‹ Sanine, romanChapitre 9 sur 10 · ЗА NI NE · texte numérisé non relu

ЗА NI NE

même m'as donné ?... Si tu as besoin de nos souffrances, eh bien ! nous les subirons par amour pour toi. Mais nous ne savons même pas qui de nous ou de ГагЬге est plus nécessaire au monde...

— Quant à ГагЬге, il existe pour lui un espoir... Même coupé, il peut faire pousser ses racines, ouvrir ses bourgeons et revivre ainsi. Tandis que l'homme meurt sans espoir de retour. Je m'endormirai et ne me réveillerai plus ; et jamais personne ne saura ce qu'il m'est arrivé... Peut-être revivraijc encore, mais je ne le saurai pas... Si je savais que je ressusciterai après des milliards et des milliards d'années, j'attendrais avec patience et résignation que tous ces siècles s'écoulent dans les ténèbres éternelles.

11 lut encore :

« A quoi servent à l'homme tous les travaux qu'il accomplit sous le soleil ?

« Les générations viennent et s'en vont, la terre seule, est éternelle.

« Le soleil se lève et le soleil se couche, pressé de se retrouver à l'endroit où il s'est levé.

« Le vent souffle vers le midi, s'en va vers le sud, tourne et retourne sur son passage pour revenir dans ses cercles.

« Ce qui a été sera, ce qui a été fait se fera, et il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

« On ne se souvient pas du passé, et ceux qui vivront plus tard ne se souviendront pas de ce qui aura été avant eux.

« Moi, l'Ecclésiaste, je fus roi sur Israël à Jérusalem. »

— Moi, l'Ecclésiaste je fus roi !... répéta Youriï

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d^une voix haute, presque menaçante, et une angoisse inexplicable grondait en lui. Il regarda autour de lui avec effroi : efuelqu'un ne Favait-il pas entendu ? Il prit une feuille de papier et se mit à écrire :

« Je commence ce billet que ma mort terminera. »

— Fi ! quelle banalité, fit-il, et dégoûté il repoussa le papier avec tant de force que la feuille s'envola, tournoya quelques instants dans Tair et retomba sur le plancher.

— Soloveïtchik, \e petit, le pitoyable Soloveïtchik ne s'est pas dit qu'il était banal de ne pas pouvoir comprendre la vie...

Or Youriï ne s'apercevait pas qu'il 2:)renait justement exemple sur cet homme qu'il appelait pitoyable et petit.

— Eh bien, quoi 1... Tôt ou tard je finirai de la même manière... Puisqu'il n'y a pas d'autre issue !...

Youriï s'arrêta, sa pensée chavirait, il sentait quelque chose s'affaiblir dans son âme. Puis, il perdit le fil de ses idées.

— Des sornettes ! fit-il à haute voix avec colère. La lumière de la lampe mourait doucement ; un

petit cercle terne et rougeâtre se dessinait à peine sur le plafond.

— Pourquoi ne suis-je pas mort lorsque j'étais tout petit et que je suis tombé malade ? Je serais tranquille maintenant.

Mais se reprenant aussitôt, Youriï frissonna.

— Alors j& n'aurais pas vu ce que j'ai vu plus tard?... Non, cela aussi aurait été terrible...

Youriï branla la tête et se leva.

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— C'est à devenir fou...

Il s'approcha de la fenêtre, la poussa ; mais le volet, retenu par le crochet, ne s'ouvrit pas. Youriï prit un crayon et poussa le crochet.

Le volet s'ouvrit facilement mais avec bruit, et une bouffée d'air frais entra par la croisée.

Youriï regarda d'un air stupide le ciel où l'aurore naissait déjà.

Le matin était diaphane. Les sept étoiles de la Grande Ourse blêmissaient ; l'étoile du matin d'un bleu de cristal tendre planait, auréolée d'aurore rose. Une brise fraîche, soufflant de l'est, faisait flotter le brouillard matinal au-dessus du jardin vert foncé, tout couvert de rosée ; et le brouillard s'accrochait aux bardanes et au trèfle blanc, ondoyait au-dessus de la rivière transparente, enveloppait les nénuphars et les lis blancs semés sur le rivage. Le ciel se couvrait de légers nuages teintés de rose ; puis les étoiles pâlirent et s'anéantirent tout à fait dans la profondeur de la voûte d'a?ur. Le brouillard moite et blanchâtre, descendant sans cesse se répandait parmi les arbres, du jardin vert et humide, où régnait encore une pénombre floue mais lucide. Un étrange son argentin semblait résonner dans l'air purifié.

Tçut était si beau et si calme, qu'on eût dit que la terre se parait de toutes ses beautés pour a,ttendre le feu du soleil ; le soleil n'était pas encore paru, mais une lumière rose vibrait déjà, au ciel.

Youriï se соцсЬа, inquiet du jour ; il ayait maj. à la tête, et ses yeux clignotaient douloureusement comme blessés par une lueur trop vive.

Le soleil venait à peine de se lever quand Ivanov et Sanine sortirent de la ville.

La rosée brillait sous les rayons du soleil. Des deux côtés de la route, sous les vieux saules minces, de nombreux pèlerins, avec leurs mouchoirs rouges et blancs, leurs chaussures de tulle, leurs chemises multicolores brillant au soleil, se dirigeaient lentement vers le monastère. Les cloches tintaient joyeusement dans Fair et leurs sons purs flottaient pardelà des steppes, jusqu'au bois calme qui, tel un mirage, mettait à Thorizon une tache bleue et profonde. Les sonnettes d'une troïka tintaient au milieu de la route et les voix grossières des pèlerins s'élevaient dans l'air matinal.

— Nous sommes sortis de trop bonne heure I remarqua Ivanov. Sanine alerte et gai regardait alentour.

— Eh bien, nous attendrons, dit-il.

Ils s'assirent sur le sable. à l'ombre d'une haie et allumèrent des cigarettes qu'ils savourèrent.

Les paysans cheminant derrière leurs charrettes, allaient vers la ville. Ils se retournaient de leur côté. Les femmes et les filles cahotant dans les

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chariots vides les désignaient avec des yeux moqueurs et des éclats de rire. Ivanov n'y faisait aucune attention, mais Sanine échangeait avec elles des sourires.

Enfin sur le perron d'une petite maison blanche, au toit vert criard, le marchand de vin se fit voir ; c'était un homme de haute taille, habillé d'un simple gilet. Il ouvrit la porte avec bruit et sans cesser de bâiller. Une femme, la tête couverte d'un mouchoir rouge, se glissa derrière lui.

— Voilà notre affaire... Allons-y, dit banov.

Ils achetèrent au marchand une bouteille d'eaude-vie, et des concombres verts à la femme au mouchoir rouge.

— Mais, dis donc, l'ami, que tu es riche ! s'étonna Ivanov quand Sanine sortit sa bourse.

— C'est un acompte, sourit Sanine. A la grande indignation de ma mère je me suis fait engager comme secrétaire par un agent d'assurances. De cette manière j'ai pu avoir un peu d'argent et le blâme maternel.

— Maintenant on se sent plus à son aise, dit Ivanov lorsqu'ils furent sortis de nouveau sur la route,

— Oui.,. Si l'on se déchaussait un peu ?...

— Ça va.

Ils se déchaussèrent et marchèrent pieds nus. Leurs pieds enfonçaient profondément dans le sable mou et tiède. Et cette marche leur était une véritable jouissance.

— Bon I fit Sanine content.

Le soleil dardait sur eux des rayons de plus en plus chauds. Ils sortirent de la ville et suivirent la

route. L^orizon était lucide. Sur les fils télég-raphiquBS les hirondelles se reposaient. Un train de voyageurs, aux ^vagons bleus, verts et jaupes passa, en ralentissant sur le remblai. Des figures bouffies et chiffonnées apparaissaient aux fenêtres et sur les plates-formes des AA^agons. Deux jeunes filles aux chapeaux clairs et aux visages roses étaient debout sur la dernière plate-forme et considérèrent longuement avec surprise ces gens qui marchaient nu-pieds et semblaient heureux. Sanine leur sourit et tout à coup se mit à danser sur le sable. Ensuite ils cheminèrent sur l'herbe tendre et humide d'une prairie qui côtoyait la grande route.

— Quel délice ! fit Ivanov.

— Vive la vie ! approuva Sanine.

Ь anov le regarda de travers ; il lui semblait que Sanine aurait dû tout de même se rappeler que peu de jours s'étaient écoulés depuis les funérailles de Zaroudine. Mais Sanine ne se souvenait probablement de rien, cette insouciance ne déplaisait d'ailleurs pas à Ivanov.

