‹ SatanstoéChapitre 185 sur 194 · PAS · texte numérisé non relu

PAS

rEiminoRG coopeb

Je suis né le 3 mai 1737 sur un col de terre appelé Satansloé, dans le comté de West-Chcslcr et dans la colonie de New-York. Ce que les gens du West-Chester el de Long-Island nomment un col de terre, devrait plutôt s'appeler une tête et des épaules, si l'on avait égard à la forme et aux dimensions. Péninsule serait le véritable mot, si nous voulions faire de la géographie; mais j'aime mieux m'en tenir à l'expression du pays. Le col ou la péninsule de Satanstoé contient juste 463 acres et demi d'excellentes terres de Chester ; quand on en a tiré les pierres pour les employer aux murailles, on en peut dire autant ac bien que de toute terre au monde. 11 a deux milles de côtes, et on y recueille une quantité convenable d'algues marines pour servir d'engrais, sans compter la jouissance de près de cent acres de prairies salées et de roseaux qui ne sont pas compris dans l'évaluation du col lui-même. Comme mon père, le major Evans Littlepage , devait hériter ce domaine de son père , le capitaine Hugh Littlepage, on pouvait, même à l'époque de ma naissance, regarder Satansloé comme une antique propriété patrimoniale : mon grand-père en devait l'acquisition à son mariage. C'est là que vivait la famille depuis près d'un demi-siècle quand je naquis, et depuis bien davantage, si l'on tient compte de la ligne maternelle ; c'est là que je vis au moment où j'écris ces lignes ; c'est là, je l'espère, que mon (ils uninuc vivra après moi.

Le col est situé dans le voisinage d une passe nien connue, dans l'étroit bras de mer qui sépare l'île de Manhattan de sa voisine Long-Island, et qu'on appelle Ilcll-Gale. Une tradition, qui n'a cours, je lavoue, que parmi les nègres du voisinage , rapporte qu'un jour le père des mensonges , violemment expulsé de quelques tavernes bruyantes de la Nouvelle-Hollande, s'échappa par cette passe dangereuse. Retirant son pied un peu vite (les trous d'écrevisses qui abondent dans ces eaux, il laissa derrière lui, comme une trace de son passage par cette route, le Dos du Marsouin, le Pot, et tous les rochers et tous les lournans qui rendent la navigation si diflicile dans ce détroit, et plaça ce pied en grande hàtc à l'endroit où une large baie se déploie à l'Est et au Sud du col, que son gros orteil toucha. Comme on suppose que le diable met sens dessus dessous tout ce qu'il touche, on c-rut voir quelque ressemblance entre un orteil renversé et la configuration du domaine paternel : et de là, le nom qu'on lui a donné.

Satansloé (1 ) est le nom que porte ce lieu de temps immc-

(1) Satanstoé, orteil du diable.

morial, si l'on peut employer ce mol dans un pays où tout date de cent cinquante ans au plus; c'est le nom qu'il porte encore, et qu'il continuera de porter, je l'espère, aussi long-temps que la maison de Hanovre sera assise sur son trône, aussi longtemps que l'eau continuera de couler et l'herbe de pousser. Sous le rapport de l'ctcndue comme aussi sous celui de la culture et des embcllissemens, Satansloé est quelque chose de plus qu'une bonne ferme; tous les bâtimens sont de pierre, même les élables à porcs et les hangars, avec des entre-deux bien soignés et des murs d'enceinte qui feraient honneur à une place forliliée. La maison est regardée généralement comme une des plus belles'de la colonie, après quelques-unes à la nouvelle mode. Elle n'a qu'un étage et demi , je l'avoue, mais les mansardes sont les plus jolies ciue je connaisse et ne dépareraient pas une maison d'York. Le bâtiment a la forme d'un L : un des côtés a soixante-dix pieds de face et l'autre cinquante, sur vingt-six de profondeur. La plus belle chambre avait dès mon enfance un tapis qui couvrait les deux tiers du carreau ; et il y avait des toiles cirées dans la plupart des corridors. Le Duffet de noire salle à manger était l'objet d'une admiration parliculicre et je ne sais si même à présent il y en a un plus beau dans le comlé.

Comme il y avait de l'argent dans la famille , outre ce domaine, et que les Littlepage avaient eu des commissions du Roi, mon père ayant été enseigne et mon grand-père capitaine dans l'armée régulière au temps de leur jeunesse, nous avons toujours tenu notre rang parmi les gentilshommes du comlé. Nous étions dans une partie du West-Chester où il ne se trouvait aucun grand domaine, et Satanstoé passait pour une propriété d'une certaine importance. Mon père et mon grand-père avaient siégé à l'assemblée dans leur temps cl, à ce que j'ai entendu dire à de vieilles gens, y avaient eu certaine influence. Il arriva une fois à mon père de faire un discours qui dura onze minutes, preuve qu'il avait quelque chose à dire, cl ce discours fut pour la lamilleun sujet de grande mais modeste satisfaction jusqu'au jour de sa mort et même après.

On nous tenait grand compte des services militaires de la famille. C'était quelque cliose dans ce temps-là d'êlre enseigne, même dans la milice ; c'était bien plus encore d'avoir le même grade dans un régiment régulier. Aucun de mes prédécesseurs, il est vrai, ne sernl long-temps dans les troupes du Roi, mon père surtout ayant vcudu sa charge J» la lin de la seconde campagne; niais l'expérience militaire, et je puis dire la gloire militaire que tous deux acquirent dans leur jeunesse, leur furent très utiles le reste deleurs jours Tous deux eurent des commissions dans la milice, et mon père s'éleva jusqu'au grade de

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major; il en eul le rang cl il en porta le titre les quinze dernières années de sa vie.

Ma mère était d'origine hollandaise des deux côtés ; son père était un Blauvelt, et sa mère une Van-Busser. J'ai toujours entendu dire que ma mère apporta 1 ,300 livres en dot à mon père, ce qui était une très jolie fortune pour une jeune femme en 1733. On me donna le nom de mon grand-père maternel, Cornelius. Corny fut donc le diminutif par loque! mes connaissances me désignèrent pendantlcs seize iu dix-huit premières années de ma vie, et mes parons tant qu'ils vécurent. Corny Liltlepagc n'est pas un vilain nom en lui-même, et j'ai la confiance que ceux qui me feront la faveur de lire ce manuscrit, ne le quitteront point avec l'idée que j'ai fait tort à mon nom.

J'appris assez de grec et de latin pour entrer dans un collège , grâce aux soins du révérend Thomas Worden , théologien anglais, qui était recteur de Saint- Judc, notre paroisse. Cet ccclosiaslifiue passait pour très instruit ; il était très répandu dans le beau monde du comté , et il n'y avait, à dix milles à la ronde, dîner, réunion, course, bal ou divertissement quelconque auquel il no fût invité. Ses sennoûs étaient palbéliques et courts ; il traitait les prédicateurs d'une (lemi-heure de bavards illélrés, qui ne savaient pas condenser leurs perfsées. Vingt minutes étaient sa mesure habituelle , quoique je tienne de monpèrequ'il est allé uncfoisjusqu'à vingt-deux minutes. Quand il se réduisait à quatorze minutes, mon grand-père protestait invariablement nue le sermon était délicieux. Je demeurai avec M. Worclen jusqu'à ce que je fusse en état de traduire couramment les deux premiers livres de V Enéide et tout l'Evangile de saint Mathieu. Alors mon père et mon grand-père, surtout le dernier, qui avait une haute idée de l'instruction , commencèrent à agiter la question de savoir dans quel collège je serais envoyé.

On hésitait entre New-IIaven dans le Connecticut, et Newark dans le New-Jersey. Un conseil de famille fut convoque, auquel assista un vieux compagnon d'armes de mon père, le colonel Abraham Van-A'^alkenburg, qu'on appelait familièrement le colonel Follock, en abrégeant très librement son épouvantable nom hollandais. Le colonel avait un fils nommé Dirck, d'un an plus jeune que moi, qui était mon camarade, et auquel il n'avait fait donner que fort peu d'éducation, selon l'usage de presque tous les propriétaires hollandais. Après une longue délibération, il fut convenu que j'irais à Newark.

J'y passai quaire années, qui, loin d cire perdues comme cela arrive quelquefois, furent bien employées. J'expliquai tout le Noxiveau- Testament en grec, quatre livres de l'Iliade, tout Horace, quelques discours de Cicéron cl son d« Oratore, sans compter l'attention que je donnai à la géographie, aux mathématiques et aux autres branches usuelles. La philosophie morale surtout, fut traitée avec le plus grand soin dans notre dernière année ainsi que l'astronomie. Nous avions un télescope qui nous permettait de voir quatre des satellites de Jupiter. Sous d'autres rapports encore', Newark méritait d'être appelé le siège des lettres. Un élève de noire classe acheta d'occasion en ville ,un exemplaire d'Euripide, qui avait quelque peu servi, et nous le possédâmes au collège six mois entiers. Je n'ai jamais eu le plaisir de voir ce livre, car le propriétaire

n'était pas trop disposé à laisser des yeux profanes contempler son trésor; mais enfin nous étions bien certains que ce livre était dans le collège, et nous avions grand soin de le dire et de le répéter à ceux qui étudiaient à New-llaven. Je ne pense pas qu'eux, en effet, aient jamais vu même la couverture d'un Euripide. Quant au télescope , j'en parle par ma propre expérience , avant res-vrdé plus de dix fois les satellites de Jupiter. N'eus avions un professeur ((ui connaissait les constellations et qui, de l'opinion de tous, aurait été en état de nous faire voir l'anneau de Saturne s'il avait pu trouver cette planète. De mon temps, il n'y élait pas encore parvenu.

Au haut de mes quaire années, je pris mes degrés avec quelque succès et je revins à la maison paternelle. Je retrouvai le bon Dirck, dont j'avais cultivé l'amitié, et nous devînmes de plus en plus liés. Il avait comme moi fini sa croissance, et le cœur de Frédéric de Prusse se serait dilaté à voir mon jeune ami à la fin de sa dix-neuvième année. Il avait cinq pieds sept ou huit pouces et promettait de grossir à proportion. Dirck n'était pas un de ces jeunes gens à taille fine , tourne en Apollon : il avait des épaules dont les bras de sa mère, petite femme grosse et courte, mais solide, de la vraie souche hollandaise, pouvaient à peine faire le tour quand elle abaissait jusqu'à elle la tète uc son fils pour l'embrasser; ce qu'elle faisait régulièrement deux fois par an, comme nie l'apprit Dirck, à Noël et à la nouvelle année. Dirck était bien bâti ; ses membres forts et bien proportionnés, ses cheveux blonds, ses yeux bleus et les traits de son visage le faisaient trouver un beau garçon par bien des gens. Je ne nierai pas cependant qu'il n'y eût chez mon ami une certaine lourdeur de corps et d'esprit qui ne s'accorde pas tout h fait avec l'idée qu'on se fait de la grâce et de la vivacité. Au demeurant, Dirck était un garçon unique, droit comme l'acier, brave comme un coq de combat, tranc comme la lumière en plein midi.

Pourmoi.j'étaisunçarçondebonnevcnue, actif, fortpour mon âge, etj'incline aie croire, d'assez bonne mine. J'aimerais pourtant mieux l'entendre dire à d'autres que le dire moi-même. Dirck et moi luttions souvent de notre jeune temps, et je l'emportais toujours : mais quand Dirck eut atlcint dix-huit ans, il se trouva f^it d'un métal trop lourd pour moi; je compensais cependant celte inégalité de force par une activité exlraorainaire. Je sais bien que je n'aurais pas dû employer le mol extraordinaire en parlant de moi ; mais ma loi le mot m'est échappé sans que j'y prisse garde et je le laisserai comme il est. J'ajouterai encore, et le lecteur pensera de ma modestie ce qu'il voudra, que j'étais un bon enfant, plein de bienveillance pour mes semblables cl que j'aimais l'argeat juste assez pour ne pas faire trop de folies.

J'avais vingt ans lorsque nons fîmes, Dirck et moi, notre premier voyage à la ville. Quoique Satanstoe ne fût pas éloigné déplus de vingt-cinq milles de New- York, par fa route de King's-Bridge, une excursion à la capitale n'était pas alors une chose aussi ordinaire et aussi commune

qu'à present. Je connais des gen'lcmcn de notre voisinap;c qui y vont clqni en reviennent maintenant tous les quinze jours, et même une fois par semaine; mais, il y a trente ans, il arrivait trôs rarement qu'on entretint des communications aussi fréquentes avec la ville. Ma chère mère avait l'habitude de se rendre h New-York deux fois dans l'année, au printemps, pour y passer la semaine de Pâques ; en automne, pour y faire ses provisions d'hiver. Mon père était dans l'usage d'y venir quatre fois par an; aussi passait-il pour un coureur, qui saisissait toutes les occasions de s'absenter de sa maison. Quant à mon grand-père, son âge ne lui permettait de quitter que très rarement notre demeure, si ce n'est pour rendre visite à quelques vieux voisins de campagne avec les quels il passait invariablement 'quelques semaines chaque été.

Notre voyage eut lieu quelque temps après les fêtes de Pâques; c'était une époque à laquelle un grand nombre de lamdles , habitant la campagne , émigraiont chacjue année pour la ville afin de suivre les ofiices journaliers d'Old-Trinily, à l'exemple des Hébreux qui se rendaient chaque année à Jérusalem pour assister au sacrifice de l'agneau Pascal. Ma mère ne pouvait pas faire cette année-là, son excursion habituelle ; elle était retenue auprès de mon père, qui souffrait d'un accès de goutte. Je lus envoyé pour la remplacer chez ma tante Legge , qui était accoutumée à avoir, dans cette saison , un membre de la famille auprès d'elle. Dirck avait, de son côté, dans la capitale, des parens qui attendaient sa venue. Afin de faire plus rapidement le voyage, mon ami passa 1 Hudson dans le courant de la semaine qui précéda notre départ, cl après qu'il se fût repose trois jours à Satanstoé, nous parfimes montés sur deux des meilleurs chevaux du pays.

Ma mère, en fe^ime pleine de sollicitudect de tendresse pour son fils unique, avait voulu que nous nous missions en route de bon matin, afin d'arriver à la ville avant la nuit. Elle savait que les voyages sont toujours aventureux, et si elle n'avait pas peur des voleurs de grand chemin qui, Dieu merci, étaient alors et sont encore inconnus dans les colonies, il était d'autres dangers qu'elle redoutait pour nous. En cfiet , on ne pouvait considérer tous les ponts comme parfaitement sûrs; puis, les routes étaient et n'ont pas cessé d'être tortueuses, et il était possiiile de se tromper de chemin. Or, on rapportait que certaines personnes avaient été obligées de passer la nuit dans la plaine de Harlem, contrée déserte et inculte fini s'étend à huit ou dix mille de \a. cité. Ma mère eut donc grand soin de nous éveiller de très bonne heure. Elle quitta elle-même le lit à la pointe du jour , et nous fit déjeuner immédiatement, de sorte que nous nous trouvâmes en mesure de quitter Satanstoé au moment où le soleil commençait à éclairer l'horizon de ses premiers feux.

Dirck était ce matin-lîi d'une humeur charmante, et, pour être vrai, je dois dire que votre serviteur Corny n'éprouvait aucun symptôme de cette tristesse qu'il aurait peut-être été convenable qu'un jeune aventurier ressentît en quittant pour la première fois l'ombre du toit paternel. Nous nous mîmes donc en route, riant et caquetant comme deux jeunes filles qui viennent d'échapper à

la discipline de la pension. Jamais Dirck ne s'était montré si communicatif, et, chemin faisant, il mit la conversation sur des événemens qui devaient plus lard avoir une singulière influence dans notre vie. Nous avions à peine perdu de vue lesommet des hautes cheminées de Satanstoé, que mon ami entra brusquement en matière, en me disant :

— Je suppose. Corny, que vous aver entendu parler de ce que les deux vieux gentlemen ont fait dernièrement.

— Votre père et le mien? Je n'ai pas entendu dire qu'ils aient fait rien de nouveau.

— Ils se sont mis en instance auprès du gouverneur et du conseil du gouvernement, pour faire régulariser leur droit de propriété sur des terres qu'il ont achetées en commun aux Mohawks.

• - Ce que vous dites là, Dirck, est tout-à-fait nouveau pour moi. Puis-jc savoir pourquoi les vieux gentlemen ont été aussi mystérieux?

— Je ne puis vous le dire; peut-être ont-ils pensé que le silence était le meilleur moyen d'éloigner les Yankies. Vous savez que mon père a toujours une grande crainte de voir un Yankie mettre le doigt dans ses marchés. H dit que les Yankies sont les sauterelles de l'ouest.

— Mais vous, Dirck, comment avez-vous eu connaissance de cette affaire?

— Je ne suis pas un Yankie, Corny.

— Et c'est sur cette seule recommandation que votre père vous a parlé, Dirck?

— H me dit tout ce qu'il juge utile de me faire connaître. Nous fumons ensemble, et en fumant nous causons.

— Je m'habituerais h fumer, si je croyais devoir obtenir parla quelqu'informalion utile.

— Il est toujours bon de s'accoutumera lapipe, dit sentenlieuscment Dirck, c'est une habitude qui ne peut être que profitable.

— Je suis très-porté ii le croire, si, en effet, c'est lorsque vous fumez ensemble que votre père vous dit ses secrets. Mais où donc sont situées les terres dont il s'agit, Dirck?

— Dans le pays des Moliawks, ou plutôt dans le pays qui touche les Hampshire-Grants, à peu de dislance des Mohawks.

— Et quelle est leur étendue?

— Quarante mille acres, dont «ne partie en plaines grasses et riches comme on les aime en Hollande.

— Et vous dites que votre père et le mien ont acheté en commun cette vaste étendue de terrain? Combien l'ont-ils payée?

Dirck ne répondit pas immédiatement h cette question. H tira auparavant de sa poche un portefeuille, qu'il ouvrit avec quelque peine, à cause des souhre.sauts que lui occasionait sa monture. Mon ami réussit enfin à mettre la main sur le papier qu'il cherchait, cl il me le passa.

— Voilà, dit-il, la liste des objets qui ont été donnés aux Indiens en échangede ces terres. Je l'ai copiée. 11 faut y .ajouter quelques centaines de livres payées au gouverneur et à ses agens pour difl'érens droits.

Je lus la liste suivante , d'une voix entrecoupée par le trot de mon cheval : « Cinquante couvertures , avec cor

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dons el garnitures jaunes; dix pois de fer , pouvant contenir chacun quatre paiions ; quarante livres de poudre ; sept fusils , douze livres de verroteries ; dix cordons de wanipum ; cinquante galions de rhum, vrai Jamaïque, première qualité; une vingtaine de guimbardes et trois douzaines de tomahawks de fabrique anglaise. »

— Fort bien ' Dirck, ni'ccriai-je en terminant , ce n'est pas trop donner pour ciuarantc mille acres de terres situées dans la colonie ae New-York. J'ose dire que tous les articles mentionnés sur cette liste ne valent pas , en totalité, plus de cent livres coloniales (250 dollars ) , y compris le rhum et les tomahawks de fabrique anglaise.

— Le tout a coûté 96 livres 1 3 shellings et 7 pences , répondit sans hésiter mon compagnon , tout en se préparant à allumer sa pipe ; car rien ne l'empêchait de fumer à son aise sur une route que nous parcourions , sans grande hâte, à raison de six milles par heure.

— Voilà, dis-je, quarante mille acres de terre qui n'ont pas coiîté cher. Je suppose que les fusils, le rhum et les autres articles ont été fabriqués expressément en vue des Indiens.

— Non pas, Corny; vous savez bien avec quelle honnêteté agissent les deux vieux gentlemen. Leur loyauté est aussi pure que le jour.

— Tant mieux pour eux et tant mieux pour nous. Mais que vont-ils faire maintenant de ces terres qu'ils ont achetées?

Dirck ne me fit d'abord aucune réponse. Il était en train d' allumer sa pipe, et, du moment que la fumée eut commencé à en sortir, il ne la quitta plus des yeux jusqu'à ce qu'il eût vu le tabac enllainmé briller dans la cheminée. Alors il me dit •

— La première chose est de les trouver, Corny. Lorsqu'une patente a été signée et délivrée , la première chose qu'ait à faire un propriétaire , c'est de charger un individu quelconque de découvrir sa propriété. J'ai entendu parler d'un gentleman qui a obtenu , il y a cinq ans la concession d'un terrain de dix mille acres , et quoiqu'il se soit mis chaque automne à la recherche de ce terrain, depuis ce temps-là, il n'a pas encore pu le trouver. Dix mille acres, afsrès tout, ne tiennent qu'une bien petite place dans les forêts qui couvrent ce pays.

— Et nos parens, comptent-ils se mettre en quèle de leur acquisition dès le commencement de cette saison?

— Pas si tût. Corny, pas si tôt Tel était le dessein qu'avait inspiré à votre père la chaleur du sang gallois qui coule dans ses veines; mais le mien fait les choses avec moins de précipitation. « Attendons jusqu'à l'année prochaine, a-t-il dit, et alors nous pourrons envoyer les cnfans. Pendant ce temps la guerre actuelle aura pris une tournure d'après laquelle nous aviserons à ce qu'il y aura de mieux à faire pour ne pas exposer leur vie. » Celle question a été longuement et fréquemment agitée entre les deux propriétaires, et il a été décidé que noire départ serait (ixé au printemps de l'année prochaine.

La pensée de me mettre à la reclierche des terres de mon père ne m'offrait rien de désagréable, et la perspective d'entrer un jour en possession, par héritage, de vingt mil e acres de terres, ajoutées à celles de Salanstoé, n'avait en cUc-mèmc rien de Dien effrayant. Nous en cau-

sâmes, Dirck et moi, tout le long du chemin, etneus nous accordâmes tous les deux à regretter que l'expédition projetée n'eût pas lieu plus tôt.

Nous nous arrêtâmes pour dîaer à King's-Bridge, comptant bien souper à la ville. Tandis qu'on préparait notre repas, nous montâmes sur les hauteurs qui dominent l'Hudson, caries bords de cette belle rivière m'étaient alors moins familiers que je ne l'aurais désiré. Mon compagnon, qui les connaissait mieux que moi, ayant eu souvent l'occasion de suivre le cours de 1 Hudson, entre le village de Ilaverstraw et la ville, dans ses visites fréquentes à ses parens, me servit de cicerone.

— Tournez vos regards de ce côté,, Corny, me dit-il, après avoir quelque temps cherché des yeux un objet éloigné; tournez vos regards de ce côté; voyez- vous là-bas, dans cette petite baie au-dessous de nous, une maison avec un beau jardin, au milieu d'une clairière qui s'étend jusqu'aux bords de la rivière?

J'aperçus la maison que Dirck me désignait. A la dislance de deux ou trois milles, il était impossible de découvrir toute la beauté du site où elle était placée, et j'étais obligé d'admirer sur parole la description que m'en faisait mon compagnon. J'en voyais assez pourtant pour reconnaître les principaux objets qu'il avait signalés à mon attention, c'est-à-dire la clairière, le jardin el la maison. C'était un bâtiment construit en pierres, long, irrégulier, mais qui joignait à la solidité un air de commodité et d'aisance qui est particulier aux habitations de cette espèce. Les murs n'étaient pas blanchis à la chaux, contrairement à la coutume favorite des Hollandais de la colonie, qui semblent n'avoir de passion véritable que pour la pipe et la brosse; on leur avait laissé leur couleur naturelle, el cette circonstance contribuait à rendre les formes et les dimensions de ce bâlin.ent moins distinctes à première vue, qu'elles n'auraient pu être. Cependant, il me fut facile de reconnaître que celte baie retirée, ces rives boisées et rocheuses, celte petite clairière habilement percée, ce ardin et d'autres beautés naturelles formaient un ensemble des plus ravissans. Je m'empressai de le dire à mon compagnon.

— A qui appartient celte maison , Dirck? lui demandai-je ensuite; et comment êtes-vous instruit de ce qui la concerne? •

— C'est Lilacsbush (1), répondit-il ; elle appartient au cousin de ma mère, M. Herman Mordaunt.

J'avais déjà entendu prononcer ce nom. M. Herman Mordaunt, major dans l'armée anglaise, avait épousé la fille d'un ricnc marchand hollandais ; de là , lui était venu le nom d'Herman , qu'il avait transmis à son fils avec le reste de l'héritage. Les Hollandais , par amour pour leur pays , ne manquaient jamais de désigner M. Mordaunt par son prénom ; de sorte qu'il était connu dans la colonie sous les deux noms d'Herman Mordaunt. Du reste, je n'avais appris aucune particularité sur son compte, cl je savais seulement qu'il passait pour riche, qu'il fréquentait la meilleure société, quoiqu'il n'appartint pas à l'aristocralic territoriale ou politique de la colonie

(1) Lilacsbush, bosquet de liias.

— Comme M. Herman Mordaunl esl le cousin de votre mère, je suppose, Dirck, rcpris-je, que vous avez été à Lilacsbush,et que vous pouvez 'dire si l'intérieur de cette maison est aussi agréable que l'extérieur.

— J'y ai été souvent, Corny ; lorsque Mme Mordaunt vivait, nous avions coutume, ma mère et moi, d'aller chaque été à Lilacsbush. Depuis la mort de la pauvre dame je n'ai pas cessé de visiter cette maison de temps à autre.

— Pourquoi donc n'y allez-vous pas en ce moment

fiour demander à dîner aux maîtres de la maison? lerman Mordaunl ne sera-t-il pas blessé s'il vient à apprendre qu'une personne de sa famille ou même simplement de sa connaissance, s'est arrêtée dans une auberge à deux milles de sa demeure? Ces choses-là, ne se font pas, Dirck, entre gens bien élevés qui sont obligés de se prouver qu'ils connaissent les usages du monde.

— Ce que vous dites serait assez juste , Corny , si Herman Mordaunt ou sa fille étaient en ce momenta Lilacsbush; mais ils habitent New-York, Crown-Street, ;,endanl l'hiver, et ils ne viennent s'établir dans celle maison qu'après les fêtes de la Pentecôte.

— Quoi 1 Herman Mordaunt est-il un si grand personnage?... Maison à la ville et maison à la campagne! Je ne sais pas en ce cas jusqu'à quel point vous pourriez prendre la liberté de lui demander ainsi à dîner sans cérémonie.

— Cela n'a pas le sens commun. Corny; qui a jamais hésité en voyage , à frapper à la porte d un gentleman? Herman Mordaunl nous aurait fort bien reçus, et j'aurais été certainement à Lilacsbush, si je ne savais pas positivement que la famille Mordaunl habite la ville dans celte saison. Demain est le premier jour des fêles de la Pentecôte. Aussitôt qu'ils seront passés, Herman Mordaunt et sa lille Anna viendront ici pour visiter leurs rosiers et leurs lilas.

— Ohl oh! m'écriai-jc, il y a donc une Anna avec Herman Mordaunl? Faites-moi le plaisir de me dire quel est l'âge de celte miss Anna, Monsieur Dirck,

Tout en faisant celte question, je me tournai vers mou compagnon, et je remarquai que sa belle cl bonne figure hollandaise était couverte jusqu'au front de la plus vive rougeur. 11 me répondit pourtant avec une certaine résolution:

— Ma cousine, Anna Momaunl, vient d'entrer dans sa dix-septième année; et je vous dirais bien quelque clwse, Corny.

— "Parlez, je vous écoute de mes deux oreilles; parlez, mon clier, je suis tout attention.

— Anna esl une des plus belles jeunes filles de la colonie; oui, cl ce (jui vaut mieux, elle esl aussi douce cl aussi bonne qu'elle esl belle.

Je fus surpris de l'énergie et de l'animation avec lesquelles Dirck s'exprimait, Dirck était un garçon que je n'aurais jamais cru susceptible d'éprouver un amour bien vif; je ne m'étais même jamais arrclc à analyser la nature de r.imitic que nous avions l'un pour l'autre. L'habitude nous avail d'abord réunis; puis, la dillérence même de nos caractères avait donné i notre attachement mutuel ce stimulant qui nail ordinairement des contrastes de celle espèce. A mesure que nous avions avancé en

âge, les bonnes qualités de Dirck m'avaient imposé l'estime, et la raison était entrée pour beaucoup dans mon alTeclion pour lui, J'élais convaincu que mon compagnon serait un ami sûr el dévoué; mais la possibilité qu'il piii être accessible à l'amour ne s'était jamais présentée à mon esprit. Même en ce moment el malgré la surprise que me causèrent d'abord l'animation de ses traits el le feu de ses yeux, mon impression ne fut que superficielle el de peu de durée.

— Miss Anna, lui dis-je, esl donc votre cousine?

— Ma petite cousine. Le père de sa mère el la mère de ma mère, étaient frère el soeur.

— En ce cas, j'espère que j'aurai l'honneur d'être présenté, un de ces jours, à miss Anna Mordaunl, qui vient d'entrer dans sa dix-septième année, qui est une des plus belles jeunes filles de la colonie, cl qui est aussi bonne qu'elle est belle 1

— Je désire que vous la voyiez, Corny, et cela avant que nous retournions à la maison, répliqua Dirck, reprenant toute sa philosophie, ou plutôt tout son flegme ; mais venez, retournons à l'auberge, notre dîner doit être appi'êté maintenant.

Nous ne tardâmes pas à nous mettre à table. Je dois rendre à Dirck la justice de dire qu'il fil le plus grand honneur au repas; car, ce n'était pas chose aisée que de déconcerter son appétit. Quant à moi, selon mon habitude, je bavardai beaucoup, principalement avec notre hôtesse nui, ayant appris que j'étais le fils du major Liltlepage, l'un uc ses hôtes les plus fidèles el les plus considérés, vint nous apporter elle-même le dessert et me fit l'honneur de m'aclresser la parole.

— Pcrmetlez, Mistress Light, lui dis-je à mon tour, dès qu'il me fui possible de placer un mot au milieu de l'hymne en l'honneur des LittlepaM que la brave dame avail commencé, auriez-vous entendu parler, par hasard, d'une famille Mordaunt, qui habite les environs?

