Abi'éviation familière désigjnnni SninI Pi'-lnr'^brmrtr
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blanc d'une voix assurée, mais qui ressemblait au cri étouffé d'un coq.
— Mes camarades, présenta Zaroudine en désignant Deïtz, Malinowsky, Tanarow% Sanine, Ivanov et Pavel Lvovitch Wolochine, messieurs...
Wolochine s'inclina légèrement.
— Nous le saurons à temps ! répondit Ivanov qui était ivre, à la grande frayeur de Zaroudine.
— Maintenant Pavel Lvovitch, donnez-vous la peine de vous asseoir... Désirez-vous du vin, ou peut-être de la bière?
Wolochine s'assit avec circonspection sur le fauteuil et son complet blanc lit un halo sur la toile cirée.
— Je ne viens que pour une seconde, ne vous dérange/ pas, dit-il avec une nuance de froideur dédaigneuse, en examinant la chambre.
— Mais non, mais non... Gomment est-ce possible... je vais envoyer chercher du vin blanc... Je crois que vous aimez le vin blanc, n'est-ce pas ? s'empressait Zaroudine. Il courut dans l'antichambre.
— Fallait-il que cette racaille s'amène justement aujourd'hui, pensait-il avec dépit, tandis qu'il envoyait son ordonnance chercher le vin.
Ce Wolochine est capable de colporter tant de choses sur mon compte à Pétersbourg que je ne pourrai plus mettre les pieds dans une maison convenable !
Cependant Wolochine continuait d'observer son entourage, ne prenant pas la peine de dissimuler, se sentant sans doute à une hauteur démesurée au-dessus de ces personnages. Le regard de ses
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petits yeux gris et vitreux montrait la curiosité sincère de quelqu'un à qui Ton montrerait des bêtes rares et étranges. Sa haute stature, la force évidente, les épaules osseuses, et le costume de Sanine attiraient surtout son attention.
— Quel type intéressant... et il doit être d'une force ! pensa-t-il avec l'admiration naïve qu'éprouvent tous les hommes faibles et petits à l'égard d'un homme grand et vigoureux. Wolochine ouvrit même la bouche pour adresser la parole à Sanine, mais celui-ci la poitrine appuyée contre la fenêtre, regardait dans le jardin.
Wolochine s'arrêta net au milieu du mot commencé et le son flasque et cassé de sa voix le vexa.
— Des voyous ! se dit-il.
A cet instant Zaroudine revint dans la chambre. Il s'assit à côté de Wolochine et se mit à le questionner sur Pétersbourg et sur l'usine que ce dernier possédait, cela afin de faire comprendre aux autres combien était rich« et important le nouveau venu. Et son beau visage de bête vigoureuse exprimait une suffisance mesquine et singulière.
— Tout est comme auparavant, vous voyez, répondait négligemment Wolochine. Et vous-même, comment allez -vous ?
— Ah ! moi, je végète, fit Zaroudme qui soupira tristement.
Wolochine gardait le silence, regardant dédaigneusement le plafond où bougeaient saxis bruit les reflets verts du jardin.
— Nous n'avons ici qu'une seule et même distraction 1 continua Zaroudine en comprenant dans
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le même geste large et habituel, les bouteilles, les cartes et ses invités.
— Oui-i.,.Lavoix de Wolochine traîna indistinctement, et Zaroudine crut entendre dans cette seule parole : « Toi aussi ? »
— Je crois qu'il est temps de m'en aller. Je suis descendu dans un hôtel sur le boulevard... nous nous reverrons sans doute, fit Wolochine se levant.
L^ordonnance rentrait précisément et s^étant mis dans la position réglementaire, d'im mouvement las :
— Votre noblesse, la demoiselle est là...
— Zaroudine frissonna.
— Quoi? demanda-t-il. Puis il reprit, très vite, maladroitement :
— Ah! oui... je sais... et ses yeux fouillèrent la chambre, affolés. Un mauvais pressentiment se glissait en lui.
— Est-il possible que ce soit Lyda? pensait-il ahuri.