Derrière la prairie la même route recommençait avec les mêmes chariots dans lesquels étaient assises les mêmes femmes rieuses. Plus loin, se montrèrent des arbres et l'eau luisant sous le soleil ; puis la colline où était situé le monastère. Sur la tour du cloître une croix dorée scintillait comme une étoile.

Le long du rivage apparaissaient plusieurs canots où avaient pris place des paysans vêtus de gilets et de chemises de couleurs.

Ivanov et Sanine louèrent aussi un canot.

Ivanov se mit aux rames, Sanine au gouvernail

et le canot glissa rapidement le long des berges, traversant tantôt l'ombre, tantôt la lumière, et laissant derrière lui de longs sillages qui fendaient la surface argentine de l'eau. Ivaaov ramait régulièrement, vigoureusement, soulevant des vagues qui berçaient le canot. Parfois les rames touchaient les branches d'arbres penchées sur la rivière ; alors les feuilles frémissaient longuement au-dessus de la profondeur sombre des ondes, Sanine appuyait sur le gouvernail avec tant d'exubérance et de force, que la rivière, bouillonnante, faisait tournoyer le canot dans l'étroit espace libre, entre les buissons penchés. En cet endroit, l'eau était si claire qu'on en voyait le fond, recouvert de cailloux jaunes et où des petites bandes de gardons rapides allaient et venaient sans cesse.

— C'est un bel endroit pour aborder I dit Ivanov, et sa voix résonna fortement sous les branches foncées.

Le canot aborda avec un léger grincement contre de l'herbe épaisse. Un oiseau s'envola à son approche. Ivanov sauta sur le rivage.

... 0, race humaine, couvrez la terre...

chanta-t-il d'une voix de basse si puissante que l'air en vibra.

Sanine sauta après lui et s'enfonça jusqu'aux genoux dans l'herbe molle du rivage.

— On ne pouvait pas trouver mieux, s'écria-t-il.

— On est bien partout sous le soleil, répondit Ivanov qui retirait du canot l'eau-de-vie, le pain, les concombres et un petit paquet de hors-d'œuvre.

Il posa le tout sur un monticule à Tombre d'un gros tronc d'arbre. Lui-même s'assit par terre, à proximité.

— Lucullus déjeune chez Lucullus, dit-il.

— Et il est heureux !

— Pas tout à fait, ajouta Ivanov avec un mécontentement plaisant, il a oublié les verres.

— ■ Flûte ! on va s'arranger sans eux.

Et, tout imprégné de chaleur, de lumière et de la verdure qui s'étendait autour de lui, il grimpa sur un arbre et, choisissant une branche encore verte, il se mit à la couper avec son canif. Le bois céda facilement et des copeaux blancs et parfumés tombèrent sur l'herbe verte. Ivanov le regardait en souriant.

La branche tomba sur l'herbe avec un craquement léger. Sanine sauta de l'arbre et se mit à creuser la branche, tout en ayant soin de ne pas entamer l'écorce. Et il en fabriqua une jolie petite coupe.

— Moi, frère, je pense me baigner après, dit Ivanov en regardant attentivement son travail.

— Voilà de l'ouvrage bien fait, fît Sanine en lançant le verre en l'air après un dernier coup de canif.

Ils s'assirent sur l'herbe, burent l'eau-de-vie, mangèrent les concombres verts, succulents et parfumés.

— Je ne peux plus attendre, je vais me baigner, dit Ivanov.

Il se déshabilla prestement et comme il ne savait pas nager il entra dans l'eau, à l'endroit transparent, pur et peu profond où le fond était recouvert de sable jaune.

— Comme on est bien ici ! s'exclama-t-il, sautant sur place et faisant jaillir autour de lui Геаи fraîche et brillante.

Sanine le regarda faire, puis s^étant déshabillé à son tour, sans se dépêcher, il sauta brusquement dans Геаи et se mit à nager.

— Tu vas te noyer ! lui cria Ivanov.

— Pas de danger, répliqua Sanine égayé. Leurs voix joyeuses vibraient au-dessus de la

rivière et de la prairie verte.

Ils sortirent de l'eau et se roulèrent, tout nus, dans rherbe fraîche.

— Voilà qui est parfait ! dit Ivanov, offrant au soleil son dos large où scintillaeint de petites gouttelettes d'eau. Construisons deux tentes, veux-tu?..,

— Qu'elles aillent au diable! s'écria Sanine. J'en ai assez des arbres qui me cachent le soleil.

— Ouf!... Dansons le brik-brik, s'exclama Ivanov esquissant sur l'herbe des entrechats baroques.

Sanine l'imita, riant à gorge déployée.

Leurs corps nus miroitaient au soleil : sous les peaux tendres les muscles roulaient en bosses.

— Ouf!... fit Ivanov, essoufflé.

Sanine dansa encore quelques secondes, tout seul, et finit par culbuter par terre, la tête la première.

— Viens, sinon j'achève la vodka tout seul, lui cria Ivanov.

Ils se vêtirent et vidèrent la bouteille.

— Ce qu'un peu de bière fraîche nous ferait du bien ! fit Ivanov rêveusement.

— Partons.

— Oui.

Ils descendirent la rive en courant, s'installèrent dans îe canot et voguèrent.

— Il fait chaud, dit Sanine clignant des yeux sous le soleil et s'étendant au fond du canot.

— Il pleuvra, fit Ivanov. Tiens donc le gouvernail... que diable !

— Tu rameras bien seul, répondit Sanine. Ivanov l'éciaboussa des gouttes d'eau irisées de

sbleil.

— Merci, fît Sanine.

En passant devant une île verte ils entendirent des rires et des cris de femmes. C'était tîn jour d( fête ot des habitants de la ville y étaient venus se promener et se baigner.

— Des jeunes filles se baignent, dit Ivanov.

— Allons voir, proposa Sanine.

— Nous nous ferons remarquer.

— Mais non, abordons ici et passons par l'endroit où sont tendus les filets.

— Ivanov en rougit légèrement.

— Mais...

— Viens !

— Mais... j'ai honte, fit Ivanov d'un air badin, en haussant les épaules,

— Et de quoi?

-— Non, ce sont des jeunes filles... Ce n'est gucr convenable.

— Tu es un imbécile . Tu n'aimes donc pas les voir ?

— Mais ce sont des demoiselles... et...

— Allons-y.

— Laisse donc.

— Fi! dit Sanine. Il n'y a pas d'homme qui ne désire voir ime jolie femme nue...

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— C'est vrai, acquiesça Ivanov. Mais si tu raisonnes comme ça, pourquoi ne vas-tu pas les regarder carrément ?... Pourquoi le fais-tu en cachette?

— Mais, parce que cela a plus de charme I fit avec gaieté Sanine.

— Certes, c^est très agréable... mais tu ferais mieux de t'en abstenir...

— Par chasteté alors ?

— Si tu veux...

— Non pas si je veux... mais je ne vois pas d'autre raison.

— Eh bien, soit, par chasteté...

— Mais nous ne la possédons pas cette chasteté !..

— Si l'œil te séduit, arrache-le, dit Ivanov.

— Ne dis pas des sottises comme Svarogitch, riait Sanine. Dieu ne nous a pas donné notre œil pour l'arracher.

Ivanov haussa les épaules.

— C'est ainsi, frère, dit Sanine en pilotant le canot vers le rivage, tu serais un homme chaste seulement au cas où la vue d'une femme n'exciterait en toi aucun désir... Et je serais le premier à admirer ta chasteté sans toutefois l'imiter. Et il est probable que je t'amènerais à l'hôpital... Mais si tu t'elForces d'étouffer en toi tes désirs naturels, ta chasteté ne vaut rien...

— C'est encore vrai... Mais si l'on donnait libre cours à ses désirs, qu'adviendrait-il de l'homme ?

— Quels ennuis ? Si la volupté nous conduit parfois au malheur, elle n'en est pas fautive en ellemême.

— Admettons... mais trêve d'explications ! trêve d'explications, ami!...

— Eh bien, viens-tu ?

— Est-ce que je...

— Tu es un sot... A^ilà... Va plus doucement! dit Sanine.

Ils rampèrent à plat ventre dans Therbe parfumée, écartant avec prudence la laîche.

— Regarde, frère ! s'écria Ivanov exalté.

