‹ "Sans annexions" [microform]: que signifie la formule?Chapitre 4 sur 7 · LA CLARTE EST INDISPENSABLE · texte numérisé non relu

LA CLARTE EST INDISPENSABLE

Hier, nous avons dit que les délégués du Soviet sont entrés dans le gouvernement pour l’œuvre de la paix, et nous avons indiqué que les impérialistes russes et étrangers cherchent à diminuer la force de cette situation très claire. En voici un exemple.

Deux journaux anglais discutent en même temps la position prise, dans la politique extérieure, par le nouveau gouvernement provisoire. Tous deux apprécient hautement cette position. Mais l’un de ces journaux dit: Cette formule (la paix sans annexions ni indemnités) est parfaitement compatible avec les buts au nom desquels l’Angleterre et la France alliées mènent la guerre. Et l’autre journal répète : l’opinion publique en Russie, dans la mesure où elle est exprimée par les idées des chefs révolutionnaires, incline tout à fait vers la manière de comprendre la guerre telle que l’admettent les alliés occidentaux.

Vous vous trompez, messieurs ! ou plutôt vous essayez en vain de tromper vos peuples sur la politique de la révolution russe.

La révolution russe ne consacrera pas un seul soldat à vous aider à réparer les « injustices historiques » commises contre vous, et les « injustices historiques » commises par vous, vos violences sur l’Irlande, l’Inde, l’Egypte, et les innombrables peuples qui habitent toutes les parties du monde. Si vous désirez tellement la « justice », si, en son nom, vous êtes prêts à mettre au tombeau des millions de gens, prenez la peine de commencer par vous-mêmes, messieurs ! ou cessez de tromper les bonnes gens, et parlez avec cette inimitable franchise, avec laquelle la presse japonaise, alliée, elle aussi, s’exprime contre l’extension à l’Extrême-Orient du principe de paix sans annexions.

Non, on ne peut pas «éduire la démocratie révolutionnaire russe avec de belles phrases. Ce n’est pas pour cela qu’avec une tension désespérée de ses forces elle s’est débarrassée du joug de l’impérialisme de sa patrie, ce n’est pas afin de tirer les marrons du feu pour l’impérialisme anglo-franco-japonais. Par conséquent, vains sont les espoirs de ceux qui pensent que l’on peut circonvenir la révolution, et que la démocratie russe s’amuse par des formules de paix sans annexions ni indemnités.

Les paroles n’importent pas, ce sont les actes qui comptent. 11 est important que l’armée russe fasse une offensive. A ces malins qui pensent pouvoir, dans l’intérêt de leurs buts impérialistes, profiter de l’offensive de l’armée russe, nous pouvons répondre par les paroles que prononça, au Soviet des paysans, l’adjoint au ministre de la guerre, Jakubovitch :

« Le gouvernement provisoire a dit d’une manière ferme et résolue î Aucune annexion, aucune gratification. Si, après cela, il décline l’offensive, il le fera avec la ferme conviction que cette même formule sera acceptée par tes gouvernements des nations alliées avec nous ».

Voilà ce qu’il est indispensable que les alliés se rappellent. Il faut qu’ils répondent clairement oui ou non. Si c’est oui, il faut immédiatement proposer d’entamer les pourparlers de paix. Si c’est non, les gouvernements « alliés » assumeront dans la prolongation de la guerre la même responsabilité que les gouvernements d’Autriche et d’Allemagne. Et alors, qu’ils se reprochent à eux-mêmes toutes les conséquences possibles. Ici sont inadmissibles toutes les équivoques, tous les atermoiements, toutes les lenteurs. Les déclarations des gouvernements anglais et français dans les parlements, malgré tous les c hommages », ne satisfont pas et ne peuvent satisfaire la démocratie révolutionnaire russe. Nos camarades ministres feront le nécessaire pour que la question devienne claire, et pour que la question qui importe le plus à l’humanité, la question de la guerre et de la paix, ne soit pas noyée dans l’eau de l’éloquence diplomatique.

Les promoteurs de la formule équivoque éprouvent soudain un besoin de clarté. Maintenant qu’ils ont obtenu l’adhésion formelle des délégués anglais et français, et qu’ils peuvent escompter par là l’adhésion des partis socialistes occidentaux, il ne s’agit déjà plus pour eux que des gouvernements alliés. Le journal du Soviet prévient ceux-ci qu’ils doivent parler clair, et que son mot d’ordre doit être accepté, non seulement dans ses termes, mais aussi dans son esprit. L’équivoque n’est plus de saison. Elle avait été nécessaire pour lancer la formule et la faire admettre. Une fois la formule admise, il reste à en faire reconnaître le vrai sens. C’est un nouveau pas à franchir. L’équivoque était permise au Soviet. Elle ne doit pas l’être aux alliés. C’est pourquoi la clarté est devenue nécessaire. Et aussitôt, la même méthode de chantage qui avait si bien réussi une première fois est employée de nouveau, et l’on montre l’armée russe, qui ne fera pas d’offensive si le programme de paix du Soviet n’est pas approuvé. (On ne promet pas qu’elle en fera une dans le cas contraire).

