LITTÉRATURE FRANÇAISE
On était sous le règne de Louis XIY^ et c'était le temps où la langue française ^ désormais élevée au rang de langue classique par le style des Provindates, était devenue^ sous la plume élégante^ correcte^ lumineuse et précise des Boileau, des Racine et de tant d'autres grands écrivains dignes de faire cortège au grand roi, un instrument complet au moyen duquel l'esprit français pouvait se manifester sur tous les tons et dans tous les genres de productions littéraires.
Or^ dans ce temps-là même et par un de ces
beaux matins de printemps que nous ne voyons plus guère que dans les idylles^ les promeneurs du Luxemboui^ ^ des promeneurs français et dont les oreilles étaient déjà familiarisées avec le langage harmonieux et abondant de nos plus célèbres poètes et prosateurs, n'étaient nullement surpris cependant de rencontrer dans les jardins de ce palais, comme ils le rencontraient souvent dans les rues et sur les places de Paris, un homme qui se proclamait poète latin, qui était reconnrti, accepté, lu, écouté comme tel, et qui, comme tel, était revêtu d'un caractère officiel.
C'était là une singularité; mais d'autres singularités encore caractérisaient ce personnage : son costume, qui indiquait chez lui une profession dont le caractère était bien peu d'accord avec la légèreté de son caractère personnel; ses discours, ses actions, ses manières, aussi bien que la langue dans laquelle il écrivait ses ouvrages, tout concourait à montrer en lui comme un type attardé des siècles depuis longtemps écoulés.
Cet homme portait l'habit des chanoines réguliers de Saint-Victor; mais il le portait d'une façon si leste et si dégagée, il en respectait si peu la couleur sombre et la coupe sérieuse, qu'il put à bon droit dire un jour au farceur de la comédie italienne, Dominique Biancolelli : a Et moi, je suis l'Arlequin de Saint-Victor. »
ëtudë première. 5
On voit que nous parlons ici de Jean-Baptiste Santeul, clianoine régulier de Saint-Yictor, né à Paris le 12 mai i6^0 , Santoiius Fictorinus, comme il s'appelait lui-même^ car beaucoup de littérateurs de ce temps latinisaient leur nom ainsi que leur, plume.
Qu'il fût poète, il n'y avait pas à le contester pour quiconque lisait ses vers; mais avant de l'avoir jamais lu, on le devinait déjà rien qu'à le voir, car il justifiait mieux que personne l'opinion qui loge quelque grain de folie dans tout cerveau favorisé de la muse, et qui fait de certaines défaillances de la raison comme le signe, et, selon quelques-uns, l'expiation du génie. Toutefois l'influence du grain se faisait sentir chez Santeul jusqu'à l'extravagance inclusivement, et dégénérait souvent en une véritable bouffonnerie. Aux mœurs près, car les siennes étaient irréprochables, cet homme procédait tout à la fois d'Horace et de Diogène. De même que chez le philosophe de Sbiope, il y avait dans ses folies un mélange de sagesse et de bon sens; car on peut dire que si plus d'un sage de la Grèce aurait pu passer pour un fou dans les siècles modernes, plus d'un fou de la période des temps modernes où les bouffons jouaient un rôle, aurait pu passer en Grèce pour un sage.
Le jour où nous faisons connaissance avec lui , le poète de Saint-Victor se promenait seul Et il y a
lieu de remarquer sou isolement^ car il avait eu dans sa jeunesse , et il conservait encore un peu dans sa maturité; de si grandes vivacités d'esprit^ de si singuliers écarts de conduite^ que ses supérieurs lui permettaient à peine de sortir sans être accompagné de quelqu'un qui fût en état de le modérer. Quand il était abandonné à lui-même^ il achetait et mangeait dans les rues tout ce qu'il trouvait sur son passage : pommes, poires^ raisins^ châtaignes^ noix, tout lui était bon; il en remplissait ses poches^ et sur son chemin il donnait aux passants le spectacle d'un homme vêtu comme un ecclésiastique qui satisfaisait publiquement sa friandise et ses appétits comme aurait fait un cynique. Ne l'avait-on pas même vu, un jour qu'il était allé à la comédie^ s'écrier bien fort : « Ah I morbleu ! je suis un sot; j'ai oublié de dîner »; se faire apporter trois petits pains^ deux cervelas, une bouteUle de vin^ recommandant bien qu'elle fût de jauge, boire^ manger sans se cacher, puis pousser un grand soupir et dire à haute voix : « Dieu garde de mal ceux qui ne sont pas si bien que moi! » S'il rencontrait des portefaix, des écolierS; des harangères^ ou d'autres gens de toute sorte, il les arrêtait, entrait en conversation avec euX; et poussait parfois la discussion jusqu'à la dispute et la dispute jusqu'aux voies de fait D'autres fois il buvait avec le premier venu; on le surprit même un jour trinquant avec un homme qui se
