‹ SatanstoéChapitre 117 sur 194 · LE JEUDI 15 FÉVRIER · texte numérisé non relu

LE JEUDI 15 FÉVRIER

LE POÈUE DE M. QVINAULT. LA HIISIQUC DE H. LULLT.

Cet opéra fut également le triomphe de Quinault, de LuHy et de Mlle Uochois. Jamais pièce ne fut plus admirée. Une des plus grandes perlcctions d'un spectacle, est que la beauté croisse d'acte en acte. 11 n'y a pculêlre point d'opéra qui ait cet avantage comme Armide, cl cet avantage est d'un prix infini. 11 est vrai qu'il y a qucl- (jues endroits que l'on peut critiquer, comme l'épisode (l'Hidraot, qui n'est pas assez lié à la pièce, et le quatrième acte qui manque de matière (2). L'auteur paraît ici nu et sicnle à l'excès. Il devait, sans doute, y ménager quelque action, ou quelque épisode moins sec que la dou-

(1) t L'opéra d'Armidc, qui avait 6tô commandé d'abord pour Versailles, n'ayant pu y être représenlé, a paru dans les derniers jours du carnaval, à Paris, sur le théâtre royal de musique, avec le succès qui suit tous ces grands spectacles, M. le dauphin honora de sa présence la première représentation qui en fut faite; les paroles en sont trouvées dignes de leur auteur, chacun est charma do la beauté do la symphonie et de la musique; ce qu'il y a de sp?ctaclo a paru graiid et nonveau, et surtout le théâircqui se brise; il est de 1 invention de M. Berain. On s'est fort récrié sur la beauté de toutes les parties qui composent le cinquième acte de cet opéra.

(2) Lully, d'un goût toujours sûr, avait prévenu lo senliment du public au sujet du quatrième acte ; c'est pourquoi il demanda à Quinault un cinquième acte qui, non seulement fit oublier au public ce faible morceau, mais même surpassât tout ce qu'il avait encoro fait. Quinault travailla, et no satisfit Lully qu'en lui apportant l'acte qu'il lui do.nandait, tel que nous le voyons. Mais il s'y prit à trois différentes fois. Heureux le poète qui on douze en ferait autant I

ble rencontre des deux fausses maîtresses du chevalier danois et d'Ubalde, répétition froide, jeu propre seulement à la comédie, et qu'on est souvent obligé de retrancher, malgré les beaux chants du musicien. Mais le divertissement, qui est exquis, répare cet acte faible, qui semble avoir été sacrifié pour relever encore la beauté du cinquième, sur lequel tout le monde demeure d'accord, que rien n'ajamaisétési parfait. Il est tout seul un opéra. Le divertissement est vers le milieu de l'acte, l'attention du spectateur demeure libre pour ce qui va suivre. Enlio, la dernière scène efface aulant les premières, que cet acte efface les quatre précédons.

Le perfide Renaud mo fuit, etc

Combien de beautés ! quelle force ! quelle adresse d'expression jusque dans la moindre chose! On peut appeller cette scène pour le pathétique, pour les graces, pour la diversité des mouvemcns, le triomphe de la poésie française.

Le spectacle finit par le fracas du palais enchanté que les démons viennent détruire en un instant; dans l'émotion que cause cette machine unique, amenée et placée avec art, la toile tombe, et le spectateur, plein de la passion, qu'on a augmentée jusqu au dernier moment, l'emporte tout entière. 11 s'en retourne pénétré, malgré qu'il en ait, rêveur et chagrin du mécontentement d'Armide. 11 semble que l'esprit humain ne peut rien imaginer de supérieur au cinquième acte ù'Armide.

Ce poème montre assez combien le poème contribue à la sublime beauté ou à la langueur d'un opéra, par la bonne ou mauvaise constitution qu'il lui donne ; on prétend

KBLIOTnEQUE CnOTSIEJ

que cet opéra est celui de tous ceux de Lully, dont la musique est la plus simple, la plus suivie et par conséâucnt le plus merveilleux ouvrage de cet excellent maître, n disait proverbialement, dans les premiers temps, que celte pièce fut jouée, qu'^rmî'rfe était l'opéra des dames, Alys, l'opéra du roi, Phaéton, l'opéra du peuple, et Isis, l'opéra des musiciens.

Un trait de galanterie, dit M. l'abbé du Bos dans ses Réflexions criti(iues sur la Peinture et la Poésie, énerve souvent l'endroit d'un poème le plus pathétique. 11 fait cesser, pour un temps, l'affection qu'on avait prise pour le personnage. Renaud, poursuil-il, actcV, scène 1'°, amoureux malgré lui, cl parce qu'il est subjugué par les cnchanlemens d'Armidc, intéresse vivement à la situation; on est même touché de sa passion quand il ouvre la scène, en disant h sa maîtresse, qui le laisse dans le palais enchanté... :

Armide, vous m'allez quitter?

Et lorsqu'il ne lui réplique, après qu'elle lui a dit le motif important qui l'ooligc à s'éloigner de lui, que les mêmes paroles qu'il lui avait déjà dites : Armide, vous m'allez quitter?

Renaud paraît alors un homme livré tout entier k l'amour; l'amour ne saurait mieux s'exprimer que par celte répétition : c'est la marque de l'ivresse de la passion, que de n'entendre pas les raisons qu'on lui oppose. Renaud n'est plus qu un amant précieux et un amoureux aiïccté, lorsqu'il répond à, îi sa maîtresse, qui lui dit :

Voyez on quels lieux je vous laisse?

Par ce fade compliment :

Puissé-je rien voir que vos appas.

M. l'abbé de Villiers blâme les répétitions qui sont dans l'adieu de Renaud et d'Armide, en disant :

Chaque plainte d'Armide a l'air d'un madrigal, Et semblinl badiner, en ce moment fatal, Renaud tourne en rondeau son adieu lamentable; Aux tragiques sujets ce style est-il sortable?

On doit faire réllexion, dit M. Le Brun dans la préface de son théâtre lyrique, que l'un est un amant qui s'arrache à l'amour pour se rendre h la gloire ; l'autre est une amante désespérée, qui perd tout ce qu'elle aime : est-il possible de les pcinare avec des traits plus naturels, et d'exprimer plus vivement les transports de deux amans malheureux et pleins de leur passion"? L'art ne s'ytrouvel-il pas d'accord avec la nature? Ce contraste de leurs caractères, n'a-t-il pas les beautés différentes qu'il doit avoir? Les répétitions que l'abbé de Villiers y condamne, ne sont-elles pas de deux amans allcndris, pénétrés de ce qu'ils sentent, et qui ne sentent que le chagrin de se séparer? l'cuî-on lire cet adieu sans en être louché, et peuton n'en être pas louché, sans avoir le goût bien extraordinaire et bien bizarre, etc.?

En voilà assez sur l'opéra d'^rmu?e; le lecteur peut cependant, s'il le juge à propos, consulter une critique très sensée de ce poème, qui se trouve dans le Mercure de France, décembre M2i, deuxième volume page 2,800 et suivantes, et une réponse à celle critique, insérée dans le Mercure du mois de mai 1725, pages 917 et suivantes.

On sait qu'à cette première représentation d'Aitnide, le principal rôle était rempli par Mlle Rochois, et que ceux de Renaud et d'IIidraot, 1 étaient par Du Mcny et Beaumaviellc.

ACIS ET GALATHEE,

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