‹ Sanine, romanChapitre 5 sur 10 · Terre semée de melons et de concombres · texte numérisé non relu

Terre semée de melons et de concombres

2. C'est ainsi que les vieux russiens appellent les jeunes seigneurs.

— Youriï Nicolaïevitch, fît Youriï, aimable.

Il se sentait un peu mal à l'aise, mais ce vieux paysan, calme, et son jargon caressant, mi-russe, mi-petit-russien, lui plaisait beaucoup.

— Youriï Nicolaïevitch, ça va... Eh bien, faisons connaissance. Assieds-toi Youriï Nicolaïevitch.

Youriï et Riasantzew ayant roulé près du feu, de grands potirons durs et lourds, s'assirent dessus.

— Allons, montrez-nous ce que vous venez d'abattre, dit Kousma.

Jeté hors des carnassières le gibier tué sema sur la terre des taches de sang ; à la lumière vacillante du feu, il prenait un aspect étrange et déplaisant. Le sang des oiseaux paraissait noir, et leurs pattes crispées semblaient remuer.

Kousma prit un canard, et le tâta aux ailes.

— Il est gras, dit-il, approbateur, tu pourrais m'en donner une paire, Anatoliï Pavlovitch... tu en as vraiment tant...

— Prenez tous les miens si vous Avouiez, proposa Youriï fébrilement.

— Pourquoi tous ?... Tu es trop bon, sourit le vieux paysan. J'en prendrais une paire, une paire seulement, pour que tout le monde soit content.

Les autres paysans et leurs femmes, s'approchèrent aussi pour regarder ; mais, aveuglés par la lumière du feu, Youriï ne pouvait les voir; tantôt un visage, tantôt un autre, apparaissait vivement éclairé ; mais aussitôt sombrait dans l'obscurité.

Sanine s'était renfrogné. Ayant regardé les oiseaux tués, il se recula et se mit debout. La vue

de ces beaux oiseaux gisant dans le sang et la pous sière, leurs plumes cassées et fripées, lui faisait mal.

Youriï mordait avec appétit, à même la tranche d'une pastèque mûre et fondante, que Kousma découpait avec un couteau à cran d'arrêt, au manche d'os jaune. Pourtant il ne cessait pas d'observer curieusement tout ce monde.

— Mange, Youriï Nikolaïevitch, la pastèque est bonne... Je connais ta sœur Ludmilla Nikolavna et ton père aussi; fais honneur à ce plat.

Tout plaisait à Youriï, et l'odeur des paysans semblable à celles, mêlées, du pain et du bisquain, et la vive lumière du feu, et la courge sur laquelle il s'était assis. Il aimait encore voir le visage de Kousma qui apparaissait distinctement lorsque le vieux regardait par terre, et disparaissait dans l'ombre, dès que Kousma levait la tête. Ses yeux brillaient. Et il semblait encore à Youriï, que les ténèbres étaient suspendues juste au-dessus de sa tête, ce qui prêtait à la place éclairée, une douce intimité ; chaque fois que le jeune homme regardait en haut, il ne voyait d'abord rien, mais peu à peu, le ciel haut et sombre apparaissait majestueusement calme, clairsemé d'étoiles.

Cependant Youriï se sentait embarrassé, ne sachant trop de quoi parler, avec ces moujiks.

Quant aux autres, Kousma, Sanine et Riasantzew, ils causaient entre eux avec beaucoup d'aisance et sans prendre la peine de choisir aucun thème de conversation ; ils parlaient de tout ce qui leur tombait sous les yeux, si bien que Youriï en était naï vement surpris.

— Eh bien, comment va la terre? demanda-t-il, profitant d^un moment de silence, mais il sentit lui-même que sa question était déplacée.

Kousma le regarda et répondit :

— Nous attendons, nous attendons un peu... peutêtre arrivera-t-il quelque chose. Puis il se remit à parler de labaktcha,du prix des pastèques et encore d^autres affaires personnelles, et Youriï s'embarrassa encore plus, quoiqu'il éprouvât un certain plaisir à écouter.

Un bruit de pas se fit entendre, et un chien roux à la queue blanche, fortement recourbée, parut dans le cercle éclairé. Il vint flairer Youriï et Riasantzew, et se frotter contre les genoux de Sanine qui caressa son dos aux poils rudes et hérissés. Puis, apparut un petit vieillard à la barbe rare et ébouriffée/ aux yeux petits et vifs. Il portait un fusil rouillé, à un seul coup.

— Notre gardien... grand-père, dit Kousma.

Le vieux s'étant assis sur le sol, considéra Youriï et RiasantzCM^

— On vient de la chasse... donc, zézaja-t-il, en découvrant ses gencives dégarnies et rongées... Ehée ... Kousma, il est temps de faire cuire les pommes de terre, éhée...

Riasantzew prit le fusil du vieux et le montra en souriant à Yourïi.

— Voilà un drôle de fusil, dit-il, grand- père, comment n'as-tu pas peur de tirer avec ?

— Ehée, donc... Regarde, je me suis presque tué... Stefan Chapka m'a dit qu'on pouvait tirer Sans piston... Ehée... sans piston... Il m'a dit que lorsqu'il reste du soufre, on peut faire feu sans

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piston... Et voilà, je l'ai mis comme ça sur les genoux, j'ai armé le fusil, et j'ai tiré avec le doigt... comme ça... Alors tout d'un coup, pan !... comme il f... fra... frappa!... J'ai failli me tuer!... Ehée ! éhée... j'ai armé le fusil et, lui, pan !... me f... fra... frappa!... J'ai failli être tué.

Tous rirent... Et les larmes montèrent aux yeux de Youriï, tant ce petit vieux, avec sa barbe blanche ébouriffée, et sa bouche rentrée lui semblait plaisant.

Le vieux riait aussi, et ses petits yeux pleuraient.

— Il n'a tenu à rien que je ne sois tué... Derrière le cercle de lumière, dans l'obscurité, on

entendait les rires et les voix des filles, qui restaient à l'écart des messieurs étrangers. A quelques pas de lui, et pas du tout à la place où le croyait Youriï, Sanine frotta une allumette. A la lueur rose de la petite flamme, Youriï vit briller ses yeux calmes et caressants ; près de lui se tenait une jeune femme, dont les yeux foncés sous des sourcils noirs, regardaient Sanine avec une joie naïve.

Riasantzew cligna de l'œil de leur côté et dit :

— Grand-père, tu ne feras pas mal de surveiller ta petite fille, hein...

— Et, à quoi bon la surveiller ? répondit le vieux Kousma, agitant son bras dans un geste débonnaire. Il faut que jeunesse se passe.

— Ehée donc, éhée ! déclara aussi le vieux garde en retirant du feu avec ses doigts nus, un petit charbon ardent.

On entendit Sanine rire dans l'obscurité, mais sa compagne eut probablement honte, car leurs voix murmurèrent plus à l'écart.

SAMNE 137

— Il est temps de rentrer, dit Riasantzew en se levant, merci Kousma.

— Pas de quoi, répondit Kousma, secouant avec sa manche les pépins noirs de la pastèque, restés dans sa barbe grise.

Il tendit la main à Riasantzew et à Youriï,et ce dernier serra avec gêne et plaisir les doigts noueux du vieillard.

A une petite distance du feu, il faisait plus clair. Les étoiles scintillaient, froides, et sous leurs pâles lumières tout paraissait merveilleusement calme et infini. Les hommes assis près du feu, les chevaux, le profil de la charrette et le tas de pastèques paraissaient extraordinairement noirs.

Youriï se heurta contre une citrouille et chancela.

— Faites attention par ici, fit la voix de Sanine.

— Au revoir.

— Au revoir, répondit Youriï, en se retournant.

Il vit la silhouette sombre de Sanine et une autre, féminine celle-là, haute et gracieuse, qui se trouvait serrée contre lui ; |Youriï sentit son cœur battre et se pâmer doucement. Tout d'un coup, se souvenant de Karsavina, il envia Sanine.

— De nouveau, les roues de la droschka et la respiration du cheval, retentirent dans la nuit. Le feu se voyait à peine, le bruit des conversations et les rires ne s'entendaient déjà plus. C'était le calme. Youriï leva lentement les yeux vers le ciel où les étoiles brillaient infiniment.