trouva être le bourreau. Quelqu'un l'en avertit en le réprimandant — « Eh bien! répondit-U^ c'est un homme comme les autres^ un honnête homme^ un homme à faire plaisir et à te pendre pour rien si tu voulais. Ne fait-il pas bon avoir des amis partout^ pour se servir les uns les autres? »
Le jour où nous le rencontrons au Luxembourg, notre personnage était en veine de bizarrerie^ et si^ en pareil état^ il était sorti seul^ c'est probablement que^ comme cela lui arrivait quelquefois^ il s'était échappé malgré la défense de ses supérieurs. Ainsi, comme il avait un jour demandé au Prieur de Saint- Victor la permission d'aller entendre un sermon : — « Qu'iriez-vous faire là, dit le Prieur; quelquesunes de vos folies ordinaires ? Je ne trouve pas à propos que vous sortiez^ » Le poète, outré du refus, va à la porte pour sortir; mais le Prieur avait déjà donné ses ordres. Que faire pour échapper à la vigilance du portier? Notre homme monte au jubé, prend la corde d'une cloche, et, pour empêcher celle-ci de sonner, il l'attache, bien enveloppée , à une barre de fer; puis s'aidant de la corde, il descend dans la nef, sort par la grande porte de l'église sans être aperçu, et va entendre le sermon (1).
Dans la promenade de ce jour-là, notre poète, selon son habitude, accostait les passants et les
(1) Santoliana,
faisait causer; puis^ quand il les croyait capables de le comprendre^ et même il ne tenait pas toujours à cette condition^ il leur récitait ses asclépiades ou ses pentamètres , ses hymnes ou ses inscrintions. Il entrait en enthousiasme dès le premier vers et déclamait les autres comme un démoniacpie tourmenté de plusieurs esprits. Il faisait tant par ses contorsions et ses grimaces^ que la foule s'amassait^ autant pour le contempler que pour Fentendre. Lui ^ sa tirade terminée^ sautait au cou de quelqu'un des assistants, pour le complimenter et l'embrasser s'il approuvait ses vers, pour l'injurier et l'étrangler s'il les critiquait. Les choses ne se terminaient pas toujours à son avantage, et il était quelquefois heureux de pouvoir se sauver à travers les pierres et les horions. Quelqu'un qui avait vu de loin une de ces «cènes tumultueuses, aborda le poète au moment où elle finissait, et lui demanda si l'on pouvait lui faire compliment « — Et de quoi? » demanda notre homme. « — > De ce que tu es aussi connu ici que Diogène l'était au marché d'Athènes. — Gela est vrai, repartit le poète, chacun y fait son personnage : tu es l'âne et je suis le phUosophe. »
Disant cela il avise un jeune écolier qui faisait sur l'herbe le devoir de sa classe, et va droit à lui.
« — Que faites-vous là, mon ami? lui dit-il.
— Je tâche. Monsieur, de faire de méchants vers latins, répondit l'écolier.
— Voyons-les ?
— Je n'ai encore pu rien faire.
— Eh bien! je vous aiderai. Montrez-moi la matière des vers. »
Le sujet sur lequel travaillait l'écolier était celui-ci :
« Un jeune enfant^ fils d'un boucher^ pour s'exer- « cer dans son métier^ prit un couteau et égorgea « son cadet Sa mère arrive : il lui montre son frère « mort^ et dit : Je viens de faire mon chef-d'œuvre. < La mère^ furieuse^ jette le jeune meurtrier dans « une chaudière d'eau bouillante. Hors d'elle-même, « elle se pend; et le père, saisi d'horreur de ce tri- « pie spectacle, meurt de douleur, i»
Le poète de Saint-Victor lut cette matière; puis, ayant un peu réfléchi, il dicta ces deux vers à Tenfant ébahi :
Alter cum puero, mater conjuncta marlto, Cuitello, lympbâ, fune, dolore cadunt (1).
Et il le congédia en lui disant : « Si l'on vous demande qui vous a fait vos vers, dites que c'est le Diable. » Quand l'écolier raconta cette histoire à ses
(1) Telle est la composition que le Santoliana attribue à notre poète; mais, selon la Biographie universelle, ce distique serait plus ancien que Santeul; il se trouverait dans le Pratutn Cl, Pratelli, imprimé en 161A, et serait cité dans le Thésaurus Epitaphiorum du P. Labbe, page SO/li,
maîtres^ ceux-ci n'eurent pas de peine à deviner l'énigme.
