‹ Santolius VictorinusChapitre 2 sur 64 · LES HYMNES DE SANTEUL · texte numérisé non relu

LES HYMNES DE SANTEUL

Depuis loDg-temps Funité liturgique était loin de régner sans contestation dans FËglise de France. L'esprit d'examen et d'indépendance^ qui nourrissait le germe de ce qu'on a appelé le GaUicanisme, et qui présida plus tard^ en 1682^ à la Déclaration du Clergé^ avait suscité, dans les évêchés, plus d'un rival au Bréviaire romain.

L'archevêque de Paris, François Harlay de Champvallon, eut son tour; et, ayant résolu de réformer le Bréviaire à l'usage de son diocèse, il institua, en 1670, une commission qui se mit à l'œuvre, mais dont les travaux ne furent terminés qu'en 1680.

Entre autres changements, le prélat, dans une lettre pastorale à son clergé, annonçait que des hymnes nouvelles, composées en meilleur style, avaient dû être substituées aux anciennes : Hymnes meliori styio etaioratos in rudiorum ioco suif-' stituere.

Santeul^, en 1670^ avait quarante ans; son talent pour la poésie latine lui avait déjà fait une belle réputation ^ et comme il avait même donné des gages d'aptitude par plusieurs chants religieux que certaines paroisses avaient adoptés^ il fut chargé de la composition de quelques-unes des hymnes du Bréviaire de Paris^ grâce sans doute à la recommandation de Nicolas Le Toumeux^ prêtre de ses amis^ qui faisait partie de la commission dont nous avons parlé ^ et qui^ de Taveu même qu'en a fait le poète dans une lettre au grand Amauld^ l'inspira et lui conduisit la main tant par sa science que par sa vertu* Ce fut donc de 1670 à 1680 que Santeul fit les hymnes pour le Bréviaire dit de Harlay. Le recueil de ces premiers cantiques fut publié en 1685^ séparément.

On a dit que les changements introduits dans le Bréviaire étaient le résultat de principes hétérodoxes et suspects, et qu'ils avaient pour promoteurs des hommes qui n'étaient pas purs dans la foL On a même attribué à des coryphées du Jansénisme une part plus ou moins directe dans ces changements , et l'on a accusé Santeul d'avoir, dans l'esprit qui a présidé à la composition de ses hymnes, apporté une grande complaisance pour les doctrines pernicieuses, dit-on , de Port-RoyaL On a ajouté que le poète de Saint- Victor est un des hommes qui ont le plus contribué à la révolution qui a changé en France

tonte la face des ofBces divins et déshérité le sanctuaire de ses plus vénérables traditions.

n ne nous appartient pas de juger le degré d'orthodoxie qui a inspiré les auteurs du Bréviaire dont Santeul fut Thymnographe ; nous ne voulons ni défendre ni attaquer les principes ou les hommes; mais en lisant le passage suivant d'une lettre que ce poète adressa dans son temps à Basnage de Beauval^ il nous semble qu'il fut bien plus préoccupé de réformes littéraires et grammaticales que de théologie ; qu'en un mot il était plus épris de latinisme que de gallicanisme.

« Il y a long-temps, écrivait-il à Basnage, il y a long- « temps qae TEglise gémissait sous rignorance des ancien- « nés hymnes , où les moines avaient souverainement pré- « sidé. Tout le latin était corrompu. Leurs rêveries, sous « prétexte de piété, s^étaient glissées dans nos hymnes, et il » n'y avait ni quantité ni laUn. L'hymne de Saint-Bernard, « qu'on chante dans tout Tordre de Glteaux et de Glairvaux, « est une turlupinade perpétuelle : les plus sérieux auraient « même de la peine d'en soutenir la lecture sans éclater de «rire.

« Vous prédites par un chien roux M Que saint Bernard serait fort doux « Et qu'il serait un grand docteur, « O Jésus, notre Salvateur I

« Le général de CIteaux perdrait plutôt sa mitre et sa « crosse que de changer ces hymnes, qui se chantent dans la

« généralité de son ordre, à Texception de Port-Royal de « Paris et des Champs, qui chantent les miennes par la per- « mission de M. TarcheTêque de Paris, qui les a approuvées. « Un solécisme est délicat dans leur esprit (1), et a une « onction particulière dans les hymnes de la Toussaint :

c( Vestris orationibi»

« Nos ferte in cœlestibus (2) ;

« et quand on dit à ces bons religieux qu'il n'y a ni sens ni « raison, ils répondent que cela est d'autant plus admirable, « que rhomme n'y a nulle part, et que l'auteur était extasié, « sans raison et sans liberté. Il préférait la rime à la syntaxe; ¥ c'est ce qui a donné lieu à ce proverbe :

« Grammatic» leges plerumque Ecclesia spernit (3).

tt M. Pellisson a été le premier qui a employé des gens ha- « biles pour réformer tout ce qui s'était glissé dans le Bré- « viaire de Gluny, asile du latin baragouin, et répertoire de « toutes les rêveries monacales, et pour faire un Bréviaire « qui pût dans la suite être le modèle des autres. Il a cru « ne pouvoir rien faire de meUleur dans l'économat de cette

(1) L'esprit des Bernardins.

(2) Hymne Chrisie, Bedempter omnium^ par on poète resté anonyme.

(3) Ce vers, que Santeul appelle abusivement un proverbe, fait partie du quatrain suivant, où il est question du cardinal Bona, qui avait (1670) des prétendons & la papauté :

GrammaUc» leges plerumque Ecclesia spernit ;

Forte erit ut iiceat dicere Papa Bona.

Yana solecismi ne te conturbet imago :

l^sset Papa bonus si Bona Papa foret«

« abbaye, qae de donner à ce grand ordre un Bréviaire cor- « rect et purgé des défauts qu'on a remarqués ci-dessus. Il « a employé pour cela de célèbres théologiens pour les lé- « géodes, et M. Santeul de Saint-Victor pour les hymnes (1). « Ce Bréviaire va enfin paraître après avoir été attendu si <( loDg-temps. Ainsi nous voilà un peu en possession de par- « 1er bien à Dieu et à ses saints par ces nouvelles hymnes. « Leur utilité sera d'autant plus grande, qu'en cela on ap- « prendra insensiblement et la piété et la pureté du latin ; « de sorte que ces hymnes éclaireront autant Tesprit qu'elles « échaufferont le cœur. Nous savons que le style simple de « l'Église est souvent nécessaire pour l'instruction des sim- «ples; c'est ce qu'on a observé. Mais on a retranché la « simplicité trop grossière que l'Église, peu curieuse de « latin, avait admise par une bonté trop grande ; et le siècle « le voulait ainsi. J'avoue que cette prétendue simplicité, « que tous les dévots nous prônent si fort, est fondée sur un « bon principe, qui n'est jamais entré dans leur tète, et qu'on « leur fait l'honneur de leur attribuer, qu'tY f€Cixt plutôt ré^ « former le cœur que C esprit. Cela est vrai à dire, mais « non pas de ceux qui ont abusé de la bonté de l'Église, qui « va toujours à sanctifier les fidèles par tous les moyens pos- « Bibles. Car n'est-ce pas la déshonorer par des turlupinades « semblables à celles-ci :

« Leonardus,

« Leone tu forUor,

« Nardoque tu suavior,

(1) Il est singulier que Santeul n'ait pas dit naturellement : Bt «toipimr les hymnes* Aurait-il voulu éviter le moi?

(Note de Dumouabt, dans le Santoliana. )

38 J.-B. SANTEDL.

« et mille autres, dont nos Bréviaires sont farcies? Les u Chartreux disent encore dévotement aujourd'hui, parlant « de la Madeleine :

« Post fluxa carnis scandala « Fit ex lebete phiala, tt Et vas coDcupiscentis « Facta est vas gratis (1).

