SA МХЕ
— On vous a amené aujourd'hui un étudiant, Semenov, précisa Doubowa.
— Salle n' G, donnez-vous la peine de monter, fît le domestique s'éloignant. Ils l'entendirent cracher bruyamment sur le plancher, qu'il frotta ensuite du pied.
En haut, il faisait plus clair, plus propre, et les plafonds n'étaient pas voûtés. Une porte à laquelle était fixé un écriteau portant : « Cabinet du docteur » était ouverte. Une lampe brillait dans la pièce, et quelqu'un j choquait des fioles !
Youril jeta les yeux dans la chambre et appela.
Le bruit de fioles cessa, et Riasantzew apparut, frais et puissant, comme toujours.
— Ah 1 fit-il d'une voix haute et gaie, évidemment habitué à cette atmosphère, si lourde aux visiteurs. C'est justement aujourd'hui mon jour de service. Bonjour, mesdemoiselles !
Mais, fronçant de suite les sourcils, et d'une voix tout autre, triste, expressive :
— Je crois qu'il est dans le coma. Venez, Novikow et les autres sont là.
Pendant qu'ils allaient en file indienne par les couloirs propres et déserts le long des grandes portes blanches aux numéros noirs, Riasantzew parlait :
— On a envoyé chercher le pope. C'est étonnant comme il s'est écroulé vite. J'en suis même surpris. Du reste ces derniers jours, il s'enrhumait continuellement et cela nuisait à son état. Tenez, il est là...
Riasantzew ouvrit une porte blanche, et entra ; les autres le suivirent, gauches, se bousculant sur le seuil.
La salle était propre et vaste. Sur les six lits qui s'y trouvaient, quatre étaient vides, et soigneusement bordés de rudes couvertures grises, qui tombaient en plis droits et rigides, évoquant — pourquoi? — des cercueils ; sur le cinquième était assis un petit vieillard en robe de chambre, à la face ridée, qui regardait craintivement les arrivants ; enfin, sur le sixième lit, couvert d^une couverture semblable, Semenov était étendu. A côté de lui, Novikow était assis, courbé en deux, et près de la fenêtre se tenaient Ivanov et Schafrow.
Pourtant dans la salle, tous s^embarrassèrent de devoir se serrer les mains en présence de Semenov mourant ; mais, en même temps, il leur semblait encore plus gênant de ne pas le faire, et de rendre plus évidente Tapproche de la mort. Les uns se saluèrent, les autres n'en firent rien, mais tous s'arrêtèrent d'un même mouvement pénible et troublé.
Le malade respirait à de rares intervalles, difficilement. Il ne ressemblait guère au Semenov que tout le monde connaissait ; d'ailleurs il ne semblait plus vivant. Bien qu'il eût les mêmes traits qu'auparavant et que ses membres fussent pareils à ceux des autres hommes, ils se distinguaient pourtant par une fierté particulière, terrible, émouvante. Ce qui animait si naturellement le corps des autres, ne semblait plus exister en lui : quelque chose d'horrible s'accomplissait hâtivement quelque part, au fond de ses organes immobiles ; comme un travail inévitable et nécessaire que surveillait avec ufie attention extraordinaire, le peu qui lui restait de sa vie.
La lampe brûlant au plafond, éclairait nettement le visage inanimé du moribond. Debout au milieu de la salle, tous le fixaient, muets, comme s'ils craignaient de troubler ce je ne sais quoi de grandiose et d'oppressant ; et dans le silence, la respiration saccadée, sifflante et difficile du malade s'entendait avec une terrible netteté.
La porte s'ouvrit de nouveau, et traînant ses menus pas séniles, un petit pope gros et dodu pénétra dans la pièce; il était accompagné d'un chantre, homme maigre et noir. Avec eux arriva aussi Sanine. Le prêtre salua le docteur en toussottant, et s'inclina poliment devant les personnes présentes. On lui répondit avec un empressement et une courtoisie exagérée, puis on s'immobilisa de nouveau. Quant à Sanine, il ne salua personne mais s'étant installé près de la fenêtre, il examina curieusement Semenov et les assistants, essayant de discerner ce qui se passait en eux et en l'agonisant.
Celui-ci respirait toujours de même, immobile.
— Sans connaissance ? demanda onctieusement le pope sans regarder personne!
— Non, lui répondit précipitamment Novikow. Sanine murmura quelque chose d'inintelligible.
Une seconde le prêtre le considéra interrogativement, et n'entendant rien se détourna, lissa ses cheveux, revêtit son étole, et se mit à lire d'une voix douce et fùtée, avec une diction expressive, la prière des morts.
Le chantre l'accompagnait de sa basse enrouée, et leurs voix si discordantes, se mêlaient et se disjoignaient tristement, en sonorités qui montaient vers le haut plafond.
Quand retentit la cadence des litanies plaintives et stridentes, tous les yeux se portèrent, mus par un effroi involontaire, vers le visage du mourant.
Novikow, qui était le plus rapproché du lit, crut voir les paupières de Semenov trembler légèrement, et ses yeux qui ne voyaient plus, se tourner du côté ou résonnaient les voix. Mais il sembla aux autres que Semenov restait aussi immobile qu'auparavant.