Les chefs du Soviet ont-ils vraiment espéré que les gouvernements alliés subiraient ce chantage et adopteraient la formule, quittes à en discuter ensuite l’interprétation avec ténacité? Je ne pense pas qu’ils se sont fait, à cet égard, de grandes illusions. Mais la question était posée de telle

sorte qu’ils gagnaient dans tous les cas. Si les gouvernements alliés se laissaient prendre au piège, le bénéfice était évident : le Soviet apparaissait comme l’organe dirigeant de la politique de l’Entente. Si les alliés refusaient, le bénéfice, pour être indirect, n’en était pas moins grand : il consistait dans l'opposition politique suscitée, à l’intérieur des pays occidentaux, entre les gouvernements et les partis socialistes. C’est à ce moment même, en effet, que se manifeste chez les chefs socialistes russes, le désir d’une telle opposition, et quelques jours plus tard, le 3 Juin, dans l’invitation officielle à la conférence commune de toutes les sections de l’Internationale, ils préconiseront « la liquidation de la politique de trêves des partis avec les gouvernements et les classes impérialistes », Plus efficace que le .simple conseil de rompre l’union nationale, était le fait de mettre en opposition gouvernements et partis socialistes, parce que les uns acceptaient, et les autres repoussaient la formule du Soviet.

Ceci a créé, pour le parti socialiste, surtout en France, une situation étrange. Il semblait se mettre à la remorque du Soviet et se dresser contre le gouvernement. Ce n’était qu’une apparence, car tout en faisant sienne la formule, il prétendait lui donner le sens de la libération de tous les peuples, c’est-à-dire précisément le sens que le Soviet voulait écarter, sans l’oser franchement. Le parti socialiste français devait bientôt préciser sa conception dans sa réponse au questionnaire de Stockholm, et montrer ainsi que ses idées sur la paix étaient aussi éloignées que possible de celles des socialistes russes. Le parti socialiste français ne faisait, sur la plupart des points, que donner une f orme concrète aux déclarations du gouvernement. Sur le fond, le parti se trouvait donc d’accord avec le gouvernement contre le Soviet. Mais il ne voulait reconnaître ni son accord essentiel avec le gouvernement, ni son dissentiment avec le Soviet.

On n’a pas insisté suffisamment sur le fait que les illusions des partis socialistes anglais et français au sujet de la conférence de Stockholm ei des concessions au Soviet n’ont eu d’importance pratique que dans la politique intérieure.

Il paraît certain que les chefs du parti socialiste français n’ont pas su combien était large l’écart entre leur pensée et celle de leurs camarades russes. Il ont cru n’être séparés de

ceux-ci que par des nuances, qui pourraient s’effacer si fon avait l’occasion de causer librement. Ils oubliaient que l’on avait causé pendant des semaines, en Russie même, sans réussir à seulement aborder le véritable sujet de la discussion. La même illusion leur a fait croire aussi qu'ils pourraient s’entendre avec les neutres réunis à Stockholm. De là, l’expression parfois naïve de leur déception, lorsque soudain, par quelque parole échappée à l’un des délégués russes en France, ou par la publication du manifeste de la délégation hollando-scandinave, leur optimiste confiance dans l’impossibilité d’une divergence grave entre socialistes se trouvait ébranlée un instant par la brusque révélation de leur erreur. Mais c’était une erreur à laquelle ils étaient sans doute tellement attachés que les faits même ne pouvaient les y faire renoncer. Ils ont montré une extraordinaire facilité à négliger les faits qui ne venaient pas à l’appui de leur politique.

Ils auraient dû connaître et noter, et se rappeler le dernier article de cette série de la lin de mai, celui du lG/29 mai, intitulé, « Sans annexion », où le vrai sens de la formule est enfin donné sans ambages. L’article commence par des railleries sur la soi-disant noblesse des buts que se proposent les impérialistes dissimulés. C’est un thème fréquent dans les colonnes des Izvesiia, et c’est presque uniquement l’Angleterre et la France qui sont visés. A lire le journal du Soviet on croirait qu’elles sont les deux grandes puissances impérialistes par excellence, tandis que l’Allemagne et l’Autriche- Hongrie ne sont pas nommées, ou ne le sont qu’en passant très rapidement, sans accusations précises. Après ce développement banal, l’article continue :

[La démocratie révolutionnaire] ne consentira pas à un seul jour de prolongation de la guerre pour rectifier n’importe quelle frontière. Elle est pleine de sympathie pour la libération de tous les peuples opprimés, mais en même temps elle sait pertinemment que la libération s’obtient non par la guerre, mais par la révolution. La démocratie est prête à défendre le droit de tous les peuples à déterminer eux-mêmes s’ils appartiennent à un Etat ou à un autre. Mais elle insistera toujours pour que l’auto-détermination (1) nationale

(1) C*est la traduction littérale du mot que Ton traduit habituellement par « droit des peuples à disposer d’eux-mémes ».