« On ne peut, sans blesser la pudeur, traduire cet endroit à la lettre. U est à croire que nos anciens étaient d'une si « grande simplicité, qu'ils disaient les choses par leur nom « sans offenser la modestie. C'est peut-être un effet de leur « vertu (il faut ici un peu justifier nos anciens), et c'est au « contraire une marque de notre corruption^, qui fait grand « scrupule d'approcher de l'imagination les moindres idées « qui blessent la pudeur. Nous nous contentons d'être chas- « tes dans la parole. Plût à Dieu qu'ils eussent pris quelque « chose de la délicatesse de ce siècle, si éclairé dans la dic- « tion, et que nous eussions aussi l'innocence de leurs ac- « tions dans nos mœurs I »

Nous avons cité^ de sa lettre à Basnage^ tout ce que Santeul y dit touchant sa réforme hymnogra*phique; le reste est complètement étranger à ce sujet. Il n'y a rien^ dans ces paroles du poète^ qui

(1) Cette strophe est extraite d'une hymne en l'honneur de sainte Marie-Madeleine, de sanctâ Maria Magdalmâ, par Odilon de Gluny, qui vivait au X.» siècle. Nous n'avons pas été peu surpris de trouver cette hynme reproduite, avec la strophe tant critiquée par Santeul, et cela dans un

puisse raisonnablement inspirer le moindre scrupule à Torthodoxie la plus ombrageuse; et Ton voit que nous avons le droit de dire qu'il ne songe qu'à une réforme littéraire. Si d'autres que lui ont dirigé leurs efforts dans le sens de la doctrine^ nous apprenons ici de lui-même qu'il n'était pas au nombre des théologiens employés pour les légendes du Bréviaire,

C'est avec plus de raison que l'on a pu attaquer la modestie de SanteuL Jamais poète, ni latin, ni fraoçais, ne fut autant que lui prévenu en faveur de

recueil destiné aux écoles, et publié i^année dernière par M. Félix Clément sous ce litre : Carmina è Poëtis christianis excerpta^ ad usum scholarum. Seulement la strophe est, dans ce recueil, un peu différente, non dans la partie essentielle, de la citation qu'en a faite Santeul. Voici la leçon de M. Félix Clément :

Post flux» carnis scandale, Fit ex lebete phiala :

In vas translata gloriae De vase contumelis.

Mais on voit que le malheureux second vers y est resté avec son image incongrue et avec toutes les pensées peu édifiantes qu^elle suscite. Nous ne voudrions pas plus que Santeul insister là-dessus; il faut bien cependant que nous donnions une idée de la manière de faire de Téditeur du Carmina, etc., et de la valeur de ses annotations. De lebete, il renvoie Télève à une note où il lui dit :

UO J.-B. SANTEDL.

ses propres œuvres. Il n'y avait pas d'écrivain de mérite au-dessus duquel il ne pensât pouvoir s'estimer. Il exceptait cependant les PP. Rapin^ Gossart, Jouvency^ Gommire, Yavasseur et La Rue^ tous jésuites, qu'il reconnaissait comme ses supérieurs. Lorsqu'il lui arrivait de montrer à ses amis quelques vers nouveaux, il leur demandait s'ils connaissaient Du Périer, Régnier et Ménage, ses confrères en poésie latine ; et si on lui répondait affirmativement, il arrachait son livre ou son manuscrit des mains de

« Lebete, vase d'airain; Phiala, vase d'or. »

Noos nMnsisterons pas sur rinterprétation particulière à lebete; mais Tinterprétation est infirmée dans son entier par ce qui est dit de phiala. Pour qu^elle fût admissible^ il fan* drait qu'une phiala fût inTariablement et inévitablement en or; et le contraire est prouvé par ce passage de la cinquième satire de Juvénai :

Inaequales beryllo Virro tenet pbialas,

où les phialas sont en pierre précieuse.

Gomment nous persuadera-t-on que^ pour faire entendre que Madeleine était de Tairain changé en or, Odon de Gluny a été chercher des Images comme celles de lebete et de phiala? N'était-il pas plus simple pour lui de dire comme I^adne a dit plus tard dans Athalie :

Comment en un plomb vil Tor pur s'est-il changé?

Le poète de Louis XIY serait-il devenu un modèle de bon

ÉTUDE DEUXIÈME. hl

son interlocuteur et pressait celui-ci d'aller surveiller ses rivaux, car infailliblement, ils devaient, disait-il, vouloir se pendre de Jalousie. Ou bien, il courait lui-même en s'écriant qu'il allait faire tendre des chaînes aux ponts, de peur que les autres poètes, désespérés de ne pouvoir faire d'aussi beaux vers que les siens, ne cherchassent à se noyer. Il était fort difficile sur la musique que l'on adaptait à

goût, de délicatesse et de convenance, si, poar exprimer cette pensée, il eût dit :

Comment en vil chaudron la fiole s'est-elle changée ?

Voilà pourtant à quoi s^expose un commentateur qui s^est placé dans une situation fausse. On sentait qu'il fallait à tout prix détourner Télève des interprétations inconvenantes dont est gros ce vers malencontreux :

Fit ex lebete fiala;

pour cela on essaie de pervertir son goût et son jugement, en brouillant toutes ses idées sur l'emploi des métaphores. Kemarqaez qu'on ne prévient pas pour cela le scandale qui est là en germe; car l'élève a sous la main le dictionnaire, auquel sa curiosité naturelle ne manquera pas de demander le sens de lebete et de phiala : et quand il saura que l'un est un chaudron et l'autre une fiole, ou si l'on veut une coupe, sa tête ne manquera pas de travailler au grand préjudice de son innocence. Ne valait-il pas mieux omettre la strophe en question, puisqu'elle jette déjà une tache regrettable sur ce recueil de M. Clément, auquel nous reviendrons?

ses poésies religieuses; il tenait sur -tout à ce que ses liymnes fussent chantées avec goût II a laissé à ce sujet une pièce de vers dans laquelle il indique de quelle manière et dans quelles dispositions le clergé doit chanter Toffice divin. C'est comme une poétique du genre.

n éprouvait une joie inexprimable quand il assistait à Fexécution de ses hymnes. Il courait les églises où on les chantait; quand les choses étaient à son gré^ il allait jusqu'à sauter en marquant la mesure. Il remarquait toutefois que^ bien qu'il n'y eût pas de salut hors de l'église^ il ferait mieux, pour le sien, de n'y pas entrer, car il assistait au chant de ses hymnes avec trop d'amour-propre ; et en effet, comme il entendait un jour à Port-Royal un paysan meugler plutôt que chanter quelqu'une de ses œuvres : « Tais-toi, bœuf, lui dit-il ; taisa toi, laisse chanter les anges. »

Dans la satisfaction et la susceptibilité de Santeul, il y avait plus de naïf enthousiasme que de vanité, car il se montrait d'une extrême docilité pour les connaisseurs ; il écoutait peut-être avec dépit les censeurs, et allait même, comme on l'a déjà vu, jusqu'à les injurier, car il était aussi violent qu'irascible ; mais la réflexion le portait à se rendre aux observations judicieuses ; il finissait par s'amender de bonne grâce, et plus tard il témoignait sa reconnaissance avec une grande bonhomie. Au surplus.

cette bizarrerie^ si elle témoignait contre son caractère personnel, ne doit influer en rien sur le jugement à porter relativement au caractère poétique et religieux de son œuvre hymnographique.

Bien plus^ dans les circonstances sérieuses et solennelles, Santeul n'était pas inaccessible à de véritables sentiments d'humilité chrétienne.

« Hélas ! écrivait-il à un chanoine de Saint-Quentin, peut- « être que les pins grands tourments qae votre martyr aura « soufferts, ce sont les hymnes faites par un pécheur comme « moi... Les saints doivent écrire pour les saints. Imitant « leurs vertus, on les loue mieux que par des paroles et de « belles hymnes. Imiiari sanctos laudare est. »

Quand on le pressait de s'engager dans le sacerdoce :

« Je crains, répondait-il, que mon génie poétique ne me « suive à Tautel. Je me connais assez bon poète pour avoir « sujet de craindre de n'être pas aussi bon prêtre. »

£n un mot, le poète qui, en parlant à Du Périer de ses poésies religieuses, les appelait fièrement

Quos Deus et dictât, quos et Deus approbat hymnos,

était le même qui écrivait au grand Arnauld :

« Vous me souhaitez le désir d'imiter les saints avec Tef- « fet. Hélas! je me sens bien éloigné de ces vases d'élection « que la grâce remplit, qui les a faits saints. Nous pensons « toujours mieux de la vertu que nous ne la pratiquons.