Derrière des chemisettes, des jupes et des chapeaux de toutes les couleurs, entassés sur l'herbe, des jeunes filles se baignaient. Les unes étaient plongées dans Геаи qu^elles faisaient rejaillir, s^éclaboussant les unes sur les autres, et les gouttes multicolores caressaient leurs épaules rondes, leurs mains et leurs seins. L'une d'elles, souple, élancée et gracieuse se tenait debout sur le rivage ; le soleil inondait de clarté sa chair rose. Elle riait ; et le rire faisait légèrement trembler son ventre rose et sa erorjxe virginale.

— Oh, frère! fit Sanine avec un transport sincère... Ivanov se recula avec effroi.

— Qu'est-ce qui te prend?

— Plus doucement... c'est Karsavina.

— C'est vrai ! et moi qui ne la reconnaissais pas !... comme elle est séduisante ! dit Sanine à haute voix.

Ivanov sourit avidement.

— Ou-oui.

Des cris et des rires retentirent au même instant dans le groupe de baigneuses ; on les avait entendus, peut-être vus. Karsavina effrayée s'élança gracieuse, dans l'eau transparente, de laquelle n'émergeait plus que son visage rose et ses yeux brillants.

Sanine et Ivanov se sauvèrent à toutes jambes, embrouillant leurs pas dans la laîche.

— A-ali ! qu'il fait bon vivre en ce bas monde ! dit Sanine en s'étirant. Et d'une voix forte, il chanta :

Là-bas, derrière l'île, vers le large,

Au milieu des ondes vastes du fleuve !...

Le rire perlé des femmes retentit encore longtemps derrière les arbres Агпл'^е au canot, Ivanov constata, regardant le ciel:

— Il y aura de l'orage.

Les arbres s'étaient déjà assombris et l'ombre glissait rapidement sur la rivière.

— Attention!... cours, frère...

— Mais où ? demanda Sanine.

Le vent ne soufflait pas, les nuages descendaient de plus en plus bas. L'odeur de Therbe était devenue plus forte, l'ombre s'épaississait.

— Nous allons être trempés ! Donne -moi de quoi fumer, en dédommagement ! dit Ivanov.

La petite lueur jaune de l'allumette brilla à travers le brouillard plombé. Le vent tourbillonnait maintenant avec furie et éteignit l'allumette. Une grosse goutte de pluie tomba sur le canot, une autre s'aplatit sur le front de Sanine et la pluie claqua rageusement sur les feuilles des arbres et la surface agitée de l'eau. Le nuage venait de crever et l'averse tombait, drue, couvrant tous les sons de son magnifique bruit torrentiel,

— Ça fait du bien ! dit Sanine remuant les épaules sur lesquelles collait sa chemise trempée d'eau.

— Pas mal, répondit Ivanov se repliant sur luimême comme une chouette mouillée.

Les nuages ne s'éclaircissaient pas, mais la pluie se colma un peu ; les gouttes сГеаи tombaient toujours, mais moins égales, arrosant l'herbe et rebondissant comme des petits clous sur la surface de la rivière. Des éclairs rapides, traversant Fair sombre, descendaient quelque part derrière le bois.

— Je crois qu'il est temps de rentrer, fit Ivanov.

— Rentrons, si tu veux.

Ils poussèrent au large et le canot se glissa sur l'eau noire, au-dessus de laquelle flottait un nuage lourd. Les éclairs étaient devenus plus nombreux et leur lueur sinistre découpait des traits droits sur le ciel foncé. La pluie cessa complètement, mais l'orage grondait encore dans Tair opaque. Des oiseaux passaient rapidement par-dessus la rivière presque au ras de l'eau. Les arbres sombres se découpaient nettement sur le ciel de plomb.

— Ouf 1 fit Ivanov.

Quand ils atteignirent le sable, plus foncé sous la pluie, Tobscurité était devenue plus épaisse.

— Attention ! Ça va éclater I

Le gros nuage descendait, oscillant dans l'atmosphère, et il semblait vouloir toucher la terre de son ventre blanchâtre.

Soudain, le vent souffla violent ; le ciel sembla se déchirer avec fracas, des éclairs luirent et les grondements lourds du tonnerre emplirent l'obscurité de bruits chaotiques.

— Oh-ho-ho! s'exclama Sanine tâchant de couvrir le fracas de la tempête, mais il n'entendait pas sa propre voix.

Quand ils parvinrent aux champs, il faisait complètement noir. Les éclairs parfois dessinaient des figures bizarres dans Tair sombre, où le tonnerre roulait. Le ciel tout entier semblait gronder de courroux.

— Oh... oh... oh... criait Sanine.

— Eh bien ? répondit Ivanov de toute sa force. Un éclair fulgurant lui montra le visage joyeux de Sanine.

Ivanov était moins content ; il craignait un peu l'orage.

Un nouvel éclair sillonna la nue. Sanine ouvrit ses bras et, se sentant très fort, plein de santé et de force, cria à tue-tête, tâchant d'accompagner de sa voix puissante le roulement sourd du tonnerre, qui se répercutait d'un bout à l'autre du vaste ciel.

Le soleil brillait ardemment, un beau soleil printanier ; mais dans le calme doux enveloppant les arbres, dont les feuilles jaunissaient par endroits, l'automne faisait sentir son approche. Il perçait dans le chant languissant des oiseaux, dans le bourdonnement alourdi des gros insectes, qui volaient audessus des fleuves. L'herbe commençait à se faner; seules, les mauvaises plantes croissaient abondamment.

Youriï se promenait lentement par les allées du jardin. Ses yeux largement ouverts regardaient le ciel, les feuilles jaunes et vertes, les sentiers calmes et l'eau glaciale, comme s^'il les voyait pour la dernière fois, il essayait de les garder en lui-même, afin de ne les jamais oublier.

Une tristesse confuse dont il ne savait pas les causes pesait sur son cœur. Chaque instant semblait éloigner de lui quelque chose de précieux, qu'il sentait ne devoir jamais plus revoir mais qu'il aurait dû retenir. Il voyait passer sa jeunesse dont il n'avait point joui ; et il se disait qu'elle ne reviendrait plus ; ses forces ne s'étaient employées à aucune activité grande et utile, bien qu'à certain moment de sa vie, il se fût trouvé au centre même de cette action

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désirée, mais elle avait passé outre sans que Youriï s'en rendît compte. Et pourtant il était convaincu d'avoir en lui des forces capables de soulever un monde, et un esprit embrassant les plus larges horizons. Cependant Youriï ne pouvait s'expliquer d'où lui venait cette foi, qu'il n'aurait d'ailleurs avouée à personne. Mais elle existait en lui, irrévocable et ferme, ne le quittait pas, même lorsqu'il se sentait incapable de tenter quoi que ce fût.

— Eh bien, quoi... se disait-il, regardant tristement l'eau où se reflétait les rivages de dentelle jaunes et rouges, peut-être mon attitude est-elle la meilleure et la plus intelligente I

Sa propre image, celle d'un homme d'esprit affiné, restant pensivement debout à côté de la vie, à contempler avec un sourire ironique et triste la vanité de l'existence, lui parut belle. Il n'avait, lui, rien de frivole ; et au fond de son âme il désirait qu'on le A'ît et qu'on l'admirât dans cette pose. Mais bientôt il eut honte de ses propres pensées.

Une angoisse l'oppressait, et dans le calme transparent du jour d'or ses pensées vagues s'embrouillaient.

— Voilà Lyalya qui court, se dit Youriï apercevant quelque chose de rose qui apparaissait et disparaissait vivement derrière les buissons verts. Heureuse Lialitchka ! Elle vit au jour le jour, tel un papillon, n'ayant besoin de rien et ne se tourmentant jamais... Ah 1 si je pouvais vivre comme elle!...

Mais ce souhait n'était pas sincère car, au fond, il n'aurait pas changé ses tourments, ses hésitations et ses angoisses contre la vie simple et saine d'une Lvab-a.

— Youra, Youra! criait Lyalya d'une voix sonore et chantante, bien qu'elle ne fût plus qu'à trois pas de lui, puis avec un air mystérieux, et complice, elle tendit à son frère une étroite enveloppe rose.

— De la part de qui, demanda Youriï mécontent, et pressentant quelque chose.

— De Zinotchka Karsavina, prononça solennellement Lyalya en le menaçant du doigt.

