, immédiatement après le cercueil, s'élevaient les chants funèbres, où l'organe tremblant de Piètre Ilitch traînait mélancoliquement.
— Comme c'est singulier! commença Ivanov. C'était un faible, un irrésolu... et cependant il a eu le courage de...
— Je pense, ami, lui répondit Sanine, que trois secondes avant le coup, il ne savait pas encore ce qu'il devait faire... Telle vie, telle mort...
— C'est vrai ! Mais, tout de même, cet homme a trouvé une issue! dit Ivanov d'une voix presque inintelligible. Son visage se rasséréna comme s'il venait de saisir quelque chose de préparé pour le calmer.
L'automne régnait dans le cimetière ; les arbres semblaient couverts par une pluie de rouille. Par endroits, l'herbe restait encore verte sous la couche de feuilles mortes. Les croix des tombes ressortaient en blanc sur ce fond décoloré ; les marbres funéraires étaient gris ou noirs, les grilles dorées brillaient sous le soleil. Le convoi s'avança parmi les tombes.
La terre noire reçut le cercueil, et se referma sur lui. Mais longtemps après, des gens se pressèrent encore au-dessus de la fosse, chantant des chants attristés, et avides de pénétrer les ténèbres de leurs destins.
Au moment tragique, où le cercueil disparut sous la terre et qu'entre les vivants et la mort se dressa un obstacle impassible, Karsavina éclata en sanglots bruyants, et cette voix de femme, vibrant douloureusement dans le cimetière calme, fut particulièrement déchirante.
La'jeune fille ne pensait pas que des gens l'entouraient auxquels elle livrait son secret ; mais tout le monde devina que l'horreur de la mort rompait définitivement tout ce qu'il j avait eu entre cette belle jeune femme rêvant de .donner sa jeunesse et sa beauté, et le cadavre enseveli ; personne n'offensa
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sa douleur. Les têtes s'inclinèrent un peu plus respectueuses et apitoyées...
On emmena Karsavina, dont les sanglots s'éteignirent dans le lointain en pleurs lents. Un monticule s'élevait maintenant au-dessus de la fosse qui gardait sa proie, et sur laquelle on enfonça rapidement des sapins verts.
A ce moment Schafrow s'agita.
— Monsieur... il faudrait faire un discours... Messieurs, on ne peut pas partir sans discours... dit-il à tous d'une voix plaintive, l'air effaré.
— Demandez àSanine... proposa Ivanov, perfide. Schafrow le fixa avec étonnement mais comme le
visage d'Ivanov restait impassible, il le crut.
— Sanine... Sanine... où est Sanine, messieurs? répétait-il en cherchant partout de ses yeux myopes. Ah !... Wladimir Petrovitch... Faites-nous donc un petit discours... on ne peut pas partir sans un petit discours...
— Faites-le vous-même, répondit sombrement Sanine, qui croyait toujours entendre la voix sonore et les sanglots de Karsavina.
— Si je pouvais le faire je l'aurais fait... N'étaitce pas en effet un homme re-mar-quable ?... Je vous en prie... deux mots...
Sanine le fixa droit dans les yeux, et dit d'une voix dépitée :
— A quoi bon ? Le monde a un imbécile de moins, voilà tout.
Sa voix âpre résonna nettement à toutes les oreilles. D'abord tous restèrent stupéfaits, ne sachant s'ils devaient entendre ou non : mais Doubowa s'écria d'une voix stridente :
s AN I NE 471
— C'est odieux I
— Pourquoi? demanda Saninehausant les épaules. Doubowa A^oulut lui crier encore quelque chose
et faire un geste, mais d'autres jeunes filles l'entourèrent. Et tout le monde se mit à remuer, parlant et gesticulant en désordre. On ne voyait que des figures échauffées et troublées. Puis, comme si un vent venait de les balayer avec les feuilles mortes, les assistants se répandirent hors du cimetière. Schafrow courut d'abord en avant; mais se ravisant il revint tout à coup en arrière. Riasantzew bredouillait quelle chose en agitant ses bras avec indignation.