Lorsque apparurent les clôtures et les lumières de la ville, et qu'on entendit les aboiements des chiens, Riasantzew^ dit à Youriï :

— Est-il assez philosophe ce Kousma?

Youriï regarda le cou de son compagnon, et, faisant un effort pour comprendre ses paroles, qui lu i arivaient confuses à travers sa triste rêverie :

— Ahl... oui... répondit-il distraitement.

— Mais, je ne savais pas que Sanine fût un si brave gars, plaisanta Riasantzew.

Youriï se remit complètement ; et il se représenta Sanine, et le joli visage de femme qu'il avait vu à ses côtés, et qui lui avait paru si admirablement doux, à la lueur de l'allumette que Sanine avait frottée. Encore une fois, il envia Sanine malgré lui ; mais cela lui fit penser de suite que les procédés de Sanine envers cette jeune paysanne devaient être considérés comme vilains.

— Je ne le savais pas non plus, dit-il ironiquement.

Riasantzew ne saisissant pas la moquerie, encouragea le cheval. Après un moment de silence, il reprit d'un ton irrésolu :

— Une jolie fille, pas?... Je la connais... c'est la petite-fille du vieux.

Youriï se taisait. Son enchantement de tout à l'heure s'était dissipé, et il était maintenant fermement convaincu de ce que Sanine était un personnage immoral et grotesque.

Riasantzew fit un grand geste de curiosité, et prononça d'une voix insinuante :

— Diable... quelle nuit!... Cela me pénètre, mo aussi... Ecoutez, si nous y allions également, hein ?...

Youriï ne comprit pas tout de suite.

— Il y a des jolies filles... Voulez-vous ? hein? continua Riasantzew, d'une voix gaillarde.

Une vive rougeur couvrit les joues de Youriï, un

frisson de sensualité animale parcourut son être, des images confuses apparurent en son cerveau enflammé; mais faisant un effort sur lui-même il répondit sèchement :

— Non, il est temps de rentrer; et il ajouta avec méchanceté :

— Lyalya nous attend.

Riasantzew s'affaissa subitement, ployé, rapetissé.

— Dame, oui... du reste... il est temps, en effet!... marmotta-t-il précipitamment.

Youriï serra les dents, devenu agressif, et, regardant le large dos couvert du paletot blanc, il prononça :

— En général, je ne suis pas amateur de pareilles aventures.

— Eh, oui... haï ha!... Riasantzew riait bonhomme et hostile en même temps. Puis il se tut.

— Euh, diable... c'était maladroit, pensa-t-il. Jusqu^à la maison, ils gardèrent le silence, et la

route leur sembla éternelle.

— Vous rentrez ? demanda Youriï, sans regarder son compagnon.

— Non, j^ai un malade, vous savez... eh!... et il est tard, eh ! répondit Riasantzew d'un air embarrassé.

Youriï descendit de la droschka,et ne voulut même pas prendre le fusil et le gibier. Tout ce qui appartenait à Riasantzew lui inspirait une invincible répugnance. Ce dernier l'interpella :

— Et votre fusil?

Youriï se retourna malgré lui, prit avec dégoût les munitions et le gibier, serra gauchement la main

de Riasantzew, et entra. Son compagnon parcourut encore quelques toises en droschka, puis, tout d'un coup, tourna rapidement dans une ruelle, et on entendit le bruit des roues, filant dans le sens contraire. Youriï écouta ce roulement avec haine, et aussi avec une envie secrète.

— Quel plat personnage ! grommela-t-il.

Et il plaignit Lyalya.

Après avoir porté son bagage à la maison, Youriï, ne sachant que faire, sortit paresseusement sur le perron.

Le jardin était obscur comme un gouffre, et audessus de cette ombre, le ciel parsemé d^étoiles scintillantes avait quelque chose d'étrange.

Lyalya était assise sur une des marches du perron; sa petite silhouette floue et pensive se distinguait à peine dans Tobscurité.

— C'est toi, Youriï, fît-elle.

— Moi-même, répondit Youriï, et ayant descendu les marches d'un pas lent, il s'assit à côté de sa sœur. Lyalya appuya doucement sa tête sur son épaule ; le parfum frais et tiède de ses cheveux effleura le visage de Youriï. Et Youriï respira avec une jouissance mêlée d'inquiétude, cette subtile odeur de femme.

— Avez-vous fait une bonne chasse ? demanda Lyalya affectueusement. Et, après un court silence, elle ajouta d'une voix tendre : Où est donc Anatoliï Pavlovitch ?... Je vous ai entendu arriver.

— « Ton Anatoliï Pavlovitch est une sale bête ! » Youriï, sous le coup d'une animosité subite, eut

envie de lui faire cette réponse ; mais il se contenta de dire, à contre-cœur :

— Vraiment, je ne sais... il est allé voir un malade...

— Un malade... répéta distraitement Lyalya, et elle se tut, regardant les étoiles.

Elle n'était point affligée de ce que Riasantzew n^était pas venu la voir ; au contraire, elle avait désiré rester seule et la présence de son fiancé l'eût empêchée de réfléchir au sentiment si important, si mystérieux et si cher qui emplissait son âme et son jeune corps. C'était le pressentiment d4me crise désirable, inévitable et confuse qui devait terminer sa vie passée et lui faire inaugurer une nouvelle existence. Si nouvelle que Lyalya allait elle-même en devenir tout autre...

Il parut bizarre à Youriï de voir Lyalya d'habitude si gaie et si rieuse, devenue tout à coup silencieuse et pensive. Etant lui-même sous l'influence de sentiments tristes, Youriï voyait tout en teintes lugubres et froides ; ainsi Lyalya, le jardin et le ciel lointain superbement étoile, tout lui semblait sombre, terni. Il ne devinait pas que sous la rêverie muette et chagrine de sa sœur sommeillait une vie pleine et puissante ; que par le ciel lointain errait une force immense ; que le sombre jardin tirait, puisait de la vie, en la terre... Il ne comprenait pas non plus que dans la poitrine de la paisible Lyalya se cachait un bonheur si complet qu'elle craignait chaque mouvement, chaque impression, qui eut pu rompre ce charme et faire taire la douce mélodie d'amour, musique aussi splendide qu'était beau le ciel étoile, aussi mystérieuse et attrayante

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que le jardin nocturne, et qui ne cessait pas de résonner en son âme.

— Lyalya... aimes-tu beaucoup Anatoliï Pavlovitch ! lui demanda Youriï avec une telle douceur qu'il parut craindre de Téveiller.

— Comment peut-on me le demander ? sentit Lyalya plus qu^elle ne le pensa; mais se serrant contre son frère et reconnaissante de ce qu'il lui parlait de l'homme aimé, le seul qui l'intéressait au monde en ce moment : « Beaucoup I » répondit-elle d'une voix si basse, que Youriï devina plutôt qu'il n'entendit ; puis elle fit un effort pour cacher sous un sourire les larmes de bonheur qui 1ш montaient aux yeux.

Cependant Youriï crut entendre dans sa voix une certaine inquiétude ; et il en éprouva une plus grande pitié pour Lyalya, une plus grande haine envers Riasantzew.

— Et pourquoi ? demanda-t-il involontairement, s'effrayant lui-même de sa question.

Lyalya le considéra, étonnée mais n'ayant pas distingué son visage elle se mit à rire doucement.

— Ni-gaud !... Il me demande pourquoi !... Mais pour tant de choses... Est-ce que toi, tu n'as jamais été amoureux?... Il est si bon, si brave, si honnête...

« ... Si beau, si fort... » voulut-elle ajouter, mais elle rougit jusqu'aux larmes dans les ténèbres et s'interrompit.

— Et tu le connais bien ? questionna Youriï.

« Eh, il ne faut pas parler ainsi, pensa-t-il aussitôt irrité et mélancolique, à quoi bon le lui dire ?... Naturellement, elle le croit le meilleur homme de la terre. »

— Anatoliï ne me cache rien ! répondit Lyalya à la fois triomphante et intimidée.

— En es-tu certaine ?

Youriï dit cela avec un mauvais sourire, sentant qu'il ne pouvait plus s'arrêter.

Dans la voix de Lyalya une perplexité inquiète se répercuta :

— Sûrement, mais pourquoi me dis-tu cela ?...

— Pour rien... j'ai parlé comme ça... répondit Youriï effrayé.

Lyalya gardait le silence. On ne pouvait comprendre ce qui se passait en elle.

