LE SOVIET ET LA PAIX
« Paix sans annexions ni indemnités, sur la base du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes », telle est la formule dont le Soviet nous a rebattu les oreilles. Elle était contradictoire, si, par « sans annexions », il fallait entendre que la paix devait être conclue sans déplacements de frontières, sans modifications territoriales. Il est clair, en effet, que l’on renonce d’avance à réaliser le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, si l’on s’interdit tout transfert de territoires d’un État à un autre.
Comme on voulait, cependant, pour complaire au Soviet, accepter sa formule, il a fallu l’interpréter. On a dit que le retour de l’Alsace-Lorraine à la France ne serait pas une annexion, mais bien une « désannexion », puisque c’était, au contraire, l’incorporation à l’Allemagne, en 1871, d’une partie du territoire français, qui avait été l’œuvre de la vioence, une conquête, donc une véritable annexion.
Fort bien. Une telle interprétation permet la restauration de la Pologne, la libération des Slesvigois du Nord, même la reprise sur la Turquie de tous les pays que l’on voudra.
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Mais pourra-t-elle s’appliquer à la libération des Slovènes? Et si la formule exprime une idée si simple et si positive, pourquoi ne pas dire ; « Paix avec toutes les désannexions nécessaires pour réaliser le droit des peuples... » ?
De même, pour « sans indemnités ». On a expliqué qu’il s’agissait seulement d’exclure les contributions de guerre imposées par les vainqueurs aux vaincus, à la manière de ce que l’on a vu en 1871, mais que la réparation des dommages causés aux pays envahis, et particulièrement lorsqu’il y avait eu violation des conventions de la Haye, était parfaitement compatible avec la formule.
On peut reconnaître qu’une distinction est nécessaire entre les annexions proprement dites, qui sont des annexions laites par esprit de conquête, et les déplacements de frontières conformes au droit des peuples, déplacements qui peuvent être parfois considérables, et qui ne sont pas toujours des annexions. Mais la formule russe ne fait pas cette distinction. Elle condamne clairement les annexions qui auraient le caractère de conquêtes, et cela suffit pour lui donner une apparence généreuse et démocratique. Malheureusement, il n’y a là que l’aspect négatif du principe de justice en matière territoriale. Il resterait à savoir si le Soviet avait le souci de la complète justice, et si sa formule tendait à ordonner, à autoriser, ou à interdire les modifications territoriales réclamées par les peuples opprimés. Si elle les ordonne, c’est bien, et nous sommes d’accord. Si elle les interdit, elle consacre les oppressions nationales actuelles, résultats des violences passées, et qui ont rendu possible la conflagration universelle, si même elles n’en ont pas été la cause essentielle. Or, par les mots : « sans annexions », il semble que l’on veut le statu quo territorial, tandis que par les mots : « sur la base du droit, etc. », la réfection désirable de la carte politique soit recommandée. Ainsi, suivant que l’on donne aux mots leur plein sens soit dans la première partie de la formule, soit dans la dernière, elle peut être excellente ou détestable. Elle est équivoque et ne peut prendre un sens clair que par un commentaire qui répondrait à cette question : « Par quel moyen pratique voulez-vous réaliser le droit des peuples ? »
Je me propose de montrer comment le Soviet lui-même interprétait sa propre formule.
Il convient d’observer tout d’abord qu’il s’agit ici du Soviet, ce qui veut dire ses chefs, pratiquement quelques dizaines ou centaines de personnes, obligées de tenir compte seulement dans une faible mesure d’une opinion publique qui n’a pu encore prendre conscience de sa force collective, et qui ne sait pas encore la faire valoir. Ce serait une source d’erreurs graves que de voir dans les paroles du Soviet l’expression fidèle du sentiment populaire russe.
C’est dans les Izvestia, journal du Soviet, que l’on peut le mieux suivre la pensée des chefs de la majorité de cette assemblée. Dans le numéro 11, du 10/23 mars, on trouve un article intitulé : « Nos buts immédiats », où il est dit qu’il s’agit surtout de construire la vie nouvelle de la Russie. Sur la guerre et la paix, pas un mot. Ceci est, je crois, caractéristique, et explique l’attitude prise par le Conseil des ouvriers dans les questions de politique extérieure. La guerre leur est odieuse, comme à tout le monde, mais de plus elle les ennuie et les gêne, parce qu’elle les oblige à s’occuper de problèmes qu’ils ne connaissent pas, et les détourne des problèmes qu’ils connaissent et qui les intéressent.