Dès les premières notes, Karsavina s'était mise à pleurer, lentement, sans essuyer les larmes qui coulaient sur son beau visage. Tous la considérèrent, et Doubowa pleura également ; les hommes sentirent leurs paupières se mouiller, et serrèrent les dents, pour empêcher leurs larmes de couler. Et chaque fois que les voix s'élevaient plus haut, les sanglots des jeunes filles s'élevaient aussi.
Sanine se renfrognait. Un insurmontable dépit lui faisait remuer ses épaules, il pensait que ce chant pénible même aux hommes bien portants et loin de mourir, devait être à Semenov, intolérable, en admettant qu'il parvînt à ses oreilles.
— Vous auriez dû baisser la voix ! s'adressa-t-il au pope d'un air fâché.
Ce dernier prêta aimablement l'oreille, mais, ayant compris il fronça les sourcils et continua de psalmodier encore plus haut. Le chantre se retourna vers Sanine, sévère ; et les autres le regardèrent aussi, craintivement, comme s'il venait de dire là, quelque chose de mauvais et d'incorrect.
Sanine esquissa un mécontentement, et garda le silence.
Quand tout fut terminé, et que le pope eut enve-
loppé sa croix dans Tétole, ce fut plus pénible encore. Semenov ne bougeait toujours pas.
Et voilà que tous éprouvèrent à la fois un besoin aussi irrésistible qu'effrayant; on désirait que cela fût fini, et que Semenov fût déjà mort.
Les assistants se regardèrent honteux, effrayés, chacun tâchant d'étouffer en lui ce sentiment mauvais. Alors, Sanine prononça d'une voix lente :
— Que cela finisse I C'est pénible.
— Ou-i, répondit Ivanov.
Ils avaient échangé ces paroles d'une voix faible, et il était évident que Semenov n'avait pu les entendre, néanmoins tous se regardèrent indignés.
Schafrow voulut dire quelque chose, mais à cet instant, un son nouveau, indescriptible et pitoyable, résonna dans la chambre et tous frissonnèrent en l'entendant :
— I...i...i... gémissait Semenov.
Puis, comme s'il eût trouvé ce dont il avait besoin, il traîna longtemps ce râle plaintif, qu'interrompait seulement sa respiration rauque et saccadée.
D'abord, on ne comprit même pas ; mais aussitôt après, Karsavina, Doubowa et Novikow éclatèrent en larmes. Le pope récita avec solennité la prière des agonisants, et son visage poupin exprimait un attendrissement de circonstance. Quelques minutes se passèrent ainsi. Enfin Semenov se tut subitement.
— Il est mort, marmotta le prêtre.
Mais juste à ce moment, Semenov remua lentement, avec effort, ses lèvres collées, son visage se contracta comme pour sourire, et les assistants entendirent sa voix sourde, si invraisemblablement faible, qu'elle semblait sortir de la profondeur de
sa poitrine, comme à travers le couvercle d'un cercueil :
— Une vraie ra-ca-ille,prononça-t-il fixant le pope.
Il frissonna, ouvrit ses yeux pleins d'une épouvante folle, et se raidit.
Tous avaient entendu ces paroles, mais personne ne bougeait : la tristesse avait subitement quitté le visage rouge et moite du pope ; il se retourna et regarda craintivement autour de lui, mais personne n'y faisait attention, seul, Sanine souriait.
Les lèvres de Semenov remuèrent de nouveau, mais aucun son n'en sortit ; seulement un côté de sa moustache blonde et rare s'abaissa. Il se raidit davantage, devenant plus terrible et plus long. Il n'y eut plus ni mouvements ni sons.
Personne ne pleurait plus. L'approche de la mort avait été plus effroyable et plus triste que la venue. On trouvait même bizarre que cette affaire si pénible et si grave se terminât si vite et si simplement. Ils restèrent encore quelques instants debout autour du lit, considérant la figure amincie du mort, comme s'ils attendaient une suite, et s'efforçant d'évoquer en eux-mêmes la pitié et l'horreur. On surveilla avec une attention concentrée les mouvements de NovikoAV, pendant qu'il fermait les yeux et croisait les bras du mort. Ensuite on se retira discrètement.
Dans les couloirs, les lampes étaient déjà allumées, et tout y semblait si familier et si simple, que tous respirèrent plus librement. Le pope marchait en avant, il piétina une seconde sur place, et voulant dire quelque chose d'aimable pour réconforter la jeunesse, il prononça après un soupir :
— C'est dommage, un jeune homme. D'autant qu'il est évidemment mort dans Fimpénitence. Mais la miséricorde de Dieu, vous savez...
— Oui, naturellement, répondit par politesse Schafrow, qui était plus près de lui que les autres.
Le pope découragé demanda :
— Avait-il une famille?
— Vraiment, je ne sais pas, répondit Schafrow déconcerté.
Tous s'entre-regardèrent, il semblait singulier et peu convenable que personne ne sût si Semenov avait une famille et où elle se trouvait.
— Sa sœur fait ses études quelque part dans un gymnase, fit remarquer Karsavina.
— Ah ! eh bien, au revoir I dit le prêtre, en soulevant légèrement son chapeau de ses doigts potelés.
— Au revoir, répondirent-ils tous avec ensemble. Dans la rue, ils s'arrêtèrent, et respirèrent soulagés.
— Où allons-nous maintenant? demanda Schafrow.
Ils hésitèrentd'abord, puis brusquèrentles adieux, et se dispersèrent.