— Peut-être sais-tu quelque chose... sur lui...? fit-elle subitement et le son douloureux et étrange de sa voix frappa Youriï.

— Mais non,... j^ai questionné comme ça... Que pourrais-je savoir sur Anatoliï Pavlovitch ?

— Ce n'est pas vrai... tu ne m'aurais pas parlé ainsi, insista Lyalya d'une voix sonore.

— Je vovilais tout simplement dire... qu'en général... nous autres hommes... nous sommes joliment dépravés tous, s'embrouilla Youriï que la

honte envahissait déjà.

Lyalya se tut quelques instants puis, soulagée, elle éclata de rire.

— Eh bien, je sais ça... Mais Youriï trouva le rire de sa sœur tout à fait déplacé.

— Ce n'est pas si innocent que tu le crois, prononça-t-il contrarié et méchamment ironique, mais tu ne peux pas le savoir... Tu ne saurais pas te représenter toutes les vilenies de la vie... tu es trop jeime pour le comprendre...

— Tiens, tiens ! Lyalya flattée sourit puis, posant

sa main sur le genou de son frère, elle se mit à parler sérieusement : Et crois-tu que je n'ai pas réfléchi sur ce sujet ? J'y ai beaucoup pensé et cela m'était toujours pénible de me demander pourquoi nous autres femmes nous tenons tant à notre réputation et à notre pureté, pourquoi nous craignons de faire un pas... de tomber, si tu veux, tandis que les hommes estiment presque comme un haut fait, de séduire une femme... C'est horriblement injuste, n'est-ce pas?

— Oui, répondit Youriï, amer.

Il flétrissait ses propres souvenirs, et avait pourtant conscience de ce que lui, Youriï, n'était pas du tout pareil aux autres hommes... C'était une des plus grandes injustices qu'il y eût...

« Demande à n'importe lequel d'entre nous, s'il veut se marier avec... une fille publique, voulut dire Youriï, avec une cocotte, et chacun répondra négativement... Mais au fond, en quoi un homme vaut-il mieux qu'une fille ?... Celle-là au moins se vend pour un morceau de pain, mais l'homme se débauche simplement par libertinage, et toujours de la façon la plus honteuse... »

Lyalya se taisait. Une chauve-souris, invisible, vint, d'un vol rapide et craintif, heurter le mur une ou deux fois puis glissa légèrement hors du perron. Youriï écouta les mille bruits mystérieux de la vie nocturne, puis, parla de nouveau, de plus en plus irrité, et s'échauffant au son de sa propre voix.

— Et, ce qui est encore pis, c'est que, non contents de savoir cette chose et de la taire, les hommes jouent encore des tragi-comédies compliquées... ils bénissent le mariage, mentant ainsi

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devant Dieu et les hommes... Et, ce sont toujours les jeunes filles les plus pures et les plus saintes, ajouta-t-il en pensant avec jalousie à Karsavina, ce sont toujours ces jeunes filles qui tombent entre les mains des hommes les plus débauchés, les plus vilains, et, parfois, infectés et malades... Feu Semenov me disait autrefois que plus la femme est pure, plus sale est l'homme qui la possède... Et c'est la vérité !

— La vérité ? demanda Lyalya d'un air singulier.

— Oh, je le crois bien ! Youriï eut un sourire amer.

— Je ne sais pas, articula Lyalya, et des pleurs contenus tremblaient dans sa voix.

Youriï n'avait pas compris.

— Quoi ?

— Est-ce que Tolia est pareil à tous les autres? murmura Lyalya, désignant ainsi Riasantzew pour la première fois, et ne pouvant retenir davantage ses larmes.

— Mais oui, naturellement qu'il est pareil, prononça-t-elle à travers ses larmes.

— Lyalya, Lyalitchka... mais qu'est-ce que tu as donc ?... Je ne voulais pas te... Ma chérie, finis donc... ne pleure pas... Youriï répétait des phrases incohérentes, et embrassait le bout des doigts mouillés de la jeune fille.

— Non... je sais... que c'est la vérité... bégayait Lyalya étouffant de larmes.

Bien qu'elle eût dit avoir déjà réfléchi sur ce sujet, en réalité elle n'avait jamais essayé de se représenter la vie intime de Riasantzew. Elle savait,

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naturellement, qu'il ne pouvait Taimer d'un premier amour et elle comprenait ce que cela voulait dire, mais elle n'avait songé à ces choses que d'une manière toute superficielle.

Elle sentait qu'elle l'aimait, et qu'elle était aimée de lui, et cela était l'essentiel ; le reste n'avait pour elle auciine importance, mais, parce que soii frère lui avait parlé sur Un ton aigri, chargé de blâme et de mépris, il lui semblait que devant elle s'était ouvert un précipice, et que son bonheur y disparaissait irrémédiablement : elle ne pourrait plus aimer Riasantzew.

Youriï, se retenant à peine de pleurer lui-même, la consolait, l'embrassait, lui caressait les cheveux, mais elle ne cessait pas de pleurer désespéré-

— Ah! mon Dieu! mon Dieu!... se lamentaitelle comme un enfant. Et dans l'obscurité, elle paraissait si petite, si pitoyable, ses larmes étaient si douloureuses que Youriï en éprouva une pitié infinie.

Pâli, défait, il courut dans la maison, se cogna contre la porte, et rapporta un verre d'eati dont il renversa la moitié du contenu par terre et sur ses mains.

— Lyalitchka, finis donc... Est-ce qu'on peut pleurer ainsi ? Qu'as4u ? Analoliï Pavlovitch est peut-être meilleur que les autres... Lyalya, répétait-il désespéré.

Mais des sanglots nerveux secouaient Lyalya et ses dents se heurtaient bruyamment aux bords du verre.

— Que se passe-t-il donc ici ? demanda la femme

de chambre alarmée, apparaissant dans l'encadrement de la porte. Qu'avez- vous, mademoiselle?

Lyalya se leva en s'appuyant contre la balustrade du perron, et continuant de pleurer, elle se dirigea en chancelant vers les chambres.

— Mademoiselle, petite chérie, mais qu'avez- vous donc?... Faut-il appeler monsieur?... YouriïNikolaïevitch ! . . .

Nikolaï Egorovitch sortit de son cabinet à pas lents et réguliers, il s'arrêta devant la porte, stupéfait, à la vue de Lyalya.

— Qu'est-il arrivé ?

— Mais rien... des vétilles, répondit Youriï, s'efforçant de sourire. On parlait de Riasantzew... des absurdités, quoi !

Nikolaï Egorovitch le regarda fixement, et sa figure vieillie de gentleman d'autrefois prit une expression d'indignation extrême.

— Le diable sait ce que c'est! dit-il en haussant sévèrement les épaules ; et pivotant sur ses talons il s'éloigna.

Youriï rougit, voulut dire quelque chose de grossier, mais une honte et une peiu- inexplicable le retinrent. L'animosité contre son père, la pitié envers Lyalya, le mépris douloureux de lui-même le crispaient. Il revint au perron, en descendit les marches et alla vers le jardin.

Une petite grenouille, coassant lamentablement sous son pied, éclata comme un gland écrasé. Youriï, frissonnant, fit un bon de côté. Il frotta longtemps son pied sur l'herbe humide. De dégoût, un froid nerveux lui passa dans le dos.

Son angoisse et une sensation désagréable aux pieds le firent grimacer maladivement. Toutes les choses lui apparurent sous un aspect abominable. En tâtonnant il trouva un banc dans l'obscurité, s'assit et fixa le jardin, de ses yeux secs et méchants, qui ne voyaient rien sauf les taches épandues des ténèbres. Use sentait l'esprit lourd, écœuré.

Son regard chercha la place, où se mourait, sur Iherbe noire, peut-être était-elle déjà morte dans des douleurs terribles, la petite grenouille qu'il venait d'écraser. Une vie originale et indépendante venait de finir là, et cependant rien n'était changé dans la nature, rien ne s'en apercevait.