Une vive rougeur colora les joues de Youriï. Voir sa sœur lui tendre d'un air heureux cette missive parfumée et rose, lui semblait terriblement ridicule. Il se renfrogna. Quant à Lyalya, elle marcha à côté de lui avec cet enthousiasme particulier que les sœurs sentimentales manifestent à Tégard de leurs frères aînés. Elle gazouilla qu^elle aimait beaucoup Karsavina et qu'elle serait plus heureuse encore quand elle les л- errait mariés.

A ce mot malheureux de mariage Youriï devint écarlate et ses yeux prirent une expression méchante. Tout le roman provincial, avec ses missives roses, les inévitables sœurs-confidentes, son mariage légal, son ménage, son épouse et ses enfants, apparut à ses yeux, horriblement terre à terre et odieux.

— Ah I... laisse-moi, je t^en prie, avec tes sornettes! dit-il d'une voix haineuse qui stupéfia Lyalya.

— Pourquoi fais-tu de ces grimaces ? fit-elle d'un air olfensé... Allons, amoureux et amoureux... Qu'est-ce qu'il y a de si extraordinaire dans votre aventure?... Et elle ajouta par simple esprit de vengeance féminine, le touchant à l'endroit qui lui était le plus douloureux : Je ne comprends vrai-

ment pas pourquoi vous voulez tous être des héros exceptionnels.

Elle rejeta en arrière la traîne rose de sa jupe et montrant négligemment ses bas ajourés s'en alla vers la maison, avec Tallure d'une princesse outragée.

Youriï l'ayant suivie de ses yeux noirs et méchants, déchira l'enveloppe.

« Youriï Nikolaïevitch, pouvez- vous et ypulezvous aller aujourd'hui au monastère?... J'y serai, avec ma tante. Elle communie et ne sortira pas de l'église. Moi, je m'ennuie, et voudrais a^ous parler de bien des choses. Venez. C'est peut-être mal de ma part de vous écrire. Mais venez tout de même. »

Oubliant tout ce -qu'il avait pensé jusque-là, Youriï lut et relut la lettre, agité par une joie presque physique. Cette jeune fille si pure et si gracieuse trouvait donc moyen de lui découvrir naïvement son amour dans une phrase si claire et si courte. Elle s'en venait à lui confiante et craintive ; ne pouvant plus lutter contre sa tendresse, elle s'abandonnait volontairement à l'homme aimé, sans rien penser de ce qui pourrait en advenir. Youriï frissonna d'attente voluptueuse ; son corps palpitait à l'idée de la sentir serrée contre lui, de respirer son doux parfum de femme, de regarder longuement dans ses yeux noyés des larmes claires.

Il essaya de sourire ironiquement, mais ne réussit pas ; le bonheur fondait tout son être et il se sentait si léger, qu'il avait envie de s'envoler, tel un oiseau, au delà des cimes des arbres, dans Tespace azuré, empli de soleil.

Pendant toute la journée il se sentit si gai et si

fort que chaque mouvement de son corps lui causa une jouissance délicieuse.

Vers le soir il prit une voiture et partit pour le monastère. Il souriait à tout le monde, quoique une timidité involontaire l'oppressât à chaque rencontre.

Arrivé au port il loua un canot qui, conduit par un paysan vigoureux, le mena vers la colline.

Lorsque le canot fut sorti du détroit et glissa rapidement sur l'eau large et tranquille et que Fodeur humide de la rivière caressa le visage de Youriï, il se rendit compte qu'il était heureux et que son bonheur n'avait d'autre cause que la petite enveloppe rose.

— Mais... n'est-ce pas au fond assez simple? croyait-il nécessaire de se dire. Elle vivait dans un monde si petit... Un roman de province ?... Eh bien, que ce soit un roman de province...

L'eau coulait sans bruit, léchant doucement les bords du canot et la haute colline grandissait. Le crépuscule faisait flotter des ombres dans l'air humide qu'imprégnait l'odeur de la forêt proche. Enfin le canot s'arrêta, en grinçant sur le sable ; Youriï en descendit, donna d'un geste timide cinquante kopecks au batelier et gravit la berge à petits pas.

La pénombre envahissait déjà le bois, s'étendant au loin sur la montagne. Une brume épaisse s'élevait paresseusement de la terre, cachant les feuillages jaunes de la forêt qui paraissait ainsi verte et épaisse comme en été. Dans la cour du monastère il faisait calme comme dans une église. Les peupliers sévères semblaient prier; des moi-

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nés habillés de noir, se glissaient à travers Готbre du soir. Sous le porche de Téglise les lueurs des cierges scintillaient. Une odeur tramait dans Fair, et Ton n^aurait su distinguer si c^était une odeur d'encens, ou si cet arôme provenait des feuilles fanées des peupliers.

— Ah ! bonjour Svarogitch ! brailla quelqu'un derrière Youriï.

Youriï se retourna : Schafrow, Sanine, Ivanov et Piètre Ilitch se trouvaient devant lui. Ils traversèrent la cour parlant haut. Les moines noirs regardaient craintivement de leur côté et les peupliers mêmes semblaient troublés dans leur calme rigide, par cette bande tapageuse.

— Nous aussi nous allons par là I dit Schafrow en s'approchant de Youriï qu'il vénérait.

— Bonne affaire, marmotta Youriï à contre-cœur.

— Vous venez avec nous, n'est-ce pas ? le supplia presque Schafrow se rapprochant davantage.

Youriï se recula, impatient.

— Non... vous m'excuserez... Mais je ne suis pas seul.

— Eh bien, quoi ! venez avec nous ! répéta Ivanov le saisissant par le bras avec une bonhomie vulgaire.

Youriï résista et pendant quelques secondes ils se tirèrent les bras comiquement.

— Non, ma foi, je ne pense pas... Peut-être viendrai-je après, dit Youriï avec plus d'impatience. Les manières d'Ivanov l'irritaient et l'humiliaient.

Ivanov ne remarqua rien.

— Eh bien, soit !... Alors, nous vous attendrons.

— C'est bien... c'est bien.

HOS SANIN'E

Ils s'éloignèrent riant et gesticulant ; puis tout redevint calme autour de Youriï qui, étant sa casquette d^un geste à la fois railleur et timide, pénétra dans Téglise.

Il contourna une des sombres colonnes et aperçut tout de suite Karsavina vêtue d'une chemisette grise et coiffée d^un chapeau de paille rond qui lui donnait Tair d'une personnalité. Youriï frissonna ; tout en elle lui était cher et délicieux, sa chemisette, son chapeau, ses cheveux noirs tordus en turban au-dessus sa nuqiie blanche, et son air de pensionnaire, tout ce qu'il voyait de cette jeune fille svelte et potelée, le charmait.

Elle sentit l'approche du jeune homme et se retourna vers lui ; dans ses yeux foncés qu'elle tenait baissés, naissait une joie craintive.

— Bonjour, dit Youriï, baissant insuffisamment la voix. Il ne savait s'il était convenable ou fton de lui tendre la main dans une église.

Plusieurs pèlerins se retournèrent de leur côté et Youriï intimidé regarda leurs visages parcheminés. Il rougit, mais Karsavina, comprenant sa confusion lui vint en aide d'un sourire discret qu'accompagna la tendre menace de ses yeux amoureux. Youriï répondit par un sourire heureux et se tut ne trouvant pas de paroles.

Karsavina qui ne le regardait plus, se signait très souvent. Cependant Youriï savait qu'elle ne pensait qu'à lui seul, et cela formait entre eux un lien secret qui les remplissait de joie.

L'intérieur sombre de l'église, les voix étranges qui psalmodiaient des prières, les lueurs vacillantes des cierges, les soupirs des pèlerins et le bruit

sonore des pas sur les dalles, près de la porte toute cette austérité solennelle impressionna Youriï et son cœur battit plus fort...

Il restait debout, presque immobile, considérant sans détourner les yeux, la gorge blanche, lés cheveux noirs et la taille gracieuse de sa compagne, et un sentiment de bonheur traversait son être attendri. Alors il prit une attitude telle, que tout le monde put comprendre ; bien qu'il ne crût ni au chant, ni au prêche, ni aux lueurs mystiques des cierges, il avait pour toutes ces choses une douce indulgence. Youriï finit par comparer son état d'esprit, heureux et simple, aux tourments de la matinée.

— Alors on peut vraiment être heureux ? se ditil avec un sourire intérieur. Naturellement, se répondit-il. Et tout ce que j'ai pensé au sujet de la mort, de la vanité de l'existence, etc., est vrai, est juste, mais n'empêche pas l'homme de se sentir parfois heureux... Je le sais aiissi, grâce à cette admirable jeune fille que je ne connaissais pas il y a peu de temps.

