‹ SarazinChapitre 10 sur 18 · LE ROMANCIER — LE POËTE · texte numérisé non relu

LE ROMANCIER — LE POËTE

A la fin de sa vie, Sarazin fit paraître ses «Contes d'Alsace sur les Ages de la Pierre et du Bronze»: la Vallée de la Bruche à l’âge de la pierre, le Mur Payen à l’âge du bronze; tous deux constituent une évocation saisissante des temps préhistoriques. Nous essaierons d’en donner les aspects principaux tout en conservant à notre analyse tout le charme sauvage et romantique dont ces deux récits sont empreiïnts.

«Le premier conte, écrit-il, qui se rapporte à la fin de l'époque quaternaire, m'a été raconté par les pierres et les ossements que j'ai rencontrés dans les Vosges.»

A cette époque la race humaine avait acquis des qualités physiques exceptionnelles, une énergie sauvage, et autant de courage que de violence et de brutalité.

Et Sarazin nous trace par tableaux successifs la vie d’une famille de Nomades: père, mère, une fille adoptive Léa, et cinq fils; l'aîné Esus parti à la chasse pour assurer la nourriture de la famille, rentre à la grotte qui sert à tous de refuge, à l'entrée de la vallée de la Bruche, mais il rentre les mains vides et blessé, Il a tué le sanglier qu’il poursuivait, mais un: lion est venu lui ravir sa proie, Sa mère panse la blessure:

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<Elle lava les plaies à grande eau pour les débarrasser de la boue et des caillots de sang qui en souillaient les lèvres; puis elle les lécha avec soin pour bien les éssuyer, et, saisissant à deux mains le membre blessé, elle rapprocha les bords des plaies par une pression douce et soutenue. Son aide couvrit alors le membre d’un mélange de graisse et de résine. sur lequel il déposa une couche de mousse fine et sèche, maintenue en place par des lanières de peau disposées circulairement.»

Le second fils Ethel découvre l’art de la terre cuite; après avoir fait un grand feu, la terre s’est durcie sous les cendres, et il réfléchit à ce phénomène: «Une pierre produite par le feu. une pierre produite aux dépens de cette boue plastique et malléable. Une pierre assez dure vers le centre, là où le feu avait concentré son action. Une pierre qui avait conservé la forme de la plaque de boue sur laquelle le feu avait brûlé. cette terre bien humectée était malléable; on pouvait lui donner assez facilement toutes les formes qu’on voulait. La prendre, la pétrir, façonner à la main cette pâte molle, puis la durcir au feu...» Il fait un grand feu, il y jette de la terre à peine modelée, et il obtient de petites coupes grossièrement façonnées, et il les admire; <et il en avait bien le droit, car dans son inconscience, il venait de rendre à la race humaine un service qu’on ne devait plus égaler, et plus que le philosophe grec il avait le droit de s’écrier: «Jai trouvé». Sa grossière poterie contenait le germe de toute l’industrie humaine.» F

Le troisième fils Belen était né marin; armé d’une longue javeline, il frappait de sa barque les poissons à leur passage; mais le poisson se détachait encore souvent de l’engin meurtrier. «Comment l’accrocher après lavoir frappé? Belen inventa le harpon.… les doubles pointes obliquement opposées, la première qui perce, les autres qui s’accrochent dans la chair et retiennent la proie.» Un jour de pêche fructueuse, il fut obligé d'abandonner des saumons sur les rochers. Le soleil était ardent. Le lendemain il trouva ses poissons des-

séchés; il les ramassa, constata qu’ils étaient mangeables. «La conserve alimentaire était inventée.»

Esus a suivi la trace d’un lion, et avec son jeune frère Jeffé ils s’attaquent à toute une famille de fauves; succombant dans un corps à corps avec le mâle, Esus est secouru par son frère qui poignarde les yeux du lion: «l’animal aveuglé lâcha son ennemi vaincu. Dressé sur ses pattes, les griffes enfoncées dans le sable, la tête horriblement mutilée, les flancs ouverts par vingt blessures, perdant des flots de sang, il semblait défier encore son ennemi et poussait d’horribles rugissements de douleur et de colère.> Esus d’un seul coup de massue l’achève; puis les deux frères prennent successivement au lasso la lionne et ses deux petits.