Quand Semenov vit le sang, et qu'il sentit le vide se faire en lui et autoXir de lui, quand ensuite on le soutint, le porta, le coucha, faisant ainsi pour lui ce qu'il avait fait lui-même pendant toute sa vie, il comprit qu'il allait mourir, et il lui sembla bizarre de ne ressentir aucun effroi devant la mort.
En parlant de son effroi, Doubowa n'avait fait que conclure d'après cette frayeur que toute personne bien portante éprouve devant la mort, mais elle ne pouvait pas supposer que le mourant luimême ressentît beaucoup moins d'effroi qu'ellemême. Et puis, elle et tous les autres, avaient pris la pâleur et le regard fou du malade, causés par la faiblesse et la perte du sang, pour une expression d'épouvante. Mais, la vérité était tout autre.
De tout temps, et surtout depuis qu'il se savait atteint de phtisie, Semenov avait eu peur de la mort. Au début de sa maladie, son état était terrible et ressemblait probablement à celui d'un condamné à mort, sans espoir de grâce. Il semblait presque à Semenov, que depuis cet instant-ià le monde eût cessé d'exister, que tout ce qu'il y avait auparavant de beau et d'agréable en lui eût
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irrévocablement disparu, que tout fût mourant à l'entour, et que chaque seconde dût amener quelque chose d^insupportable, d'épouvantable et de hideux, comme un abîme noir et béant.
Semenov se représentait la mort, précisément, sous la forme d'un précipice immense, rond, et absolument noir. Et, n'importe où il allait, faire n'importe quoi, le gouffre noir était devant lui, et dans ce vide ténébreux disparaissaient tous les sons, toutes les couleurs, et toutes les émotions.
C'était là un état d'esprit effroyable, mais qui bientôt finit par s'apaiser. Et, plus le temps s'écoulait, plus Semenov approchait de la mort, plus cela devenait pour lui trouble, vague, éloigné!
Et tout ce qui l'entourait, les sons, les émotions et les nuances, redevenait pareil aux sons, aux émotions et aux nuances, que Semenov avait toujours connus. Le soleil luisait comme d'habitude, les hommes agissaient comme ils avaient toujours agi, et Semenov lui-même accomplissait les actes les plus importants et aussi les plus insignifiants, comme de coutume ;il se levait le matin, se débarbouillant soigneusement,déjeunait, trouvait les mets délicats agréables, et désagréables les mets insipides, comme auparavant, jouissait du soleil et de la lune, pestait contre la pluie et la brume, jouait, comme auparavant, au billard avec Novikow et les autres, faisant la lecture comme autrefois, et ne pouvait s'empêcher de trouver les livres, les uns, intéressants et les autres ennuyeux et bêtes, comme toujours ; et, de constater que non seulement dans la nature et dans son entourage, mais qu'en lui-même rien n'avait changé, lui parut d'abord douloureux et
bizarre. 11 essaya de changer cet ordre de choses, en obligeant le monde de s'intéresser à lui et à sa mort, lui faisant comprendre toute l'épouvante de sa situation, tâchant de le convaincre que tout était fini. Mais, lorsqu'il eut raconté tout cela à ses connaissances, il se rendit vite compte qu'il n'aurait pas dû. le faire. Ceux à qui il s'adressait, se montraient d'abord étonnés, ensuite sceptiques, feignant de mettre en doute la sentence du docteur, et à la fin s'efforçaient de changer de conversation, parlant avec persévérance d'autres choses, moins désagréables. Et voilà qu'une minute après Semenov luimême causait avec eux, non de la mort, mais de la vie. Tous ses efforts d'intéresser le monde entier à ce qui se passait en lui, restaient donc parfaitement infructueux.
Alors, il essaya de s'isoler, de s'absorber et de souffrir dans la conscience inébranlable qu'il avait de sa mort prochaine. Mais, parce qu'autour de lui et en lui-même, tout restait comme auparavant, il lui parut absurde de se persuader qu'il en pouvait être autrement, et que lui, Semenov, ne resterait pas toujours exactement tel qu'à cette heure. Et la pensée de la mort, qui s'était d'abord douloureusement enfoncée dans son cœur, commença à faiblir, et à délivrer son âme : les moments d'oubli complet se faisaient de plus en plus nombreux, et la vie paraissait de nouveau colorée, mouvementée, vibrante.
La proximité du gouffre ténébreux ne le tourmentait plus que le soir, quand il restait seul. Dès qu'il éteignait la lampe, il lui semblait que quelque chose sans forme et sans aspect se dres-
sait immédiatement devant lui, dans Tobscurité, chuchotant sans cesse: chch... chch... chch... et que, sortant de ses propres entrailles, un autre chuchotement terrible répondait au premier. Il se sentait alors fondre dans ce murmure et dans ce vide obscur ; et son propre corps s^agitait dans ce bruit comme prêt à s'y dissoudre, à disparaître sans trace, pitoyablement.
Il résolut de dormir la nuit avec une lampe allumée.
Devant la lumière, les chuchotements bizarres s'effaçaient, l'obscurité s'écartait, la sensation du gouffre béant disparaissait parce que la clarté remplissait l'âme de Semenov des notions de la vie, habituelles et familières ; il distinguait des chaises, un encrier, des rayons de lumière, ses propres pieds, une lettre commencée qu'il faudrait terminer, une icône, devant lequel était suspendue une veilleuse qu'on n'allumait jamais, ses chaussures qu'il avait oublié de poser dehors, près de la porte, et mille autres vétilles qu'il comprenait parfaitement.