Youriï eut encore une pensée amusante. Peutêtre s'étaient-ils rencontrés, lui petit garçon, elle petite fille ; ils s'étaient rencontrés pour se séparer immédiatement après, sans qu'il ait soupçonné un seul instant qucj plus tard, elle lui serait si chêréj qu'ils s'aimeraient et qu'elle se dévêtirait pour lui offrir sa nudité...

Cette dernière pensée fut inattendue au point qu'il en rougit et n'osa plus regarder Karsavina^ pendant quelques instants.

Mais la jeune fille, qu'il venait de déshabillei*

dans son imagination, restait devant lui, gracieuse et pure dans sa chemisette grise, sous son chapeau rond, et priait Dieu silencieusement pour qu'il l'aimât toujours aussi passionnément qu'elle-même Taimait.

Et ce fut sans doute cette pureté virginale qui pénétra le cœur de Youriï ; son impudicité se dissipa faisant place à un calme exquis.

Des larmes d'attendrissement montèrent à ses yeux. Il se leva et voyant briller en haut l'or de rinconostase, la lumière des cierges et, plus haut encore, les deux solives de la croix, il s'exclama mentalement avec un sentiment d'exaltation depuis longtemps oublié ;

— Si tu existes, ô Dieu ! fais qu'elle m'aime et que je l'aime toujours comme en ce moment...

Il eut un peu honte de son élan, mais en sourit, indulgent ;

— C'est... pour rien ! pensa-t-il.

— Venez, murmura Karsavina, et son chuchotement était aussi faible qu'un soupir.

Ils sortirent dans la cour de l'église, solennels et émus, comme s'ils emportaient en leur âme, les voix qui chantaient des prières, le scintillement des lustres et les soupirs des agenouillés. Ils traversèrent côte à côte la clôture, et sortant par une vieille porte se trouvèrent sur la crête du mont. Personne n'était là ; le vieux mur blanc et les tourelles décrépites semblaient les séparer de l'univers. A leurs pieds, ondoyaient les cimes des chênes et plus loin, plus bas, la rivière miroitait comme une glace, tandis que, au delà de l'horizon sombre, les champs et les prairies se perdaient au loin.

SAMXE 401

Ils atteignirent en silence le bord des roches où ils s'arrêtèrent ne sachant que faire. Tous deux sentaient qu'ils devaient faire quelque chose, mais ne l'osaient pas ; il leur semblait qu'ils n'auraient jamais assez de courage... Mais Karsavina leva la tête et ses lèvres se posèrent sur les lèvres de Youriï, d'une manière simple, naturelle, sans qu'ils y aient pensé. La jeune fille pâlit et trembla; lui l'étreignit en silence, sentant pour la première fois sous sa main son corps souple et tiède.

Youriï eut l'impression qu'une cloche invisible sonnait l'heure de leur rencontre.

Elle se dégagea de lui avec douceur, sourit et se mit à parler.

— Ma tante s'apercevra de mon absence... Attendez-moi... je reviens...

Plus tard Youriï ne put se rappeler si elle avait prononcé ces paroles tout près de lui, ou si elle les avait criées d'une voix sonore au fond des bois, d'où la douce brise du soir les avait apportées à ses oreilles, comme un chuchotement de caresse.

Il s'assit sur l'herbe et se passa la main dans ses cheveux.

— Comme tout cela est bête et délicieux, pensaitil. Il ferma les yeux et haussa les épaules comme pour repousser loin de lui toutes ses pensées, ses doutes et ses tourments.

Arrivée derrière la porte, Karsavina s'arrêta. Son cœur battait fort, une rougeur vive colorait ses joues. De sa main elle comprima sa poitrine palpitante, puis elle ferma les yeux et s'appuya, en chancelant, contre le mur.

Enfin elle rouvrit ses paupières et promenant

autour d'elle un regard énigmatique, soupira et, retroussant sa jupe noire, se remit à courir vers rhôtel. Et ayant distingué la silhouette cassée de sa vieille tante qui l'attendait, assise sur le perron, elle cria de loin :

— Me voici, tante 1 me voici !

D'abord rhorizon s'assombrit ; puis la rivière s'évanouit, dans une brume, et l'on entendit les hennissements des chevaux monter de la prairie ; puis s'allumèrent des feux épars.

Youriï restait à la même place et attendait, comptant distraitement les lueurs rouges.

— Un, deux, trois... en voilà encore... très loin, à l'horizon... on dirait une petite étoile. Et dire qu'autour de ce feu les paysans sont assis faisant la garde de nuit ; ils causent entre eux, en faisant cuire des pommes de terre. Là-bas le feu brûle gaiement, les flammes s'agitent, les chevaux hennissent... tandis que d'ici on ne peut voir qu'une petite étincelle prête à s'éteindre...

Il lui était impossible de réfléchir à quoi que ce fût, tant le bonheur embrouillait ses pensées. Et comme il était resté longtemps assis, il sentait la force s'accumuler dans son corps comme s'il se préparait à une action d'éclat. Il croyait encore sentir le jeune corps de Karsavina palpiter entre ses brag,voir ses lèvres fraîches entr'ouvertep et il se disait par moments, un peu effrayé ;

— Mais elle doit venir à l'instant...

Ainsi il demeurait assis sur la roche, écoutant le hennissement lointain des chevaux, le bruit que faisaient les oies au delà de la rivière et mille autres bruits insaisissables que le soir produisait dans le bois et qui vibraient doucement au-dessus de la terre se confondant en une rumeur mystérieuse.

Il entendit des pas rapides derrière lui, ainsi que le frôlement d'une robe, et n'eut pas besoin de se retourner; il sentait que c'était elle, et grisé d'amour et de désir il s'effraya de songer au moment fatal. Il sentait déjà l'haleine entrecoupée de la jeune fille. Elle s'arrêta tout près de lui. Alors, se retournant brusquement vers elle, Youriï la saisit entre ses bras vigoureux, et joyeux de se sentir audacieux, la porta jusqu'au gazon.

— Nous allons tomber, murmura-t-elle d'une voix que le bonheur et la pudeur étouffaient.

Youriï la serra contre lui ; elle lui semblait tantôt grande et majestueuse comme une femme, tantôt délicate et fragile comme une enfant. Ses mains, en passant à travers la robe de Karsavina, lui effleuraient doucement les jambes, et ce contact excitant l'effraya.

En bas il faisait noir sous les arbres, et en haut la lumière douce du crépuscule tremblait. Youriï déposa la jeune fille sur l'herbe, s'assit à côté d'elle. Et comme ils se trouvaient sur une pente, ils avaient l'air d'être couchés l'un à côté de l'autre. Dans l'obscurité la bouche de Youriï se colla contre les lèvres molles de la jeune fille et les longs baisers brûlèrent leurs corps exquisement énervés. Il y eut un moment de démence absolue, où l'instinct des bêtes les domina complètement.

Karsavina, frissonnante ne résista pas quand les mains de Youriï touchèrent ses jambes comme personne encore ne les avait touchées.

— M'aimes-tu ? demanda-t-elle d'une voix haletante, et son chuchotement semblait étrange dans les ténèbres, comme une voix mystérieuse, venue du bois.

— Que fais-je donc ? se demanda tout à coup Youriï, épouvanté.

Une clarté glaciale inonda son cerveau engourdi ; subitement tout lui sembla vide, pâle et triste comme une journée d'hiver, quand la force et la vie sont parties...

Elle ouvrit ses yeux noyés d'une ivresse inconnue et tout son être se tendit vers le mâle avec une interrogation muette. Mais tout à coup elle vit son visage hagard, elle se vit elle-même, et envahie par une honte intolérable, elle rabattit ses vêtements et s'assit.

Mille sensations contradictoires bouleversaient Youriï. Il sentait que s'arrêter juste à ce moment était ridicule. Avec des mouvements faibles et maladroits il voulut la renverser encore, mais décontenancée à son tour, elle lui résista mollement, et ce fut une bousculade brève,

Youriï percevait âprement leur situation risible et écœurante ; et de nouveau, au moment précis où la jeune fille épuisée allait céder, il la lâcha. Karsavina haletait telle une bête traquée.

Un silence se fît, lourd, sans issue ? Soudain il dit;

— Pardonnez-moi... je suis fou...