Mais la guerre existait. Il fallait bien s’en occuper. La première fois, à ma connaissance, qu’ait paru la fameuse formule fut dans le numéro 14, du 14/27 mars (1), soit quinze jours après la révolution ;
Il faut déclarer ouvertement que les classes laborieuses de Russie sont pour la cessation de la guerre sans aucune conquête (annexions), sans contributions (payement d’argent par les vaincus), et qu’elles reconnaissent le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cela veut dire que toute région conquise pendant la guerre par n’importe quel pays belligérant doit être déclarée libre, et le droit doit lui être donné de résoudre la question de son organisation par un vote du peuple entier.
Cette formule très explicite fonde la paix sur la carte de guerre, et limite la reconnaissance du droit des peuples aux pays envahis, c’est-à-dire, pratiquement, aux provinces de
(1) Déjà cité dans mon article : « Le Soviet et la paix », paru dans l'Action Nationale du 25 novembre 1917.
l’empire russe occupées. La méthode du plébiscite était recommandée.
Ainsi le programme de paix a paru de très bonne heure, accompagné du commentaire explicatif. C’est peut-être pourquoi il n’a pas été aussitôt adopté officiellement. Sous cette forme, il n’aurait sans doute pas rallié les suffrages.
Mais les chefs du Soviet étaient bien «lès lors partisans de la formule interprétée en mettant l’accent sur : a sans annexions », et considérant le droit des peuples comme une clause de style. On le vit bien par la politique suivie à l’égard du premier gouvernement provisoire. On sait que Miliukov déclara le nouveau régime « décidé à se guider sur les principes démocratiques du respect dû aux peuples, petits et grands, et de la liberté de leur développement, de la bonne entente entre les nations ». 11 se prononça, de plus, en faveur « d’une organisation internationale stable, garantissant le respect du Droit et de la Justice », Il adhérait donc au programme de paix juste et démocratique esquissé par les gouvernements anglais et français. Et ce n'étaient pas là des phrases creuses. Le ministère Lvov mettait immédiatement ses principes en pratique par le rétablissement de la Constitution finlandaise, l’abrogation des restrictions à l’égalité civique des Juifs, la mise à l'étude d’autres problèmes nationaux, et surtout par le grand acte du 30 mars, qui promettait la formation « d’un Etat polonais indépendant, fort de tous les territoires où la majorité de la population est polonaise ». Avec un pareil ensemble de promesses, de déclarations et d’actes immédiatement accomplis (1), la sincérité du gouvernement Lvov n’était pas douteuse. C’était une œuvre d’action positive en faveur du droit des peuples qu’il entreprenait. Il sacrifiait délibérément, pour créer la Pologne, un territoire considérable, irès riche et très peuplé, de l’ancien empire russe, et comptait imposer aux empires centraux un sacrifice analogue et non moins juste. D’autre part, il est vrai, Miliukov faisait connaître par une interview qu’il consi-
(1) Il y a eu des maladresses dans l’exécution, notamment en Lkraine et en Finlande. Je ne pense pas que ces interventions iadiscrètes portent atteinte à la sincérité du premier gouvernement Lvov.
dérait toujours comme indispensable à la liberté économique de la Russie la possession de Constantinople.
C’est ici qu’apparaît très nettement la pensée des chefs du Soviet. Nulle part, je n’ai vu qu’ils aient approuvé le programme positif du gouvernement provisoire. L'indépendance de la Pologne paraît les avoir laissés très froids. Ils se sont attachés à l’unique question de Constantinople, pour déclarer que Miliukov faisait une politique annexionniste. « Pas d’annexions » était évidemment pour eux une idée très claire, et un impératif catégorique, tandis qu’ils étaient assez indifférents au droit des peuples. Il y avait là, pour eux, deux principes distincts, dont l'un était sacré, tandis qu’en mentionnant l’autre ils semblaient faire une concession au préjugé de la masse.