Cette notoriété dont Santeul fut en possession dans son temps, comme on vient de le voir, s'attachait à sa personne et non à l'habitude qu'U avait prise d'écrire en latin ; car il n'était pas le seul dans ce dernier cas^ on le sait aujourd'hui comme on le savait alors. Un grand nombre d'esprits distingués se livraient au culte de la poésie latine ; de nombreux et respectables monuments en subsistent ; et le goût du public pour cette branche de littérature était assez répandu pour que l'on eût songé à renouveler dans ce temps-là une Pléiade composée de poètes latins, et dans laquelle Santeul ne figurait pas le dernier (1). Ainsi la qualité de poète latin n'était une singularité ni chez le Yictorin ni chez d'autres; elle était acceptée comme celle de poète français.
A voir cependant combien était large, brillante et considérable la place que tenait alors la poésie latine dans l'opinion publique, on s'étonne de voir combien cette place est étroite, et, disons le mot, annulée chez les écrivains qui ont recueUli l'histoire de notre littérature à cette époque.
La Harpe, dans son Lycée, ne dit rien ni des
(1) Voici comment se composait cette Pléiade, suivant Moréri i Le P. Bapin, le P. Gommire, et le P. de La Bue, jésuites; Santeul, l'abbé Ménage, Du Périer, et le médecin Petit. Mais, ajoute Moréri, la France a produit dans le même temps d'autres excel-
poètes latins modernes ni de leurs poésies; et^pour parler tout de suite des ouvrages les plus récents^ M. Désiré Nisard^ dans son Histoire de la Littérature française, n'en dit pas un mot
Dès le début de cet ouvrage^ le savant professeur recommande de « soigneusement distinguer entre l'histoire littéraire d'une nation et l'histoire de sa littérature. » Il ajoute que
« L^histoire littéraire commence pour ainsi dire avec la « nation elle-même, avec la langue ; que Thistoire littéraire « de la France commence le joar où le premier mot de la a langue française a été écrit ; qu'en ce qui concerne Phis- « toire de la littérature, il y a une littérature du jour où il y « a un art ; et que l'histoire de la littérature françaisç com- « mence à Tépoque que nos pères ont appelée Renaisa sance. »
De cette exposition de principes mise en regard de l'oubli où l'historien de la Littérature française laisse^ dans la suite de son ouvrage^ les poésies latines d'un grand nombre de nos compatriotes depuis la Renaissance^ il résulte qu'aux yeux de M. D. Nisard ces travaux ne font pas partie de la littérature française^ et ne s'y rattachent même ni de près ni de loin.
« Ce que nous avons à étudier, à caractériser avec préd-
lents poètes latins, et cette Pléiade parisienne n*est pas si bien établie qu'on n'y puisse faire quelques changements.
12 J.-B. SANTEDL.
« cislon, dit encore M. D. Nisard, c'est le fond même, c'est V rame de notre France, telle qu'elle se manifeste dans les « écrits qui subsistent. C'est cet esprit français qui est une des plus grandes puissances du monde moderne. »
Âinsi^ ce que cet auteur se propose en étudiant rhistoire de la Littérature française, c'est de connaître l'esprit français manifesté dans les écrits qui subsistent;... ies écrits qui subsistent, c'est-à-dire sans doute ceux qui ont continué de circuler dans toutes les mains^ d'être lus par tous ceux qui lisent En sorte que les écrits latins modernes qui^ dans le sens de M. D. Nisard, ne subsistent pas ; que ces travaux élaborés dans des cerveaux français, produits dans un milieu français, et où sont consignées des idées et des pensées françaises sur des sujets français ; que des œuvres qui sont comme un produit du sol, sont considérées par lui comme n'étant point une émanation, ime manifestation de l'esprit français, et comme étant indignes d'être mentionnées dans l'inventaire de nos richesses intellectuelles, uniquement parce qu'elles ont été composées en latin, c'est-à-dire dans une langue qui est la mère de la nôtre, et qui a été l'organe de la pensée française dans un temps où la langue française balbutiait encore dans les langes de l'enfance I
Un vêtement étranger ne fait point perdre ses droits de naturalité à l'homme qui le porte : pourquoi en est-il autrement du langage, qui n'est.
comme on Ta répété si souvent^ (|ue le vêtement de la pensée ?
