PAR M. P. MÉRIMÉE
Auguste Saint-Clair n'était point aimé dans ce qu'on appelle le monde ; la principale raison, c'était qu'il ne cherchait à plaire qu'aux personnes qui lui plaisaient à lui-même. Pour lui, la société se divisait en aimables et en ennuyeux. Il recherchait les uns, et fuyait les autres. D'ailleurs il était distrait et indolent. — Un soir, comme il sortaitduThéàtre-Italien, la marquise A... lui demanda comment avait chanté ftilie Sontag. — Oui, Madame, répondit Saint-Clair, en souriant agréablement. On ne pouvait attribuer celte réponse ridicule à la timidité, car il parlait à un grand seigneur, et même à un grand homme, avec autant d'aplomb que s'il eût entretenu son égal. — La marquise décida que Saint-Clair était un prodige d'impertinence et de fatuité.
Mme B... l'invita un lundi à dîner. Elle lui parla souvent; et sortant de chez elle, il déclara que jamais il n'avait rencontré de femme plus aimable. Mme B... amassait de l'esprit chez les autres pendant un mois, et le dépensait chez elle dans une soirée. Saint-Clair la revit le jeudi de la même semaine. Cette fois il s'ennuya quelque peu. Une autre visite le détermina à ne plus reparaître dans son salon. Mme B... publia que Saint-Clair était un jeune homme sans manières cl du plus mauvais ton.
Il était né avec un cœur tendre et aimant; mais à un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui du-
rent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui attira les railleries de ses camarades. Il était fier, ambitieux; il tenait à l'opinion comme y tiennent les enfans. Dès lors il se fit une élude de supprimer tous les dehors «Je ce qu'il se reprochait comme un vice. Il atteignit son but; mais sa victoire lui coiîta cher. Il put cacher aux autres les émotions de son ame trop tendre; mais en les renfermant en lui-même, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant; et dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourmens d'autant plus affreux, qu'il n'aurait voulu en confier le secret à personne.
Il est vrai qu'il est si difficile de trouver un ami! — Difficile? Est-ce possible? Deux hommes ont-ils existé qui n'eussent pas de secrets l'un pour l'autre? Saint- Clair ne croyait guère à l'amitié, et l'on s'en apercevait. On le trouvait froid et réservé avec les jeunes gens de sa société. Jamais il ne les questionnait; mais toutes ses pensées et la plupart de ses actions étaient des mystères pour eux. Les Français aiment à parler d'euxmêmes : aussi Saint-Clair, élait-il, malgré lui. le dépositaire de bien des confidences. Ses amis (et ce mot désigne les personnes que nous voyons deux lois par semaine) se plaignaient de sa méfiance à leur égard. Eu effet, celui qui, sans qu'on l'interroge, nous fait part de son secret,
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s'offense ordinairement de ne pas apprendre le nôtre. On s'imagine qu'il doit y avoir une réciprocité dans l'indiscrétion.
— Il est boutonné jusqu'au menton, disait un jour le beau chef d'escadron Alphonse de Thémines ; jamais je ne pourrai avoir la moindre confiance dans ce diable de Saint-Clair,
— Je le crois un peu jésuite, reprit Jules Lambert; quelqu'un m'a juré sa parole qu'il l'avait rencontré deux fois sortant de Saint-Sulpice. Personne ne sait ce qu'il pense. Pour moi, je ne pourrai jamais être à mon aise avec lui.
Ils se séparèrent. Alphonse rencontra Saint-Clair sur le boulevard Italien, marchant la tête baissée, et sans voir personne. Alphonse l'arrêta, lui prit le bras, et avant qu'ils fussent arrivés à la rue de la Paix, il lui avait raconté toute l'histoire de ses amours avec Mme * **, dont le mari est si jaloux et si brutal.
Le soir, Jules Lambert perdit son argent à l'écarté. Il se mit à danser. En dansant, il coudoya un homme qui ayant aussi perdu tout son argent, était de fort mauvaise humeur. De là quelques mots piquans : rendez-vous pris. Jules pria Saint-Clair de lui servir de second, et par la même occasion lui cmpruntade l'argent, qu'il a toujours oublié de lui rendre.
Après tout, Saint-Clair était un homme assez facile à vivre. Ses défauts ne nuisaient qu'à lui seul. 11 était obligeant, souvent aimable, rarement ennuyeux. 11 avait Keaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de ses voyages cl de ses lectures que lorsqu'on l'exigeait, D'ailleurs il était grand, bien fait ; sa physionomie était noble et spirituelle, presque toujours trop grave; mais son sourire était plein de grâce.
J'oubliais un point important. Saint-Clair était attentif avec toutes les femmes, et recherchait leur conversation plus que celle des hommes. Aimait-il? C'est ce qu'il était diflicile de décider. Seulement si cet être si froid ressentait de l'amour, on savait que la jolie comtesse Mathilde de Coursy devait être l'objet de sa préférence. C'était une jeune veuve, chez laquelle on le voyait assidu. Pourconclurc leur intimité, ou avait les présomptions suivantes : D'abord la politesse presque cérémonieuse de Saint-Clair pour la comtesse, et vice versa; puis son affectation à ne jamais prononcer son nom dans le monde, ou, s'il était obligé (le parler d'elle, jamais le moindre éloge; puis, avant que Saint-Clair ne lui fût présenté, il aimait passionnément la musique; et la comtesse avait autant de goût pour la peinture. Depuis qu'ils s'étaient vus, leurs goûts avaient changé. Enfin la comtesse ayant été aux eaux l'année passée, Saint-Clair était parti six jours après elle.
Mon devoir d'historien m'oblige à déclarer qu'une nuit du mois de juillet, peu de momens avant le lever du soleil, la porte du parc d'une maison de campagne s'ouvrit, et qu'il en sortit un homme avec toutes les précautions
d'un voleur qui craint d'être surpris. Cette maison de campagne appartenait à Mme de Coursy, et cet homme était Saint-Clair. Une femme, enveloppée dans une pelisse, l'accompagna jusqu'à la porte, et passa la tète en dehors^ pour le voir encore plus long-temps, tandis qu'il s'éloignait descendant le sentier qui longeait le mur du parc. Saint-Clair s'arrêta , jeta autour de lui un coup-dœil circonspect, et de la maison fit signe à cette femme de rentrer. La clarté d'une nuit d'été lui permettait de distinguer sa figure pcàle, toujours immobile à la même place. Il revint sur ses pas, s'approcha d'elle, et la serra tendrement dans ses bras. 11 voulait l'engager à rentrer; mais il avait encore cent choses à lui dire. Leur conversation durait depuis dix minutes, quand on entendit la voix d un paysan qui sortait pour aller travailler aux champs. Un baiser est pris et rendu, la porte est fermée, et Saint- Clair, d'un saut, est au bout du sentier.