Sanine considéra distraitement le visage colérique d'un monsieur qui portait des lunettes. Il fit demitour et retourna vers Ivanov.
Ivanov regardait, les yeux vagues. En adressant Schafrow à Sanine, il pressentait bien un incident, mais ne s'attendait pas à ce qu'il prît de telles proportions. D'un côté toute cette histoire le ravissait par sa rudesse même, d'un autre il en était désagréablement frappé. Et ne sachant pas quel parti prendre il laissait errer son regard, indécis, pardessus les croix, vers les champs lointains.
Un collégien qu'il n'avait pas encore aperçu^ s'agitait depuis plusieurs minutes près de lui. Ivanov s'emporta, et le fixant de ses yeux froids :
— Vous vous croyez peut-être très décoratif ? Le collégien rougit :
— Ce n'est guère spirituel I
— Il ne s'agit pas de l'être... Allez au diable I Et ses yeux prirent une expression si méchante
que le collégien pâlit, et s'écarta.
Sanine souriant faiblement regardait le groupe; il dit, faisant un geste las, la voix empreinte d'une vraie tristesse :
— Les imbéciles !
Ivanov, honteux d'avoir hésité ne fût-ce qu'un moment, prit une expression impassible et s'appuyant sur sa canne :
— Le diable les emporte... Allons-nous-en I
— Eh bien, allons...
Ils passèrent devant Riasantzew qui, au milieu d'un petit groupe, les regarda avec hostilité, et se dirigèrent vers la sortie. De loin encore Sanine remarqua un autre groupe formé de gens qu'il ne connaissait pas et qui restaient attroupés comme des moutons, les têtes rentrées. Au milieu d'eux Schafrow parlait et gesticulait, mais il se tut à la vue de Sanine. Tous les visages se retournèrent du cftté de ce dernier avec une expression faite d'indignation qui voulait être noble, de timidité et de curiosité.
— C'est un complot contre toi I dit Ivanov. Sanine se renfrogna au point qu'Ivanov fut
étonné de l'expression de son visage. Et quand se détachant du groupe des étudiants et des jeunes filles Schafrow, rouge comme un coquelicot, et clignotant de ses yeux myopes se dirigea vers Sanine, celui-ci s'arrêta brusquement, comme s'il se préparait à assommer le premier venu.
Probablement Schafrow, le comprit-il ainsi puisqu'il devint tout blanc et s'arrêta plus loin qu'il ne l'eût fallu. Les étudiants et les jeunes filles groupés derrière lui, avaient l'air d'un troupeau de moutons derrière un bouc.
— Que vous faut-il encore ? demanda Sanine sans élever la voix.
— Nous... rien... s'embrouilla Schafrow mais le groupe de mes camarades veut vous exprimer son blâme collectif et...
— Qu'ai-je besoin de votre opinion ? siffla Sanine entre ses dents avec une expression mauvaise. Vous m'avez demandé de dire quelque chose sur feu Svarogitch, et lorsque je vous ai dit ce que j'en pensais sincèrement vous venez m'exprimer votre indignation ?... C'est bien... Si vous n'étiez pas des gamins pleurnichards et bébêtes je vous démontrerais que j'ai raison, que la vie de Svarogitch fut réellement sotte, qu'il se tourmentait pour rien et que sa mort est insensée... mais vous... vous m'ennuyez tout simplement avec votre incompréhension... Allez au diable... Et fîchez-moi la paix, hein 1...
Et Sanine marcha droit devant lui, écartant tous ceux qui lui barraient la route.
— Ne bousculez pas, je vous prie ! protesta Schafrow d'une voix mince et stridente de coq sur ses ergots; il était rouge jusqu'aux larmes.
— C'est une infâme... prononça quelqu'un qui n'acheva pas.
Dans la rue, Sanine et Ivanov gardèrent longtemps le silence.
— Pourquoi fais-tu peur aux gens? dit enfin Ivanov. Après tout, tu es un homme dangereux.