Les yeux de Wolochine s'illuminèrent d'une lueur de curiosité avide et sous son ample costume blanc, le corps remua tout entier.
— Oui... Eh bien, au revoir! dit-il en souriant. Et vous, vous êtes resté toujours le même?...
Zaroudine sourit de travers, d'un sourire à la fois orgueilleux et distrait.
Ils sortirent de la chambre, Wolochine faisant craquer ses chaussures blanches, et scrutant tout autour de lui d'un œil perçant. Zaroudine l'accompagna et rentra tout de suite.
— Messieurs... continuez... continuez le jeu...
Tanarow, tiens la banque pour moi... je reviens immédiatement, dit-il précipitamment et ses yeux clignotaient encore.
— Tu m-m-men... articula Malinowsky, complètement saoul... nous verrons bien quelle demoiselle est là ? Mais Tanarow, le prenant par les épaules, l'assit près de la table. Les autres reprirent leurs places sans regarder Zaroudine. Sanine s^assit aussi mais son sourire était devenu grave.
Il devinait que ce devait être Lyda qui attendait Zaroudine et un vague sentiment de jalouse pitié envers sa jolie sœur, déjà malheureuse, naissait en son âme.
Gauchement assise, en travers du lit de Zaroudine, Lyda Sanine, éperdue, froissait son mouchoir. Zaroudine fut frappé du grand changement qui s'était opéré en elle : au lieu de la jeune fille orgueilleuse, élégante et forte qu'il connaissait, il voyait maintenant une pauvre femme courbée, affaiblie, brisée par une douleur. Son visage était allongé et pâli, ses yeux noirs bougeaient craintivement. Quand Zaroudine entra, ces yeux se levèrent vivement sur son visage, et se baissèrent aussitôt ; et Zaroudine sentit que Lyda avait peur. Une animosité et une irritation terribles s'éveillèrent soudain en lui. Il fît claquer la porte, et venant à elle l'interpella d'une voix dure :
— Tu es extraordinaire, commença-t-il, maîtrisant à peine une brûlante envie de la frapper. Mes chambres sont pleines de monde.,. Ton frère est là... et tu me tombes sur le dos juste à présent... Comme si tu ne pouvais pas choisir un autre moment pour venir... Ah! diable!...
Mais les yeux sombres de Lyda se levèrent encore une fois sur lui avec une expression étrange, et Zaroudine, apeuré par ce regard de flamme, changea de visage. Il sourit gentiment de ses dents
blanches, et prenant la main de la jeune fille il se laissa tomber à côté d^elle.
— Au reste... ça m'est égal. Je ne crains que pour toi... Je suis heureux de te voir... Je m'ennuyais sans toi... Zaroudine leva sa main chaude et parfumée et la portant à ses lèvres il l'embrassa au-dessus du gant.
— C'est vrai ? prononça Lyda avec une expression incompréhensible pour lui. Et elle leva de nouveau ses yeux, qui demandaient ; « Est-ce vrai que tu m'aimes? tu sais bien dans quel état je me trouve maintenant : je ne suis qu'une pauvre femme humble et malheureuse et non pas celle d'autrefois. J'ai peur de toi et je connais toute l'horreur de mon humiliation, mais je n'ai personne d'autre sur qui m'appuyer î... »
— Comment peux-tu douter ? répondit Zaroudine d'une voix mal assurée, froide et pénible. Il embrassa encore sa main.
Quehpie chose de complexe et de bizarre se passait en lui. Deux jours auparavant Lyda se trouvait étendue là, sur le lit, ses cheveux noirs épars sur l'oreiller blanc ; sa chair souple et fiévreuse vse tordait dans les spasmes passionnés ; ses lèvres se brûlaient versant dans tout l'être du mâle le feu .sombre d'une intolérable volupté. En cet instant tout l'univers, les milliers de femmes, les jouissances, toute la vie se fondait en un seul désir : imaginer une luxure plus puissante, trouver plus de tendresse, plus de brutalité impudique et cruelle, pour tourmenter ce <югр8 ardent, à la fois si exigeant et si docile.