Et pourtant cette littérature^ cette poésie latine^ à laquelle les législateurs de la littérature française infligent aujourd'hui un ostracisme trop inhospitalier quand elle florissait^ elle avait bien sa raison d'être. Quand l'invention de Flmprimerie, qui devança si providentiellement la Renaissance d'un demi-siècle, eut multiplié dans les mains de nos pères les écrits des Grecs et des Romains; quand cette Renaissance eut répandu le goût de ces écrits et en eut vulgarisé l'intelligence 5 le siècle nouveau se trouva fasciné par les splendeurs du vieux monde; l'esprit national fut séduit par la richesse harmonieuse des langues d'Homère et de Virgile; s'il ne s'effaça pas entièrement devant le génie grec et romain^ il fut absorbé dans leur imitation ^ abîmé sous les em? prunts qu'il lui fît^ et dans les efforts qu'il continua de faire pour produire de nouvelles œuvres^ son allure et sa physionomie ne furent (pi'une continuelle préoccupation^ qu'un incessant reflet de l'antiquité. Dans ces dispositions ^ les interprètes de la pensée nationale se partagèrent en deux camps. Tous reconnaissaient dans notre langue^ comparée aux langues anciennes^ une Infériorité qui était immense alors^ et dont elle ne s'est jamais entièrement relevée ; mais^ tous ne s'accordaient pas sur les moyens de remédier à cette faiblesse.
Les UDS; au lieu de laisser notre langue poursuivre^ par une série d'acquisitions lentes et patiemment accumulées^ son perfectionnement déjà commencé par Rabelais^ voulurent Tenrichir par des conquêtes brusques et violentes^ en pillant les livres grecs et romains^ comme les Gaulois leurs ancêtres^ selon l'expression de Joachim du Bellay^ avaient pillé le temple de Delphes. Dans sa Défense et Hiustration de la Langue française^ ce J. du Bellay déduisit assez sagement et très patriotiquement les principes de ce système cependant trop hâtif; Ronsard ^ dans ses poésies^ en essaya l'application ; mais il le fît avec maladresse^ parce qu'il y mit de rexagération,et peut-être parce qu'il était le premier lancé dans une telle voie ; sous sa plume^ la langue devint une seconde Babel^
Et sa muse, en français parlant grec et latin,
se hérissa^ de locutions bizarres dont le goût public fit bientôt tomber « le faste pédantesque. »
D'autres^ ne pouvant se contenter de la langue française ni dans l'état transitoire où ils la trouvaient^ ni avec les ornements dont prétendait l'affubler l'école de Ronsard ; trouvant d'aflleurs dans la langue grecque^ et dans la langue latine dont nous nous occupons ici plus particulièrement^ un instrument définitif et merveilleusement apte^ selon eux» à la production de leurs pensées^ crurent ne pouvoir
mieux faire que de se porter les continuateurs de Virgile, d'Horace et dOvide. Et, singulière contradiction I Joachim du Bellay, ce champion de la langue française, lui qui poursuivait si vivement ceux qui écrivaient dans la langue de Rome, Joachim du Bellay composa un grand nombre de poésies latines dans lesquelles il ne fit pas entrer les fruits les moins savoureux de son esprit gaulois.
Ce dernier système donna naissance à une foule de productions latines en prose et en vers auxquelles nous ne prétendons pas susciter de nouveaux imitateurs, l'époque et l'opportunité en sont passées sans retour, mais qui ne méritent pas l'oubli dans lequel on les a laissé tomber, oubli dont M. D. Nisard donne l'exemple dans son Histoire de ia Littérature française, où il ne fait aucune mention de là lutte pourtant retentissante qui s'établit dès la Renaissance, et qui se prolongea bien avant dans le XYIL* siècle, entre les langues latine et française, comme organes littéraires.
M. J.-J. Ampère, dans son Histoire Littéraire de la France avant ie XII. ^ siècle, a fait à lïi littérature latine une large part, et nous devrions peut-être dire qu'il s'en est occupé exclusivement Or^ il ne pouvait en être autrement, puisque, comme le dit lui-même M. Ampère, la culture du pays, à l'époque où il nous reporte, était toute latine. Le reproche que nous faisons au silence de l'histoire
littéraire demeure donc dans toute sa force; et même nous sommes heureux de le voir corroboré par les paroles suivantes de M. Ampère^ qui prouvent que^ placé sur le terrain où nous nous permettons d'atta- (|uer d'autres historiens littéraires^ il n'aurait pas négligé l'élément latin dans l'histoire de nos travaux ûitellectuels :
« Ge que nous cherchons dans la littérature, dit le savant « professeur, c'est ce qu'y cherchent tous ceux qui en font « uae étude sérieuse ; nous prétendons tracer Thistoire du «développement intellectuel et moral de notre nation. Que (( ce développement se traduise dans une langue ou dans « une autre, il est impossible d'en passer sous silence une <( portion aussi considérable.
« .... Ge n'est pas ma faute, après tout, dit quelques lignes « plus loin M. Ampère, si César a conquis les Gaules; si le « christianisme les a trouvés latines ; si les Barbares ont été <c forcés de dépouiller leur propre idiome pour balbuder « d'une voix rude la langue des vaincus ; si l'unique culture « du pays que nous habitons, jusqu'au XII.* siècle, a été (( latine ; si le moyen-âge, même après l'introduction de la « littérature vulgaire, a continué l'usage du latin; si, à la « Renaissance, l'Europe a été latine encore une fois; si, pour « ce qui nous concerne particulièrement en France , le XVII.* siècle, averti par son instinct profond du génie de « notre langue et de notre littérature, s'est refait presque « complètement latin. »
Ces paroles impliquent la concession d'une large importance à l'élément latin de notre littérature.