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soit obtenue par les peuples « de leurs propres mains ». Mener une guerre sanglante pour que, coûte que coûte, on puisse enlever un territoire quelconque à un Etat et le rendre à un autre, c’estun crime et un non-sens.

Lorsque nous exposons cette vérité si évidente, nous nous heurtons d’une manière étrange non seulement aux impérialistes, mais aussi aux adversaires d’un tout autre camp, du camp des camarades avec lesquels il semblerait qu’aucun malentendu ne devrait exister à ce sujet.

Suit une réduction à l’absurde de l’idée qu’il faudrait supprimer les annexions par la violence opérées dans le passé, sous prétexte de réparer les injustices historiques. Faudra-t-il donc faire la guerre pour réduire les Etats à ce qu’ils étaient au temps de la féodalité? Réduire la France, par exemple, à l’Ile de France? Non, évidemment. « Sans annexions » ne peut viser que ce qui a été pris dans la guerre actuelle.

Nous voulons la paix, nous la voulons aussi vite que possible... la formule signifie: sans annexer un territoire qui, le jour de la déclaration de guerre, était en possession d’un Etat quelconque. C’est clair et net, et le sens vrai ne sera méconnu que par ceux qui ne voudront pas comprendre.

C’est très clair, en effet. C’est le statu qiio territorial. Il aurait mieux valu le dire tout de suite.

Mais le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, qui est aussi compris dans la formule? Il n’est plus là que pour l’ornement, — le 19 mai. Jusqu’alors, il a joué son rôle, pour faire admettre la formule. Son rôle est (ipuisé, il n’est plus question que d’une vague sympathie pour la révolte nationale des peuples qui voudront faire valoir leur droit “ de leurs propres mains On va faire la paix, et ensuite, dans l’ Autriche-Hongrie maintenue telle qu’avant la guerre, les Tchéco-Slovaques, s’ils se soulèvent contre les Habsbourg, seront assurés de la sympathie du Soviet.

Agir autrement, c’est « un crime et un non sens ». Telle est la « vérité évidente. » Admirons l’habileté avec laquelle ces idées sont présentées. Il eût été criminel, en effet, de déchaîner la guerre pour réaliser les aspirations nationales, même les plus légitimes, et c’est pourquoi les socialistes et tous les démocrates envisageaient, pour satisfaire les

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vœux des nations opprimées, des solutions moins parfaites peut-être que l’indépendance, mais qui auraient permis, par l’autonomie et le fédéralisme, l’établissement d’un régime de sécurité et de progrès. Mais la gueire n’a pas été provoquée par un peuple opprimé. Elle l’a été par l’Autriche-Hongrie, c’est-à-dire par celui de tous les Etats existants qui est la négation la plus flagrante du droit des peuples. Et l’Autriche- Hongrie avait derrière elle l’Allemagne, c'est-à-dire celui de tous les Etats qui a les ambitions impérialistes les plus folles. Les Izuestia n’accusent pas, ou très mollement, les empires centraux d’impérialisme. Ils ne leur reprochent pas d’avoir déchaîné la guerre. C’est vers les alliés qu’ils se retournent pour leur dire qu’ils pourraient bien dissimuler quelques velléités d’impérialisme, et qu’ils ne doivent pas mener la guerre pour le droit des peuples. Conclusion : revenons à l’état heureux de 1914.

Le 3 juin, le Soviet lança de nouveau une invitation officielle à la conférence socialiste internationale, précisant qu’elle devrait avoir lieu à Stockholm, entre le 28 juin et le 7 juillet. La formule équivoque y était reproduite sans aucun commentaire, les socialistes de tous pays étaient conviés à « la lutte commune pour la paix », et l’on insistait principalement sur « la liquidation de la politique de trêve des partis avec les gouvernements et les classes impérialistes », que l’on considérait comme « la prémisse nécessaire à l’effet d’organiser cette lutte pour la paix sur une base large et internationale ». A cette invitation, les trois minivStres socialistes des pays d’Occident, présents en Russie, Vandervelde, Henderson et Albert Thomas, répondirent par une lettre collective (1), où ils indiquaient les conditions sans lesquelles ils tenaient toute conférence socialiste internationale pour « moralement impossible », et déclaraient accepter la formule de paix du Soviet :

A la condition expresse que cette formule de paix soit clairement définie et précisée, de manière à n’exclure ni la libération des territoires, conformément à la volonté des habitants, ni la réparation du dommage causé aux pays envahis par le fait de l’invasion.

