‹ SatanstoéChapitre 100 sur 194 · LE JEUDI 15 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

LE JEUDI 15 NOVEMBRE

Si cet opéra a eu beaucoup de succès à la cour, Lully apporta tous ses soins pour lui en procurer un pareil à Paris. Mlle Saint-Christophe y joua Cérès avec le même goût et la même noblesse qu'elle avait fait paraître devant le roi. Les rôles de Proserpine et d'Aréthuse, qui avaient été remplis à Saint-Germain par les demoiselles Ferdinand aînée et cadette, le furent à Paris par Mlle Aubry et Mlle Rochois, qui commença à se distinguer en celte occasion, ainsi que Dumerey, qui faisait Alphée, et Beaumavielle dédommagea dans celui de Pluton, ceux qui n'avaient pu le voir représenter àla cour par Gaye. Mlle Louisoa Moreau débuladans le i)rologue.

Une autre circonstance contribua encore à la beauté de ce spectacle , comme ce fut en ce temps que cessa la société qui était entre Lully et Vigarani; elBerain, dessinateur ordinaire du cabinet du roi, qui travaillait depuis cinq ans les dessins des habits de l'Académie , fut choisi pour composer ceux des machines de cet opéra , et dos décorations , qui parurent alors avec un grand éclat. On admira entr'autres le somptueux palais de Pluton et la charmante décoration des Champs-Elysées. Tout était peint par Rousseau , l'un des plus habiles maîtres pour la perspective. Les habits , qui étaient aussi de la composition de Berain , furent trouvés parfaitement beaux el d'une richesse infinie.

Mlle ROCUOIS.

Pensionnaire de l'Académie royale de Musique, et qui,

en qualité de première actrice a fait si long-temps les délices ae la cour et de la ville, mourut à Paris, le 8 octobre 1728, âgée de 70 ans. Elle était née d'une bonne famille de Bayeux. Étant demeuréeorphcline dès son bas âge, el'e fut élevée par un de ses oncles qui prit un grand soin de son éducation; mais ayant eu le malheur de le perdre peu de temps après, la médiocrité de sa fortune et la grande voix qu'elle avait reçue de la nature, la déterminèrent à accepter les propositions qui lui furent faites en 1678 (1) d'entrer à l'Académie royale de Musique. A peine parutelle sur le théâtre qu'elle effaça les premières actrices qui l'avaient précédée. Jamais personne n'a possédé à un plus haut degré de perfection le bon goût du chant et de la belle déclamation. Elle a fait , avec un succès urodigicux , les premiers rôles de tous les opéras du célèbre Lully, et depuis sa mort plusieurs opéras modernes ont dû à cette grande actrice une particulière réussite.

1) Voici une personne qui dit que c'est en l'année 1C78 que Mlle Rochois entra à 1 Opéra. M. do Tralage, dans une note manuscrite, dit qu'elle débuta en 1679 par le rôle de Sthenobée dans Bellérophon. No pourrait-on pas croire qu'elle entra véritablement en 1C78; mais comme elle était peu musicienne, on n'osa d'abord lui confier un rôle de l'importance de Sllicnobée, et que es ne fut qu'un an après qu'elle fut connue dans le monde. L'auteur de la préface du Recueil des Opéras en pa- »'o;«sdit en parlant do la première représentation de Proserpine: « Mlle Rochois commença do se distinguer dans le rôle d'Aréthuse. » Ainsi tout cela reviendrait à la date de 1678.

On se souvient toujours de la façon noble et touchante dont elle jouait le rôle d'Armide (1). Elle enlevait et attendrisait jusqu'à faire répandre des larmes à une foule de spectateurs, qui ne cessaient de l'admirer. La douceur de ses mœurs égalait de si rares dons de la nature; elle ne connaissait point le sot orgueil qui enivre si souvent les gens à talens , quand ils sont dénués des qualités du cœur et de l'esprit, qui seules, peuvent les préserver de ce défaut. Elle donnait des conseils aux actrices aui avaient conllance à son goût, sans jamais se laisser aller à la basse jalousie d'envier les applaudissemens que méritaient celles qui ont brillé depuis sa retraite. Elle était tendre amie : une probité exacte, beaucoup de franchise et le plus pur désintéressement, formaient son caractère, et lui ont attiré l'estime constante de ceux qui sentent le prix des bonnes mœurs et des grands talens. Elle joignait à ces qualités morales une patience très chrétienne dans les longues souffrances qui ont précédé sa mort. Elle fut enterrée le 10 octobre dans l'église Saint-Eustache, sa paroisse. L'Académie royale de Musique en corps assista à son convoi et à ses obsèques, et lui rendit ses tristes devoirs avec des regrets qui font l'éloge de celte illustre défunte. Elle avait quitté le théâtre en 1698 ; le feu roi l'avait gratifiée d'une pension de quinze cents livres sur l'Opéra.