Mais, dans les coins de la pièce que la lumière de la lampe n'atteignait pas le chuchotement terrible persistait ; et tout endroit obscur se transformait, pour Semenov, en un abîme profond, qui semblait vouloir l'engloutir. Il évita de fixer les ténèbres, et de penser à la mort. Car il lui était suffisant de s'en rappeler pour que les ténèbres sortissent de tous les coins, emplissant la chambre, l'entourant, éteignant la lampe pour lui dérober le monde qu'ils couvraient d'un voile imperméable, froid et opaque. Semenov, à ces moments-là, souffrait atrocement, il avait envie de pleurer
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comme un petit enfant, ou de se cogner la tête coi.^ tre le mur. Mais plus les jours s'écoulaient, et plus il s'approchait de la mort, plus ses sensations pexdaient de leur intensité; cependant elles se réveilf laient avec une force terrible et nouvelle, quand un mot quelconque, un geste, la vue d'un cimetière ou celle d'un cercueil, rappelaient à Semenov qu'il allait mourir tout de même.
Et il commença à éviter toute allusion à sa fin prochaine, cessant de passer par les rues qui conduisaient au cimetière, et ne se couchant jamais sur le dos, avec les mains croisées sur sa poitrine.
Deux vies s'agitaient en lui : sa vie antérieure, ample et évidente, qui ne pouA^ait concevoir la pensée de la mort, qui ne s'en préoccupait pas, nourrissant l'espérance d'une existence éternelle ; et une autre vie, secrète, insaisissable, dissimulée comme un ver dans un fruit, qui suintait des ténèbres à travers la première vie, qu'elle empoisonnait, qu'elle torturait, qu'elle rendait insupportable.
Et ce fut à cause de cette double vie que Semenov ne s'elfraya presque pas lorsqu'il se trouлa^ enfin face à face avec la mort.
— Déjà ? avait-il seulement demandé, afin de savoir à quoi s'en tenir.
Et, lisant sur les visages de ceux qui l'entouraient, que sa vie finissait, Semenov s'étonna seulement que ce fût si simple et si naturel, comme la fin d'une affaire pénible. En même temps, il comprit par sa conscience intérieure, particulière et nouvelle, que cela ne pouvait être autrement, et que la mort venait normalement, son organisme étant détruit.
Il eut toutefois le regret de ne plus rien revoir
afe ce qu'il avait vu jusqu'ici. Et pendant qu'on le ^^ansportait vers l'hôpital en voiture, il restait silencieux et ses yeux largement ouverts, pleins de llft-mes, regardaient autour de lui, tâchant d'embrasser tout, d'un seul regard, et souffrant de ne pouvoir retenir dans sa mémoire jusqu'aux moindres détails du monde entier, avec son ciel, ses hommes, sa verdure et ses horizons bleus et lointains. Tout lui semblait également cher, les détails qu'il n'avait jamais remarqués, aussi bien que les choses qui lui avaient toujours paru importantes et belles : le ciel profond, transparent et étoile, le dos maigre du cocher, couvert d'un sarrau bleu et usé, et le visage triste de Novikow, et la route poudreuse, et les maisons avec leurs fenêtres éclairées, et les arbres sombres s'enfuyant, silencieux, en arrière, et le bruit de roues, et la brise frôleuse du soir, tout ce qu'il voyait, entendait et éprouvait, lui paraissait cher infiniment.
Et plus tard, avant que les souffrances physiques l'eussent isolé, en parcourant avidement et à la hâte la salle de l'hôpital, il observait et tâchait de retenir dans sa mémoire, chaque figure qu'il voyait, chaque mouvement et chaque geste. Mais, toutes ces émotions s'accumulant au plus profond de sa poitrine, allèrent grossir la source même de sa souffrance. Petit à petit, il s'éloignait de la vie, et quand il voyait maintenant quelque objet, il lui semblait étranger et inutile. Enfin, commença la dernière lutte contre la mort, et elle remplit tout son être, donnant naissance à un monde nouveau, à un monde particulier, fait d'agitations, de chutes, de faiblesses et d'efforts désespérés.
Il eut aussi des moments de lucidité : alors ses douleurs s'apaisaient, sa respiration devenait plus profonde et plus calme, et, comme à travers un voile blanc, il entrevoyait de nouveau des couleurs, des images et percevait des sons. Mais tout cela lui semblait insignifiant, faible et lointain.
Près du lit voisin, un homme au visage rasé et bizarre lisait un journal ; mais Semenov n'eut même pas Tidée de chercher à comprendre ce que lisait cet homme et pourquoi il lisait. Cependant il entendait distinctement dire que les élections du parlement étaient ajournées, et qu'un attentat avait été commis contre le grand-duc ; mais les paroles n'avaient plus pour lui aucun sens ; elles naissaient^ éclataient, et passaient à travers le vide, sourdement, sans trace, comme des bulles d'air : Semenov voyait les lèvres de l'homme remuer et découvrir ses dents, ses yeux ronds se fixer sur la page ; il entendait le froissement du papier, tandis que la lampe brillait au milieu du plafond, et qu'autovir d'elle des mouches, noires et sinistres, voltigeaient avec bruit.