— Si j'en ai entendu parler. Monsieur, répondit l'hôtesse! autant vaudrait me demander si j'ai entendu parler des Van-Cortlaud, des Phillips, des Morris, ou de tout autre hahitanl du voisinage. M. Mordaunt est propriétaire d'une belle maison de campagne à deux milles cl demi d'ici. Ni lui, ni Mme Mordaunl, au temps où elle vivait, n'out jamais passé devant noire porte, lorsqu'ils venaient dans le pays pour faire visite à Mme Van-Cortland, sans s'arrêter quelijucs inslans elsans me laisser un schelling. La pauvre dame esl morte; mais elle a laissé après elle une visante image de ses vertus, une jeune fille, qui est faite pour causer de grands ravages dans 'a colonie. C'est la modestie en personne. La dernière fois qu'elle vint ici, je lui dis qu'elle devrait être enfermée pour les vols qu'elle allait vraisemblablement commettre, sinon pour ceux ciuelle avait déjà commis. Eh bien! Monsieur, elle se troubla et rougit comme l'écaillé de la plus délicate éorcvisse nue vous ayez jamais pu voir au moment où on la tirait oc la marmite. En vérité, c'est une charmante jeune personne.

— Vous vouliez parler sans doute de vols de cœurs , ma bonne mistress Light.

— Certainement , Monsieur. Les jeunes demoiselles sont habiles b, dérober les cœurs, comme vous pouvez le

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savoir, et sur ma parole, miss Anna deviendra une bien grande coupable à cet égard.

— Et quels sont les cœurs qu'elle a déjà dérobés, mistress Light? Peut-on savoir les noms de ses soupirans?

— Mon Dieu, Monsieur, elle est trop jeune pouren avoir fait beaucoup encore; mais attendez un an, et je répondrai à votre question.

Pendant celte conversation il m'était facile de voir que Dirck n'était point à son aise, et je jouissais intérieurement de l'embarras de sa contenance. Mais je ne pus pas continuer ce jeu plus long-temps. Mon compagnon se leva de table et demanda les chevaux et la carte.

Il était presque nuit cjuand nous arrivâmes à New- York, et nous nous séparâmes aussitôt pour nous rendre chacun chez nôtre tante, en convenant de nous retrouver le lendemain dans la plaine de Broadway, où se célèbrent les jeux de la Pentecôte.

Le lendemain, dès le matin, je fus sur pied pour parcourir la ville. Une idée singulière me poursuivait; le nom d'Anna, prononcé la veille par Dirck, avait réveillé en moi un souvenir. La première fois que je passai par New- York, en me rendant au collège, à l'âge de quatorze ou quinze ans, un des nègres de mon oncle me mena voir le cortège du maire, et rejoignit en chemin une négresse de sa connaissance, qui conduisait une charmante pclile lille, à qui j'offris des gâteaux et des fruits que j avais achetés. Le fils d'un boucher vint à passer et arracha brutalement une pomme à la jeune fille, et la fit pleurer. Je sautai sur l'agresseur, qui m'emmena dans le coin le plus voisin, où nous nous battîmes; boxeur assez habile, grâce aux leçons du digue M Worden, je rossai vigoureusement mon adversaire; mais, à mon retour, je ne retrouvai plus ma jeune compagne, et tout ce que je sus d'elle, c est qu'elle s'appelait Anna.

Arrivé survie lieu de la fête, je fus étourdi du bruit de la musique, des danses et des jeux dont la plaine retentissait. Les fêtes de la Pentecôte sont pour les nègres une sorte de saturnales. Les neuf (dixièmes des nègres de la ville et du pays, îi trente et miarante milles à la ronde, étaient réunis là par milliers. On les voyait jouer de toutes sortes d'inslrumens, chanter des chansons africaines et rire à se rompre les côtes. Tout avait l'apparence de la gaîté et de la joie, sous la forme la plus vulgaire, il est vrai. Tous les jeux étaient misa contribution, et l'on n'ouhliaitpasde boire. Cependant pasun homme n'était ivre: il est rare de voir un nègre dans l'ivresse. Quelques nègres avaientcloué des peaux surdcs billots deboiscrcux et frappaient dessus à coups redoublés : d'autres dansaient au son de cette musique, eu montrant tous les signes d'un plaisir infini. 11 y a dans notre colonie fort peu de nègres venus directement d'Afrique; ceux-là s'étaient réunis à part et se livraient à leurs amusemens nationaux. Les nègres nés en Amérique faisaient cercle autour d'eux, les regardaient av(!c admiration et s'essayaient ensuite à reproduire de leur -.nienx ce qu'ils leur avaient vu faire.

Je venais h peine de retrouver Dirck et quelques connaissances, quand j'en fus séparé par la foule des specta-

teurs, et je me trouvai bientôt à côté d'un groupe de jeunes filles sous la conduite de quelques négresses à tête grise, vêtues comme des servantes de riches îamilles. Une de ces jeunes filles me frappa : elle avait toute la grâce d'une jeune femme, rehaussée encore par le sourireingénu, la gaîté insouciante et l'innocence virginale d'une jolie fille de dix-sept ans. Sa mise était simple , mais élégante; sa toilette, son air, sa tournure, ses manières, tout annonçait une personne du monde , assez âgée pour apprécier sa position, assez jeune pour jouir de tout ce tumulte. Quand elle s'approcha de moi, il me sembla que je la connaissais ; et je n'eus pas plutôt entendu sa voix douce, son accent plein de gaîté , que je pensai à la jolie petite fille en l'honneur de qui j'avais boxé un garnement quelques années auparavant. Bientôt mes conjectures se trouvèrent ciiangées eu certitude.

Dans le premier moment de ma surprise , je rencontrai les yeux de la jeune fille et je me hasardai à lui faire un protond salut. Elle sourit d abord comme quelqu'un qui croit rencontrer une connaissance; puis elle rougit et me rendit mon salut avec politesse, mais avec ce cérémonieux qui tient les gens à distance; puis elle tourna la tête : ce qui m'ôta tout espoir de lui parler. A ce moment la vieille négresse qui l'accompagnait s'écria : miss Anna, voici un jeune homme que vous aurez plaisir à voir : et mon ami Dirck, qui s'avançait rapidement, serra la main de la jolie personne en l'appelant sa cousine. C'était donc Anna Mordaunt, la fille unique d Herman Mordaunt, le propriétaire de Lilacsbush. Dirck avait vraiment meilleur goût que je n'aurais cru. A ce moment il m'aperçut et me jetant un coup-d'œil d'orgueilleuse satisfaction, il me fit signe d'approcher.

— Cousine Anna , dit Dirck , qui n'usait jamais de circonlocution quand il pouvait prendrelavoiedirec'te, voici Cornelius Liltlepage, dont vous m'avez souvententendu parler, et pour qui je réclame une de voJplus belles révérences et un de vos plus jolis sourires.

J'étais en train de saluer et de marmotter quelque ininlolligible compliment, quand la négresse, avec la liberté des vieux serviteurs, tira sa maîtresse par la manche, et lui dit quelques mots à l'oreille. Anna rougit, se tourna vers moi, et levant les yeux sur ma figure, m'adressa le plus charmant sourire que jamais mortel ait reçu.

— M. Littlepagc, dit-elle a son cousin, n'est' pas toutk-fait un étranger pour moi. Catherine le reconnaît comme unjeunc hommc'qui m'a rendu une fois un grandservice, et si, j'ai bonne mémoire, c'est lui qui prit ma défense contre quelqu'un qui m'insultait.

— Y aurait-il eu vingt personnes au lieu d'une, miss, toute personne de cœur aurait ressenti l'insulte qui vous était faite.

— Oui, ajouta Dirck avec énergie, mettez en vingt, trente ou cent, et ils trouveront à qui parler.

Comme nous faisions le tour de la tète, on nous apprit que, dans des baraques que nous apercevions, se trouvait une ménagerie, et dans celte ménagerie un lion. Aucun de nous n'en avail jamais vu, car l'Amérique ne nourrit guère d'animaux féroces, et chacun s'écria qu'il ne fallait pas laisser échapper celte occasion. Nous entrâmes, et bientôf nous nous trouvâmes au premier rang, auprès de

la cage du lion. Elle (5(ail grossièrement construite, et les barreaux en étaient très espacés. Un mouvement se lit dans la foule derrière nous , Anna se trouva portée tout contre la cage, et le lion, passant une paltc entre les barreaux, saisit le ciiàlc dont la jeune liilc était enveloppée , et l'attira violemment contre les barreaux. J'étais à côlé d'Anna , et avec une présence d'esprit qui me surprend eniorc, j'enlevai le cliùle de dessus les épaules de la ji une lillc, je la saisis et la dé;posai à une distance sui'lisante du lion. Tout cela fut l'ait si vite que lil nioilié dos personnes présentes ne surent qu'ensuite ce qui s'était passé; et ce qui m'étonne le plus, c'est de n'avoir pas souvenir du plaisir que j'ai dû sentir quand mon bras entourait la jolie taille d'Anna Mordaunt, et quand elle reposait sur ninl. Le gardien intervint aussitôt, et reprit le chile au lion qui avait paru tout désappointe de n'y plus retrouver la jolie propriétaire.

Anna était hors de péril avant de pouvoir comprendre l'étendue du danger : cependant cet accident reiïraya; elle changea de couleur et Tondit en larmes. Après quelques soins elle se remit assez pour demeurer encore ([uelque temps à admirer son terrible assaillant. Nous la reconduisîmes à sa porte ; après avoir frappé, la charmante lillc se retourna vers moi et me dit en changeant de couleur cl des larmes dans les yeux :

— Monsieur Liltiopage, c'est maintenant seulemenlque je comprends tout ce ([ue je vous dois. Tout s'est passé si vile, et j'étais si bouleversée, que je n'ai pu vous remercier. Croyez bien que je n'oublierai jamais celte matinée, et, je vous en piie, si vous avez une sœur, ofirez-lui l'amilié d'Anna Mordaunt et assurez-la que ses prières pour son frère ne seront jamais plus sincères que les miennes.

Avant ([uc j'eusse pu me remcllre assez pour lairc une réponse convenable , Anna nous salua, et entra dans la maison, un mouchoir sur les jeux.

Il était un peu lard quand je rentrai chez ma tante. Dès qu'elle m aperçut : Cornélius, qu'avez-vons donc fait, me dit-elle, pourat-irer un pareil honneur sur vous?

— Quel honneur? tique voulez-vous dire? ma chère tante.

— Ilernian Mordaunt est dans le su'on qui vous attend.; Il vous a demaïKié, vous particulièrement : il désire vous vcir, il regreltc ipic vous ne soyez pas à la maison; eulin il ne parle que de vous.

J'allai de suite au salon et le cceur me battait bien fort en approchant du père d'Anna. U vint à ma rencontre avec une politesse étudiée , mai.? il ne put mailriscr un élan de vivacité et de chaleur ({uand je fus près de lui.

— Mon jeune ami, me dil-il sans aucun i)réambule, je sais la reconnaissance aue je vous dois; je suis heureux de la devoir au (ils d'un homme que j'csiiuie autant qu'Kvans Littlepage. Un loyal sujet comme lui , un honnête homme, un gentleman de si bonne extraction et si bien apparenté ne pouvait a\oir pour lils ((u'un brave jeune nomme capable de tenir lélc à un lion pour défendre le beau sexe.

— Je ne ferai pas semblant de ne pas vous comprendie, lui dis-je, mais vous exagérez beaucoup le danger. Un lion lui-même aurait-il eu le courage de faire mal à miss Mordaunt, s'il l'avait eu en son pouvoir?

Ce n'était pas si mal répondre pour quelqu'un de mon 3gc , et j'avoue que maintenant encore j'y pense avec quelque complaisance. Si de temps à aulic il m'échappe quelque faiblesse de ce genre, que le leeleur se rappelle que je suis historien (idcle et que mon devoir est de lout rapporter.

lîerman Mordaunt me quitta bientôt, après m'avoir fait ses rcmercîmenset m'avoir invité à dîner pour le vendredi. Le soir, je racontai à mou oncle et à ma tante ce qui s'était passe.

—Si Herman Mordaunt voulait entrer dans la vie publique, dit mon oncle, il serait un personnage bien plus important qu'il n'est. 11 a des talens, une grande instructirai, une très belle fortune; il est bien apparenté dans la colonie, et même au pays, à ce (lu'on dit.

— Anna est une chanmaUe jeune personne, ajouta ma tante; je suis bien charmée que Cornelius lui ait rendu service. Sa mère, dans le temps, était une de mes bonnes amies, ainsi qu à ma soeur Litilepage. Youi devriez aller demander de ses nouvelles, Cornelius, vous lui devez celle attention, après ce qui s'est passé ce malin.

On n'avait pas be.^oin de me |)resser beaucoup pour me persuader; mais jeune et embarrassé comme je l'étais, jo n'aurais su comment me tirer d'affaire si Dirck quT suvint ne s'était offert à me conduire. Je n'essaierai point de ca'jhcr ma faiblesse. A peine âgé de vingt ans, sans expérience et sans usage du monde, je fus tout confus el tout décontenancé quand j'entrai dans le salon, cl je me s,MUis mal II l'aise pendant la première demi-heure. Anna lit uj ou deux pas au-devant de moi, tl, à ce que je pus voir, elle était aussi enibarrassée que moi. Elle rougil en me faisant ses rcmcrcimens, en m'exprimant sa sati^fac-^ lion de ce que son père in'cùl trouvé chez moi pour me rendre grâce. Elle m'in\ilaalorsà m'asseoir, me présenta h, la compagnie et me nomma deux ou trois des jeunes domes présentes. Toutes me lirenlde gracieux sourires que je pris pour des remereimcns du service que j'avais rendu à leur amio; mais je ne. pus m'cmpéeherdc remarquer que j'étais l'objet d'un examen spécial de la p^rl des cavaliers. Deux ou trois oflicieis surtout me regardèrent a\ecaltenlion cl très long-temps.

— Miss Anna, dit l'un d'eux, je pense que votre petit a'i'iJent.qui n'a pas grande impcriancecn lui-même puisque vous vous êtes si bien tirée d'affaire, ne vous a pas empêchée de jouir de la fête? .

— Mon petit accident, Monsieur Bulstrode, dit Anna Cil secouant sa jolie tête d'un air de rc|troche; mais je vous as<ure que ce n est point une bagatelle pour une jeune femme de se trouver dans les grilles d'un lion.

— Votre sérieux accident alors, reprit- il, puisque vous voulez vous considérer comme une victime," n'était ji.s assez sérieux cependant pour vous piivcr du spcctiielc.

— Les fêtes de la Pentecôte ne sont pas nouvelles pour moi, je les ai vues une douzaine de fois.

— Vous êtes cependant sortie pour les voir encore, dit

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un autre officier, avec un bataillon de ce que Bulstrode appelle l'infanterie légère.

Trois ou quatre des jeunes filles prolestèrent contre la façon un peu cavalière dont M. Bulstrode les enrôlait dans l'armée. Celui-ci, sans se déconcerter, déclara qu'il espérait bien voir un jour toutes ces dames, non-seulement dans l'armée, mais encore dans son régiment. Ces mots soulevèrent des .protestations aussi gaies qu'unanimes contre cet enrôlement prématuré.

Au bout d'une heure je me sentais déjà assez à l'aise pour déplacer ma chaise et pour regarder un tableau ou deux qui décoraient les murs et qu'on disait venus d'Europe. J'en considérais un altentivemcnt quandM. Bulstrode s'approcha de moi. Qu'on songe que ce jeune homme avait quatre ans de plus que moi, qu'il avait étudié dans une universit'i, qu'il était l'héritier d'un baronnet, qu'il avait vu le monde et avait le rang de major dans l'armée, qu'il était aimable par caractère et par éducation, et bien fait de sa personne, et l'on comprendra combien il avait d'avantages sur moi. J'aurais désiré de tout cœur être hors de la présence d'Anna pour ce tètc-à-lète qui ne pouvait donner lieu qu'à des comparaisons désavantageuses pour moi. Je n'eus point à me plaindre de son ton poli et plein d'égards, et ccpcndantje ne pouvais m'ôter de l'esprit l'idée qu'il s'amusait secrètement de mou embarras.

— Vous êtes un heureux mortel. Monsieur Liltlepage, me dit-il, d'avoir eu l'occasion de rendre un si grand service à miss Mordaunt. Nous envions tous votre bonheur, tout en admirant votre courage , et je suis certain que bien des gens, dans notre régiment , vous en sauront bon gré. Miss Anna possède déjà la moitié de nos cœurs; mais il faudrait ncn plus avoir du tout pour dédaigner un tel service.

Je marmottai une réponse à moitié intelligible à ce compliment. M. Bulstrode continua :

— Je suis bien surpris , Monsieur Littlepage , qu'un homme de cœur comme vous ne se joigne pas à nous dans un temps aussi agité. On m'a dit que votre père et votre grand-père avaient servi , et que vous èlcs tout à fait à votre aise. Vous trouverez parmi nous des gens de mérite et biexi élevés, qui vous aideront à passer le temps agréablement. On attend ici de grands renforts, et si vous dvez envie d'une paire d'cpauletles , je sais un bataillon où il y aura une couple de vacances, et qui viendra aux colonies. Ce serait pour moi un grand plaisir de vous aider , si vous avez du goût pour l'armée.

— Je vous remercie, lui dis-je; mais mon grandpcre , qui vit encore , et de qui dépend ma fortune , désire que je reste à Satanstoé jusquli ma majorité, que j'atteindrai, du reste, dans cinq ou six mois.

— Eh bien ! si alors le cœur vous en dit , comptez sur moi ; je serai toujours prêt à seconder de tout mon crédit quelqu'un qui a eu le bonheur de rendre service à ma cousine Mordaunt.

J'appris alors que M. Bulstrode et Anna étaient cousins issus de germains, et je vis sur quel pied redoutable le major était dans la famille. Tout le monde était donc le parent d'Anna à un degré quelconque , excepté moi. J'eus beau scruter toute ma généalogie, je ne pus jamais

trouver entre elle et moi la moindre relation de parenté qui valût la peine d'être mentionnée.

Je revis plusieurs fois Anna Mordaunt, avant et après le dîner auquel j'étais invité, et dont on me lit tous les honneurs. Je me rappelle le tremblement nui s'empara de moi quand M. Moraaunt me pria de conduire sa lillc à table. Je sentis mon visage s'enflammer, et c'est à peine si j'osai lever les yeux sur Anna en la conduisant; j élaii si ému que je touchais à peine le bout de ses iolis petits doigts, et ma main trembla tout le temps. Malgré ma limidilé, je lis assez ample connaissance avec elle et avec sonamie intime, Mary Wallace, jeune orpheline dont Herman Mordaunt était le tuteur, et pour qui Anna avait une tendresse extrême, mêlée de confiance et de respect. Je me liai aussi avec M. Bulstrode. 11 ne s'alarma point de mon assiduité dans la famille Mordaunt, et ne conçut aucune inquiétude pour ses propres projets sur Anna, et comme il était gai, d'humeur aimable et facile, nous fûmes bientôt sur un pied très amical. Cependant les jours s'écoulaient; il me fallut songer à quitter New-York, et ce fut le cœur gros que j'allai prendre congé d'Anna et de son père.

Dirck m'a appris, me dit Herman Mordaunt, quand j'eus exposé le but de ma visite, Dirck m'a appris que vous retourniez demain à Satanstoé. Anna et son amie, miss Wallace, vont cette après-dinée à Lilacsbush, car il est grand temps d'aller voir notre jardin et nos fleurs oui sont dans tout leur éclat. Moi-même j'irai les rejoindre ce soir. Venez déjeuner avec nous chemin faisant ; vous prendrez une tasse de café avant de partir, et en vous mettant en route à six heures, vous aurez tout le temps d'arriver à Satanstoé avant la nuit.

J'acceptai cette offre avec empressement; j'abrégeai ma visite, et pourtant je sortis le cœur plus léger que je n'étais entré.

Dirck et moi fûmes à cheval de bonne heure le lendemain. A un mille ou deux de Lilacsbush, nous rencontrâmes Herman Mordaunt, qui était venu au devant de nous et qui nous fit prendre un petit sentier, au bout duquel était une porte. Herman Mordaunt l'ouvrit, et nous nous trouvâmes dans sesdomaines. Après avoir traversé un houquetde bois, nous atteignîmes une émineucequi dominait te cours de IHudson sur une grande longueur, de llaverstrawàStatcn-lsiand, c'est-à-dire une dislance de près de quarante milles. Sur l'autre rive s'élevait comme un mur la barrière des Palissades, dont les sommets ont plusieurs centaines de pieds au-dessus de l'eau. La noble rivière elle-même, large d'au moins trois quarts dç mille, n'était point agitée par le moindre souffle d'?,ir et formait une nappe large et paisible que les rayons d'un soleil ardent de mai faisaient étinceler comme de l'argent. J'ai peine à me rappeler une plus belle matinée : tout semblait s'harmoniser avec l'éclalanle et tranquille grandeur de ce panorama et les riches promesses d'une nature prodigue, les arbres étaient couverts de jeunes feuilles et de fleurs ; de toutes parts, les oiseaux faisaient leurs nids, les fleurs jonchaient la terre : tout, de près et de loin, semblait à

ma jeune imagination respirer le bonheur et l'amour.

C'est ma promenade favorite à cheval, me dit Herman Mordaunt, et Anna m'accompagne souvent, car elle est bonne écuyère. Elle et Mary Wallace doivent être quelque jVirt sur les hauteurs, car elles m'avaient promis de me rejoindre des qu'elles seraient prèles.

Dirck, à ce moment, poussa un cri de sauvage plaisir et partit au galop : il gravit une colline au haut de laquelle les deux jeunes tilles venaient de paraître. J'en avertis Herman Mordaunt, et nous pressâmes le pas.

Je n'avais jamais vu Anna si pariaitement jolie qu'elle me parut ce matin-là. L'exercice et le grand air avaient encore animé son teint toujours si brillant, et l'éclat répandu sur ses joues faisait ressortir davantage la vivacité ' de ses yeux. H me sembla que, quoique nous fussions attendus, elle nous recevait comme des hôtes particulièrement agréables, et Mary Wallace se montra plus animée que d'habitude.

Je ne sais comment il se fit que je me trouvai à côté d'Anna, car je n'aurais vraiment pas osé m'y mettre, et je n'aurais jamais cru que je lui adresserais la parole. C'est ce que je (is pourtant: — M. Mordaunt m'a dit, miss Anna, que vous vous promeniez souvent à cheval, et je regrette que Satansloé soit trop loin pour que nous puissions nous rencontrer quelquefois le matin. Nous avons, dans le West-Chester, des écuyères de mérite qui seraient hères de vous coHjpter parmi elles.

— Je connais plusieurs dames sur le côté de la rivière d'Harlem, où vous êtes, et je me promène souvent avec elles, mais aucune d'elles ne se trouve dans votre voisinage immédiat. Mon père m'a dit que, dans sa jeunesse, il était allé souvent cliasscr à Satanstoé, et il parle toujours de vos perdrix avec grande satisfaction.

— Je sais que nos pères ont chassé ensemble, et j'espère qu'ils le feront encore. M. Bulstrodc m'a promis de venir nous voir et de suivre ce bon exemple. M. Bulstrode, m'a-ton dit, est l'héritier d'une vieille baronnie et d'une fortune considérable.

— Cela est vrai. Ne trouvez-vous pas. Monsieur Littlepage, (lue c'est beau à lui, dans une position aussi brillante, de venir si loin pour servir son roi et son pays dans une guerre aussi rude que celle des colonies ?

Je fus obligé d'en convenir ; mais j'aurais désiré de tout cœur qu'Anna fût moins animée et moins sincère en me faisant celte question. Cependant, je ne savais encore que penser de ses senlimens pour M Bulstrode. En effet, quand il était question du spin tuelclamusantoflicier,elleî'enteudait nommer avec un calme et une indifl'érence que ne partageaient pas toutes ses jeunes compagnes. J'ai à peine besoin de dire que les afi'aircs de M. Bulstrode n'en allaient Sas plus mal pour se trouver dans une colonie l'héritier 'un baronnet. D'une façon ou d'une autre, nous sommes un peu portes à amplilicr, à une telle distance de la métropole, cette supériorité accidentelle, et j'ai entendu des Anglais eux-mêmes reconnaître qu'un baronnet était un plus grand personnage à New-Yoïu qu'un duc k Londres.

— J'aime beaucoup Lilacsbush, me dit Herman Mordaunt en nous rejoignant, c'est une jolie propriété, quoiqu'il yen ait de plus belles le long de l'Hudson, sans coinpler celles qui se formeront de jour en jour. A ce pro-

pos. Monsieur Littlepage, votre père et mon ami, le colonel Follock, ont fait, m'a-t-on dit, une grande acquisition en terres; ils ont obtenu une patente pour un domaine considérable quelque part dans le voisinage d' Albany.

— H ne se compose guère que de 40,000 acres en tout, et ce n'est point, autant que j'ai pu savoir, auprès d' Albany, mais à quelques quarante milles au-delà de cette ville. L'hiver prochain, Dirck et moi nous irons à la recherche de nos terres quand nous aurons tous les renseignemens nécessaires.

— Alors nous pourrons nous y rencontrer. J'ai des intérêts considérables à Albany, et quej'ai trop long-temps négligés. C'était mon intention d'y aller passer une partie de la saison. Nous nous rencontrerons peut-être dans les bois.

Tout en causant, nous arrivâmes devant la maison; et j'eus le plaisir extrême d'aider miss Mordaunt à descendre de cheval. Avant d'entrer, elle voulut me faire voir l'extérieur de la maison. La cour, la maison, tous les bâtimens étaient ou remplis ou tapissés de lilas, alors en pleine floraison. Leurs fleurs donnaient à la lumière je ne sais quel ton pourpre, dont le rayonnement chaud et doux se reflétait sur le tcinl animé d'Anna, quand elle me faisait remarquer le magi(iuc elTet de ce coup d'oeil.

— Le mois où tleurissent les lilas est pour nous le plus délicieux de l'année, dit Anna en souriant de ma surprise et de mon ravissement ; et nous tenons beaucoup à le passer ici. Vous conviendrez au moins, Monsieur Littlepage, que Lilacsbush est bien nommé.

— L'elTet en est enchanteur ; je n'ai rien vu de plus ravissant; je n'aurais jamais pensé que. le simple, le modeste lilas pouvait embellir si bien une maison.

— Simplicité et modestie sont assez charmantes pour tout embellir observa la sensible et taciturne Mary SVallace.

L'intérieur de la maison ne me plut pas moins. H me semblait trouver partout les traces du bon goût et de l'art d'Anna. La maison était dans le genre de Satanstoé; mais l'ameublement en était beaucoup plus élégant. Tout était si soigné, si coquet, que je ne pouvais détacher mes regards de ce qui me retraçait la charmante habitante de ces lieux. Je ne sais ce qu'il en était, mais la porcelaine elle-même me paraissait plus riche et plus belle dans la petite main d'Anna.

Je (luittai Lilacsbush éperdùment amoureux Dès l'abord Anna avait fait une vive impression sur moi; maintenant cette impression avait pénétré au-delà de l'imagination : elle avail remué profondément l,e cœur. Peut-être fallait-il la voir dans le calme de son intérieur pour que ses charmes exerçassent t'Uit leur empire. A New-York, je ne la voyais que dans les réunions, entourée d'admirateurs et de jeunes lilies de son âge; et on avait plus rarement occasion d'observer 1 influence de son caractère et de ses senlimens sur ses manières. Cependant quand Mary Wallace était avec elle, elle avait sans cesse occasion de témoigner son aO'cction ; cl toute l'amabilité de son caractère ressortait sans elTort et sans affcctalion. Anna ne parlait jamais à son amie sans qu'un changement sensible n'eût lieu dans ses manières. Le ton de sa voix respirait l'attachement; la conliance brillait dans ses yeux, sa con-

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tenance, son air dc déférence et de tendre docilité trahissaientl'estime et Icrespect. Jlary Wallace étaildc deux ans plusâgée qu'Anna; cette diflcrence d'âge, jointe à son caractère sérieux et à la réserve que lui coiumandait sa position d'orpheliue, la mettait en droit d'attendre ces égards de son amie : du reste, leur affection venait du fond du cœur, et il était impossible de voir deux jeunes lilies plus sincèrement et plus étroitement unies.

La passion prenait si bien le dessus, que j'en oubliais dcjii cet excellent Dirck, l'attachement qu'il a\ ait laissé paraître pour Anna, ses prétentions antérieures aux miennes et ses chances dc succès. J avais remarque la grande ealme. et les égards d'IIerraan Mordaunl pour Dirck. La parenté pouvait compter pour quelque cho.se; et le père d'Anna avaitpu calculer les avantages d'une telle alliance. Le colonel Follock passait pour riche, et en ce lerapslîi on pouvait compter les gens riches dans la colonie, et le fils, outre sa belle et virile ligure qui promettait en lui un jeune Hercule, avait un excellent caractère et une bonne réputation. Cependant, cette idée ne me troubla jamais, tandis que Bulstrode me causa tout d'abord de vives inquiétudes. Je vis tous ses avantages ; je me les exagérai même, taudis que ceux dc mon intime ami ne ra'alarmèrcnt pas. Peut-être si l'idée d'une rivalité avec Dirck se fût présentée plus souvent et plus distinctement à mou esprit, un sentiment de générosité m'aurait-il détermine à temps à tourner ailleurs ma pensée et à lui laisser le champ libre. Mais après cette matinée à Lilacsbusch, il était trop tard pour un pareil sacrilice, et je me mis en route côte à côte avec Dirck, aussi oublieux de son amour pour Auna que s'il n'eût jamais songé à elle. Rien, même l'héroïsme, ne pouvait plus me détacher d'Anna Mordaunl

Nous arrivâmes à Satanstoé un peu tard , et nous fûmes reçus à bras ouverts. Mon excellente mère était ravie de me voir de retour après une absence si longue et si périlleuse, quand elle songeait que j'avais passé quinze jours entiers au milieu des délices et des tentations de la capitale. Je vis dos larmes dans ses yeux , tandis qu'elle m'embrassait à plusieurs reprises, et je sentis la chaleur de ses doux embrasscmens , quand elle me pressait sur son sein, dans sa joie maternelle.