(1) Publiée dans l’Humanité du 26 juin, ainsi que la réponse.

Le Soviet se décida enfin à donner une réponse officielle, le 13 juin. Voici ce document :

La Révolution russe, qui est une révolte du jieuple, non seulement contre la tyrannie du tsarisme, niais aussi contre les horreurs de la guerre mondiale, dont le blâme retombe sur rioipérialisme international, a posé devant tous les pays, avec une acuité extraordinaire, le besoin urgent de conclure la paix.

En même temps, la Révolution russe a indiqué aux nations la voie pour résoudre ce problème, en l’espèce l’union de toutes les classes ouvrières en vue de combattre toutes les tentatives de l’impérialisme pour prolonger la guerre dans l’intérêt des classes bourgeoises et pour prévenir une paix sans annexions ni indemnités.

Les classes ouvrières de tous les pays peuvent aisément parvenir à un accord rapide et solide, mais seulement si elles s’inspirent de leurs propres intérêts et écartent les aspirations des impérialistes et les militaristes, qui dissimulent souvent leur véritable face sous un masque séduisant. Il est évident que la Conférence ne peut devenir Lin tournant dans la terrible épopée de cette guerre fratricide qu’à la condition que les membres de la Conférence soient imbus des idéals ;i-dessus, et il n’est pas moins évident qu’alors toutes les questions que vous avez soulevées ne peuvent être le sujet de discorde ou le motif pour la continuation de la guerre.

Ayant reconnu le droit des nations de disposer de leur destinée, les membres de la Conférence arriveront sans difficulté à un accord lu sujet de l’Alsace-Lorraine. En outre, les classes ouvrières, délivrées de la méhance mutuelle que les impérialistes enveniment, s’entendront sur les moyens d’accorder des compensations et sur le montant de semblables compensations, aux pays dévastés par la guerre, comme la Belgique, la Pologne, la Galicie et la Serbie, mais 1 va sans dire qu’une telle compensation ne doit avoir rien de commun avec la contribution qui est imposée à un pays conquis.

Quant à votre déclaration qu'il vous est impossible de briser 'union sacrée, elle est évidemment basée sur un malentendu, car le Conseil des délégués ouvriers et soldats ne réclame à aucun parti :omme condition préliminaire une renonciation à la politique qu’il i poursuivie jusqu’ici. Le Conseil des délégués soldats et ouvriers ittend de la Conférence des socialistes des pays belligérants et neu- :res la création d’une Internationale qui permettrait à toutes les dusses ouvrières du monde de lutter de concert pour la paix générale et pour briser les liens qui les unissent de force aux gouvernements et classes imbus des tendances impérialistes qui empêchent la paix.

Le Conseil des délégués soldats et ouvriers considère également ju’il est futile pour des partis de conditionner absolument leur paricipation à la Conlérence à l'obtention du consentement préalable l'autres partis à n’importe quelle décision obligatoire, car cela ferait

naître dans les imaginations des contradictions irréconciliables sur des questions dont la discussion à l’amiable pourrait conduire à une solution acceptable pour les deux partis.

Quant à votre désir d’obtenir un accord complet préalable entre les socialistes alliés, la façon dont nous posons le problème rend futile tout accord de ce genre. Nous considérons que la Conférence ne peut réussir que si les socialistes se considèrent eux-mêmes, non comme les représentants de deux pays belligérants, mais comme les représentants d’un seul mouvement des classes ouvrières vers le but commun de la paix générale.