ÉTUDE PREMIÈRE. ii
même après le XII.® siècle et même dans le XVILv M. Désiré Nisard , qui parait ne pas accorder cette concession 5 nous paraît aussi s'être rappelé les paroles que nous venons d'emprunter à M. Ampère ; et il semble que ce soit comme pour motiver la différence de système, et pour tracer une ligne de séparation, qu'il a intitulé son ouvrage autrement que celui de son prédécesseur, tout en recommandant bien à son lecteur, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, de faire une distinction entre YHistoire de ta Littérature fra/nçaise, qui est le titre de son livre, et V Histoire littéraire de ia France, qui est le titre de M. Ampère.
M. Yillemain a donné des signes du même oubli lorsque, dans son TaMeau de (a Littérature française au XFIII.* siècle (1), le nom de Santeul vient sous sa plume dans un passage sur la poésie lyrique et à propos de l'emploi de la mythologie dans la poésie moderne, sans que ni le nom de cet hymnographe ni la citation que fait le professeur d'une hymne latine du IV.' siècle l'invite à donner au moins un avis, qui eût été bien précieux, sur les célèbres odes religieuses du chanoine de Saint-Victor en particulier, et en général sur la poésie latine chez les modernes*
n y a plus : on trouve dans le volume des Études
(l)Deuxièiiie Leçon.
tU Littérature ancienne et moderne de M. Ville-* main^ une notice qui a pour titre : Du poème de Lucrèce $ur la Nature des choses. Dans ce travail^ exquis comme tout ce qui sort de sa plume^ Fauteur se livre à rénumération plus ou moins complète des écrivains qui se sont occupés de Lucrèce ^ soit pour Fimiter^ soit pour le combattre^ soit pour le défen* dre : pourtant^ chose étrange , pour nous du moins qui ne devinons pas le motif de cet oublia M. Villemain ne dit pas un mot de V Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac^ de ce poème latin pourtant considérable par sa date^ par son étendue^ par son mérite et par la lutte dans laquelle le poète français s'exerce contre le poète romain.
M. de PongerviUe, qui a traduit le De Naturâ rerum en vers français^ a mis en tête de sa traduction des Réflexions sur ie poème et ie système de Lucrèce, où l'on trouve quelques lignes concernant V Anti-Lucrèce. Mais l'auteur de ce dernier poème n'est mentionné que comme un adversaire du poète romain au point de vue pbilosopbîqae^ et l'ouvrage lui-même n'esta aux yeux de AL de Pongerville^ qu'un énmrme recueil de vers latins. Dans les notes qui sui-* vent diacun des chants de son texte et de sa traduc^ tioQ 5 le poète firançais aurait pu ^ pour l'édificatioii et le plaisir de son lecteur^ oonfinmter avec quelques passages du De Naiurà rerum quelques fragment» plus ou moins correqM>ndants de VAmi^Lucrèce :
il n'en a rien fait Pourtant Racine le fils n'a pas dédaigné de citer^ et de citer fréquemment des extraits du cardinal de Polignac dans les notes qui suivent plusieurs de ses poèmes. Et pourtant Voltaire^ malgré son peu de confiance dans la latinité des continuateurs de Virgile et d'Horace aux XVIL* et XVnL* siècles^ n'a pas laissé^ non-seulement d'admettre l'auteur de Y Anti-Ltu)rèce dans le Tem^ pU du Goût, mais de s'y faire introduire par lui^ de l'y faire se rencontrer avec Lucrèce lui-même^ et d'y réconcilier les deux adversaires.
n ne sera pas hors de propos^ pensons-nous> de rapporter ici les termes dans lesquels Voltaire fedt le récit de la rencontre et de la réconciliation de Lucrèce et de Polignac dans le Temple du Goût :
« A regard de Lucrèce, il rougit d'aI>ord en voyant le car^- «dinal son ennemi; mais à peine Peut-il entendu parler « qu^il Taima : il courut à lui, et lui dit en très beaux vers « latins ce que je traduis ici en assez mauvais vers français :
« Aveugle que J*étals ! je crus voir la nature; « Je marchai dans la nuit, conduit par Epicure ; « J'adorai comme un dieu ce mortel orgueilleux « Qui fit la guerre au ciel et détrôna les dieux. « L'ame ne me parut qu^une faible étincelle « Que rinstant du trépas dissipe dans les airs. « Tu m'as vaincu : je cède ; et Tame est iHunorteUe^ « Aussi bien que ton nom, mes écrits, et tes vers.
