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Médée (statue), par Sarah Bernhardt.
beauté de la prestance même de Sarah, les grands yeux larges et profonds mangeant la figure qui n'était plus chez elle que quelques lignes d'expression congruentes à ce qu'elle voulait dire. Elle fut de l'immatérialité avec du frisson et de la caresse dans la voix ; elle fut aussi, parce qu'elle savait l'être, beaucoup de charme tendre, plastique, physique, les belles lignes de ses gestes accompagnant d'ardeur et de passion la magie fine des regards. Elle eut la tendresse coquette, l'élégie grondante, l'allure noble et féline, l'attitude légendaire et très vivante, et si parfois une mélopée enchaînait un peu la voix de l'héroïne, une mimique parfaite donnait dans le rôle toutes les variations de grâce de la femme. Et les poètes cherchèrent des attitudes pour cette beauté et des vers pour cette voix de charme.
Sarah Bernhardt, alors au Théâtre-Français, avait prêté sa valeur, outre les tragédies consacrées à des pauvretés telles que Mademoiselle de Belle-Isle telles que le Sphinx ; elle joua, là ou à côté, Adrienne Lccouvreur cette touchante histoire contée en patois. On la vit dans Alcmene, d'Amphitryon. Je me souviens, étant fort jeune à cette époque, de l'avoir vue vivifier ce qui était alors pour moi un texte de collège. Elle apparaissait longue, blanche, dorée, auprès d'un Mounet- Jupiter, tonitruant et formidable, d'un Sosie-Thirom comique, ivrogne un peu, rondelet tout à fait. Dans le prologue c'était Jeanne Samary, rousse et blanche, qui incarnait la Nuit, dans des voiles d'un noir profond contre lesquels protestait toute sa gaminerie. La comédie de Molière se colorait, grâce à Sarah Bernhardt, de poésie. Elle ajoutait au texte une fraîcheur, un hiératisme, un hellénisme qui n'y sont pas, et ouvrait un horizon de tragédie grecque, celles où se promènent des princesses infortunées vêtues de longues robes blanches. Elle faisait penser à Euripide plus qu'à Racine et à Molière ; c'était mieux qu'Aricie, c'était un peu l'Alceste, et le vers de Molière, par sa bouche, prenait des nuances et des souplesses, et un reflet de vraie poésie ; un petit peu de l'éclat lunaire du Songe d'une nuit d'été passait par là. Sarah Bernhardt était aussi à ce moment-là dona Sol, elle l'était souvent, par le triomphe de ces pièces, dix-huit ans écartées du théâtre ; elle l'était avec noblesse, avec tendresse, avec une grâce souriante et tendre. Elle fut Desdemona, une fois ; hélas ! elle fut aussi miss Clarkson, elle fut l'héroïne du théâtre bourgeois elle joua l'Aventurière et Gabrielle, et des choses horribles, et elle créa la Fille de Roland et Rome vaincue. Elle y obtint des triomphes, tant il est vrai que l'actrice peut assurer la vie passagère de pièces médiocres; mais n'était-ce point mettre bien du génie à la défense de bien peu de chose ?
Ces créations, Sarah Bernhardt n'était pas libre de les refuser. Sociétaire du Théâtre-Français, elle donnait avec la troupe. Le célèbre M. Emile Perrin, très goûté comme metteur en scène, comme directeur, membre de l'Académie des Beaux-Arts pour des recherches sur le décor, dilettante, homme instruit, avait beaucoup de qualités, sauf le goût et le discernement littéraire. Il montait des tragédies parce que le devoir de son théâtre officiel est de monter des tragédies en cinq actes et en vers, mais il se fût gardé de le demander aux poètes qui étaient spécialement faits pour réussir en ce jeu un peu anachronique, les Parnassiens d'alors. La grande beauté des Erynnies et de Florise démontre bien, qu'en dehors des Parnassiens jeunes de ce temps-là, qui commençaient à frapper aux portes closes des théâtres, il y avait deux poètes dramatiques non découragés, et qu'on pouvait faire appel à leur rêve. M. Perrin préféra M. Parodi.
SARAH BERXHARDT. 7
L'honnête tragédie de M. de Bornier reposant sur le cycle lyrique de Charlemagne, se servant d'un mélange dosé d'histoire et de légende, n'était d'ailleurs point maladroite ; mais n'est-ce point la condamnation d'un système que ce bilan en dix ans, que la principale tragédienne en ce laps de temps, n'ait pu créer que deux ouvrages nouveaux en vers? La variété et la quantité
Ate/ier de sculpture de SARAH Bern'HARIm
des ouvrages nouveaux en vers joué au Théâtre Français, depuis le départ de SarahBernhardt et depuis la retaite de M. Perrin, ne montrent point qu'il y ait eu depuis sensible progrès, et quelle différence y a-t-il entre Rome vaincue et Jeanne la folle, entre Jeanne la folle et Struensée, et autres œuvres respectables et médiocres infiniment?