Je ne défends pas Miliukov et l’annexion de Constantinople par la Russie, et je pense qu’il y aurait des solutions préférables pour assurer la liberté des détroits, qui est, en effet, nécessaire à la vie économique russe. Mais les Turcs n’ont dans la population de la ville que la majorité relative, en sorte que le droit des peuples, en ce cas, ne suffit pas pour imposer une solution. Et, si importante que soit la question de Constantinople, qu’est-elle, en comparaison des questions de Finlande, de Pologne, et des peuples opprimés d’Autriche-Hongrie ? Par crainte de voir réaliser une telle annexion impérialiste, les chefs du Soviet préféraient empêcher de réaliser le droit des peuples pour 40 millions d âmes.
« Sans annexions » est vraiment le seul point qui les intéresse. Dans le « manifeste à tous les peuples » (15/28 mars), il s’agit de « la lutte décisive contre les tendances annexionnises des gouvernements de tous les pays ». Le 30 mars/12 avril, est votée cette motion de Tseretelli :
Le peuple révolutionnaire de Russie continuera ses efforts pour amener la paix sur la base de la fraternité et de l’égalité des nations
libres.
Le renoncement officiel de tous les gouvernements aux programmes d’expansion territoriale est un des puissants moyens pour faire cesser la guerre...
La fraternité et l’égalité des nations libres figurent-elles dans la motion pour exprimer le droit des peuples? Ce n est
pas clair, et la question des modifications territoriales est présentée ensuite comme un problème absolument distinct.
Lorsque le gouvernement provisoire fut obligé, sous la pression du Soviet, d’adresser aux gouvernements alliés, le
mai, une notedéplomatique, l'assemblée protesta contre la forme de l’envoi par une longue résolution, dont les derniers mots conviaient tous les peuples belligérants à une action pour obliger leurs gouvernements « à entamer les pourparlers de paix sur la base du renoncement aux annexions et aux indemnités ». C’est, je crois, le premier texte otïiciel important où apparaît la formule. Elle n’y est pas complète. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’y est pas mentionné. 11 est clair, par tous ces textes et par les actes politiques de 1 assemblée socialiste, que les premiers mots de la formule sont les seuls qui comptent. La suite est sans importance, et peulétre, à volonté, rappelée ou négligée. Dans la séance de nuit du Comité Exécutif du Soviet, où lé gouvernement provisoire dut s’expliquer sur sa note, Tchkeidzé lui reprochait d avoir voulu « cacher notre principe fondamental, la paix sans annexions ni contributions », et ne parlait pas du droit des peuples (1). Il semble que,’ au
moins pour l’usage intérieur, la vraie formule se réduisait à cela.
Cependant, à ce moment, dans les rapports avec les socialistes alliés, elle était déjà stéréotypée. Il semble bien qu’elle ne l’était pas encore le 15 avril, à l’arrivée des trois délégués anglais et des trois délégués français. Dans les lettres et récits des députés anglais (2), il n’y a jamais rien de plus que : « Sans annexions ni indemnités ». C’est évidemment pour faire une concession de forme aux camarades occidentaux que l’habitude de l’adjonction s’est établie. Il est probable que les trois députés français, et Albert Thomas, arrivé quelques jours plus tard, y ont surtout contribué’ puisqu’ils représentaient la France, où la doctrine du droit des peuples a été fondée et reste le mieux comprise, et aussi parce qu’ils se sont efforcés d’en montrer l’application à
(1) Compte-rendu de Edinstoo, n» 20, du 22 avril /;> mai.
/• (2) Dans divers numéros de Justice, l’ancien organe de la Social Démocratie tederation, aujourd’hui du National Socialist Party, de mai et juin.
l’Alsace-Lorraine. L'adjonction serait donc un succès dont il faudrait faire honneur à la diplomatie des délégations socialistes. Malheureusement l’habitude en a été prise au cours de conversations dont il ne reste pas de traces, et l’historien ne peut se référer à aucun texte pour suivre les négociations. Il est seulement certain qu’elles ont été difficiles. M. Claude Anet, correspondant du Petit Parisien à Pétrograd, note à la date du 18 avril :
Vers la fin de l’après-midi, je vois nos délégués socialistes : ils sortent de leur conférence avec le Comité exécutif. Ils ont fait une expérience de plus, et intéressante.
Ils se sont trouvés en face d’augures tremblants à l’idée de se compromettre. Ilsn’ont puleur tirer une déclararation claire, obtenir une réponse précise aux questions posées.