Û4 J.-B. SANTEDL,

« Toutes les strophes de mes hymnes m'accusent, et les « vains applaudissements des hommes sont bien contreba- « lancés par les remords de ma conscience devant Dieu.

« mis tota fuit gloria despici,

« voilà ma condamnation écrite de ma main. »

Au reste^ Santeul n'était pas seul à priser ses ouvrages. Voltaire a pu contredire ceux qui pensent que des étrangers peuvent ressusciter le siècle d'Auguste dans une langue morte qu'ils ne peuvent même par prononcer; il a pu dire quelque part^ à ce propos : In syivamne ligna /*era«f et^ ailleurs^ qu'il est plus aisé de faire des vers latins que des vers français ; il n'en reste pas moins certain que Bossuet, Fénelon^ Armand de Rancé^ abbé de la Trappe ; Arnauld, de Port-Royal ; Perrault, Pellisson et d'autres personnages éminents faisaient le plus grand cas de la personne et des vers de Santeul» ce qui est un beau témoignage en l'honneur de son caractère comme de son talent ; que le grand Corneille a traduit en vers français plusieurs pièces du poète de Saint-Victor ; que le bon RoUin, qui lui consacra une épitaphe, y lit l'éloge de ses poésies profanes et de ses poésie$ religieuses ; qu'enfin le jésuite Bourdaloue, d'accord en cela avec le janséniste RoUin, écrivit à Santeul plusieurs lettres des plus flatteuses, dans l'une desquelles on pouvait lire un passage tel que celui-ci : « Je serai ravi de voir

« rhymne de Saint-André. Pidt à Dieu que toutes « ceiies du Bréviaire fussent de votre façon I < car il y en a qui ne sont pas soutenables^ quoi- « qu'elles aient le mérite de Tantiquité » ; paroles qui^ sous la plume de Bourdaloue^ étaient pour rhymnographe un bien honorable et bien précieux brevet non-seulement de bonne latinité et de lyrisme^ mais encore d'orthodoxie.

Or^ quand un poète latin du siècle de Louis XIV avait l'estime et la considération de contemporains d'une telle qualité, la littérature latine de ce temps méritait bien d'être un peu plus rappelée par les historiens à l'attention de la postérité.

En un sens, toutefois, l'oubli n'est pas absolu à l'égard des hymnes de Santeul, qui sont toujours en usage dans nos cérémonies religieuses, grâce à la prérogative que la langue latme a conservée d'être la langue de l'ÉgUse.

Mais cette gloire est bien restreinte I Elle est renfermée dans l'enceinte du temple ; excepté tout au plus les lévites, la plupart des fidèles les chantent sans les comprendre et sur-tout sans savoir quel en est l'auteur, puisque, dans les livres d'heures, elles ne sont ni suivies ni précédées de son nom. Excepté tout au plus les lévites, avons-nous dit : en efiFet, dans la préface d'un ouvrage liturgique dont nous aurons bientôt à nous occuper, nous lisons les lignes suivantes :

46 J.-B. SÂNTEUL.

tf On rencontre des hommes versés dans les sciences ec- « clésiastiqaes, récitant chaque jour les heures canoniales « dans un Bréviaire ; célébrant la sainte messe dans un mis- « sel, et avouant avec simplicité ne s'être jamais préoccu- (I pés de savoir les noms des rédacteurs de ce Bréviaire, de « ce missel qu'Us ont sans cesse entre les mains. »

Pauvre Santeul !

Yoiei^ au reste^ les réflexions que^ dans le Santoiiana réédité en 1766, Tabbé Dinouart, biographe de Santeul, consigne à ce sujet sur la dernière page de son livre :

« Jamais ouvrage n'a été plus défiguré que ces hymnes. « Les éditeurs des nouveaux Bréviaires se sont donné la 11- « berté de les corriger, d'en changer les strophes, d'en « omettre d'autres, de les décomposer, etc. Sur dix Bré- « viaires, on n'en trouvera pas six où le texte soit le même. « Le moins qu'on puisse dire, c'est que Santeul n'approuu verait certainement pas ces changements, et il aurait pour « lui toute la république des lettres. Dans la première édite tioa du Bréviaire de Paris, la première lettre de son nom « paraissait à la tête de chacune de ses hymnes : on l'a fait « disparaître dans la seconde édition. Sans doute que ces « éditeurs ont voulu ignorer ce canon du second concile de « Tours, ch. 23, en 526 : Entre les hymnes de saint Am- « broise^ que l'usage a autorisées, on permet eticore de « chanter celles qui le méritent, pourvu qu^elles portent le « nom de leur auteur, »

Mais que devient l'importance de cette altération et de cette mutilation de la part des éditeurs^ ou de

ÉTUDE DEUXIÈME. kl

cet oubli de la part des historiens^ à côté da péril qui était suspendu depuis quelques années sur les poésies religieuses de Santeul^ et qui vient de passer à l'état de catastrophe? Il ne s'agissait de rien moins que d'effacer du Bréviaire les hymnes du poète de Saint-Victor, auxquelles on reproche d'être entachées de jansénisme, de tendance au calvinisme, etc. ; et nous* avions à peine achevé cette étude sur le poète hymnographe, quand nous avons appris que cette suppression était enfin consommée par la réintégration exclusive de Tancien Bréviaire romain.

Nous avons sous les yeux un livre imprimé au Mans en 18/il. C'est le second volume d'un ouvrage intitulé : Institutioiis iitiirgiques ^ par le R. P. dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes. Selon l'auteur de ce livre, quand la seconde moitié du XVIP siècle était déjà commencée,

« Les germes du protestantisme, sourdement implantés « dans les mœurs françaises, percèrent la terre et produi- « sirent ces doctrines d'isolement dont les unes, formellc- « ment hérétiques, furent honteusement flétries du nom de « jansénisme ; les autres, moins hardies, moins caractéri- « sées, plus difficiles à démêler dans leur portée, se grou- « pèrent successivement en forme de système national du « christianisme, et ont été dans la suite comprises sous la « dénomination plus ou moins juste de gallicanisme.

« La liturgie devait, toujours selon Fauteur, ressentir le « contre-coup de ce mouTement. Les changements intro-

68 J.-B. SÂNTEUL.

tt duits au Bréviaire et au Missel sont le résultat de ces prin- « cipes hétérodoxes ou suspects, et ils ont eu pour auteurs et « promoteurs des hommes qui n'étaient pas purs dans la « foi (1). »

Or, sous les réserves que nous avons faites précédemment, Santeul est l'un des auteurs des changements apportés à la liturgie des Bréviaires de Harlay et de Cluny , et dom Guéranger consacre à ce chanoine de Saint-Victor quelques pages desquelles il résulte, selon le R. P., que sa plume est entachée de gallicanisme, que sa foi est suspecte de jansénisme, et que ses hymnes, atteintes de la plus complète hétérodoxie, doivent être mises au ban de rÉglise catholique.

Dom Guéranger accumule des griefs tirés : 1.° de la contradiction que présentaient les allures et la personne tout entière de Santeul avec différents personnages qui ont fait comme ce chanoine et en même temps que lui la gloire de Saint- Victor ; 2.*» de la parole humaine des saints Pères remplacée dans le Bréviaire par la parole très humaine de Santeul ; 3. ° du concours apporté à celui-ci dans la fabrication des nouvelles liturgies par Nicolas Le Tourneux, fauteur d'hérésies, selon dom Guéranger; k. "" de lasoumissicm problématique de Thymnographe aux décisions deTÉglise; S."" de ses liaisons avec le

(1) Institutions liturgiques^ tome II, page IM.

docteur Arnauld^ et sur-tout de la fameuse épitaphe pour le cœur de ce coryphée du jansénisme^ épitaphe dont nous aurcms à nous occuper dans la suite de ces Études; 6.° du peu d'estime que doit inspirer Santenl, jugé sur le portrait qu'a laissé de lui La Bruyère; T.'^de l'orgueil mondain avec lequel €8 même Santeul courait les églises de Paris pour entendre chanter ses hymnes et jouissait de sa gloire sous les voûtes de Notre-Dame en les entendant retentir de ses vers à lui^ homme sans autorité et de foi suqiecte^ comme si le sanctuaire d'une religion de dix-sept sièdes fût devenu le théâtre d'une ova* tioQ académique ; S."" des drconstances qui ont amené la mort de Santeul^ circonstances qui^ selon dom Guérai^er, ne sont pas propres à donner une inviolable consécration à aes œuvres et à sa mémoire.