La respiration de la jeune fille devint encore plus

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haletante et il comprit que ce qu'il venait de dire lui était outrageant. Son corps s'amollit couvert de sueur, et il bredouilla des paroles confuses et dénuées de sens. Il lui parla en phrases embarrassées des sentiments qu'il éprouvait à son égard, des doutes qui le tourmentaient. Mais sa voix sonnait faux et ayant conscience de sa maladresse il finit par se taire, n'ayant plus qu'un désir, celui de la quitter, d'en finir avec cette insupportable situation.

Elle le comprenait sans doute, ou éprouvait la même chose, car elle retint son haleine, pour murmurer d'une voix suppliante :

— Il est temps... je dois aller...

— Que faire?... que faire?... se demandait Youriï glacé.

Ils se levèrent sans se regarder. Youriï faisant un dernier effort pour racheter ses maladresses, l'étreignit faiblement. Et tout d'un coup un sentiment vaguement maternel s'éveilla en elle ; comme si elle se sentait plus forte, la jeune fille se serra contre Youriï et, le regardant droit dans les yeux, avec un sourire affectueux, qui réconfortait :

— Au revoir... Venez demain chez moi... Elle l'embrassa si tendrement, mais d'un baiser si ardent que le jeune homme eut un vertige; et dans son âme éperdue, un sentiment de gratitude et de vénération s'éveilla.

Youriï écouta longtemps le bruit de ses pas qui s'éloignaient ; il prit sa casquette pleine de terre et de feuilles mortes, la secoua, se coiffa, et faisant un grand détour pour éviter le sentif\r où elle devait passer, il se dirigea vers l'hôtel.

— Eh bien, pensait-il, marchant dans les ténè-

bres, fallait-il donc que je salisse cette jeune fille si pure et si sainte?... fallait-il que j'agisse avec elle comme aurait agi à ma place la première brute?... Que Dieu la garde... C'eût été par trop vilain... et je me suis montré incapable de commettre une vilenie... Comme c'eût été bestial... tout à coup... sans paroles... comme une bête! et son bonheur, sa force, faisaient place au dégoût.

Mais au fond de lui-même, il se sentait navré par une tristesse honteuse et stérile. Même ses mains et ses pieds lui semblaient se mouvoir gauchement ; et sa casquette le coiffait comme un bonnet...

— Suis-je donc incapable de vivre ? se demandât-il brusquement désespéré.

Une odeur de pain, de samovar et d'encens traînait dans le large couloir de l'hôtel du monastère. Un moine agile et musculeux passa rapidement, emportant quelque part un samovar gros comme une courge.

— Je vous demande pardon, mon père, lui dit Youriï, gêné d'avoir prononcé ce mot, et croyant le moine aussi décontenancé de l'avoir entendu.

— Vous désirez, demanda ce dernier sur un ton poli et calme, regardant Youriï à travers la vapeur qui s'échappait du samovar.

— Une compagnie de jeunes gens de la ville doit se trouver ici?

— C'est au numéro sept, répondit le moine, comme s'il se fût attendu à cette question. Donnezvous la peine de passer par là, sur ce petit balcon...

Youriï ouvrit la porte de la chambre numéro sept . La pièce était vaste, assombrie par la fumée de tabac. Derrière la porte, sur le balcon, il faisait plus clair, et l'on entendait un tintement de bouteilles. Des gens remuaient là, parlant haut.

Youriï entendit la voix de Schafrow^ :

— La vie est une inguérissable maladie I

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Ivanov lui répondit vivement :

— Et toi, tu es un incurable imbécile ! Quel fai seur de phrases!

L'arrivée de Youriï fut accueillie par des exclamations joyeuses. SchafroAV fît un bond de sa chaise, faillit entraîner la nappe et serrant de ses deux mains la main de Svarogitch marmotta amoureusement :

— Que c'est bien à vous d'être venu!... Merci... Je suis fort content !... en vérité !

Youriï s'assit entre Sanine et Piètre Ilitch et se mit à regarder autour de lui. Le balcon était brillamment éclairé par deux lampes et une lanterne, et il semblait qu'aux confins de la lumière un mur imperméable et noir se dressait. Cependant, Youriï pouvait encore distinguer la lueur verdâtre du crépuscule, la silhouette de la montagne, les cimes des arbres les plus rapprochés et, au loin, la surface somnolente de la rivière ternie.

Des papillons et des scarabées, accourus du bois, tournoyaient autour des lampes, tombaient, se levaient, grimpaient lentement sur la table, où se brûlant les ailes, ils mouraient d'une mort bête.

A les voir périr, Youriï s'attrista.

— Ne sommes-nous pas pareils à ces insectes ? se dit-il. Nous nous élançons également л^егз chaque idée brillante et après nous être longtemps débattus autour d'elle, nous mourons en souffrant. Nous nous imaginons que l'idée est l'expression de la volonté universelle, mais au fond elle n'est qu'un effet de la combustion de notre cerveau.

— Eh bien ! buvons-nous ? lui demanda Sanine, inclinant vers lui la bouteille d'un geste amical.

— Mais oui, accepta Youriï, se disant qu^après tout c'était tout ce qui lui restait à faire.

Ils trinquèrent. La vodka parut dégoûtante à Youriï, comme un poison brûlant et amer. Il frissonna et goûta des hors-d'œuvre, mais le goût désagréable ne passait pas et les hors-d'œuvre lui restaient dans la gorge.

— Non... n'importe quoi, le bagne ou la mort, mais il faut sortir d'ici, se dit-il. Où aller? Partout, c'est la même chose et on ne peut pas se fuir soi-même. Quand l'homme arrive à se placer audessus de la vie, la vie ne le satisfait nulle part et sous aucune forme... Que ce soit dans ce petit village ou à Pétersbourg... tout m'est égal.

— A mon avis, l'homme n'est rien par lui-même, criait SchafroAv.

Youriï considéra son visage inintelligent et ses petits yeux ternis agrémentés de lunettes rondes ; il se dit qu'un tel homme, en effet, n'était rien par lui-même.

— L'individu est un zérol Seuls, ceux qui se manifestent comme créés par la masse, et ne cessent de sentir avec elle ; ceux qui ne s'opposent pas à la foule comme aiment à le faire les « héros » bourgeois, ont une force réelle...

— Et où voyez-vous leur force ? demanda Ivanov mécontent et presque ivre, en s'accoudant sur la table couverte de verres. Serait-ce dans leur lutte contre le gouvernement, actuel?... Oui!... Mais dans la lutte pour le bonheur personnel, en quoi la masse peut-elle les aider?

— Ohl vous, vous êtes un « surhomme ». Vous avez besoin d'un bonheur spécial à vous seul ! Mais

nous, gens de la foule, nous pensons que c'est dans la lutte pour le bonheur commun que nous trouverons notre bonheur propre... Le triomphe de l'idée... Aoilà le bonheur.

— Et si l'idée est fausse?

— Ça ne fait rien. Schafrow branla la tête avec obstination. Il faut croire.

— Zut 1 fît Ivanov méprisant, chaque homme croit que ce dont il s'occupe est la chose la plus importante du monde et la plus indispensable. Même le tailleur pour dame est de cet avis... Tu le savais, mais il paraît que tu Tas oublié. Il appartient à un ami de te le rappeler.

Youriï considéra avec une haine involontaire le visage pâle et baigné de sueur, les grands yeux gris ternes d'Ivanov et demanda, crispant ses lèvres :

— Et en quoi consiste, selon vous, le bonheur ?

— Mais sans doute, il ne consiste pas à sangloter éternellement ni à se dire à chaque instant : « Tiens, je viens d'éternuer... Oh ! ai-jebien fait ou non d'été rnuer?... Gela ne causera-t-il aucun tort à personne?... Ai-je bien accompli ma destinée en éternuant?... »

Et Yourii lut si clairement dans les yeux d'Ivanov une belle haine à son égard, qu'il trembla à l'idée qu'Ivanov se croyait peut-être plus intelligent et voulait se moquer de lui.

— Ah I nous verrons ça, se dit-il.

— Ce n'est pas un programme, déclara-t-il tout haut en tâchant de donner à son visage une expression de mépris et de répugnance envers toute discussion.

— Avez-vous absolument besoin d'un pro-

gramme ? Si je veux et si je peux faire quelque chose je le fais... Voilà mon programme.

— Il est beau, ma foi I se révolta Schafrow. Mais Youriï haussa les épaules et se tut.