Ce Comité est muet, mj’stérieux, secret. On y a peur de la lumière ; on veut l’ombre, le mystère ; on n’j' respire que dans l’obscurité. Pas une parole allant d’homme à homme. Des réticences, des silences, des remises sur les points où Anglais et français parlent net et clair. Et, au contraire, d’eux à nos délégués, une série de questions insidieuses, de traquenards, d’embûches.
Et les chefs du Soviet inventent des prétextes pour éviter les rencontres (1),
Les notes de M. Claude Anet sont écrites au jour le jour. Celle-ci, visiblement, n’est que la transcription des impressions des députés français, à la sortie de la première séance à laquelle ils prirent part.
Les impressions des délégués anglais ont été les mêmes. Will Thorne raconte (2) :
Nous leur avons demandé ce qu’ils voulaient dire par « sans annexions ni contributions ». Leurs réponses ont montré combien vous aviez raison d’avertir les socialistes de ce pays de prendre garde à se laisser abuser par des phrases sans comprendre quel sens peut leur être donné par d’autres. Notre demande de définitions donna
naissance à un comité qui fut chargé de les préciser, et l’on devait se retrouver. Albert Thomas était avec nous ce jour-là. La question fut discutée de nouveau, et alors, il fut décidé de constituer une commission sur la question: « sans annexions ni indemnités » commission qui nous ferait son rapport à notre retour du front russe...
(1) Claude Anet ; La Révolution russe à Pétrograd et aux armées. V. pp. 179-180 et p. 185.
(2) Justice, n“ 1743, du 7 juin.
Quand nous nous retrouvâmes au Comité central (Exécutif?), nous y fumes de minuit à quatre heures du matin. Le Comité s’était occupé de régler la désignation de ministres pour le gouvernement de coalition. A notre grande surprise, on nous dit qu’au lieu de nous donner les définitions, comme il était promis, la question toute entière serait transmise à la Conférence internationale, dans le but d’amener les différents pays à se mettre d’accord...
Sur le vrai sens attribué à leur formule par les chefs du Soviet, il n’y avait pas, d’ailleurs, d’illusions à se 'faire. Ils voulaient faire connaître, mais ils ne voulaient pas avouer nettement leur interprétation. C’est précisément en cela que consistait leur duplicité. Très caractéristique est une note du Comité des affaires extérieures du Soviet sur l’ Alsace- Lorraine, publiée dans les Izvestia{n° 4r>, du 20 avril/3 mai). On parle, dit la note, d’un accord qui serait intervenu entre les délégations anglaise et française et des représentants du Soviet, pour considérer que l’Asace-Lorraine ne doit pas être soumise à l’application de la formule « sans annexions ». Le Soviet est obligé de déclarer « qu’il ne s’est jamais placé à ce point de vue ». La note est signée par Skobelev, qui était président du Comité des affaires extérieures. C’est donc un communiqué officiel. Formellement, elle ne dit rien de plus que : la question n’est pas tranchée. Mais elle implique l’idée que l’application de la formule « sans annexions », dans la pensée du Comité, est exclusive de toute modification territoriale, puisqu’il faudrait mettre l’ Alsace-Lorraine à part pour pouvoir donner satisfaction aux délégués anglais et français. Et le Comité n’est pas disposé à la mettre à part.
Mais la formule est décidément complétée et clichée : Paix sans annexions et sans contributions, sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et elle apparaît enfin, coup sur coup, dans deux documents officiels d’une haute importance. L’un, du 15 mai, émanait du Soviet : c’était l’invitation adressée à tous les partis socialistes de se réunir en conférence internationale. L’autre, du 18 mai, était la déclaration du second gouvernement provisoire.