Avec la permission de l'auteur de l'éloge de Mlle Rochois, nous allons joindre ici quelques particularités de la vie de cette demoiselle. Ce fut Collasse qui jugea, malgré la dureté qu'il lui trouva dans la voix, que la musique et la méthode répareraient bien vile ce défaut. Il la présenta k LuUy, qui, plus grand connaisseur que Collasse, prit soin lui-même de la faire répéter, et qui lui donna ensuite ses grands rôles. Il survint une petite brouillerie entre la Uochois et LuUy , au sujet de la taille de cette demoiselle, qui lui parut un peu suspecte. Elle, pour sejustifier de ce reproche, lui dit qu'elle était mariée, et pour lui en donner une preuve certaine, elle tira de sa poche un valet de pique sur le revers duquel était écrite

(1) 0 Pour moi, je crois avoir vu une représentation d'vlrmide, qui me donne droit de mettre celte pièce au-dessus de tout ce que tant de siècles ont pu produire... LaRochois, après avoir été cinq ou six ans hors du théâtre, ayant trouvé que la vois lui était revenue, voulut s'y remontrer La Moreau et ta Desmâtins faisaient les deux confidentes. Dun, Ilidraol, et Du Mény, qui, par bonheur, n'était point saoul, Renaud. Il parut, en vérité, assez aimable pour ne point faire honloau hérosqu'il représentait, et il chanta mieux et plus juste qu'il n'avaitchanté depuis la mort do LuUy. J'entendis à mon aise et à plaisir, ces quatre à cinq beaux tons qu'il avait dans le milieu de la voix (car Du Mény n'avait que cela), Boutelou chanta tousles petits airs, Pécourl cl Létang dansèrent, le premier avec ces beaux bras et ces pas majeshieux, qui, sur son déclin même, le rendent un danseur presque sans pareil; l'autre avec cet air

d'homme de qualité qu'il est si rare qu'un danseur attrape

Quand je me représente la Rochois, celle petite femme, qui n'était plus jeune, coiffée en cheveux noirs, armée d'une canne noire, avec un ruban couleur de feu, s'agiter sur un grand théâtre, qu'elle remplissait presque toute seule, et tirant de sa poitrine des éclats de voix merveilleux , je vous assure que je frissonne encore, etc. »

une promesse de mariage. Lully prit la carte, la déchira et renvoya la Rochois , qu'il reprit quelque temps après , à la sollicitation de MM. de Vendôme et du comte de Fiesque. Cependant la Rochois épousa I homme à la promesse, qui ensuite la quitta pour se retirer à Pau, en Béarn. Comme il resta peu avec elle, peu de gens ont su que la Rochois avait été mariée. La Rochois était petite, la peau assez lisse, les yeux noirs, pleins de feu et extrêmement beaux au théâtre, de vilains bras, et c est pour elle qu'on iuveuia les manches à la persane.

DU MÉNY,

L'acteur de son temps le plus à la mode, avait précédemment appartenu à M. Foucault en qualité de cuisinier, d'où Lully lavait tiré à cause de sa belle voix, pour le placer dans son Opéra : Et pour le mettre en état de paraître sur le théâtre, il lui paya un maître à danser et un autre de musique. Le premier eut tout lieu d'être content de ses soins; son écolier était un beau brun, bien fait, et d'une physionomie extrêmement noble. Il ne lui manquait que des grâces, ou plutôt il ne fut question que de mettre en usage celles que la nature lui avait données. A l'égard du maître de musique, ses peines furent perdues. Du Mény fit si peu de progrès dans la musique, qu'il lui a fallu pendant tout le temps qu'il a joué, un homme pour lui apprendre ses rôles note a note. 11 est vrai que sa mémoire réparait ce défaut en partie, et qu'il lui arrivait bien peu souvent de se tromper en chantant. Du Mény débuta en 1677, dans le prologue d'/si's, par un rôle de Triton. En 1680, il joua Alphée dans Proserpine. Ce fut à ce rôle qu'on connut ses talens, qu'il marqua de plus en plus jusqu'à sa retraite en 1700, causée par une extinction de voix, qu'il avait apportée d'Angleterre; il mourut en 1702.

Voici encore quelques traits qui n'ont pu entrer dans l'éloge de cet acteur. Du Mény était un beau brun , de belles dents, la taille haute et noble, toujours magnifique au théâtre, et figuré en manant à la ville. Il ne sut jamais de musique etsouventil chantait faux. Ajoutez à celaqu'étant extrêmement ivrogne, il paraissait souvent sur le théâtre en désordre; avec ses défauts, les délices du public. J'oubliais de dire que Du Mény avait la voix bauletaille, des plus hautes, ce qui l'a fait passer pour hautecontre. Toutes les vacances du théàlic, Du Mény allait les passer en Angleterre, d'où il rapportait après Pâques jusqu'à mille pistoles. Comme il pillait tous les rubans de toutes les filles de l'Opéra, il en avait rassemblé une assez grande quantité pour en composer une tapisserie, des chaises et un lit, qu'il joignit aux meubles que Beaumavielle lui avait laissés.

Bille DIOIVEAU, l'ainée,

Qu'on appclaitdans le public Louison Moreau, était fille d'un marchand mercier au Palais. Elle débuta dans le prologue de Proserpine, en 1680, et son tint aux seconds rôles, et souvent aux confidentes; elle quitta l'Opéra aux

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l'êtes de Pâques, de l'année 1692, pour se retirer au couvent des Hospitalières, à titre de pensionnaire. Eileen sortit au bout de quelque temps, et épousa un gentil-

homme. On ignore le temps de sa mort. Louisoa Morcaui était petite, mais extrêmemeut jolie

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