Le fait donc que Sarah Bernhardt ait couru le monde, passant des années à jouer le petit nombre de pièces qu'on emporte en tournée, ne peut faire regretter aux poètes qu'elle ait quitté le Théâtre-Français. On le leur aurait
Cornets décoratifs, par SARAH BERNHARDT.
montré comme au public, ou comme à la critique, les jours de répétition générale. De là à lui faire jouer leurs drames, il y avait un abîme.
Libre d'elle-même, reprenant la tradition du tréteau librement placé dans toutes les grandes villes du monde, Sarah Bernhardt a donné des indications de bonne volonté. A l'Ambigu elle joue les Mères Ennemies qui lui sont un franc et long succès, le premier que remporte au théâtre Catulle Mendès. Elle monte à la Porte-Saint-Martin un truculent drame hindou de Jean Richepin, où le poète incarne lui-même, un beau soir, à la place de l'acteur Marais, la robe du rajah. Elle emporte en tournée, un jour, un drame tiré de la Fille à Blanchard, un beau roman de Jules Case, alors près de ses débuts. Et voilà des indications d'orientation excellente. Donner l'hospitalité au poète qui représentait le Parnasse, au chef de l'école qui alors se présentait en concurrence contre le Parnasse et demandait une interprétation plus large de la vie, et plus d'outrance dans la fantaisie, chercher dans les
SARAH IÎKKNHAKDT.
nouveaux efforts d'écrivains en prose demandant place pour un idéal vériste, grave, une traduction littéraire de la vie de tous les jours, un des meilleurs, ce fut, à plusieurs reprises, d'un bon choix.
Malheureusement Sarah Bernhardt ne s'obstina pas à chercher âprement dans la littérature pure le moyen du succès, le prétexte de son succès ; non qu'elle ne fût bienveillante et dévouée aux poètes, elle les voyait, les écoutait, aidait au succès de quelques-uns auxquels elle laissait parvenir un rayon de sa vogue, tel Rollinat, poète et mélodiste, macabre et spleenétique, alors très naïvement comédien et qu'elle lança. Rollinat avait, comme ellemême à ce moment, des préoccupations de cercueil capitonné, de tentures noires; il en faisait des poèmes et de la musique qui plurent énormément aux chroniqueurs parisiens de ce temps et galvanisèrent M. Albert Wolff. Mais soit qu'elle ne trouvât pas de drames à sa taille, ou que la confiance lui manquât, et qu'elle désespérât d'en faire jaillir (il n'y en avait pas beaucoup alors, les gens de talent étant trop découragés par les allures directoriales pour confier leur rêve à d'autres moyens que le roman et le poème) il arriva que la plus grande tragédienne du temps, celle sur qui les poètes auraient pu bâtir des espoirs, s'associa avec le roi des faiseurs de son époque, et Sarah Bernhardt devint l'interprète de Victorien Sardou.
Toutes les mythologies, tous les folk-lores contiennent une légende où la belle fée, ou bien la plus belle fille mortelle, la fiancée du Prince charmant tombe aux mains d'un Kobold ou d'un Gnome, de quelque génie malfaisant et industrieux. Aphrodite et Héphaistos c'est la version claire et hellénique de ce mythe général; je ne veux point dire que Sardou soit un dieu, ni qu'il forge le fer et fabrique des armures, ou même des armatures, ou même des carcasses d'origine et d'infrangibilité divines. Le certain c'est qu'il les fabrique avec infiniment d'adresse. Le regretté Henry Becque qui eut tant de talent et si peu de Buste, par Sarah Bernhardt
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Sarah Bernhardt (affiche pour Gismonda), par MUCHA.