Il suivait un chemin qui lui semblait bien connu Tantôt il sautait presque de joie, et courait en frappant les buissons de sa canne; tantôt il s'arrêtait ou marchait lentement, regardant le ciel qui se colorait de pourpre du côté de l'orient. Bref, à le voir, on eût dit un fou enchanté d'avoir brisé sa cage. Après une demi-heure de marche, il était à la porte d'une petite maison isolée, qu'il avait louée pour la saison. Il avait une clé : il entra; puis il se jeta sur un grand canapé, et là, les yeux fixes, la bouche courbée par un doux sourire, il pensait, il rêvait tout éveillé. Son imagination ne lui présentait alors que des pensées de bonheur. « Que je suis heureux! se disait-il, à chaque instant. Enlin je l'ai rencontré, ce cœur qui comprend le mien!... — Oui, c'est mon idéal que j ai trouvé... J'ai tout à la fois un ami et une maîtresse... Quel caractère! quelle ame passionnée!... Non, elle n'a jamais aimé avant moi, et elle n'aimera jamais que moi...» Bientôt, comme la vanité se glisse toujours dans les affaires de ce monde : « C'est la plus belle femme de Paris, pensait-il », et son imagination lui retraçait à la fois tous ses charmes. — Elle m'a choisi entre tous. — Elle avait pour admirateurs l'élite de la société. Ce colonel de hussards, si beau, si brave, — et pas trop fat; — ce jeune auteur qui fait de si jolies aquarelles, et qui joue si bien les proverbes; — ce Lovelace russe, qui a vu le Balkan, et qui a servi sous Diébitch ; — surtout Camille T. . . , qui a de l'esprit certainement, de belles manières, un beau coup de sabre sur le front... elle les a tous éconduits. Et moi !... » Alors venait son refrain : Que je suis heureux! que je suis heureux! Et il se levait, ouvrait la fenêtre, car il ne pouvait respirer; puis il se promenait, puis il se roulait sur sou canapé.
Un amant heureux ennuie presque autant qu'un amant malheureux. Un de mes amis qui se trouvait souvent dans l'une ou l'autre de ces deux positions, n'avait trouvé d'autre moyen de se faire écouter que de me donner un excellent déjeuner, pendant lequel il avait la liberté de parler de ses amours; le café pris il fallait absolument changer de conversation.
Comme je ne puis donner à déjeuner à tous mes lecteurs, je leur ferai grâce des pensées d'amour de Saint- Clair. D'ailleurs on ne peut pas rester toujours dans la région des nuages. Saint-Clair était fatigué, il bâilla,
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étendit les bras, vit qu'il était grand jour; il fallait enfin penser à dormir. Lorsqu'il se rcvcilla, il vit à sa montre qu'il avait à peine le temps de s'habiller et de courir à Paris, où il était invité ii un déjeûner-diuer avec plusieurs jeunes gens de sa connaissance , • ■
On venait de déboucher une autre bouteille de vin de Champagne , je laisse au lecteur à eu déterminer le numéro. Qu'il lui suflise de savoir qu'on en était venu à ce nioracnt, qui arrive assez vite dans un déjeûner de garçons, où tout le mcnde veut parler à la fois, où les bonnes icles commencent à concevoir des inquiétudes pour les mauvaises.
— Je voudrais, dit Alphonse deThémines, qui ne perdait jamais une occasion de parler de l'Angleterre, je voudrais que ce fût la mode à Paris comme à Londres de porter chacun un toast h, sa maîtresse. De la sorte, nous saurions au juste pour qui soupire notre ami Saint-Clair, et en parlant ainsi il remplit son verre et ceux de ses voisins. v
Saint-Clair un peu embarrassé se préparait à répondre, mais Jules Lamoert le prévint : — J'approuve fort cef usage, dit-il, et je l'adopte ; et levant son verre : A toutes les modistes de Paris! j'en excepte celles qui ont trente ans, les borgnes et les boiteuses, etc.
— Hurra! hurra! crièrent tous les jeunes Anglomanes.
Saint-Clair se leva, son verre à la main : — Messieurs, dit-il, je n'ai point un cœur aussi vaste ,'que .notre ami Jules, maisil est plus constant. Or, ma constance est d'autant plus méritoire, que depuis bien long-temps je suis séparé de la dame denies pensées. Je suis sûr cependant que vous approuverez mon choix, si toutefois vous n'êtes pas déjà mes rivaux. — A Judith Pasta! Messieurs! Puissions-nous revoir bientôt la première tragédienne de l'Europe!
Thémines voulait critiquer le toast; mais les acclamations l'interrompirent. Saint-Clair, ayant paré cette botte, se croyait hors d'affaire pour la lourn'ée.
La conversation tomba d'abord sur les théâtres. La censure dramatique servit de transition pour passer à la politique De lord Wellington on passa aux chevaux anglais, et des chevaux anglais aux femmes, par une liaison d'idées facile à saisir; car, pour des jeunes gens, un beau cheval d'abord et une jolie maîtresse ensuite, sont les deux objets les plus désirables.
Alors on discuta les moyens d'acquérir ces objets si désirables. Les chevaux s'achètent, on achète aussi des femmes; mais de celles-là n'en parlons point. Saint-Clair, après avoir modestement allégué son peu d'expérience sur ce sujet délicat, conclut que la première condition pour plaire à une femme, c'est de se singulariser, d'être différent des autres. Mais y a-t-il une formule générale de singularité? Il ne le croyait pas.
— Si bien qu'à votre sentiment, dit Jules, un boiteux ou un bossu sont plus en passe de plaire qu'un homme droit et fait comme tout le monde?
