Sarah Bernhardt
Qu'elle soit l'égale au moins des plus grandes tragédiennes, de celles qui incarnèrent en un masque de beauté et des lignes harmonieuses les douleurs et l'amour féminins, qu'elle soit l'héritière des Georges, des Rachel, des Dorval, cela ne fait l'ombre d'un doute. Qu'elle les surpasse, tout le fait croire, et notre émotion nous le persuade. Mais comment en acquérir la certitude. Les souvenirs que laissent les grandes actrices sont traduits par de radotants souvenirs de vieux critiques, de vieux abonnés qui tressent à la louange de l'artiste disparue, en même temps que les lauriers dus, toute leur tendresse pour leur propre été fané et les regrets de leurs jeunes enthousiasmes.
Il y a dans leurs phrases sur le maintien de la tradition, du désir encore, des reflets d'ancienne amourette chenue, éclatant en notes certaines sous beaucoup d'affectation d'esthétique pure.
Le témoignage du vieux critique et du vieil abonné est curieux parfois, mais il est sans valeur. Il serait plus sûr d'interroger les peintres, les sculpteurs qui auraient pu retracer la beauté de l'artiste, sa puissance d'expression, sa force de séduction, et donner un document précieux sur la femme d'abord, sur l'artiste aussi, sur les sourires et les frissons de son génie. Hélas ! les bons portraits de grands artistes sont très rares. Les grandes comédiennes se firent peindre un peu au hasard, et lors de la floraison de leur jeunesse et de leur génie elles se fièrent à des artistes, que, comme elles, portait la mode. C'est pourquoi, dans ce riche Musée général que constituent les Musées officiels et les collections particulières, on trouve des notations très exactes, on peut le croire, et très suggestives, on s'en rend compte, d'inconnues, de bourgeoises, d'amoureuses qui s'arrêtèrent dans l'atelier du peintre ; on a des anonymes en qui on peut deviner une caste, une génération, un corps de métier, mais on a peu de documents sur de grandes artistes qui rayonnèrent sur toute la ville, tant de soirs. Elles n'eurent pas le loisir de songer à laisser d'elles une belle effigie, vraiment belle et totale, et se fièrent trop longtemps au miroir, ou elles ne surent point discerner autour d'elles, ce fut dans des foyers ornés de médiocres peintures officielles qu'elles choisirent les auteurs de ces pauvres œuvres, qui obtinrent la gloire de devenir, grâce à elles, documentaires, d'un document sans attrait et sans lumière.
Une autre chance demeure à l'artiste de durer, de fixer par-delà sa jeunesse, sa force et la présence de son génie, un peu de sa gloire sonore, et le détail si bref et éphémère de cette gloire, c'est de se présenter à la postérité entourée des poètes qu'elle devina, joua, comprit, avec lesquels elle vécut en esprit. Il faut tenir compte là à l'artiste qu'elle n'est pas libre, qu'il a fallu compter avec les directeurs, la cour, les académies, les toquades de la vogue. Il faut admettre qu'on ne peut pas tous les jours être clairvoyante. Si Dorval eut l'heureuse fortune de lier son nom à celui de Kitty Bell, et de prêter des traits à cette pâle, douce et ophéliaque figure, d'unir son souvenir à celui des poètes qui eut la célébrité d'être le plus malheureux et à celui de notre siècle qui fut le plus hautain, le plus tendu, le plus lointain, aucune gloire lyrique ne couronne le nom de Rachel. Elle a voulu du Musset, elle a réalisé du Ponsard, elle a joué du Scribe et encore du Legouvé ; sa gloire fut de réaction contre le génie de son temps qui devait être la popularité de son lendemain. Ce fut une artiste de répertoire, qui, sans doute, joua très bien et ravit le vieil abonné. Elle ne s'identifia avec aucun rêve.
Cela lui enlève tout horizon de séduction par-delà les temps, tout écho de ce compagnonnage dans l'admiration avec un créateur, qu'évoque si bien Baudelaire dans des vers illustres. Le fraternel et mystique chaînon n'existe pour elle avec aucun poète. A ce compte, me dira-t-on, l'actrice, la tragédienne, devrait être aussi un critique ! Ah certes non ! elle se serait trompée plus encore selon l'esthétique Janin ou l'esthétique Sarcey, si ce beau mot d'esthétique peut être appliqué à ces commérages dramatiques, mais un peu d'intuition littéraire, de temps en temps, siérait et serait utile... Mais laissons ces sombres sujets de réflexion.