Et maintenaat, un profond dégoût de cette même
femme l'envahissait ; il avait envie de s'éloigner, (le la repousser pour ne plus l'entendre, ne plus la voir. Et ce désir était si fort que de rester assis à côté d'elle lui devenait un supplice. Cependant il restait malgré lui. Il avait parfaitement conscience que rien ne pouvait le lier à elle, qu'il l'avait possédée de son propre consentement, qu'il ne lui avait rien promis, lui donnant la même volupté qu'il en recevait, et néanmoins il se sentait comme pris dans une masse gluante et visqueuse de laquelle il ne pouvait pas se détacher, contre laquelle il ne pouvait pas lutter. Il prévoyait que Lyda exigerait de lui quelque chose qu'il serait obligé d'accepter, s'il ne voulait pas commettre un acte vilain, malaisé et répugnant. Zaroudine se voyait aussi absolument impuissant que si on lui eût coupé les membres, et que dans la bouche il n'eût plus de langue, mais une lo£u& mouillée. C'était à la fois olîensant et révoltant. Il aurait л oulu crier une fois pour toutes qu'elle n'avait pas le droit de rien lui demander, mais au lieu de cela, une crainte confuse faisait battre son cœur, tandis qu'il prononçait cette bêtise claire pour lui-même, mais inattendue et tout à fait déplacée en ce moment :
— Oh 1 les femmes, les femmes ! comme a dit Shakespeare...
Lyda le regarda avec etïroi. Et soudain une lumière impitoyable éclaira son esprit. En un instant elle comprit qu'elle était irrémédiablement perdue ; que toutes les voluptés et les grâces qu'elle pouvait donner, elle les avait données à un homme qui n'existait pas pour elle. La fleur de sa vie, sa pureté, et son orgueil, elle avait tout jeté aux pieds d'une
bête vilaine et lâche, qui au lieu de lui en témoigner de la reconnaissance, n'avait fait que la salir par des actes d'une lubricité obscure et stupide. Un éclat de désespoir faillit la jeter par terre, en sanglots, les mains tordues; mais en la durée d'un éclair, sa détresse fît place à un accès de méchanceté cruelle, vindicative.
— Vous ne pouvez donc pas comprendre combien vous êtes stupide ! prononça-t-elle d'une voix âpre et lente, à travers ses dents serrées.
Cette phrase brusque et le regard méchant qui l'accompagnait parut si inattendu de la part de Lyda, qu'il savait distinguée, que Zaroudine se recula. Mais ne comprenant pas l'entière signification de ce regard, il essaya défaire passer tout cela pour une plaisanterie.
— De quelles expressions te sers-tu, dit-il froissé ; les yeux agrandis, les épaules se redressant.
— Je suis loin de penser à choisir mes expressions 1 répondit amèrement Lyda, et elle se tordit les mains.
— Mais pourquoi cette tragédie ! riposta Zaroudine fronçant les sourcils. Sous le coup d'une soudaine excitation, son regard suivait inconsciemment la ligne courbée des bras ronds, potelés, et des épaules inclinées de sa maîtresse.
Ce geste de faiblesse et de désespoir de Lyda éveilla de nouveau en lui l'assurance et le sentiment de sa supériorité. C'était comme s'ils se trouvaient tous les deux sur une balance, où, dès que l'un montait, l'autre descendait. Et Zaroudine fut satisfait de ce que cette jeune fille que son instinct percevait supérieure à lui et craignait même aux
heures de leurs caresses, jouât maintenant à cause de lui, et par sa volonté, un rôle pitoyable et avilissant. Il se radoucit. Il prit tendrement les mains tombées de Lyda, et sourdement excité, la respiration oppressée, Tattira imperceptiblement à lui.
— Allons, allons, rien de terrible n'est encore arrivé.
— Vous pensez ? répondit Lyda, reconquérant quelques forces dans Tironie et le fixant d'un regard singulier.