Bon nombre de ces griefs^ ou de semblables^ furent opposés à Santeul de son vivant^ et il finit par en triompher 5 en vertu probaUement de cette maiime de saint Bernard^ dtée par dom Guéranger lui-même : « que la phrase réforme les moeurs , «crucifie les vices^ enflamme l'amour, règle les « sens. » Ajoutons, pour être exact, que l'auteur des Institutions Uturgifuts, tout en citant cette maxime, s'empresse de nier qu'il en découle suffisamment, pour un taymnographe chrétien, le droit d'emprunter non seulement le mètre de ses canti-

50 J.-B. SÂIVTEUL.

ques^ mais^ le style^ les expressions à ces lyriques anciens qui ne reçurent d'autres inspirations que celles d'une muse profane ou lascive. Et il s'étonne que parmi les nombreux ecclésiastiques qui regardent la {sic) pastiche du Parthénon appelée église de la Madeleine comme une des plus énormes insultes dont le culte chrétien puisse être l'objet chez un peuple civilisé^ il y en ait si peu qui sentent l'inconvenance bien autrement grande de parler au vrai Dieu et à ses saints dans la langue profane et souillée d'Horace. Gomme si plusieurs hymnes du moyen-âge^ qui se sont toujours chantéçs^ et qui vont encore se chanter plus que jamais dans nos saints offices sans opposition de la part de dom Guéranger, n'étaient pas écrites dans cette langue souillée et sur ce mètre païen d'Horace^ telles que» par exemple^ et parmi tant d'autres, le Chrisie Redemptor omnium de saint Ambroise, ji soiis ortus cardine de Sedulius, lesquels se chantent à Noël, telles que Hostis Herodes impie, du même Sedulius , laquelle , dans ses œuvres , fait psotie de l'hymne Ad soiis ortus, et que l'on chante à l'É-. piphanie I

Dom Guéranger, pour donner un exemple de ce qu'il est impossible de justifier dans Santeul, si Von ^ prend ies termes dans leur rigueur, cite la strophe suivante de la seconde Hymne de ce poète en l'honneur des Évangélistes :

loscidpta saxo, lex fétus, Pnecepta, non vires dabat; Inscripta cordi, lex nova, Quidquid jubet dat exequi.

Noos avions déjà remarqué cette strophe, qui est citée dans les notes placées par Louis Racine à la suite de son poème sur la Grâce, et que le poète a ainsi traduite :

« La loi ancienne, gravée sur la pierre, donnait les pré- « oeptes sans donner la force de les accomplir; la loi nou- « vdle, gravée dans le cœur, fait exécuter tout ce qu^elle «commande. »

La lecture de ces quatre beaux vers de Santeul nous avait tellement touché, que, bien loin de songer à en prendre (es termes dans ieur rigueur comme dom Guéranger, nous oubliions que nous les lisions dans des notes sur (a Grâce, pour ne nous occuper que de leur mérite religieux et littéraire, d'autant moins en défiance, d'ailleurs, que, dans la note en question, et L. Radne et Santeul sont appuyés par une citation de saint PauL

Au point de vue littéraire, nous voyions là une des belles antithèses que Santeul emploie si souvent, comme nous aurons occasion de le remarquer; nous aimions, à côté de l'opposition de la loi nouvelle à la loi ancienne, c'est-à-dire de 1^ loi du Christ à la loi de Moïse, l'opposition non moins belle

et non moins poétique de la pierre et du cœur Iiuipain. — Au point de vue religieux, nous avions tiré de là cet enseignement plein d'onction, que Tobéisssmce est plus facile quand elle a sa source dans le cœur, que quand elle est dictée par la crainte ou mêQie par le respect que les tables de la loi gravent sur la pierre; qu'en un mot l'amour était plus persua^f que la menace des lois, comme Ts^peUe Ovide.

Mais dom Guéranger, qui juge Santeul au point de vue théologique et rigoureux, y voit ce que, dans notre simplicité de cœur et d'esprit aussi bien que dans notre enthousiasme de curieux de la littérature, nous n'avions nullement aperçu : il y voit une tache d'hérésie, et Santeul et son œuvre sont chassés du temple comme impies..*.. Dès que la poé^ ^ectueuse est tran^ormée en poésie militante^ nous n'avons plus rien à v<rir dans la question, nous n'avons plus qu'à nous incliner en soupirant I

^iin dom Gaéranger soutient que, considéré simplement comme latiniste, Santeul n'est pas sans reproche, et que ses hymnes^ ou ses fa/ntaisies €yriçues, comme les appelle le IL P., ne sont pas a^fisi pures qu'<m le répète tous les jours.

Voilà un grief articulé par le représentant d'une école liturgique qui tient à reprendre les hymnes de ran(4,en Bréviaire malgré la pitoyable latinité dont nous avons vu notrç Santeul les convaincre; à

ce titre les reproches adressés à la latinité de rbym^ DOfnraphe de Saint-Victor mériteraient de n'être pas pris au sérieux : passons cependant

A l'appui de son attaque, l'auteur des Institua ii&ns liturgiques a placé à la fin de son second voiame , sous le titre A' Appendice, t une pièce tirée « d'un ouvrage fort rare, VHymnodiu Hispanica < du P. Faustin Arevolo. C'est une critique détaillée « des œuvres du célèbre Yictorin, extraite du Me- ^nagiana, dans lequel La Monnoie, qui «Q est « l'auteur, l'a déposée; le savant Jésuite y a joiiU « ses remarques, et le tout, ajoute dom Guéranger, ( forme un ensemble fort piquant •

Dans ce factom le censeur de notre poète relève cent-liuit foutes plus ou moins graves, plus ou moins réelles , contre les règles de la granuna^ ou de la prosodie latine. Sur la totalité, les trois premières incorrections n'appartiennent pas à l'œuvre de 3anteul, ce qui réduit le nombre à cent-cinq.

Si le poète Victorin était encore de ce monde, sans doute il produirait, en opposition à ces attaques, non pas peut-être le mm ego paucis de cet Borace qui serait mal venu auprès de dom Guéranger, mais les suffrages exprimés en faveur de ses bymnes par les Bossuet, les Fénelon, et par quantité de personnages considérables de son temps, dan$4es lettres que l'abbé Dinouart, son biograpbe, a recueillies dans le Santùtiana. Il se targuerait

aussi du billet dans lequel un P. Tarteron, un Jésuite pourtant, lui écrivait ceci :

« Eh 1 le moyen de ne pas trouver vos vers excellents et <t incomparables, monsiear? Peut-on Juger autrement après « d^aussi bons garants qu^nne pension da Roi^ et une belle « lettre d'un des plus accomplis prélats du royaume? Je ne « trouve point pour vous de panégyrique plus éloquent^ plus « achevé que cela. Croyez-moi, tenez-vous-y. »

Il opposerait à domGuéranger, abbé de Solesmes, le très illustre Armand-Jean Le Boutfaillier de Rancé, abbé de la Trappe , qui l'avait comblé de bons témoignages dans plusieurs lettres où il lui parlait de ses poésies religieuses.