— Vous poussez les choses bien loin, répondit Saint- Clair; mais j'accepte, s'il le faut, toutes les conséquences de nia proposition. Par exemple, si j'étais bossu, je ne me brûlerais pas la cervelle, et je voudrais faire des conquêtes. D'abord, je ne m'adresserais qu'à deux sortes de femmes, soit à celles qui ont une véritable sensibilité, soit aux femmes, et le nombre en est grand, qui ont la prétention d'avoir un caractère original, ecccnlric. Aux premières, je peindrais l'horreur de ma position, la cruauté de la nature à mon égard. Je tâcherais deles appitoycr sur mon sort: je saurais leur faire soupçonner que je suis capable d'un amour passionné. Je tuerais en duel un de mes rivaux, et je m'empoisonnerais avec une faible dose de laudanum. Au bout de quelques mois on ne verrait plus ma bosse, et alors ce serait mon affaire d'épier le premier accès de sensibilité. — Quant aux femmes qui prétendent à l'originalité, la conquête en est facile. Persuadez-leur seulement que c'est une règle bien cl dûment établie,
au'un bo-ssu ne peut avoir de bonne fortune. Elles vouront aussitôt donner le dementi à la règle générale.
— Quel don Juaji! s'écria Jules.
— Cassons-nous les jambes. Messieurs, dit le colonel Bcaujeu, puisque nous avons le malheur de n'être pas nés bossus.
— Je suis tout à fait de l'avis de Saint-Clair, dit Ilector Roquantin qui n'avait pas plus de trois pieds et demi de haut; on voit tous les jours les plus belles femmes et les plus à la mode se rendre à des gens, dont vous autres beaux garçons vous ne vous mélicricz jamais...
— Hector, levez-vous, je vous en prie, et sonnez pour |u'on nous apporte du vin, dit Thémines de l'air du mone le plus naturel.
Le nain se leva, et chacun se rappela en souriant la fable du renard qui a la queue coupée.
— Pour moi, dit Thémines reprenant la conversation, plus je vis, et plus je vois qu'une ligure passable, et en même temps il jetait un coup-d'œil complaisant sur la glace qui lui était opposée, une figure passable et du goût dans la toilellÉ sont la grande singularité qui séduit les plus cruelles; et d'une chiquenaude il fit sauter une petite miette de pain qui s'était attaché au revers de son uabit.
— Bah ! s'écria le nain, avec votre jolie figure et un habit de Staub, on a des femmes que 1 on garde huit jours, et qui vous ennuient au second rendez-vous. Il faut autre chose pour se faire aimer, ce qui s'appelle aimer... Il faut... «.
— Tenez, interrompit Thémines, voulez-vous un exemple concluant? Vous avez tous connu Massigny, et vous savez quel homme c'était. Des manières comme un groom anglais, de la conversation comme son cheval... Maisil était beau comme Adonis, et incitait sa cravate comme
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Brummel. Au total, c'était Tctre le plus ennuyeux que j'aie connu.
— Il a pensé me tuer d'ennui, dit le colonel Beaujeu. Figurez-vous que j'ai été obligé de faire deux cents lieues avec lui.
— Savez-vous, demanda Saint-Clair, qu'il a causé la mort de ce pauvre Ricliard Thornton que vous avez tous connu ?
— Mais, répondit Jules, ne savez-vous donc pas qu'il a été assassiné par les brigands auprès de Fondi/
— D'accord ; mais vous allez voir que Massigny a été au moins complice du crime. Plusieurs voyageurs, parmi lesquels se trouvait Thornton, avaient arrangé d'aller à Naples tous ensemble de peur des brigands. Massigny voulut se joindre à la caravane. Aussitôt que Thornton le sut, il prit les devant, d'effroi, je pense, d'avoir à passer quelques jours avec lui. 11 partit seul, et vous savei le reste.
— Thornton avait raison, dit Thémines; et de deux morts il a choisi la plus douce. Chacun k sa place en cùl fait autant. Puis après une pause : Vous m'accordez donc, reprit-il, que Massigny était, de son vivant, 1 homme le plus ennuyeux de la terre.
— Accorde ! s' ccria-tron par acclamation.
— Ne désespérons personne, dit Jules; faisons une exception en faveur de" ", surtout quand il développe ses plans politiques.
— Vous m'accorderez également, poursuivit Thémines, que Mme de Coursyest une femme d'esprit, s'il en fut.
Il y eut un moment de silence. Saint-Clair baissait la tète et s'imaginait que tous les yeux étaient fixés sur lui.
— Qui en doute? dit-il enfin, toujours penché surî^on assiette, et paraissant observer avec beaucoup de curiosité les fleurs peintes sur la porcelaine.
— Je maintiens, dit Jules élevant la voix, je maintiens que c'est une des trois plus aimables femmes de Paris.
— J'ai connu son mari, dit le colonel; il m'a souvent montré des lettres chai'inantes de sa femme.
— Auguste, interrompit Hector Roquantin, présentezmoi donc à la comtesse. On dit que vous faites cnez elle la pluie et le beau temps.
— Ala (in de l'automne... murmuraSaint-Clair,... quand elle sera de retour à Paris... J«... je crois qu'elle ne reçoit pas à la campagne.
— Voulez-vous m'écouter? s'écria Thémines. Le silence se rétablit. Saint-Clair s'agitait sur sa chaise comme un prévenu devant une cour d'assises.
— Vous n'avez pas vu la comtesse il y a trois ans. Vous étiez alors en Allemagne, Saint-Clair, reprit Adolphe de Thémines avec un sang-froid dése?pérant. Vous ne pouvez vous Cuire une idée de ce qu'elle était alors : — belle, fraîche comme une rose, vive surtout, et gaie comme un papillon. Eh bien! savez-vous parmi ses nombreux adorateurs lequel a été honoré de ses bontés? — Massigni ! Le plus bête de tous les hommes et le plus sot a tourné la tête de la plus spirituelle les femmes. Croyezvous qu'un bossu aurait pu en faire autant ? Allez, croyezmoi, ayez une jolie ligure, un bon tailleur, et soyez hardi.
Saint-Clair était dans une position atroce. Il allait donner un démenti formel au nnrraleur, mais la peur de compromettre la comtesse le retint. Il aurait viîulu pouvoir dire quelque chose en sa faveur, mais sa hmgue était glacée. Ses lèvres tremblaient de fureur, et il clierchaiï en vain dans son esprit quelque moyen détourné d'engager une querelle.
— Quoi! s'écria Jules d'un air de surprise, Mme de Coursy s'est donnée à Massigny! Frailly, tivj name is woman !
— C'est une chose si peu importante que la réputation d'une femme ! dit enfin Saint-Clair d'un ton sec et méprisant; il est bien permis de la mettre eu pièces pour faire un peu d'esprit, et...