— Mais oui, sans doute, dit Zaroudine essayant de Tétreindre d'une étreinte impudique et passionnée dont il savait la puissance.
Mais elle restait froide, immobile, et ses mains faiblirent.
— Voyons, voyons... pourquoi ma petite chatte s'est-elle fâchée? murmura-t-il avec un tendre reproche.
— Laissez-moi... Ici je... Mais laiss*ez-moi donc? Lyda, d'un effort méchant se dégagea de ses bras.
Et Zaroudine se sentit physiquement offensé de ce que l'élan de son désir fût resté vain.
— Diable ! pensa-t-il... liez- vous donc avec des femmes !
Mais qu'as-tu donc? dit-il, si contrarié que son visage se marbra de taches rouges...
Et comme si cette question l'eût soudainement éclairée sur son sort, Lyda se couvrit tout à coup le visage de ses mains et fondit en larmes. Elle pleurait ainsi, à la manière des paysannes, la figure cachée dans ses mains, le buste penché en avant, avec des sanglots continus et doucement. Les longues mèches de ses cheveux pendant lamentable-
ment sur son visage mouillé Tenlaidissaient étrangement. Zaroudine perdit complètement la tête. Il souriait quoique ayant peur d'offenser encore la jeune fille par son sourire. Il essaya de lui retirer les mains du visage, mais Lyda résista obstinément, et de cessa pas de pleurer...
— Ah! mon Dieu! s'exclama Zaroudine.
Il eut encore envie de crier, de lui saisir violemment les mains, et de l'injurier.
— Mais enlin, pourquoi pleurniches-tu?... tu t'es liée avec moi, soit... et puis, après ? En voilà un malheur 1 Pourquoi pleures-tu juste maintenant ? mais cesse donc!... cria-t-il d'une voix perçante en la tirant par la main.
Le visage mouillé, les cheveux éparpillés de Lyda tressaillirent au choc et subitement elle se tut, laisvsant tomber ses mains. Elle le regardait de bas en haut avec une terreur enfantine. La pensée folle que maintenant chacun pouvait la battre et la maltraiter lui traversa le cerveau... Mais Zaroudine faiblit de nouveau et lui parla onctueusement, sans assurance.
— Voyons, ma Lidotchka, cesse donc... tu es fautive toi-même... Pourquoi ces scènes?... Eh bien oui, tu as beaucoup perdu, il y a eu beaucoup de bonheur. Nous n^oublierons jamais ces....
Lyda sanglota de nouveau.
— Mais finis, don-onc ! cria Zaroudine.
Il arpenta la pièce, tiraillant ses moustaches audessus de ses lèvres tremblantes.
Il faisait calme dans la chambre, et derrière la fenêtre les branches fines d'un arbre se balançaient doucement, comme si un oiseau venait de s'y po-
ser... Zaroudine se ressaisit et s'approchant de Lyda rétreisrnit avec une sorte de réserve. Elle s'arracha de suite à sa caresse, faisant pour se dégager un geste si brusque que son coude levé lui frappa le menton ; les dents s'entre-choquèrent.
— Au diable ! s'exclama Zaroudine exaspéré par la douleur et plus encore par le bruit désagréable de ses dents heurtées.
Ljda n'avait rien entendu, mais elle eut l'intuition du ridicule, et elle en profita avec une cruauté féminine.
— Quelle expression employez-vous donc là ? dit-elle, le contrefaisant.
— Mais n'importe qui en sortirait de ses gonds ! riposta Zaroudine, dépité et lâche, si je savais au moins de quoi il s^agit î
— Et vous ne le savez pas ! fît Lyda avec la même ironie.
Un silence se fît.
Lvda le considérait obstinément et son visao-e brûlait. Et voilà que Zaroudine commença à pâlir sous ce regard, d'une pâleur grise comme un voile qui le recouvrait peu à peu.
— Ehbien, vous vous taisez? Pourquoi ne ditesvous rien ? Parlez -moi, consoloz-moi !... s'écria Lyda d'une voix stridente qui, se changeant en cri hystérique, l'effraya elle-même.