Dans une lettre du 14 octobre 1689, cet éminent personnage écrivait à Santeul, à propos de l'hymne sur les saints Moines :

(( Vous parlez d'une manière si noble et si sainte des « vertus de ces grands hommes, et vous les mettez tellement (f dans leur jour, que ceux qui ont un zète véritable pour « leur gloire, ou plutôt pour celle de Jiçus-Christ, qui n^a <f fait que leur communiquer la sienne^ en conserveront une « étemelle mémoire. Dieu ne manquera pas de récompen- « ser votre piété, et il n^y a rien que vous ne deviez atten- « dre de cette multitude innombrable de saints intercesseurs a à la louange desquels vous avez ; t heureusement consacré « votre temps, votre plame et votre étude. »

Dans une autre lettre du 6 février 1691^ l'abbé de Rancé écrivait à Santeul :

« Toat m^a paru beau et touchant dans ces divins canti- « qoes ; je les appelle ainsi ; les expressions en sont pures^

«nobles, pleines de piété et je ne vois pas ce qui peut

« vous dégoûter de la continuation d'un travail à qui Dieu « donne sa bénédiction, »

£t encore^ dans une lettre du 5 novembre 1692 :

« Pour vos hymnes de saint Bernard, elles sont les plus « belles du monde ; elles sont nobles, expressives et dévotes K tout ensemble. Vous savez que nous ne sommes pas les ff maîtres absolus. Nous sommes dans une observance de ff laquelle nous dépendons en beaucoup de choses. Pour « iqoi, je voudrais que tout l'Ordre les chantât. »

Quand on voit des témoignages si honorables et partis de si haut lieu^ on peut^ tout en respectant le caractère et l'opinion de dom Guéranger^ hésiter à abandonner Santeul.

Le R. abbé de Solesmes dit , à propos de la mis- ^on donnée au Yictorin de composer les hymnes :

« Il nous parait que ni la gravité de ses mœurs, ni sa foi a ne le rendaient digne de cet honneur. »

Nous pourrions dire à notre tour que robjection n'est pas neuve, car elle fut adressée à Santeul luimême, qui répondit aussitôt : « Ne regardez pas «l'ouvrier, regardez l'ouvrage. Le tabernacle de « notre autel est beau ; vous l'avez reçu, vous l'avez « loué; c'est cependant un protestant qui l'a fait : < il en est ainsi de mes hymnes. » On prendra cette

réponse pour ce qu'elle vaut; mais puisque dom Guéranger attaque Santeul^ il faut dire à dom Guéranger comment Santeui se défendrait s'il pouvait encore parler.

Nous avons dit que nous ne voulions ici attaquer ni les personnes ni les choses; nous ne voulons pas plus le faire dans lé passé que dans le présent ; mais quand nous voyons dom Guéranger faire à Santeui , contre la gravité de son caractère ^ un reproche sur lequel il fonde l'exclusion des hyikines du Yictorin j nous ne pouvons ne pas nous demander comment le révérend abbé de Solesmes ne se montre pas^ par la même occaMon, aussi sévère à l'égard de l'auteur du VexiUa régis prodeunt, de ce Yenance J'ortunat^ épicurien sensuel et poète goulu^ dont M. Ampère, dans son Histoire iitUraire de la France avant U XI L* siècle, et M. Augustin Thierry, dans ses Récits mérovingiens, nous ont fait un portrait si peu édifiant Santeui aimait la table , mais il ne reste pas de traces écrites par lui de ses écarts sur ce point ; et l'on ne voit niflle part que nous sachions, dans ses ceuvres, des vers comme ceux-ci, qui sont de Fortunat :

Deliciis Tariis tumido me ventre tetendi, Omnla sumendo : lac, olus, ova, butyr.

a Mon Tentre a été enflé et tendu par diverses bonnes «choses: lait, œufs, beurre, ]ég;umes. » (Citation et traduction de M. Ampère.)

Pour TappréciatioD complète, tant morale que littéraire^ de Fortunat, nous renvoyons aux deux ouvrages que nous venons de citer ; et nous recommaBdons sur-tout à l'attention du lecteur une citation de M. Ampère où l'on trouve ce vers si caractéristique :

Et vincente gulâ, naris honore caret

Nous ne demandons pas pour tout cela la radiation du Vexiila régis prodeunt; ce que nous demandons ^ c'est qu'on ne soit pas plus rigoureux envers les hymnes du Victorin.

En ce qui touche le défaut d'orthodoxie reproché à Santeul , qu'on nous permette une petite digression, n ne s'agira pas ici d'un hymnographe auquel nous ayons la prétention d'opposer le Victorin, mais d'un poète religieux dont on veut mettre les csuvres dans les mains de la jeunesse des écoles avec celles de plusieurs autres poètes latins du moyen-âge.

Reprenons un ouvrage, déjà cité par nous (1), qui a pour titre : Carmina è Poétis chrûtianis excerpta, ad usum schoiarum, et dans lequel M. Félix Clément a recueilli les chefs-d'œuvre de plus de cinquante poètes latins qui ont vécu du IV. "^ au XIV. • siècle. Cet ouvrage est destiné à être étudié concurremment avec les poètes de l'antiquité; c'est

(1) Voir ci-dessus la note des pages 38 et suivantes.

du moins ce que donne à entendre ce passage de la préface de M. Félix Clément :

a Connaissons les Grecs et les Romains le plus que nous « pourrons ; admirons-les pour ce qu^ils valent ; mais^ sans « les bannir de nos études, au nom de la vérité, des droits « de rimagination, du cœur et de la poésie elle-même, oc- « cnpons-nous de ce qui nous regarde particulièrement, de a ce qui doit être la consolation de notre vie présente et « Tespoir de nos destinées éternelles. »

Nous prendrons le livre de M. Félix Clément comme il nous le donne : c'est un livre destiné^ il le dit encore^ à « combler dans renseignement une « lacune que tant de bons esprits ont constatée. »

Evidemment pour nous cet ouvrage se rattache aux intérêts que défend de son côté dom Guéranger. Alors nous demanderons à Fabbé de Solesmes^ qui a si bien Foeil ouvert sur l'orthodoxie à l'endroit de Santeul; nous lui demanderons ce qu'il pense du passage suivant de Juvencus, passage que M. Félix Clément cite dans sa préface , et que, à la page 5 de son recueil, nous retrouvons dans une pièce de ce Juvencus, qui a pour titre : Simpiicité des enfants agréable à Dieu :

Sed tamen infellx, per quem generabitur error ! Qui ver6 è parvis istis deceperit unum, Si sapiat, nexat saxo sua colla molari, Prscipitemque maris sesejaculetur in undas.

' TRADUCTION

Mais malheareux rhomme qui sera une cause d'erreur l S'il reste encore quelque sagesse à celui qui aura pu tromper un seul de ces enfants, qu'il s'attache au cou une meule de moulin, et qu'il aille se précipiter dans les flots de la mer.

Nous pensons quant à nous que, sans le vouloir, nous o'en doutons pas, Juvencus en écrivant ces vers et M, F. Clément en les citant, prescrivent, dans un cas donné, le suicide.

M. F. Gément dit dans sa préface qu'ici Juvencus a traduit les paroles divines. M. Clément est dans Terreur , et il va lui-même nous le prouver, lisons en effet la note 5 qu'il a mise au bas de la page 5 :

« On ne saurait trop méditer les paroles que Notre Selgneur prononce ici devant ses disciples; on doit sur-tout « les avoir présentes à la mémoire, et les prendre pour rè- « gle invariable de sa conduite, lorsque Ton est chargé de « l'enseignement de la jeunesse. Il est à propos de citer le « texte même de saint Luc : « Yae autem iiii per quem « (scandala) veniunti Utilius est illi, si lapis molaris impo* « natur circa coUum ejus et projiciatur in mare, quàm ut scandaiizet unum de pusillis istis. »

Il est également à propos, pour la commodité de tous, de traduire ces paroles de saint Luc ; afin d'éviter tout soupçon dé partialité, prenons la traduc* tion de Lemaistre de Saci ;

ôO J.-B. SANTEUL.

<f Malheur à celui par qui ils (les scandales) arrivent! Il « vaudrait mieux pour lui qu'on lui mit au cou une meule <rde moulin, et qu'an le Jetât dans la mer, que non pas « qu^il fût un sujet de scandale à r«n de ces petits. »

(Saint Luc, cbap. XVn, 1, 2. )

Au moyen des mots que nous avons eu le soin de souligner de part et d'antre , c'est-à-dire chez Juvencus, chez saint Luc et chez de Sad, on a dû saisûr tout de suite la différence c^)itale qui existe entre les paroles de J. -G. et celles du poète qui a cru le traduire. La sainte Écriture souhaite que le pédieur, plutôt que de scandaliser les enfants, soit prédpité, etc. , mais par d'autres que lui^-même ; Juvencus conseille au même pécheur de se précipiter spontanément, c'est-à-dire qu'il lui enseigne le suicide.