Il me fallut rendre compte de tout ce que j'avais fait , de tout ce que j'avais vu : raconter les fêles de la Pentecôte, une représentation théâtrale où j'étais allé , ma visite à la ménagerie. Je n'ouvris pas la bouche cependant sur les Morùauut , jusqu'après le départ de Dirck ; encore fallut-il que je fusse questionné par ma mère. Un matin ijue j'étais dans ma chambre, essayant, tant bien que mal, défaire un sonnet, mon excellente mère entra, cl vint s'asseoir près de ma table. Elle tricglail eu n)ème temps, car elle n était jamais oisive, et ne prenait de repos que le soir en s'endormant. Ma mère, que le ciel la bénisse, était encore fraîche et belle; je vis, au paisible sourire qui était sur ses lèvres, quelle avait dans- l'esprit quelque chose qui était loin de lui déplaire, et j'attendis, a\ec qu;:lque curiosité, qu'elle pailàt. Pauvre mère,

comme elle s'oubliait elle-même ! Sa vie entière, c'était tout ce qui avait le rapport même le plus éloigné avec mes espérances, mon avenir et mon bonheur.

— Finissez d'écrire , mon enfant, dit-elle ; car instinctivement j'avais essayé de cacher le sonnet; finissez d'écrire; je ue dirai rien jusqu'à ce que vous ayez fini.

— C'est fini maintenant, ma mère; c'était seulement quelques vers que j'essayais de transcrire;... vous savez... que je transcrivaisseulement.

— J ignorais que vous fussiez poète, Cornélius, dit-elle en souriant avec encore plus de complaisance; savez-vous que c'est quelque chose d'être la mere d'un poète I

— Moi! moi ! un poète, ma mère! Je deviendrai plus vite un maître d'école qu'un poète. Oui, vraiment, il me serait plus facile de devenir Jason Newcome lui-même, le maître d'école du comté, que de soupçonner seulement que je puisse devenir poète.

— Allons, bien! n'y pensonsplus,onnedevient pas poète, j'imagine, les yeux ouverts. Maisqu'esl-ce que j'apprends? que vous avez sauvé une jeune et jolie dame de la gueule d'un lion, quani* vous étiez à la ville, et pourquoi n'ai-je appris tous ces détails que par M. Newcome?

Ma figure devait être pourpre, car je sentais le feu me brûler les joues , et ma mère souriait de plus en plus. Parler? Oh ! je n'aurais pas parlé, même pour obtenir d'Anna un pareil sourire.

— Mon Dieu, Cornélius, de quoi êtes-vous si honteux d'avoir arradié une jeune dame à un lion, ou d'être allé chez son père recevoir les remercimens de la famille? Les Mordaunl sont une famille que tout le monde aurait du plaisir h voir. Le combat entre le lion et vous a-t-il été acharné, mon enfant?

— Acharné, ma mère 1 M. Newcome est un piand fabricant de miracles, et il change les taupinières en montagnes. Au lieu de la gueule d'un lion, mettez ses grill'es, et au lieu d'une jeune dame, son chàle.

— Soit, son chàle, mais enfin il était sur ses épaules, et on ne l'en aurait pas débarrassée à temps pour la sauver sans votre courage et votre présence d'esprit.

— Comme vous voudrez, ma mère. J'ai rendu un petit service à une charmante jeune dame; elle et son père m'ont fait des politesses, comme cela était naturel, llermau Mordaunl est une personne bien connue, et comme vous dites, sa famille est une dc celles qu'on peut être fier dc fréquenter; oui, et heureux aussi.

— Comme cela se trouve, Cornelius, dit ma mère à demi pensive et coniuic se parlant à elle-même, vous êtes un iils uni(Mie, et Anna Mordaunl est aussi fille unique; Dirck Follock me l'a souvent répété.

— Dirck vous avait donc souvent parlé d'Anna Mordaunl auparavant?

— De temps en temps. Il est son parent, vous savez. Vous aussi, du reste, si vous ne l'ignorez pas.

— Moi , moi parent d'Anna Mordaunl, et sans l'être dc trop près?

— Ma mère sourit dc nouveau, tandis que je restais tout honteux de ma vivacité. Je crois qu'un soupçon de la vérité au sujet de ma naissante passion entra dès ce moment dans l'esprit de mon excellente mère.

— Certainement vous êtes son parent, Cornélius, et je

SAÏANSTOÈ

vais vous dire comment. Ma trisaïeule Aiida Van der llcydcn était cousine geniuiine de la trisaïeule d'IIerman Mordaunl par sa mère qui était une Yaa-Klecck; vous voyez bien que vous êtes le parent d'Anna.

— Oui, ma mère, juste assez pour être à l'aise chez son père, et pas assez [)our rendre la parenté importune.

— On dit, mon entant, qu'Anna est une charmante personne.

— Si la beauté, la modestie, la grâce, l'amabilité, le courage, le jugement, la délicatesse, et la vertu et la piété sufliscnl à rendre charmante une jeune personne de dixt^cpt ans , oui, ma mère, Anna est charmante I

— Mon excellente mère parut surprise de cet clan de chaleur, mais elle sourit avec plus de complaisance que jamais. Cependant, au heu de poursuivre cette conversation, elle changea de sujet et se mit à. parler du temps. J'imagine qu'avec son instinct de femme, elle en avait appris assez pour le moment.

L'été succéda bientôt .au mois de mai qui avait été si décisif pour moi, et je cherchai bien, inutilement du reste, des distractions dans les champs. Anna était toujours avec moi, son image me suivait partout où j'allais. Aussi, quel bonheur ce fut pour moi, quand Dirck, dans une de ses visites périodiques à Satanstoé, me proposa vers le milieu de l'été, d'aller à cheval rendre une visite h, Lilacsbush 1 Il avait prévenu de notre arrivée, et nous y passâmes une journée délicieuse. Celte visite nous fut rendue vers le mois de septembre, et, je pris alors congé d'Anna, pour plusieurs mois, qui me furent bien longs et bien péninles.

L'année il^ii fut mémorable pour les colonies par les progrès de la guerre. Montcalm s'était avancé jusqu'à l'extrémité du lac George et avait pris le fort William- Henri, dont la garnison avait péri dans un affreux massacre. Celte tentative audacieuse avait mis le Champlain au pouvoir de l'ennemi, elle poste imprenable de Tycondéroga avait reçu une formidable garnison. Les affaires politiques de la colonie prenaient une couleur de plus en pl;is sombre, et l'on sentait qu'il fallait faire un grand effort pour réparer de telles pertes. On annonçait de grands renforts d'Angleterre et des levées considérables dans les colonies elles-mêmes. Lord Loudon devait retourner en Angleterre et être remplacé dans le commandement général par un vétéran au nom d'Abercrombie. Des regimens ne tardèrent pas à arriver dés Indfs-Oci identales; et celui auquel appartenait Bulslrodc fut envoyé de New-York à Albany.

L'hiver touchait à sa fin, et j'avais accompli ma vingtunième année. Mon père et le colonel Follocu qui, cet hiver, était venu plus souvent que de coutume fumer avec lui, commencèrent îi parler du voyage que Dirck et moi devions faire en quête de la concession. On se procura des cartes, on fit des calculs, et chaque membre de la famille ouvait son avis. Je dois avouer que la vue du large et vieux parchemin qui représentait la concession de Mooseridge (1), ainsi nommée d'un renne que les ar-

( I ) Montagne du Ueune.

penlcurs y avaient tué, éveilla dans mon esprit quelques sentimons d'avidité. On y voyait des rivières errant entre les collines et dans les vallées, de petits lacs, enfin tous les indices géographiques d'une belle propriété qu'un bon arpenteur avait pu imaginer pour rendre le tout agréable à l'œil et riche de promesses. Aujourd'hui je serais moins prompt à m'enllammer. Je sais tel de mes amis de New- York à qui il est arrivé d'acheter, sur la foi d'une carte, une étendue considérable de terres. Arrivé sur sa propriété, il fut fort surpris de n'y pas trouver le moindre filet d'eau et alla chercher querelle au géomètre dontles cartes étaient sillonnées de rivières, lui demandant pourquoi il avait marqué tant de cours d'eau là où il n'y en avait pas un seul. — Pourquoi, lui dit l'autre, mais qui diable a jamais vu une carte sans rivières? Alors j'étais plein de confiance. C'était beaucoup déjà d'être l'héritier de satanstoé, c'était bien plus encore d'être, de moitié avec Dirck, le propriétaire de ces vastes plaines, de ces riches vallées, de ces cours d'eau rapides, de ces lacs pittoresques. En un mot, les Littlepage étaient devenus les maîtres de ce qui pouvait s'appeler une terre. Dans notre façon de parler à New-York, 6 ou 800 acres ne constitueat pas une terre; h peine donne-t-on ce nom à une propriété de deux à trois mille acres : dix, vingt et à plus forte raiscn quarante mille acres peuvent recevoir le titre de terre.

Le premier point mis en discussion fut de savoir comment Dirck et moi nous nous rendrions à Mooseridge. Nous pouvions attendre que la riviere dégelât, et nous embirqucr sur un des sloops qui font le voyage de New- York à Albany. Mais ou objecta que l'armée réclamerait sans doute tous les moyens de transport, qu'il faudrait attendre trop long-temps pour dépendre encore des allées et venues des'quarliers-maîlrcs cl des fournisseurs. Mon grand-père secoua la tête quand on en parla :

— Cornélius, ayez le moins possible à faire à ces genslà, me dit le vénérable vieillard, dont les cheveux étaient devenus tout blancs, qui ne portait pas sa perruque la moitié du temps, et se contenlail d'un bonnet de nuit et de sa robe de clianibrc jusqu'à ce que le dîner fût annoncé, car alors il sortait invariablement de sa chambre, habillé en gentleman; ayez le moins possible affaire à cette engeance, mon enfant. L'argent est ce qu'ils cherchent et non l'honneur. Ils vous traiteront comme un baril de bœuf salé, bu un sac de pommes de terre, si vous tombez entre leurs mains Si vous faites route avec l'armée, mettezvous avec les vrais soldats, et par- dessus tout évitez les fournisseurs.

Il fut décidé que nous partirions en traîneau avant la fonte des neiges, ce qui nous permettrait d'atteindre Albany en troisjours. Les considérations économiques eurent ensuite leur tour, et l'on arrêta le plan suivant qui me paraît encor» un modèle de prudence et de jugement. On savait à la maison ^|ue le service de l'armée réclamerait beaucoup'^de chevaux, et des provisions de toutes sortes. Nous avions en ce moment à Satanstoé plusieurs chevaux de trait qui avançaient en âge, quoiquen état de servir et cxcellens pour uiie campagne. Le colonel Follock en avait du même genre, et quand la cavalerie des deux domaines fut réunie dans notre cour, le nombre de ces animaux vé-

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE

nérables s'éleva à, quatorze. Cela faisait juste trois attelages à quatre chevaux, plus deux chevaux pour une charge plus légère. On répara ou on acheta de vieux traîneaux de charge; et Jaap, le nègre attaché à mon service, fut envoyé en avant avec deux autres nègres , à la tête de ce que mon père appelait la brigade des tiaîneaux ; ceux-ci furent chargés du porc salé et de la farine des denx familles. La guerre avait fait monter le prix de ces deux articles, et comme on n'avait point encore vendu les cochons tués à Noël, il fut décidé que Dirck et moi, destinés comme nous l'étions à acheter et à vendre pour le compte des deux familles, ne pouvions débuter d une façon plus utile à nous-mêmes et à nos parens. Les nègres* emportaient avec eux la provende pour leurs chevaux, les provisions et le cidre nécessaires à leur propre consommation. Ainsi faisaient du reste tous les propriétaires.

Quand tout fut prêt, nous eûmes à entendre force bons avis de tous nos amis avant de nous lancer dans le monde. Ce que le colonel Follock dit à Dirck , celui-ci ne me l'a jamais répété , mais voici presque mot pour mot les avis que me donna mon père. La scène se pa^a dans une petite pièce que mon père appelait son office, el que Jason, le pédagogue, nommait son étude.

— Cornélius , dit-il en me tendant un petit paquet de papiers, voici la note de tout ; vous ferez nien de la consulter avant de rien vendre. Voici des lettres d'introduction auprès de quelques officiers dont je désire que vous cultiviez la connaissance. Celle-ci en particulier est pour mon vieux capitaine Charles Merrewelher, qui est maintenant lieutenant-colonel et commande un bataillon dans le Royal-Américain. Il vous sera très utile, je n'en doute pas, tant que vous serez avec l'armée. Le porc, m'a-ton dit, quand il est de bonne qualité comme celui que vous emportez , vaut trois demi joés le baril, et vous pouvez en demander ce prix là. Si le hasard ou l'amitié du colonel Merrewether vous procure une invitation à la table du commandant en chef , j'espère que vous ferez honneur à la fidélité des Litllepage. Ah! voici pour la farine , elle doit valoir en ce temps-ci deux demi-joës le baril. Je vous ai mis une lettre ou deux pour quelques-uns des Schuyler avec qui j'ai servi quand j'avais votre âge. Ce sont des gens du plus haut rang, rappelez-vous le, qui comptent parmi les premières familles des colonies ; ils ont clans les veines du bon vieux sang des Van-Cortiand, et sont en bonnes relations avec les Rensselaer. Ah ! si quelqu'un d'entre eux vous demande le prix du baril de langues que vous trouverez marqué d'un L....

— Quelqu'un d'entre eux, mon père, des Schuyler, des Cortland ou des Rensselaer?

— Mais non, quelqu'un des vivandiers ou des fournisseurs, voulais-je dire. Vous pourrez leur dire qu'elles ont été préparées iila maison et que vous osez les recommander comme dignes de la table du commandant en chef lui-même.

Telles sont les instructions que mon père me donna en partant. Celles de ma mère furent toutes différentes •

— Cornélius, mon cher enfant, me dit-elle , ce voyage va être décisif pour vous. Non-seulement vous allez bien loin de la maison, mais dans un pays où vous aurez beaucoup à voir. J'espère que vous vous rappellerez ce qu'on a

promis en votre nom au baptême, et aussi ce que vous devez à votre bonne renammée et à celle de la famille. Les lettres que vous emportez vous introduiront dans la bonne compagnie, et c'est un grand point pour un jeune homme. Je désire, Cornélius, que vous cultiviez la société de femmes estimables; notre sexeexerce une grande influence sur la conduite des jeunes gens de votre âge , et votre bonne conduite, la conservation de vos principes dépendent beaucoup de la fréquentation de femmes vertueuses.

— Mais, ma mère, si nous faisons la campagne avec l'armée, comme lo désirent mon père et le colonel, il ne nous sera pas possible de fréquenter beaucoup les dames.

— Je parle du temps que vous passerez k Albany ou aux environs. Je ne pense pas que vous trouviez des dames du monde à Mooseridge, et si vous marchez réellement avec les troupes, quoique je ne voie pas la nécessité pour vous de faire un seul pas avec elles, puisque vous n'êtes pas soldat, je ne suppose pas que vous trouviez beaucoup de femmes respectables dans le camp. Profitez de toutes les occasions qui s'offriront de pénétrer dans la bonne compagnie. Je vous ai procuré une lettre pour Mme Schuyler, qui est, m'a-t-on dit, au-dessus de toutes les dames d' Albany. Vous devez aller la voir, et, si vous ne lui portiez pas cette lettre, je le mettrais sur votre conscience. Il est possible aussi qu'Herman Mordaunt...

— Hermann Mordaunt et Anna, ma mère.

— Je parlais d'Herman Mordaunt lui-même, et non pas d'Anna, mon enfant, répondit ma mère en souriant, quoique Anna doive être avec son père. Us ont quitté iSew-York pour aller à Albanj, il y a deux mois, à ce que m'écrit ma sœur de New-lork, et ils doivent passer lété dans le nord. Maintenant, écoutez ceci, mon enfant, quoique je ne redoute pas pour vous la comparaison avec aucun jeune homme des colonies. Oui, quoique votre propre mère, je crois pouvoir dire cela.

— Qu'est-ce donc, ma mère, je vous en prie, dites-le ; de quoi s'agit-il ? mais qu'est-ce donc, ma bonne mère ?

— Votre tante ajoute qu'il se dit dans la ville, par un petit nombre de personnes, il est vrai, mais enfin qu'il se dit qu'Herman Mordaunt n'est allé à Albany avec sa fille que pour y retrouver le 2.5' régmient, dans lequel sert le fils d'un baronnet qui lui est un peu parent, et à qui il désire faire épouser Anna.

— Je suis désolé que ma tante ajoute loi h une aussi méprisable médisance , m'écriai-je avec indignation. Je parie ma vie qu'Anna Mordaunt n'a jamais eu une pensée aussi indélicate.

— Personne ne l'attribue à Anna; mais les pères ne sont pas les filles, Cornélius, pas plus que les mères : je puis le dire , moi qui n'ai qu'un fils. Herman Mordaunt a pu penser à tout cela sans qu'Anna en soit moins innocente et moins délicate.

— Et comment les nouvellistes de ma tante savent-ils ce qui se passe dans le cœur d'Herman Mordaunt?

— Comment? je suppose qu'ils le jugent d'après euxmêmes, mon fils; c'est le moyen ordinaire de mettre le doigt sur les fautes d'autrui, quoique je pense qu'on arrive rarement à découvrir ses vertus par le même procédé.

— Bien! ils jugent autrui d'après eux-mêmes! Ce peut être le moyen ordinaire ; mais est-il iniaillible?

— Non certainement, mon enfant; on a pu se tromper, et nous devons être d'autant moins disposés à mal juger Anna, que vous êtes son parent, puisque la trisaïeule de son père...

— Ne me parlez'plus de trisaïeule, ma bonne, mon excellente mère. Je ne veux plus avoir desccretpour vous; si Anna Mordaunt ne veut pas devenir votre fille, vous n'en aurez jamais.

— Ne dites pas cela, Cornélius, je vous en prie, s'écria ma mère fort alarmée. Songez qu'on ne peut pas disputer des goûts; un officier est un formidable rival, et après tout, ce M. Bulstrode, comme je crois que vous l'appelez, peut plaire à Anna aussi bien qu'à, son père. Ne dites pas une chose si cruelle, je vous en supplie, mon cher enfant, mon bien aimé Cornélius.

— 11 n'y a pas une minute, ma mère, vous prétendiez ne redouter pour moi la rivalité d'aucun jeune homme de la province.

— Sans doute, mon^ils ; mais c'est une chose si différente de vous voir passer toute votre vie comme un vieux célibataire sans affections et sans comfort. U y a dans le comté cinquante jeunes femmes que je voudrais vous voir épouser plutôt que d'être témoin d'un tel malheur.

— Bien, ma mère, mais n'en parlons plus. Est-il vrai que notre pasteur, M. Worden, fasse le voyage avec nous?

— Non-seulement M. Worden , mais M. Jason Newcome, le maître d'école, qui veut devenir propriétaire dans le nord. Nous ne savons comment nous ferons pour nous passer de M. Worden, mais il se sent appelé Si suivre l'armée oil il y a si peu de chapelains, et dans la guerre, les amcs sont appelées si soudainement à rendre leurs comptes, qu'on ne peut guère refuser de le laisser aller.

Pauvre et confiante mère! Quand je songe au passé et que je me rappelle la façon dont M. Worden s'acquitta de sa mission, je ne puis m'empêcher de sourire du naturel confiant des femmes.

Le 1" mars 1758, nous quittâmes Satansloé avec quelque fracas. L'attelage appartenait moitié aux Littlepage et moitié aux Follock , chaque famille ayant fourni un cheval. Le traîneau, vieux serviteur repeint à neuf pour la circonstance , appartenait au colonel , et en langage commercial était consigné à Dirck pour être vendu au terme du voyage. L'extérieur était peint en bleu de ciel ; l'intérieur était vermillon, couleur qui était et qui est encore fojj en vogue pour les traîneaux; d'autant plus, atsurenl les vieilles gens, qu'elle est plus chauac. Pour moi, j'avoue avoir eu tout aussi froid aux pieds dans un traîneau vermillon que dans un traîneau bleu, quoiqu'on regarde cette couleur comme particulièrement froide pour les pieds.

Nous voyageâmes rapidement, et le matin du quatrième jour, nous atteignîmes Albany. Nous nous arrêtâmes un moment h quelque distance de la ville pour nous faire brosser afin d'entrer dans Albany comme des gentlemen. Jason alla beaucoup plus loin. Suivant ses idées d(v^Yankie, un homme devait mettre en voyage ses plus beaux effets, et, à notre grande surprise, pendant que nous déjeunions, nous vîmes apparaître le maître d'école en culottes noires, avec des bas de laine rayée , de larges boucles plates sur ses souliers et l'habit vert-pois, à moi bien

connu, qu'il réservait religieusement pour les grands jours et les dimanches. U avait mis de côté paletot et manteau pour entrer en ville dans tout son éclat. Heureusement pour lui, le temps était doux, et un brillant soleil envoyait quelques chauds rayons sur l'habit vertpois pour empêcher son sang de se liger.

Nous n'étions plus séparés d' Albany que par l'IIudson. Je dois avouer qu'aucun de nous n'aimait l'idée de traverser l'IIudson sur la glace dans un traîneau chargé, et cela au mois de mars. 11 n'y a point chez nous de rivières qu'on franchisse ainsi ; le froid n'était pas assez grand pour nous rassurer, et nous ressentions tout ce qu'éprouvent, en pareil cas, les gens inexpérimentés. Je (lois à Jason la justice de dire qu'il montra en celle circonstance plus de bon sens pratique qu'aucun de nous, et que nous nous réglâmes sur son avis. Quant à M. Worden, au contraire, rien ne put le décider à s'aventurer sur la glace dans un traîneau, ou près d'un traîneau, malgré tous les raisonnemens de M. Jason.

— Voyez donc, lui dit-il, révérend M. Worden f Jason, en sa qualité de Yankic, n'oubliait jamais le titre ae personne] vous n'avez qu'à tourner les yeux sur la rivière pour voir qu'elle est couverte de traîneaux tout près de nous et au loin. Il y a une route qui vient du sud et une du nord, et si la croisière se dirige vers la ville, cela indique plutôt un passage qu'un endroit dangereux. A mon avis, les gens au pays doivent savoir s'il y a danger ou non.

Quelque évident que fût ce raisonnement, le révérend M. Worden nous fit arrêter pour descendre à terre et traverser la glace à pied. Jason lança une allusion ou deux sur la foi et ses mérites, tout en' se réduisant au simple habit vert-pois et en écartant tout ce qui pouvait cacher sa splendeur. Dirck et moi gardâmes résolument nos places, ayant soin pourtant de diriger notre traîneau la où nous en apercevions d'autres. M. Worden s'efl'raya encore de suivre le sentier battu, et jugeant qu'il n'y "avait pas plus de sécurité à marcher à côté d'un traîneau qu'à rester*dedans, il s'écarta de la route et coupa diagonalement la rivière en se dirigeant vers les quais de la ville.

Il me sembla que ce jour était jour de fête pour la jeunesse et les oisifs, les traîneaux se succédaient rapidement, remplis de jeunes gens et de dames, tous animés et pélillans de joie, dans l'euivremont de la gaité et de la jeunesse. Le tintement des clochettes, celte activité et ce mouvement, le rire et la gaîlé, l'cnsembie enlin de celle scène si animée, dépassaient tout ce que j'avais vu dans ce genre. Nous avions presque franchi la rivière, quand un traîneau, plus élégant que4nus les autres, descendit de la rive et passa près de nous comme une comète. 11 était rempli uniquement de dames, à l'exception d'un seul cavalier, qui se tenait debout sur le devant et qui condui-' sait. Je reconnus Bulstrode, cl parmi les cinq ou six visages souriansdont les yeux étaient tournés de notre côté, j'en reconnus un que je ne pouvais oublier, celui d'Anna Mordaunt. Le traîneau passa comme un météore; mais je ne pus m'empêcher de tourner la tête pour le suivre des yeux. Ce mouvement me rendit témoin des conséquences de la détermination de M. Worden. Un traîneau venait dans la même direction que nous, les personnes qu'il

contenait, voyant un ecclésiastique à pied sur la glace, détournèrent le traîneau et s'approchèrent de lui au galop pour offrir par politesse une place à un homme de sa sainte profession. Notre théologien entendit les clochettes, et effrayé à l'idée d'avoir un traîneau si près de lui, il prit la fuite à toutes jambes, poursuivi par le traîneau aussi vite que les chevaux pouvaient aller. Tout le monde de s'arrêter et de s'ébahir à la vue de cette lutte étrange, jusqu'à ce nue poursuivant et poursuivi eussent atteint le rivage, M. Worden complètement essoufflé, comme on peut bien penser.

Nous arrivâmes au bord presque en même temps. Le fuyard et ses persécuteurs se regardaient avec un égal étonnement. Le traîneau contenait deux jeunes gens de bonne mine, qui parlaient anglais avec un léger accent hollandais, et trois jeunes dames dont les brillans yeux noirs exprimaient la surprise mêlée à l'envie de rire. Voyant que nous étions tous étrangers et que nous réclamions le fugitif comme un des nôtres, un des jeunes gens leva son chapeau d'un air respectueux, et nous demanda très poliment :

— Qu'avait donc le digne ecclésiastique pour courir si fort?

— Courir? dit M. Worden, dont les poumons semblaient deux soufflets de forge; courir, et qui ne courrait pas pour ne pas être englouti ?

— Englouti ! dit le jeune Hollandais en jetant les yeux" sur la rivière, comme pour voir si la glace était déjà en mouvement; et qui faisait croire au révérend qu'on court pareil danger?

Comme "les soufflets de M. Worden allaient toujours leur train, j'expliquai aux jeunes Âlbaniens notre inquiétude à l'idée de passer une rivière sur la glace, et le motif de la frayeur de M. Worden et de sa course précipitée'. Ils écoutèrent mes explications dans un silence respectueux, tout en se lançant quelques coups d'oeil à la dérobée, et les dames mêmes eurent quelque peine à s'empêcher de rire. Us nous quittèrent en nou& demandant pardon de la méprise. Tel fut l'événement qui signala notre entrée à Albany. Nous espérions qu'il serait bientôt oublié, mais nous comptions sans notre hôte. L'histoire de la chasse au révérend fut racontée par les témoins de la scène, et probablement fort embellie ; et M. Worden fat bientôt connu dans tout le pays par le nom du Révérend Longues-jambes.

Albany est une ville entièrement hollandaise : l'architecture des maisons l'indiquait assez et nous n'entendîmes guère parler que le hollandais dans les rues : les mères querellaient leurs enfans en hollandais, et, du reste, cette langue s'y prête merveilleusement; les nègres chantaient des chansons hollandaises, les passans s'appelaient en hollandais : bref, le hollandais nous cornait aux oreilles. A près avoir trouvé une auberge et yavoirdéposé nos effets, Dirck et moi, nous nousmîraes en quête d'un jeune homme nommé Guert Ten Eyclc, appartenant à une des meilleures familles d' Albany. Nous lui étions recommandes, et je ne sais si Dirck ou moi, ou peut-être tous les deux, ne

lui étions pas parens , à la hollandaise, il est vrai, c'està-dire au douzième ou quinzième degré. Nous comptions sur lui pour nous aider à vendre noire cargaison. Il s'y prêta de la meilleure grâce et s'offrit de nous conduire tout de suite chez un fournisseur de ses amis. Chemin faisant, il nous exhorta à ne point craindre de surfaire, car, en lin de compte, dit-il, c'est le roi qui paie.

— Les riches acheteurs doivent bien payer, ajoutait-il; je vous dirai encore, comme chose utile à savoir, que des ordres sont arrivés pas plus tard qu'hier pour faire faire autant d'achats que possible en ce genre. Proposez attelage, traîneau et harnais en bloc aux gens du roi.

Il se trouva que le nom de mon père était bien connu du fournisseur. Grâce à cette circonstance et aux bons offices de Guert Ten Eyck, je me défis mimédiatement et à un prix très avantageux de tout ce que j'avais apporté à Albany. Dirck et moi nous nous trouvâmes en un rien de temps débarrassés de la responsabilité commerciale, aussi nouvelle qu'importuné , qui pesait sur nous.

Nous fîmes nos reniercîmens à notre nouvelle connaissance, dont la cordialité et le naturel aimable et facile nous charmaient : Prouvez-moi votre reconnaissance, nous dit-il; quelques gentlemen de mes amis , qui sont dans l'habitude de souper ensemble pendant l'hiver, se réunissent ce soir pour célébrer la fin de la saison; permettez-moi de compter sur vous. Nous nous réunissons à neuf heures, nous soupons à dix, et nous nous séparons à minuit régulièrement avec tout le calme et toute la prudence désirables.

Il y avait quelque chose de si franc et de si cordial, de si simple et de si peu apprêté, dans cette invitation, que nous ne sûmes comment la refuser. Je remerciai M. Guert Ten Eyck pour moi et mon ami.

— Comment? votre ami, me dit-il, mais vos amis. Vous aviez avec vous un ecclésiastique : il a l'air d'un bon enfant, et peut bien nous aider à manger un dindon et avaler un verre d'excellent madère. Je compte sur lui. On dit qu'il a pris de l'exercice aujourd'hui, cela lui aura ouvert l'appétit.

— Oh! M. Worden, lui dis-je, est homme de bonne compagnie, et qui tient bien sa place à table. Je lui ferai part de votre invitation, et je tâcherai de le déterminer.

— Bien, reprit Guert, quand on veut bien, on peut toujours. J'irai à votre auberge savoir des nouvelles de votre négociation. Adieu, mon cher Monsieur Littlepage, soyons bons amis ; J'aime votre physionomie, et mon œil me trompe rarement en pareil cas.

De retour à l'auberge, j'y trouvai M. Worden, et je vis que l'idée d'un souper agréable ne déplaisait pas au missionnaire. Cependant il eut des scrupules, d'autant plus qu'il n'avait pas encore vu son confrère de la paroisse Saiut-Pierre, et ne connaissait pas son genre d'esprit ; il désirait officier pour lui le dimanche suivant en présence des principaux personnages de la ville : il lui avait écrit à ce sujet. Heureusement le recteur de Saint-Pierre ne tarda pas à arriver; en cinq minutes, les deux révérends se serrèrent la maiu, furent au courant l'un de l'autre, échangèrent des promesses de sermons, et devinrent les meilleurs amis du monde. M. Worden fut prévenu qu'il aurait un couvert mis dans le fort avec le chapelain. M.

Worden trouva encore moyen de glisser, entre parenthèses dans la conversation, la question suivante :

— La famille Ten Eyck est-elle considérée îi Albany?