« Le cardinal répondit à ce compliment très flatteur dans
tt la langue de Lucrèce. Tous les poètes latins qui étaient là « le prirent pour un ancien Romain à saa air et à son ff style »
Nous ne voulons pas nous prévaloir plus que de raison de cette sorte d'apothéose décernée par le versatile Voltaire à Fauteur de VJnti-Lucrèce; mais il nous semble que la mention de la personne et des vers du cardinal de Polignac dans les notes de M. de Pongerville et dans la notice de M. Yillemain n'y aurait pas été plus déplacée que dans le Temple du Goût, et y aurait même été prise plus au sérieux.
<c Enfin Malherbe vint j>, comme dit Boileau :
Par ce sage écrivain la langue réparée, N'^offrit plus rien de rude à roreille épurée.
Après Malherbe pour la poésie ^ et pour la prose après Balzac en qui Malherbe lui-même annonçait le restaurateur de notre langue^ Pierre Corneille^ Pascal, Boileau^ Racine^ Molière^ La Fontaine amenèrent graduellement la langue française à un degré de perfection qu'elle n'a plus dépassé.
Les ouvrages de ces illustres poètes et prosateurs une fois publiés ^ il semblait qu'il ne restât plus aux penseurs français dans tous les genres et sur tous les degrés^ qu'à renoncer à l'emploi de cette langue lathie^ dont notre esprit national n'avait plus besoin désormais pour se faire jour»
Mais qiû ne sait que les meilleures choses^ dans leurs triomphes les plus décisifs^ ne sont jamais aussi complètement acceptées par ceux qui en sont les témoins immédiats que par les générations suivantes? Aux yeux de ces latinistes^ de Santeul comme des autres poètes latins de la Pléiade de son temps^ comme de tous les écrivains du Poëmata didascalica, sans oublier Fauteur de Y Anti-Lucrèce, qui tous avaient adopté la langue d'Horace et de Virgile parce que, en sa qualité de langue morte, elle était définitive; à leurs yeux Tavénement de cette langue française, si belle, si simple, 'si clsdre, si précise, si riche qu'elle fût devenue, n'avait pas encore reçu la consécration du temps ; elle pouvait s'améliorer encore ; elle pouvait, en continuant les métamorphoses qu'elle avait subies depuis la Renaissance, devenir pour le siècle suivant ce que la langue de Rabelais était devenue pour le siècle d'alors, c'està-dire, bien vieille et presque inintelligible. N'y avait-il pas long-temps qu'Horace avait dit :
Milita renascentur quae jam cecidére; cadentque Nunc qus sunt in honore vocabula, si v(^et usus.
Corneille ne venait-il pas de dire k son tour que, sous le rapport du langage, il serait un jour habillé à la vieille mode ?
« Le progrès qu'a fait notre langue depuis 1630 jusqu'à « 1670 est étonnant Pélisson, dans son Panégyrique de
12 J.-B. SâNTEUL.
a Louis XIV, dit qu'elle était à sa perfection : H s^est trouvé <f prophète. »
Cette remarque se trouve dans le Longueruana. Or^ Tannée 1630 est précisément celle de la naissance de Santenl ; en sorte que ce poète se nourrissait de lettres latines et grandissait à partir du moment où la langue française se perfectionnait Longuerue ajoute à ce qu'on vient de lire :
Auguste, qui avait vu la langue latine en sa perfection, « vit le commencement de son déclin : de même Louis XIV.x
En sorte encore qu'en 1670^ époque où ce déclin commença d'après Longiierue^ Santeul^ qui était dans toute la maturité de son esprit^ car il était âgé de quarante ans^ voyait commencer ce qu'on regardait, à tort ou à raison, comme une décadence de la langue française. Enfin Longuerue terminait ainsi sa réflexion :
tt Tant que Racine a vécu, il a fait tout son possible pour « ramener PAcadémie au style d'Ablancourt et de Patru, « leur disant : voOà nos maîtres. Mais il y a perdu sa peine, (t Le mauvais goût a prévalu plus encore depuis sa mort. »
Qui pouvait alors prédire où s'arrêterait cette précoce décadence ainsi proclamée?
Aussi, en face de ces alternatives de progrès et de déchéance de la langue française, la poésie latine continua-t-elle d'être cultivée par un grand
nombre d'esprits distingués; et quoique la suite des temps ait donné à la langue française une préé^ minence qu'elle ne pouvait manquer de conquérir, il n'en est pas moins vrai qu'alors les continuateurs de Virgile et d'Horace étaient pris au sérieux, quils étaient encouragés par le public et par le pouvoir ; qu'ils avaient leur place dans l'opinion comme ce qu'on appelait le pays latin avait la sienne dans le sein de Paris. Quand Louis XIV créa en 1665 des pensions pour quelques hommes de lettres, les auteurs latins furent admis, concurremment avec les écrivains français, au bénéfice de cette royale mu*nificence. La liste des élus attribuait !