bonheur, tant d'esprit prompt et d'épigramme, et qui fut si peu fécond, est le seul parmi bientôt un demi-siècle de littérature, qui fit exception à la règle des poètes et des auteurs dramatiques novateurs, et que ne maudit pas M. Sardou. Au contraire, il lui découvrit quelque chose de franchement shakespearien. Est-ce la plus lourde erreur de ce critique sagace, est-ce la plus profonde ironie de cette ironiste triste? A-t-il voulu réaliser le paradoxe géant ? En tout cas, quelles que soient les causes, cela est, et Victorien Sardou aura eu, avec l'engouement du public, la voix de Becque ; il aura été jugé victorieux par Caton, et il eut la chance de confier ses plus gros efforts à Sarah Bernhardt.' Evidemment, pour l'admirable artiste, Victorien Sardou fit toilette, et il mena Sarah Bernhardt, ou plutôt il la laissa en excellente compagnie. L'auteur des Pommes du Voisin, de Nos Intimes, de Madame Sans- Gêne et de tant d'autres vaudevilles aimables, sans oublier les grandes féeries dont le Roi carotte demeurera le type lyrique, lui mit en œuvre l'histoire et la légende ; il découpa pour elle des portraits d'héroïne, et ce fut sous les espèces de sa phrase que Sarah réalisa les figures de Théodora, de Cléopâtre ; il lui transcrivit aussi des anecdotes sensationnelles comme la Tosca. Le menu travail de bibliothèque et d'arrangement ingénieux de mise en scène de M. Sardou fournit à Sarah Bernhardt l'occasion de beaux aspects plastiques, de beaux cris, de belles attitudes.
SARAH BERNHARDT. u
Elle fut à merveille l'impératrice byzantine hiératique, orfévrée, vicieuse, cruelle, amoureuse, inlassée, ou la magnifique ballerine du Nil. On loua, jamais assez, sa beauté, la beauté de son jeu, ses cris, ses emportements, ses douceurs, mais, ne l'a-t-on point remarqué, le vocabulaire de la conversation qui trouva pour exalter Sarah Bernhardt, en ces rôles qui lui furent de triomphes, tant de nuances pour vanter son jeu, sa beauté, son intuition des grandes passions dramatiques, n'a pas noté sa voix dans une phrase. Nul n'a écrit : Oh ! comme elle disait bien dans Théodora, telle phrase... les mots de M. Sardou sont tombés à l'oubli, le vox populi n'en a point retenu qu'il puisse redire, et ce sont des souvenirs de l'actrice seule qui demeurent des soirées qui furent pour elle des fêtes.
Spiritisme, ce drame si faible qu'aucun talent d'interprète ne pouvait le sauver, rompit l'alliance de Sardou et de Sarah Bernhardt qui, il faut le dire ne jouait pas absolument que du Sardou. Entre temps, elle incarne l'héroïne distinguée du distingué romancier allemand Sudermann ; elle se prête au rôle de courtisane redimée par l'amour qu'Armand Silvestre lui tailla d'après le Chariot d'enfant d'enfant du vieux poète hindou, et Iseyl fut une sonore et superbe Vasantasena ; ce jour-là, par une élégante adaptation, ce fut de la vraie beauté d'art, qui fit le fond de son effort. Elle a joué du Dumas fils, du d'Annunzio, ce qui semble beaucoup plus moderne et beaucoup plus lyrique et ne l'est point autant qu'on le pourrait croire, et elle a participé à la création du drame social, inauguré par Bjornson et par Ibsen, et par Hauptmann, en jouant les Mauvais Bergers, de Mirbeau.
Ce fut curieux, ce soir-là de voir Sarah ayant renoncé à toute pompe de costume, à toute élégance de costume, ayant adopté le long fourreau et la résille des ouvrières de fabrique, triomphant sans aucun accessoire d'oripeau, par la seule vertu de l'émotion et de la voix pénétrante dont elle disait les revendications sociales, et son amour pour le tribun anarchiste. Ce n'est point le lieu de juger le drame et de chercher à savoir pourquoi sa vie théâtrale fut brève ; mais ce fut de la part de l'artiste qui la créa et la monta une belle tentative, de même que la représentation de Mèdée où elle incarna, d'après Mendès, la profonde passionnée, la walkure indomptable du mythe hellénique. Qu'elle y fut charmeuse et féline, et coquette, et subitement furieuse et séductrice en cherchant à rallumer chez Jason l'amour froidi, et quelle sombre figure elle évoqua droite devant le seuil du temple en confiant aux servantes le coffret des maléfices. Après ce fut Hamlet, dont elle avait soupesé les difficultés en jouant Lorenzaccio, ce petit Hamlet vicieux d'Italie, cette réduction assez pâle du grand drame de Shakespeare par un poète qui avait lu, avec un grand bonheur, ses comédies. Or Y Hamlet de
Sarah Bemhardt (affiche pour la 7osca), par Mucha.
Sarah Bernhardt est un des plus beaux qu'on ait donnés.