— Je... articula péniblement Zaroudine, et sa lèvre inférieure trembla.
— Oui, vous, personne d'autre... vous, vous... à mon grand respect ! cria presque Lyda, étouffant les larmes rnéchantes et désespérées qui lui montaient aux veux.
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Le voile d'élégance, de beauté et de douceur qui avait existé jusque-là entre eux, se déchirait lentement, laissant voir les bêtes éperdues qu'il avait dissimulées.
Toutes sortes de combinaisons passaient par Tesprit de Zaroudine avec la vivacité d'un éclair. La première idée et la plus forte fut de se débarrasser immédiatement de Lyda ; lui donner de l'argent, et la faire avorter pour en finir avec cette histoire. Mais quoiqu'il trouvât ce moyen le meilleur, il n'en dit rien.
— Vraiment, je ne m'y attendais pas, bégaya-t-il.
— Vous ne vous y attendiez pas ? s'écria Lyda d'une voix sauvage, et comment avez-vous osé ne pas vous y attendre ?
— Lyda, mais je n'ai rien.., balbutia Zaroudine, ayant peur de ce qu'il voulait dire, et sentant qu'il le dirait quand même.
Mais Lyda le comprit sans attendre ses paroles. Une horreur désespérée contracta son joli visage. Elle laissa tomber les mains, et s'assit sur le lit.
— Que me reste-t-il à faire ? dit-elle d'un air étrangement pensif, comme se parlant à elle-même. Me noyer ?
— Mais non... pourquoi parles-tu ainsi?...
— Savez-vous, Victor Sergueïevitch ? lui demanda subitement Lyda les yeux fixés sur les siens. Je suis certaine que vous n'en seriez pas mécontent !
Dans ses yeux et dans le tiraillement nerveux de sa petite bouche il y avait quelque chose de triste et de pitoyable, à ce point que Zaroudine se détourna.
Lyda se leva. L'idée qu'elle avait pu penser à lui comme à un sauveur avec qui elle vivrait tou-
jours, lui semblait désormais incroyable et répugnante. Elle voulut brandir sa main, lui exprimer son mépris, se venger sur lui de l'humiliation qu^elle s^était infligée, mais sentait aussi que si elle parlait elle éclaterait en larmes. Une dernière fierté — le reste de son ancien orgueil — lui fît maîtriser ses pleurs. Elle dit avec une expression de mépris inattendue pour elle-même autant que pour Zaroudine :
— Brute I
Et elle se jeta vers la porte, accrochant son vêtement au pêne, où la dentelle de sa manche se déchira.
Le sang monta à la tête de Zaroudine. Si elle lui avait crié « misérable » ou « lâche », il aurait pu supporter Foutrage avec calme, mais le terme « brute » était si laid et démentait si affreusement l'image qu'il s'était toujours faite de lui-même, qu'il resta sur place, immobile, ahuri. Il rougit jusqu'au blanc de ses yeux. Puis il sourit bêtement, haussa les épaules, boutonna et déboutonna son sarrau, et se sentit sincèrement malheureux.
Mais simultanément la sensation d'une délivrance grandissait en lui. Ainsi tout était fini.
Lâchement, il se dit qu'une jeune femme telle que Lyda ne reviendrait plus jamais. Une seconde il fut dépité d'aлюiг perdu une maîtresse si belle et si désirable, mais son mécontentement s'acheva dans un geste dédaigneux.
— Eh, que le diable l'emporte ! Je n'en manque pas de femmes I
Il arrangea son sarrau et les lèvres encore tremblantes alluma une cigarette. Puis ayant rendu à son visage une expression insouciante, il retourna auprès de ses hôtes.
Sauf Malinowsky qui était ivre, aucun des joueurs ne s'occupait de son jeu.
La curiosité de savoir quelle était la femme venue chez Zaroudine les préoccupait. Ceux qui devinaient que ce devait être Lyda Sanina, enviaient sourdement l'oflicier et leur imagination échauffée leur représentait cette nudité inconnue dans les bras de Zaroudine.