À Tabbé de Pure, qui écrit l'histoire en latin pur et élégant ....,•.• 1000 livres;
Au sieur Du Perrier, poète latin (il était de la Pléiade) , 800
Au sieur Fléchier, poète français et latin (on sait ce qu'il fut depuis). •,••.. 800
Aux sieurs de Valois qui écrivent Thistoire en latin, 800
Au sieur Mauri, poète latin. , • , 600
Rollin, né en 1661, ne commença que vers 1720 à écrire en français ; jusque-là il n'avait usé que du latin ; et lorsque d'Aguesseau, le complimentant sur son Traité des Etudes, lui dit qu'il écrivait le français comme ^ c'eût été sa langue naturelle, cela ne voulait-il pas dire que, malgré la fortune des écrivains français du siècle de Louis XJY, Roi*
2h J.-B. SANTEUL.
lin regardait encore le latin comme sa langue nata*relie?
On pourrait multiplier les témoignages de la considération dont jouissait encore à cette époque la littérature latine; nous nous bornerons à ajouter que notre Santeul lui-même fut à son tour pensionné par trois autorités différentes^ et par chacune à titre officiel de poète latin ^ comme on le verra dans la suite de ces Études.
Cette destinée des lettres latines au plus beau siècle de la littérature française ne pouvait être considérée comme un accident sans aucune importance ; et quand même elle n'aurait pas joui de l'estime dont nous avons donné la preuve, la continuité et la ténacité de ce culte, le mérite et le nombre des hommes qui s'y livraient, la confiance bien significative que ses adeptes montraient dans leurs productions lorsque, à tort ou à raison, ce que nous n'examinons pas ici, ils osaient appeler le poème des Jardins, par le P. Rapin, Hortorum iib^ri quatuor, l'œuvre du siècle, optis sœcuîi, l'importance des autres monuments qui nous restent de ce culte, et sur-tout l'utilité pratique et durable de ce que Santeul, à titre d'hymnographe, a laissé à la liturgie, tout cela réclamait, sinon d'être étudié avec de longs détails, du moins d'être mentionné avec honneur dans l'énumération des titres littéraires du grand siècle. Or, ce n'est pas un titre sans
valeur, à nos yeux du moins^ que de pouvoir^ à côté des grands orateurs chrétiens et des savants théologiens de cette époque si féconde^ mettre le nom du poèta qui chanta si bien les mystères de notre religion dans la propre langue de l'Eglise^ ce nom de Santeul qui aurait manqué à la gloire littéraire du siècle de Louis XIY si Fhymnographe de Saint-Victor fût né un peu plus tôt ou un peu plus tard. Et pour ne parler que de V Histoire de ia Littérature française de M. D. Nisard, qui est une de nos plus récentes et qui devrait conséquem^ ment être plus complète^ son silence à cet égard est d'autant plus surprenant, que l'auteur nous dit expressément (1) que l'objet de cette histoire est ce qu'il nomme lui-même l'esprit français : or, qui pourrait contester que les œuvres latines composées depuis la Renaissance jusque bien avant dans le XVni,' siècle, œuvres trop nombreuses pour que nous songions à en énumérer tous les auteurs, soient, dans leur sphère, une curieuse émanation, un gage intéressant de l'esprit français?
Qu'on veuille bien parcourir, dans les Poêmata didascaiica, des œuvres telles que celles qui ont pour titre : JUundus Cartesiantis, par Le Goëdic ; Musœum nummarium, par Yionnet; Jrs confahutandij parTarillon; Ars joca/ndi, par Hébert,
(1) Tomel, page 39.
26 J.-B. SÂNTEUL.
et tant d'autres encore ; que Ton songe à VAnti- Ltuyrèce, ce poème latin en six chants dans lequel le cardinal de Polîgnac^ en attaquant l'auteur do^ la Nature des Choses, discutait dans le sens de notre Descartes^ et se rattachait ainsi à des spéculations toutes françaises ; qu'on relise les quatre hexamètres dans lesquels le poète Regnard^ Fun de ceux qui ont marché le plus dignement après Molière ^ alla^ en compagnie de deux savsmts voyageurs nos compatriotes^ graver en latin le nom et la gloire de la France sur les rochers de Metawara, aux limites de la terre habitable (1); qu'on se rappelle le père Porée, dont le Brutus latin^ jcmé au
(i) Voici cette inscription latine, que composa Regnard, et que ses deux compagnons de voyage signèrent avec lai :
Gallia nos genuit, vidit nos Âfrica, Gangem Haïuimus, Europamque ocuiis lustravimus omnem, Gasibus et variis acti terrâque marique , Hic tandem stetimus, nobls ubi defuit orbis.