Un point lumineux surgit dans le cerveau du malade, illuminant de plus en plus les choses environnantes.
Semenov pensa soudainement, avec une lucidité parfaite, que maintenant tout était pour lui, inutile, et que toutes les vanités du monde ne pouvaient augmenter, même d'une heure sa vie à lui, Semenov, qui devait mourir.
De nouveau il se plongea dans les ondes vacillantes d'un brouillard noir, et de nouveau il y eut la lutte sourde et sans merci entre deux forces ter-
ribles, secrètes, qui s^anéantissaient, en d'imperceptibles efforts, mais qui embrassaient convulsivement le monde entier.
Semenov se rendit pour la seconde fois à la vie, lorsqu'il entendit pleurer et chanter autour de lui, et il put se dire que cela lui était complètement étranger, et n'avait aucun rapport avec ce qui se passait en lui. Mais pendant un instant, une notion claire et lucide se ralluma en lui, il vit et comprit jusqu'au fond, ce visage d'homme, habilement triste, qui ne l'intéressait en rien.
Et cela fut le reste de sa vie ; ensuite vint l'incompréhensible, l'absolument inexprimable pour tous les vivants.
— Viens chez moi, nous allons célébrer une messe pour le mort, dit Ivanov à Sanine.
Sanine accepta silencieusement, d'une inclinaison de tête. En chemin, ils achetèrent de la vodka et des hors-d'œuvre. Plus loin, ils rejoignirent Youriï Svarogitch, qui parcourait le boulevard, la tête baissée sur la poitrine.
La mort deSemenov avait fait sur Youriï une impression confuse et pénible qu'il lui paraissait à la fois indispensable et impossible d'analyser.
— Mais tout cela est très simple, se dit Youriï, en essayant de tracer dans son esprit une ligne droite et courte, l'homme n'existait pas avant qu'il ne fût venu au monde, cela est clair... et il n'existera pas non plus quand il sera mort, voilà qui n'est pas moins simple, ni moins clair... La mort, qui n'est que l'arrêt complet de la machine élaborant la force vitale, est compréhensible et n'a rien de terrible en elle... Autrefois il existait un garçon, Youra, qui allait au collège, cassait le nez de ses camarades, et qui s'amusait à hacher les orties; il avait sa vie propre, particulière, intéressante, pleine d'imprévu... Plus tard, ce Youra mourut et
voilà qu'à sa place, marche et pense, un homme tout à fait différent, l'étudiant Youriï Svarogitch. Et si on les mettait ensemble, Youra ne saurait nullement comprendre le Youriï d'aujourd'hui et peut-être le haïrait-il même, comme quelqu'un qui pourrait devenir son répétiteur, et lui causer un tas d'ennuis ! Cela veut dire, qu'entre eux existe tout un abîme, et que, si le garçon Youra est vraiment mort, je suis mort moi-même, et jusqu'à présent je ne m'en étais même pas aperçu. Voilà comme cela s'est passé. C'est si naturel et si simple! Oui, et au fond que perdons-nous en mourant?... La vie est plutôt mauvaise que bonne... II est vrai qu'il y a aussi des plaisirs, et les perdre serait pénible, mais en mettant une fin à tous les maux de la vie, la mort nous fait plutôt gagner. Oui, c'est très simple et nullement terrible ! dit Youriï tout haut en poussant un soupir de soulagement ; mais il se reprit aussitôt, ressentant une fine piqûre en son âme. Non ! . . . Un monde entier, compliqué et plein de vie, qui se transforme en un clin d'œil en néant... non, ce n'est pas la transformation du garçon Youra en Youriï Svarogitch, mais c'est dégoûtant, absurde, incompréhensible et effrayant...
Une sueur fine et froide, perlait sur son front.
Il tendit toutes les forces de son cerveau, afin de concevoir cet état impossible à supporter, mais que chacun supporte, comme l'avait fait tout à l'heure Semenov.
— Et il n'est pas mort de peur, pensa Youriï souriant de l'étrangeté de cette réflexion. Au contraire, il se moquait encore de nous tous, et surtout du pope, de ses prières, de sa fausse tristesse...
134 SAM л fi
Youriï se dit qu'il avait touché là un certain point, qu'il ne tarderait pas à l'éclaircir ; mais entre son âme et ce point se dressait comme un mur d'opacité insurmontable ; son esprit glissait sur une surface lisse, et au moment où il croyait atteindre la pensée, celle-ci le fuyait. Et, de tous côtés, son imagination ne trouvait que les mêmes paroles plates et ennuyeuses : « Incompréhensible », « effrayant »... Sa pensée n'avançait pas et, probablement, ne pouvait plus avancer...
C'était pénible et fatigant pour son âme et pour son corps. Une angoisse serrait son cœur, ses pensées semblaient devenir flasques, incolores, la tête lui faisait mal, et il avait envie de s'asseoir là, sur le boulevard, renonçant à tout, même à la vie.
— Gomment Semenov avait-il pu rire, en sachant que tout allait être fini!... Etait-ce un héros?... Mais non, il ne s'agissait pas d'héroïsme ici... Alors, la mort n'était pas aussi terrible qu'il le pensait?...
Ivanov l'appela subitement d'une voix forte.
— Tiens, c'est vous ! Où allez-vous ? demanda Youriï en frissonnant.
— Célébrer une messe pour feu notre ami, répondit Ivanov, d'une voix gaie et grossière. Venez avec nous. Que diable faites-vous là, toujours seul ?