Et par des chemins inextricables, une pensée vint subitement à Youriï, une pensée pénible et inaccoutumée. Tout ce qui occupait sa vie, les raisons pour lesquelles il aimait une chose, haïssant une autre, repoussait, malgré lui, une troisième, acceptait une quatrième, tout cela — et le bien et le mal — n'était qu'un léger brouillard flottant autour de sa personnalité seule. Ses émotions les plus pénibles et les plus sincères n'existaient pas pour ce monde dénué de sens, pas plus que les souffrances d'une petite bête inconnue. Et en supposant que tout ce qui l'agitait dût toucher aussi d'autres êtres, il tressait d'une manière expresse et évidemment stupide, un réseau de fils compliqués entre lui-même et l'Univers. Le seul moment de la mort suffisait pour rompre d'un coup tout ce réseau et le laisser seul, sans récompense, et sans résultat aucun.

Il se souvint encore de Semenov, et de l'indifférence que l'étudiant défunt montrait à l'égard des

idées qui tourmentaient si profondément Youriï et des millions d'êtres à lui semblables ; cela fit res^ sortir brusquement à ses yèut. le souvenir de cette naïve admiration pour la joie, pour le plaisir et les femmes, pour la lune, les étoiles ei le chant du rossignol qui l'avait si désagréablement choqué le lendemain même de sa triste conversation avec Semenov.

Alors il ne put pas comprendre comment Semenov avait pu attacher de l'importance à des futilités telles que la promenade en canot, et les beaux corps des jeunes filles, après avoir expressément repoussé les pensées les plus profondes et les plus hautes conceptions ; mais à présent, Youriï comprenait facilement qu'il n'en pouvait être autrement, car toutes ces bagatelles-là constituaient la vie, la véritable vie, pleine d'émotions et de jouissances ; elle seule était réelle, et non pas le jeu puéril des pensées et des paroles, essayant de pénétrer l'immense mystère de la vie et de la mort. Elles avaient beau paraître définitives et gra4^es, après elles viendraient et ne pouvaient pas manquer de venir les paroles et les pensées futures, non moins vraies et significatives.

Cette déduction, naissant inopinément de sa songerie sur le bien et le mal, paraissait si peu naturelle à Youriï, qu'il en perdait complètement la tête. Il voyait s'ouvrir devant lui un grand vide et, pendant une seconde, une sensation de goûter l'espace de la clarté, semblable à celle qui soulève l'homme pendant le rêve, illumina son cerveau. 11 eut peur; il rassembla d'un effort violent ses conceptions habituelles de la vie, et la sensation ef-

frayante disparut. Tout fut de nouveau sombre et complexe.

Youriï fut près d^admettre que la vie véritable était dans la réalisation de tout ce qui est naturel à rhomme, que par conséquent, il ne fallait vivre que par ses jouissances ; donc, Riasantzew, avec son point de vue quoique d'une qualité inférieure, était plus logique que lui, en tendant à satisfaire le plus possible les besoins sexuels, ceux-ci étant l'émotion vitale la plus aiguë. Mais, en acceptant cette pensée, il fallait admettre aussi que les distinctions de la débauche et de la pureté n'étaient que des feuilles moites, couvrant l'herbe jeune et fraîche de la terre. Dans ce cas, les jeunes filles les plus poétiques et les plus chastes, telles Lyalya et Karsavina avaient le droit de se plonger librement dans le torrent de jouissances sensuelles. Et Youriï recula devant sa pensée, la trouvant sale et profane. Effrayé de l'avoir conçue, il la chassa de sa tête et de son cœur, avec des paroles habituelles, lourdes et sévères.

— Eh bien oui, se dit-il, regardant le ciel et les étoiles brillantes, la vie est faite d'émotions, soit, mais les hommes ne sont pas des bêtes... Ils doivent maîtriser leurs désirs, en les dirigeant vers le bien. « Mais, s'il y a un Dieu au-dessus des étoiles l » se souvint tout d*un coup Youriï, et un pénible sentiment de vénération confuse le cloua à la terre. Il contemplait, sans se détourner, un astre lumineux dans la queue de la Grande Ourse, et se souvenait que le paysan Kousma de la baktcha appelait ces majestueuses étoiles un « tombereau ». Mais il se dit aussitôt, sans cause apparente, que

ce souvenir n'avait rien à faire avec ses pensées, et même le vexait en quelque sorte. Son regard s'abaissa sur le jardin, tout noir, après le ciel étincelant. Youriï continua de réfléchir.

— Si l'on privait le monde de la grâce féminine, si semblable aux premières fleurs du printemps, encore craintives, mais si belles et si touchantes, que resterait-il de sacré dans Thumanité ?

Il se représenta une foule de jeunes filles, belles et pures, comme des fleurs printanières assises à la clarté du soleil, sur l'herbe fraîche, sous des arbres fleuris. Des gorges blanches, des épaules rondes, des mains souples, et des hanches admirables, se mouvaient mystérieusement devant lui. Une extase voluptueuse lui donna le vertige.

Youriï se passa lentement la main sur le front, et revint à lui.

— J'ai les nerfs détraqués, il faut aller me coucher.

Les yeux encore pleins de visions sensuelles Youriï navré et mécontent de lui-même se dirigea vers la maison. Ses mouvements étaient brusques et saccadés.

Déjà couché, essayant en vain de s'endormir, il se souvint de Riasantzew et de Lyalya.

— En somme, pourquoi me suis-je tant indigné de ce que Riasantzew n'aime pas imiquement Lyalya?

A cette question il ne trouva aucune réponse. Mais l'image douce et caressante de Karsavina apparut dans son cerveau en flamme. Ses efforts de vaincre ses sentiments furent impuissants ; et soudain, il comprit pourquoi il lui fallait que cette femme fût pure et chaste.

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— Je Taime ! pensa Youriï pour la première fois, et cette idée chassa toutes les autres, l'attendrissant jusqu^aux larmes... Mais la minute suivante, Youriï se demandait avec un sourire mauvais : Alors pourquoi ai-je aimé d'autres femmes avant elle?... Il est vrai que je ne savais rien de son existence, mais Riasantzew n'en savait pas plus long sur celle de Lyalya. Nous avons pensé tous les deux que la femme que nous désirions posséder à ce moment, était la « vraie », l'indispensable, la seule... Nous nous sommes trompés, mais peut-être nous trompons-nous aussi en cet instant. Alors de deux choses Tune : ou garder une chasteté éternelle, ou s'accorder une liberté absolue — et à la femme aussi, naturellement — de jouir de l'existence et de l'amour... Mais, voyons un peu, — Youriï s'interrompit fiévreusement, — Riasantzew n'est pas blâmable pour avoir aimé des femmes avant Lyalya, mais parce qu'il continue à jouir de plusieurs femmes à la fois, tandis que moi...

Et Youriï se sentit fier et pur, mais seulement pour un instant ; car il se rappela de suite la vision qu'il avait eue d'une foule de jeunes filles, souples et baignées de soleil... Il en fut complètement désorienté et le chaos régna de nouveau dans son esprit.

Se sentant mal couché sur le côté droit, il se retourna maladroitement dans son lit.

— D'ailleurs, se dit-il, aucune parmi les femmes que j'ai connues, ne pourrait me satisfaire pendant toute ma vie... C'est donc toujours comme je me le suis dit : le vrai amour est impossible et le rêver est tout simplement bête...

Youriï se sentit aussi mal sur le côté gauche et se retourna de nouveau, remuant lourdement dans les draps chauds son corps moite. Il commençait à souffrir de la tête.

— La chasteté est un idéal mais Fhumanité aurait péri depuis longtemps si elle l'eût réalisée. Cette réflexion surgit inopinément en sa cervelle ; donc c'est absurde. Alors... la vie entière n'est qu'une absurdité, prononça-t-il presque à haute voix, serrant les dents avec tant de fureur que des cercles d'or tournoyèrent devant ses yeux.

Et jusqu'au matin, étendu dans une pose gauche et désagréable, un désespoir sourd, rongeant son âme, Youriï se débattit parmi des pensées contradictoires et lourdes comme des pierres.

A la fin, pour s'en tirer, il se persuada qu'il n'était lui-même qu'un homme mauvais, voluptueux, inutile, égoïste et que ses doutes provenaient de sa lascivité. Mais cela opprima encore davantage son âme et son esprit. Et il se délivra de ce cauchemar par cette simple question :

— Mais à quoi bon me tourmenter ainsi?...

Et dégoûté du processus de n'importe quelles réflexions, Youriï s'endormit, accablé par une fatigue nerA^euse.