C'est un Hamlet français ; il n'a rien des subtilités allemandes sur le fond du caractère d'Hamlet, il n'a rien des interminables discussions anglaises sur la taille, la lymphe, la grosseur d'Hamlet. La silhouette de Sarah ressembla à celle que peignit Delacroix, un jeune et beau prince blond de vingt ans, méditatif et malheureux; il a" peu d'anxiété philosophique ; ce qui le fait souffrir c'est d'avoir perdu son père, c'est de n'être plus rien dans le royaume, d'avoir été dépossédé de son rang dans le cœur de sa mère, car, ne devait-il pas être tout après son père ; c'est de se sentir épié. Et lorsque le fantôme lui a appris le secret, c'est-à-dire que sa conscience et la probabilité qu'il connaît l'ont éclairé sur le drame qui le fit orphelin et presque prisonnier dans cette cour, sa douleur c'est de ne pouvoir croire à aucune affection nouvelle, de se défier de la femme puisque sa mère fut une femme, de la femme qui l'aime, parce que sa mère aimait. C'est d'un énervement si grand que cela arrive à la tristesse profonde, à la tristesse si profonde qu'elle accepte le mal comme une fatalité, le constatant seulement, et essayant de s'en garer.
Il est évident que Sarah Bernhardt a joué en dehors des traditions et elle ajoute au musée
iconographique à'Hamlct les plus belles attitudes; elle a envoyé Ophélie au couvent, comme personne, et les bonds avec lesquels elle se soulève jusqu'à la face du roi pour bien lire le crime dans ses yeux, à la scène des comédiens, furent une admirable trouvaille. Jamais on n'avait, de cette netteté et de ce pittoresque, illustré ce texte. Shakespeare est un excellent auteur pour
Sarah Bernhardt, par Chaktkax *.
Sarah Bernhardt. Elle en a pu donner la tragique lady Macbeth et elle en peut traduire les jeunes princes sombres, rêveurs et fantaisistes. T? Hamlet à l'Aiglon il y a des différences, encore que l'Aiglon comme Hamlet, s'étiole dans un palais où il est presque captif, et que son front penche sous le poids de la fatalité, de l'hérédité, et sous une des plus prestigieuses aventures qui put arriver à un jeune prince. L'infortune de l'Aiglon n'a pas un siècle, et ce n'est pas tout à fait assez pour devenir légendaire ; comme c'est près
(*) Tiré de VAtbutn Mariani.
de nous encore, 1830 et les cris de révolte, et les clameurs de révolution, et les ïambes de Barbier et la Liberté de Delacroix menant le peuple aux barricades ; comme c'est près et encore en nous ce second acte de la Révolution, et comme c'est loin de nous cette mort, qui fut contemporaine presque du drame de Juillet, cette mort du duc de Reichstadt. Il n'en demeure que la mélancolie d'un beau fait divers. Il naquit, commanda l'exercice et mourut, comme la petite danseuse de l'épitaphe célèbre apparut, dansa et mourut. Evidemment le sujet pouvait tenter, de faire parler ce silence, ce silence mortel, d'imaginer d'après des textes brefs et officiels ce qu'avait pu être logiquement la vie, ou plutôt la mort lente de ce fils de l'Homme. Le prestige du duc de Reichstadt est fort lié à celui de son père. Pour les enthousiastes de Napoléon, il est l'énigme, il est le martyr ; pour les autres c'est un petit prince qu'on abrutit, qu'on mît en cage, et on ne sait si sa mort fut un sursaut. Il était toujours loisible de l'imaginer, et ainsi la légende peut grandir et s'étoiler.
M. Edmond Rostand, parmi les écrivains, est fort discuté, parce que son succès est incontestable et que son génie ne l'est point. On lui refuse tout talent, ou on le considère comme un phénomène merveilleux. Il dicte des enthousiasmes saugrenus et des mépris excessifs. De bons juges le considèrent comme un excellent poète romantique. Il y a là encore beaucoup à dire. Il semble impartialement que M. Edmond Rostand est un auteur dramatique de premier ordre, il sait ne pas s'attarder, il sait oser, il sait franchir le métier de l'auteur dramatique, avoir des dévouements qui n'en sont pas, terminer la Samaritaine par un hosanna de joie, la scène remplie de palmes agitées, un peu en opéra ; il a des trouvailles, il a
Sarah Bernhardt (affiche pour Jeanne d'A rc),
par Eugène Grasset.