Sanine au bout de peu de temps se leva et dit :
— Je ne joue plus, au revoir !
— Un instant, mon cher, où vas-tu ? lui demanda Ivanov.
— Je vais voir ce qui se passe par là, répondit Sanine indiquant du doigt la porte close.
Un éclat de rire accueillit ces mots.
— Trêve de pitreries ! Assieds-toi et buvons, fit Ivanov.
— Pitre toi-même 1 répondit Sanine, indifférent. Et il partit.
Dans la ruelle étroite où poussaient librement des épais buissons d'orties, Sanine calcula l'endroit où devaient donner les fenêtres du logement de Zaroudine, s'approcha avec circonspection de la clô
ture et Tenjamba sans difficulté. Quand il fut en haut, il oublia presque pourquoi il était grimpé là, tant lui fut agréable la vue de ГЬегЬе verte du jardin, et le frôlement de la brise fraîche qui pénétrait à travers ses л'êtements jusqu'à sa chair. La tension de ses muscles lui procurait aussi une douce jouissance.
Il se laissa tomber de Tautre côté, dans les orties, se frotta Tendroit piqué en grimaçant et s'en alla par le jardin. Il parvint à la fenêtre au moment où Lyda disait :
— Et vous ne le savez pas?...
La voix étrange de sa sœur lui fît deviner de quoi il était question. Appuyé des épaules contre le mur, il se mit à regarder dans la verdure, écoutant en même temps avec intérêt ces voix tour à tour altérées, navrées, animées, qui lui parvenaient de l'intérieur. Il éprouvait de la , pitié pour cette belle Lyda si humiliée, dont la silhouette charmeuse ne concordait pas avec ce mot lourd et bestial: enceinte. Mais plus qu'à la conversation il s'intéressait au contraste absurde et bizarre entre les paroles méchantes qu'on échangeait dans la chambre, et le calme paisible du jardin.
Un papillon blanc voltigeait au-dessus de l'herbe, tombant et se relevant sans cesse dans l'air ensoleillé ! Et Sanine suivait son vol avec la même attention qu'il mettait à écouter ce qui se passait dans la maison.
Quand Lyda s'écria :
— Brute!... Sanine rit gaiement. Puis, se retirant du mur sans plus se soucier de ce qu'on pouvait le voir, il traversa lentement le jardin.
Un lézard courant en travers de son chemin attira son attention et Sanine suivit longtemps des yeux son petit corps souple et vert glissant dans les hautes herbes.
En partant, Lyda ne se dirigea pas vers la maison ; elle prit la direction contraire.
Les rues étaient désertes, Tair brûlait. Les ombres courtes gisaient aux pieds des murs et des clôtures comme vaincues par l'ardeur triomphale du soleil.
Lyda se garantit, par simple habitude, de son ombrelle, ne distinguant pas s^l faisait froid ou chaud, sombre ou clair. Elle marchait très vite le long des clôtures entourées d'une herbe poussiéreuse. La tête inclinée sur sa poitrine, elle regardait machinalement les bouts de ses souliers, avec des yeux secs et brillants. De temps en temps elle rencontrait des hommes suffoqués par la chaleur ; ces passants étaient peu nombreux et le calme pesant des après-midi d'été enveloppait la ville.
Un petit chien blanc, ayant flairé précipitamment la jupe de Lyda, se mit à la suivre, tantôt la devançant, tantôt revenant sur ses pas. Il agitait sa petite queue comme s'il eût voulu dire qu'ils marcheraient ensemble désormais. Au détour d'une rue, Lyda vit un gamin gros et comique, vêtu seulement d'une paire de culottes et d'une chemise, dont un petit bout sortait derrière. L'enfant, les joues gon^
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flées et sales, piaulait rageusement dans une gausse.
Lyda fit un signe au petit chien et sourit au gamin, mais son âme restait fermée. Une force obscure la séparant de tout l'univers, l'emportait à travers le soleil, la verdure et la joie de vivre, vers un gouffre noir dont une sourde angoisse présageait rapproche.