La différence est grande entre les explications données dans ce document aux socialistes occidentaux et les idées développées dans les Izvestia. Que faut-il croire? On peut dire : Les Izvestia sont un simple journal, dont les articles n'engagent que leurs auteurs anonymes, tandis que la lettre adressée aux ministres socialistes est officielle, et constitue, de la part du Soviet, un engagement. Hélas, il faudrait alors examiner quelle valeur pouvait avoir un engagement du Soviet, où l’on voyait s’opérer, depuis les premiers jours de la révolution, un glissement continu de la politique voulue par les chefs, dans le sens de la paix de compromis et de l’indifférence au droit des peuples. Et même si l’on avait pu se fier à la parole d’une assemblée sans responsabilité, quelle garantie offrait la lettre? Le o droit des nations de disposer de leur destinée » n’y était rappelé que pour suggérer un béat optimisme : Du moment que ce droit est reconnu, tout s’arrangera. Et l’unique question de l’Alsace- Lorraine est mentionnée, sans indication aucune de solution, en sorte que même l’autonomie du Reichsland à l’intérieur de l’empire allemand serait peut-être considéré par le Soviet comme l’application satisfaisante du droit des nations. Le fait de parler de l’Alsace-Lorraine sans rappeler aucune autre question nationale montre bien, d’ailleurs, que l’on se désintéresse de ce genre de problèmes. Et toute la lettre, en effet, tend à substituer le souci des différences de classes à celui des différences de nationalités, comme si les préoccupations nationales et les préoccupations sociales s’opposaient, comme si elles étaient exclusives les unes des autres. Visiblement, pour les rédacteurs de la lettre, quiconque veut réaliser le droit des peuples est un « nationaliste »

incapable de s’élever à la conception de la lutte de classes, et même solidaire avec toutes les classes de sa nation, y compris les classes impérialistes. Au contraire, tout socialiste doit marcher avec les classes laborieuses de tous les pays contre les autres classes de tous les pays, et par conséquent les questions nationales ne doivent pas compter pour lui.

C’est pousser à l’extrême la tendance de l'esprit à fausser les faits pour réduire la complexité de la nature à une simplicité schématique. Mais, en fait, les classes laborieuses des différents pays sont politiquement bien différentes, de même que les autres classes. L’impérialisme et l’annexionnisme sont plus répandus parmi le prolétariat allemand que parmi la bourgeoisie française. C’est pourquoi le parti socialiste est bien obligé de tenir compte des différences nationales, et de poursuivre sa lutte dans le cadre des Etats nationaux. Les chefs socialistes russes, qui prennent volontiers des attitudes dédaigneuses à l’égard des socialistes occidentaux, et s’imaginent être en possession de la vérité socialiste la plus pure, devraient être plus modestes. Les chefs les plus influents d’alors, — influents non parmi les masses populaires, mais sur la direction politique, — étaient les mencheviki, et l'on sait que les directeurs de la politique actuelle sont les bolcheviki. Ces mots désignent les deux fractions du parti social-démocrate, qui se réclame de “ l’orthodoxie ” marxiste. Les socialdémocrates russes ont évidemment fort mal lu le“ Manifeste des communistes ” où Marx et Engels ont spécifié que la lutte socialiste doit avoir lieu dans le cadre des Etats nationaux. C’est même une partie de ce que veut dire l’épithète “ internationaliste ”. Le sens de cette épithète se complète par l’idée que, entre les nations, organismes distincts, doivent s’établir de bonnes relations, c'est-à-dire un régime juridique. Depuis 1848, cette idée s’est précisée, et nous voulons fonder la société des nations. Le Soviet n’en a jamais voulu. Ses représentants officiels déclaraient que c’était de “ l’idéloogie bourgeoise”, et les socialistes français qui sont, dans l’Internationale, les plus ardents champions de la Société des Nations, ont été particulièrement choqués d’un tel méprispour ce qui est, à leurs yeux, le but suprême de la paix. Les socialistes français avaient raison d’être choqués, mais ils n’au-

raient pas été surpris, s’ils avaient su bien lire les documents russes. Les directeurs de la politique socialiste russe, depuis la révolution, ont été antinationaux par principe, ont méconnu l’importance de la nationalité. Ils ont inscrit dans leur formule de paix le “ droit des peuples à disposer d’eux-mêmes” comme une concession nécessaire à un préjugé trop général, avec la pensée que cette concession serait purement verbale et pourrait être retirée en fait. Ils étaient antinationaux en Russie, et ils voulaient que les peuples devinssent antinationaux partout. Cela leur paraissait faire nécessairement partie d’une mentalité socialiste.

C’est pourquoi ils étaient très logiques lorsqu’ils haussaient les épaules devant les socialistes français qui leur parlaient de la Société des nations. Cela leur paraissait une idée tout à fait étrangère au socialisme tel qu’ils le concevaient, donc « bourgeoise ». Leur conception, qu’ils opposaient ainsi au véritable socialisme international, ils la désignaient d’un terme impropre, bien fait pour créer l’équivoque. Ils l’appelaient : « internationalisme ». En réalité, la négation des nationalités, où ils tendaient, doit s’appeler « cosmopolitisme », et n’est pas une doctrine socialiste, mais anarchiste. La divergence entre le Soviet et les partis socialistes occidentaux ne tenait donc pas à un simple malentendu, ou à une différence de situation politique et d’appréciation au sujet de la tactique. Elle tenait à une opposition d’idées vraiment essentielle. Il n’y avait pas d’entente possible dans ces conditions, et l’acceptation par les socialistes occidentaux d’une formule équivoque, même en disant qu’elle n’était pas claire et indiquant quel sens devait lui être attribué pour qu’elle fût acceptable n’a pu que donner prétexte aux chefs du Soviet, et plus encore aux bolcheviks dont ils subissaient la pression, à dénoncer la duplicité des socialistes alliés. On leur reproche de n’avoir adhéré au programme de paix du Soviet, qu’avec une réserve mentale. La revendication du droit des peuples était présentée comme l’habile travestissement d’un annexionnisme véritable. Ainsi la méthode trop subtile qu’avait employée le Soviet pour imposer ses idées sans les révéler tout d’abord, par le moyen d’une formule qui les dissimu-

