DANS LA VILLE MORTE ET DANS HAMLET
A la Renaissance, la Ville Morte, tragédie moderne de M. Gabriel d'Annuhzio, a été bien montée et, dans l'ensemble, assez bien jouée. M"" Sarah Bernhardt a été admirable dans le rôle d'Anne : dès l'ouverture du rideau, elle a su, par le son même de la voix, pour ainsi dire, suggérer qu'elle était aveugle ; elle a eu les cris de douleur les plus tragiques et aussi les plus doux murmures d'amour et de tendresse; et je ne crois pas qu'on oublie jamais la gaieté caressante, enfantine, et un peu mélancolique, avec laquelle
elle raconte à sa nourrice la légende d'Io.
(Murs 1898.)
Madame Sarah Bernhardt est un merveilleux Hamlet. Elle a donné à tout le rôle le mouvement qu'il fallait. Elle a compris que Shakespeare n'était pas un écrivain de la période de 1830, et que les personnages de ses drames ne devaient pas être interprétés comme les héros des pièces romantiques.
Elle a compris que le jeune homme, intelligent et rêveur, qui revient à peine de Wittenberg, et qui, peu fait pour l'action, quelle qu'elle soit, et désigné cependant pour commettre le plus terrible des actes, se cherche constamment des raisons de ne pas agir, avait, comme souvent les tendres et les doux, des colères subites et de soudaines ironies. Elle a joué d'une manière intéressante toutes les grandes scènes du drame, et mieux encore que les autres, peut-être, celle avec Ophélie. Là, elle est d'abord d'une mélancolie résignée qu'on sent aimante, infiniment ; puis, après qu'Hamlet s'est découver t épié par Polonius, le revirement est brusque et cruel, et les mots qui étaie nt dits, il y a un instant, avec un chagrin attendri, sont répétés maintenant, avec une fureur qui persifle. Madame Sarah Bernhardt a eu, en Hamlet, des gestes admirables; et avec quel art exquis elle a évité, aux passages et aux répliques célèbres, de trop faciles effets ! Grâce à elle, Hamlet a vécu, ici, d'une vie vraie.
Il faut hautement remercier madame Sarah Bernhardt d'avoir, sur son théâtre, joué pour la première fois, à Paris, un drame de Shakespeare