La crise gouvernementale ouverte par les attaques contre l’impérialisme de Miliukov avait été proA isoirement conjurée le 20 avril/3 mai. Depuis lors, les délégués socialistes de France et d’Angleterre étaient partis, emportant l’invitation
du Soviet à la conférence socialiste internationale. Cependant socialistes et gouvernement se rendaient compte que la crise était seulement retardée. Le gouvernement était résigné à partir, et ne se préparait à aucune résistance. Le Soviet empêchait toutes les mesures qui auraient pu retarder la destruction de la discipline dans l’armée. Aussi, ce fut la démission de Gutchkov, ministre de la guerre, qui donna le signal de la retraite du premier ministère Lvov. Toute la question fut alors de savoir si la majorité du Soviet consentirait à la formation d’un ministère de coalition, et dans quelles conditions, ou si l’on serait obligé d’en venir à un ministère purement socialiste, selon la formule : Tout le pouvoir au Soviet. Cette formule était celle des bolcheviks, elle n'était pas possible encore. Les puissants du moment, les Tchkeidzé, les Tseretelli, ne l’acceptaient pas. Les rédacteurs des Izvestia déclaraient (n° 56, du 3/16 mai) :
Prendre le pouvoir entre ses mains, le Soviet ne le peut pas. Cela éloignerait de l’œuvre de la révolution...
Il faut donc se prêter à la formation d’un gouvernement de coalition. Pour quel programme? L’article ne le précise que d’une manière indirecte, par l’explication qu’il donne des causes de faiblesse du gouvernement précédent :
... Mais surtout la conduite du gouvernement était ambiguë dans la question de la guerre et de la paix. 11 n'a pas compris que c’est seulement une lutte décisive pour la paix qui peut lui attirer les sympathies du peuple, inspirer la confiance à l’armée, soulever chez elle la volonté de supporter les sacrifices qui lui incombent, relever sa discipline et son pouvoir combatif.
C’est donc en vue d’une « lutte décisive pour la paix » que le second gouvernement provisoire va être formé. Le premier voulait mener la guerre à fond, le second veut conclure la paix. On aura beau dire que le premier voulait aboutir à la paix, et que le second ne veut pas renoncer à la guerre : tant que son but pacifique n’est pas atteint, il est impossible d’imaginer deux politiques plus directement opposées que celles des deux premiers gouvernements provisoires. Et pourtant, ils ont été présidés tous les deux par le prince Lvov. Kerensky, Terestchenko, Nekrassov, ont
été membres de Tun et de l’autre. On ne peut croire que la conviction de ces hommes se soit modifiée, ni que le changement d’orientation politique ait passé inaperçu à leurs yeux. Ils ont pensé qu’ils pourraient poursuivre la guerre, malgré tout, avec une énergie plus grande dans ces conditions nouvelles plus défavorables, et ils y ont consacré, en effet, tous leurs efforts, avec un dévouement admirable et vain. Ils se sont épuisés à vouloir soutenir en fait une politique qu’ils n’avaient pas su défendre en paroles. Leur œuvre était d’avance et par eux-mêmes, condamnée. Ils ont voulu profiter de ce que les ministres nouveaux n’osaient pas encore affirmer trop complètement leur pacifisme, pour faire semblant de croire à la sincérité de leur défensisme. C’est ainsi que les actes du second ministère, et notamment l’offensive du juillet, n’ont pas été en contradiction formelle avec ses déclarations. Mais ni le ministère, ni le Soviet, ne pouvaient s’y tromper. Toute cette politique reposait sur un mensonge. Le gouvernement a essayé de mener la guerre, alors que sa raison d’être était la paix. Les vrais menteurs, c’étaient les gens du Soviet, qui n’osaient pas dire encore : « Nous voulons que l’on propose des pourparlers de paix », parce qu’ils savaient bien que l’opinion russe n’était pas encore suffisamment retournée. Aussi, à la suite du premier paragraphe de la déclaration gouvernementale, où était expressément adoptée la formulé de « paix sans annexions, etc. », le Soviet acceptait que, dans le second paragraphe, fussent indiqués « comme but principal, la consolidation des principes démocratiques dans l’armée, l’organisation et le renforcement de sa puissance de combat offensive et défensive. » Mais ce ne fut pas le Soviet, qui parut agir avec duplicité. Ce fut le gouvernement provisoire.