Comme il parlait, il se rappela avec horreur un certain vase étrusque qu'il avait vu cent fois sur la cheminée de la comtesse à Paris. Il savait que c'était un présent de Massigny à son retour d'Italie; cl, circonstance accablante ! — ce vase avait été apporté de Paris à la campagne; — et tous les soirs, en étant sou bouquet, Mathilde le posait dans le vase étrusque.
La parole expira sur ses lèvres : il ne vit plus qu'une chose ; il ne pensa plus qu'à une chose : le vase étrusque !
La belie preuve! dira un critique; soupçonner sa maîtresse pour si peu de chose! — Avez-vous été amoureux, Monsieur le cntitpic!
Thémines était en trop belle humeur pour s'offenser du ton que Saint-Clair a\ail pris en lui parlant. Il répondit d'un air de légèreté et de bonhomie : — Je ne fais que répéter ce que l'on a dit dans le monde. La chose passait pour sûre quand vous étiez en Allemagne. Au reste, je connais assez peu Mme de Coursy; il y a dix-huit mois ([ue je n'ai été chez elle. Il est possible qu'on se soit trompé, et que Massigny m'ait l'ait un conte. — Pour eu revenir il ce qui nous orcupe, quand l'exemple que je viens de citer sentit faux, je n'en aurais pas moins raison. Vous savez tous que la femme la plus spirituelle de France, celle dont les ouvrages...
I.a porte s'ouvrit^ et Théodore Neville entra. Il revenait d Egypte.
liinuoTiiKonE ciioisiK.
—Théodore I — Si tôl de retour 1 11 fut accablé de questions.
— As-tu rapporté un véritable costume turc? lui demanda Thémines. As-tu un cheval arabe et un groom égyptien?
— Quel homme est le pacha? dit Jules. Quand se rend-il indépendant? As-tu vu couper une tête d'un seul coup de sabre?
— Et les ahnès? dit Roquantin. Les femmes sont-elles belles au Caire?
— Âvez-vQus vu le général ***? — demanda le colonel Beaujeu? —Comment a-t-il arrangé son armée? Le colonel * - '■ vous a-t-il donné un sabre pour moi ?
— Et les Pyramides? et les cataractes du Nil? et la statue de Memnon? Ibrahim-Pacha, etc., etc., etc.? Tous parlaient à la fois; Saint-Clair ne pensait qu'au vase étrusque.
Théodore s'étant assis les jambes croisées, car il avait
fris cette habitude en Egypte et n'avait, pu la perdre en rance, attendit que les questionneurs se fussent lassés, et parla comme il suit, assez vite pour n'être pas facilement interrompu :
— Les Pyramides? D'honneur, c'est un regular humbug. C'est bien moins haut qu'on ne croit. Le Munster h Strasbourg n'a que quatre mètres de moins. Les antiquités me sortent parles yeux. Ne m'en parlez pas I la seule vue d'un hiéroglyphe me fait évanouir. 11 y a tant de voyageurs qui s'occupent de ces choses-là ! — Moi, mon but a été d'étudier la physionomie et les mœurs de toute cette population bizarre qui se presse dans les rues d'Alexandrie et du Caire, comme des Turcs, des Bédouins, des Coptes, des Fellahs, des M6ghrebins. J'ai rédigé quelques notes à la hâte pendant que j'étais au lazaret. — Quelle infamie que ce lazaret! J'espère que vous ne croyez pas à la contagion, vous autres? Moi, j ai fumé tranquillement ma pipeau milieu de trois cents pestiférés. — Ah! colonel, vous verriez là une belle cavalerie • bien montée. Je vous montrerai les belles armes que j'ai rapportées. J'ai un djérid qui a appartenu au fameux Mourad-Bey. — Colonel, j'ai un yatagan pour vous, et un khandjar ponr Auguste. J'ai aussi un costume superbe Vous verrez mon metchla, mon bournous, mon hhaïk. — Savez-vous qu'il n'aurait tenu qu'à moi de rapporter des femmes? — Ibrahim-Pacha en a tant envoyé de Grèce, qu'elles sont pour rien;., mais, à cause de ma mère... — J'ai beaucoup causé avec le pacha ; c'est un homme d'esprit, parbleu ! sans préjugés. Vous ne sauriez croire comme il entend bien nos affaires. D'honneur, il est informé des plus petits mystères de notre cabinet. — J'ai puisé dans sa conversation des renseignemens bien précieux sur l'état des partis en France... 11 s'occupe beaucoup de statistique en ce moment. 11 est abonné à tous nos journaux. Savez-vous qu'il est bonapartiste enragé I 11 ne parle que de Napo-
léon. — Ah! quel grand homme qw Bounnbardo ! vat disait-il. Bounabardo, c'est ainsi qu'ils appellent Bonaparte.
— Giourdina, c'est-à-dire Jourdain, muTmura tout bas Thémines.
— D'abord, continua Theodore, Mohamed-Ali était fort réservé avec moi; vous savez que tous les Turcs sont très méfians. Il me prenait pour un espion, le diable m'emporte! ou pour un jésuite. — Il a les jésuites en horreur. Mais au bout de quelques visites, il a reconnu que j'étais un voyageur sans préjugés, curieux de m'instruire à fond des coutumes, des mœurs et de la politique de l'Orient ; alors il s'est déboutonné et m'a parlé à cœur ouvert. A ma dernière audience, c'était la troisième qu'il m'accordait, je pris la liberté de lui dire : — Je ne conçois pas pourquoi Ton Altesse ne se rend pas indépendante de la Porte. — Mon Dieu, me dit-il, je le voudrais bien, mais je crains que les journaux libéraux qui gouvernent tout dans ton pays ne me soutiennent pas quand une fois j'aurai proclamé l'indépendance de l'Egypte. — C'est un beau vieillard, — belle barbe blanche, — ne riant jamais. — 11 m'a donné des confitures excellentes ; — mais de tout ce cjue ie lui ai donné, ce qui lui a fait le plus de plaisir, c'est la collection de costumes de la garde impériale par Charlet.
— Le pacha est-il romantique? demanda Thémines.