Après la bataille Esus brise le crâne du lion à petits coups avec une pierre; «il en retire la cervelle qu'il se met à dévorer toute chaude et sanglante; puis il ouvre une des veines du cou et aspire le sang à pleine gorge.»

L'auteur tire de ce carnage des conclusions empreintes d’une haute philosophie: «la nature s'applique à détruire incessamment ses œuvres, et pour y arriver, ses procédés sont variés à l'infini. Elle a le feu qui brûle et réduit tout en cendres, l’eau qui inonde et noie, les tremblements de terre qui renversent, les volcans qui ensevelissent.. Elle a la foudre, les orages, les cyclones, les tempêtes, la glace qui éteint toutes les manifestations de la vie. Elle a créé des monstres énormes et terriblement armés qui dévorent tout ce qui est vivant; et, par milliards, les infiniment petits qui décomposent et détruisent les animaux et les végétaux. Mais un jour elle s’est vraiment surpassée: elle a créé l’homme, Ce jour-là, ayant mis la main humaine à la disposition du cerveau humain, elle avait produit l'agent de destruction par excellence... l’homme s’est de suite mis à détruire et à tuer tout ce qui était à sa portée. il tua son semblable... il fut cannibale dès son berceau... l’homme s’appliqua surtout à perfectionner les armes meurtrières. Après la pierre, le bronze qui tue mieux; ‘après le bronze, le fer, puis l'acier. après l’arc et la flèche,

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la poudre, le fusil, la carabine de précision à longue portée, à tir rapide; rapidité, précision, répétition de l’homicide. Et le canon se perfectionne… Puis vient la torpille: après la poudre, la dynamite!… Quels progrès. C’est donc lorsqu'il s’agit de détruire son semblable que l’homme se met sérieusement à l’ouvrage... il le tua d’abord pour le manger; aujourd’hui il le tue pour la gloire et la conquête!

De quel droit irions-nous mépriser les anthropophages qui furent nos ancêtres, nous qui admirons les grands bouchers de chair humaine et leurs immenses charniers, dont le sol est trempé de sang et jonché de cadavres. Du Caïn de la Bible à Napoléon il y a progrès, mais au fond où est la différence?»

Mais plus loin l’auteur se fait moins sévère lorsqu'il nous parle de Jeffé. Celui-ci en vagabondant rencontre une jeune fille d’une tribu ennemie, mais jeunes et sans haine, ils errent tous les deux sur le bord de la rivière; la jeune fille apprend à Jeffé le maniement de l'arc, arme qu’il ne connaissait pas, et l’amour va venir: «ah! quelle joyeuse école buissonnière! pour la première fois de leur vie ces deux enfants se sentaient délicieusement heureux; ils allaient, insouciants, dans les grands bois qui descendaient jusqu’au bord de l’eau. Leurs instincts s’éveillaient juste assez pour leur faire goûter le plaisir de s’aimer.»

Léa, la fille adoptive de la famille, devient femme et entre les trois fils aînés il y a lutte autour d’elle et pour elle; Esus l'attaque, elle lutte férocement contre lui, n’hésitant pas à risquer sa vie plutôt que de se soumettre à ses désirs, mais elle est sans force devant Ethel qu’elle n’aimait pas, mais dont les douces et adroites paroles flattent son orgueil de femme; «Eve allait être vaincue par la langue dorée du serpent». Mais l’élu de son cœur, Belen, arrive; le différend est porté devant le père, et Belen part dans la montagne en emportant la jeune fille dans ses bras.

La tribu ennemie «les hommes des Rochers Rouges» vient attaquer la caverne des Nomades, il y a lutte et lutte

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furieuse, et devant le nombre les nomades sont obligés de fuir et gagnent la montagne.

Le Mur Payen à l’Age du Bronze, ainsi s'intitule le second conte; lé mur païen fait partie d’après Sarazin des formations mépgalithiques élevées à l’âge du bronze par la branche celtique des Aryens envahisseurs, qui cherchent à se défendre contre les homme de l’âge de la pierre taillée, refoulés dans les parties les moins accessibles de la montagne et contre les invasions des races d’outre-Rhin.