Lyalya, le visage enfoui dans son oreiller, s^endormit en pleurant. Le matin, elle se leva la tête lourde et les yeux gonflés, sa première pensée fut de se dire qu'il ne fallait pas pleurer, car Riasant» zew qui devait venir à l'heure du déjeuner serait désagréablement impressionné par son visage enlaidi et ses yeux rougis. Mais, se souvenant aussitôt que tout était fini elle en éprouva un chagrin si cuisant qu'elle ne put retenir ses larmes.

— Quelle abomination I murmura Lyalya suffoquée par son chagrin. Pourquoi?... Pourquoi?... répéta-t-elle, et une tristesse infinie pour son amour irrévocablement envolé envahissait son âme.

Il lui semblait d'une laideur surprenante que Riasantzevs'^ pût toujours mentir avec tant de facilité.

— Et non seulement lui, mais tous mentent, se dit Lyalya indécise, tous, absolument tous se montraient enchantés de notre mariage, me répétant sans cesse que c'était un homme bon et honnête !... Du reste, ils n'ont pas menti, mais ils trouvent cela normal... Quelle bassesse !

Son entourage habituel était maintenant odieux à Lyalya, car elle le voyait composé de gens méchants et vils. Elle appuya son front contre la vitre

et regarda dans le jardin à travers les larmes r et emplissaient ses yeux. ^s

Dehors il faisait sombre et il tombait une pli à fine mais serrée. Les gouttes d'eau tintaient préc pitamment contre les carreaux ; si bien que Lyalya ne put distinguer si c'étaient les gouttes de pluie ou ses larmes qui mettaient comme un voile entre le jardin et ses yeux. Les arbres étaient tristes, mouillés, et Геаи faisait pencher leurs feuilles pâ lies ; leurs troncs émergeaient, noirs, dans la pluie, et rherbe se couchait sur la terre boueuse.

Et Lyalya s'aperçut que toute sa vie était malheureuse ; son passé était sombre, son avenir sans espoir...

La femme de chambre l'invita à prendre son thé mais Lyalya l'entendit parler sans distinguer le sens de ses paroles. Dans la salle à manger, elle eut honte chaque fois que son père lui parla. Il lui semblait comprendre dans ses attitudes et son langage une pitié singulière ; sans doute, tout le monde savait déjà combien abominablement l'homme aimé la trompait. Et cette pitié qu'elle croyait entendre à son égard lui fut si pénible qu'elle se hâta de regagner sa chambre. Là, elle s'assit de nouveau près de la fenêtre et les yeux fixés sur le jardin gris et désolé, elle réfléchit.

— Et pourquoi était-il hypocrite?... Est-ce parce qu'il ne m'aime pas ?... Non Tolia m'aime... et moi aussi je l'aime . . , Alors de quoi s'agit-il ?. . . Ah ! oui, il me trompait ; avant moi il aimait d'autres femmes... de sales femmes, quelconques... Et l'aimaientelles ?... comme moi ?... se demanda Lyalya avec une curiosité naïve et ardente. Que je suis absurde !

s A NI NE 177

loi bon penser maintenant à tout cela ? 11 m'a pée, donc tout est fini... Mon Dieu, que je suis leureuse 1... Mais non, cela m'importe beauc^, . : il me trompait... Si, du moins, il m'en avait fait Taveu !... Mais lui me mentait... C'est abominable !... Avoir caressé d'autres femmes que moi... et même plus... C'est terrible !... Comme je suis malheureuse...

Une grenouille sur le sentier Saute, saute, les pattes tendues...

chantonna mentalement Lyalya à la vue d'une petite boule grise sautillant craintivement en travers du sentier glissant. Mais quand la grenouille se fut éloignée dans l'herbe, sa tristesse l'assaillit de nouveau.

— Oui, je suis malheureuse, et tout est fini. C'était pour moi si merveilleux... et pour lui ce n'était qu'une vieille chose habituelle... Voilà pourquoi il évitait toujours de me parler de son passé 1 Et voilà pourquoi son visage avait toujours une expression bizarre, comme s'il pensait à quelque chose... « Je connais cela, je sais tout, et ce qui arrivera aussi », se disait-il apparemment... Et moi qui... Oh! c'est honteux I comme c'est vilain !... Jamais, jamais je n'aimerai plus personne...

Elle pleura encore, la joue collée contre la vitre et épiant de ses yeux brouillés de larmes la course lente des nuages.

— Mais Tolia doit venir aujourd'hui déjeuner 1 se souvint-elle soudain avec un tel effort qu'elle

tressauta sur place. Que lui dirai-je ? Que faut-il dire dans des cas pareils ?

Lyalya ouvrit la bouche et fixant le mur de son regard anxieux :

— Il faut le demander à Youriï I Ce cher Youriï, comme il est bon et honnête 1 pensa-t-elle, et des larmes d'attendrissement lui montèrent aux yeux. Puis, sans retard, ainsi qu'elle avait toujours habitude d'agir, elle se dirigea vers la chambre de Youriï.

Mais là, elle trouva Schafrow^ discutant avec son frère. Irrésolue, elle s'arrêta sur le seuil.

— Bonjour, fit-elle d'un air préoccupé.

— Bonjour, la salua Schafrow, venez donc, Ludmilla Nikolaïevna... il s'agit d'une affaire telle, que votre aide est absolument nécessaire.

Lyalya, ne sachant trop que faire s'assit docilement près de la table, et ses doigts errèrent distraitement parmi les brochures vertes et rouges, entassées.

— Voilà ce dont 11 s'agit, commença Schafrow en se tournant vers elle comme s'il avait à expliquer quelque chose de terriblement compliqué : plusieurs camarades de Koursk se trouvent dans une situation très embarrassée... et il faut absolument les aider... Alors j'ai imaginé d'organiser un concert. Quoi ?

Cette expression favorite de Schafrow : « quoi ? » rappela à Lyalya le but de sa visite chez son frère et elle considéra Youriï avec confiance et espoir.

— Pourquoi pas ?... C'est très bien... réponditelle distraite et étonnée de ce que Youriï ne la regardât pas.

Après les larmes que Lyalya avait versées en sa présence et après les pensées qui Tavaient agité toute la nuit, Youriï se sentait las, incapable de rien dire à Lyalya. 11 s'attendait à cette visite ^de sa sœur, mais il lui était impossible de trouver une solution satisfaisante. Et comme il ne pouvait pas réfuter ses propres paroles en poussant de nouveau Lyalya л ers Riasantzew, il ne pouvait pas non plus porter un coup décisif à son bonheur naïf d'oiseau insouciant.

— Alors, voilà ce que nous avons décidé, continua Schafrow s'approchant de la jeune fille comme si Taffaire qu'il traitait devenait de plus en plus embrouillée, nous inviterons Sanina et Karsavina que nous prierons de chanter. Elles chanteront d'abord un solo, ensuite un duo... Tune est contralto et l'autre soprano, ce sera très joli. Puis, je jouerai du violon. . . Enfin Zaroudine chantera accompagné par Tanarow.

— Ma is les officiers accepteront -ils de prendre part à ce concert? demanda Lyalya toujours distraite.

— Oh ! oui ! s'exc lama Schafrow animé, que Sanina accepte seulement et ils ne la quitteront pas... Et puis,Zaroudine est heureux de chanter n'importe où, pourvu qu'il chante... ce qui nous attirera beaucoup d'officiers et nous fera faire une bonne recette.

— Il faudra aussi inviter Karsavina, conseilla Lyalya en regardant son frère, afffigée et perplexe. C'est impossible qu'il ait oublié, pensa-t-elle. Mais comment peut-il penser à ce concert idiot, tandis que je...

— Mais je viens de le dire! s'étonna Schafrow.

— Ah, oui ! fit Lyalya avec un sourire pâle. Eh bien, Lyda Sanina... et puis, vous disiez...

— Mais oui, mais oui, gesticula Schafrow, qui pourrait-on inviter encore ? quoi ?

— Je ne sais pas, dit Lyalya s'efforçant, j'ai mal à la tête...

Youriï se retourna vivement du côté de sa sœur puis il se pencha de nouveau sur ses livres, plein de compassion. Elle lui paraissait si faible, si triste, avec son visage blanc et ses grands yeux sombres.

— Ah ! pourquoi, pourquoi lui ai- je dit cela, pensat-il. C'est une question si obscure qui me tourmente moi-même, et en tourmente tant d'autres... Que faire d^elle et de sa petite âme... P ourquoi lui ai-je dit cela !