ait, réussit à tel point que le blâme justement mérité par ce jrocédé ne fut pas supporté par ses auteurs, mais par ses nctimes.

C’est ainsi que, dans l’esprit de beaucoup de gens, en îlussie, la représentation des faits ne s’est produite que par me image renversée. Tel a été le résultat de la situation qui jermettait au gouvernement russe, tenu par le Soviet, de ’ompre l’alliance en pleine guerre. Certes, le Soviet protes- ;ait contre l’idée de la paix séparée. Mais l’idée était suffiîamment dans l’air pour que la protestation fût nécessaire. La rupture, d’ailleurs, pouvait se produire à différents iegrés. La cessation des hostilités par la destruction de la discipline et la démoralisation des troupes systématiquenient entreprise était un commencement, sinon de rupture, du moins de neutralisme. Situation analogue à celle qui existait au temps du tsarisme, où l’alliance, toujours précaire, n’excluait pas une bienveillance particulière envers l’Allemagne. Vis-à-vis de la révolution russe, comme vis-à-vis du tsar, la France a été dans la position de celui qui cherche un appui, qui appelle au secours, et qui est disposé par suite, à subir les conditions qui lui seront imposées. De même que le gouvernement français a montré envers le tsar une lamentable faiblesse, de même le parti socialiste français a consenti à tout ce que demandait le Soviet : Stockholm et l’adhésion à la formule équivoque de paix. Ft le résultat, dans les deux cas a été le même : le Soviet, comme autrefois le gouvernement tsariste, s’est senti encouragé à n’agir qu’à sa guise, et à ne pas tenir compte des vœux d’alliés à l’attitude trop humble. Les socialistes alliés ont paru des solliciteurs, et le Soviet, abusant de la situation,a joué de l’alliance et de l’offensive, et les a fait chanter.

Aurait-il été possible de tenir tête au Soviet, de refuser nettement l’invitation à Stockholm et d’écarter la formule de paix proposée? Je le crois, pour ma part, et je l’ai dit en temps voulu (1). Aurait-on ainsi empêché, ou même simplement retardé le succès des bolcheviks? Personne, naturelle-

(1) Notamment dans la brochure La Révolution russe et la paix, [publiée lar le « Comité socialiste pour la paix du droit », en dépôt à la librairie de Humanité.

ment, ne peut l’affirmer avec certitude, puisque c’est l’autre expérience qui a été faite. Mais l’événement prouve aujourd’hui que cela n’aurait pas produit de pires effets que la politique adoptée, puisque l'on en est arrivé précisément à ce que l’on voulait éviter, les négociations séparées de la Russie avec l’Allemagne.

L’erreur commise a été de considérer le Soviet comme le représentant authentique du peuple russe, alors qu’il ne l’était pas. Il y avait une opinion russe au mois de mars, opinion toute intuitive, incertaine d’elle-même, si l’on veut, comme il est naturel dans un grand peuple paysan très ignorant et sans éducation politique, mais cette opinion était patriotique, fidèle à l’alliance et favorable à la poursuite de la guerre (1). Il était facile de préciser et consolider cette opinion. Mais le Soviet ne s’est pas soucié d’être l’expression vraie du peuple russe, et il s’est appliqué depuis le premier jour à fausser l’opinion sur la question de la guerre et de la paix — prudemment, progressivement, sans heurter le sentiment populaire. Comme sa qualité d’organe de la révolution lui conférait un grand prestige, et comme il s’adressait à des masses incultes, il a pu réussir dans une large mesure, et le peuple amorphe, trop vaste et dispersé, impuissant à s’organiser pour protester, a subi passivement tout ce qui se faisait en son nom à Pétrograd, confiant d’abord, puis réservé, et aujourd’hui de plus en plus découragé. Contre ce Soviet, qui s’est montré, dans sa majorité, constamment hostile à la cause des alliés, il y aurait peut-être eu moven de s’adresser au peuple russe lui-même, ou du moins à tous ceux qui, par leurs opinions, le représentaient plus véritablement. Il n’en manquait pas, parmi les socialistes euxmêmes (2). Au lieu d’accroître le prestige du Soviet en ne traitant qu’avec lui, il convenait de lui faire des représentations. C’eût été la politique la plus digne, la plus vraiment amicale envers le peuple russe, et peut-être n’aurait-elle pas été sans effet.