Ainsi le mur payen représente le siège de la domination aryenne ou celtique en Alsace; et ce conte a trait à une des dernières phases de la lutte entre Germains envahisseurs et Celtes, guidés par leurs druides et retranchés derrière le mur payen.

Des premiers chapitres citons cette page de poésie très pure: «On s'élève doucement, à mi-côte, ayant à gauche la montagne escarpée avec ses vieux arbres couverts de mousse et ses énormes blocs de grès rouge émaillés de fougères et de capillaires d’un vert étincelant. Tout cela monte, monte toujours, et finit dans des sous-bois sombres, presque noirs. À droite, dans les éclaircies, on voit, loin sous les pieds, le fond de la vallée légèrement teinté de vapeurs bleues; une route y serpente et dans les coudes qu’elle fait, vue d’en haut, elle semble se redresser à pic. Sur le versant opposé, de belles forêts de sapins montent vers la haute Struth. Elles sont surmontées par d'énormes rochers qui ressemblent à des châteaux de géants démantelés par des dieux.»

Les premières civilisations étaient d’une violence homicide dont nous ne pouvons pas nous faire une idée, et l’auteur nous dit en parlant du caractère de ces peuples primitifs: «Tuer ne suffisait pas. Téglatphalazar, le grand conquérant aryen faisait recouvrir les murs de Ninive des peaux de ses prisonniers écorchés vifs! et à chaque page l'Ancien Testament nous répète: «Toute la population fut passée au fil de l’'épéel» C’est là une phrase consacrée; nos fillettes nous la récitent sans sourciller, C’est la conclusion en quelque sorte

forcée de tous les sièges. Pour moi, j’ai vu la guerre, je l’ai vue dans tout ce qu’elle a de hideux; je suis resté sur des champs .de bataille, dans des ambulances à moitié brülées et encombrées de blessés et de mourants; à Frœschwiller, trois jours de suite, du lever au coucher du soleil, j’ai accompli ma sanglante mission de chirurgien militaire, de quel droit m’accuserait-on de sensiblerie? Eh bien, à l’heure qu'il est, je n’ai pas encore pu m'habituer à cette phrase si simple. «Toute la population fut passée au fil de l’épée.»

Plus loin Sarazin vient s’accouder à la balustrade du Sainte-Odile et nous livre tout ce qu’il ressent devant ce panorama: «vous planez sur l’Alsace à 800 mètres de haut... Regardez et taisez-vous: le recueillement s'impose devant ce spectacle immense, éblouissant, mêlé de vertige et d’étonnement. La riche et belle plaine d'Alsace, inondée de soleil, se déroule sous vos yeux à perte de vue avec toutes ses petites villes et tous ses gros villages. au loin c’est la reine de l'Alsace, c’est Strasbourg! Sa haute et fine cathédrale s’élance vers Dieu pour protester contre la terrible ceinture de fer qui la tient enchaînée. Ce ruban d’argent qui scintille par place, c’est le vieux fleuve qui a fait cette plaine, qui lui a donné sa force et sa fécondité, c’est le Rhin dans lequel! tout le sang de la France aurait dû couler pour noyer les envahisseurs dans ses flots rougis et débordés.… Plus loin,

cette longue chaîne de montagnes qui ferme l'horizon, cou-

verte de noires forêts, noyées et comme effacées dans la brume, c’est l'ennemi séculaire!»

Pour se venger de deux rivales, la femme du chef des guerriers celtes les fait tomber dans un traquenard et les remet aux mains des sacrificateurs: «le prêtre s’approcha d’une des malheureuses femmes, lui saisit le sein à pleine main, le tira fortement vers lui comme pour l’arracher et d’un coup de couteau le détache de la poitrine, laissant à sa place un large disque de chair pantelante, d’où le sang jaillissait comme d’une pomme d’arrosoir. Et d’un bond le valet fut là, armé d’une boule de bronze incandescente; il la promena

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