— 11 s'occupe peu de littérature; mais vous n'ignorez pas que la littérature arabe est toute romantique, lis ont un poète nommé Melek-Ayatalnefous-Ebu-Esraf, qui a publié dernièrement des méditations auprès desquelles celles de Lamartine paraîtraient de la prose classique. — A mon arrivée au Caire, j'ai pris un maître d'arabe, avec lequel je me suis mis à lire le Coran. Bien que je n'aie pris que peu de leçons, j'en ai assez vu pour comprendre les sublimes beautés du style du prophète, et combien sont mauvaises toutes nos traductions. — Tenez, voulez-vous voir de l'écriture arabe?Ce mot en lettres d'or, c'est Allah; c'est-à-dire Dieu. — En parlant ainsi, il montrait une lettre fort sale qu'il avait tirée d'une bourse de soie parfumée.
— Combien de temps es-lu resté en Egypte? demanda Thémines.
— Six semaines.
Et le voyageur continua de tout décrire depuis le cèdre jusqu'à l'hysope. Saint-Clair sortit presque aussitôt après son arrivée, et reprit le chemin de sa maison de campagne. Le galop impétueux de son cheval l'empêchait de suivre nettement ses idées. Mais il sentait vaguement que son bonheur en ce monde était détruit à jamais, et qu'il ne pouvait s'en prendre qu'à un mort et à un vase étrusque.
Arrivé chez lui, il se jeta sur le canapé oîi la veille il avait si longuement et si délicieusement analysé son bonheur. L'idée qu'il avait caressée le plus amoureusemet.?
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c'était que sa maîtresse n'était pas une femme comme une autre, qu'elle n'avaitaiméet ne pourrait jamais aimer que lui. Mamtenantce beau rêve disparaissait devant la triste et cruelle réalité. — Je possède une belle femme, et voilà tout. Elle a de l'esprit : elle n'en est que plus coupable ; elle a pu aimer Massigny !.. Il est vrai qu'elle m'aime maintenant. . . de toute son ame, , . comme elle peut aimer. Elle s'est rendue âmes soins, à mes cajoleries, k mes imnorlunités, — Mais je me suis trompé. — Il n'y avait pas de sYmpathie entre nos deux cœurs. — Massigny ou moi, ce lui est tout un. Il est beau, elle l'aime pour sa beauté. — J'amuse quel-
3 uefois Madame. — Eh bien! aimons Saint-Clair, s'est-elle it, puisque l'autre est mort! et si Sainl-Clairmeurt ou m'ennuie, nous verrons.
Je crois fermement que le diable est aux écoules, invisible auprès d'un malheureux qui se torture ainsi lui-même. Le spectable est amusant pour l'ennemi des hommes; et quand la victime sent ses blessures se fermer, le diable est là pour les rouvrir.
Saint-Clair crut entendre une voix qui murmurait à ses oreilles :
L'honneur singulier D'être le successeur
Il se leva sur son séant et jeta un coup-d'œil farouche autour de lui. Qu'il eût été heureux de trouver quelqu'un dans sa chambre! Sans doute il l'eût déchiré.
La pendule sonna huit heures. A huit heures et demie, la comtesse l'attend. S'il manquait au rendez-vous? — Au fait, pourquoi revoir la maîtresse de Massigny? Il se recoucha sur son canapé et ferma les yeux. — Je veux dormir, dit -il. Il resta immobile une demi-minute, puis sauta en pieds et courut à la pendule pour voir le progrès du temps. — Que je voudrais qu'il fût huit heures cl demie ! pensa-t-il. Alors il serait trop tard pour me mettre en route. Dans son cœur il ne se sentait pas le courage de rester chez lui ; il voulait avoir un prétexte. 11 aurait voulu être bien malade. Il se promena dans la chambre, puis s'assit, prit un livre, et ne put lire une syllabe. Il se plaça devant son piano, et n'eut pas la force ue l'ouvrir. Il siffla, il regarda les nuages et voulut compter les peupliers devant ses fenêtres. Enlin il retourna consulter la pendule, et vit qu'il n'avait pu parvenir à passer trois minutes. — Je ne puis m'cmp(cher de l'aimer, s'écria-t-il en grinçant des dents et frappant du pied. Elle me domine, et je suis son esclave, comme Massigny l'a été avant moi 1 ih bien 1 misérable, obéis, puisque tu n'as pas assez de cœur pour briser une chaîne que tu hais! Il prit son chapeau et sortit précipitamment.
Quand une passion nous emporte, nous éprouvons quelque consolation d'amour-propre à contempler notre faiblesse du haut de notre orgueil. — 11 est vrai nue je suis faible, se dit-on; mais à quoi bon dans ce monde se donner la peine d'être fort?
Il montait à pas lents le sentier qui conduisait à la porte du parc, et de loin il voyait une figure blanche, qvii se détachait sur la teinte foncée des arbres ; elle agitait un mouchoir comme pour lui faire signe. Son cœur battait avec violence, ses genoux tremblaient; il n'avait pas la force de parler, et il était devenu si timide, qu'il
craignait que la comtesse ne lût sa mauvaise humeur sur sa physionomie.
Il prit la main qu'elle lui tendait, lui baisa le front, parce qu'elle se jeta sur son sein, et il la suivit jusque dans son appartement, muet, et étouffant avec peine des soupirs qui semblaient devoir faire éclater sa poitrine.
Une seule bougie éclairait le boudoir de la comtesse. Tous deux s'assirent. Saint-Clair remarqua la coiffure de son amie; une seule rose dans ses cheveux. La veille il lui avait apporté une belle gravure anglaise, la duchesse de Portland d'après Lesly (elle est coiffée de' cette manière), et Saint-Clair n'avait dit que ces mots : —J'aime mieux cette rose toute simple que vos coiffures compliquées. — Il n'aimait pas les bijoux, et il pensait comme ce lord qui disait brutalement : « A femmes parées, à chevaux caparaçonnes, le diable ne connaîtrait rien.»La nuit dernière, en jouant avec un collier de perles de la comtesse (car en parlant, il fallait toujours qu'il eût quelque chose entre les mains) il avait dit : Les bijoux ne sont bons que pour cacher des défauts. Vous êtes trop jolie, Mathilde, pour en porter. — Ce soir, la comtesse qui retenait jusqu'à ses paroles les plus indiflércntes, avait ôté bagues, colliers, boucles d'oreilles et bracelets. —Dans la toilette d'une femme il remarquait, avant tout, la chaussure, et, comme bien d'autres, il avait ses manies sur ce chapitre. Une grosse averse était tombée avant le coucher du soleil. L'herbe était encore toute mouillée; cependant la comtesse avait marché sur le gazon humide avec des bas de soie et des souliers de satin noir. . . Si elle allait être malade!