(1) Voir à ce sujet mon article : « Le Soviet et la paix n dans le numéro de novembre.

(2) V. mon article: « En Russie. L'extrême gauche défensiste », dans le numéro de décembre.

Mais, après le mois de mai, il n’y avait plus rien à faire. La formule était admise par les socialistes occidentaux, sous bénéfice d’interprétation. Elle cessa, dès lors, d’être au premier plan des préoccupations. Les délégués envoyés en Occident par le Soviet pour la préparation de la conférence de Stockholm parlèrent peu, écoutèrent surtout. En Russie, on eut l’émeute bolchevik du 18 juillet, suivie des vaines menaces de Kerensky, puis l’afiaire Kornilov, après laquelle Kere.nsky et le Soviet maximaliste perdirent décidément toute autorité, et l’on traîna ainsi jusqu’en novembre. Il n’est plus guère question pendant tout ce temps de discuter un programme de paix. Il est question, de plus en plus, de laire la paix.

Cependant, il fallut bien rédiger un programme de paix, et concret, cette fois, par articles, lorsque le Soviet eut désigné Skobelevpour le représenter à la conférence des alliés. Le nakaz (instructions), tel qu’il a été transmis à la presse, en quinze articles, ne contenait plus la fameuse formule, — peut-être parce qu’il admettait au moins deux « annexions ». Il préconisait, en effet, le plébiscite en Alsace-Lorraine, « le vote étant organisé par les organisations civiles locales », et la Serbie devait obtenir un accès à l’Adriatique. Hors cela, statu quo territorial. Le droit des peuples ne devait être réalisé que par l’autonomie à l’intérieur de chaque Etat existant, en ce qui concerne un certain nombre de nationalités désignées ; d’autres nationalités moins privilégiées, les Tchécoslovaques, par exemple, que le Comité des affaires extérieures du Soviet ne pouvait ignorer ni oublier, étaient négligées. La raison en est peut- être qu’il s’agit là de rAutriche, et que l’on ne pouvait espérer des empires centraux même une promesse d’autonomie pour les nationalités — slaves principalement — qu’ils oppriment, (^est du moins ce que suggèrent ces paroles prononcées par Skobelev, à la séance du 29 octobre du « Préparlement », en réponse à la critique du nakaz par Terechtchenko :

Le ministre n’a pas répondu à la question qui occupe en ce moment tout le peuple russe, savoir : ce que fait le gouvernement pour rapprocher la paix, si vivement désirée à la fois en Allemagne et en Russie. La démocratie russe est prête à soutenir toute lutte qui a pour but de libérer les nations opprimées, mais continuer la guerre

jusqu’à ce que tous Icsj peuples qui composent rAutfiche-Hongrie soient libérés, signifiera une prolongation indéfinie de la guerre. Nous ne pouvons’assumer vis-à-vis de notre peuple une pareille responsabilité.

C’était, en effet, une responsabilité très lourde à cette date du 29 octobre, où les conditions techniques et morales faisaient défaut pour le maintien de troupes, même inactives, dans^un état convenable sur le front. Découragé, le peuple réclamait la paix, s’imaginant que, la guerre finie, les choses changeraient. Skobelev paraît bien exprimer dans ce passage l’idée simple : N’en demandons pas trop, et ce sera plus tôt fini. C’est pour cela qu’il renonce à réaliser le droit des peuples, |et notamment en faveur des peuples slaves. Mais s’il peut invoquer à ce moment la volonté de paix et le dégoût du peuple russe, il ne faut pas oublier que le Soviet, et Skobelev lui-même ont renoncé à réaliser le droit des peuples dès les premiers temps de la révolution, à un moment où ces raisons n’existaient pas encore, que ces raisons sont nées précisément de la propagande démoralisante qui a été menée, et que le Soviet a ainsi contribué à prolonger la guerre pour les alliés et à la transformer en guerre civile pour la Russie.

Mais il était trop tard, le 29 octobre, pour que les minimalistes pussent se ressaisir. Ils savaient que le coup de grâce allait leur être donné. Comme ils n’avaient pas su faire la guerre, il leur semblait que la paix, en supprimant la guerre, les sauverait encore. Quelques jours plus tard, l’organe des mencheviki, la Rabotchaya Gazeta^ poussait ce cri :

Il y a une seule issue à la situation tragique, et un seul moyen de détourner la catastrophe : ouverture immédiate de la Conférence de Paris pour inaugurer les négociations d’une paix générale, et réunion immédiate de la conférence socialiste internationale à Stockholm. C’est le seul salut pour le pays et la révolution.