Nous ne voulons faire un crime de cette inadvertance ni à Juvencus , ni à M. Félix Clément ; mais nous avons voulu prouver à dom Guéranger avec combien de précautions il faut se défendre d'attaquer autrui en ces matières d'orthodoxie, où il est si facile de surprendre dans toutes sortes d'écrits des hérésies qui n'étaient point dans la pensée de l'écrivain.

La préface du Carmina è PoétU christianis excerpta annonce qu'on trouvera, dans des notes placées au bas des pages, de nombreux rapprochements avec les poètes païens de l'antiquité. Nous

ÉTUDE DEUXIÈME. 6i

aurions dû alors, comme exécution de cette promesse, trouver le rapprochement qui se présente de lui-même entre les vers de Juvencus sur le respect dû aux enfants, et un beau et célèbre passage de la XIT."" satire de Juvénal sur le même sujet Cette comparaisoii que M. Félix Clément a omise, nous ne craindrons pas de la faire, bien qu'elle proloi^e encore notre digression. Voici donc les vers de Juvénal :

Nil dictu fcedum visuque haec limina tangat iDtra quae puer est Procul hinc, procul inde, puellae LenoBum, et cantus pernoctantis parasiti I Maxima debetur puero reverentia. Si quid Turpe para», ne tu pueri contempseris annos ; Sed peccaturo ebslet (i-) tibi filins infens» Mam si cpiid digiiuni censorls fécerit Iri Quaii4o<pie, et simUem Ûbï se non coqxsre tantum

(1) Ici plusieurs commentateurs ont mis obsistai au lieu de Qbst€t, comme rendant le vers plus confenhe aux règles de la versificatioD latine* Nous avons préféré ce deniier verbe : malgré la roKontre des deux voyelles o dans peccaturo obstet, il Êiut ne point faire d'élision pour que le vers soit eomplet* Q^est une licence dont Ie3 poètes latins offrent de nombreux exeBq>les» et dont Javénal anra usé en maître s*ll a mis obsteL En effet, dans ce choc de deux voyelles semblables, il y a une bien belle imitation taarmonique de la peor que Jnvénal a voulu peindre dans Tesprit du père rencontrant Timage de son fils. Le père, peccaturo, — obtiet, le fils, Mnt ainsi mis en présence 4*iuie manière saisissante.

Nec vultu dederit, morum quoque filius, et qui Omnia deterius tua per restigia peccet ; Gorripies nimirum, et castigabis acerbo Glamore, ac post b«c tabulas mutare parabis.

Unde tibi frontem libertatemque parentis, Quum facias pejora senex, vacuumque cerebro Jampridem caput boc yentosa cucurbit^quaerat?

l>u mal qu'on pourrait voir, du mal qu'on peut entendre Gardez même le seuil qu'babite l'âge tendre.

Loin de là, loin de là les vénales beautés;

En prononçant de suite ces deux mots sans éllsion^ ne semble-t-il pas qu^on entende, au moment de ce lieurt entre IV final et Vo initial, Texclamation d^un homme qui rencontre un obstacle menaçant? Plusieurs annotateurs de Juvénal avaient fait cette remarque avant nous. — Malgré la complicité dans laquelle nous sommes entrés avec les scholiastes qui ont attribué à Juvénal lliiatus dont nous venons de parler, nous ne laisserons pas échapper Toccasion qui se présente à nous de protester vivement contre une des nombreuses hérésies littérabres que, au moyen des annotations et commentaires qui accompagnent sonCarmtna, M. Félix Clément prétend introduire dans renseignement en même temps que Torthodoxiç religieux, sur laquelle nous n'avons aucune envie de le contrarier. Avant le Carmina, les règles de la versification latine, interdisant en principe ce qu'on appelle hiatus, n'accordaient, comme licence poétique, mie exception que pour les cas où cet hiatus rachetait par une beauté la violation de la règle, comme dans le vers de Juvénal qui vient de nous occuper. M. Félix dément, qui trouve

Loin leurs complices ; loin tous ces chants effrontés Qu*au sein des nuits prolonge un affreux parasite. Nous devons à l'enfance un respect sans limite. Si quelque soin honteux couve dans votre sein, Evitez qu'un enfant n'en sache le dessein ; Et que vos passions, au fort de la licence, Père, d'un jeune é\s respectent l'innocence.

Pr6t à vous oublier, que son doux souvenir Se dresse devant voua, pr6t à vous retenir.

S'il encourait un jour la censure du sage.

Et si, pareil à vous de port et de visage, n allait par ses mœurs devenir votre égal, Peut-être vous passer sur le chemin du mal,

dans les poètes latins da moyen-âge de trop fréquentes infractions aux règles de la grammaire et de la versification, et qui semble tenir à honneur de justifier toutes ces incorrections , affirme qu^en cela les poètes chrétiens n^ont feit que rectifier la latinité et la prosodie de Virgile et des autres poètes païens; en sorte qu'il prétend donner force de loi à leurs erreurs et les proposer pour modèles à Timitation des jeunes élèves. — Voici sa théorie sur ce point : — Dans une hymne de sancto Nicolao, par un anonyme, on trouve ce vers:

Quartâ et sextâ feriâ;

et M. F. Gément dit en note :

« Quartâ, etc., point d*éiision. Dans les langues à flexion, « comme le latin et le grec, la terminaison sert à détermi- « ner les rapports qui existent entre les différents mots de « hi phrase. L^élision^ en supprimant la finale, devait donc « jeter de ^obscurité sur Texpression de la pensée. C'est

Je prévois vos clameurs contre un fils indoeile. Et déjà votre main prépare un codidUe.

Pourrez-vous cependant, avec ia iil)erté Que donnent les vertus et la paternité, Même aurez-vott&le front de blâmer sa faiblesse, Vous, vieillard plus que loi coupable de jeunesse, Vous dont le crâne épais, dénué de cerveau.

Attend de la ventouse un service nouveau?

Ce passage de Juvénal est toujours salué par l'ad^ miration reconnaissante de ses traducteurs ou commentateurs. Un de ces derniers voudrait que les préceptes sacrés et divins^ selon lui> qu'il renferme^

« pourquoi les poètes chrétiens, qvà voulaient être enten- « dus de tout le monde et qui recberdiaient ayant tout la (( darté, ont fH'éféré souvent Tlif^tus à TéHsion, qui finit tf même par disparaître complètemenL II faut remaïquer « d^ailleurs que dans la poésie lyrique le dnnt pr(^nge les « sons, et adoucit le concours des voyelles. » — Telles sont les énormités que professe M. Clément. Il en a de la méow force pour la quantité des syllabes, pour la latinité, pour la mesure des vers, pour Paltération des mots, etc. C'est par le renversement de toutes les règles établies qu'il donne raison à ses poètes dans tous leurs torts; c'est par le dédain le plus superbe envers Virgile, Horace, Javénal, qu'il croit faire valoir des écrivains respectables sous le rapport des doctrines religieuses, mais entachés de barbarie au point de vueUttéraire.---Nous aurons bientôt l'occasion de comparer la théorie de M. Clément à l'endroit de l'élision dans la poésie lyrique, avec cefle du P. de Bourges, prieur à Saint-Victor de Paris, sur la même questlsn envisagée dans les hymne? de Santeul.

fussent affichés dans toutes les maisons afin que personne ne pût se permettre de scandaliser^ soit en paroles^ soit en actions , la pudeur de Fenfance. Nous ne doutons pas que, n*eût été Foubli, M. Félix Clément ne se fût montré accessible à de pareils sentiments. Au surplus, il y a, au besoin, une auto* rite qui aurait bien plus de valeur à ses yeux, c'est celle des Pères de TÉglise. Plusieurs d'entre eux ont comblé d'éloges les vers qui nous occupent, et ils les regardent comme l'un de ces éclairs d'inspiration que Dieu envoyait aux esprits droits qui cherchsJent la vérité. Au moyen de cette dernière recommandation, il nous semble que Juvénal pouvait obtenir son droit d'entrée dans les notes du Cartnina, etc.