Et Youriï effrayé, attristé, ne trouva pas Ivanov et Sanine aussi désagréables que d'habitude.
— Mais oui, je vais avec vous, accepta-t-il ; mais au même instant, il songea, se souvenant de sa supériorité ; « Au fait, qu'ai-je à faire avec ces genslà? Irai-je boire leur vodka et débiter des truismes ? »
Il fut sur le point de refuser, mais tout son être
protestant instinctivement contre la solitude, il s^en fut avec eux.
Ivanov et Sanine gardaient le silence, et ils arrivèrent ainsi, jusqu^à la demeure d^vanov.
11 faisait nuit, complètement, et, devant la porte, ils distinguèrent vaguement une silhouette d'homme, assise sur un banc et tenant dans ses mains une grosse canne à crochet.
— Tiens, l'oncle Piètre Ilitch ! s'écria joyeusement Ivanov.
— Moi-même, répondit l'homme, et sa voix sourde et puissante résonna fortement dans l'air pur.
Youriï se souvint que l'oncle d'Ivanov était un vieux chantre ivrogne, faisant partie du chœur de la cathédrale. Il portait sa moustache grise à la manière des soldats du temps de Nicolas I", et sa veste, noire et usée, puait abominablement.
— Bon, bon, bon ! dit-il, et sa voix, semblait sortir d'un tonneau. Ivanov le présenta à Youriï.
— Celui-ci lui tendit gauchement la main, ne sachant ni quoi dire, ni comment se tenir près d'un tel personnage; mais, se souvenant tout de suite que pour lui tous les hommes devaient être égaux, il se mit à marcher à côté du vieux chantre.
La chambre qu'occupait Ivanov ressemblait à un cabinet de débarras plutôt qu'à une demeure, tant elle était encombrée et poussiéreuse. Mais quand son hôte eut allumé la lampe, Yourii vit que les murs étaient garnis de gravures faites d'après les tableaux de Wasnetzow, et que ce qu'il avait pris pour un tas de décombres n'était autre chose que des livres amoncelés.
Embarrassé, il se mit à examiner attentivement les gravures.
— Aimez-vous Wasnetzow ? lui demanda Ivanov, qui, sans attendre de réponse, allait chercher la vaisselle.
Sanine annonça à Piètre Ilitch, la mort de Semenov.
— Que Dieu lui fasse paix, gronda de nouveau la voix du vieux chantre. Il ajouta :
— Donc, tout est fini.
Youriï regardait Piètre Ilitch d'un air rêveur, et subitement il éprouva pour le bonhomme une grande sympathie.
Ivanov apporta du pain, une assiette de concombres salés et des verres. Tout cela déposé sur la table préalablement couverte d'un journal, il prit la bouteille, et d'un mouvement sec, presque imperceptible, il en fit sauter le bouchon sans répandre une seule goutte du liquide.
— Quelle adresse ! s'émerveilla Piètre Ilitch.
— On voit tout de suite un homme qui s'y connaît, dit Ivanov d'un air de suffisance, remplissant les verres de liqueur verdâtre.
— Allons, messieurs, dit-il, élevant la voix et prenant son verre. Pour le repos de l'âme, et cœtera.
Ils mangèrent les hors-d'œuvre, puis burent de nouveau. On parlait peu, on buvait beaucoup. Bientôt l'air de la petite chambre devint étouffant, Piètre Ilitch alluma une cigarette et la fumée bleue du mauvais tabac vint encore épaissir l'atmosphère. La vodka bue, la fumée et la chaleur indisposaient Youriï. La tête lui tourna, hantée par l'obsédant souvenir de Semenov.
— Quelle vilaine chose que la mort ! fit-il.
— Et pourquoi ? demanda Piètre Ilitch. La mort?... ho! ho!... Mais, c'est nécessaire!... La mort !... Et si Ton vivait éternellement?... Ho! ho!.. Prenez garde à ce que vous dites... La vie éternelle!... et que serait la vie éternelle ?
Et Youriï se demanda aussitôt ce qu'il en serait s'il devait vivre toujours. Il se représenta une longue raie grise, illimitée, se déroulant sans but dans le vide, comme si elle se dévidait de Tinfîni à l'infini. Alors, toute notion de couleur, de son et d'émotion, s'effacerait, pâlirait, s'effondrerait dans un gris trouble, coulant toujours, sans mouvement et sans fin. Cela ne serait plus la vie, mais une mort éternisée.
Youriï eut positivement peur.
— Oui, c'est vrai, murmura-t-il.
— Il paraît que ça vous a fait une grande impression ? prononça Ivanov.
— Mais qui n'en aurait été pas impressionné? répondit Youriï.
Ivanov secoua la tête et se mit à raconter à Piètre Ilitch les dernières minutes de Semenov.
L'air de la chambre était insupportablement étouffant. Youriï suivait du regard la vodka, brillante sous la clarté de la lampe, qu'engloutissait la bouche rouge d'Ivanov, et il sentit que tout autour de lui tournait et s'embrouillait.
— A-a-a-a-a..., murmurait dans ses oreilles une petite voix fine, mystérieuse et triste.
— Non, la mort est terrible I répéta-t-il inconsciemment pour la seconde fois, comme répondant à cette petite voix mystérieuse.