— Elle m'aime, se dit Saint-Clair, et il soupira surluimême, et sur sa folie, et il regardait Mathilde en souriant malgré lui, partagé entre sa mauvaise humeur et le plaisir de voir une jolie femme qui cherchait à lui plaire par tous ces petits riens qui ont tant de prix pour les amans.
Pour la comtesse, sa physionomie, radieuse, exprimait un mélange d'amour et de malice enjouée, qui la rendait encore plus piquante. Elle prit quelque chose dans un coffre en laque du Japon, et présentant sa petite main fermée et cachant l'objet qu elle tenait : — L autre soir, dit-elle, vous avez cassé votre montre chez moi, et vous ■m'avez prié de l'envoyer à mon horloger. La voici. Elle lui remit la montre, et "le regardait d'un air à la fois tendre et espiègle, en se mordant la lèvre inférieure, comme pour s'empêcher de rire. Vive Dieu! que ses dents étaient Dclles! comme elles brillaient blanches sur le rose ardent de ses lèvres! (Un homme a l'air bien sot quand il reçoit froidement les cajoleries d'une jolie femme).
Saint-Clair la remercia, prit la montre et allait la mettre dans sa poche : — Regardcz-donc, continua-t-elle. ouvrez-la, et voyez si elle est bien raccommodée. Vous qui êtes si savant, vous qui avez été k l'Ecole Polytechnique, vous devez voir cela. — Oh ! je m'y connais fort peu, ait Saint-Clair, et il ouvrit la boîte de la montre, d'un air distrait. Quelle fut sa surprise! le portrait en miniature de Mme deCoursy était peint sur le fond de la boite. Le moyen de bouder encore ? Son front s'éclaircit ; il ne pensa plus à Massigny; il se souvint seulement qu'il était auprès d'une femme charmante, et que cette femme ladorait
BlRLUnilFOrF CHOISI iv
L'alouette, cette messar/ère de l'aurore, commençait à chanter, et de longues baiides de lumière pâle sillonnaient les nuages à l'orient. C'est alors que Roméo dit adieu à Juliette; c'est l'heure classique où tous les amans doivent se séparer.
Saint-Clair était debout devant une cheminée, la clé du parc à la main, les yeux attentivement fixés sur le vase étrusque dont nous avons déjà parlé. 11 lui gardait encore rancune au fond de son ame. Cependant il était en belle humeur, et l'idée bien simple que Thémines avait pu mentir commençait h se présenter à son esprit. Pendant
3ue la comtesse' qui voulait le reconduire jusqu'à la porte u parc, s'enveloppait la tète d'un cliàlc, il frappait doucement de sa clé le vase odieux, augmentant progressivement la force de ses coups, de manière à faire croire qu'il allait bientôt le faire voler en éclats.
— Ah Dieu! prenez garde! s'écria Mathilde, vous allez casser mon beau vase étrusque ! Et elle lui arracha la clé des mains.
Saint-Clair était très mécontent, mais il était résigné. Il tourna le dos à la cheminée pour ne pas succomber à la tentation, et ouvrant sa montre, il se mit à considérer le portrait qu'il venait de recevoir.
— Quel est le peintre? demanda-t-il.
— Monsieur R... — Tenez; c'est Massigny qui me l'a fait connaître. Massigny, depuis son voyage à Rome, avait découvert qu'il avait un gout exquis pour les beaux-arts, et s'était fait le Mécène de tous les jeunes artistes. — Vraiment je trouve que ce portrait me ressemble, quoique ua peu flatté.
Saint-Clair avait envie de jeter la montre contre la muraille, ce qui l'aurait rendue bien difficile à raccommoder. U se contint pourtant et la remit dans sa poche; puis, remarquant f|uil était déjà jour, il sortit de la maison, supplia Mathilde de ne pas l'accompagner, traversa le parc à grands pas, et dans un moment se vit seul dans la campagne.
Massigny, Massigny ! s'écriait-il avec une rage concentrée, te "relrouverais-je donc toujours!. . Sans doute, le peintre qui a fait ce portrait en a peint un autre pour Massigny!.'.. Imbécile que j'étais! J'ai pu croire un instant que j'étais aimé d'un amour égal au mien... Et cela, parce qu'elle se coiffe d'une rose, et qu'elle ne porte pas de bijoux!... Des bijoux !.. . elle en a plein un secrétaire... Massigny, qui ne regardait que la toilette des femmes, aimait tant les bijoux!... Oui, elle a un bon caractère, il faut en convenir. Elle sait se conformer aux goiîts de ses amans. — Morbleu ! j'aimerais mieux cent fois qu'elle fût une courtisane et qu'elle se fût donnée pour de l'argent. Au moins pourrais-je croire qu'elle m'aime, puisqu'elle est ma maîtresse et que je ne la paie pas.
Bientôt une autre idée encore plus affligeante vint s'offrir à son esprit. Dans peu de mois, le deuil de la comtesse allait finir. Saint-Clair devait l'épouser aussitôt
que l'année de son veuvage serait révolue. 11 l'avait promis. — Promis? — Non. — Jamais il n'en avait parlé. Mais telle avait été son intention, et la comtesse l'avait comprise. Pour lui, cela valait un serment. La veille il aurait donné un trône, pour hâter le moment où il pourrait avouer publiquement son amour. Maintenant il frémissait à la seule idée de lier son sort à jamais avec l'ancienne maîtresse de Massigny. — Et pourtant je le dois! se disait-il, et cela sera. EUcacru sans doute, pauvre femme ! ciuc je connaissais son intrigue passée. Ils disent que la chose a été nubliciue. Et puis, d ailleurs, elle ne me connaît pas... Elle ne peut me comprendre. Elle pense que je ne l'aime que comme Massigny l'aimait Alors il se dit, non sans orgueil : — Trois mois elle m'a rendu le plus heureux des hommes. — Ce bonheur vaut bien le sacrifice de ma vie entière.
Il ne se coucha pas, et se promena à cheval dans les bois pendant toute la matinée. Dans une allée du bois de Verrières, il vit un homme monté sur un beau cheval anglais, qui de très loin l'appela par son nom cl l'aborda sur-le-champ. C'était Adolphe de Thémines. Dans la situation d'esprit où se trouvait Saint-Clair, la solitude est particulièrement agréable; aussi la rencontre deThémines changea t-elle sa mauvaise humeur en une colère étouffée. Thémines ne s'en apercevait pas, ou bien se faisait un malin plaisir de le contrarier. Il parlait; il riait, il plaisantait sans s'apercevoir qu'on ne lui répondait pas. Saint-Clair, voyant une allée étroite, y fit entrer son cheval aussitôt, espérant que le fâcheux ne l'y suivrait pas ; mais il se trompait : un fâcheux ne lâche pas facile=ment sa proie. Thémines tourna bride, et doubla le pas pour se mettre en ligne avec Saint-Clair et continuer la conversation plus commodément.