Le mensonge se montre pourtant avec un certain cynisme dans le passage précédent des Izvestia Parler de la conduite « ambiguë » du gouvernement (le premier), est assez audacieux, quand on songe que ce premier ministère Lvov est le seul gouvernement russe qui ait parlé ouvertement et clairement â la fois de la guerre et de la paix, et que de plus, il a fait effort pour conformer ses actes à ses intentions déclarées. L’ambiguité, au contraire, se montre dès les premiers
jours dans les paroles des chefs du Soviet. Dire que seule, une lutte décisive pour la paix pouvait attirer les sympathies du peuple, c est affirmer une opinion qui a cours aujourd’hui, et à laquelle on peut croire, parce qu’on est oublieux, mais à laquelle il n était pas possible de croire, précisément aux Izvestia, vers le milieu de mai, alors que, depuis deux mois, ce journal avait publié tant d’articles attristés, où il constatait que le peuple n’était pas alors pour la paix, mais bien pour la guerre, ou si l’on veut, pour la paix par la victoire. Enfin la lutte décisive pour la paix considérée comme moyen de relever le pouvoir combatif d’une armée, c’est là, évidemment, un très beau sujet de dissertation.
Le premier gouvernement provisoire, en ce milieu de mai, était donc prêt à s’effacer. Le second ministère Lvov acceptait la formule de paix du Soviet. Au même moment, cette assemblée obtenait un autre succès, qui ne lui paraissait pas moins important : les députés socialistes français en mission en Russie, dans une séance du Comité exécutif, prenaient « l’engagement d’entreprendre en France la lutte pour la paix sans annexions ni indemnités, sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, selon la formule du Soviet » (no 59). Les Izvestia consacraient aussitôt à ce grand fait un article intitulé :
Une nouvelle conquête de l’Internationalisme.
On sait que, jusqu ici, les tentatives de convoquer la conférence internationale socialiste se sont heurtées à la résistance du parti ouvrier belge, ainsi qu’à la majorité du parti socialiste français et du parti ouvrier anglais. Les représentants de tous ces partis, dont deux appartiennent aux pays soumis à l’invasion ennemie, se sont obstinément refusés à toute rencontre avec les social-démocrates allemands, coupables, d’après leurs dires, de trahison envers les commandements de l’Internationale.
Les social-démocrates allemands ne se sont pas fait faute de répliquer, et, à leur tour, ont accusé les socialistes anglais et français de servir leurs gouvernements impérialistes.
Tous étaient, dans une large mesure, fautifs, chacun à sa manière. Mais cela ne faisait pas avancer la question, et toutes les tentatives de reconstituer l’union internationale des ouvriers aboutissaient in-
variablement à un lamentable insuccès. Mais, sans une pareille entente, on ne pouvait hâter la fin de la guerre, et celle-ci traînait ;ndehniment. Ainsi allèrent les choses jusqu’à la révolution russe.
Sous le rude ehoc de celle-ci, s’estjjproduitc une renaissance de la conscience internationaliste parmi les ouvriers du monde entier, y compris les ouvriers des pays belligérants. De toutes parts attluèrent des félicitations à la démocratie révolutionnaire russe De tous pays commencèrent à arriver des délégations socialistes pour exprimer leur étonnement devant la liberté russe, et pt)ur regarder de leurs propres yeux comment se fait une révolution à notre époque. En même temps, venaient de toutes parts des déclarations par lesquelles était acceptée la plateforme de la paix annoncée par le Soviet.
Il y a quelques semaines sont arrivées à Petrograd des délégations de la majorité du parti socialiste français et du parti ouvrier anglais. La connexion de ces délégations avec les gouvernements de France et d’Angleterre ne faisait aucun doute, et ceci permettait peu d’espérer qu’il fût possible de s’entendre avec eux sur la base d’une plateforme internationaliste.
Des conversations menées avec eux par le Comité Exécutif, il résulta clairement qu’en paroles ils étaient prêts à accepter notre formule pacifique, paix sans annexions ni indemnités, sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais en réalité leurs sympathies ne penchaient pas de ce côté. On voyait qu’ils n’appréciaient pas assez l’influence de la démocratie révolutionnaire russe, qu’ils ne comprenaient pas ses vrais motifs, et qu’ils ne savaient pas de quelle confiance jouit le Soviet parmi les masses ouvrières de
Russie.
Pendant le premier séjour des Français et des Anglais à Petrograd, le Soviet n’est pas parvenu à s’entendre avec eux complètement. Ils voulaient obtenir du Soviet l’explication de sa formule : « Sans annexions ni indemnités, sur la base du droit des peuples de disposer d’eux-mèmes », dans un sens désiré par eux, tandis que le Comité Exécutif voulait, avant tout, savoir .s’ils consentaient à lutter pour la paix par le moyen d’une entente entre les peuples, à soutenir les conditions de paix de la démocratie russe, et à exercer sur leurs gouvernements une pression efficace, afin que ceux-ci, à leur tour, de même que le gouvernement provisoire, fussent invités à déclarer ouvertement qu’ils rejettent toute tendance annexionniste.