— Vous êtes par trop nerveux, fit dédaigneusement Ivanov.
— Et vous, êtes-vous capable de?... questionna Youriï.
— Moi? Et non pas I Sans doute, je n'ai nulle envie de mourir : c'est une sale affaire, et vivre est mille lois plus gai. Mais, si la mort venait à me saisir, eh bien... je mourrais dans une heure et sans faire trop de façons.
— Mais tu n'es jamais mort jusqu'ici, donc tu ne peux pas vérifier, sourit Sanine.
— G^est encore vrai, accorda Ivanov.
— Tout cela est déjà entendu, dit subitement Youriï, avec irritation, on peut dire tout ce qu'on veut, mais la mort reste toujours la mort. Elle est terrible par elle-même; et pour un homme qui... eh bien, pour un homme qui se rend compte de sa vie, cette fin violente et inévitable tue toute la joie de son existence... Quel est donc le sens de la vie?
— Et cela aussi est déjà entendu, l'interrompit railleusement Ivanov, irrité à son tour. Vous pen-
. sez tous que vous seulement...
— Quel est donc le sens de la vie ? demanda pensivement Piètre Ilitch.
— Mais il n'y en a pas ! s'écria Ivanov courroucé.
— Non, c'est impossible, répliqua Youriï, tout est trop ingénieusement disposé autour de nous.
— A mon avis, remarqua Sanine, il n'y a rien de bon sur la terre.
— Que me dites-vous là? Et la nature?
— Oh, la nature ! Sanine fit un geste méprisant
et souriant, très doux : Ce n'est qu'une ancienne habitude de dire que la nature est parfaite. Pour être vrai, elle est aussi triste que l'existence humaine chacun de nous pourrait, sans trop surmener sa fantaisie, se représenter le monde cent fois meilleur qu'il n'est. Pourquoi n'avons-nous pas la chaleur et la lumière éternelles, un jardin universel, toujours vert et joyeux.
— Et le sens de notre vie?
— Naturellement, il doit y en avoir un ; tout simplement parce que le but implique la marche des choses, et s'il n'y avait de but, tout ne serait qu'un chaos. Or, ce but est hors de notre vie, il est dans le principe même de l'univers, c'est évident. Nous ne pouvons être ni l'origine, ni la fin de l'univers. Notre rôle est auxiliaire, c'est-à-dire passif. Par le seul fait que nous vivons, nous accomplissons notre mission. Notre vie est nécessaire, donc notre mort est nécessaire aussi.
— A quoi?
— Et comment le saurais-je? sourit Sanine, et puis, que m'importe? Ma vie, ce sant mes sensations agréables et désagréables ; quant à ce qu'il y a au delà de mes limites, que le diable l'emporte. Nous pouvons inventer n'importe quelle hypothèse, elle n'en restera pas moins une hypothèse sur les bases de laquelle il serait bête de construire la vie... Que celui qui en a besoin se creuse la tête... pour moi, je veux \dvre... Voilà !
— A ce propos, si nous prenions un verre ? proposa Ivanov.
— Croyez-vous en Dieu? demanda Piètre Ilitch, tournant ses yeux troublés du côté de Sanine; à
présent personne nj croit plus... on ne croit même plus à ce qui est croyable.
— Oui, je crois en Dieu ! déclara Sanine en riant, la croyance en Dieu m'est restée de mon enfance et je ne vois aucune nécessité de lutter contre elle^ ni d^ailleurs de Faffermir. C'est très avantageux : si Dieu existe je lui apporterai une foi sincère et au cas où il n'existerait pas, eh bien ! tant mieux pour moi.
— Mais c'est sur les fondements de la foi et de l'irréligion qu'on bâtit la vie, fît observer Youriï.
Sanine secoua la tête et son visage prit une expression d'indifférence amusée et avenante.
— Non, dit-il, je ne base pas ma vie sur ces éléments-là.
— Et sur lesquels, alors? fit Youriï, lassé.
« A-a-a... il ne faut plus boire », pensait-il en se passant la main sur le front qu'il sentait couvert d'une sueur froide. Aussi n'entendit-il pas tout de suite ce que disait Sanine. La tête lui tournait ; pendant une seconde il crut se trouver mal.
— ... Je crois que Dieu existe, mais cette foi vit en moi par elle-même, continuait Sanine quoique je ne sache pas avec certitude si Dieu existe. Et s'il me veut quelque chose... comment pourrai-je le savoir, même en gardant une foi des plus ardentes ?... Dieu est Dieu, et comme ce n'est pas un homme on ne peut l'évaluer avec aucune mesure humaine. Sa création, que nous voyons, contient tout : le mal et le bien, la vie et la mort, le beau et le laid, enfin, tout. Or, par cela même tout sens et toute précision nous échappent, donc son sens n'est pas humain, et sa définition du bien et du mal, n'est pas hu-
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maine non plus. Notre conception de Dieu sera toujours idolâtre et nous donnerons toujours à notre fétiche une physionomie et des vêtements conformes aux conditions climatériques du lieu où nous vivons... Quelle absurdité !
— C'est juste! soupira Ivanov.
— Alors à quoi bon vivre? demanda Youriï en repoussant son verre avec dégoût.
— Et à quoi bon mourir ?