— Si ces jeunes gens, amateurs de liberté, s'obstinaient à te tracasser continuellement avec leurs niaiseries, tu leur ferais encore plus de peur, répon-
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dit Sanine sérieusement. Du reste, que le diable les emporte !
— Ne pleure pas, ami, dit Ivanov à la fois grave et badin. Une idée... Allons acheter de la bière, nous la boirons en faisant des vœux pour Tâme de feu Youriï :
— Si tu veux, répondit Sanine indifférent. Ce pendant que nous ferons la course tout le monde s'en ira ; nous reviendrons boire au cimetière, près de la tombe... Nous aurons Tagrément, et le défunt aura rhonneur !
— Soit.
Quand ils revinrent, le cimetière était désert. Pas un être vivant excepté eux ; les croix et les monuments funéraires se dressaient, immobiles et raides, dans Tair apaisé. Voici que les feuilles mortes bruirent et un serpent noir, gluant, rampa sur le sentier.
— Un reptile ! fît Ivanov frissonnant.
Dans rherbe, auprès de la tombe à peine refermée, et qui dégageait encore une odeur de terre remuée, ils jetèrent de lourdes bouteilles de bière.
— Sais-tu ? dit Sanine lorsque, deux heures plus tard, ils sortirent dans la rue assombrie par le crépuscule.
— Quoi?
— Accompagne-moi à la gare... Je m'en vais. Ivanov s'arrêta.
— Comment ?
— Je m'ennuie ici...
— Tu as peur, peut-être ?
— Et de quoi?
— Alors ?
— Ne me pose pas de sottes questions I Je veux partir et c'est tout... Tant qu'on ne connaît pas les gens on s'attend de leur part à de l'imprévu. Il y avait ici des gens intéressants... Karsavina semblait intéressante, Semenov se mourait, Lyda avait l'air de prendre un chemin peu banal.. A présent je m'ennuie. J'en ai assez de tous... Que cela te suffise. Comprends-moi : j'ai subi ces gens-là tant que j'ai pu les subir... Je n'en puis plus.
Ivanov le regarda longuement.
— Bahl... Allons... dit-il. Tu vas faire tes adieux à ta famille?
*'*S3«rï''
— Zut. C'est justement ma famille qui m'ennuie plus que tous les autres.
— Mais tu dois emporter tes bagages ?
— Ils ne sont pas lourds... Attends-moi dans le jardin ; je vais rentrer dans la chambre d'où je te passerai ma valise, par la fenêtre. Si l'on m'aperçoit on m'accablera de questions... et il faudra les consoler...
— Ah ! fit Ivanov baissant la tête. Mais il fît un geste bref : « A Dieu va ! » Ça m'ennuie beaucoup... mais, enfin...
— Viens avec moi.
— Où?
— N'importe où... On verra après.
— Mais je n'ai pas d'argent.
Sanine rit.
— Moi non plus.
— Non, vas-j tout seul... Dans quinze jours s'ouvriront les classes... Je serai plus tranquille.
Ils se regardèrent fixement les yeux dans les yeux. Ivanov se sentit mal à l'aise et son corps se ploya comme s'il venait de se voir, difforme, dans une glace, Sanine se détourna.
Ils traversèrent la cour. Sanine pénétra dans la maison, Ivanov attendit dans le jardin, envahi par le crépuscule ; une odeur de pourriture traînait dans l'air. L'herbe et les feuilles mortes répandues par terre bruissaient sèchement. Ivanov s'approcha de la chambre de Sanine; la croisée en était sombre et béante.
En traversant sans bruit le salon, Sanine s'arrêta devant le balcon. Des voix parvinrent à ses oreilles.
— Mais que me veux-tu donc ? disait la voix de
Ljda, et Sanine fut frappé de son accent terne et lassé.
— Je ne veux rien, répondit Novikow d'une voix qu'il s'efforçait vainement de rendre calme. Seule ment il me paraît étrange de constater que tu as l'air de te sacrifier pour moi... Alors... que...