En même temps, le Comité Exécutif voulait se renseigner auprès des délégués pour savoir si les représentants des ouvriers français et anglais viendraient à la conférence socialiste internationale, où les socialistes du monde entier pourront résoudre en commun les questions litigieuses, et rédiger les conditions d’une paix stable fondée sur les principes du droit et de Injustice.
Après avoir fait un voyage en Russie et une visite au front, les délégués français et anglais se sont sans doute convaincus que le Soviet exprime véritablement l’état d’âme et l’opinion de la masse laborieuse du peuple russe. En même temps, pendant leur absence de Petrograd, les tendances pacifistes se sont beaucoup accentuées parmi les ouvriers de toute l’Europe, et, en particulier, les minori-
tés des partis socialistes français et anglais ont décidé, malgré la résolution de leur majorité, de prendre part à la conférence socialiste internationale primitivement convoquée par les camarades hollandais, et actuellement, comme on sait, convoquée par le Soviet.
Après de longs pourparlers avec le Comité Exécutif, les délégués français et anglais se sont montrés satisfaits de ces éclaircissements et des dernières déclarations du Soviet, et déclarèrent : 1° qu’ils assumaient la tâche de convaincre leurs camarades de la majorité qu'il ne fallait plus refuser leur participation à la conférence socialiste internationale, et 2" qu’ils exerceraient une pression sur leurs gouvernements dans le but de les amener à se prononcer ouverte- I ment contre les indemnités et les annexions, ce qui, avec le temps,
permettra aux alliés de commencer la révision des traités qui existent entre eux dans le sens de l’opposition générale à toute tendance annexionniste.
Ainsi l’œuvre de la paix a fait un grand pas en avant. Deux fractions influentes du mouvement socialiste et ouvrier se sont placées, bien qu’avec hésitations et réserves, sur le terrain de la formule du I Soviet, et la démocratie révolutionnaire russe est en droit, avec un
j orgueil légitime, d’enregistrer sa nouvelle conquête morale.
N’est-il pas curieux, cet article où les Izvestia^ tout en prenant acte, avec une vive satisfaction, du consentement donné par les délégués anglais et français à la formule de ' paix du Soviet, se rendent parfaitement compte que cela
j n’implique pas la moindre adhésion des camarades étrangers
I aux idées de l’assemblée socialiste russe? Quel motif de satis-
faction peut-on trouver à voir adopter, dans ces conditions, le texte que l’on proposait? Aucun évidemment, si l’on s’est f adressé à des camarades qu’il s’agissait de convaincre. La
joie mauvaise du succès, au contraire, s’explique fort bien si les chefs du Soviet ont considéré les délégués anglais et français non comme des camarades, mais comme des adversaires qu’il s’agissait de duper, ou, par un moyen quelconque, de faire céder. .lamais les meneurs de la majorité du Soviet n’ont voulu un examen sincère des questions de la guerre et de la paix. Leur souci constant a été d’échapper à toute discussion sérieuse. Ils ne voulaient pas se laisser acculer à ' l’aveu de leur indifférence pour le droit des peuples. Ils ne
voulaient pas discuter parce qu’ils savaient bien que leur position, sur le terrain socialiste, n’était pas défendable. Ils avaient, d’avance, complètement renoncé à persuader. Ils comptaient, pour obtenir une adhésion purement formelle, , sur d’autres moyens.
Ils comptaient sur le désir qu’éprouvaient les socialistes occidentaux à voir la Russie révolutionnaire tenir son rang dans l’alliance. Ils comptaient que les alliés se montreraient peu exigeants envers la Russie, que c’est elle, au contraire, qui pourrait se montrer exigeante, parce qu’on lui demandait, avec angoisse, une coopération que l’on n’était pas sûr d'obtenir. Les chefs du Soviet spéculaient sur l’inquiétude des alliés, incertains de la fidélité active de la Russie à l’alliance. Un pareil calcul a un nom. Cela s’appelle un chantage. C’est sous la pression de ce chantage que les délégués anglais et français ont accepté la mission de faire adopter la formule du Soviet.