Un officier qu'elle connaissait vint à passer. En apercevant Lyda il fit cabrer sa monture, un cheval roux dont le poil couvert d'une sueur légère brillait au soleil.
— Lyda Petrovna, cria-t-il d'une voix gaie et sonore, où allez- vous donc par cette chaleur?
Lyda regarda distraitement la fouraska négligemment posée sur son front humide, mi-rouge et miblanc. Elle garda le silence, souriant seulement, de ce sourire coquet qui lui était habituel.
Et à cet instant elle se demanda elle-même avec perplexité :
— En effet, où vais-je maintenant ?
Elle n'avait pas de colère et ne pensait plus à Zaroudine. Elle était allée chez lui, sans savoir pourquoi ; son instinct lui disait vaguement, qu'elle ne pouvait pas vivre sans lui, qu'il lui était impossible de garder pour elle seule sa détresse. Maintenant elle sentait nettement que le passé était mort et le présent n'appartenait qu'à elle ; elle seule devait trouver un remède.
Et son cerveau travailla fiévreusement, avec une lucidité rare. Le plus terrible était que la belle et orgueilleuse Lyda disparaîtrait et qu'à sa place il ne resterait qu'une pauvre fille méprisée. Il fallait qu'elle conservât son orgueil et sa beauté ; partir
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quelque part où la boue ne pourrait plus l'atteindre.
Cela bien établi il sembla à Lyda qu'autour d'elle un vide s'était fait ; que le soleil, la vie, les hommes n'existaient plus pour elle, qu'il n'y avait plus d'issue hormis la mort, la noyade.
Et cette certitude se détachait si définitivement claire dans son esprit, qu'elle eut l'impression d'une muraille de pierre s'élevant autour d'elle pour l'isoler du reste de l'univers.
Un instant, même, elle n'éprouva plus la sensation écœurante et terrifiante de porter quelque chose en elle, quelque chose qui était encore inerte, mais qui avait brisé sa vie, et dont elle ne cessait de percevoir l'existence depuis qu'elle s'était devinée enceinte.
— Comme c'est simple en vérité... Et il n'est plus besoin de rien ! pensa Lyda regardant à l'entour sans rien voir.
Elle hâta le pas ; et bien qu'elle courût presque, s'embarrassant dans sa jupe large, il lui semblait qu'elle bougeait à peine.
— Je n'ai qu'à dépasser cette maison ; ensuite une autre encore, avec des volets verts, puis un terrain л^ague...
Elle ne se représentait ni la rivière, ni le pont, ni ce qui devait s'accomplir là- bas ; c'était une tâche brumeuse, vide, où tout devait finir.
Cet état d'esprit dura seulement jusqu'au moment où elle monta sur le pont. Quand elle se pencha sur le parapet et vit, au-dessous, l'eau verdâtre et trouble, son assurance s'évanouit brusquement. Tout son être s'imprégna de peur et du désir tenace de vivre encore.
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Elle entendit de nouveau les sons des voix, le gazouillement des moineaux ; elle revit la lumière du soleil, les marguerites blanches parmi l'herbe, et le petit chien blanc qui avait résolument décidé que Lyda serait désormais sa légitime propriétaire. Le toutou s'était assis en face d'elle, une jambe de de- A^ant repliée sous lui et remuait sa petite queue en spirale, qui traçait sur le sable des hiéroglyphes cocasses.
Lyda le regarda fixement, avec une soudaine velléité de le saisir et de Tétreindre désespérément. De grosses larmes montèrent à ses yeux. Un immense regret pour sa vie si aimée et si belle qui allait sombrer, la fît s'appuyer convulsivement sur le rebord du parapet, prise de vertige. Un gant lui échappa des mains et tomba dans l'eau. Elle le suivit des yeux avec une terreur muette.