Pour nous, qui n'avons point mission de défendre par nous-même l'orthodoxie de Santeul, nous n'approfondirons pas non plus la validité des critiques littéraires qu'on ajoute à des reproches d'une autre nature, de peur de paraître vouloir prendre part, même indirectement, à des querelles sur ce Jansénisme que pourtant M. Yillemain appelle quelque part une réforme orthodoxe (1) ,. et sur ce Gallicanisme dont le nom chatouille agréablement Toreille, au point de vue exclusivement humain; mais

(1) De Pascal considéré comme écrivain et comme mo^ raliste.

66 J.-B. SANTEDL.

Jansénisme et Gallicanisme touchant lesquels nous avouons très humblement notre incompétence.

Quoi qu'il en soit^ nous croyons devoir reproduire ici le jugement que porte Fabbé Dinouart sur les poésies religieuses du célèbre hymnographe de Saint-Victor.

(f Jamais TÉglise, dit-il, n'adopta de cantiques pias dignes « de la grandeur de ses mystères, plus propres à glorifier u Dieu dans ses saints, que les hymnes de Santeul. Noblesse <( de style, sublime des pensées, peintures brillantes, éner^ « gie des mots, cadence mesurée d'où résulte rharmonie « de rode, tout paraît grand dans ces hymnes. U frappe, il « ra^it, il enchante. Son esprit vif et fécond marche d'un « pas égal, se soutient dans tous les sujets, et leur donne à « chacun le degré de beauté qui lui est propre. Son génie, « toujours ardent mais toujours réglé, ne connaît ni les méf< taphores outrées, ni les antithèses compassées, ni les sailu lies déplacées ; défauts communs chez les poètes qui, se (( livrant à leur enthousiasme, nous parlent quelquefois on M langage où les hommes ne peuvent lien comprendre. (I Chez lui les pensées s'arrangent comme d'elles-mêmes; « leur éclat, leur force se présentent à l'esprit dans tout leur « jour. Les grâces naturelles de la diction leur prêtent un « nouveau lustre. Vous saisissez son idée, l'expression qui <f l'enveloppe ne dérobe rien à leur clarté. L'esprit admire, « le cœur est pénétré de l'onction de ses paroles, il vous oc- « .cupe tout entier. Quel sublime dans ses hymnes sur la (( Fête de tous les Saints! L'Écriture Sainte nous peint-elle « avec des traits plus forts et plus brillants la majesté de « rÉtemel assis sur son trône environné de cette multitude

« d*anges et dje saints dont il fait la félicité? On le croirait « transporté dans le séjour de la gloire, puisant dans le sein « de la Divinité ces traits de lamière et de feu qui embellis- « sent et animent sa poésie. Quelle image représentée par ces «I vers :

« Altis secum habitans in penetralibus, « Se Rex ipse suc contuitu beat, etc.

« Ici Tesprit frappé, suspendu, hors de lui-même, se perd « dans la contemplation de Tidée de FÊtre-Supréme, qui fait « lui-même son propre bonheur. Qu^on pèse chaque mot : (I quelle source de sublimes et salutaires réflexions I Quelle « image dans ces mots : allîs secum habitans; — in pêne-- « tralilnu; — se Hex ipse sue contmtu beat Quelle noble « simplicité dans cette expression I quelles couleurs I quels « coups de pinceau plus dignes de la gloire de TÉtre-Sua prême 1

« Quel autre chef-d^œuvre que le Stupete, génies, pour le « jour de la Purification I Les vers qui célèbrent ce mystère « ravissent Tame de ceux qui les lisent. On vante cette « hymne comme la plus belle; les antithèses qui en font la « beauté sont justes et frappantes..... »

Arrêtons ici notre citation ; elle est assez étendue pour faire voir ce que Ton pense de Santeul , de sa latinité et de son lyrisme ailleurs que dans l'abbaye de Solesmes. Permettons-nous cependant d'apporter une petite restriction à ce que l'abbé Dinouart vient de dire des antithèses de Santeul, qu'il loue de n'être point compassées et d'être justes et frappantes. Nous pensons, quant à nous, qu'elles sont un peu

multipliées. En effets dans Thymne Stupete, 'gentcs, dont le biographe parle avec une admiration sur laquelle nous ne voulons pas enchérir et dont nous ne voulons rien rabattre au-delà de notre observation^ il n'y a peut-être pas un seul vers qui ne soit une antithèse^ et il y a vingt-quatre vers. N'est-ce pas un peu trop ?

stupete, gentes : fit Deus hostia ; Se sponte legi legifer obligat; Orbis Redemptor, nunc redemptus ; Seque piat sine labe mater.

TRADUCTION

Admirez : Dieu lui-même en victime s'attache, Et sous sa propre loi plie un législateur.

Ici se purifie une mère sans tache.

Et se rachète un Rédempteur.

Voici ce qu'écrivait Voltaire à propos du troisième vers de cette strophe :

« Gomme je n^ai point vécu chez Mécène entre Horace et « Virgile, j'ignore si les hymnes de Santeal sont aussi bon- « nés qu'on le dit; si par exemple Orbis redemptor, nunc u redemptus n'est pas un jeu de mots puéril (1). »

Ce rapprochement continu de deux idées ou de deux mots qui se heurtent pour faire jaillir quelque

(\i M. Félix Clément, moins difficile que Voltaire, s'exprime ainsi au sujet des antithèses qu'il rencontre un peu fréquemment dans les poètes du moyen-âge :

4^ Cette opposition continuelle entre la nature divine et la

étincelle^ peut n'avoir pas un grand inconvénient quand chacune des hymnes est prise séparément ; mais quand on les lit avec suite dans le recueil, et qu'on y voit le poète user constamment d'un même procédé, l'esprit se trouve comme obligé à un exercice qui finit par l'éblouir, car il n'y a guère d'hymne, chez Santeul, qui ne soit constellée d'antithèses. On y trouve cependant quelques-unes de ces figures dont on n'a pas la force de se plaindre, comme celles que renferme cette strophe d'une hymne en l'honneur des saints Moines :

mis summa fuit gloria despici ; Ulis divitis pauperiem pati ; mis summa voluptas Longuo suppiicio mori.

TRADUCTION

Gomme un suprême lionneur ils tiennent les injures ; Pour eux les vrais trésors sont dans la pauvreté ; Pour eux enfin, mourir dans de longues tortures Est la suprême volupté.

Nous avons vu en passant dom Guéranger reprocher à Santeul d'avoir emprunté aux poètes latins

<( nature humaine de Jësus-Ghrist a inspiré aux poètes chré- « tiens des pensées sublimes, et les antithèses les plus heu^ « reuses. Faisons remarquer ici en passant que Tantithèse, « qui est presque toujours une recherche, une subtilité de «langage chez les auteurs païens, devient souvent une « beauté avec le christianisme, parce qu'elle est toqjours

du siècle d'Auguste le mètre, le tour, le style et jusqu'aux expressions de ses cantiques. Il ne restait que de lui reprocher d'avoir écrit dans leur langue, qui est pourtant aussi celle de l'Église : et l'abbé de Solesmes ne s'en est pas privé, comme on a pu le voir à la page 50 de ce livre.

Dom Guéranger osera-t-il blâmer Bourdaloue et Massillon d'avoir marché sur les traces oratoires de Gicéron? Us l'ont fait cependant, et nous en avons pour garant un bon juge, c'est M. Yillemain. N'y aurait-il pas, dit ce savant professeur,

« N^y aurait-il pas une a]^rente singularité à éprouver, « sur un sermon de Bourdaloue, la justesse des règles que « Gicéron établissait pour l'ordonnance et la progression u d'une attaque judiciaire ? Non, sans doute, ce ne sont pas « deux genres inconnus Tun à l'autre, que j'aurai bizarre- « ment confondus; c'est l'unité de la logique qdi se mani- « feste dans la diversité de ses applications (1). »

Et plus loin dans le même discours, M. Yillemain dit encore :

« vraie, parce qu'eUe est toujours au fond de la pensée. Il « suffit d'avoir présent à l'esprit le mystère de notre ré- «demption. » [Cannina è Poêtis ckristianis excerpta, page 176, note 1.) — SoitI Mais à l'avenir les critiques de l'école que suit, côtoie ou dirige M. Félix Clément n'auront I^us le droit, eux, de reprocher à Santeul ses antithèses.