C’est un peu naïf de s’imaginer que la conférence de Paris pourra avancer sa date, modifier son programme et inaugurer les négociations de paix, pour prévenir une catastrophe que l’on attend d’un jour à l’autre. Non moins naïf est cet extrait du bulletin publié à Stockholm par le Soviet des

ouvriers et soldats, au moment même où furent reçues les premières nouvelles de Témeute attendue : fl)

Nous ne pouvonsaujourd’hui que répéter la devise du peuple russe révolutionnaire : Le prolétariat de tous les pays, notamment dans es pays belligérants, doit tout de suite faire pression sur ses gouvernements pour les obliger à la conclusion d’une paix démocratique.

Le salut delà révolution russe et de la démocratie européenne en dépend.

Une paix démocratique! Croient-ils donc que la signature en serait retardée d’un seul jour, si elle était possible? Et qu’est-ce que cette expression, machinalementrépétée pardes hommes qui ont renoncé au droit des peuples dès qu’ils ont eu le pouvoir? Peut-on espérer du moins qu’ils ont compris leur faute, aujourd’hui que leurs successeurs bolcheviks, dont ils ont si bien préparé le succès, obligent l’empire allemand à dévoiler ses visées ambitieuses, et les alliés à proclamer plus nettementleur programme de paix juste et vraiment démocratique?

Les deux appels précédents sont tragiques. J’y trouve, en même temps, quelque chose de puéril. On dirait des enfants qui jouent avec le feu. Visiblement l’ignorance et l’inexpérience politique n’étaient pas seulement le fait du peuple russe. Beaucoup de socialistes russes aussi, instruits trop exclusivement de leur littérature spéciale, étaient fort ignorants, en même temps que souvent vaniteux de leur étroit savoir. Le progrès de l’instruction, parmi eux, était remarquable, et tout à leur honneur, mais bien insuffisant encore devant l’ampleur de ces événements combinés : la guerre universelle et la révolution russe.

’ Mais il est de la plus haute importance, si l’on veut comprendre la politique et les idées russes sur le programme de paix, de distinguer entre les conceptions faussement appelées internationalistes des chefs du Soviet et celles du peuple russe. Celui-ci n’a pas, il est vrai, de représentation authentique, tant que la Constituante ne sera pas librement réunie, en sorte qu’il ne peut faire connaître sa véritable pensée. Cependant il est certain que le Soviet des paysans

(1) Cette citation et la précédente sont empruntées au Social- Demokrateit danois du 16 novembre.

est l’émanation la plus directe du peuple russe, et que ses membres sont élus par des élections moins truquées que les élections au Soviet des ouvriers et soldats. Par la différence entre les textes émanés des deux Soviets, on peut constater les tendances du peuple russe. Or, le 5 novembre, Skobelev, en séance du Soviet des paysans, se sentit obligé de renoncer à défendre le nakaz du Soviet des ouvriers et déclara que c’était un simple projet. Le Soviet des paysans rédigea un second nakaz, profondément différent du premier. L’application du droit des peuples y était réclamée seulement sous la forme de l’autonomie à l’intérieur des Etats existants, comme dans le premier. Mais elle était étendue à tous les peuples habitant les territoires de l’Allemagne et l’Autriche- Hongrie, et il était spécifié que cette autonomie devait être assurée par une garantie internationale, en sorte que le programme paysan se rapprochait des programmes récemment formulés au nom de l’Entente beaucoup plus que du premier nakaz. Il était aussi beaucoup plus satisfaisant sur la question des dommages.

Ce texte du Soviet des paysans ne devait jouer aucun rôle, puisque deux jours plus tard, le pouvoir passait aux mains des bolcheviks. Son importance tient uniquement à ce qu’il montre, dans la masse du peuple russe, l’existence d’une opinion favorable au droit des peuples, et par conséquent, opposée à la politique menée par les chefs du Soviet depuis les premiers moments de la révolution. En France, beaucoup de personnes sont disposées à se montrer sévères envers la Russie. Ce sentiment est naturel. Il est légitime et juste, si on l’applique à ces chefs du Soviet, tant minimalistes que maximalistes, qui sont les vrais responsables. Il serait tout à fait injuste, si on voulait l’étendre à la masse du peuple russe.

Il ne faut pas confondre le peuple russe avec les interprètes infidèles à la fois envers la pensée socialiste et envers le sentiment populaire russe.

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