Pendant quelque temps ils burent en silence. Enfin Youriï n'y tenant plus se tourna vers Sanine et se mit à lui exposer sa conception du bien. Il ne regardait pas Ivanov quoique ce fût pour ce dernier qu'il parlât. Il semblait à présent à Youriï qu'il n'aл^ait qu'à prononcer quelques mots suivis pour exprimer entièrement une pensée que personne ne pourrait contredire. Mais à peine avait-il dit que l'homme ne pouvait vivre sans dieu, et que s'il en niait un il devait en chercher un autre, qu'Ivanov dit par-dessus ses épaules ;

— Et ta sœur !...

Youriï ne répondit pas et continua de développer sa thèse. Echauffé par la discussion, il ne se rendait pas compte qu'il défendait justement ce dont il avait toujours douté. Au matin même de cette journée Youriï s'était déjà posé le problème de sa foi qu'il n'avait point résolu, et voilà qu'il le discutait maintenant avec assurance, comme si tout était pour lui parfaitement établi.

Schafrow l'écoutait avec vénération : Sanine souriait et Ivanov le regardait à demi tourné sur sa chaise. A chaque expression que Youriï croyait originale et précise, il disait, dédaigneusement :

— Ça aussi, c'est connu !

Youriï s'emporta.

— Eh bien, vous savez cela aussi, « c'est connu »! . . . Il n'y a rien de plus facile, quand on ne trouve rien à riposter, que de s'exclamer, que « c'est

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connu » sans chercher plus loin. Mais si vous ne faites que répéter ces mêmes paroles, eh bien^ j ^lurai le droit de vous répondre que vous ne connaissez absolument rien.

Ivanov pâlit et ses yeux prirent une expression méchante :

— Ça se peut, dit-il avec une raillerie non dissimulée. Nous n'y connaissons rien, soit... ni les doutes tragiques, ni l'impossibilité de vivre sans Dieu, ni l'homme nu sur la terre nue...

Ivanov qui avait emphatiquement prononcé ces phrases, s'écria tout à coup d'une voix rauque et sévère :

— Inventez quelque chose de plus neuf !... Youriï sentit dans ce persiflage une certaine vérité.

11 se souvint, soudain, la masse de livres qu'il avait lus sur l'anarchie, le moralisme, l'individualisme, le surhomme, les transformations chrétiennes, et bien d'autres choses encore. Tout était connu, en effet, mais tout n'en restait pas moins comme par le passé, et Youriï y réfléchissait avec malaise. Cependant l'idée de céder et de se taire ne traversa même pas son esprit. Il se mit donc à parler avec rudesse, sentant lui-même qu'il cherchait plus à blesser Ivanov qu'à défendre sa pensée.

Ivanov se mit dans une colère terrible ; son visage devenait de plus en plus pâle, les yeux lui sortaient de la tête, et sa voix retentissait, grossière et sauvage.

Sanine intervint alors, l'air dépité et maussade.

— Laissez donc, messieurs... [comment cela ne vous ennuie-t-il pas?.,. Voyons, on peut ne pas haïr un homme parce qu'il pense d'une manière différente...

— Ce n^est pas la pensée qui m'énerve, mais l'hypocrisie, répliqua vivement Ivanov : Il veut nous persuader que son esprit est plus fin et plus profond que le nôtre, et non pas...

— De quel droit parlez- vous ainsi?... Pourquoi, est-ce précisément qui désire moi plutôt que vousmême...

— Kcoutez ! s'écria Sanine d'une voix impérieuse : Si vous voulez vous battre, allez vous battre ailleurs... Nous ne sommes pas ici pour écouter votre querelle absurde.

Youriï et Ivanov se turent. Rouges et échauffés ils évitaient de se regarder. Pendant quelque temps le silence régna dans la pièce. Puis Piètre Ilitch chantonna doucement :

Peut-être que sur ces collines Ou posera bientôt, le cercueil de Rouslan.

— Sois tranquille, on le posera en son temps 1 grommela Ivanov.

— Soit, fit Piètre Ilitch docile. Il cessa de chanter et versa à Youriï un verre de vodka. Assez discuté ! marmotta-t-il ensuite. Vous feriez mieux de boire.

— Bah ! je me fiche de tout, se dit Youriï portant son verre à la bouche et le vidant d'un seul coup.

Et, chose bizarre, en cet instant il sentit le désir ardent qu'Ivanov remarquât son geste et en prît de l'estime pour lui. Et si Ivanov eût fait cela, Youriï aurait éprouvé pour lui de la sympathie et même de la tendresse ; mais Ivanov ne faisait aucune attention à lui... Alors Youriï se renfrogna subitement, et sentant la vodka se répandre dans

son corps, fut pris d'un tel dégoût que Todeur du liquide qu'il venait de boire lui donnait des nausées.

— C'est un gaillard, Youriï Nicolaïevitch, ma foi ! s'écria Schafrow, mais Youriï eut honte d'être loué par Schafrow.

Maîtrisant à peine le dégoût physique que soulevait en lui la vodka, frissonnant de tout son corps, Youriï tâtonna sur la table à la recherche des horsd'œuvre qui se trouvaient là. Tout lui répugnait comme du poison.

— Oui, je me garderai bien d'appeler de tels hommes des hommes, dit Piètre Ilitch d'une voix basse et solennelle, au moment où Youriï reprit sa lucidité.

— Vraiment, t'en garderas-tu ? bravo, petit oncle ! fit Ivanov malveillant. Et, bien qu'il n'eût pas entendu le commencement de la conversation Youriï devina bien qu'il s'agissait de lui, et des hommes pareils à lui.

— Oui, je m'en garderai bien I... un homme doit être... un général ! déclara sentencieusement Piètre Ihtch.

— Ce n'est pas toujours possible... Et vousmême?... répondit Youriï sans regarder le vieux.

— Moi?... Moi, je suis un général dans mon âme.

— Bravo ! clama Ivanov avec une telle fureur, qu'effrayé au son de sa voix un oiseau de nuit s'envola lourdement dans le soir obscur, avec un bruit de branches cassées.

— Peut-être ne l'êtes-vous que dans votre âme seulement ! fît remarquer Youriï, tâchant de mettre dans ses paroles une ironie froide et tranquille. L'idée

que tous étaient contre lui, et qu'on voulait l'offenser sans cesse, emplissait son cœur d'amertume. Piètre Ilitch lui lança, de travers, un regard solennel.

— Je fais ce que je peux, quoi !... Et ce n'est déjà pas si mal que de l'être seulement dans l'âme... Il y a des hommes vieux, savants et pauvres comme moi, qui sont des généraux dans leur âme... il y en a d'autres jeunes et forts, qui sont des généraux dans la vie... Chacun a son destin... Mais les hommes qui sanglotent lâchement tout le temps... et bien, je me garderai bien de les appeler des hommes.

Youriï prononça quelques paroles qui se perdirent au milieu des rires et du bruit des voix ; et cependant sa réplique lui sembla écrasante.

Il la répéta encore plus haut, mais on ne l'entendit pas davantage, l'offense lui faisait mal jusqu'aux larmes et il lui sembla que tous le méprisaient.

— Du reste, je suis complètement saoul, pensat-il tout à coup et en même temps il comprit qu'il était vraiment saoul et qu'il ne fallait plus boire.

La tête lui tournait, les lumières des lampes et de la lanterne dansaient devant ses yeux, le champ de sa vue s'était bizarrement rétréci. Et dans la pièce, la conversation était si bruyante qu'il ne pouvait rien comprendre.

— Tu dis un rêve ? demanda Piètre Ilitch avec gravité.

— Un rêve singulier, répondit Ivanov.

— Ils sont comme ça les rêves, affirma le chantre.

— Vois-tu... hier soir, avant de m'endormir j'avais pris un livre, pensant que la lecture allait net-

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toyer mon cerveau trop chargé de toutes sortes d'idées. Un petit chapitre me tombe sous les yeux, un chapitre sur Tanathème, en quels temps, en quels lieux, et contre quelles personnes il était porté. Je vois que c'est une chose intelligente, touchante... Mais je lis, je lis, et cela devient de plus en plus terrible... J'arrive à l'endroit où il était dit contre qui et pour quel motif est prononcé l'anathème. Alors sans m'étonner, je vois que c'est moi qui serais frappé d'anathème. Puis, j'ai fumé une cigarette et me suis assoupi. Or avant de m'endormir il me semblait vaguement que depuis le commencement des siècles tous les hommes m'avaient toujours maudit... mais cela me laissait assez froid... J'étais bien tranquille. Je m'endormis... et pendant mon sommeil j'eus l'impression que mon œil droit n'était pas un œil, mais le pape Pie X, et mon œil gauche une espèce de patriarche universel, et que tous les deux se maudissaient réciproquement. Cette confusion étrange finit par m'éveiller...