— Très considérée ; elle jouit de l'eslimc uui\ersclle. Ainsi, je puis compter sur vous , mon cher M. Worden, pour m'aider pendant le service du matin et celui du soir.

— Faites vos arrangeniens en conséquence, mon cher confrère. Je suis tout frais et j'ai apporté bon nombre de sermons, ne sachant pas ce que j'aurais de besogne avec l'armée. Cornélius, me dit-il en même temps à voix basse, vous pouvez dire h vos nouveaux amis de me compter parmi leurs convives, et, ma foi, faites leur entendre que je ne suis pas un de vos puritains.

A diner, M. Worden remarqua que le fonds du repas se composait de venaison, et que la venaison étant de digestion facile ne ferait pas grand tort au souper. Il nous engagea à nous en tenir au gibier, et paya d'exemple. Je l'imitai, mais il y avait certains plais hollandais d'un attrait trop puissant pour Dirck, et quant h Jason, il jeta son dévolu sur certain hâciiis et n'eu démordit pas qu'il ne l'eût complètement expédié.

Nous sortions de table quand je vis arriver Guert Ten Eyck qui me prit par le bras pour me faire faire un tour de promenade en me disant : allons, voici l'heure où les jeunes dames sortent de chez elles pour faire en traîneau leur promenade du soir.

— Jesupposc que les dames d'Albany sont remarquables par leur beauté. Monsieur Ten Eyck, dis-je k mon compagnon dans le dessein de me montrer poli envers une une personne (jui avait tant de prévenances pour moi. Le petit nombre de celles que j'ai rencontrées ce matin en traversant la rivière , étaient faites pour donner à un étranger une idée des plus favorables des grâces de leur sexe dans cetic ville.

— Monsieur, répondit Guert, en se dirigeant vers la grande rue de la ville, nous sommes satisfaits de nos dames, en général, parce qu'elles sont pleines d'amabilité, de sensibilité et de charmes ; mais il est arrivé jtarmi nous cet hiver, de la partie de la colonie que vous habitez , une personne dont la présence a l'ait fondre les glaces de l'IIudson.

Mon cœur battit plus fort h ces paroles, car il me semblait qu'il n'y avait ([u'une personne au monde dont la venue fi'it capable de produire une pareille sensation. Il me fut impopsiUe de m'abstcnir de faire à ce sujet une question direcle.

— Vous dites, Monsieur Ten Eyck, que celte personne vient de la partie du ])ays que nous habitons; c'est de New-York (|iie vous voulez parler, sans doute?

— Oui, Monsieur. Ouciqiies beautés anglaises sont venues ici à la suite de raruiéc; mais il n'y a pas un colonel, un major on un capitaine qui puisse se vanter d'avoir amené avec lui une beauté comparable à celle que nous a lait connaître M. Herman Mordaunt, dont le nom ne doit pas vous être étranger.

— Je le connais personnellement, Monsieur. M. Herman Mordaunt est parent de mon ami, M. Dirck Follock.

— En ce cas, le sort de M. Follock est digne d'envie, puisqu'il peut se dire le parent d'une aussi charmante personne (jue miss Anna Mordaunt.

— Rien n'est plus vrai, m'écriai-je avec chaleur; Anna Mordaunt passe pour la plus jolie jeune personne de New- York.

— Je ne puis dire que je partage entièrement cette opinion, Monsieur Lilllepage,répliquaGuert, modérant la chaleur de son admiration d'une manière qui excita ma surprise, surtout depuis qu'une certaine miss Mary Wallace a paru en la compagnie d'Anna Mordaunt; il ne manque pas de gens à Albany qui mettent la première en balance avec l'autre.

Mary AVallace 1 La pensée qu'on pût comparer la silencieuse et pensive Mary Wallace, si parfaite qu'elle fût d'ailleurs, avec Anna Mordaunt, n'aurait jamais pu me venir a. l'esprit. Mary Wallace était certainement une charmante jeune personne. Elle élait belle aussi;' elle avait un air doux et une physionomie angélique qui m'avaient souvent frappé. Ln toute autre compagnie que celle d'Anna Mordaunt, elle aurait adiré l'altcnlion desplus indiffércns.

Et voilà que Guert Ten Eyck admirait, aimait peut-être 1 Mary Wallace C'était l;\ une nouvelle preuve du penchant singulier qui nous attire vers ceux qui nous ressemblent le moins. Il était impossible en effet de rencontrer deux personnes plus dissemblables que Mary Wallace et Guort Ten Eyck.

— Miss Wallace est charmante, dis-je à mon interlocuteur, aussitôt que la surprise me permit de répondre, et je ne suis pas étonné que vous parliez d'elle dans des termes d'une si grande admiration.

Guert s'arrêta au milieu de la rue, me regarda en face, montrant dans sa physionomie une expression de sincérité qui ne pouvait être ieinle, et tout en me serrant la main il reprit avec un ton de conviction que je ne saurais rendre :

— L'admiration, Monsieur Litllcpagc, n'est pas un mot assez fort pour exprimer ce que je ressens pour Mary. Je voudrais pouvoir l'épou.ser dans une heure alin de l'aimer et de la chérir pendant tout le reste de ma vie. Je l'adore, et j'aime jusqu'il la terre qui porte l'cmpreinle de ses pas.

— Et vous lui avez dit cela. Monsieur Ten Eyck?

— Cent fois, Monsieur. Il y a deux mois qîi'elle est arrivée ii Albany, et elle a gagné mon cœur dès la première semaine. Mais je crains d'avoir parlé trop tôt; miss Mary est une personne aussi prudente que sensinle, cl les jeunes filles de son caractère sont portées h. se défier des gens qui sont trop prompts à s'cnllammcr. Elles aiment qu'on les serve pendant sept ans et sept ans encore, comme Joseph a servi pour obtenir Putiphar.

— Vous voulez dire sans doute. Monsieur Ten Eyck, comme Jacob a servi pour obtenir Rachel.

— Il en sera ce que vous voudrez, Monsieur Littlepage ; mais je pense que dans nos Bibles hollandaises il est "dit que c est Joseph qui a servi pour obtenir I'uli|)har. Au surplus, vous savez ce que je veux dire. Si vous voulez voir ces dames, venez avec moi. Nous irons à un endroit oii lesleigh de M. Herman Mordaunt passe régulièrement à cette heure ; car ces dames vivent en quelque sorte en plein air. Je ne manque jamais l'occasion de les rencontrer.

J'avais honte de retenir si longtemps M. Guert dans la

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rue ; néanmoins, j'acceptai sa proposition. Nous nous arrêtâmes prés de l'église hollandaise, et je fus assez heureux pour voir miss Anna et sou amie, qui faisaient leur promenade du soir. Je remarquai que les regards de Mary Wallace se tournèrent vers l'endroit où Guert s'était placé, et qu'elle rougit en lui rendant son salut. Mais le tressaillement de surprise, le sourire d'Anna et le feu qui brilla dans ses yeux lorsqu'elle m'aperçut à llmproviste, me firent éprouver un sentiment de bonheur que je ne saurais peindre.

Lorsque le sleigh eut disparu derrière l'angle d'un bâtiment , Guert , après m'avoir jeté un coup d'oeil plein d'expression, me proposa de continuer notre chemin. En suivant la principale rue, je ne fus pas peu surpris de trouver toute la jeunesse engagée dans un singulier amusement, auquel elle se livrait avec une ardeur toute particulière. Par la jeunesse, je n'entends pas seulement les garçons et les lilies de douze à quatorze ans, mais les jeunes gens de dix-huit à vingt. Leur divertissement consis tait à glisser sur la glace le long de la montée. La pente était très rapide, et d'une fongueur suftisante pour donner l'impulsion à de petits traîneaux qui , lancés près de l'église anglaise, descendaient avec impétuosité, et, par la seule force de cette impulsion , étaient emportés audelà de l'église hollandaise, c'est-à-dire à une dislance d'un peu plus d'un quart de mille. Les traîneaux étaient d'une dimension proportionnée à la taille et à la corpulence de ceux qui en faisaient usage. Il n'y avait certainement pas alors un seul des habitans de New-York qui n'eût appris à gouverner les traîneaux , et qui ne pût diriger leur mouvement , avec la plus grande facilité, sur la descente la plus rapide; mais tous avaient acquis ce talent dans leur enfance, et avaient cessé de l'exercer dès qu'ils étaient parvenus à l'âge viril. Albany était le premier endroit où j'eusse vu des jeunes gens d'un âge raisonnable se livrer à ce genre d'amusement La rigueur de l'hiver, jointe à ce que la principale rue de la ville se trouve précisément située sur une colline, avait répandu, même parmi les hommes faits, la mode de ce divertissement, qui partout ailleurs est réservé aux enfans.

Nous étions parvenus à la hauteur de l'église anglaise, lorsqu'un certain nombre de jeunes officiers sortirent du fort avec la gaîté militaire qui assaisonne l'ordinaire du régiment. Ils ne furent pas plus tôt arrivés à l'endroit où on lançait les traîneaux, que trois ou quatre des plus jeunes se hâtèrent de prendre part au divertissement général, et s'élancèrent sur la glace, franchissant l'espace avec la rapidité d'un boulet de canon. Nul ne parut trouver leur conduite extraordinaire. Bien loin de là, je remarquai que les personnes d'un âge mûr les considéraient avec une certaine complaisance , indice certain que le spectacle de ce jeu les réjouissait, en leur rappelant les souvenirs de leur jeunesse. Je ne puis dire cependant que ces jeunes officiers étrangers réussirent parfaitement à conduire leur traîneau; la plupart furent arrêtés par quelque obstacle avant d'avoir atteint le- bas de la colline.

— Voulez-vous prendre un traîneau , Monsieur Littlepage? me dit Guert, avec une courtoisie gn-ave qui mon-

trait jusqu'à quel point il prenait cet amusement au sérieux ; j'en sais un qui est solide et assez large pour contenir deux personnes, et vous pourriez vous y aventurer avec moi sans danger , lors même qu'un régiment de cavalerie paraderait devant nous au bas de la rue.

— Mais ne sommes-nous pas un peu trop vieux pour prendre ce passe -temps dans les rues d'une grande ville? lui répondis-je, en regardant autour de moi avec l'hésitation d'un homme qui désirait, mais qui n'osait pas accepter sa proposition; vous savez que ces officiers de la garnison sont en quelque sorte des personnes privilégiées.

— Nul n'a, je vous assure, de plus grands privilèges dans les rues d' Albany, que M. Cornélius Litllepage, répondit mon compagnon. De jeunes dames me font quelquefois l'honneur de leur compagnie, et jamais il ne leur est arrivé d'accidens.

— Les jeunes dames, dites-vous, se hasardent à glisser en traîneau le long de cette rue , Monsieur Ten Eyck ?

— Pas souvent, je vous l'accorde ; mais vous pouvez être assuré qu'elles l'ont fait plus d'une fois par un beau clair de lune. Il y a, non loin d'ici, un endroit moins fréquenté que les jeunes dames choisissent de préférence lorsqu'elles veulent prendre cet amusant exercice. Voyez, Monsieur Littlepage! Voici l'honorable M. Monson, capitaine au **" régiment, qui descend la hauteur, et qui l'aura remontée avant que nous ne soyons partis, si vous ne vous pressez pas. Asseyez-vous comme une dame, et laissez-moi le soin de conduire le traîneau.

Que pouvais-je faire ? Guert m'avait montré tant de politesse, il parlait si sérieusement! D'un autre côté, tous lesspeclateurssemblaientattendre demoiquc je consentisse à sa proposition, sans compter que le capitaine Monson était déjà à la moitié de la descente. Je montai sur un dos traîneaux , et je m'assis à la place qui est ordinairement occupée par les femmes , posant mes pieds sur le devant du léger véhicule. Aussitôt Guert se plaça derrière moi, les jambes étendues de chaque côté du traîneau. Tout Américain, né au nord du Potomac, connaît parfaitement la manière de conduire un traîneau, en donnant à droite ou à gauche un léger coup de talon sur la glace. Guert appela un petit garçon pour nous donner notre élan, et nous attendîmes sur notre machine, dans la situation d'un vaisseau au moment d'être lancé dans son élément naturel, comme dirait un poète. Nous fûmes vigoureusement poussés, et nous partîmes avec la vélocité d'une flèche.

— Je dois confesser que j'eus un moment de plaisir produit par la rapidité même de notre mouvement, par la joute de vitesse que nous fîmes avec un autre traîneau, et par l'adresse et l'aisance avec lesquelles Guert, presque sans toucher le sol, nous conduisit sains et saufs à travers certains passages très étroits, entre des traîneaux chargés de bois et de venaison , en frisant les nazeaux des chevaux.

J'oubliai que je faisais cette étrange exhibition de ma personne dans un lieu étrange et en étrange compagnie. Du reste, notre vélocité était telle, que nous ne courions réellement pas un grand danger d'être reconnus; et, d'ailleurs, l'attention de chacun était divisée par tant d'ob-

jets, que notre acte de folie aurait passé probablement inaperçu sans un accident très inopportun et fort inattendu.'Nous avions franchi avec succès l'espace qui sépare les deux églises, aux applaudissemens de plusieurs citadins d'un aspect grave et respectable qui s'étaient écriés en nous voyant passer : « bravo, Gucrl ! » car mon compagnon paraissait être le favori de toute la ville, au moins en matière d'escapades de cette espèce, lorsqu'cn tournant un angle du vieux temple hollandais, dans le dessein ambitieux de pousser plus loin, et d'aller continuer notre glissade sur le quai, le long de la rivière, nous faillîmes tomber sous les pieds de deux chevaux qui traînaient un sleigh, et arrivaient au grand trot du côté opposé. Rien que la promptitude et la force physique de Guert ne put nous sauver des dangers de celte rencontre. Il enfonça son talon dans la neige; le traîneau fut lancé dans une direction nouvelle, et nous, hors du traîneau, la tête en bas et les pieds en l'air, sans pouvoir prévenir ce qu'il y avait de peu convenable et de disgracieux dans cette évolution. Le nègre qui conduisait le sleigh tira en même temps les guides avec tant de force, aue ses chevaux se jetèrent de côté Le résultat de ces aivcrs mouvemens fut que Guerl et moi nous roulâmes sur le chemin de manière à ne pouvoir nous remettre sur nos pieds que le long du sleigh. Je posai même la main sur un des eûtes de la voiture pour m'aider à me relever.

Quel spectacle s'offrit ii ma vue I En tête du sleigh, le nègre riait à se décrocher la mâchoire; car tous les accidens qui arrivaient aux glisseurs lui paraissaient un légitime sujet de réjouissance. Qui a jamais fait autre chose que rire en voyant un sleigh renversé? A plus forte raison était-il naturel de se livrer k l'hilarité en voyant doux grands enfans culbuter avec un traîneau. J'aurais bien volontiers administré une correction à ce drôle; mais, en supposant que j'eusse été un instant disposé à céder à cette tentation, la force et le courage nécessaires pour m'y livrer ne tardèrent pas à m'abandonner, lorsque je me trouvai à trois pas et justement en face d'Anna Mordaunl et de Mary Wallace. C'est alors seulement que ie fus sensible à la honte d'avoir été surpris au milieu du aésastreux dénoûment de notre escapade enfantine. Guert éprouvat-il le même sentiment? c'est ce que je ne pourrais dire; mais ce que je sais, c'est qu'en ce moment j'aurais voulu le voir au fond de l'IIudson, et en sa compagnie, la colonie d'Albany tout entière avec ses églises hollandaises, ses traîneaux, ses hauteurs et ses bourgeois, sans excepter leurs pipes.

— Monsieur Littlepage! s'écria Miss Anna, d'une voix où l'ironie se mêlait au regret d'une manière désolante.

— MonsieurGuerl Ten Eyck, dit,àsontour, Mary Wallace avec un accent qui dénotait le chagrin.

— A votre service, miss Mary, répondit Guert, que son exploit ne paraissait pas avoir déconcerté, et en niontrantun aplomb dont le motif ne mefutrévéléqueplus tard; à votre service, répéta-t-il, tout en secouant sans embarras la neige qui s'était attachée h son habit, b. présent et toujours. Je vous supplie de ne pas croire que l'accident, dont vous venez d'être témoin, est dii à la maladresse. Il a été occasioné par la négligence du jeune garçon h qui est conlié le soin d'avertir de l'arrivée des sleighs, au-

dessous de l'église. Le petit drôle aura quitté son poste. Si jamais l'une de vous deux veut bien me faire l'honneur He monter en traîneau avec moi, j'engage ma parole d habitant d'Albany de la conduire au pied de la colline la plus liante et la plus escarpée sans déranger un seul de ses rubans.

Mary Wallace ne fit aucune réponse, mais il me parut qu'elle regardait tristement son interlocuteur. Anna comprit sans doute le sentiment qui agitait son amie, car elle prit la parole à sa place et répondit avec une vivacité de répartie que je ne lui avais jamais vu manifester auparavant :

— Non, non, Monsieur Ten Eyck. Lorsque nous aurons envie. Miss Walace et moi, de glisser le long de la hauteur et de redevenir petites filles, nous nous adresserons k des petits garçons. L'habitude journalière de cet exercice doit les rendre plus habiles que des hommes qui ont eu le temps d'oublier les jeux de leur enfance. — Pompée, ajouta-t-elle, nous retournerons à la maison.

Une froide inclination de tète, tout juste assez gracieuse pour sauver les apparences, succéda à ces paroles et prouva trop clairement que ni Guert ni moi n'avions gagné dans l'estime d'Anna Mordaunt par cette enfantine exhibition de son adresse à conduire les traîneaux. Si ces jeunes personnes étaient nées à Albany, il est probable qu'elles se seraient contentées de rire "de notre mésaventure; mais New-York ne contenant dans son enceinte aucune hauteur réellement digne de ce nom, l'usage oui prévalait à Albany n'était pas adopté dans la capitale. Dans cette partie de la colonie les jeunes enfans seuls glissaient en traîneaux. Mais les Hollandais, par suite delaconstancc de leur caractère, conservaient, dansunâge comparativement avancé, le goût de cet amusement, ta résumé, ce que nous eûmes de mieux à faire, était de saluer profondément et de laisser partir le nègre.

— Voyez-vous cela, Littlepage, s'écria Guert, entrevoyant la vérité. Je n'obtiendrai que des regards glacés pendant toute la durée de la semaine prochaine, et cela pour avoir glissé en traîneau trois ou quatre ans plus tard que la mode ne le permet. Ici, chacun se livre à ce divertissement jusqu'à dix-huit ans ou à peu-près ; or, je n'en ai pas plus de vingt-cinq. Dites-moi, je vous prie, quel est' votre âge, moucher compagnon.

— Vingt-et-un ans, depuis un mois seulement. Je voudrais, de tout mon cœur, en avoir dix de moins.

— Tournez de ce côté! Bien. Que voulez-vous? cela est malheureux, mais il faut en prendre son parti. J'aime les amusemens de celte espèce, et je l'ai reconnu vingt fois devant miss Wallace. Mais elle prétend qu'à mon âge, les hommes doivent s'occuper cxciusivenient de choses sérieuses, et travaillera la prospérité de leur pays. Elle m'a déjà chapitré une fois à l'occasion de courses en traîneau, bien qu'elle reconnaisse que les hommes peuvent se permettre l'exercice du patin.

— Lorsqu'une dame prend la peine de réprimander (pielqu'un , c'e^ un signe certain qu'elle s'intéresse à celte personne

— Par Saint-Nicolas! je n'ai jamais pensé cela, Littlepage, s'écria Guert; car, maigre ses avantages physiques, il avait moins de vanité qu'aucun homme que j'aie ja-

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mais connu. Elle a désapprouvé ma manière de voir, et cela plus d'une fois, voilà tout.

— La femme qui vous blâme ainsi, n'a pas l'intenlion, soyez-en sûr, de se débarrasser de vous à la fm de son discours.

— C'est parler en homme! J'aime ce langage et j'aime celui qui le tient. Je prévois que nous serons fort bons amis. L'est un sujet sur lequel nous reviendrons une autre fois. Mary m'a parlé de la guerre actuelle, et m'a fait entendre qu'un garçon, comme moi, ayant le monde ouvert devant lui, devrait s'efforcer de faire connaître son nom. Cela sonne mal à mes oreilles, car il me semble

3u'une jeune lille qui aime un jeune homme, ne doit pas ésirer qu'il s'expose à se faire tuer.

— Une jeune hlle qui ne prend aucun intérêt à un poursuivant, Monsieur Ten Eyck, s'inquiète fort peu de ce qu'il fait ou de ce qu'il ne fait pas. Mais il faut que je vous quitte, car j'ai rendez-vous avec M. Wordcn, à l'auberge, à six heures.

Nous nous séparâmes après avoir échangé de nouvelles démonstrations d'amitié. Tout en regagnant mon auberge, je réfléchis avec mortification aux événemens qui venaient d'avoir lieu. 11 n'était que trop évident que j'avais encouru le déplaisir d'Anna; et ma conscience m'avertissait queson déplaisir était accompagné d'une espèce de dédain. La situation de Guert ne me paraissait pas aussi désespéréede moitié quelamienne. Eneflèt, il n'est pas très extraordinaire de voir des femmes de sens, et constantes dans leurs affections, qui se sentent du penchant pour un jeune homme d'un caractère différent au leur, s'efforcer d'élever leur soupirant jusqu'à lahauteur de leur propre nature. Si Anna avait pris la peine de me faire des remontrances sur ma folie, je crois que ses reproches m'auraient encouragé; mais la froideur et l'indifférence, pour ne pas dire le dédain, qui avaient éclaté dans ses manières, m'ôtaient tout espoir et toute ardeur. Il est vrai qu'Anna semblait régler sa manière de voir en grande partie sur celle de son amie ; mais je ne pouvais pas me tromper sur l'expression de surprise qui avait paru dans ses regards lorsqu'elle m'avait vu, moi, Cornélius Littlepage, sortir en quelque sorte de dessous son sleigh, et me relever à côté d'elle en secouant la neige qui s'était attaché à mes habits, avec toute la gaucherie d'un grand imbécile que j'élais. C'est le plus cruel déplaisir que puisse éprouver un homme, que dose trouver placé dans une position ridicule en presence de la femme qu'il aime.

Près de l'auberge, je rencontrai Dirck la figure rayonnant de joie.

—Je viens de rencontrer Anna Mordaunt et Mary Wallace, me dit-il, et elles ont fait arrêter leur sleigh pour me parler. Herman Mordaiinta passé ici la moitié de l'hiver et il a l'intention d'y rester pendant la plus grande partie de l'été. Les deux jeunes filles m'ont appris (|ue la famille n'irait point à Lilacsbush cette année. Herman Mordaunt a acheté une maison, où il vit enlouré de domestiques à lui, et où il fiiit bouillir sa propre marmite, pour me servir de son expression. Nous serons ICI comme chez nous, car vous êtes le favori de la famille depuis l'affaire du lion. Quant à Anna, jamais elle ne m'a paru plus belle.

— Miss Mordaunt a-t-elle dit, mon cher Dirck, qu'elle serait satisfaite de nous voir comme auparavant?

— Si elle l'a dit? Je le crois bien. Elle a dit : Je serai toujours bien aise devousvoir,cousinDirck, toutes les fois que vous pourrez venir, et j'espère que vous nous amènerez quelquefois le ministre dont vous nous avez parlé.

— Mais elle narien dit de Jason Newcome, ni de Corny Littlepage? Soyez franc, Dirck, mon nom a-t-il été mentionné dans voire conversation?

— Certainement, il lacté. Je vous ai nommé plusieurs fois.

— Mon nom a-t-il été prononcé par l'une ou l'autre de ces demoiselles, Dirck?

— Vous pouvez en être sûr. Anna a dit quelques mots sur votre compte; mais je puis à peine me rappeler maintenant ses paroles , car, à vrai dire, quoiqu'elle vous ait nommé, son langage ne pouvait nullement se rapporter à vous. Attendez cependant ; je me rappelle qu'elle a dit : « J'ai vu M. Littlepage, et je l'ai trouvé grandi depuis la dernière fois que je l'ai rencontré. Il promet de devenir un liomme un de ces jours. » Qu'est-ce que cela peut signilier. Corny?

— Que je suis un fou, un grand enfant, et que je voudrais n'être jamais venu à Albany; voilà ce que cela signifie. Venez, entrez dans l'auberge; M. 'NVorden doit vous y attendre. Ah! qui diable est là, Dirck?

Mon compagnon fit une exclamation, ou plutôt poussa un véritable cri qui sortit de ses poumons avec unexigueur tout hollandaise, sans égard pour le lieu public oii nous nous trouvions, puis toute sa physionomie s'illumina d'un rire franc et sympathique. Je venais en effet d'entrevoir, dans un traîneau qui avait passé à nos côtés, descendant la montée que nous gravissions lentement, Jason lui-même. 11 paraissait aussi charmé de ce sport de nouvelle espèce, qu'aucun autre des grands garçons qui y prenaient part. Il passa, revêtu de'son habit vêrt-pois, portant ses bas de laine rayés et ses larges boucles plates, et conduisant son traîneau avec toutel'habileté qu'aurait pu déployer le jeune gars le plus expérimenté dans cet exercice.

— Voilà un maître jeu. Corny, s'écria mon compagnon, contenant à peine le plaisir qu'il éprouvait; j'ai grande envie de prendre un traîneau et de tenter aussi la descente.

— N'en faites rien, si vous voulez être admis auprès de miss Mordaunt, Dirck. Croyez à ma parole, elle- n'aime pas que les hommes prennent part aux amusemens des enfaus.

Dirck me regarda avec étonnenient; mais taciturne par nature, il ne dit rien et nous entrâmes dans la maison. Nous trouvâmes M. Worden finissant de lire un vieux sermon qu'il préparait pour le dimanche suivant : il s'assit avec nous et commença à causer de la ville et des agrémens qu'elle offrait. Le théologien était dans le ravissement. Il se souciait peu des Hollandais et n'en avait vu qu'un petit nombre : ii les dédaignait d'ailleurs absolument comme quchju'un de la capitale fait des provinciaux; mais il avait rencontré tant d'officiers anglais, avait taut entendu jiarler de son pays, reçu tant d invitations, que la campagne qu'il entreprenait ne lui

promettait que des plaisirs. Nous restâmes à bavarder de loul cela jusqu à ce que le thé lût servi, et encore une heure ou deux après. M. Worden loua mes marchés et ma promptitude (il aurait mieux fait de dire celle de M. Uuert); il m'assura que mes parens seraient mis au courant de tout. Bref, noire Mentor, étant très salislait de luimême, était disposé à être satisfait de tout le monde.

A l'heure convenue, Gucrt arriva pour nous conduire au lieu de la réunion. Il se montra poli, plein d'attention cl franc dans ses manières , comme l'air qu'il respirait. M. Worden fut enchanté de lui , et il fut bientôt évident que le jeune Ten Eyck et lui allaient devenir de chauds amis.

— 'Vous saurez, Messieurs, dit Guert, que le souper auquel j'ai eu l'honneur de vous inviter sera composé des meilleurs garçons d'Albany, sinon de toute la colonie. Nous nous réunissons une fois par mois dans la maison d'un vieux célibataire qui fait partie de la bande, et qui sera charmé de causer religion avec vous , Monsieur Worden. M. Van-Brunt est expert en matière de religion, et c'est lui que nous faisons l'arbitre de toutes nos disputes et de tous nos paris sur ce sujet.

Ceci sentait quelque peu le fagot; mais M. Worden n'était point homme à renoncer à un bon souper pour quelques mots risqués. Une pareille perspective lui eût fait tolérer même une discussion religieuse. Il se mil donc côte à côte avec Gucrt et nous fûmes bientôt à la porte de M. Van-Brunt, le bachelier en théologie, comme je l'appelais. Guert entra sans frapper, et nous conduisit en inésence de notre quasi hole.

Nous trouvâmes dans la salle une réunion de douze personnes, en y comprenant Guert : la société était au grand complet. Au premier coup d'œil, je trouvai àloule lahande je ne sais quel air en rapport avec notre dégringolade, cl je pensai que la n'jit serait boune. Ma liaison avec Dirck, mes relations avec la vieille race m'avaient mis au courant des faiblessesducaractèrehollandais. Tout sobres, calmes, phlogmatiques mêmcqu'ils paraissaient, Icurgaîtéétail passahlcmentnruyantequand ils s'y mettaient. Nous autres du West-Chester, reconnaissions qu'un jeune homme de la veille race tenait tête, et à son aise, à deux Anglo-Saxons, quand le repas s'échaufl'ait, etce n'était pas un tapage ordinaire qui pouvait apaiser l'ardeur d'un Hollandais un peu en train. Je savais bon nombre d'histoires sur les débauches hollandaises, cl j'avais entendu dire que, sous ce rapport, les jeunes Albaniens avaient la palme.

Cependant rien ne pouvait être plus respectueux et plus convenable que notre introduction et l'accueil qu'on nous lit. Les jeunes gens parurent enchantés d'avoir un ecclésiastique parmi eux, cl je ne doutai pas que dans leur intention le sonner ne dût être d'une sobriété et d'une modération peu ordinaires. J'entendis le mol: «n révérend, passer de Louche en bouche, cl il me fut aisé de voir l'effet qu'il produisait. Beaucoup attachaient les yeux sur Van-lwHint : c'était un homme dequaranle-cinci ans, à, la ligure rouge, carré de stature , cl ruir(iuelqtu' peu viveur , qui semblait trouver la justilicalioii de son union avec des gens beaucoup plus jeunes que lui, dans ses habitudes, et peut-être dans la nécessité; les gens de son âge n'aimant guère sa compagnie.

— Messieurs, dit-il, il n'y a rien qui échaufl'e comme de rester debout à se regarder les uns les autres , nous allons prendre un peu de punch pour nous humecter le cœur et le gosier. Guert, prenez donc la cruche.

Guert s'arma de la cruche ; bientôt chacun eut son verre plein de punch, breuvage alors, comme maintenant, fort en vogue aux colonies. Je dois reconnaître que la liqueur était faite de main de maître , et je n'eus pas [)lus tôt avalé mon verre que je la trouvai d'une force extrême. Quant à Guert, il but non pas un verre, mais deux à la suite l'un de l'autre, comme un homme altéré ; conservant en même temps son attitude ferme et droite comme s'il avait all'aire à quehiue chose qui ne réclamât pas la moitié de ses forces. La cruche, ((uoique de belle taille, fut vidée au premier assaut, et, en preuve, Guert la retourna sens aessus dessous.