Et il se serait volontiers arraché les cheveux.

— Mademoiselle, appela la femme de chambre à travers la porte,AnatoliïPavlovitch vient d^'arriver...

Youriï elTrayé se tourna vers Lyalya et rencontrant son regard douloureux, il s'adressa, confus, à Schafrow4

— Avez-vous lu Ch arlier Bredlau ?

— Je l'ai lu avec Doubowa et Karsavina. C'est très curieux.

— Oui... sont-elles déjà rentrées?

— Oui.

— Quand ? demanda Youriï secrètement ému.

— Mais depuis avant-hier.

— Vraiment ! dit Youriï écoutant ce que faisait Lyalya. Il se sentait devant elle honteux et craintif, comme s'il l'avait trompée.

SAMNE 481

Lyalya resta un instant debout, toucha inconsciemment quelque chose sur la table, puis se dirigea hésitante vers la porte.

— Qu'ai-je donc fait ! se disait Youriï sincèrement repentant ; et son ouïe suivait les pas énervés de la jeune fille.

Lyalva alla vers la salle sentant qu'en elle tout était surmené, triste et glacé. Elle marchait avec la sensation d'être perdue dans un bois obscur. En passant devant la glace elle s'y mira et se vit le visage défait.

— Eh bien, soit... qu'il me voie donc ainsi ! se dit-elle.

Riasantzew attendait debout au milieu de la salle à manger. Sa voix harmonieuse et distinguée disait justement à Nikolaï Egorovitch :

— Cette manifestation est naturellement brave, mais des plus inoffensives...

Sa voix fît frissonner Lyalya ; quelque chose se brisait dans sa poitrine. En la voyant, Riasantzew cessa brusquement de parler, s'approcha d'elle et lui tendit ses deux mains en un geste discret, dont elle seule comprenait la signification et qui lui disait le désir de l'étreinte.

Lyalya ne regarda que le bas de son visage. Ses lèvres tremblaient. Elle se dégagea silencieusement de ses mains, traversa le salon et ouvrit la porte vitrée sur le balcon. Riasantzew la suivit des yeux, étonné mais calme.

— Ma Ludmilla Nikolaïevna boude, dit-il à Nicolaï Egorovitch à la fois grave et amusé.

Nicolaï Egorovitch éclata de rire.

— Allez vous réconcilier !

— On ne peut faire autrement! soupira comiquement Riasantzew, et il suivit Lyalya sur le balcon.

Il pleuvait toujours. Le bruit monotone de la pluie emplissait Tair. Mais les nuages, moins épais à présent, commençaient déjà à se dissiper.

Lyalya la joue appuyée contre le bois frais et humide de la colonne, exposait sa tête à la pluie et ses cheveux étaient déjà pailletés de gouttelettes.

— Ma princesse est fâchée... Lyalitchka ! fit Riasantzew l'attirant contre lui et effleurant de ses lèvres ses cheveux parfumés.

A ce contact si familier et intime, le chagrin fondit dans la poitrine de Lyalya et, avant même de réfléchir à ce qu'elle faisait, comme poussée par une force étrangère, elle entoura de ses bras le cou de son fiancé, lui disant parmi de longs baisers :

— Je suis terriblement fâchée contre toi... Tu es mauvais !

Et tout ce qu'elle avait pu penser jusque-là : que son amour était pénible, irréparable et douloureux, lui semblait maintenant absurde.

Mais qu'avait-elle donc à s'inquiéter de tout cela? Elle ne désirait qu'une chose : aimer et être aimée par ce bel homme au torse large.

Pendant le déjeuner elle eut honte de regarder Youriï qui la considérait déconcerté ; profitant d'un moment d'inattention générale elle lui murmura d'une voix suppliante :

— Je suis laide...

Youriï eut un sourire gauche. En réalité il était content de ce que tout finît si heureusement ; cependant il tâchait de garder en lui-même un profond

mépris pour cette tolérance d'un bonheur bourgeois.

Il se retira dans sa chambre et y resta seul jusqu'à la brune. A Theure où le crépuscule faisait luire le ciel éclairci, il prit le fusil et partit chasser au même endroit où il allé hier avec Riasantzew, Il cherchait à ne point penser à ce qui venait de se passer.

Après la pluie le marais s'était ranimé. Une symphonie où se fondaient tous les sons régnait de près et de loin, et l'herbe remuait comme agitée par une vie magique dissimulée en elle. L,es grenouilles coassaient ; un oiseau piaillait quelque part d'une voix nette et criarde ; les canards voltigeaient parmi la laîche, mais se gardaient bien d'approcher à portée du fusil. Youriï remit son arme sur l'épaule et s'en revint vers la maison écoutant les sonorités cristallines du silence vespéral. L'air tantôt sombre, tantôt diaphane, l'enivrait.

— Il fait bon ! pensa-t-il, tout est bon, l'homme seul est mauvais.

Il aperçut au loin sur la baktcha une lueur connue ; quand il fut plus près, il reconnut, assis autour du feu, les figures éclairées de Kousma et de Sanine.

— Demeure-t-il donc par là ? se demanda Youriï curieux, surpris.

Kousma racontait quelque chose et riait en gesticulant; Sanine riait également. La lueur du feu, plutôt rose que rouge, brillait comme la flamme d'une chandelle ; les étoiles frémissaient tendrement dans le ciel élevé ; une odeur de terre fraîche et d'herbe mouillée tramait dans la nuit.

Sans savoir pourquoi Youriï ne voulait pas être

184 s АМ iN E

aperçu de ces hommes ; mais en même temps il désirait s'en approcher et une tristesse obstinée le navrait. Il sentait qu'entre lui et ces gens se dressait un obstacle inexplicable, peut-être imaginaire et irréel mais absolument insurmontable, comme l'espace dénué d'atmosphère.

Son isolement lui pesait car il se sentait seul au milieu de ce monde, seul dans les soirs transparents, dans la lueur de ses étoiles, seul dans ces sonorités comme enfermé dans une chambre noire. Et cette sensation de solitude étreignait si fortement son cœur qu'en passant le long de la baktcha où poussaient dans l'ombre des centaines de melons blancs, ceux-ci lui parurent comme autant de crânes humains jonchant la plaine...

L'été s'épanouissait, chaud et lumineux; entre le ciel bleu et la terre accablée de soleil, un voile semblait ondoyer et frissonner. Dans ce mirage brûlant les arbres languissaient de chaleur et leurs feuilles immobiles, inclinées, paraissaient assoupies, au-dessus de leurs ombres courtes gisant parmi rherbe desséchée et poudreuse.

Mais dans la chambre il faisait frais. Les reflets verts du jardin bougeaient doucement sur le plafond et, pendant que tout semblait figé dans la chaleur, des ombres remuaient sur les rideaux.

Zaroudine, les pans de son sarrau de toile blanche largement écartés, se promenait à pas lents d'un coin à l'autre de la chambre, fumant paresseusement une cigarette. Tanarow, en sueur et vêtu seulement de sa chemise et d'un pantalon de cheval restait étendu sur le divan. Il avait l'air très occupé. Il suivait de ses petits yeux noirs la promenade de son camarade à travers la pièce. Il avait absolument besoin de cinquante roubles, deux fois déjà il les avait demandés à Zaroudine ; mais ne se décidant pas de répéter pour une troisième fois sa demande, il attendait anxieusement que Zaroudine s'en souvint de lui-même. Ce dernier s'en souvenait bien, en effet,

mais il venait de perdre au jeu sept cents roubles et regrettait son argent.

— Il m'en doit déjà deux cent cinquante, se disait-il en regardant Tanarow, avec une irritation croissante, c'est singulier, parole d'honneur! Nous sommes, certes, en bons termes, mais il devrait tout de même se gêner un peu plus... Qu'il s'excuse au moins de me devoir tant d*argent... Non, je ne lui donnerai plus un centime, ajouta-t-il mentalement avec une joie cruelle.

L'ordonnance, un petit homme au visage duveteux semé de taches de rousseur, aux mouvements lents et paresseux, entra dans la chambre. Gauchement et mollement il se mit dans la position réglementaire et articula, sans regarder Zaroudine ;

— Permettez-moi de rappeler à votre noblesse, que votre noblesse a demandé de la bière, mais qu'il n'y en a plus.