La voix cristalline de Lyda répondit, et dans le soir il sembla que des larmes s'y étranglaient : Oui, bien... c'est toi, toi, qui te sacrifies... Oui, toi... Je le sais... Alors, que me veux-tu déplus?
On entendit Novikow faire : « hum, hum », déconcerté et confus.
— Pourquoi ne veux -tu pas me comprendre?... Puisque je t'aime... c'est que je ne me sacrifie pas... Mais toi-même, tu as l'air de te sacrifier en m'épousant... Dans ce cas quelle vie nous préparons-nous ?
La voix de Novikow était maintenant claire et sonore, comme s'il avait trouvé le meilleur moyen de convaincre Lyda.
— Comprends-moi... nous ne pouvons vivre qu'à une seule condition : c'est que ni l'un ni l'autre ne s'imagine qu'il fait un sacrifice... De deux choses l'une : ou nous nous aimons, et notre union sera raisonnable et naturelle, ou nous ne nous aimons pas, et alors...
Lyda se mit tout à coup à pleurer.
— Mais qu'est-ce que tu as donc ?... fit Novikovs^, surpris et irrité. Je ne te comprends pas ?... Il me semble que je ne t'ai rien dit d'outrageant... Gesse donc! J'ai pensé à nous deux en te parlant ainsi... Mais pourquoi pleures-tu donc?... On ne peut plus rien te dire...
La voix étouffée et pitoyable de'Lyda résonna comme une plainte muette...
Sanine se renfrogna et entra dans sa chambre .
— Eh bien, Lyda aussi est finie... Peut-être eûtelle vraiment mieux fait de se noyer... Ou bien, qui sait? Peut-être leur vie changera-t-elle...
Posté derrière la fenêtre, Ivanov l'entendait fouiller et remuer hâtivement des papiers ; et comme il entendit tomber quelque chose :
— Auras-tu bientôt fini ? demanda-t-il impatienté.
Il s'ennuyait et il lui était pénible de rester derrière la fenêtre sombre, dans la clarté pâle du crépuscule, en face du jardin énigmatique. Ce bruit léger lui rappelait son rêve.
— Tout de suite, répondit Sanine si près de la fenêtre qu'Ivanov frissonna. Un instant après son visage pâle apparut dans la croisée.
— Tiens ça.
Sanine sauta légèrement sur le sol et reprit sa valise.
— Eh bien, allons-nous-en...
Ils traversèrent le jardin. Dans le crépuscule froid et blême, la terre semblait glacée. L'espace paraissait plus vaste à cause des arbres dépouillés. Au delà de la rivière la rougeur du soir mourait ; l'eau brillait sinistrement, au fond du jardin.
Ils arrivèrent à la gare, où sur les voies ferrées enchevêtrées et noires brillaient les feux des signaux. Le train sifflait, des gens affairés couraient de toutes parts, se bousculant et faisant claquer les portières. Ils s'interpellaient avec des voix rauques ou criardes. Des paysans farouches se promenaient sur les plates -for mes.
Dans le buffet de la gare Ivanov et Sanine burent.
— Eh bien ! bon voyage, dit Ivanov.
— Mon voyage, ami, est toujours le même, sourit Sanine. Je ne demande rien à la vie, je n'attends rien d'elle... Et notre fin n'est jamais heureuse : la vieillesse et la mort.
Ils sortirent sur le quai et s'arrêtèrent dans un endroit écarté.
— Eh !... adieu!
— Adieu ! Et sans qu'ils l'eussent voulu, ils s'embrassèrent .
Un sifflement prolongé, un bruit de ferraille, et le train s'ébranla.
— Ehl frère! Que je t'aimais, que je t'aimais 1 cria soudain Ivanov. Tu es le seul homme digne de ce nom que je connaisse.
Sanine ricana ;
— Et toi le seul qui l'aima.
Il sauta sur les marches du wagon.
— Allons, cria-t-il gaiement, adieu!
— Adieu!
Les \vagons défilèrent longuement devant Ivanov comme s'ils l'invitaient à sauter dans le train, puis la lanterne rouge jaillit dans l'obscurité, et tout disparut.