J'ai dit que l'allée était étroite. A toute peine les deux chevaux pouvaient y marcher de front; aussi n'est-il pas extraordinaire que Thémines, bien que très bon cavalier, effleurât le pied de Saint-Clair en passant à côté de lui. Celui-ci, dont lacolère était arrivée à son dernier période, ne put se contraindre plus long-tenins. Il se leva sur ses étriers et frappa fortement de sa baaine le nez du cheval de Thémines.
— Que diable avez-vous? Auguste, s'écria Thémines. Pourquoi battez-vous mon cheval?
— Pourquoi me suivez-vous? répondit Saint-Clair d'une voix terrible.
— Perdez-vous le sens, Saint-Clair? Oubliez-vous que vous nie parlez?
— Je sais fort bien que je parle à un fat.
— Saint-Clair!... vous êtes fou, je pense... Ecoutez! demain vous me ferez des excuses, ou bien vous me rendrez raison de votre impertinence.
— A demain donc, Monsieur.
Thémines arrêta son cheval ; Saint-Clair poussa le sien; bientôt il disparut dans le bois.
BIBLIOTHEQUE CHOISIE
De ce moment il se sentit plus calme H avait la faibles- , se de croire aux pressentimens. Il pensait qu'il serait tué I le lendemain, et alors, c'était un dénoûment tout trouve à sa position. Encore un jour à passer , demain plus d'inquiétudes, plus de tourmens. Il rentra chez lui, envoya ; son domestique avec un billet au colonel Beaujeu, écrivit quelques lettres, puis il dîna de bon appétit, et lut exact à se trouver à huit heures et demie à la petite porte du parc.
— Qu'avez-vous donc aujourd'hui, Atiguste?dit la comtesse. Vous êtes d'une gaîté étrange, et pourtant vous ne pouvez me faire rire avec toutes vos plaisanteries. Hier vous étiez tant soit peu maussade, et moi j'étais si gaie ! Aujourd'hui, nous avons changé de rôle. — Moi, j'ai un mal de tête affreux.
— Belle amie, je vous l'avoue; oui, j'étais bien ennuyeux hier. Mais aujourd'hui, je me suis promené, j'ai fait de l'exercice : je me porte à ravir.
— Pour moi, je me suis levée tard, j'ai dormi long-temps ce malin, et j'ai fait des rêves faligans.
— Ah! des rêves? Croyez- vous aux rêves?
— Quelle folie !
— Moi j'y crois. Je parie que vous avez fait un rêve qui annonce quelque événement tragique.
— Mon Dieu, jamais je ne me souviens de mes rêves. Pourtant, je jva rappelle, dans mon rêve j'ai vu Massigny ; ainsi vous * .lycz que ce n'était rien de bien amusant.
— Massigny ! .Tà'irais cru, au contraire, que vous auriez beaucoup de plasir à le revoir?
— Pauvre Massigny !
— Pauvre Massigny?' ,
— Auguste, dites-moi, je vous en prie, ce que vojus avez ce soir. Il y a dans votre voix et dans votre sourire quelque chose de diabolique. Vous avez l'air de vous moquer de moi et de. vous-même.
— Ah 1 voilà que vous me traitez aussi mal que me traitent les vieilles douairières, tos amies.
— Oui, Auguste, vous avez aujourd'hui la figure que vous avez avec les gens que vous n'aimez pas.
— Méchantcl allons, donnez-moi votre main. Il lui baisa la main avec une galanterie ironique, et ils se regardèrent li\émenl pendant une minute. Saint-Clair baissa les yeux le premier cls'écria : Qu'il est diflicilede vivre en ce inonde sans passer pour méchant ! Il faudrait ne jamais parler d'autre chose cpic du temps ou de la chasse : ou bien discuter avec vos vieilles amies le budget de leurs comités de bienfaisance.
H prit un papier sur une table : Tenez voici le mémoire de votre blaucliisscuse. Causons là-dessus, mon ange, comme cela vous ne direz pas que je suis méchant.
— En vérité, Auguste, vousm'étonnez...
— Celte orthographe me fait penser à une lettre que j'ai trouvée ce matin. Il faut vous dire que j'ai range mes papiers, car j'ai de l'ordre de temps en temps. — Or donc, j'ai retrouvé une lettre d'amour ([uc m'écrivait une couturière dont j'étais amoureux quand j'avais seize aus. Elle a une manière à elle d'écrire chaque mot, et toujours la plus compliquée. Son style est digne de son orthographe. Eh bien! comme j'étais alors tant soit peu lai, je trouvai indigne de moi d'avoir une maîtresse qui n'écrivît pas comme Sévigné Je la quittai brus(|ucment. Aujourd'hui, en relisant cette lettre, j'ai reconnu que cette coulurièic devait avoir un amour véritable pour moi.
— Bon! Une femme que vous entreteniez?...
— Très magnifiquement : à cinquante francs par mois. Mais mon tuteur ne me faisait pas une pension trop forte, car il disait qu'un jeune homme qui a de l'argent se perd et perd les autres.
— El cette femme, qu'esl-clle devenue?
— Que sais-je?... Probablement elle est morte à l'hôpital.
— Auguste... si cela était vrai, vous n'auriez pas cet air insouciant.
— S'il faut dire la vérité, elle s'est mariée à un honnête homme, et quand on m'a émancipe, je lui ai donné une petite dot.
— Que vous êtes bon ! .
paraître méchant?
Mais pourquoi voulez-vous
— Oh ! je suis très bon. . . — Plus j'y songe, plus je me persuade que cette femme m'aimait réellement... Mais alors je ne savais pas distinguer un sentiment vrai sous une forme ridicule.
— Vous auriez dîi m'apporter votre lettre. Je n'aurais pas été jalouse... Nous autres femmes, nous avons plus de tact que vous, et nous voyons tout de suite au style d'une lettre si l'auteur est de bonne foi, ou^'il feint une passioa qu'il n'éprouve pas.
