LA FILLE A BLANCHARD
Ta Fille à Blanchard, passée du roman à la forme scénique, y prit Jla d'abord le titre de Pauline Blanchard. La pièce, drame rustique, en cinq ou six actes, fut lue à Mmc Sarah Bernhardt par l'un des auteurs, M. Darmont, sur le pont d'un énorme steamer, au milieu du Pacifique, entre San- Francisco et Sydney. Mmp Sarah Bernhardt, dont la gloire est moins faite peut-être d'un talent sublime et insurpassable que d'une universalité qui assure une place unique, dans l'histoire de la scène, à la mobile et toujours parfaite interprète de tous les sentiments, de toutes les passions, de toutes les apparences, Mmc Sarah Bernhardt, Protée toujours en quête d'une métamorphose nouvelle et frappante, et qui, alors, ne jouait que sous le faste des draperies impériales ou dans le luxe des courtisanes, s'enthousiasma à l'idée d'incarner une paysanne. Les rôles furent distribués sur le paquebot; on répéta, et en débarquant à Sydney, Théodora joua Pauline Blanchard. Que fut cette première représentation? Les journaux australiens furent enthousiastes. De même, les journaux américains, lorsque, après avoir refrancbi l'Océan, Pauline Blanchard fut représentée à New- York, à Chicago, partout où s'arrêta la triomphante Sarah. Reprenant la mer avec elle, la pièce traversa l'Atlantique, aborda à Londres, au Royal Opera-House.
Ce fut une belle soirée. Mme Sarah Bernhardt, d'abord méconnaissable sous ce vêtement villageois, mais vite reconnue à son génie, fut charmante d'un réalisme mitigé de grâce et de poésie, passionnément obstinée dans son entêtement d'amour, visionnaire dont la folie incommoda le public, tragique à l'extrême, jusqu'au vrai et au delà. Parmi les spectateurs, il y avait Henri Rochefort, alors exilé du Boulangisme et qui supportait mal le brouillard et l'accent anglais; les auteurs de la pièce, MM. Darmont et Humblot; les directeurs de l'Odéon, le pauvre Marck, qui aimait bien la pièce, M. Desbeaux, qui l'aimait moins; M. Henry Bauër; Johnson, mort depuis, correspondant du Figaro; M. Leudet; M. Oscar Wilde qui faisait répéter sa Salomé, dont la représentation fut d'ailleurs interdite; M. Plançon, de l'Opéra; Mmc Rooseveld. Comme public de premières parisiennes, ce fut tout.
A Paris, Pauline Blanchard s'appela La Fille à Blanchard et vécut des destinées odéoniennes avec la belle tragédienne, Mmc Segond-Weber.