Zaroudine rougit d'irritation et regarda involontairement Tanarow.

— Voilà, pensa4-il, que ça devient insupportable à la fin !... Il sait que je suis à court d'argent et se commande encore de la bière.

— La vodka aussi est près de finir, ajouta le soldat. Zaroudine, dont le dépit augmentait le chassa :

— Eh bien, va-t'en au diable... Il te reste encore deux roubles... va acheter ce qu'il faut.

— Mais il ne me reste rien du tout...

— Gomment? pourquoi mens-tu? s'écria Zarou^^ dine en s'arrêtant.

— Sa noblesse m'a ordonné de remettre un rouble et soixante-dix kopecks à la blanchisseuse, et je les ai donnés ; j'ai posé le reste, trente kopeks,sur la

table, dans le cabinet de toilette, votre noblesse...

— Ah, oui ! fît Tanarov avec une négligence feinte, mais rouge et ému, je le lui ai dit hier... c'était désagréable, cette femme m'a embêté pendant toute une semaine.

Des taches rouges couvrirent le visage soigneusement rasé de Zaroudine, et sous la peau fine, ses pommettes remuèrent dans une grimace méchante. Il reprit sa marche silencieuse à travers la chambre puis s'arrêtant tout à coup devant Tanarow" :

— Ecoute, prononça-t-il d'une voix tremblante où grondait un affront ; je te prierai désormais de ne plus disposer de mon argent...

Tanarow rougit et s'agita.

— Non... voyons... pour de telles bagatelles, marmotta-t-il, haussant les épaules.

— Il n'est pas question de bagatelles ici, continua Zaroudine avec un plaisir mauvais comme s'il se vengeait de quelque chose, mais du principe...

— Je... A'Oulait commencer Tanarow.

— Non, je t'en prie, l'interrompit Zaroudine du même ton tranchant et vexant, tu aurais pu du moins me le demander... Mais ce que tu viens de faire là est excessivement incommode.

Tanarow remua les lèvres puis baissant la tête il se mit à tourner entre ses doigts tremblants un petit fume-cigarette en nacre. Zaroudine avant attendu un moment sa réponse, lui tourna brusquement le dos et faisant bruire des clefs il commença à fouiller dans le tiroir.

— Tiens, prends, achète tout ce qu'il faut... dit-il d'un air fâché mais déjà calmé, en tendant au soldat un billet de cent roubles.

J88 SAMNE

— J'écoute 1 répondit le soldat, et faisant un demitour à droite il sortit.

Zaroudine fit ostensiblement tinter la clef de sa cassette et fermale tiroir. Tanarow risqua un timide ooup d'œil sur ce coffret qui contenait les cinquante roubles dont il avait besoin; il soupira et alluma une cigarette. Il se sentait gravement offensé mais il craignait de le faire voir, de peur que Zaroudine ne se fâchât davantage.

— Eh! que signifient pour lui deux roubles... pensa-t-il. Il sait bien comme j'ai besoin d'argent...

Zaroudine arpentait toujours la pièce en proie à une sourde irritation ; mais peu à peu il se calma et quand Tordonnance eut apporté la bière il but avec plaisir un verre plein du liquide mousseux et glacé. Ensuite tout en suçant les bouts de ses moustaches il parla, comme s'il n'était rien arrivé.

— ... J'ai reçu, hier aussi, la visite de Lidka... Une fille intéressante, frère... Un vrai brasier...

Tanarow^, blessé, gardait le silence.

Mais Zaroudine ne le remarquant pas, traversa lentement la chambre, ses yeux riant au souvenir. Son corps sain et fort se pâmait de chaleur, et envahi soudain par des pensées excitantes, il rit tout à coup d'un rire bref, semblable à un hennissement, et qui s'arrêta net.

— Tu sais... hier, j'ai voulu... — il dit un mot spécial, grossier et humiliant pour une femme, — mais elle s'est d'abord cabrée... tu sais, elle a parfois une lueur si orgueilleuse dans les yeux...

Tanarow, excité à son tour, sourit involontairement d'un sourire gluant et bestial.

— Et ensuite... ça y était... si bien que j'ai failli

s A XI NE 189

moi-même tomber dans des convulsions I acheva Zaroudine, frissonnant à ce souvenir intolérablement aigu.

— En as tu de la chance ! s'écria Tanarow avec envie.

— Zaroudine est-il chez lui ? résonna de la rue la voix retentissante d'Ivanov. Peut on entrer?

Zaroudine tressaillit, inquiet ; comme toujours, il craignait que son récit sur Lyda Sanina ne fût parvenu aux oreilles de quelqu'un . Mais on ne pouvait voir Ivanov qui criait de la rue, à travers la clôture entourant la maison :

— Il est chez lui ! chez lui ! cria Zaroudine par la fenêtre.

Un bruit de pas et de rires résonnait dans l'antichambre comme si toute une foule joyeuse pénétrait dans la demeure. Un instant après entrèrent Ivanov et Novikow, le capitaine de cavalerie Malinowsky, deux autres officiers et Sanine.

— Hourrah! clama Malinowsky d'une voix assourdissante au moment où son visage empourpré et luisant, aux joues tremblotantes et aux moustaches semblables à deux gerbes de seigle, apparaissait dans l'encadrement de la porte. Bonjour les enfants !..

— Euh ! diable!... voilà encore un billet de vingtcinq roubles qui saute I se dit Zaroudine avec un si grand dépit que ses yeux clignotèrent. Mais comme il craignait par- dessus tout de passer pour un homme de mauvaise compagnie, peu riche et peu généreux, il s'écria avec un large sourire :

— Et d'où venez-vous en pareille compagnie?... Bonjour!... Holà, Tcherepanov !... apporte-nous

de la vodka, et quelque chose encore, hein ? Cours

vite au cercle et dis qu'on nous envoie une caisse de bière... Voulez-vous de la bière, messieurs?... Il fait si chaud...

Avec la bière et la vodka, le vacarme grandit. On raillait, on criait, on buvait avec une violente envie de faire du tapage. Novikow, seul était sombre et dans son visage, ordinairement mou et paresseux, brillait quelque chose de cruel.

Il venait d'apprendre hier, ce qui lui était inconnu jusque-là, ce dont la ville entière parlait, et un sentiment d'humiliation et de jalousie féroce régnait en lui.

— Ce n'est pas possible... C'est absurde !... De sales potins, avait-il pensé tout d'abord et son esprit se refusait à se représenter l'orgueilleuse, l'inaccessible Lyda qu'il aimait si respectueusement, dans une attitude indécente et honteuse à côté de Zaroudine, qu'il considérait pour infiniment inférieur et plus bête que lui. Ensuite une jalousie sau- \'age et bestiale étouffa tout autre sentiment dans son cœur. Il eut d'abord une minute de désespoir, puis une haine terrible, contre Lyda et Zaroudine. C'était si nouveau pour son âme indifférente et molle, qu'il fallait trouver une issue. Il avait passé toute la nuit en proie à une pitié infinie pour luimême ; la pensée du suicide l'avait même hanté... Cependant, vers le matin un seul désir vivait en lui, le désir âpre, inexplicable et cuisant de revoir Zaroudine.

Maintenant, au milieu des cris des buveurs, il restait seul à l'écart, buvant d'instinct beaucoup de bière et suivant de tout son être tendu les moindres mouvements de Zaroudine, comme un fauve

déjà accroupi pour bondir sur un autre fauve, mais qui feint le calme...

Les dents blanches et luisantes, la beauté, le rire, la voix de Zaroudine, étaient autant de coups portés à Novikow.

— Zaroudine ! dit un officier grand, mince, aux bras démesurément longs et ballants, je t^ipporte un livre...

A travers les vociférations de toutes sortes, Novikow entendit tout de suite le nom de Zaroudine et sa voix aussi, comme si toutes les voix s'étaient tues excepté la sienne.

— Quel livre est-ce ?

— De Tolstoï, « Sur les femmes », répondit avec orgueil mais du même ton qu'il eût fait un rapport, le long officier, et sur sa face allongée et incolore on voyait son orgueil de lire Tolstoï et d'en parler.

— Lisez-vous beaucoup Tolstoï ? demanda Ivanov, épiant l'expression orgueilleuse et naïve de l'officier.

— Von Deïtz est un Tolstoïste enragé 1 expliqua Malinowsky presque saoul.