— Je ne sais qu'une chose, répondit Sanine, ce que je désire, c'est que la vie ne soit pas pour moi un supplice... Dans ce but, il faut avant tout satisfaire mes désirs naturels... Notre désir est tout; quand les désirs s'éteignent en l'homme, sa vie expire aussitôt, et quand il tue ses désirs, il se tue également.
— Mais nos désirs peuvent être mauvais?
— Cela se peut très bien.
— Alors?
— Alors... C'est la même chose, répondit affablement Sanine, fixant sur le visage de Youriï ses yeux clairs et immobiles.
Ivanov fronça les sourcils, considéra Sanine avec défiance mais ne dit rien. Youriï se taisait aussi et, sans savoir pourquoi, il lui était pénible de regarder ces yeux clairs et sereins dont il tâchait cependant de soutenir la fixité.
Pendant quelques minutes le calme régna, absolu ; on n'entendait que le bruit que faisait un papillon de nuit, en se cognant désespérément contre la vitre de la croisée. Piètre Ilitch hochait tristement la tête, penchant son visage hébété par l'alcool sur le journal sale et mouillé. Sanine souriait toujours.
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Ce sourire constant irritait et attirait Youriï.
« Que ses yeux sont transparents ! » pensa-t-il.
Tout d'un coup Sanine se leva, ouvrit la fenêtre et lit sortir le papillon. Comme le battement doux d^une grande aile, une onde d^air pur et frais passa dans la pièce.
— Oui, dit Ivanov, répondant à ses propres pensées, les hommes sont différents et à cause de cela on va boire.
— Non, répondit Youriï en branlant la tête, je ne boirai plus.
— Et p-pourquoi?
— Je bois peu, en général...
La vodka et la chaleur alourdissaient sa tête et il avait envie de se retrouver en plein air.
— Je m'en vais... dit-il en se levant,
— Où ça?... buvons encore !...
— Non, vraiment, je... je dois... marmotta distraitement Youriï, cherchant sa casquette.
— Eh bien, au revoir !
En fermant la porte Youriï entendit encore la voix de Sanine disant à Piètre Ilitch : « ... Oui, ne soyons pas comme les enfants ; seulement les enfants ne savent pas distinguer le beau et le bien, ils sont naturels et sincères, et là est leur... »
Youriï ferma la porte et n'entendit plus rien.
La lune, ronde et claire, planait dans le ciel haut. L'air était frais et l'humidité de la rosée effleurait le front de Youriï. Tout brillait sous la lumière argentée de la lune. Marchant en silence par les rues claires et solitaires, Youriï eut peine à penser que, quelque part, dans la ville, se trouvait une chambre noire et silencieuse dans laquelle était
étendu sur une table, Semenov, glacé par la mort.
Cependant Youriï ne pouvait plus évoquer ces pensées lourdes et terribles qui écrasaient son âme et lui dérobaient le monde en le couvrant d'un brouillard lourd et foncé. Une tristesse calme pesait sur son cœur, et il éprouvait le besoin de contempler la lune, brillante et lointaine.
En traversant une place qui s'étendait devant lui, déserte sous la clarté de l'astre, Youriï se rappela subitement Sanine.
— Quel est donc cet homme ? se demanda-t-il avec perplexité ; et il médita longtemps sans arriver h le définir.
Il lui était agréable d'avoir rencontré un homme que lui, Youriï, ne pouvait définir d'un seul coup, mais il en éprouvait un désir de le juger défavorablement.
— Un phraseur, se dit-il avec un plaisir méchant. Autrefois on posait en montrant du dégoût pour la vie et des idéals singuliers, et maintenant, voilà qu'on pose pour l'animalité...
Puis, cessant de s'occuper de Sanine, Youriï pensa à lui-même. Et il se dit que lui ne posait en rien et que, hormis ses douleurs et ses pensées, il n'y avait rien en lui qui le rendît dissemblable aux autres.
Cela le réjouit, mais quelque chose lui manquait, et le souvenir de Semenov lui revint à l'esprit.
Youriï se dit mélancoliquement qu'il ne reverrait plus l'étudiant malade ; et, quoiqu'il ne l'eût jamais affectionné, Semenov lui devint proche et cher jusqu'aux larmes ; Youriï se figura le défunt
couché dans son tombeau, le visage pourri, et le corps plein de vers, qui remuaient lentement, uL d'une manière répugnante à travers les chairs décomposées, sous Tuniforme devenu vert, maculé et humide. Tout frissonnant de dégoût, Youriï se souvint des paroles de Semenov :
« Je serai là, et vous vous arrêterez devant ma tombe, pour satisfaire votre besoin...»
— Et tout ça, ce sont des hommes, pensa Youriï avec effroi, en regardant fixement la poussière grasse de la route ! Je marche et je foule aux pieds des cervelles, des cœurs, et les yeux humains... Ohl...
Une faiblesse nauséabonde lui fît fléchir les genoux.
— Moi aussi je mourrai... et Ton marchera de même sur moi, et l'on pensera ce que je pense maintenant... Oui, tant qu'il n'est pas trop tard, il faut vivre, vivre, vivre... De telle sorte, que pas un instant de ma vie ne soit perdu... Mais comment faire ?
La place était claire et déserte, et la lune répandait partout sa lumière bleue, énigmatique. Une paix profonde enveloppait le village.
Et les cordes frémissantes de Bayane ' Nous par-le-ront de lui...
chantonna Youriï doucement.
— Ennuyeux, épouvantable, triste I prononça-