La conversation s'engagea, la plupart du temps en anglais, par politesse pour le révérend, qu'on supposait ne pas comprendre le hollandais. C'était une erreur cependant, M. Worden se tirait assez bien d'affaire en celte langue, quand il le voulait. On me lélicita sur les marchés que j'avais conclus; on eut, de la façon la plus franche et la plus cordiale, toutes sortes de prévenances aimables et hospitalières, pour me prouver que j'étais le bien-venu. Je confesse que je fus touché de ces efforts si honnêtes et si sincères pour me mettre à l'aise, et quand arriva une seconde cruche de punch, je pris de grand cœur un autre verre.

La compagnie s'animait peu à peu, lorsque Guert fut demandé à la porte jiar un nègre, qui, en l'appelant, avail la mine la plus longue cpii se pût voir. Guerl sortit un instant, et, quand il rentra, une sorte de consternation élail peinte sur sa belle ligure. H prit M. Van-Brunt dans un coin avec deux ou trois autres personnes, et une conversation animée s'cngai'ca à voix nas'^e. J'étais assez près du groupe pour entendre çii et Ik quelques mots sans en saisir le sens. Les mots : — " Le vieux Cnyler. — Oh ! souper monstre. — Du gibier et des canards. — Des cailles et des perdrix. — Il nous connaît tous. — N'en laites rien. — Le révérend. — Les étrangers. — Comment faire'? — et autres expressions semblables, me firent vaguement soupçonner que noire souper pouvait être en grand péril, sans que je pusse deviner pourtiuoi Guerl tenait évideujnienl le premier rang (buis cette consultation ; chacun semblait écouler son avis avec respect et attention. A la lin, noire ami rompit le groupe, et. de la façou la plus polie et la plus calme, nous ht part de l'accident.

— Vous saurez. Messieurs, que nous autres jeunes gens d'Albany, nous avons quchpies usages qui peut être ne vous sontpas connus, à vous qui habitez les environs de la capitale. Le fait est que nous ne sommes pas toujours ni aussi sages ni aussi sobres ouc nos parens pourraient le désirer, et surtout nos gramis-parens. Nous nous amusons quebiuefois à faire main basse sur les poulaillers et les basses-cours de la ville et nous soupons avec nos larcins. Je ne sais pas quel est votre avis, à vous. Messieurs; mais pour ma part je reconnais que les canards et les oies conquis dans celte guerre innocente ont un goût plus délicat que ceux du marché. Nous avions au-

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jourd'hui un souper acheté, mais il est devenu la victime d'une application de l'usage dont je vous parle.

— Est-il possible! est-il possible! ami Ten Eyck, s'écria M. Worden avec une consternation sincère, le souper a disparu, dites-vous?

— Oui, Monsieur, pour être franc, il a disparu, disparu jusqu'au dernière poulet, la dernière côtelette, la dernière pomme de terre. Ils ne nous ont pas laissé une bouchée.

— Ils! qui, ils? répéta le révérend; qui peuvent-ils être?

— C'est ce que nous avons encore à savoir, car le tour a été fait avec tant d'adresse et d'habileté, cju'aucun de nos nègres n'a la moindre idée de ce qui s'est passé. Il leur a semblé qu'on criait au feu tout à. côté ; ils sont tous sortis dans la rue, et dans l'intervalle on avait emballé et emporté noire souper.

— Bon Dieu ! bon Dieu ! quelle calamité ! quel vol abominable! Ne l'avez-vous pas dénoncé à. la police?

— Non, Monsieur; malheureusement nous n'en avons pas; d'ailleurs nous n'appliquons pas des noms si durs à un pareil tour, même quand il nous fait perdre notre souper. C'est le fait de quelques-uns de nos amis qui se sont proposé de souper à nos dépens , et qui y réussiront. Messieurs, à moins que vous ne vouliez nous aider à reconquérir ce qu'on nous a pris.

— Vous aider, mon cher Monsieur? Je ferai tout ce que vous voudrez, tout ce que vous me direz de faire. Fautil aller à la citadelle réclamer le secours de la force armée?

— Non, Monsieur, nous avons un moyen plus court que celui-là. Je suis certain de trouver notre souper deux ou trois portes plus bas; seulement donnez-nous un peu, tout peu d'assistance.

— Parlez, parlez une bonne fois, au nom du ciel. Monsieur Guert. Les plats doivent refroidir pendant ce tempslà, s'écria M. Worden en se levant en toute hâte et en cherchant autour de lui son chapeau et son manteau.

— Voici le service que nous demandons de vous, Messieurs, reprit Guert avec un calme qui me confond d'étonnement quand je pense aux événemens de cette nuit. Notre souper , et un excellent souper, est là sous notre main comme je vous l'ai dit. Bien ne serait plus aisé que de le servir ici sur notre table , dans la salle voisine , si nous pouvions seulement écarter de la cuisine la vieille Dorothée et la retenir cinq minutes sur le pas de sa porte. Elle connaît chacun de nous, et éventerait la mèche en nous voyant paraître; M. Worden et M. Littlepage pourraient sans difliculté l'amuser le temps nécessaire. Elle adore à l'excès tous les révérends et serait incapable de vous suivre à la piste jusqu'ici pour vous dénoncer, ce qui nous permettrait de souperenpaix. Après cela, s'inquiète qui voudradu reste.

^ — Je vais le faire, ie le ferai, s'écria M. Worden en s'élançant dans l'anticnambre pour prendre son chapeau et son manteau : Il est fort juste que vous ayez votre souper , et à moins qu'il ne soit mangé , on le restituera, quand nous devrions aller chercher les constables.

^ — Non, pas de constables , Monsieur Worden , nous n'employons jamais la police dans nos guerres aux pou-

laillers. Tout ce que nous avons à craindre en essayant de reprendre notre souper, c'est un peu deau chaude ou une lutte avec nos amis.

On nous expliqua alors clairement et en détail ce qu'il fallait faire. Guert devait se mettre à la tête d'une bande pourvue de serviettes et de larges paniers, qui devait pénétrer dans la cuisine pendant l'ansence de Dorothée et enlever les plats qui ne pouvaient encore être servis, l'habitude de tout le monde à Albany étant de souper à neuf heures précises. Quant à Dorothée, un nègre , qui était dans notre maison, attendant un des convives, son maître, devait la faire sortir de sa cuisine qui était dans une cave, et l'amener sur la porte où M. Worden la retiendrait trois ou quatre minutes. A ma surprise, le révérend entra dans ce projet avec toute l'ardeur d'un enfant, affirmant qu'il occuperait la femme une demi-heure au besoin en lui faisant un sermon sur l'importance d'observer le huitième commandement. Les instructions reçues, les deux bandes se mirent en marche, l'heure nous avertissait de ne pas perdre une minute inutilement.

Pour moi, dès le début-, je ne goûtais pas beaucoup cette expédition • l'aventure du traîneau avait quelque peu affaibli ma confiance dans le jugement de Guert Ten Eyck. Néanmoins ce n'était pas à moi de reculer quand M. Worden marchait en avant; et après tout, il ne pouvait y avoir grand mal à reprendre un souper qui nous avait été dérobé. Guert ne prit pas la rue comme nous ; il sortit avec sa bande par une porte de derrière, et c'était par une porte semblable qu'il devait pénétrer dans la cour de la maison qu'il attaquait. Une fois dans la cour, pénétrer dans la cuisine et se retirer étaient chose facile, pourvu que la cuisinière pût être attirée hors de son poste à ce moment décisif. Tout dépendait donc de l'adresse du jeune nègre et de la nôtre.

Arrivés à la porte, nous attendîmes pendant que le nègre descendait pour faire sortir Dorothée. Cela nous donna le temps d'examiner l'édifice. La maison était grande, beaucoup plus grande que celles des environs , et ce qui me frappa, c'est qu'il y avait une lampe allumée sur la porte. Cela donnait à la maison un faux air d'auberge ou de restaurant qui me rendit lalTaire plus intelligible. Nos joyeux larrons avaient, sans aucun aoule, l'intention de souper dans cette auberge à nos dépens.

Le nègre fut absent une minute et remonta avec un jeune noir qu'il écartait de son poste sous un prétexte de sa façon, et fut immédiatement suivi par la cuisinière. Dorothée se confondit en révérences dès qu'elle aperçut le chapeau retroussé et le manteau noir d'un révérend, lui demandant pardon de l'aVoir fait attendre, et ce qu'il désirait. M. Worden commença aussitôt une grave et sérieuse exhortation sur le vol, tenant la pauvre Dorothée tout ébahie pendant trois grandes minutes. En vain la cuisinière protesta qu'elle n'avait rien pris; que le bien de son maître était sacré à ses yeux et l'avait toujours été; qu'elle ne donnait jamais au dehors même les viandes froides sans en avoir reçu l'ordre, et qu'elle ne pouvait s'imaginer pourquoi on lui parlait à elle de cette façon. Pour lui rendre justice, M. Worden jouason rôle en perfection ; il n'avait affaire, il est vrai, qu'à une pauvre fille que son caractère sacré intimidait. A la lin nous enten-

dimes partir de l'allée un léger coup de sifllet, le signal du triomphe : M. Worden souliaita solennellement le Bonsoir à Dorothée et s'en alla avec toute la dignité du sacerdoce. Deux minutes après, nous étions de retour : et Guert nous serrant cordialement la main et nous accablant de remerciemens, nous invita à souper. 11 paraît que Dorothée avait (ini de faire cuire le souper : tous les plats étaient devant un bon feu, n'attendant que le coup de neuf heures pour être servis. Aussi, pour tout changement, le souper traversa l'allée et fut placé sur notre table au lieu de figurer sur celle à laquelle il était destiné un instant auparavant.

Malgré la rapidité de ces évolutions successives, il aurait été difficile à un étranger de découvrir quelque irrégularité frappante dans notre repas. Les canards, le gibier étaient, non-seulement cuits à point, mais chauds et cxcellens. Chacun se mit donc àl'œuvre avec grand appétit, et pendant cinq minutes on n'entendit guère que te cliquetis des couteaux et des fourchettes. Alors vinrent à leur tour les santés, les toasts, les chansons et les bons contes.

Guert chanta merveilleusement; il avait la voix belle et sonore, et nous Ut entendre plusieurs chansons avec des paroles anglaises et hollandaises. En terminant une de ces chansons et pendant que nous continuions à battre des mains de toutes nos forces , il invita M. Worden à porter la santé d'une dame.

— Allons! révérend, dit-il, car à la longue le souper avait engeudréla familiarité; allons, révérend, vous vous êtes si bTen acquitté de votre leçon, que nous mourons tous d'envie de vous entendre prêcher.

— Vous voulez la santé d'une dame, dites-vous , demanda l'ecclésiastique qui était aussi lancé qu'aucun de nous.

— Une dame! une dame! crièrent six ou sept voix ensemble, la dame du révérend! la dame du révérend!

— Soit, Messieurs; puisque vous voulez une dame, vous en aurez une; ne vous plaignez pas si elle est quelque peu vénérable : Buvons h notre mère l'église.

Un rire démesuré éclata. Mon tour vint ensuite, M. Van Brunt me somma de nommer une dame. Après avoir hésité un moment, je m'écriai, je m'en Datte, avec vivacité:

— Messieurs, je vous proposerai une dame tout aussi céleste : miss Anna Mordaunt!

— Miss Anna Mordaunt! répéta toute la table; et je ne tardai point à découvrir qu'Anna faisait fureur à Albany, et que sa santé se portait communément,

— C'est au tour de M. Guert Ten Eyck I m'écriai-je dès que le silence fut rétabli, car, ce soir-là, on faisait une petite pause entre chaque rasade.

A cet appel, l'expression de la figure de Guert changea entièrement; il devint grave en un instant, comme si le souvenir de celle dont il allait prononcer le nom, mettait un frein à ses plus grands élans de gaîlé. H rougit, leva les yeux et les promena fièrement autour de lui, comme pour provoquer un défi, et s'écria.

— Miss Mary Wallace.

— Bon! Guert, nous sommes accoutumés à ce nom, dit Van Brunt un peu sèchement , voilà la dixième

fois que je vous l'entends prononcer depuis deux mois.

— Vous pourrez bien l'entendre vingt fois encore, car je nommerai toujours Mary Wallace et rien que Marv Wallace, tant que la dame de mes pensées seraMary Waflacer. Comment! voici Monsieur le constable! Et (\uï peut nous valoir l'honneur de votre visite à ce moment de la nuit?

La soudaine apparition du constable de la ville, fonctionnaire dont la personne n'était point inconnue à plusieurs des convives, mit tout le monde sur pied, y compris M. Worden, Dirck et moi. Pour ma part, je ne \is là aucun motif d'alarme, quoi([u'il me vînt de suite à l'idée que cettevisite pouvaitavoir quelque rapport avec le souper enlevé ; car la loi ne permet à personne de reprendre même son bien, par ruse ou par violence. Quant au constable lui-même, c'était un homme gros et court, bûli à la hollandaise, et la mine rébarbative, qui parlait l'anglais comme si cette langue lui échaulTait la bile : celait, du reste, le plus calme de l'assemblée.

Pien, M. Guert, dit-il avec une sorte de grognement bienveillant et magistral, je fiens encore ici. M. le maire fondrait bien fous loir. Fous et le révérend, qui est de foire bande, et le gentleman qui lui a servi de clerc, quand il chapitrait la fille Dorothée , la cuisinière de M. 1g maire.

La cuisinière du maire ! Le secret était donc révélé, et la punition arrivait. Guert n'avait pas repris son souper qui, passé entre les mains des Philistins , était irréparablement perdu; il avait dérobé et mangé en place le souper préparé pour le maire d'Albany, Pierre Cuylcr, homme considérable et eminent sous tous les rapports, qui occupait son poste de temps immémorial; la lampe étaitle symbole deson autorité, elnonlindicoduneauncrge ou d'un restaurant. Le souper n'avait jamais pu être destiné à un seul homme ni à une seule famille, il était préparc sans doute pour une nombreuse compagnie. En effet, il avait apaisé amplement l'appétit de quinze hommes vigoureux; une demi-douzaine de nègres à la large bouche et à la face brillante se régalaient en ce moment des debris à la cuisine. Je lançai un coup-d'œil intcrrogalif à M Worden, qui me le renvoya. Cependant, il n y avait pas de remède apparent, et, après une courte consultation avec Guert, nous prîmes tous trois nos chapeaux et suivîmes Dogberry chez M. le maire.

— Ne vous inquiétez pas. Messieurs, de cette petite interruption à nos plaisirs, dit Guert en se plaçant entre M. Worden et moi, ces choses-là arrivent souvent parmi nous. Vous êtes innocens, vous le savez, de toutes manières, puisque vous croyiez que c'était notre propre souper qui revenait directement à ses maîtres pour éviter les déplorables délais de la justice.

— Et à qui appart'iait donc le souper que nous avons mangé"? demanda M. Worden.

— 11 n'y a pas de mal, maintenant, à vous dire la vérité, révérend ; ie vous avouerai donc qu'il appartenait légalement à M. le maire. Il n'y a pas grand danger pourtant; vous le verrez bien quand j'expliquerai "l'aflairc.

2iG —

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Vous saurez que la femme du maire est une Schuyler, ma mère aussi a un peu de ce sang-là dans les veines, et nous nous traitons de cousins à Albany du plus loin que nous nous apercevons. Vous le voyez bien, Messieurs, c'est simplement avoir soupe avec un de ses parens d'une façon un peu détournée

— En avez-vous bien aci avec M. Littlepage et avec moi, Monsieur? demanda M. AVcrden avec un peu de raideur. Je pouvais, avec beaucoup d'à-propos, faire une leçon à une cuisinière sur le huitième commandement, quand la cuisinière avait aidé à vous dérober votre souper ; mais que rcpondrai-jc à son Honneur M. le maire, sur l'acc^isation qu'il portera contre moi? Ce n'est pas pour moi, Monsieur Guert, que j'éprouve tant d'inquiétude, c'est pour l'honneur et la réputation de ma sainte profession, et cela surtout vis-à-vis de vos disciples des écoles de Ley de.

— Mettez-moi tout sur le dos, mon cher révérend, mettez-moi tout sur le dos, répondit Guert, tout disposé à se sacrifier plutôt que de laisser un ami dans l'embarras. Je suis habitué à ces petites affaires, et j'aurai soin de vous

— Pour cela, j'en réponds, dit le constable en remuant la tête. Il n'y a pas tans Alpany un clieune étourdi qui connaisse tout cela mieux que' M. Guert. Pien sûr, si quelqu'un peut tirer sa tête tu joug, c'est lui. Oui, oui, il connaît pien ces petites affaires-là, pien sûr.

C'était encourageant, en vérité. Notre compagnon était si bien connu pour ses tours et ses escapades, que le constable lui-même qui l'arrêtait, comptait largement sur son habileté àse tirer d'afl'aire. Je ne craignais pas qu'aucun de nous fût mis en jugement et condamné pour vol; car je savais combien les Hollandais vont loin dans les plaisanteries de ce genre et combien leurs vieillards sont indulgens pour les jeunes gens , et surtout de quel œil tout hoDime est disposé à regarder un exploit comme le nôtre, quand il a été exéculéadroitement et (ju'il prête à rire. Pourtant ce n'était plus une plaisanterie de voler le souper du maire. Guert n'était pas exempt d'inquiétude comme le prouva la ([ueslion qu'il adressa au constable sur le seuil même de la maison de M. Cuyler et sous la lampe olÏÏcielle.

— Hans, de quelle humeur est le vieux gentleman ce soir? j'espère que lui et ses hôtes ont soupe.

— Pou, c'est plus que che ne puis fous tire, Monsieur Guert. Quand on prit les foleurs de chefaux de la noufelle Angleterre, il était plus paisiple qu'il ne l'afait clé depuis long-temps, et il les fit pentre tous. C'était trop mal. Monsieur Guert, de fous en aller afec le propre souper du maire. Je fous aurai tit qui afait pris fos canards et fotre gipier.

— Je voudrais de tout mon cœur que vous l'eussiez fait, Hans, mais nous étions très lancés , et nous avions un révérend étranger à souper. Chacun aime à bien traiter ses invités.

— Pon ! pon! je comprends. Il faut que fous ayez été pien emparrassés pour faire chette chose là ; mais c'était peaucoup trop mal. Bah^i nous sommes tous chcunes , al'aiU d'être lieux, on sa'lpien ça.

La jiortc s'ouvrit et nous entrâmes. M. le maire avait donné ordre qu'on nous fit passer tous au salon , où il se

proposait probablement de punir Guert un peu plus que (le coutume , en le faisant comparaître aux yeux d'une certaine personne. Du reste , que le lecteur juge de ma consternation quand je découvris , parmi les personnes dont j'avais aidé à enlever le souper, Herman Mordaunt , Mary Wallace et Anna. Chacun savait cequis'etait passé, mais avant notre entrée au salon , le maire seul savait

3ui avait fait le coup ; et encore n'avait-il , sur M. Woren et sur moi , d'autres détails que ceux qu'il tenait de Dorothée ; et la cuisinière, naturellement , nous avait représentés comme des drôles qui avaient usurpé leur caractère sacré.

Guert était un homme décidé, et il nous rendit la justice d'entrer le premier au salon. Pauvre garçon ! je sens bien ce qu'il souffrit, quand son premier coup d'œil tomba sur Mary Wallace, pâle et décontenancée. Sa consternation ne pouvait galère être moindre que la mienne , quand j'aperçus la rougeur d'Anna, et le regard d'amourpropre offensé que je crus voir briller dans ses yeux , qu'elle détourna.

Evidemment, M. le maire regardait M. Worden et moi avec surprise, car, au lieu d'étrangers , il s'attendait problement à voir paraître deux decesdélinquans dont la ligure lui était devenue familière , par suite d'exploits de ce genre. Or, on ne pouvait mettre en doute le caractère de M. Worden, en voyant sa contenance assurée, et dans son air et son costume, tous les indices de sa sainte profession.

— Je crois qu'il y a ici quelque méprise , constable , s'écria le maire, l'o'urquoi avez-vous amené ces deux étrangers avec Guert Ten Eyck?

— Mes ortres. Monsieur le maire, étaient t'amenerle scélérat de référend de Dorothée et son scélérat t'ami, et foici l'un et foici l'autre.

— Ce gentleman a l'air d'être un vrai révérend et de plus de l'église d'Angleterre.

— Oui, Monsieur le maire, c'est chuste cela. H peut prêcher quinze minutes sans s'arrêter si fous lui tonnez une rope noire, et prier une heure dans un surplis plane.

— Guert Ten Eyck, voulez-vous avoir la bonté de me faire connaître le nom des étrangers que j'ai le plaisir de recevoir? dit le .maire avec un peu de prétention.

— Certainement, Monsieur le maire, certainement et avec grand plaisir. Je l'aurais fait déjà si nous avions été introduits chez vous par toute autre personne que le constable de la ville. Chaque fois que j'accompagne ce gentleman ciuelque part, j'attends ^"^jours jusqu'à ce que je sois sûr o être le bienvenu.

Guert riait de tout cœur en faicsût cette allusion à ses peccadilles bien connues, et le maire sourit. Je vis bien que malgré les mesures sévères auxquelles on avait eu recours en celte circonstance,, le maire n'était pas mal disposé pour Guert, et que cehii-ci n'était pas précisément tombé entre les mains des larrons.

— Ce révérend ecclésiastique, continua Guert en cessant de rire, et après avoir jelc rapidement un regard suppliant sur Mary VVallace, est un gentleman anglais, Monsieur le maire, qui prêchera à Saint-Pierre après-demain par invitation spéciale du chapelain, et, je n'en doute pas, nous serons tous très édifies, miss Mary Wallace

comme les autres , si elle veut lui faire l'honneur d'assister à l'oflice , bonne , angélique et miséricordieuse comme Je la connais.

Tous les yeux se portèrent sur la jeune femme, dont la figure devint cramoisie, mais qui n'ouvrit pas la bouche. Je fus heureux de voir que l'admiration sincère et franchement avouée de Gucrt avait touché le cœur de Mary Wallace, tandis quesa raison condamnait ce que sa sensibilité naturelle encourageait; et le combat qui se livrait dans son ame fut dcs-lor.'^ pour moi et long-temjis après un sujet de curieuse étude. Pour Anna, elle me parut choquée de cet aveu un peu indiscret pour ne pas dire indélicat quoique indirect, de sa passion; et il me sembla qu'elle regardait Guert avec encore plus de froideur qu'elle n'avait fait. Aucune des dames cependant ne parla. Pendant cet intervalle de silence, M. Cuyler se remit de la surprise qu'il avait éprouvée en découvrant le caractère sacré d'un de ses prisonniers, et il songea à moi.

— Ainsi, ce genllcman est bien un ecclésiastique? ditil; vous avez oublié de me faire connaître l'autre, Guert.

— L'autre est M. Cornélius Litllepage, Monsieur le maire, le (ils unique du major Liltlepage de Satanstoé dans le West-Cheslcr.

Le maire parut un peu déconcerté, et se trouva assez embarrassé sur ce qu'il devait faire. L'invasion de Guert sur son souper dépassait de beaucoup en hardiesse tous les faits de ce genre dont on avait mémoire à Albany C'était chose ordinaire pour les jeunes gens de sou humeur de dérober de la volaille, du lard, etc., et de faire bombance avec le butin : il arrivait que des bandes rivales se dépouillaient réciproquement, et u'ème qu'un seul souper changeait deux ou trois fois de mains avant d'être consommé; mais personne jusqu'il ce soir n'avait eu l'audace de prendre d'assaut la basse-cour du maire, encore moins le sanctuaire de son cordon bleu. Dans le premier mouvement de colère, M. Cuyler avait envoyé chercher le constable, et le club de Guert et le lieu de" sa réunion étant bien connus de celui-ci , qui avait eu souvent occasion de le visiter, le constable y était allé tout droit. Cependant , un peu de réilexion fit sentir au maire qu un tour de jeunesse ne pouvait pas être puni comme un vol, et lui rappela que Guert avait un peu du sang de sa femme dans les veines. Quand il vint îi découvrir que deux étrangers de condition étaient impliqués dans cette affaire, dont l'un était de plus un ecclésiastique, le sentiment charitable prit le dessuset changea sa détermination.

— Vous pouvez retourner chez vous, Hans, dit le maire d'un ton fort radouci, si j'ai encore besoin de vos services, je vous enverrai chercher. Maintenant, Messieurs, ajouta t-il dés (jue la porte se fût refermée sur le con table, je vais voii.-^ montrer que le vieux Pierre Cuyler peut encore avoir un souper sur sa table, et traiter ses amis, même quand il a Guert Ten Eyck pour si proche voisin. Miss Wallace, \nuiez-vous me permettre de vous conduire à table? M. Wordca voudra bien prendre la main de Madame Cuyler

Le missionnaire s'avança avec vivacité, et conduisit Mme la mairessc après miss Wallace avec la plus exquise courtoisie. Tout le monde suivit ensuite deux h

deux. Il était dès lors évident qu'on nous pardonnait, et tous trois nous crûmes que fe plus sage était de jiaraîlrc aussi à notre aise que possible, pour ne pas contredire la bonne humeur du premier magistrat de l'antique ville d'Albany.

Pour rendre justice au maire, le temps perdu avait été si bien employé par Dorothée, qu'en jetant un coup-d'œil sur la table, je trouvai que le souper auquel nous nous trouvions si singulièrement invités, était de beaucoup meilleur que l'autre. Le gibier était abondant, et au moyen de cailles, de perdrix, d'huîtres, de pàtc^ de venaison et autres plats de ce genre, la digne cuisinière put servir à dix heures un souper aussi bon que celui qu'elle avait préparé pour neuf.

Je ne prétendrai pas que je me sentis parfaitement ii l'aise, quand je m'assis à table pour '.a seconde fois de la soirée. Les plus jeunes de la compagnie paraissaient extrêmement sérieux; il semblaitqu'ils se fussent volontiers dispensés de notre présence : les gens âgés entraient seuls dans leur rôle avec quelque vivacité. Anna ne leva pas même les yeux sur moi, après le premier rcg;ard d'étonnement qui suivit mon entrée, et Mary Wallace ne tourna pas une seule fois les siens vers Guert , quand nous atteignîmes la salle h manger. Le maire était déterminé b. prendre l'aO'aire en riant, M. Worden et lui furent bientôt très bons amis et commencèrent à causer librement et gaîment.

— Allons, cousin Guert, s'écria le maire, quand deux ou trois verres de Madère eurent encore plus écliaulTé son cœur, remplissez votre verre et buvez à ma santé, à moins que vous ne préfériez boire à une dame. En ce cas, tout le monde boira b, sa santé de bien bon cœur. Vous ne mangez pas, il faut boire d'autant plus.

— Ahl Monsieur le maire, j'ai déjà bu à une dame cette nuit ; je ne puis boire à une autre.

. — Nous n'excepterons pas les dames ici présentes, mon garçon .

— Non, Monsieur , pas même avec cette permission. Je bois à votre santé de tout mon cœur , et je vous remercie de tout mon cœur pour ce généreux traitement, après ma folle escapade. Mais vous savez , Monsieur le maire, comment nous sommes , nous autres jeunes gens d'Albany, quand notre amour-propre est enjeu, et qu'il faut avoir un souper.

— Non, non, Guert, je ne sais rien de tout cela , et je serais charmé de l'aj)|)rcndre de vous. Et d'abord , comment vous est venue celte fantaisie pour le souper de ma cuisinière ? Le croyicz-vous meilleur que le souper que pouvait vous d(mner Arent Van-Brunl?

— Le souper d'Arent A'an Briint avait disparu , parti pour la citadelle, j'imagine, et chez les habits rouges, et. pour être vrai. Monsieur le maire, il nous fallait le vôtre, ou nous en passer. J'avais invité ces messieurs à souper avec nous. Un de vos nègres parla de ce qui se préparait ici, et l'hospiialité nous à fait faire 'cet écart. Il n'y a pas autre chose, je vous l'assure. Monsieur le maire.

— Et c'est par hospitalité que vous avez obligé vos hôtes h gagner leur souper. Vous les avez envoyés prêcher la vieille Dorothée, tandis que vous debrochiez mes canards et mon gibier.

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— Pardonnez, Monsieur le maire, Dorothée avait tout apprête avant de venir au sermon; votre cuisinière est trop bien apprise pour négliger son devoir, même pour entendre un sermon du révérend M. Worden. Mais ces messieurs ont été trompés aussi bien que la vieille femme, car ils se croyaient à la recherche de notre souper perdu et ne savaient pas que vous demeuriez ici : ]e les ai abusés aussi bien que la vieille Dorothée La vérité m'oblige à en convenir pour leur justification.

A cet aveu si franc, toutes les figures s'éclaircirent ; je vis Anna elle-même tourner les yeux vers Guert, et un sourire adoucit l'extrême gravité de son maintien. Dès ce moment, un changement très sensible s'opéra dans les senlimens et l'attitude de la partie la plus jeune de la société, et la conversation devint plus libre et plus gaie. Guert fut encouragea continuer ses explications; ce qu'il fit avec franchise et loyauté : il nous disculpa entièrement, sauf d'être un peu disposés à l'espièglerie pour un ministre de l'église,, et pour un de ses élèves qui avait à peine commencé ses voyages.

La ligure d'Anna s'éclaircissait de plus en plus, à mesure que Guert avançait dans ses explications, et quand il eut fini, elle se tourna vers moi de la façon la plus gracieuse et me demanda des nouvelles de ma mère. Comme j'étais assis directement en face d'elle, et que la table était étroite, nous pûmes causer sans trop attirer l'attention sur nous ; le maire et ses autres hôtes plaisantaient alors assez bruyamment sur les aventures de la soirée, à l'autre bout de la table.