— C'est tout ? demanda Sanine.

— Non... je me suis endormi de nouveau...

— Alors ?

— Eh bien, ma tranquillité m'avait quitté, il me semblait être dans une maison... Etait-ce la mienne, était-ce une maison étrangère ? je ne le savais pas. Je marchais d'un coin à l'autre dans une grande chambre... Tout près de moi se trouvait l'oncle Ilitch... Il me parlait, je l'écoutais, mais c'était comme si je ne le voyais pas...

« J'ai remarqué, me disait Piètre Ilitch, comment prie une cuisinière», et moi je songeai qu'elle deл^ait prier à la cuisine, sur le poêle... Elle y vit,

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elle j prie. «Nous ne pouvons l'imaginer nettement mais l'homme est simple de cœur, comprends-tu sim-imple... Quand elle prie pour tous, rien ne se fait ; mais quand elle dit mon nom, le vôtre, celui de Sanine alors... » Quand Piètre Ilitch en arriva là, je sentis que quelque chose d'extraordinaire allait se passer... « Enfin, ce n'est pas pour rien que depuis le jour de la création les gens simples ont toujours prié... » Et je me dis fort à propos, que Dieu lui-même était apparu à la cuisinière. Mais Piètre Ilitch disparaissait, pour réapparaître. « Elle eut une vision. » Je me sentais très bien, parce que quoique ce ne fût pas Dieu, il était tout de même agréable d'avoir presque deviné. « Une vision, rien qu'une vision... » Et le petit oncle disparut complètement. Je m'inquiétais, la vision ne m'émouvait pas, mais cela... Pour le recréer, il était nécessaire de détruire ce qui bouchait le coin de la pièce... Une simple souris; elle rongeait et rongeait encore, d'un air réjoui... Je devins triste... la souris grignotait, rythmi(j[uement, grignotait... J ci je me réveillai . . .

— Tu aurais mieux fait de ne pas te réveiller, observa Sanine.

— Je me le suis dit aussi, mais il était trop tard. Malgré le ton badin d'Ivanov on voyait que son

rêve l'avait impressionné. Il sourit et porta à sa bouche un verre de bière. Tous se taisaient ; des ténèbres semblaient ramper vers le balcon. Un sentiment d'ennui avait remplacé la gaieté, et ce songe incompréhensible et baroque, perçant la raillerie incrédule, versait dans les cœurs une angoisse imprécise...

— Oui, dit solennellement Piètre Ilitch, vous êtes tous malins comme des diables... mais il y a quelque chose, il y a... Vous ne le connaissez pas et il vous parle...

Etait-ce l'obscurité qui les entourait ou le mystère évoqué de la vie et de la mort, qui pesait sur les cerveaux troublés par la vodka ? Mais tous étaient comme dans Tattente d'un événement terrible et imprévu.

— Et si, réellement, il y avait quelque chose ? se demandait chacun.

Sanine se leva et sur son visage, toujours calme, on ne lisait que Tennui. Il bâilla, et négligemment :

— Toujours des frayeurs et des frayeurs 1 Vous voulez à tout prix, vous, avoir peur de quelque chose... Quand nous mourrons, nous verrons...

Il alluma lentement une cigarette et s'en alla л'eгs la porte. Sur le balcon le bruit des discussions recommença. Autour des lampes, les papillons continuaient à voltiger et à mourir.

Sanine sortit dans la cour. La nuit bleue pénétra délicieusement son corps brûlant. La lune apparut derrière le bois, telle un œuf d'or suspendu, et sa lumière féerique glissait à peine sur la terre noire. Derrière le jardin, d'où venait une odeur de poires et de prunes, s'élevait le mur blanc d'un autre hôtel dont une fenêtre éclairée semblait regarder Sanine à travers les feuilles vertes.

Un bruit de pieds nus marchant sur l'herbe frappa tout à coup les oreilles de Sanine et quelques instants après la silhouette d'un gamin se dessina à ses yeux.

— Qu'est-ce que tu cherches ? lui demanda Sanine.

— Mademoiselle Karsavina, rinstitutrice, répondit le gamin d^'une voix grêle.

— Et pourquoi ? questionna Sanine, et le nom de Karsavina évoqua immédiatement Timage de la jeune fille, debout sur le rivage et baignée par la clarté du soleil.

— Je lui apporte une lettre, répondit le gamin.

— Ah! elle doit être dans l'autre hôtel, par là... Vas-y.

Et de nouveau les pieds nus du gamin claquèrent contre la terre comme les pattes d'une petite bête. L'enfant disparut dans la nuit si rapidement qu'il sembla s'être caché derrière un buisson.

Sanine le suivit lentement, aspirant avec force l'air épais comme du miel. Il s'approcha de la fenêtre éclairée de l'autre hôtel ; une raie de lumière, tombant en plein sur son visage calme et pensif, éclaira aussi les poires lourdes qui faisaient des taches dans le feuillage. Sanine se hissa sur la pointe des pieds, prit un fruit et le porta à sa bouche ; en même temps il jeta un regard rapide dans la croisée.

Il vit Karsavina en chemise de nuit et sur ses épaules rondes et satinées, des gemmes de lumière glissaient. Ses yeux étaient fixés par terre, ses paupières tremblaient, un sourire à la fois confus et joyeux entr'ouvrait sa bouche rouge. Ce sourire frappa Sanine ; il lui semblait tendre, et passionné, comme le sourire d'une jeune fille attendant un long baiser.

Il la regardait toujours sous l'empire d'un sentiment plus fort que sa volonté.

Karsavina se souvenait de la scène qui s'était

passée tout à Theure entre elle et Youriï, et ce souvenir lui était à la fois délicieux et douloureux.

— Mon Dieu, se demandait-elle avec la sensation de pureté que doit éprouver une fleur à peine épanouie, suis-je vraiment si perverse ?

Mais Témotion délicieuse qu'elle avait ressentie en s'offrant à Youriï lui revint à Tesprit pour la centième fois,

— Chéri! chéri !... s'exclama-t-elle mentalement pâmée et rougissante de le désirer ; et Sanine vit de nouveeau le tremblement de ses paupières et le sourire de ses lèvres roses.

La jeune fille avait éloigné de sa mémoire la scène ridicule qui avait suivi son étreinte passionnée ; elle l'avait écartée par instinct, sentant que c'était là pour elle un motif de désenchantement.

Quelqu'un frappa à la porte.

— Qui est là? demanda Karsavina 1елчт1 la tête.

Sanine distingua nettement son cou tendre et blanc.

— J'apporte une lettre, s'écria le gamin derrière la porte.

Karsavina se leva et ouvrit. Le gamin, les jambes souillées de boue fraîche jusqu'aux genoux, pénétra dans la chambre en retirant précipitamment sa casquette.

— C'est mademoiselle qui m'envoie, dit-il.

« Zinotchka, écrivait Doubowa à Karsavina, rentre, si tu peux, dès ce soir. L'inspecteur scolaire est arrivé; demain il sera chez nous. Il serait désagréable que tu ne sois pas là. »

— Qu'y a-t-il ? demanda la vieille tante.

— Nionta m^écrit de venir, Tinspecteur est arrivé, répondit Karsavina réfléchissant.

Le gamin se frottait les pieds Гип contre l'autre.

— Elle m'a dit de vous dire qu'il fallait venir sans faute.

— Iras-tu ? demanda la tante.

— Comment puis-je aller... seule... dans cette obscurité...

— La lune vient de se lever, répliqua le gamin, il fait très clair.

— Il faut aller, dit Karsavina, hésitante.

— Vas-y... autrement tu aurais encore des ennuis...

— Eh bien, j'irai, dit la jeune fille en secouant la tête résolument.

Elle s'habilla, mit son chapeau et s'approcha de sa tante.

— Au revoir, ma tante.

— Au revoir, ma petite. Que le Seigneur te garde.

— Et toi, viendras-tu avec moi? demanda Karsavina au gamin.

L'enfant prit un air confus et se mit de nouveau à frotter ses jambes.

— C'est que je suis avec maman ; elle est là, chez lés moines, dans la blanchisserie...

— Voyons, Gricha, je ne puis раз aller toute seule...

— Eh bien, allons-y, se décida tout à coup le gamin, en secouant sa tignasse.

Ils sortirent. La nuit enveloppa la jeune fille dans des voiles diaphanes.

— Quelle bonne odeur ! fit-elle, mais se heurtant,

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