Ivanov le suivit de ses yeux ennuyés et tristes.
Il parcourut mélancoliquement les rues de la ville, examinant les lumières atones et régulières des réverbères.
— Il ne me reste plus qu'à me saouler, se ditil, et la vision de sa vie incolore le suivit dans le cabaret.
XLIY
Les lampes des wagons s'étiolaient dans Tatmosphère suffocante ; et parmi les taches d'ombre et de lumière diffuse qu'ils projetaient, des gens aux visages fripés, aux vêtements chiffonnés, bougeaient.
Sanine était assis à côté de trois moujicks. A son entrée ils causaient et l'un d'eux, caché dans la pénombre, disait :
— Ainsi, dis-tu, ça л'а mal...
— On ne peut plus, répondait d'une voix retentissante, un moujick brun, voisinant avec Sanine. Les gens ne vont pas s'embarrasser pour nous. On peut dire ce que l'on veut ; mais du moment que l'on arrive aux faits, le plus fort nie le sang du plus faible.
Sanine devina le sujet de la conversation.
— Et vous qu'attendez-vous ? dit-il.
Le vieillard se tourna vers lui, les mains ballantes .
— Que faire !
Sanine se leva et changea de place. Il connaissait ces gens, vivant comme des bestiaux, et qui n'avaient ni la force d'en finir ni celle d'exterminer les autres, et continuaient à traîner leur existence de brutes, dans l'espoir vague d'un miracle dans l'attente
duquel des milliards d'hommes semblables étaient déjà morts...
C'était la nuit. Tous dormaient. En face de Sanine cependant, un petit commerçant injuriait sa femme. Celle-ci se taisait, craintive, les yeux agrandis par la peur.
— Attends un peu, charogne, je t'en ferai voir, sifflait-il.
Sanine somnolait déjà quand un gémissement le réveilla. Le bourgeois retira promptement la main, mais Sanine eut le temps de le voir pincer la poitrine de la femme. Il dit, fâché ;
— Tu es une brute, petit fi-ère I
L'homme effrayé se taisait, le regardant de ses petits yeux méchants. Et il semblait grincer des dents.
Sanine écœuré, alla sur la plate-forme. En traversant le wagon il vit des gens couchés les uns sur les autres. Déjà le jour venait et une lumière bleue apparaissait aux fenêtres, qui faisait paraître livides les visages endormis ; et des ombres douloureuses passaient au dessus, leur conférant une expression de souffrance impuissante.
Sur la plate-forme, Sanine aspira une pleine gorgée d'air.
— L'homme est une sale bête I et il désira partir de suite, ne fût-ce que pour s'éloigner un instant de ces hommes, de ce train, de cet air renfermé, de cette fumée, de ce fracas...
L'aube rouge s'allumait à l'horizon. Blafardes et maladives les dernières ombres de la nuit fuyaient en arrière, disparaissant sans trace, dans le lointain bleu foncé de la steppe.
Sanine ne réfléchit pas longtemps ; il descendit sur le marchepied, et ne se préoccupant pas de sa valise, sauta par terre.
Le train bondit derrière lui, sifflant et tonnant ; des mottes de terre éclatèrent sous ses pieds et il tomba sur le sable mouillé. La lanterne rouge du train était déjà loin, quand Sanine se releva en riant.
— Voilà qui est bien ! cria-t-il, heureux.
L^espace était vaste, large. L'herbe encore verte s'étendait dans toutes les directions, en un champ illimité et stérile dont Thorizon se perdait dans les brumes matinales.
Sanine respirait aisément et ses yeux gais admiraient la terre infinie. Il s'en alla à grands pas vers la clarté radieuse de l'aurore. Et quand la steppe éveillée éclata en flammes de couleurs vertes et bleues ; quand la coupole d'azur s'illumina et que juste, devant les yeux de Sanine, le soleil incandescent monta dans la nue, il sembla que le jeune homme marchait à sa rencontre.
Fin
ACHEVÉ D'IMPRIMER le vingt-cinq octol)re mil neuf cent dix