Le maire, prenant en considération notre premier souper, permit aux trois coupables de quitter la' table un peu plus tôt, et, comme l'heure était avancée, la société se sépara presque aussitôt après. Cependant, avant le départ, Herman Mordaunt s'approcha de moi. et de la façon la plus amicale m'invita à déjeuner le lendemain, en me recommandant d'amener Dirck avec moi i'ai à peine besoin de dire avec quelle joie j'acceptai cette invitation, et combien je me sentis soulagé par cette conclusion d'une aventure qui, un moment, m'avait menacé d'une profonde disgrâce. Si le maire avait été d'humeur à poursuivre sérieusement l'affaire du souper enlevé, les conséquences légales n'en auraient probablement pas été très graves, mais elles auraient pu être ridicules, et je ne doute pas qu'elles n'eussent terminé brusquement ma visite dans le Nord. Toujours est-il que je me trouvai très soulagé, et je crois qu'il en fut de même de M. Worden.

— Cornélius, me dit-il après que nous eûmes souhaité le bonsoir à Guert, et repris le chemin de notre auberge, ce second souper m'a aidé merveilleusement à digérer le premier. Je ne sais si notre nouvelle connaissance ici, nous sera très profitable.

— Cependant, vous paraissiez le goûter beaucoup, et je vous ai crus très bons amis.

— J'aime assez ce garçon-là; il est plein de cordialité et de franchise, il a très bon cœur. Cependant, c'était un peu par politique que je me mettais sur un bon pied avec lui. Je le sens bien, Cornélius, je n'ai pas consulté assez la dignité de ma sainte profession ce malin sur la glace; il était on ne peut plus inconvenant, pour un ecclésiasti-

ue, d'être vu courant sur une place publique comme un colier ou un jeune étourdi qui dispute le prix de la course. Il m'a semblé entendre un de ces jeunes Hollandais m'appeler le Révérend Longues Jambes; de sorte, qu'en y réiléchissant bien, le plus sage est, pour moi, de demeurer en bonne intelligence avec ce Guert Ten Eyck.

— Je comprends votre motif, et ce n'est pas à moi de dire que vous avez tort. Je conviens pour ma part que i'aime Guert étonnamment, et je ne renoncerai pas facilement à, son amitié , quoiqu'il m'ait déjà mis deux fois dans un sérieux embarras depuis si peu de temps que nous nous connaissons. C'est un jeune homme d'excellent cœur et d'excellent caractère , mais irréfléchi et un vrai Hollandais. Quand il essaie de jouir de la vie, il y va de toute son ame.

Je racontai alors l'affaire du traîneau à M. Worden , qui me donna un peu de cette sorte de consolation qu'on reçoit en si granoe quantité quand on s'avance dans ce monde affairé et tout personnel.

— Eh bien ! Corny , me dit mon ancien maître , je ne sais pas trop si, quand vous dérouliez du traîneau en bas vous n'avez pas eu l'air encore plus fou que moi quand j'allongeais les jambes devant vos amis du traîneau.

Nous rions tous les deux en entrant dans l'auberge , moi pour cacher le dépit réel quej'éprouvais; et M. Worden, je présume , parce qu'il était charmé de l'idée que j'avais paru tout aussi ridicule que lui.

Le lendemain matin, je me dirigeai vers la maison d'Herman Mordaunt d'aussi bonne heure que me le permirent les convenances du monde. Je trouvai la famille établie dans une de ces maisons hollandaises dont Albany était presque entièrement composée, c'est-à-dire un peu en arrière de la rue, ayant sur le devant une petite cour, inclinant vers le pignon, et le pignon tourné vers la cour. Les murs à créneaux de la maison diminuaient graduellement vers le sommet pointu d'un toit très raide, et le tout était surmonté d'une girouette, perchée sur une tringle assez haute. Les Hollandais attachaient toujours une très grande importance à savoir d'où le vent soufflait, et l'exactitude minutieuse qui est un des traits de leur caractère ne leur permettait pas de s'en rapporter aux indications habituelles de la sensation éprouvée par la main, de l'inclinaison des branches, de la fuite des nuages, de la direction de la fumée ; il leur fallait à toute force la certitude d'une machine construite tout exprès. La fumée peut tromper, mais une girouette, jamais !

H n'y avait personne dans le petit salon quand j'y fus introduit par un domestique en qui je reconnus le principal serviteur d'Herman Mordaunt à New-York. Comme ce petit salon me parut charmant, lis deux ou trois minutes que j'y passai seul ! J'aperçus ce même chàle que portait Anna le jour où je la rencontrai aux fêtes de la Pentecôte, et une paire de gants, qui me semblaient trop petits pour appartenir à d'autres mains que les siennes, avait été jetée sur ce châle, négligemment, comme on jette les objets de cette sorte quand nn est pressé. Une douzaine d'autres objets, dispersés çà et là, alleslaient la présence de jolies femmes et leurs habitudes élégantes. Slais les gants attirèrent surtout mon attention ; je ne pus m'empêcher de me lever et de les examiner. Ces gants pou-

vaicnt aussi bien appartenir à Mary Wallace, qui avait, elle aussi, une jolie petite main, mais je me figurai qu'ils appartenaient à Anna. Plein de celle idée, je les portai à mes lèvres et je les couvrais de baisers avec une bonne dose d'exaltation romanesque, quand un pas léger dans le salon m'avertit que je n'étais plus seul. Rejetant les gants je me retournai et j'aperçus Anna elle-même. Elle me regardait d'un air que je ne savais alors comment interpréter, et que maintenant je sais à peine comment décrire. D'abord, son charmant visage fut couvert de rougeur, tandis que le doux intérêt dont ses yeux étaient pleins, fil battre mon cœur si violemment qu'il me semblait prêt à s'échapper de ma poitrine. Combien je fus près de déclarer à ce moment tout ce que j'éprouvais, de me jeter aux genoux de celle femme idolâtrée, de lui avoueravec quelle persistance et à quel point elle avait rempli ma pensée, pendant les jours et les nuits d'une année entière, et de la supplier de bénir le reste de mes jours en partageant mon sorti Rien ne put prévenir cet élan que la remarque qui lui échappa quand elle eut répondu par une gracieuse révérence au salut gauche et emoarrassé que je lui avais fait.

— Qu'avez-vous tant à admirer dans les gants de miss Wallace? me demanda la malicieuse jeune fille, en se mordant les lèvres, pour retenir un sourire, imaginais-je, quoique ses joues fussent encore couvertes de rougeur, et que ses yeux eussent encore une indéfinissable expression de douceur enchanteresse. — C'est mon père qui les lui a oITerts, et elle les a mis hier soir par politesse pour lui.

— Je vous demande pardon, miss Mordaunt... miss Anna,.... c'est que... je vous demande pardon. N'y a-t-il pas une odeur vraiment délicieuse dans ces gants!.... Du moins je le pensais, et je cherchais à déterminer quel peut être le parfum dont on s'est servi.

— Ce doit être de l'eau de lavande dont nous autres jeunes femmes sommes assez coquettes pour parfumer nos gants et nos mouchoirs. Peut-être est-ce du musc, Mary en rafl'oUe; pour moi, je préfère la lavande. Mais quelle soirée nous avons passée, Monsieur Littlepage, comment avez-vous débuté à Albany, et par dessus tout, quel maître des cérémonies avez-vous pris ?

— Avez-vous donc de l'aversion pour GaertTcn Eyck? miss Anna.

— Loin de là. Il est tout-à-fait impossible de le prendre en aversion : il est si franc, si disposé à reconnaître ses torts, si sincère dans ce qu'il fait et ce qu'il dit; il a un si excellent caractère ; en un mot, il est si bien ce qu'une sœur désirerait dans un frère, et malheureusement aussi ce qu'elle rcgrelteraiti

— Il me semblait hier soir que toutes les dames prenaient intérêt à lui, malgré ses étourderies et ses légèretés sans nombre. Ne réussit-il pas auprès de miss Wallace?

Le regt\rd pénétrant et rapide qu'Anna me jeta, m'avertit assez que ma question était indiscrète, et je ne l'eus pas pluslôt faite que je m'en repentis. Une ombre passa sur la charmante figure de mon interlocutrice et lut suivie d'un moment de profonde et, sans doute, pénible rêverie. Puis un éclair parut, un sourire illumina ses traits, enfin

un petit éclat de riretoutjuvénil vint montrer avec quelle rapidité, les sensations se succédaient chez elle et combien était forte sa native leddance au bonheur et à la gai lé.

— Après tout,Monsieur Littlepage, dit-elle, en tournant vers moi ce joli visage, dont l'indéfinissable expression de malice et d'affection me mcllaithors de moi, vousconviendrez que votre exploit dans le traîneau élait assez ridicule pour qu'un jeune homme se tînt quelque temps pour satisfait.

— J'en conviens, miss Anna, et à l'avenir je prendrai garde de redevenir petit garçon dans une ville étrangère. Je suis charmé cependant que vous regardiez celte puérile affaire du traîneau comme plus grave que celle du souper, et j'ai bien redouté que celle-ci ne me valût un,e sérieuse disgrâce.

— Ni l'une ni l'autre n'est très sérieuse. Monsieur Littlepage ; mais la dernière aurait pu tourner mal , si le maire n'avait pas connu les façons d'agir des jeunes gens de la ville On dit pourtant que rien de si hardi n'avait encore été tenté en ce genre à Albany , quelque liberté qu'on se permette ici envers les poulaillers des voisins.

Et elle se mit à rire de tout cœur et sans la moindre contrainte.

— J'espère que vous ne me regarderez pas comme un lâche, si je renvoie le blâme à cet étourdi de Guert Ten Eyck. 11 m'a entraîné dans les deux affaires, et dans la dernière innocemment et sans presque savoir ce que j'allais faire.

— C'est comme cela que l'aventure est interprétée, et qu'on devait l'interpréter, dès qu'on a su que Guert Ten Eyck y était mêlé.

— Je puis donc espérer mon pardon, miss Anna, lui dis-je, en tendant la main pour l'inviter à me donner la sienne en gage de pardon.

Anna n'eut pas la pruderie de refuser de mettre sa per lite main dans la mienne, quoique je sentisse à peine le bout de deux ou trois de ses petits doigts , et elle rougit un peu en m'accordant celte Içveur.

— Cornélius, me dit-elle, en me nommant par mon prénom, sans doute pour me prouver combien elle avait oublié complètement le petit accès de mauvaise humeur qu'elle avait certainement éprouvé lors de ma ridicule aventure dans la rue , Cornélius vous devez demander pardon à qui possède le droit de pardonner. Si Cornélius Littlepage s'avise de dégringoler du haut d'une colline comme un petit garçon, quel droit a Anna Mordaunt de le lui défendre?

— Tous les droits du monde : le droit de l'amitié, le droit d'unespritsupéricur,ledroil des meilleures manières, le droit que...

— Chut! Voici le pas de M. Bulslrode, qui retentit dans le corridor ; il ne doit pas entendre cette discussion au sujet de mes droits multipliés. Pourtant, il lui faudra quelque temps pour déposer son surtout, ses fourrures et son sabre ; et , j'aurai juste celui de vous dire que Guert Tan Eyck est un maître des cérémonies dangereux pour Cornélius Littlepage.

— Pourtant il a assez de jugement, assez de sensibilité, assez de cœur pour admirer et aimer Mary Wallace.

;â:iO —

BIBLIOTHÈOUK CHOISIE.

— Vous l'a-t-il déjà dit, si vite ! Je n'ai pas besoin de vous le demander, il parle de son amour à quiconque veut l'écouler.

— Et à miss Wallace, elle-même, je pense. L'homme qui aime, cl qui aime réellement, ne peut laisser longtemps la personne qu'il aime dans l'incerlilude sur ses senlimens et ses intentions. J'ai toujours regardé, miss* Mordaunt, comme un sentiment bas et lâche pour un homme d'attendre la certitude d'être payé de retour avant d'avoir le courage de maniCestcr ses désirs. Comment une femme sensible saura-t-elie qu'elle peut sans crainte donner son afi'ection sans cette franchise de la part de son amant? Je tiens donc que Guert Ten Eyck a agi honnêtement et loyalement vis-à-vis de Mary Wallace.

— C'est un mérite qu'on ne peut lui refuser, répondit Anna à voix basse et d'un ton pensif. Marj; a entendu cet aveu de sa propre bouche à plusieurs reprises. Ma présence elle-même n'a pas été un obstacle à ses déclarations, car trois fois je l'ai entendu demander à Mary de le considérer comme aspirant à sa main, et la supplier de ne pas rejeter son offre avant qu'il eût eu le temps de conquérir son estime.

— El vous admettez, miss Mordaunt, que cela est à son honneur, que cela est bien et digne de lui.

— Cela est certainement franc et honorable, Monsieur Lîttlepage, puisqu'il fait connaître par là à miss Wallace le Imt de ses attentions, et ne lui laisse ni doute ni incertitude.

— Je suis charmé que vous approuviez cette façon d'agir loyale et sincère.,. Quoiqu'il ne me reste qu'une seconde pour mexpliquer, elle me suflira pour dire que la conduite que Guert Ten Eyck a adoptée vis-à-vis de Mary AVallace, est celle que Corné. .as Littlepage se propose de suivre vis à-vis d'Anna Mordaunt.

Anna tressaillit et devint pâle : puis ses joues se couvrirent de rougeur; elle me regarda avec une timide surprise. Elle ne répondit pas; mais son regard ardcnt,.et pourtant timide demeura long-temps lixé sur moi , et il est encore vivement empreint dans mon souvenir. 11 semblait exprimer l'étonncment. la sensibilité alarmée, la modestie féminine, la retenue craintive de la jeune lille ; mais il ne me parut point exprimer le déplaisir. Le temps manqua pour uneex[)lication, car la voix d'Horman Mordaunt et telle de Bulslrode se tirent entendre à la porte , et au même instant tous dcu.x entrèrent.

Bulstrodc sembla charmé de me retrouver et se plaignit quej'cusse tout à fait oublié la satisfaction avec laquelle toulNew-York, selon son aimable exagération, m'avaitreçu le printemps j)r'.''cédent. Je lui rondis naturellement politesse pour politesse et nous redevînmes bientôt aussi bons amis qu'auparavant Quelques minutes après, Mary Wallace et Dirck nous rcjoigniient et nous prîmes tous place iau'loitr de la lalile du déjeuner.

Herman Mordaunt et Bulstrode causèrent ensemble (pendant les premières minuks. Mary Wallace était ordinairement silencieuse; mais Anna, sans trop parler, était assez causeuse. Ce matin pourtant elle dit fort peu

de chose au-delà de ce que les convenances exigeaient d'nne maîtresse de maison qui sert à table, et cela en aussi peu de mots que possible. Une fois ou deux je ne pus m empêcher de remarquer que sa main demeurait sur l'anse d'une théière richement ciselée après s'en être servie ; que son œil bleu, au regard si charmant et si profond, était fixé sur le vide, ou qu'elle attachait sur un objet placé devant elle un regard distrait, con^mc une personne perdue dans ses pensées. Chaque fois qu'elle s'arrachait à CCS petites rêveries, une légère rougeur apparaissait sur son visage, et elle semblait désireuse de cacher ces distractions involontaires. Cela dura jusqu'à ce que Bulstrode, qui avait causé avec notre hôte des mouvemens de l'artiiée, se prit tout-à-coup à na'adresser directement la parole.

— J'espère, Monsieur Littlepage, que nous devons votre visite à Albany à l'intention de faire la prochaine campagne avec nous. On m'a dit que plusieurs gentlemen des colonies avaient l'intention de nous accompagner à Québec.

— Québec est un peu plus loin que je n'ai l'intention d'aller. Monsieur Bulslrode; d'ailleurs, j'étais loin de croire que les troupes du roi songeassent à une marche '«aussi longue. M. Follock et moi, nous nous proposons de

demander la permission de nous attacher à un régiment et d'aller au moins jusqu'à Ticonderoga, car nous n'aimons pas l'idée que les Français conser\ent un poste comme celui-là si avant dans l'intérieur de la province.

— C'est bien parler , Monsieur Littlepage, et j'espère que vous me ferez l'amitié de me demander quelques services quand il faudra arranger tout cela. Notre regiment serait heureux de vous avoir pour compagnon, et vous savez que je le commande depuis que le lieutenant-colonel nous a quittés.

Je remerciai, et la conversation changea de sujet.

— J'ai rencontré Harris en venant ici ce malin, continua Sulslrode; il m'a parlé en l'air d'un souper auquel il a assisté hier soir; ce souper avait été déroné par (pielques jeunes gens d'Albany et porté an camp comme une politesse pour queUjues-uns de nos olliciers. Le tour était assez mauvais, quoiqu'ils m'aient assuré qu'un Hollandais pardonne toujours une escapade de ce genre: unis Harris a rendu le fait bien plus grave en ajoutant (|ue la bande, privée de son souper, s'était indemnisée aux dépens de la cuisine du maire, et en empoitanl ses canards et ses perdrix sans lui laisser même une ponmie de terre.

Je sentis que ma ligure devenait d un ronge ccarlate, et je me figurai que tous les yeux étaient fixés sur. moi ; Herman Mordaunt se cbargeàde répondre.

— L'histoire n'a pas perdu en roule, comme c'est l'usage ; dit notre hôte : du resle, le fond en est vrai. Nous avons tous soupe hier soir avec M. Cuyler, et nous savons qu'il y avait bien autre chose qu'une pomme de le-^rc sur sa table.

— Tous ! les dames aussi ?

— Même les dames, et M. Littlepage, par dessus le marché, reprit Herman Mordaunt en me lançant un coupd'œil et en souriant. Tous en général, et chacun en particulier, nous sommes i)rèts à attester que le souper était nom seulement abondant, mais encore excellent.

— Je vois par le sourire général, s'écria Bulstrode,

qu'il y a quelque chose de sous-enlendu, et je demande iDstaniment à être mis au courant.

Herman Mordaunt raconta alors toute l'histoire sans prendre aucunement le soin de cacher les traits les plus amusans, insistant avec quelque complaisance suri instruction que M. Wordcn avait laite à Dorothée et en appelant à moi pour savoir si je ne la trouvais pas excellente. Bulstrode riait; mais les jeunes damcb auraient désiré qu'il ne iïit point question de celte affaire. Anna essaya même une fois ou deux de détourner son père de cei'tains commentaires qu'il lit et dans lesquels il traitait légèrement ces sortes d'amusemens.

— Ce Gucrt Ten Eyck est unique, s'écria Bulstrode : et quehiuefois je ne puis le comprendre. Je ne connais pas de jeune homme mieux bâti, plus beau ri plus résolu; il est souvent aussi ferme et aussi irrésistible daus ses opinions et ses jugement», qu'il est beau à voir, et quehjucfois il est enfant au possible dans ses goûts et ses inclinations. Comment expliquez-vous cela, miss Anna?

— Simplement par ce fuit, que la nature avait destiné Gucrt Ten Eyck à mieux (juc ce que le hasard et l'éducation ou le manque d'éducation lui ont permis de devenir. S'il avait été élevé à Oxford, il serait tout dilférent de ce qu'il est. Quand un homme n'a reçu ([ue l'instruction d'un enfant, il demeure longtemps cufaui.

Je fus surpris de la haidiessc cl de la décision de cet avis, car ce n'était pas l'Iiabitudc d'Anna d'être si explicite en donnant souopiiiion sur autrui; mais je ne fus pas long-temps sans découvrir qu'elle n'épargnait pas (uieil devant sou amie, dans l'intime conviction qu'il ne méritait pas la place qu'il gagnait peu à peu dans le cœur de Mary Wallace. Herman Mordaunt, j'imagine, jwrtageait lojiinion de sa lille, cl j'eus bientôt occasion de m'apercevoir que le pauvre Gucrt n'avait pas d'autre allié dans la famille que celui que sa belle et virile ligure, ses manières ouvertes et son extrême franchise lui avaient créé dans le cœur de sa bien-aimée. Il y avait ccriainement dans la manière habituelle dontGuert se rabaissait, un charme ([ui rangeait tout le monde de son côté, et, pour ma part, je confesse que je devins tout de suite son ami et le demeurai jusqu'au dernier jour.

Bulstrode et moi quittàt.nes ensemble la maison, marchant bras-dessus bras-dessous et laissant Dirck avec les dames.

— Quelle charmaate famille ! dit moncompagnon quand nous eûmes franchi le seuil; je suis lier de pouvoir réclamer quelque parenté avec elle, quoiqu'elle ne soit pas aussi proche qu'elle le devieadra un jour, je l'espère.

Je tressaillis, et retirant mou bras , je me retournai pour regarder le major en face. Bulstrode sourit, mais resta maître de lui-même,, et avec cette apparente indifférence des hommes du monde aux manières si aisées, continua la conversation.

— Je vois que ma franchise vous a causé quelque surprise, dit-il; mais Ui vérit-c est la vérité, et je tiens qu'il n'est pas bien .\ un gentleman qui a résolu de devenir le poursuivant d'une dame, de faire un secret de ses intentions ; n'est-ce pas aussi votre fa(;on de penser , Monsieur Liltlepage?

— Vis-k-vis de la dame, sans aucun doute, peut-êtue

aussi vis-k-vis de sa famille, mais non pas vis-k-vis du monde.

— J admets votre distinction qui peut être bonne dans le cours ordinaire de la vie; mais dans le cas d'Anna iMordaunt, c'est charité que de faire comprendre 1 état réel des choses aux jeunes gens comme vous, Cornelius, qui se pourraient fourvoyer. Je comprends très bien vos relations particulières avec la famille Mordaunt ; mais d'autres pourraient la fréquenter dans des vues différentes et plus intéressées.

— Dois-je comprendre , Monsieur Bulstrode, que miss Mordaunt est votre fiancée?

— Ohl pas le moins du monde , car elle ne s'est pas encore résolue à m'accepter. Vous saurez, cependant que j en ai parlé 'd Herman Mordaunt au su et de i';*vcu de mon ]K!rc, et que l'affaire s'arrange in petto. Vous pouvez juger par vous-même du résultat |)rol)al)le, étant, comnie observateur, plus en état(iue moi qui suis parlie intéressée, d'apprécier la façon dont Anna accueille ma poursuite.

— Songez que je no. vous ai pas vus ensemble ces dix derniers mois, et vous ne me ferez pas croire que vous ayez alteiidu si long-temps une réponse.

— Je vous reprdc comme un ami de la famille, Cornélius; je ne vois donc pas pourquoi je ne tous mettrais [»as au courant de tout; I aventure du lion vous rendra toujours il moitié un Mordaunt. Je m'étais déclaré à Anna quand je vous ai vu [lour la première fois; j'en reçus la réponse ordinaire des dames, qu'elle se trouvait trop jeune pour songer ii s'engager, ce qui était certainement plus vrai aloi-s que maintenant; quej'a- ais en Angleterre (les amis que je devain consulter; qu'il lallait lui accorder du temps; autrement elle me refuserait nécessairement; enlin, toutes les réponses en usagé dans les protocoles d'une semblable négociation.

— Va vous en êtes resté iii?

— l'as du tout, mon ami, bien loin de là, j'écoutai Herman Mordaunt, car il insista beaucoup sur tout cela; avec la patience d un saint, j étudiai par où il fallait le preudre. et déclarai mon intention de tout soumettre à mon père et de revenir k la charge, fort de son consentement et autorisé i)ar lui i: 'jifrir un établissement.

— En écrivant en Angleterre , vous avez obtenu tout cela par le retour du vaisseau? repris-je, incapable de supposer qu'on pût hésiter ii avoir Anna Mordaunt pour belle-lille.

— Non, pas tout-à-fait par le vaisseau suivant, quoique sir Harry soit trop bien élevé pour négliger de répondre à une lettre. Je ne sache pas que cela lui soit jamais arrivé de sa vie; non pas même lorsque je l'importunais un peu au sujet de ma pension, dont j'avais quelquefois mangé le quartier avant (jue le trimestre fût commencé, comme cela arrive au collège ; vous le savez bien, Cornélius. A vous dire vrai, mon cher ami, je reçus une réponse de sir Harry, mais pas son consentement. L'Atlantique est large en diable, et il faut un tenqjs infini pour débattre une question à mille lieues de distance.

— Quel argument fallait-il donc pour convaincre sir Harry Bulstrode de la convenance pour vous d'épouser Anna Mordaunt, si vous pouviez l'avoir?

BIBLIOTHÉOTÎE CHOISIE.

— Qu'il est naïf et sincère, sur mon honneur 1 Mais je vous aime pour la simplicité de votre caractère , Cornélius , et je prends tout en bien de votre part. Si je puis l'avoir! Vous verrez, à la lin de la prochaine campagne, quand vous et moi reviendrons ae notre excursion à Québec.

— En attendant , vous n'avez pas répondu à ma question au sujet de sir Harry Bulstrode.

— Je vous demande pardon à vous et à sir Harry. Quel argument il fallait pour convaincre mon père ? Vous n'avez jamais été en Angleterre, Littlepage, et, par conséquent, il ne vous est pas facile de comprendre quelle opinion on y a des colonies, et cela fait beaucoup, vous comprenez.

— Jepensequela mère aime ses enfans, comme je suis sûr que les enfans aiment leur mère.

— Oui, vous êtes tous de loyaux sujels, je puis dire cela de vous quoique Albany ne soit pas précisément Bath, ni New-York Westminster. Vous devez comprendre, Littlepage, que l'église que voilà, sur la colline, et qu'on appelle Saint-Pierre, quoique ce soit une bonne église, une respectable église, fréquentée par une congrégation très-honnête, n'est pas tout-à-fait Westminster ou Saint-James.

— Je crois vous entendre, et ainsi sir Harry s'obstina.

— Obstiné comme le diable ! Il fallut trois lettres, pas une de moins, et dont la dernière était assez liardie pour lui faire faire demi-tour : j'y réussis pourtant, et son consentement en bonne et due forme, a été remis h Herman Mordaunt. Je n'aurais jamais pu l'emporter si je n'avais eu quelques avantages dans ce débat; et voici comment : Sir îlarry est goiiteux et asthmatique k la fois, et n'a plus grand temps à vivre ; et comme il ne possède pas un acre de terre qui ne soit substitué, il ne pouvait pas me déshériter ; et, ce n'eût été après tout qu'une affaire de temps.

— Sans doute, vous avez fait part de tout cela à Anna et k Herman Mordaunt?

— Je veux être pendu si j'en ai rien fait. Non, non, maître Cornélius, je ne suis pas si simple que cela. Vous autres provinciaux vous avez l'épiderme aussi sensible aue des raisins de Fontainebleau ; il faut vous manier plus aélicalement. Je ne pense pas qu'Anna voulût épouser le duc de Norfolk lui-même, si la famille faisait la moindre difficulté de la recevoir.

—Et Anna n'aurait-elle pas raison d'obéir à un sentiment si respectable?

— Oh! elle n'épouserait, après tout, que le duc tout seul , et non sa mère, ses tantes et ses oncles. Je ne vois pas pour une jeune femme la nécessité de se tracasser pour cela. Mais nous n'en sommes pas encore là , car vous savez , Littlepage , que je n'ai pas été accepté. Non, non, par justice pour Anna, je dois ajouter cela. Elle sait pourtant que sir Harry a donné son consentement , et c'est un grand point en ma faveur, vous l'avouerez. Je suppose que sa grande objection sera de quitter son père qui n'a pas d'autre enfant, et pour oui ce serait un peu dur; et je pense qu'elle parlera aussi du changement de pays, car, vous autres Américains, vous êtes enragés pour rester dans votre pays.

— Je ne vois pas qui vous donne droit de parler ainsi, puis qu'il est universellement admis parmi nous que tout est mieux en Angleterre que dans les colonies.

— Je le pense aussi, Cornélius, dit Bulstrode en riant de bon cœur, si vous faisiez une visite à la vieille patrie, vous-même en tomberiez d'accord.

— Moi, la visiter pour cela! pourquoi vous imaginer que j'en aie besoin? S'il s'était agi deGuertTen Eyck ou même de Dirck FoUock, on l'aurait pu penser; mais moi qui suis de race anglaise, qui ai en ce moment bien vivant à Satanstoémon grand-père né en Angleterre, on ne doit pas me compter parmi les gens mal affectionnés à l'Angleterre.

Bulstrode serra mon bras et me dit d'un ton conOdentiel : — Oui, vous avez raison, Cornélius, la colonie est assez royaliste; le ciel en est témoin. Pourtant, ces Hollandais nous battent froid, à nous autres militaires, bien plus que les gens de race anglaise qui sont en bas de la rivière. Faut-il l'attribuer à leur phlegme habituel ou à quelque ancienne rancune de la conquête ?

— Cène peut être le dernier motif, puisque, dans l'arrangement définitif, la colonie a été échangée contre celle que les Hollandais possèdent maintenant dans l'Amérique du Sud. Du reste, il n'est pas étonnant que les descendans des Hollandais préfèrent les Hollandais aux Anglais.

— Je vous assure, Littlepage, que nous avons causé beaucoup dans l'armée de la froideur avec laquelle nous traitent les fiabitans d' Albany, quoique la plupart des familles influentes aient beaucoup d'égards pour nous, et nous aident autant qu'elles le peuvent. Ces gens-là devraient songer que nous nous battons pour eus, et que nous sommes-là pour empêcher les Français de les dépouiller.

— Ils pourraient vous répondre que les Français ne leur feraient aucun mal sans les querelles de 1 Angfetcrre avec la France. H faut que je vous quitte. Monsieur Bulstrode. Permettez-moi cependant encore un mot : Le roi George II n'a pas dans ses états de sujets plus loyaux que les habitans des colonies américaines.

Bulstrode sourit, fit un signe d'assentiment en me serrant la main, et nous nous séparâmes.

Je fus très occupé le reste du jour. Yaap arriva sur les midi avec sa brigade de traîneaux, et j'allai chercher Guert pour qu'il me cenduisît de nouveau chez le fournisseur. Chevaux , harnais , traîneaux , provisions et tout le reste me fut acheté à un bon prix et payé en or espagnol, la monnaie d'Espagne ayant toujours eu cours clicz nous beaucoup plus que la monnaie anglaise, au point qu'un shilling était presque une rareté. Guert se montra tout aussi aimable et tout au^si complaisant que le jour précédent; et quand tout fut terminé, il m'invita à faire un tour sur la rivière dans son propre traîneau. Je savais déjà que mon nouvel ami était un jeune homme à la tète d'une belle fortune; n'ayant plus ni père ni mère, et vivant aussi élégamment que le comportaient les habitudes simples des gens qui l'entouraient. Tout chez lui annonçait que la vieille négresse qui le servait avait été habi-

tuée à un régime de propreté inexorable, et sous ce rapport rapparlemcnt du jeune célibataire était aussi irréprochable que s'il avait été occupé par une maîtresse de maison, et que celle maîtresse eût été Mary Wallace.