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une langue malencontreuse souvent, agile souvent, jamais rare, jamais précieuse, jamais précise. Il a de la verve bouffonne, et ses situations les plus dramatiques semblent découler de cette verve. Il semble qu'il réfléchit avant de lancer sa situation héroïque et se dit : « Pourrai -je leur faire avaler celle-là » ? il passe et fait avaler le sabre. Il est très divers. Avec lui on est tantôt à Guignol, tantôt à un drame d'Hugo, ou à une comédie de Regnard, ou plutôt à une commedia dell'arte. C'est trouble d'intentions, de fond ; c'est très net de geste, c'est très jouable, c'est très divers, et cela donne à une artiste aussi diverse que Sarah une foule de prétextes à donner de la sveltesse, de la vivacité, du couplet, de l'ironie, à montrer le plus d'aspects de son génie charmeur et lyrique. Ce ne sont pas des vers extraordinaires que ceux qu'elle dit sur le champ de Wagram ; mais il est extraordinaire de pouvoir faire admettre ce long monologue, et il est infiniment douteux qu'une autre artiste l'ait fait admettre ; maintenant le pli est pris, et M"0 Grumbach peut le verser aux provinces enthousiastes.
Voici donc les nouveautés d'art français que Sarah Bernhardt présentera à l'Amérique, en sa future et considérable tournée : Dumas, Sardou, Rostand, Racine, et du Shahespeare. Elle sera admirée dans Hamlet, elle le fut déjà à Londres, elle y sera admirée en tout ce qu'elle jouera, parce qu'elle y sera admirable ; elle montrera à l'étranger notre meilleure actrice si elle ne leur montre pas notre meilleur théâtre, et c'est déjà beaucoup. Elle accroîtra encore sa légendaire popularité ; et elle reviendra jouer ses œuvres où elle sera toujours elle-même, imprévue, variée, géniale, auxquelles elle imposera toute sa marque et qui seront difficiles à jouer sans elle. Nul doute que d'autres, beaucoup d'autres triomphes l'attendent encore où on devra l'applaudir parce qu'elle sera merveilleuse, même quand les drames ne le seront pas du tout. Mais cela, c'est la loi même.
Je ne voudrais pas conclure cet article sans parler des Samedis populaires, que Mendès et moi dirigeons et qui rencontrèrent, après que Ginistv ne nous eut plus trouvé ce petit grain de modernité avancée et d'audace un peu excessive et bousingote qui convient si bien à l'Odéon et au titulaire de ses destinées, une cordiale hospitalité chez Sarah Bernhardt. Elle y fut comme toujours dévouée aux poètes, à tous les poètes, car presque tous
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ceux qui témoignent d'une réelle valeur furent dits en cette salle de la place du Châtelet. Elle y a merveilleusement dit des élégies, elle a donné toute la tristesse gaie du Carnaval de Venise, elle a fait éclater dans sa voix toutes les fortes ivresses de Banville, elle a murmuré du Rodenbach, elle a comme chanté du Verlaine, et la mélopée de sa voix a serti admirablement les beaux vers de Mallarmé, sur les Fleurs. Elle a dit le vers comme il faut le dire, sans gestes, sans cris, lisant près d'une lampe ; elle a été la Muse de cette heure de poésie prise sur les tracas de la vie, et où venaient l'entendre des gens qui ne vont pas au théâtre, des gens qui sont indifférents à la péripétie, qui ne veulent pas savoir comment le jeune premier épouse l'héroïne, mais qui veulent entendre du rythme et la musique du vers. Ce ne sont point fêtes closes, et nous aurons encore le plaisir d'entendre Sârah Bernhardt dire de beaux vers, de la plus belle voix du monde.
L'activité dévorante qui anime Sarah Bernhardt n'a pas été toute donnée au théâtre ; on a déjà dit ailleurs et surabondamment, comment dans son théâtre, tout passe sous ses yeux et par ses mains ; comment elle préside à la réception du drame, à sa mise en scène, comment elle collabore avec son décorateur, comment elle dirige ses costumiers, comment elle trie sa figuration presque toujours remarquable. On l'a représentée à des répétitions, indiquant tous les rôles, créant des traditions, faisant travailler ses acteurs, leur donnant, en une conférence de vingt mots qui portent, l'allure du rôle, le geste du vers et une leçon d'intonation et d'articulation, deux aspects de l'art qu'elle possède comme une innovatrice.
Mais avant qu'elle assumât cette besogne à laquelle souvent ne suffisent point les énergies masculines d'une direction effective et complète, elle débordait son art, et il fut un temps où l'allure toujours majestueuse, solennelle, avec un repos de l'hémistiche à la Comédie-Française, échouait à occuper tous ses instants.
Ah ! comme on comprend que sortant de cette atmosphère compassée, après les séances du comité et les répétitions où le directeur de la scène prend encore s'il se peut la ressemblance de Molière et sa perruque, où l'on croit que Louis XIV est là pour veiller à l'orthodoxe pronqnciation du mot désir, elle eût élevée des fauves, et se soit commandé un pittoresque lit catafalque ou un cercueil capitonné.