— Et cependant combien de fois vous laissez-vous attraper par des sots ou des fats 1
En parlant il regardait le vase étrusque, et il y avait dans ses yeux et dans sa voix une expression sinistre que Mathilde ne remarqua point. '
— Allons donc! vous autres hommes, vous voulez tous passer pour des donJuans. Vous vous imaginez que vous faites des dupes, tandis que vous ne trouvez que desrfonas iuanas encore plus rouées que vous.
— Je conçois qu'avec votre esprit supérieur, Mesdames, vous sentiez un sot d'une lieue. Aussi je ne doute pas que noire ami Massigny, qui était sot et fat, ne soit mort vierge et martyr...
BIIÏÏJOTHEOUE CHOISIE.
— Massigny? Mais il n'était pas trop sot, et puisil y a des femmes sottes. 11 faut que je vous conte une histoire sur Massigny... Mais ne vous l'ai-je pas déjà contée? dites-moi?
— Jamais, répondit Saint-Clair d'une voix tremblante.
— Massigny, à son retour d'Italie, devint amoureux de moi. Mon mari le connaissait ; il me le présenta comme un homme d'esprit et de goût. Ils étaient faits l'un pour l'autre. Massigny fut d'abord très assidu; il me donnait comme de h.ii des aquarelles qu'il achetait chez Schroth, et me parlait musique et peinture avec un tonde supériorité tout à fait divertissant. Un jour il m'envoya une lettre incroyable. Il me disait, entre autres choses, que j'étais la plus honnête femme de Paris, c'est pourquoi il voulait être mon amant. Je montrai la lettre à ma cousine Julie. Nous étions deux folles alors, et nous résolûmes de lui jouer un tour. Un soir, nous avions quelcjues visites, entre autres Massigny. Ma cousine nous dit : Je vais vous lire une déclaration d'amour que j'ai reçue ce matin. Elle prend la lettre et la lit au milieu des éclats de rire... Le pauvre Massigny ! . . . .
Saint-Clair tomba à genoux en poussant un cri de joie. Il saisit la main de la comtesse, et la couvrit de baisers et de larmes. Malhilde était dans la dernière surprise, et crut d'abord qu'il se trouvait mal. Saint-Clair ne pouvait dire que ces mots : Pardonne-moi! pardonne-moi! Enfin il se releva. Il était radieux. Dans ce moment, il était plus heureux que le jour où Mathilde lui dit pour la première fois : Je vous aime.
— Je suis le plus fou et le plus coupable des hommes, s'écria-t-il ; depuis deux jours je te soupçonnais... et je n'ai pas cherché une explication avec toi. .*.
— Tu me soupçonnais!... Et de quoi?
— Oh ! je suis un misérable ! ... On m'a dit que tu avais aimé Massigny, et...
— Massigny!... et elle se mit à rire; puis, reprenant aussitôt son sérieux : Auguste, dit-elle, pouvez-vous cire assez fou pour avoir de pareils soupçons, et assez hypocrite pour me les cacher ? Une larme roulait dans ses yeux.
— Je t'en supplie, pardonne-moi.
— Comment ne te pardonnerais-je pas, cher ami?... Mais d'abord laisse-moi te jurer...
— Oh I je te crois, je te crois, ne me dis rien.
— Mais au nom du ciel, quel motif a pu te faire soupçonner une chose aussi improbable?
— Rien, rien au monde que ma maudite tête... et... vois-tu ce vase étrusque, je savais qu'il t'avait été donné par Massigny...
La comtesse joignit les mains d'un air d'étonnement, puis elle s'écria, en riant aux éclats : Mon vase étrusque I mon vase étrusque!
Saint-Clair ne put s'empêcher de rire lui-même, et cependant de grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il saisit Mathilde dans ses bras, et lui dit : Je ne te lâche pas que tu ne m'aies pardonné.
— Oui, je te pardonne, fou que tu es, dit-elle en l'embrassant tendrement Tu me rends bien heureuse aujourd'hui ; voici la première fois que je te vois pleurer, et je croyais que tu ne pleurais pas.
Puis se dégageant de ses bras elle saisit le vase étrusque et le brisa en mille pièces snr le plancher. (C'était une pièce rare et inédite. On y voyait peint, avec trois couleurs, le combat d'un Lapithe contre un centaure.)
Saint-Clair fut, pendant quelques heures, le plus h^ teux et le plus heureux des hommes.
on-
— Eh bien ! dit Roquantin au colonel Beaujeu qu'il rencontra le soir chez Tortoni, la nouvelle est-elle vraie?
— Que trop vrai, mon cher, répondit le colonel d'un air triste.
— Contez-moi donc comment cela s'est passé.
— Oh! fort bien. Saint-Clair a commencé par me dire qu'il avait tort, mais qu'il voulait essuyer le feu de Thémines avant de lui faire des excuses. Je ne pouvais que l'approuver. Thémines voulait que le sort décidât lequel tirerait le premier. Saint-Clair a exigé que ce fût Thémines, Thémines a tiré; j'ai vu Saint-Clair tourner une fois sur lui-même, et il est tombé raide morf J ai déjà remarqué dans bien des soldats frappés de coups de feu ce tournoiement qui précède la mort.
— C'est fort extraordinaire, dit Roquantin. EtThémincs, qu'a-t-il fait?
— Oh ! ce qu'il faut faire en pareille occasion. I! a jeté son pistolet à terre d'un air de regret. Il l'a jeté si fort, qu'il en a cassé le chien. C'est un pistolet anglais de Manton ; je ne sais s'il pourra trouver à Paris un arquebusier qui soit capable de lui en refaire un aussi bon.
La comtesse fut trois ans entiers sans voir personne ; hiver comme été, elle demeurait dans sa maison de campagne, sortant à peine de sa chambre, et servie par une mulâtresse qui connaissait sa liaison avec Saint-Clair, et à laquelle elle ne disait pas deux mots par jour. Au bout de trois ans, sa cousine Julie revint d'un long voyage; elle força la porte et trouva la pauvre Mathilde si niaigre et si pâle, qn'elle crut voir le cadavre de celte femme qu'elle avait laissée belle et pleine de vie Elle parvint avec peine à la retirer de sa retraite, et à 1 emmener à llières. La comtesse y languit encore trois ou quatre mois, puis elle mourut d'une maladie de poitrine causée par des chagrins domestiques, comme dit le docteur Mésentère qui lui donna des soins.
FIN