— Si jamais elle consentait à ni'épouser, dit Guert, en jetant un regard autour de lui pendant que je faisais l'éloge de son petit salon , je ferais bâtir une nouvelle maison. Celle-ci a maintenant cent ans, et quoiqu'on en ait beaucoup parlé dans son temps, elle n'est pas à moitié assez belle pour Mary Wallace. Mon cher ami, combien je vous envie celle invitation à déjeuner de ce matin! Il faut qu'Herman Mordaunt vous aime bien.

— Nous sommes bons amis, Guert; j'ai quelque raison de croire qu'il a un peu d'aflection pour moi. J'ai été assez heureux pour rendre un petit service à miss Anna le printemps dernier, et toute la famille m'en est reconnais-

— Autant que j'en ai pu juger par certain coup d'oeil, Anna ne l'a pas oublié. J'ai su toute l'histoire par Mary Wallace; il y avait un lion dans l'affaire. Je donnerais la moitié de ma fortune pour voir Mary Wallace dans les griffes d'un lion et lui prouver que Guert Ten Eyck a du cœur aussi bien que Cornélius Littlepage. Mais, mon bon ami, il y a quehiue chose que vous devriez faire ; vous êtes en telle faveur que vous réussirez sans peine, tandis que j'essaierais vainement d"y parvenir.

— Je ferai tout mon possible pour vous obliger, Guert; vous avez droit d'y compter après les services que vous m'avez rendus.

— Allons donc, ne parlez pas de cela; je ne suis jamais plus heureux que quand j'achète ou vends un cheval, et, en vous aidant k vous débarrasser de vos antiques coursiers, je n'ai fait aucun tort au roi et je vous ai rendu un bon oflice. Mais c'était de chevaux que je voulais vous parler. Vous saurez, Littlepage qu'à vingt milles autour d' Albany il n'y a pas un homme, jeune ou vieux, qui possède un attelage comme le mien.

— Il ne s'agit pas, sans doute, de vendre ces chevaux à Mary 'Wallace, dis-je en riant.

— Si, mon garçon, et cette maison, et la vieille ferme, et deux ou trois niagasins le long de la rivière , tout ce que je possède en un mot, à la condition que l'on m'achètera par-dessus le marché. Comme ces dames n'ont pas besoin de chevaux pour le moment, puisque Herman Mordaunt en a amené avec lui deux excellens , c

^^^ ceux qui

ont manqué nous écraser, vous et moi, Cornélius, il ne peut être question de vente; mais je voudrais bien conduire Mary et Anna pendant quelques milles avec mon attelage et dans mon propre traîneau.

— Cela ne peut être bien diflicile à arranger ; les jeunes dames d'habitude consentent volontiers à des promenades de ce genre.

— Le cheval de tête se comporte comme un colonel à la tête de son régiment plutôt que comme un animal sans raison.

— J'en parlerai à Herman Mordaunt ou à Anna ellemême si vous le désirez.

— Le cheval de trait ressemble à une dame dans un menuet, quand vous lui retenez un peu la bride. Cornélius, j'ai conduit ces deux bêtcs-là de la plaine des Pins

jusqu'à Schenectady en une heure et vingt-six minutes, seize milles à vol d'oiseau et près de trente si vous suivez tous les détours de la route.

— Bien; que dois-je faire? En parler à ces dames ou les prier de désigner un jour?

— Désigner un jour 1 Plût au ciel que c'en fût déjà là, Cornélius ; je le voudrais de tout mon cœur. . . Elles sont si belles toutes deux !

— Oui, c'est ce dont tout le monde conviendra, répondis-je innocemment, et pourtant d'une beauté bien différente.

— Oh non! pas une tache de plus qu'il n'est nécessaire pour faire un bel attelage. J appelle l'un Jack et l'autre Moïse. Je n'ai jamais connu d animal du nom de Jack qui ne fît son devoir. Je donnerais beaucoup pour que Mary Wallace pût voir ce cheval agir.

Je promis à Guert d'user de toute mon influence auprès des dames pour les décider à se confier à son attelage, cl afin de me mettre en élat de parler avec autorité, on fit atteler les chevaux pour que nous fissions un tour. L'équipage d'hiver de Guert Ten Eyck était réellement plein de gout et indi([uait un œil de connaisseur. J'avais souvent vu des traîneaux plus beaux sous le rapport de la peinture, des garnitures de la capote et des ornemens, et Guert paraissait peu s'inquiéter de tout cela Ce qu'il cslimait le plus dans son traîneau , c'était la façon admirable dont il reposait sur ses patins, en pesant légèrement sur eux en avant et en arrière. De celte façon, les traits étaient plus près d'être de niveau avec les chevaux que ce n'est l'usage, sans cependant s'élever assez haut pour changer la nature de l'allclage. Il était peint à l'intérieur en bleu d'azur, la couleur favorite des Hollandais, tandis que l'intérieur était d'un rouge éclatant. Il était garni de larges peaux de renard gris ; comme elles étaient bordées avec du drap écarlate, l'efl'et total était assez beau el flattait la vue. Il ne faut pas oublier les clochettes. Outre les quatre qui sont suspendues au harnais cl sont l'accompagnemenl nécessaire de tout harnais de traîneau, Guert avait ajouté deux énormes courroies en cuir, qui , de la selle, descendaient sous le ventre de Jack et de Moïse, et une autre autour du cou , toutes chargées de clochettes, et il avait quadruplé ainsi la musique ou plutôt le tapage de son traîneau.

C'est dans cet équipage que nous quittâmes la maison de Ten Eyck ; tous les nègres dans la rue s'extasiaient à nous voir passer, et se tenaient les côtes de rire, car c'est toujours ainsi qu'un nègre manifeste son admiration, même pour un sermon. Je me rappelle avoir entendu dire à un voyageur qui avait été aussi loin que Niagara, que son nègre n'avait fait qu'éclater de rire la première demiheure qu'il fut en présence de l'imposante cataracte. Ce n'étaient pas les nègres seuls qui s'arrêtaient pour

admirer Guert Ten Eyck, son traîneau et son atlelagc. Tous les jeunes gens sur la place lui rendirent cet hommage, car d'une voix unanime on le reconnaissait comme le meilleur fouet et le meilleur juge de chevaux de tout Albany. Quelques iennes femmes, sorties en traîneau, se retournèrent quand nous eûmes passé , montrant que celte admiration était partagée par l'autre sexe. Guert remarquait tout cela, et l'effet en était visible à la manière

dont il se tenait droit, en fîuidaat ses généreux coursiers au milieu des traîneaux de bois qui encombraient encore la rue.

Nous prîmes notre route par les larges plaines qui s'étendent pendant plusieurs milles le long de la rive occidentale de 1 Hudson, au nord d'Albany. C'était la route que prenaient ordinairement les jeunes gens dans leur promenade du soir, et la plupart de ceu\ oie la classe élevée allaient, en passant , rendre leurs devoirs à Mme Schuyler, veuve issue de la famille même dans laquelle elles'était mariée, et qui, parson caraclcre, ses relations et sa fortune, tenait un haut rang dans la société du voisinage;. Guert connaissait cette dame et me proposa de i)rofiter de l'occasion pour lui faire une visite et lui rendre mes respects ; tribut qu'elle était habituée à recevoir de tous les étrangers de distinction. Nous nous dirigeâmes vers sa maison , de toute la vitesse des chevaux. La distance était de quelques milles seulement, et bientôt nons tianchissions la porle pour nous arrêter sur ce qui devait être, en été, une pelouse charmante, mais naturelle.

— Pardieu! nous jouons de bonheur! s'écria (lucrt; voici le traîneau d'ilerman Mordaunt; ces dames doivent être ici.

Guert avait raison. Anna et Mary Wallace avaient dîné chez Mme Schuyler; et, au moment où nous entrions, on leur apportait leurs châles et leurs manteaux. J avais tant entendu parler de Mme Schuyler, que je ne pus approcher d'elle sans émotion, et, au premier moment, je n'eus pas d'yeux pour les autres personnes. Je fus bien reçu par la maîtresse de la maison , femme tellemeqt grasse, qu'elle ne pouvait se lever sans quelque peine, mais dont les traits exprimaient également l'intelligence, la vertu, l'usage du monde et la bienveillance. Elle n'eut pas plus tôt entendu le nom de Litllepage, qu'elle jeta un coup d'œil expressif aux deux jeunes femmes. Mon regard suivit le sien, et je vis Anna rougir beaucoup, et paraître un peu embarrassée. Quant à Mary Wallace, elle me parut ce qu'elle était toujours , chafjuc fois que Guert Ten E\ck l'approchait, luttant contre une sorte de plaisir mélancolique.

— Monsieur Littlepage, vous n'avez pas besoin de me dire le nom de votre mère, dit Mme Schuyler en me tendant la main, je lai connue quand elle était jeune femme. En son nom vous êtes le bien-venu, comme du reste vous le seriez aussi en votre nom personnel, après le service important que je sais que vous avez rendu à ma jeune et charmante aniic.

Je ne pus que m'incliner et rendre grâces, maisje n'ai pas besoin de dire combien me fut agréable ce compliment (|ue je devais, à n'en pas douter, à Anna elle-même. Cependant je pus à peine retenir un sourire en voyant Guert hausser les épaules et me jeter un regard qui me raiipela ses regrets si plaisans de ne pas voir Mary Wallace dans les griffes d'un lion. La conversation prit ensuite sa tournure habituelle.

Après ce ([ue j'avais entendu dire du caractère de Mme Schuyler, je fus un peu surpris de l'espèce de faveur dont Guert jouissait auprès d'elle. Mais, ainsi que j'ai eu occasion de le remarquer, les femmes les plus intelligentes et les plus éclairées sont disposées à juger avec une sorte

d'ittdulgencc les jolis garçons, francs, sincères et étourdi<, comme mon nouvel ami. Avec toute sa légèreté et sa disposition à se précipiter dans les plaisirs matériels, iii y a\ait dans Guert quelque chose qui rendait difficile de le mépriser. Le courage dun lion brillait dans ses yeux, et sa ligure et son air étaient précisément de ceux qui ont le plus d'attraits pour les femmes. Joignez à ces avantages une visible ignorance de sa superi"riié sur ce que l'entourait, et nue modestie qui lui faisait souvent déplorer ce qui lui manquait sous le r;q)port des avantages de l'instruction et de la culture intellectuelle. Ce n'était que parmi les gens entreprenans, actifs et hardis que Guert manifestait la moindre prétention à conduire les autres.

— Guert, avez-vous toujours ces chevaux noirs si vifs?demanda WmcSchuyler a\cc ce tact et cette amabilité qui lui faisaient diriger la conversation selon les goûts des personnes présentes, ces chevaux que vous avez achetés l'automne passé ?

— Certainement, ma tante, dit Guert (car tous cein qui pouvaient se réclamer du moindre degré de parente avec cette aimable femme, lui donnaient ce titre, à moins que leur âge ne rendît cette désignation peu polie), certainenicut, ma tante, on ne trouverait pas leins pareils dans la colonie. Les officiers de larmée prétendent qu'un cheval ne jieut être bon, à moins d être ce qu'ils appellent de <<ang ; mais Jack et Moïse sont tous deux d'origine hollandaise, et les Schuylerset les Ten Eyck n'avoueront jamais qu'il n'y a pas de sang dans une pareille race. J'ai donné à chacun de ces animaux mon propre nom ; je les appelle Jnck Ten Eyck et Moise Ten Eyck.

— Vous ne refuserez pas de ranger de votre côté les Littlepage et les Mordaunt, dit Anna en riant, car les deux familles ont du sang hollandais dans les veines.

— Cela est vrai, miss Anna: miss Wallace est ici la seule personne qui soit tout-à-fait anglaise. Mais puisque matante Schuyler a parlé de mon allelage, ]e voudrais bien obtenir de vous et de miss Mary la permission de vous reconduire à Albany, c» soir. Voire traîneau nous suivrait, et comme les chevaux de votre père sont anglais, nous pourrions mettre les deux races à lépreuve : les anglais n'auraient point de charge, les flamands en auraient une, et cependant je gagerais, attelage contre attelage, que les derniers feront la route plus aisément cl en moins de temps.

Anna déclina la proposition ; sa délicatesse instinctive lui fit sentir sans doute qu'il n'était pas convenable de quitter son propre traîneau pour faire route le soir avec un jeune homme dont la réputation d'étourderie et de légèreté était aussi bien établie , et qui ne réussissait pas toujours à persuader aux jeunes femmes du premier rang de l'accompagner. Le tour que la conversation avait pris, eut pourtant pour effet de provoquer des insistances si pressantes de mettre les chevaux à 1 épreuve , insistances que j'a[)puyai de toutes mes forces, que Mary Wallace promit d'en parler ii Herman Mordaunt. et avec son approbation d accompagner Guert, Anna et moi dans une excui'sioo, la seiuaiue suivante.

Le pauvre Guert reçut cette concession avec une profonde reconnaissance, et il m'assura, en revenant à. la

ville, qu'il n'avait jamais clé aussi heureux depuis deux mois.

— Oui, ajoutait-il, cette jeune femme, ce jeune ange! devrais-jcdire, pourrait faire de moi tout ce qu'elle voudrait. Je sais bien que je suis un fainéant, trop épris de nos aniusemens hollandais, et que je n'ai pas donné aux livres l'atlcnlion que j'aurais dû ; mais que cette charmante créature me conduise par la main, et avant un mois je serai un tout autre homme. Les jeunes femmes. Monsieur Liltlepage. font de nous tout ce qu'elles veulent, quand «lies se le mettent bien dans lu tèlc. Ohl que je voudrais être un cheval pour avoir le plaisir de traîner Mary Wallace dans celle promenade]

C'était un snmcdi que nous étions allés voir Mme Schuyler, et notre promenade avec Jack et Moïse devait se décider le lundi malin. Quand je me levai et me mis h la fenêtre le dimanche matin, il me sembla qu'il y avait peu de chances de la faire ce printemps-lk, car il pleuvait abondamment, cl un vent assez fort souflliiit du sud. Nous étions au 21 mars, épocjue de' l'année oii le dégel, non-seulement était menaçant pour les courses de traîneaux, mais semblait annoncer la lin de l'hiver. La saison était en retard et un changement de temps ne pouvait, manquer d'avoir lieu biemùt.

La pluie et le vent du sud continuèrent toute la journée; des torrcns d'eau descendirent le long de ces rues étroites et escarpées, cmporlantavcc eux tout ce qui ressemblait à de la neige. M. Worden [)rcclia malgré le mauvais temps et en présence d'un auditoire suliisammenl garni. Dirck et moi étions présens; mais Jasan aima mieux subir dans l'église hollandaise un sermon d'une heure, prononcé dans une langue (ju'il entendait fori peu, que d'honorer de sa présence les cérémonies de l'église anglicane. Anna cl Mary Wallace se lirent conduire ii l'église en voilure; Herman Mordaiint élail absent. Guert était dans la galerie avec nous; niiiis je remarquai que ni l'une, ni l'autre, de ces dames ne leva une seule fois les yeux à la hauteur de notre banc, lîuerl m'en glissa ((uel-

3ues mots (|uan(l le service fut terminé, tout en descenant i'esciilier quatre à quatre pour les conduire à leur voilure ; il me piia en nu^me lenqis d'être exact au rendez-vous du lendemain. Je ne coiiq)ris pas ce qu'il voulait dire par celte recommandation, car les collines commençaient à montrer leurs flancs nus, et celait quelque chose de surprenant (|uc la rapidité avec laquelle cette quantité extraordinaire de neige avait disjiaru. Je n'eus pas le temps de demander une explication, var (juerl était trop occui)é à faire nu)nler ces dames dans leur voiture, et le temps ne me permeltail pas de rester dans la rue un moment de plus qu'il n'était absolument nécessaire.

Le temps cliangea pendant la nuit; la pluie cessa quoique la température demeurât douce, cl que lèvent continuât à souiller du sud. Celait le conunencement du printemps, et en nie rendant chez (iuerl Ten Kyck, pour dt-jeùner avec lui, je ri'nianpiai plusieurs voilures avec des roues déjà en circulation dans les rues, cl je vis plusieurs personnes mettre de cùte leurs traîneaux comme

des meubles inutiles jusqu'à l'hiver suivant. Dans l'ancien monde, ainsi que je l'ai lu dans les livres, le printemps arrive quelquefois toul-à-coup; chez nous il n'en est point ainsi; mais quand la neige et le froid se prolongent aussi avant dans le mois de mars que cela avait eu lieu celte année 1758, le changement qui s'opère est souvent magique.

— Allons, voici décidément le printemps qui commence, dis-je à Dirck, en parcourant avec lui les rues complètement déblayées; dans quelques semaines, il fyuflra partir pour les bois 11 nous faut expédier notre aflaire de la concession avant que les troui)es se metlcnt en marche, ou bien nous perdrons l'occasion de voir une campagne.

C'est plein de celle idée que j'entrai chez Guert, et mes premiers mois furent des paroles de consolation pour le désappointement que je supposais qu'il éj)rouvait.

— Oiiel dommage que vous n'ayez pas proposé cette promenade aux dames pour samedi passé! le temps était doux et le traînage excellent Je crois que maintenant vous ferez bien de remettre votre triomphe à l'hiver prochain.

— Je ne vous comprends pas, s'écria Guert; jamais Jack et Moïse n'ont élé mieux porlans, ni mieux disposes. Ils sont en élal d'aller d ici ti Kinderhook en deux heures.

— Oui, et qui garnira les roules de neige? Ouvrez votre fenêtre, cl vous verrez le pavé des rues à nu.

— Que parlez-vous de routes cl de rues? N'avonsnous pas la rivière? Nous nous servons de la rivière quelquefois des semaines entières après (|ue la neige a disparu. La glace a élé remarquablement épaisse cet hiver, et maintenant que la neige est fondue, on n'a plus ii redouter les crevasses.

J avoue que je n'aimais pas beaucoup l'idée de faire vingt milles sur la giace, mais ce n'était pas à un homme de l'aire aucune objection.

Après le déjeuner, nous nous dirigeâmes tous ensemble vers la maison d'Ilerman Mordaunt. Quand les dames surent que nous venions réclamer l'exécution de la demi-])roinesse qui nous avait élé faite chez Mme Scbuylrr, leur surprise l'ut aussi grande que l'avait été la mienne une demi-heure auparavant , cl leur inquiétude sans doute plus forte

— Il est impossible que Jack et Mo'i'sc déploient sans neige toutes leurs nobles (pialilés, dit Anna en riant, tout Ten Eyck ([u'ils sont.

— Nous autres Albaniens nous avons l'avantage de vovagcrsur la glace ([uand la neige nous manque, répondit Guert. La rivière est tout prêt d'ici, et jamais le traînage n'y a élé meilleur qu'en ce moment.

— Oui, mais il a élé moins dangereux sans doute. Ceci resscndile beaucoup îi la lin de l'Iiiver.

— Très probablement, mais c'est une raison déplus pour ne pas difl'érer davantage, si vous et miss Mary voulez voir les chevaux à l'épreuve C'est pour l'Iionnèur de la Hollande que j'insisteiautrement je n'auraispoint cette hardiesse. Une condescendance semblable de votre pari. Mesdames, produit sur moi un efl'el inexprinu>ble,el |)crsonne ne sent mieux que moi combien je mérite peu une alleu lion pareille.

Ii!BUOTHEOlJE CilO.SIK.

Celte déclaration tit apparaître sur la douce figure de Mary "Wallace quelques signes de faiblesse. L'humilité de Gucrt ne manquait jamais a produire cet effet. 11 y avait une si évidente vérité dans ses paroles, une disposition si sincère à se mettre lui-même au rang où la nature et l'éducation, ou plutôt le manque d'éducation l'avaient placé, et pardessus tout une déférence si absolue pour lasupériorité intellectuelle de Mary, que le cœur féminin ne pouvait résister. A ma grande surprise, la maîtresse de Guert, contrairement à son habitude, fut la première à se joindre à lui et à appuyer sa demande. Herman Mordaunt entra à ce moment, et, comme de raison, l'affaire fut remise à sa décision.

— Je me rappelle , dit Herman Mordaunt , avoir parcouru , sur riludson , il y a quelques années , toute la distance qui sépare Albany de Sing-Sing , et nous avons eu très beau temps , beaucoup plus beau que pour un voyage par terre ; et il y avait peu ou point de neige.

— C'est le cas oii nous nous trouvons, miss Anna, s'écria Guert. Traînage e.Kcellent sur la rivière et impossible par terre.

— Etait-ce à la fin de mars , mon père ? demanda Anna avec un peu d'hésitation.

— Non certainement , c'était à la fin de février ; mais la glace, en ce moment, doit avoir près de dix-huit pouces d'épaisseur , et c'est assez pour porter une lourde charrette.

— Oui, massa Herman , observa Caton , nègre à tête grise , qui n'avait jamais donné d'autre nom à son maître, l'ayant connu tout enfant, oui, massa Herman , un charriot chargé peut aller très bien sur la glace.

Il eût été déraisonnable de mettre en doute la solidité de la glace après une semblable démonstration , et Anna se soumit. La partie fut convenue et organisée de la façon suivante : Les deux dames , Gucrt et moi , devions être traînés par les chevaux noirs , tandis qu'Herman Mordaunt et ceux qu'il pourrait s'adjoindre, suivraient dans le traîneau de New-York. On espérait qu'une vieille parente, Mme Bogart, qui demeurait à Albany, consentirait à être de la partie , comme il s'agissait d'aller dîner à Kinderhook, chez une amie commune des Mordaunt et des Bogart. Tandis qu'on préparait les traîneaux , Herman Mordaunt se rendit chez Mme Bogart et réussit à la décider.

Dix heures sonnaient à la tour de l'église anglaise au moment oîi les deux traîneaux franchissaient la porte d'Herman Mordaunt. 11 n'y avait plus de neige dans le milieu des rues, mais le long des maisons il restait encore assez de neige, mêlée à de la glace, pour nous permettre de gagner le passage par lequel les traîneaux descendaient de la berge sur l'Huason. A ce moment, Herman Mordaunt, qui était en avant, arrêta ses chevaux et se retourna po'ur demander à Guert s'il était prudent de continuer. La glace avait évidemment remué le long du bord, la rivière ayant crû d'un pied ou deux par l'eltet du vent et du dégel ; l'eau qui avait passé entre la masse de laglace et la terre, avait produit une sorte de croûte glacée, sur laquelle il fallait passer nécessairement pour arriver au milieu de la rivière. Par suite d'une rupture au point le plus élevé de cette croûte , il était résulté une tissure qui nous

mit à même de juger de l'épaisseur de la glace, et Guert nous le lit remarquer. Il n'était point extraordinaire que la glace qui couvrait la rivière eût bougé un peu, c est souvent l'effet du courant : mais à moins que les masses énormes qui étaient en aval, ne se déplaçassent, il était matériellement impossiblcaux glaces supérieures de changer de position. Nous vîmes sur la rivière des traîneaux chargés qui venaient de la rive opposée et se dirigeaient vers la ville, et, dès lors, il n'y eut plus d'hésitation. Le traîneau d'Herman Mordaunt passa lentement sur la croûte, par précaution pour les jambes des chevaux, et le nôtre suivit avec la même lenteur et la même prudence; pourtant les chevaux noirs franchirent la crevasse d'un saut, malgré les efforts de leur maître.

Une fois sur la rivière, Guert lâcha les rênes à ses chevaux, leur donna du fouet, et nous partîmes comme le \ent. La surface polie de l'Hudson nous servait de route; le dégel avait laissé très peu de traces de tout sentier. Pourtant l'eau avait passé tout entière sous la glace, à travers les trous et les crevasses qui s'étaient produits çà et là, et avait laissé aux chevaux une surface sèche et unie. Le vent soufflait encore du sud; mais il était à peine chaud, et un brillant soleil faisait de notre excursion, si gaie pour nous tous, un très agréable coup-d'œil. En peu d instans , toute trace d'inquiétude disparut. Nous allâmes en avant, les chevaux noirs justifiaient pleinement les éloges de leur maître et touchaient à peine la glace, sur laquelle leurs pieds semblaient rebondir avec une merveilleuse souplesse. Les chevaux bais d'Herman Mordaunt nous suivaient de près ; les traîneaux avaient dépassé le banc bien connu de l'Overslaugh vingt minutes après notre arrivée sur la rivière.

Tout habitant de l'Amérique du Nord connaît bien l'effet que le mouvement d'un traîneau ne manque jamais de produire sur l'esprit, dans des circonstances favorables. Si notre bande n'avait été composée que d'Albaniens, la gaîté ne se serait pas fait attendre un instant, car l'habitude aurait prévenu toute appréhension. Mais il fallut quelques minutes pour qu'Anna et Mary eussent pleine confiance dans la glace. Le temps que nous mîmes à atteindre l'Overslaugh suffit à faire évanouir leurs craintes, et Guert augmenta leur sécurité en leur faisant observer le son que produisaient les fers des chevaux en frappant la glace, et qui attestait la solidité de la masse sur laquelle nous avancions.

Je n'avais jamais vu Mary "Wallace aussi gaie qu'elle me parut cette matinée. Une fois ou deux, ses yeux me semblèrent briller autant que ceux d'Anna, et certes, sa voix était aussi douce et aussi musicale. Les deux jeunes filles étaient remplies de gaîté, et deux ou trois petites remarques me firent espérer que Bulstrode s'abusait en montrant autant de sécurité. Une remarque accidentelle de Guert amena Anna à manifester ses seutimens réels, ou au moins ce que je crus être ses sentimens.

— Je m'étonne, djt-il, que M. Mordaunt ait oublié d inviter M. Bulstrode à se joindre ii nous. Le major aime àaller en traîneau, et il aurait parfaitement rempli la quatrième place dans l'autre traîneau. Quant à une place dans celui-ci, elle lui eût été refusée, eût-il même été général.

— M. Biilstrodcest Anglais, répondit Anna avec vivacité, et il regarde les amusemens américains comme audessous d'un homme qui a été présenté au palais de Saint- James.

— Je ne sais, miss Anna, si je serais tout-à-fait d'accord avec vous sur le compte de M'^'^ulstrode, dit Guert innocemment. Il est Anglais, il est vrai, ce qu'il regarde comme un avantage, comme fait Cornélius Littlepage que voici ; mais il faut distinguer entre l'amour-propre national, et le mépris pour les étrangers.

— Cornélius Liltlepage n'est qu'à moitié Anglais, et encore celte moitié est née et a grandi dans la colonie, répondit en riant la jeune fille, et Cornélius a aimé un traîneau depuis le premier jour qu'il est descendu le long d'une hauteur.

— Ah 1 miss Anna, je vous en supplie.

— Je ne fais pas allusion à l'église hollandaise et à son voisinage, croyez le bien ; mais les amusemens de notre enfance nous sont toujours chers, et quelquefois même ses désagrémens aussi : l'habitude et les préjugés se tiennent de bien près, et je ne vois aucun de ces messieurs d'outre-mer, se soucier beaucoup de nos usages coloniaux; je soupçonne en eux des frais de complaisance, ou bien une sorte de satisfaction intérieure que nous ne partagerions pas volontiers.

— Ce que vous dites, est-il bien généreux pour Bulstrode, miss Anna? me hasardai-je à dire; il semble nous aimer, et je suis certain qu'il a de bonnes raisons pour cela. Quant à dire qu'il aime quelqu'un d'entre nous, cela est trop évident pour pouvoir rester caché ou être nié.

— Oh I M. Bulstrode est un habile acteur, comme tous ceux qui lui ont vu jouer la tragédie sur le théâtre du régiment peuvent le savoir, reprit la charmante jeune fille, en serrant les lèvres avec un air de bouderie qui me parut ravissant ; et ceux qui lui ont vu jouer la comédie doivent être également convaincus de la diversité de son talent. Non, non, le major Bulstrode est mieux où il est maintenant, ou bien où il sera à quatre heures aujourd'hui, à la tête du 25° régiment, que dans l'étroite salle à manger de ma digne cousine Mme Van der Hcydcn, à un dîner offert avec l'hospitalité coloniale, la bonté coloniale, la franchise coloniale. Le dîner que nous allons avoir aujourd'hui, assaisonné comme il lésera par un bon accueil, bien cordial, ne peut avoir d'égal dans un pays où il faut prévenir deux jours d'avance pour avoir la permission de venir, si l'on veut éviter des regards glacés et une surprise calculée. J'aime mieux aller surprendre mes amis par un mouvement de cœur que par suite d'un calcul.

Guert exprima son étonnement qu'on pût n'être pas toujours heureux de recevoir ses amis et tout prêt à le faire, et soutint obstinément qu'il ne pouvait y avoir nulle part d'habitudes aussi inhospitalières. Je savais cependant que les relations sociales ne pouvaient être les mêmes dans l'ancien et le nouveau monde; dans un pays où la population se presse que dans une contrée où elle est libre de s'étendre. Les Américains sont comme les habitans des champs qui sont toujours joyeux de voir leurs amis, et j'essayai d'expliquer celte différence dans les

Notre voyage à Kinderhook ne présenta aucun incident remarquable. Mme Van derHpyden demeurait à peu de dislance de la rivière , et les deux allelagcs n'éprouvèrent pas beaucoup de peine à nous conduire jusqu'au seuil de sa porte. L'accueil qu'on nous fit vérifia ce que nous avions dit à l'éloge des mœurs coloniales. La digne parente d'Anna était non seulement heureuse de la voir, ce qui était bien naturel ; mais elle eût été heureuse de recevoir autant de monde que sa maison pouvait en contenir. 11 ne fallut pas d'excuses ; nous étions tous les bienvenus. Noire visite allait relarder son dîner d'une heure, elle en convint franchement; mais cela n'avait aucun inconvénient; des gâteaux et du vin furent servis devant nous pour ceux à qui une course de deux heures avait ouvert l'appétit. Guert fut prié de faire dételer ses chevaux et de donner ses ordres à l'écurie. En un mot, notre réception fut celle que trouve tout colon quand il arrive à l'improviste pour voir un ami ou l'ami d'un ami. Notre dîner fut excellent, quoique sans grande cérémonie. Le vin était bon, le mari de ftime Van der Heyden ayant été un connaisseur dans son temps. Tout le monde était de bonne humeur, et notre hôtesse insista pour nous faire prendre le café avant notre départ.