Le gant, tournoyant rapidement dans l'air, alla tomber sur la surface plate et comme somnolente de l'eau. Des cercles s'élargirent autour de lui, et tandis qu'ils se dispersaient Lyda voyait son gant jaune clair brunir en se mouillant, puis plonger lentement dans la profondeur glauque de la rivière. Comme pris d'agonie il se retourna deux fois sur lui-même et descendit vers le fond avec de lents mouvements circulaires. Lyda concentrant son attention, le vit reparaître encore deux fois, avant de disparaître sans bruit dans l'abîme... Et l'eau reprit son immobilité unie, somnolente ténébreuse...
— Comment cela vous est-il arrivé, mademoiselle? dit près d'elle une voix de femme.
Lyda se recula avec effroi, et vit devant elle une
grosse femme au nez camard, qui la considérait avec curiosité et compassion.
Et bien que cette compassion ne pût se rapporter qu'au gant perdu, il sembla à Lyda que cette bonne grosse femme avait pitié d'elle, et devinait ses intentions. Elle eut ridée de lui raconter sa vie, elle en eût été soulagée. Mais sa personnalité se fût dédoublée ; en ce moment Lyda sentit que cela était impossible. Elle rougit, tressaillit, et ayant bredouillé : « Ce n'est rien... »,elle quitta le pont d'un pas rapide, chancelant et inégal.
— Non... pas ici... on me sauverait... se disaitelle, et sa tête lui semblait vide, étrangement.
Elle se dirigea à gauche, vers le rivage, et suivit un sentier, entre la rivière et la haie d'un jardin. Les passants l'aA^aient frayé parmi les ronces, les orties, les marguerites et l'absinthe qui exhalait un âpre parfum.
Il faisait doux et calme, ici, ainsi que dans une église villageoise. Des saules aux feuilles allongées se penchaient rêveusement au-dessus de l'eau ; le soleil bariolait de taches de lumière la rive abrupte, des hautes bardanes se dressaient dans les orties. Des plantes s'accrochaient à la dentelle qui ornait la jupe de la jeune fille. Une herbe frisée dont les touffes étaient aussi grandes que des arbrisseaux, l'éclaboussait d'une fine poussière blanche.
Maintenant Lyda devait faire un véritable effort pour continuer sa route ; il lui fallait vaincre l'irrésistible puissance intérieure qui voulait vivre, et se rebellait...
— Il le faut... il le faut... il le faut, se répétait Lyda au fond de l'âme, et ses pieds la portaient
aussi difficilement que s'ils eussent dû à chaque pas piétiner des obstacles variés, de plus en plus loin du pont, vers Tendroit que Lyda s^était inconsciemment désigné comme le terme de sa course.
Elle quand elle y fut arrivée et qu'elle vit à trayers les tiges fines et entrelacées de l'oseraie Геаи noire et froide, dont les flots contournaient rapidement la rive inclinée, elle comprit enfin combien son être désirait vivre, combien il était épouvantable de mourir, et qu'elle mourrait quand même, parce que la vie lui était impossible. Elle jeta sur rherbe, sans un regard, son gant et son ombrelle, et se détournant du sentier elle alla tout droit à travers les buissons.
En une minute mille pensées, mille émotions diverses la parcoururent. Au fond de son âme s'éveilla soudain la foi enfantine, depuis longtemps assoupie et remplacée par de nouvelles préoccupations. Elle répéta plusieurs fois une prière naïve et craintive : — Mon Dieu, aidez-moi... mon Dieu, sauvezmoi...
Le motit d'un air qu'elle venait d'étudier récemment sur son piano, résonnait quelque part, non loin, et elle le fredonna; elle se souvint de Zaroudine, mais sa pensée ne s'arrêta pas ; elle crut revoir le visage de sa mère, qui lui apparut infiniment cher et attendrissant, quoique ce fût surtout le souvenir de ce visage qui la poussât vers l'eau. Jamais, comme en cette minute, elle n'avait si bien compris que sa mère et tous les autres qui semblaient l'aimer elle, Lyda, ne l'aimaient pas telle qu'elle était en réalité, avec ses désirs et ses fautes, mais seulement pour ce qu'ils désiraient voir en