TANCREDE
TRAGIÎDIE.
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈIIE FOIS LE M.iUbl 7 SEPTEMBRE 1702.
LES PAROLES DE m. DAKCHET. LA HC8IQCE DE IH. CAUPRA.
Cette pièce passe pour la plus belle en ce genre des deux auteurs. On convient que la musique est plus forte que celle d'flésione, quoique bien des personnes de goût préfèrent la dernière, comme plus galante, et même plus variée. Levprologue, qui a rapport au temps où il fut donné, célèbre l'avcnement de Philippe V au trône d Espagne, et a fait plaisir par sa beauté. Le premier acte de la tragédie a paru le plus parfait, et l'on estime beaucoup la deuxième scène du suivant , qui se passe entre Clorinde et le héros de la pièce; la fête qui suit est des plus galantes.
La tendre et plaintive élégie d'Herminie au troisième acte ,
Cessez mes yeux de contraindre vos larmes, etc.,
est un morceau achevé tant de la part du poète, que du musicien, qu'on doit regarder comme l'inventeur de ce genre. Mais ces beaux endroits, et plusieurs autres qu'on trouve dans cet ouvrage, n'ont pu en empêcher la critique. Sans parler ici de la critique générale qu'on a faite sur le plan et les caractères principaux de la tragédie, nous ne nous arrêterons qu'à certaines situations , que nous croyons qu'on y a reprises avec justice.
On blâme Ilerminle, qui, au premier acte, fait un aveu de sa faiblesse à Argant, qui n'en paraît aucunement surpris. Le caractère sincère et franc de ce dernier intéresse pour lui le spectateur, qui le voit, à regret, quitter le théâtre au troisième acte. Les deux derniers ont paru les plus faibles; peut-être est-ce la faute du sujet; il en est qui ne peuvent toucher que jusqu'il un certain point.
Au quatrième, Isménor prêt à immoler Tancrède, qui vient pour chanter, appelle la Vengeance et la Haine,
qui, avec leur suite, font une fête dans le genre terrible. On a trouvé celte fête superDue, et on a cru que la vengeance la plus prompte était aussi la plus convenable à un rival. Mais ce même rival , prêt à percer le sein de Tancrède, lui rend la raison. Ce raffinement de vengeance a paru aussi superflu que la fêle précédente; cependant avouons qu'en raisonnant ainsi, on ne fait pas assez d'attention aux difficultés qu'il y a d'amener les divertissemens. Le caractère héroïque de Clorinde n'a pas fait fortune à l'Opéra, où la faiblesse est plus heureuse que la vertu.
Au cinquième acte, Tancrède en arrivant est aussi surpris que les spectateurs, de trouver Herminie au milieu de son camp : celte princesse excuse cette petite indécence sur la faute de sa passion. Au surplus, tout le monde convient que la catastrophe devrait être intéressante, mais que cependant elle ne produit pas l'effet qu'elle semble promettre, soit à cause de l'obscurité du dénoùment, soit (jue Clorinde ne nous attendrisse pas par un malheur qu'elle s'est volontairement attire. A la première représentation de cet opéra, en 1702, Argant venait expirer sur le théâtre et apprenait à Tancrède qu'il avait aussi tué Clorinde. Celle fin paraissait plus raisonnable; mais comme elle ne satisfaisait pas les spectateurs, le poêle crut suppléer j>ar une situation plus touchante. C'est de la façon que nous l'annonçons ici qu'elle fut reprise en 1707. Le lecteur jugera sur ces deux dénoùmens.
Ces défauts, qu'on ne reprocherait peut-être pas à un autre auteur que M. Danchet, n'ont point empêché que Tancrède ne se soit conservé la possession du théâtre après un succès éclatant ; c'est même un opéra d'hiver; et les fréquentes reprises que l'Académie royale de Musique en
BIBLTCTHEQUE CHOISIE.
a données prouvent la satisfaction que le public a reçue en 1 a faites, qui ne servent ordinairement qu'à relever le mêle revoyant et le justifie pleinement des censures qu'on en I rite des ouvrages.