Zaroudine prit la brochure mince, à couverture rouge, en feuilleta quelques pages et demanda :

— Est-ce intéressant ?

— Ah 1 tu le verras toi-même ! répondit Von Deïtz extasié. Voilà une forte tête, ma foi !... Il te semble que c'est toi-même qui...

— Et pourquoi... Victor Sergueïevitch lirait-il Tolstoï puisque sa propre manière de considérer les femmes est bien définitive... prononça Novikow^ à voix basse, levant ses yeux de dessus son verre.

— D'où tirez-vous cette conclusion ? demanda

192 s A NI NE

Zaroudine circonspect, en prévoyant une inexplicable attaque.

Novikow garda quelques instants le silence. Tout en lui parlait d^une envie brûlante de crier, de frapper le beau visage suffisant de Zaroudine, de le renverser, de le fouler au pied avec acharnement. Mais les paroles qu'il avait préparées ne sortaient pas de sa bouche et sentant que s'il ne disait pas ce qu'il fallait dire il souffrirait et s'affolerait davantage, Novikow prononça avec un sourire maladroit :

— Il suffît de vous voir seulement... pour le savoir.

Le son sinistre et bizarre de sa voix perça le bruit général et tous se turent subitement comme avant un assassinat. Ivanov devinait de quoi il était question.

— Il me semble... reprit froidement Zaroudine, dont le visage avait changé, mais qui se maîtrisait aussitôt.

— Allons, messieurs, messieurs, qu'y a-t-il encore ? s'écria Ivanov.

— Laisse-les, qu'ils se battent, fit Sanine souriant.

— Il ne me semble rien, cela est ainsi, répondit Ivanov, du même ton, sans lever le visage.

Mais les cris, les bras s'agitaient, les visages riants et épanouis des autres se dressaient entre les rivaux comme un mur vivant. Von Deïtz et Malinowsky repoussèrent Zaroudine ; Ivanov et un autre firent reculer Novikow. Tanarow versait à boire et criait quelque chose sans s'adresser à personne. Devant cette gaieté feinte, bruyante et soudaine Novikow sentit qu'il n'avait plus la force de continuer. Ses

lèvres se figèrent dans un sourire stupide et se tournant vers Ivanov et l'officier qui essayaient de le distraire, il pensait, ahuri :

— Mais, qu'est-ce que je fais donc. Il faut le frapper... le frapper. M'approcher et frapper directement... Autrement je serai ridicule, car tous ont déjà deviné que je lui cherchais noise...

Mais au lieu de cela, il écoutait avec un faux intérêt la discussion entre Von Deïtz et Ivanov.

— Pour ce qui est de la manière d'envisager les femmes, je ne suis point d'accord avec Tolstoï, disait l'officier.

— La femme reste toujours une femelle et c'est l'essentiel, répondait Ivanov. Parmi les hommes on pourrait encore trouver un homme qui mérite de l'estime, un sur mille il est vrai, mais parmi les femmes il n'y en a aucune... Ce sont des singes, nus, roses, gracieux auxquels manquerait une queue... et voilà tout.

— La remarque est assez originale, fit Von Deïtz, approbatif.

— Et très vraie ! pensa amèrement Novikow.

— Eh, mon cher I riposta Ivanov en agitant son bras juste devant le nez de Von Deïtz, dites ceci aux gens : chaque femme qui regarde un homme commet déjà, en son âme, tout l'adultère.

— Et je vous assure que beaucoup penseront entendre pour la première fois une chose très originale...

Von Deïtz rit aux éclats d'un rire enroué comme un chien qui aboie. Il ne comprenait pas la raillerie d'Ivanov, mais regrettait de ne l'avoir pas dite lui-même.

194 s A NI NE

Novikow lui tendit soudainement la main.

— Déjà ? demanda Von Deïtz étonné, regardant . avec attention et surprise la main tendue.

Novikow ne répondit pas.

— Où vas-tu? lui demanda Sanine.

Novikow gardait le silence. Il sentait que s'il restait une seule minute de plus, les sanglots qui lui gonflaient la poitrine, éclateraient.

— Je sais ce que tu as... Crache dessus ! fît Sanine.

Novikow le regarda avec des yeux pitoyables et ses lèvres tremblaient ; il fit un geste vague et s'en alla sans faire ses adieux à personne. Le sentiment pénible de son impuissance le tourmentait et il se disait pour se calmer :

— Qu'est-ce que j'aurais prouvé en frappant au museau ce vilain monsieur? Ce n'eût été qu'une sale bataille... Il ne fallait pas me salir les mains.

Mais sa jalousie non satisfaite et le sentiment blessant de son impuissance persistaient et Novikow rentra chez lui profondément angoissé. Il se jeta sur le lit, enfouit sa tête dans l'oreiller et resta toute la journée ainsi, se tourmentant de ne pouvoir rien faire.

— Je vous propose une partie de macao, dit Malinowsky.

— Ça va, accepta Ivanov.

L'ordonnance prépara la table pour le jeu et tous les yeux égayés se tournèrent vers le tapis vert. Les hommes s'animèrent, dès que, frappant durement de ses doigts, Malinowsky commença à distribuer les cartes. Les cartons bariolés s'étalèrent en rangées régulières, les roubles roulaient

en sonnant de tableau à tableau, et des mains crochues, telles des pattes d'araignées, ramassaient Targent. Des paroles courtes et rauques s'entendirent, toujours les mêmes exclamations de dépit ou de satisfaction, comme si tout le monde ne connaissait que ces expressions-là. Zaroudine n'eut pas de chance. Il s'entêta, éleva sa mise jusqu'à la somme de quinze roubles, mais à chaque taille, on venait ramasser son argent. Des taches sinistres marbraient son beau visage... Ce n'était pas assez d'avoir perdu, le mois dernier, sept cents roubles, voilà qu'il perdait encore ! il ne voulait même plus vérifier sa perte. Sa mauvaise humeur se communiqua aux autres aussi. Von Deïtz et MalinoAvskj commencèrent à grommeler.

— J'ai mis sur les ailes, disait Von Deïtz irrité mais réservé; il était sincèrement étonné que ce grossier ivrogne de Malinowsky osât discuter avec lui, l'intelligent et bien élevé Von Deïtz.

— Qu'est-ce que vous гце chantez là? s'écria Malinowsky. Par quel diable !... Chaque fois que je gagne on me dit avoir pris sur les ailes, et quand je perds...

— C'est-à-dire, permettez ! s'agita Von Deïtz, prononçant mal les mots, comme il lui arrivait toujours lorsqu'il était énervé.

— Je ne permets rien... Reprenez... Mais non, reprenez...

— Et moi je vous dis que... cria Von Deïtz d'une voix grêle.

— Messieurs!... Le diable sait ce que c'est... éclata subitement Zaroudine, en jetant les cartes.

Mais, au même instant il s'effraya de sa propre

voix et de tous ces hommes saouls qui l'entouraient et des cartes dispersées sur la table, et des bouteilles et de tout cet entourage révélant une vulgaire débauche militaire, car il avait vu un nouveau personnage debout dans l'encadrement de la porte.

C^était un monsieur vêtu d4in ample corap let blanc, mince et de haute taille ; il portait un faux col très haut, très étroit, et restait sur le seuil étonné, cherchant du regard Zaroudine :

— Comment ! Pavel Lvovitch ! Quel bon vent vous amène ? s'exclama Zaroudine qui s'empressa, tout rouge, devant l'étranger.

Ce dernier hésita avant de pénétrer dans la pièce, et tous les yeux se tournèrent involontairement vers ses chaussures blanches qui pataugeaient maintenant au milieu des flaques de bière, des bouchons et des mégots écrasés.

Lui-même était si blanc, si propre et si parfumé qu'au milieu des nuages de fumée, parmi tous ces hommes ivres et congestionnés il eût ressemblé à un lis dans un marais n'eût été son corps frêle, chétif et usé, son visage aminci et ses dents gâtées sous une rare moustache rougie.

Zaroudine lui serra la main.

— D'où venez-vous donc? Y a-t-il longtemps que vous êtes arrivé de Piter ' ? dit-il embarrassé, épiant sur le visage de l'étranger si l'expression de « Piter » qu'il л^enf^it d'employer ne lui avait pas fait une impression fâcheuse.

— Je suis arrivé hier, répondit enfin le monsieur

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