(1) Discours prononcé à l'ouverture du Cours d'Éio-jfuence française, décemBte 1822.

« Le Style, le choix, la vivacité des images, Tenchalne- « méat facile des périodes , le charme varié de Tharmonie, « lout ce que Gicéron demandait à Torateur est réalisé par « MassiUon. »

Ainsi Santeol a imité d'Horace le mètre, le tour, le style et les expressions, comme Massillon a emprunté de Gicéron le style, les images, l'enchaînement des périodes et l'harmonie. Ce qu'il a remarqué chez Massillon, M. Villemain ne le lui impute ni à tort, ni à mérite; le savant professeur y voit seulement pour son auditoire charmé un intéressant objet d'étude et d'instruction : et pour Santeul, dom Guéranger pourrait n'y voir que matière à scandale !

Dira-t-il que Gicéron, tout païen qu'il fût, méritait qu'on dît de lui vir horvus, dicendi peritus, tandis qu'Horace n'était qu'un courtisan ivrogne et débauché dont les poésies reflètent trop bien le caractère ? Eh bien ! voici un traducteur de Santeul, l'abbé Poupin, qui semble avoir, dans sa préface, prévu dom Guéranger. Après avoir attribué à la poésie, à la poésie lyrique sur-tout, une source divine, il s'écrie :

« L'abus qu'ont fait de cet art divin l'idolâti-ie, le liberti- « nage et Timpiété, ne déshonore que ses profanateurs. C'est « le ramener à sa destination primitive que de le consacrer « à des objets instructifs et édifiants. «

Un littérateur distingué, M. Onésime Leray, dans

ses Etudes sur tes Mystères {i), a rendu de son côté à Santeul un hommage que nous regretterions de ne pas consigner ici.

M. O. Leroy cite les vers suivants, que Voltaire adressait, dans une épitre intitulée ie Pour et ie Contre, à un esprit-fort en falbala, c'est-à-dire à une dame de Rupelmonde :

Le fils de Dieu, Dieu même , oubliant sa puissance^ Se fait concitoyen de ce peuple odieux ; Dans les flancs d'une Juive U vient prendre naissance; Il rampe sous sa mère, il soufifre sous ses yeux

Les infirmités de l'enfance.

Long-temps, vil ouvrier, le rabot à la main.

Ses beaux Jours sont perdus dans ce lâche exercice

« Voilà, ajoute M. Leroy, comment Voltaire entend Tha- « milité sublime de la religion. »

Or, il se trouve que Santeul, dans une de ses hymnes au Christ souffrant, avait d'avance répondu aux vers de Voltaire par les vers suivants, où Ton va voir comment ce poète de Saint- Victor, que dom Guéranger traite presque comme un hérétique , trouvait des motifs d'admiration envers le Christ, là même où Voltahre ne devait voir que l'abjection du christianisme :

Divine crescebas puer.

Crescendo discebas pati...

Qui fecit atemas domos,

(1) Pages 198 et 506.

ÉTODE DEUXIÈME. 73

Domo latet sub paupere. . .

Cœlum manus qus sustinent Fabrile contrectant opus.

Supremus astrorum faber Fit ipse Tilis artifex.

« Tout en croissant, enfant divin, tu préludais à ta Pas- « sion et nous apprenais à souffrir {discebas pati exprime « tout cela). Le créateur des demeurés éternelles est caché « sous le toit du pauvre. Ces mains qui soutiennent les deux « ne dédaignent point le rabot, et le grand architecte des « mondes, le fabricateur souverain... etc. »

« Mais, ajoute M. O. Leroy, car c'est lui qui vient de trait duire Santeul, mais cette expression de La Fontaine ne a rend pas le faber astrorunu Tout Santeul est intraduisi- « ble, comme l'Imitation : sachons donc le latin de Gerson «et de Santeul. »

On a va comment^ au moyen de cette antithèse qu'il sait si bien manier^ supremus astrorum faber fit ipse vUis artifex, Santeul a relevé par le vUis artifex de ses vers le vil ouvrier du poète français^ et si les mains qui soutiennent le ciel n'ennoblissent pas tout ce qu'elles font, bien loin qu'on puisse dire qu'elles se livrent à un lâche exercice.

Aussi M. Onésime Leroy voudrait-il que Santeul hymnographe figurât parmi quelques écrivains sacrés qui, selon lui, devraient être, chez les chrétiens, la base de toute instruction.

Enfin, qu'il nous soit permis d'invoquer un dernier témoignage en faveur 4e SanteuL Celui-là sera

74 J.-B. SANTEDL.

moins suspect jencore que tous les autres, car il émane d'un confrère, d'un concurrent de notre poète. Le personnage que nous nous permettrons d'opposer à dom Guéranger est le R. P. Louis de Bourges, prieur de Saint- Victor et docteur de la faculté de théologie de Paris ; et le témoignage qu'il nous apporte est le libellé de V Approbation et Permission qu'il a fait imprimer en tête des Hymnes de Santeul, édition de 1689.

Pour mettre dans tout son relief la valeur de ce document, copions d'abord dans le Santotia/na quelques lignes qui nous feront connaître comment le P. de Bourges avait été le rival de Santeul :

« En 1676, le chapitre de Saint-Victor, rebuté déchanter « les anciennes Hymnes de leur patron, chargea M. de « Bourges, homme de leltres, docteur en SorlM)nne, cha- « noine de la maison (1), et M. de Santeul d^en faire de « nouvelles, promettant que Ton choisirait les meilleures « pour les chanter à Téglise. L*ouvrage étant fait, on tint c( plusieurs chapitres à ce sujet : les uns étaient pour M. de « Bourges, les autres pour Santeul. On avouait que ses hym- « nés avaient plus d'élévation, d'enthousiasme que celles du a premier. Enfin il fut décidé que les hymnes de Santeul (( seraient préférées, mais que Ton conserverait cette stro- « phe si magnifique de M. de Bourges, qui est encore dans « la troisième hymne de Santeul (2) :

(1) n en devint plus tard le Prieur.

(3) La troisième de ceUes en Thonneur de saint Victor.

« Mox triumphali petit astra curru, « Splendido frontem redimitusauro; « Compedes, virgs, mola, crux, securis, « Pompa triumphi. »

Cette préférence donnée à Santeul n'empêcha point le P. de Bourges de donner l'approbation suivante :

« APPROBATIO ET PERMISSIO

« R. p. LuDOYici DE Bourges, Prions sancti Victoris Pa- « risiensis, et Sacrœ Facultatis Parisiensis Theologi « Doctoris,

tt Gam difficile sit et operosam, res quae ad Ghristianam « Religionem spectant servatis germans Latinitatis ac rectas « Poêseos legibas pertractare, tum certè majoris est negotii « Hymnos qui in Del Sanctorumque laudem canendi om- « niom ocolis et manibus versautar, conficere. In hoc enim « génère scriptionis non solummodo cavendum ne quid pro- « phanum aut molle irrepat, aut ne quid concinnitatem me- « tri vel sermonis puritatem labefactet; verum id etiam sat- V agendum ut ablegatis syllabarum et concurrentium voca- « lium elJsionibus ad cantus saavitatem carmen aptetur. « H«c quam diligenter omnia praestiterit Victorinns noster, ff imo Ecclesiasticus Vates Santolius satis superqoe déclarât n nova hœc ac diu multamqae desiderata Hymnorum illios « collectio.

« Nifail toto in hoc Opère reperire est^ quod Poétices fa- « bulas et Gentium ritus oleat, nihil seu in dictione humile « aat obscurom, seu in métro asperum aut incompositum : « at sic omnia pietatem spirantia, sic ad cantûs modalatio- « nem accommodata, sic nitidè demùm et eleganter dispo-

« sita, ut rerum majestatî par pêne sit styli nitor ac yeira»- <r tas. Ita nobiscum sentiet quisquis hune libellam legerit, « in quo nihil deprehendet non sanae fidei bonisque moribns u consonum. Unde cum multum ex boc opère emolumenô « rem Christianam captaram esse confidamus, hnjus evul-; u gandi qaa licet facultatem facimus. Datam in Regia Victo- « rina quinto Kalend. Jun. A. R. S. 1689.

F. L. De Bourges, Prior. S. Yictoris Parisiensis.

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