De Fercourt, de Coreeron, Regnard.
Anno 1681, die 22 augusti.
TRADUCTION
Nous sommes nés Français. L'Afrique a vu nos courses, Le Gange à notre soif donna l*eau de ses sources* LTEurope tout entière a passé sous nos yeux.
Nous fûmes agités sur la terre et sur l*onde, Et nous cessons enfin de parcourir le monde.
Qui nous fait défaut dans ces lieux.
collège Louis-le-Grand^ a fouini à Toltaire plu- ^urs de ces traits^ dont il a fait à la vérité des traits de génie^ mais qoi ont fait de lui le type le plus brillant de Fesprit français ; et Ton verra si les auteurs de ces poèmes^ sous leur habit latin, n'entrent pas dans le vif de cet esprit français et ne traitent pas, en hommes qui s'y connaissaient, ^e tout ce qui, dans le grand siècle^ exerçait le plus ce même esprit sons le rapport de la science, de Fart, de la philosophie et de la politesse.
Le sOence de M. D. Nisard ne saurait être considéré comme un oubli, car presque à chacune des pages de ses premiers chapitres l'occasion vient sous sa plume de mentionner ce rameau latin d'une tige française, et toujours il passe outre.
Ainsi (1) en parlant des langues qui furent tour à tour privilégiées et dominantes, le savant historien s'exprime en ces termes :
« Il y a trois mille ans, c'était la langue grecque ; il y a « deux mille ans, c'était la langue latine. Admirons corn- « bien l'empire de cette dernière a duré. Jusqu'au moyen- « âge elle est la langue de la science et du génie ; elle règne; • elle est universelle ; et on fait gloire à Dante du courage « qn'U a eu au Xm.* siècle d'oser créer la langue italienne. « G*e8t à présent le tour de la langue française. »
Si nous osions porter la main sur l'ceuvre de
(1) Tome I, page 38.
-M. D. Nisard^ nous n'aurions pas un mot à retrancher de ce paragraphe; mais quand on arrête au moyen-âge le règne de la langue latine^ ne serait-il pas juste d'ajouter qu'entre cette période et Favènement définitif de la langue française^ il y a bien eu un interrègne pendant lequel la langue latine^ si elle n'a pas dominé sans partage^ n'a pas non plus^ il s'en faut^ été complètement détrônée, et a laissé de cette prolongation d'influence des traces qui méritent bien d'être mentionnées, sinon dans l'histoire de la littérature française, du moins dans l'histoire littéraire de la France, pour notre prêter à la distinction indiquée par M. D. Nisard.
Voltaire a dressé un Catalogue de la plupart des écrivains français qui ont paru dans le siècle de Louis XIV, pour servir à l'histoire littéraire de ce temps. Voltaire n'a eu garde d'omettre «parmi ces écrivains français les écrivains latins du même temps, et notamment Santeul, L'auteur du Siècle de Louis XIV, pour son compte, n'avait pas une grande confiance dans la latinité de ces modernes, comme on peut s'en assurer par ses notices sur Santeul, Commire, Polignac et d'autres; ce qui ne l'a pas empêché de faire lui-même et d'employer quelques mscriptions latines ; et l'on vient pourtant de voir qu'à son avis ces poètes méritaient de compter dans notre histohre littéraire. Boileau Despréaux, qui n'a pas été non plus sans oflrrir
quelques sacrifices à la muse latine^ a laissé un Fragment de Dialogue contre les modernes qui font des vers iatins ; et cette entrée en lice et cette lance rompue montrent bien encore que les successeurs tels quels d'Horace et de Virgile n'étaient pas aussi dédaignés, aussi oubliés dans leur temps que pourraient le faire croire le dédain et l'oubli dont semblent les couvrir les historiens.
Enfin M. Sainte-Beuve, dans son Taéieau de ia Poésie française au XVl,^ siècle^ a parlé des poètes latins de cette époque de manière à faire entendre qu'il voyait dans leurs productions au moins une annexe de la littérature française: n'a-t-on pas le droit de regretter que la poésie latine du siècle postérieur au XYI.*" soit plus maltraitée par les historiens littéraires?
Ce n'est pas nous qui oserions nous porter juge de MM. Désiré Nisard, Yillemaln et de Pongerville, et leur faire reproche de leur silence. Ces savants écrivains ont eu sans doute pour s'abstenir des raisons que nous ne connaissons pas. Mais le fait nous a surpris, et nous le constatons en toute humilité.
FIN DS l'étude première*