Dans des propos confiés à Jules Huret pour le cahier assez renseignant qu'il publia il y a quelques mois sur la grande tragédienne, Sarah conte spirituellement son entrée au Conservatoire, et comment vers le berceau de TEtoile s'inclinèrent les bergers de l'intonation, les plus illustres mentons bleus de l'époque. C'est Beauvallet, qui pronostique une tragédienne ; Régnier, qui diagnostique une comédienne, et Provost, plus avisé qui promulgue : « Elle sera tragédienne et comédienne ». Ce fut Provost qui eut le plus raison, car Sarah Bernhardt possède les deux registres dans le clavier étendu dont elle dispose; son art est fait d'une foule de nuances, de coquetterie, de douceur, de langueur, d'emportement, de mièvrerie, de fureur, le tout savamment conduit jusqu'à d'extraordinaires impressions de soudaineté. Personne ne fut si femme au théâtre. Après les tâtonnements du début, les rôles non pas choisis, mais obtenus, lorsque après des incarnations de reine d'Hugo, où le poète encore vivant maintenait la tradition romantique, quand Sarah Bernhardt, au Théâtre-Français, joue le classique, la tragédie, son premier soin est de la moderniser. Elle comprend bien que, malgré le fatras de traditions, de solennité, de niaiseries, de controverses, de consécration qui s'était abattu sur ces quelques œuvres choisies assez arbitrairement par quelques comédiens et quelques professeurs pour représenter le trésor dramatique français, il y eut dans ces œuvres au moins un jour, une heure, quelque chose de vivant, et que, pour citer une vieille parole, un instant la passion y parla toute pure. Or c'est cette passion qu'elle retrouva, qu'elle mit en relief, qu'elle donna en désaccord avec ceux qui l'entouraient, mais enfin qu'elle finit avec Mounet- Sully, par imposer au solennel théâtre où elle figurait. Mounet-Sully apporta dans son intetprétation des héros tragiques un brin de
son romantisme, ce qui n'alla point mal pour le Corneille, et réchauffait un peu le Racine. Sarah Bernhardt y apporta plutôt du réalisme. Et c'est encore beaucoup dire. Elle eut la divination de jouer d'instinct, d'aborder à travers le vers et ce qu'il 'y avait de passé dans la phraséologie poétique la crise même de passion que la tragédie proposait. Dans Andromaque elle fut une veuve, une veuve tendre, parée de voiles noirs, faible, cherchant protection ; elle y transposa sa modernité. Elle eut un triomphe. Elle avait joui non en interprète, ni en critique, mais en femme. Elle eut pour elle, si les professeurs firent des réserves, toute l'assistance, qui fut bien aise d'être émue, tout en remplissant la tâche quelquefois austère de se familiariser avec les classiques. Tous les professeurs d'ailleurs ne firent pas de réserves ; il est curieux de voir le concours qu'apportait à Sarah Bernhardt le bonhomme Sarcey. Ce néophyte fut son défenseur, et comme il avait l'oreille du public et celle de la Comédie, il put ne pas lui être inutile au moment où elle n'était pas reconnue à toute sa valeur. Le nom de Sarcey n'est pas destiné à vivre dans l'histoire de l'art même dramatique, et le fait qu'il ait une fois, ou plusieurs fois, compris ce qui se passait devant lui, n'a pas une extrême importance, mais on a tant de fois et justement relevé les erreurs de ce surintendant des
théâtres de la bourgeoisie, qu'il n'est point mauvais de souligner une circonstance où il fut dans le vrai.
Ce qui porta d'ailleurs Sarah Bernhardt, ce qui l'imposa à Paris, ce furent les poètes. Tous les porte-lyres furent séduits. D'abord c'était cette voix extraordinaire, pure, forte, timbrée, qui lui permettait toutes les cantilènes, tous les longs couplets de la tragédie et du drame ; c'était une diction parfaite, qui ne laissait pas perdre une syllabe dans les passages les plus blessés et les plus noyés de tendresse ; c'était la voix, qu'on appela la voix d'or, en balance avec les choses les plus précieuses et les plus harmonieuses, qui charmait dans le murmure racinien comme dans la strophe colorée et lyrique des finales d'opéras du
Figures décoratives d'un buste, . ,, , . ■■
par sarah bernhardt. drame romantique. C était aussi la
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