Ce chantage était particulièrement odieux, de la part des socialistes de Russie, puisqu’ils posaient la question : Seronsnous des alliés loyaux ou déloyaux? Etre chantage était, de plus, particulièrement malhonnête, parce que les chefs du Soviet n’avaient pas l’intention de tenir la promesse d’une coopération militaire active, implicitement donnée en échange de l’adhésion à leur formule.
Et dans cet article même, où l’on sent une discrète ironie à l’égard de ces bons camarades étrangers, qui auraient bien voulu se faire expliquer la formule mystérieuse, le sens ne nous en est pas donné. Une indication seulement est fournie, non sur la paix elle-même, mais sur le moyen de la réaliser: il faudrait y arriver « par le moyen d’une entente entre les peuples », et l’article établit une sorte de parallèle entre les délégués, qui interrogeaient le Soviet sur la paix sans annexions, et le Soviet, qui interrogeait les délégués sur la paix par entente. Mais un tel parallèle n’a aucune raison d’être : c’est bien le Soviet, qui a refusé d’expli([uer ses propres paroles, et qui s’est réfugié dans une équivoque volontaire. Rien de pareil ne peut être reproché aux délégués anglais et français.
Mais les délégués s’en vont enfin. Ils quittent Pétrograd le 19 mai. Aussitôt les Izoestia se sentent plus à l’aise. 11 semble que le journal ait été obligé de se surveiller en présence de ces témoins trop curieux. 11 ne fallait pas les effaroucher. Il pouvait être bon de leur faire pressentir la vérité, mais à condition de ne pas leur en donner la sensation vive, larévé-
lation brutale. Les délégués partis, on pouvait sjexprimer plus librement. Cependant, on attendit encorequelques jours. Puis, brusquement, dans trois numéros de suite, la vérité éclate, lumineuse. Ce sont les numéros 65, du 13/26 mai, — 66, du 14/27 mai — et 67, du 16/29 mai : la veille, le premier jour et le lendemain du fameux Conseil National du parti socialiste français où Cachin et Moutet, tenant fidèlement la parole qu’ils avaient cru devoir donner au Comité Exécutif du Soviet, firent adopter la formule du Soviet et voter l’adhésion, en principe, à la conférence socialiste internationale. Il est difficile de croire que le journal socialiste officiel, après avoir éprouvé, pendant deux mois pleins, quelque difficulté à parler de la paix et à répéter toujours sa même phrase sans jamais l’expliquer, ait prolongé sans raison un silence qui lui pesait, après le départ des délégués anglais et français. On craignait le télégraphe. Il fallait se garder de détruire, par une franchise prématurée, l’effet que l’on avait voulu produire sur le Conseil National. Même dans le numéro du 13/26 mai, il est encore trop tôt, et farticle intitulé : “ La question de la paix ”, n’est pas pleinement révélateur :
. . . Considérant la guerre comme un fait qui a été imposé à la Russie révolutionnaire par les impérialistes non seulement de l’Allemagne, mais également de l’Angleterre et de la France, la démocratie révolutionnaire russe dirigera tous ses efforts pour obtenir la paix universelle sans annexions ni indemnités, sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
La paix est le but de la démocratie révolutionnaire, et ce n’est pas par la voie de la guerre qu’elle compte aller vers la paix. Ce n’est pas dans les victoires militaires qu'elle cherche l’issue de l’impasse sanglante où l’humanité se bat depuis trois ans.. . .
C’est pour cette question que nos camarades sont entrés dans le gouvernement provisoire. Ils y sont entrés pour parler aux peuples du monde au nom de toute la Russie, et ils ont pu le faire parce que, dans le domaine de la politique extérieure, le gouvernement provisoire a accepté le programme^de la démocratie révolutionnaire.
C’est l’affirmation que les ministres socialistes, appuyés par le Soviet, combattront la politique d’offensive militaire que le gouvernement et Kerensky sont résolus à pratiquer. Il semble donc que cet article du 26 mai traite une question d’ordre intérieur, plutôt qu’il n’annonce la réponse tardive
aux questions posées par les délégués anglais et français, Pourtant, c’était bien une introduction, et le lendemain paraissait l’article suivant, dont le titre est une formidable ironie