— Il y aura lune aujourd'hui, cousin Herman, dit-elle; la nuit sera claire et délicieuse. Guert connaît le chemin, et l'on ne peut s'y méprendre puisque la rivière vous sert de roule; et en parlant à huit heures, vous arriverez à temps pour vous coucher. Je vous vois si rarement, que vous pouvez bien me consacrer jusqu'à la dernière minute disponible ; nous avons encore beaucoup à causer de nos vieux amis et de notre commune famille.

Comme ces mots étaient accompagnés de regards et d'actions qui en prouvaient toute la sincérité, il nous était diflicile de nous arracher d'une maison si agréable. On causa, on rit, on raconta des histoires, des anecdotes de la colonie qui remontaient jusqu'à la dernière guerre, on lit force récits sur des beautés et de joUs garçons que nous autres jeunes gens avions toujours regardés comme des personnes respectables, vénérables par leur âge et rien de plus.

Enfin l'heure arriva où mistress Bogart reconnut ellemême qu'il était temps de parlir. Anna et Mary, enveloppées soigneusement dans leurs fourrures, furent embrassées, puis embrassées de rechef; et enfin on nous permit de prendre congé. Au moment où nous quittions la maison, huit heures sonnèrent. En quelques minutes, chacun fut placé, et les chevaux firent jaillir les étincelles sous leurs pas. La descente de la rivière offrait moins de difficultés que la montée, quoiqu'il n'y eût pas de neige. Il ne gelait pas précisément, mais la terre était devenue plus ferme et plus sèche depuis que le soleil avait disparu. Ce fut avec joie que je vis notre noir attelage s'élancer sur la glace, et reprendre le chemin que nous avions suivi le matin, avec une vitesse nouvelle et plus grande encore.

Les rayons de la lune étaient pâles et faibles, car ils avaient peine à traverser la brume répandue dans l'almos-

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phèrc , mais ils étaient cependant assez lumineux pour pcrmellre à Guert de pousser en avant avec toute la rapidité désirable. Nous étions tous de bonne humeur. Guert et moi en particulier, nous nous sentions d'autant mieux disposés que chacun de nous croyait avoir obtenu dans la journée même, la preuve du tendre intérêt que lui portait celle qu'il aimait. Mary Wallace, avec le tact qui appartient à son sexe, s'était arrangée de manière à faire paraître avec avantage, même dans la société des femmes, celui qu'elle préférait et d'obtenir de lui l'expression de sentimens généreux et mâles, sinonla preuve d'une intelligence très cultivée, et Guert. en sentants' augmenter sa confiance, avait acquis de nouveaux moyens de mettre en lumière ses bonnes qualités. Quanta miss Mordaunt, elle connaissait maintenant mes vœux, et j'avais quelque droit de penser, d'après de légers indices , qu'elle ne m'était pas défavorable. Je crcyais m'êlre aperçu que sa voix, toujours si gracieuse, devenait plus tendre; que son sourire était plus doux et plus attrayant, lorsqu'elle s'adressait à moi; elle fesait juste ce qu'il fallait pour ne pas paraître trop réservée, et pour me faire sentir néanmoins qu'elle était instruite oe mes sentimens Telles étaient du moins les conjectures d'un homme qui ne croit pas pouvoir être accusé avec justice de fatuité, et dont la timidité naturelle était encore accrue dans ce moment par la défiance de soi-même qui accompagne un véritable amour.

Nous avancions rapidement. Notre attelage agitait ses clocheltcs de manière à faire retentir jusqu'à la dislance d'un demi-mille leur carillon monotone. Nos chevaux noirs tiraient les guides, car ils sentaient que leur écurie était au bout de leur course ; et les coursiers bais d'Hcrman Mordaunt nous suivaient de si près, que, malgré le b-uit assourdissant de nos sonnettes, le retentissement des siennes remplissait continuellement nos oreilles. Une heure s'écoula bien promptement.Déjà nous avions passé Coejeman; nous touchions presque à un hameau bâti le long de la grève, au pied clu bord escarpé de la rivière, et dont nous apercevions confusément les maisons dans l'obscurité. Ce hameau a été connu depuis cette époque sous le nom de Monkeylovvn, et il tire quelque renommée de ce qu'il est le premier village qu'on rencontre sur les rives de l'iludson au sortir d Albany.

J'ai dit que la nuit était à demi-éclairée par les rayons assomhiis de la lune qui nageait dans un o<'éan de vajicur. Nous apercevions assez distinciement les rives ainsi (|ue les arbres et les maisons; mais il était diflicile de discerner les objets de petite dimension à une certaine distance. Dans le courant de la journée, vingt traîneaux avaient passé dans cet endroit; mais, en ce moment il semblait que tout le monde, excepic nous, eût abandonné la nvierc. Eu cflet, celait une heure tardive pour les simples habitans deci's bords. A mi-chemin, entre les îles (jui loni face îi Coejeman et le hameau dont je \iens de parler, Guert, qui se len.i it debout pour conduire, nous dit que d'autres per.snames attardées, comme nous, sui- \ aïeul cjialement la même voie. Les chevaux des étrangers élinent lanecs au grand Irol ei leur traîneau inclinait CMilciiunenl vers la rive oeridenlale. comme si ceux qui conduisaient le véhicule avaient linieution d'aborder'

à quelque distance Au moment où il passa près de nous, avec une très grande rapidité, un individu qui s'y trouvait éleva la voix et nous adressa quelques paroles, mais nos clochettes faisaient un tel tapage qu'il ne nous fut pas aisé de l'entendre. D'ailleurs il s'exprima en hollandais, et personne de nous, à l'exception de Guert, n'était assez familiarisé avec cette langue pour comprendre facilement ce que cet étranger avait voulu dire. Ses paroles nous trouvèrent donc inattentifs, et en effet il n'y avait rien d'extraordinaire dans cette circonstance, l'usage constant des Hollandais étant d'échanger quelques mots de salut lorsqu'ils se rencontraient sur la grande route. Je réfléchissais à celte coutume et aux divers traits nui distinguaient nt>s propres habitudes de celles de la population de cette partie de la colonie, lorsque des sonnettes tintèrent à mon oreille. Je tournai la tète et je vis que les chevaux d'iïerman Mordaunt galoppaient pour nous rejoindre, comme si leur conducteur eut voulu amener son traîneau côte à côte avec le nôtre. C'est ce qui arriva en effet quelques inslans après. Guert s'arrêta aussitôt.

— Avez-vous entendu l'individu qui a passé près de nous, Guert? demanda Herman Mordaunt aussitôt que le bruit eut cessé; il nous a adressé la parole à haute voix, et il est probable que ce n'a pas été sans motif.

— Ces sens-là rentrent rarement chez eux, après une visite à Albany, s<ans avoir vidé plus d'un verre, répondit Guert. Qu'aurà't-il pu avoir à nous dire, sinon qu'il nous souhaitait une bonne nuit?

— Je n'en sais rien, mais mistress Bogart croit avoir compris queUiuc chose comme « Albany » et « la rivière. »

— Les dames croient toujours qu'Albany est au moment de s'engloutir dans la rivière après un grand dcgel, répondit Guert avec bonne humeur, mais je puis faire voir que la glace a seize pouces d'épaisseur à l'endroit où nous sommes.

Guert me remit les guides et «:auta à bas du traîneau; puisil s'approchad'une large crevasse qu'il avait aperçue à quelque distance et revint vers nous en marquan; avec son doigt sur le manche de son fouet la mesure do l'épaisseur de la glace , pour nous montrer qu il avait dit la vérité. Elle avait en eflet à cet endroit dix-huit pouces environ de profondeur. Herman Mordaunt montra cette mesure à mistress Bogart, dont les alarmes furml calmées par une preuve aussi positive. Anna et Man r.c manifestaient aucune crainte ; loin de là, lorsque 'les traîneaux se séparèrent de nouveau , chacune d elles trouva, avec la malice de son sexe, une plaisanterie à faire aux dépens de 1 imagination de la pauvre mistress Bngart.

Je fus, je crois, le seul dans notre propre tiaîueau qui conser\àt quelque alarme après un incident d'aus.^i peu d importance. Pourquoi éprouvais-jc un certain malaise? c'est ce qu'il me serait impossible de dire. Sans doute celle vague inquiétude eut pour objet la sùrcte d'Anna, et ne me fut nullement inspirée par le soin de ma p.opre conservation. Il arrivait presque chaque hiver que tics liaîneaux rompii^sent la glace sur nos lacs et nos rivières de New-York, et souvent les cheva^x ctaiml noyés, quoique les conséquences de cet accident fussent rarement aussi sérieuses jioiir leure maîtres. J.es effets nécessaires d'un grand dégel et d'une pluie abou-

dantc se présentaient à mon esprit , et je réntkhissais que la glace pouvait encore conserver son épaisseur apparente, alors que sa consistance avait sin2;uli(;reiiient diminué. Mais , que pouvais-Je faire Y Si nous avions pris terre, le chemin se serait trouve impraticable pour nos chevaux, tandis q'u'une lieure de route encore sur la rivière suflisait pour transpnrlcr nos dan:es à leur demeure chaude et commode. Quoi qu'il en soit, celle journée, qui avait été la plus hcvireuse de ma vie, jusqu'au moment où nous avions fait la rencontre du traîneau inconnu, changea entièrement d'aspect, à p;vrtir de ce moment, et ne nie laissa plus aucun senliuicat de satisfaction. Si Anna avait été dans son appartement , je me serais engagé de grand ca^ur à passer moi-même toute une semaine sur la rivière pour racheter sa sûreté. Je pensais peu aux ;iutres, je le dis à ma honte, bien (jue je we doive pas cependant me faire l'injustice d imaginer, que, si Anna avait etc hors de danger, j'aurais abandonné même un cheval, tant qu'il y aoraileu espoir dele sauver.

Nous allâmes en avant, (iuert conduisait avec rai'idilé, mais non sans prudence , et il semblait que son attelage comprît ce qu'on attendait de lui. Il ne s'écoula pas beaucoup de temps avant (lue nous n'eussions lai-^sé derrière nous le hameau dont j'ai parlé. Il paraît que les cloclioKes des deux traîneaux attirèrent ratlention des gens du rivage, qui n'avaient pas encore tous gagné leur lit , car la porte d une maison s'ouvrit. Deux hommes sortirent de cette maison et vinrent nous regarder , tandis que nous passions avec une veloctté qui déliait toute poursuite. Ces hommes nous hélèrent aussi en hollandais , et Herman Mordaunt gaioppa <ie aauvcau le long de noire traîneau pour nous parler.

— Avcz-vous entendu ces liomuics? nous dtt-il h. haute voix , car Gucrt ne jugea pas apropos d'arrêter ses chevaux, ils avaient cerlainetnentqu<^lquc «^hoscii nous dire.

— Ces gens-là ont toujours quelque chose à dire ii un traîneau d Albany, Jloasieur Mordaunt, répondit Guert, ijuoique ce ncsoit pas. souvent quelque chose de bon à entendre.

— Mais Mistress Bogart croit encore qu'ils ont dit quelque chose qui avait trait à <> Albany» et h la« rivière.»

— Je comprends le hollandais aussi bien que l'excellente Mme Bogart, dit Gucrt un peu sèchement; et je n'ai rien entendu cependant. Je crois qwe la rivière est meilleure que jamais Cette glace porterait une douzaine Je charges de loin en ligue serrée.

Celte réponse comtcnla encore Ilernian Mordaunt ; mais ille ne me satislit pas. Nos sonnettes fesaient quatre fois autant de bruit que les siennes, et il élait possible qu'une personne qui comprenait parfaitement le hollandais, entendît un appel fait dans ce langage, en étant assise dans le traîneau d'Hcrnian Mordaunt, et que le même appel ne parvînt pas jusqu'à elle dans le Iraîncau do Guert. Nous ne nous arrclàmes pas cependant, et nous franchîmes un autre mille avant qu'aucune circonstance nouvelle attirât notre attention.

Ouelques rires furent même encore en lend us parmi nons, car Mary Waliaceavait fonsenli à rlianler un air auquel raccouq)agncraeut des sonnettes donnait une certaine tournure plaisautc. Cet air, ou plutôt les deux premiers

vers, car Mary Wallace fut interrompue lorsqu'ils étaient à peine achevés, avaient détourné noire allention des chevaux, pour la porter derrière nous, vers le traînera dllerman Mordaunt, lorscju'un bruit, sendjlable à celui (jui aurait pu être produit par un tourbillon, et bientôt après un grand cri , nous tirèrent subitement de noire distraciiou. Un traùncau dirigé vers le bas de la rivière jiassa à troule pas de nous. 11 était monté par un seul individu, qui se l<;nait debout, agitant son fouet, et nous apostrophant à haute voix aussi long-temps qu'il put espérer de se faire entendre. Celte apparition ne dura qu'un inamenl, tant la course de ce traîneau était précipitée ; et dans linslant (|ui précéda celui oii nous le perdîmes de vue, nous aperçûmes, à la faible lueur de la lune, le eniiducteur aiguillonnant son atlelage avec le fouet pour hyter encore la rapidité, dejii <i grande, avec laquelle il était eniraîué. lleriiian Mordaunt se plaça à nos côtés, pour la troisième fois de la nuit, et nous pria, d une voix {[uekiue peu imperative, de faire halle.

— Qu'est-ce donc que toutceci peutvouloirdirc, Guert? demanda-t-il. Voilà la Iroisième fois que nous recevcDS un avertissement sur « Albany » et sur u la rivière. » J'ai entendu de mes propres oreilles cet homme prononcer ces deux mots ; je suis eerlaiu de ce pas m être trompe.

r- J'ose dire, en eiïet. Monsieur, (luc tous avez entendu ([ueUiue chose de scndilahle, ré[)ondit (îuert, persistant dans son iticrédulilé. Les compagnons de celle espèce ont gcDéralement (luelijue inqiortinence à dire, lorsqu'ils rencontrent un atlchigc qui vaut mieux que le leur. Mes chevaux noirs ne numquenl jamais de m atliler l'envie, Herman Mordaunt, partout où on les apcrçoitavcc moi." Un Hollandais vous pardonnera aisément toute espèce de supériorité, à l'exeepliou de celle qui résulte d'un meilleur alteb'ge. L'homme qui vient dépasser a un éperon dans la tête, et il conduit ses chevaux, en ce moment, plutôt c^mme une roue de voilure nue comme un être raisonnable et humain. Il aura sans doule demandé si nous étions propriétaires d'Albany et de la rivière.

Celte allusion de Gucrt, au mérite de son attelage, occasiona un rire général, et le rire est peu favoralile à la lioide rédexionNous regardâmes autour de nous dans le silence et la .solennité de la nuit ; nos yeux mondèrent la profonde et large roule de la rivière, et nous ne fûmes frappés que par le calme de la naiure, que la solitude du lieu et la paix de l'heure avancée rendaient imposant. Gucrt nous renouvella d'un air riant l'assurance que tout allait bien, et poussa ses chevaux. Nous allâmes en avant I Guert pressait évidemment son attelag-e comme s'il eût été impatient de sortir de cette anxiété le plus tôt possible. Nos coursiers noirs fuyaient idutôt qu il ■ ne trottaient, et nous commencions à céder à (excitation joyeuse produite par ce mouvement aussi facile que rapide, lors(|u'un bruit semblable à celui que pounaicnt produire mille coups de feu tiri-s ensemble, \iîit frapper nos oreilles et fut cause que les deux conducteurs arrèlèrent simultanément leurs chevaux. Les traîneaux se trouvèrent côte k côte au même instant. Vn légxT cri s'échupiKi de la bouche de la vieille mistress Bogart; nwis Anna et Mary rcs?crcTit muellcs et immobiles.

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE

— Que signifie ce bruit? demanda Herman Mordaunt; tandis que l'intérêt qu'il attachait à celte question se trahissait par le son de sa voix ; on dirait qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire.

— Il se passe en effet quelnue chose d'extraordinaire , répondit Guert, d'un ton froid mais très décidé, et quelque chose, ajouta-l-il, qui mérite d'être examiné.

A ces mots, il sortit du traîneau et s'avança sur la glace qu'il frappa à grands coups avec le talon" de sa botte comme pour s'assurer de sa solidité. En ce moment un second bruit de la même nature que le premier se fit entendre, et il devint évident que ce bruit éclatait derrière nous. Guert considéra de toute l'intensité de sa vue le cours inférieur de la rivière, puis il appliqua sa tète sur la surface de la glace et regarda encore; en même temps ; les bruits effrayans que nous avions entendus se répétèrent trois ou quatre fois , en se succédant rapidement l'un à l'autre. Guert se remit immédiatement sur ses pieds.

— Je comprends tout maintenant, dit-il, et je crains d'avoir montré une confiance un peu trop grande. La glace, cependant, est forte et siire. Nous n'avons pas à craindre qu'elle cède sous nos pas. Peut-être vaudrait-il mieux néanmoins quitter la rivière, quoique je sois loin d'être certain que le meilleur parti à prendre, ne soit pas de pousser en avant.

— Faites-nous connaître d'abord le danger. Monsieur Ten Eyck, dit Herman Mordaunt, et nous verrons après ce qu'il y a de mieux à faire.

— Je crains, Monsieur, que l'action combinée des pluies et du dégel n'ait accumulé tant d'eau dans la rivière, que la glace n'ait été soulevée, rompue et détachée du bord en certains endroits. Lorsque cet effet se fait sentir en amont de la rivière, avant que la glace ait disparu en aval, il arrive quelquefois que celle-ci forme des espèces décluses, sur lesquelles l'eau pèse d'un poids énorme. Ainsi pressée, la plaine de glace s'entrouvre souvent sur une grande largeur, et les glaçons, amoncelés les uns sur les autres, forment des murailles d'une hauteur de vingt à trente pieds. Cela n'a pas encore eu lieu , par conséquent nous ne courons aucun danger immédiat, mais en regardant au niveau de la glace, vous pouvez voir qu'une rupture du genre de celle que j'ai décrite, vient de s'effectuer à un demi-mille environ au-dessous de nous.

Nous fîmes ce que Guert nous indiquait, et nous vîmes qu'une montagne de glace avait surgi au milieu de la rivière à une distance plus rapprochée encore que celle déterminée par notre compagnon. Elle nous barrait entièrement le chemin par lequel nous étions venus, et par conséquent nous ôlait tout moyen de retraite. Le rivage occidental de l'Hudson était très élevé au point où nous nous trouvions; en l'examinant avec toute l'attention dont j'étais capable, je m'aperçus par la manière dont les arbres disparaissaient, les plus éloignés derrière ceux qui étaient le plus près, qu'en ce momentjnême, la glace qui nous portait était en mouvement. Une exclamation involontaire révéla au même instant à tout le monde cette circonstance effrayante. Nous étions c«rtainement entraînés, Quoique très lentevTient, sur la rivière, que les pluies et le degef avaient gonflée ; entraînés, dans le calme et la

solitude de la nuit, et la clarté de la lune servait plutôt à nous montrer l'étendue du danger qu'à nous aider à l'éviter. Que fallait-il faire? C'est ce qu'il était nécessaire de décider avec promptitude et intelligence.

Nous attendions l'avis d Herman Mordaunt ; mais il s'en rapporta à l'expérience de Guert, plus éprouvée en ces sortes de choses.

— Nous ne pouvons prendre terre ici , répondit le jeune homme , tant que la glace sera en mouvement ; je pense que le parti le plus sûr est d'aller en avant. Chaque pas que nous ferons nous rapprochera d' Albany. A la distance d'un ou deux milles, nous nous trouverons au milieu des îles, où les chances de pouvoir prendre terre seront considérablement augmentées. Déjà il m'est arrivé de traverser la rivière sur la glace flottante , car elle s'arrête souvent , et j'ai même vu des traîneaux chargés se servir du même moyen pour aller d'un bord à l'autre. Comme il n'y a encore rien de très alarmant, je suis d'avis de continuer notre chemin et de nous rapprocher des îles.

C'est ce que nous fîmes; mais on n'entendit plus ni rires, ni chants parmi nous. Je remarquai qu'Herman Mor- "daunt avait, au sujet d'Anna, une pensée qui le mettait mal à l'aise ; il aurait désiré la prendre dans son traîneau ; mais, d'une part, il ne pouvait laisser-Mary "Wallace seule dans le nôtre, et d'autre part, il ne fui était las permis d'abandonner sa respectable parente, mistress ogart. Avant de remonter dans les traîneaux, je saisis l'occasion de l'assurer que je prendrais un soin particulier d'Anna.

— Que le ciel vous bénisse , Corny, mon cher enfant , répondit Herman Mordaunt, en me serrant les mains avec chaleur, que le ciel vous bénisse, et vous donne la force de la protéger. J'ai été sur le point de vous demander de changer de place avec moi ; mais toute réflexion faite , je pense que ma fille sera plus en sûreté avec vous qu'avec moi. Nous attendrons le bon plaisir de la Providence dans la situation où elle nous a placés.

— Je ne l'abandonnerai qu'avec la vie. Monsieur Mordaunt. Ayez à cet égard l'esprit en repos.

— Je sais que vous ne l'abandonnerez pas; je suis sûr que vous ne voudriez pas l'abandonner ; cette affaire du lion m'en est un gage. Si Bulstrode était venu , nous aurions été plus forts. Mais Guert est impatient de partir. Le ciel vous bénisse , mon enfant, le ciel vous bénisse! Prenez soin de ma fille.

Guert s impatientait, et je ne fus pas plus tôt rentré dans le traîneau, que nous reprîmes notre course rapide. J'adressai aux deux jeunes filles quelques paroles d'encouragement, après quoi le son de la voix humaine cessa de se faire entendre dans cette triste scène.

Nous allâmes en avant I Le but de Guert était d'arriver aux îles qui le rapprochaient de la ville , et qui offraient un lieu de refuge au cas où le danger deviendrait plus grave. La vélocité avec laquelle nous étions entraînés en ce moment, empêchait toute conversation et même toute réflexion sérieuse. Le bruit de la glace qui se soûle-

vait, devenait de plus en plus fréquent , et après avoir éclaté dans le haut de la rivière, il se faisait entendre actuellement au-dessous de nous. Parfois on aurait dit que l'immense masse d'eau était au moment de rompre ses entraves , et de fondre sur nous comme un déluge; alors la rivière eût été balayée dans l'espace de bien des milles par ce torrent irrésistifile.

Cependant Guert continuait son chemin, d'abord parce qu'il n'ignorait pas qu'il serait impossible de prendi^e terre sur l'une ou sur l'autre des deux rives principales dans le voisinage de l'endroit où nous étions , et ensuite parce qu'ayant vu souvent des écluses naturelles de cette espèce se former, il s'imaginait que nous n'étions pas encore en danger. Afin que le lecteur éloigné puisse se faire une idée précise de la nature da péril auquel nous étions exposés, il est bon de lui donner quelques détails locaux.

Les rives de l'Hudson sont généralement élevées et escarpées, et, en quelques endroits, elles s'élèvent jusqu'à la hauteur de montagnes. Aucunes terres plates, d'une étendue suffisante pour mériter une mention, ne se rencontrent sur ses bords, jusqu'à ce qu'on approche d'Albany ; et encore celfes qui s'étendent au sud ae cette ville, ne présentent- elles pas une très grande surface comparativement à la largeur de la rivière.

A l'exception des terres plates, situées près d'Albany, le reste de la contrée traversée par l'Hudson, est un pays de hauteurs et de montagnes entre lesquelles la rivière est resserrée au nord de la ville, dans un parcours de soixante ou quatrc-vinals milles, durant lequel elle reçoit ses tributaires. Le Mohawk est un des principaux; cette rivière prend sa source à une grande distance dans l'ouest , suivant ce qui m'a été rapporté, car je n'ai jamais visité cette partie reculée de la colonie, et elle coule à travers des plaines fertiles qui sont bornées au nord et au sud par des montagnes escarpées Au printemps, lorsque la masse des neiges, qui, fréquemment, atteignent une hauteur de quatre pieds dans les forets, ainsi que dans les vallées et sur les montagnes de l'intérieur des terres, se fondent subitement sous l'influence des vents du sud et des pluies, elles causent des débordemens qui font souvent de grands ravages. Les plaines traversées par le Mohawk sont , m'a-t-on dit , inondées tous les ans, et une inondation modérée est regardée comme une faveur du ciel; mais, parfois, la réunion des causes que j'ai indiquées, produit une espèce de déluge dont les effets sont tout opposés. Ainsi des maisons sont emportées, des ponts jetés sur dç petites rivières dans les montagnes, ont été vus flottant au-delà des quais d'Albany, et cherchant leur chemin vers les profondeurs de l'Océan. A cette époque de l'année, les marées ne produisent pas de contre-courant, et c'est une chose ordinaire de voir, dans les premiers mois du printemps, la rivière couler sans interruption vers la mer dans toute la longueur de son cours, pendant plusieurs semaines, et de trouver ses eaux douces jusqu'à New- York.

Telle était, en général , la nature du malheur auquel nous nous trouvions exposés d'une manière si imprévue. L'hiver avait été rigoureux et la neige était tombée avec une abundance inusitée. Tandis que nous poursuivions notre course qui avait pris un caractère de fureur, je me

souvins d'avoir entendu mon grand-père prédire qu'il y aurait de grandes inondations au printemps. Le dégel et les pluies avaient produit leur résultat habituel; les eaux décnaînées dans les montagnes pesaient sur nous de toute la puissance de leur masse. Le premier efl'et de cette accumulation des eaux supérieures, est de détacher la glace des bords de la rivière, et des circonstances locales la forçant à céder en certains endroits, des fissures s'opèrent à la surface, et des écluses naturelles se forment, à travers lesquelles la rivière s'élance pour se répandre sur les basses terres adjacentes, telles que les plaines des environs d'Albany.

Nous ne savions pas encore ces particularités; mais au moment même oii Guert excitait ainsi son attelage à des eff"orts surnaturels, en le poussant comme s'il s'agissait d'une course de chevaux, le bord opposé de l'Hudson, à une très grande distance au-dessus d'Albany et un peu au-dessous de cette ville, était déjà complètement débarrassé de sa croûte de glace stationnaire.

Voilà ce que nous ne savions pas encore, sans quoi Guert eût changé la direction de ses mouvemens ; nous ne l'apprîmes que plus lard, lorsque nous fûmes en situation de nous enquérir des causes de cet événement.

Herman Mordaunt nous suivait pas à pas; nous entendions, derrière notre traîneau, le tintement de ses clochettes et le souffle bruyant de son attelage, tandis que nous étions lancés, nous-mêmes, .le long de la rivière dans une course désespérée. Lorsque nous fûmes tournes vers le nord, les craquemens de la glace devinrent encore plus fréquens et plus forts. Ils étaient vraiment effrayans Cependant les deux jeunes filles continuaient à garder le silence, conservant leur sang-froid avec une constance admirable, quoiqu'elles comprissent certainement le caractère et la grandeur du péril où nous étions jetés. Tel était l'état des choses lorsque les chevaux de Guert, perdant haleine, rcommencèrent à diminuer sensiblement de vitesse, Ils galopaient encore, mais ce n'était plus avec la rapidité du vent; leur maître comprit alors la folie qu'il y avait à espérer d'atteindre la ville avant cjue la catastrophe n'éclatât. H retint ses chevaux essouffles, et l'attelage venait de reprendre le trot, lorsqu'un craquement des plus violens se fit entendre précisément en face de nous. Au même instant la glace se souleva, presque dans les jambes des chevaux, à la hauteur de plusieurs pieds et prit la forme d'un toit de maison. Il était trop tard pour faire retraite. Guert, appelant par leur nom Jack et Moïse, leur fit sentir le fouet, et les nobles animaux franchirent l'élévation, en sautant par dessus une crevasse large de trois pieds, et atteignirent de l'autre côté la surface encore unie de la rivière. Tout cela fut fait en un cliri d'œil. Tandis que le traîneau franchissait la glace soulevée, j'eus quelque peine à empêcher que les jeunes filles ne tombassent de leurs sièges; quant à Guert, il était resté debout, semblable à un pin trop fermement enraciné pour céder à la tempête. Le danger ne fui pas plus tôt passé cependant, qu'il arrêta les chevaux; nous fîmes une pause pleine d'anxiétés mortelles.

Nous entendions le retentissement des clochettes du traîneau d'Herman Mordaunt de l'autre côté de la barrière, mais il nous était impossible de rien voir. Les gla-

BIBUOTnËQUE cnoisiE.

ÇOTS s'étaient élevés à une hauteur de dix pieds au iiKiiiis soiis la pression des millions de tonnes eau dcsceiidues des liauleuis de la rivière. Leur indi aison était [)rL's(iue ncrpciulicuiairc, de sorte qu'il eût é', à peu près iiii[jossible (le les franchir, mémo pour un piéton. Derrière ce rempart de place, Hermaa Mordaujt lit entendre sa voix, pleine d'une anxiété bien proprj à augmenter encore les terreurs du moment.

— Au rivage 1 au rivage I cria-t-il. Au nom de la divine Providence, au rivage! Guert !

Le hruit des sonnettes se dirigea alors vers le rivage occidental. Ce fut un instant bien pénibk pournous quatre, nous entendions lout autour de nous le craquement de la glace, qui brisait de tous côtes ses liens, et se soulevait en avant et en arrière; le retentissement des sonnettes d'Hermar Mordaunt s'éloignait de plus en plus , et finit par so perdre tout-à-fait; alors il nous sembla que nous étiow séparés du reste des humains. Je ne crois pas qu'aucun de nous ressentît la crainte d'être englouti sous la giace. L'habitude nous avait appris à nouseonlier avec tant de sécurité au sol glacé de la rivière, que, malgré tous les motifs d'alarme qui surgissaient autour de nous, notre pensée ne s'arrêtait ps à lapossibilité de l'existence d'un pareil danger. A vrai dire, il n'y avait pas lieu d'appréhender beaucoup un tel dénoûmeut. Le dégel ne durait pas depuis assez long-temps pour avoir diminué considérablement l'épaisseur et la solidité de la glace, quoiqu'elle n'eût pas été assez forte pour résister à l'énorme pression des eaux. 11 n'aurait pas manqué de glaçons larges d'un acre, et capables de nous porter comme' un radeau , avec notre traîneau et nos chevaux, le long de la nvicre; mais il eiit fallu pour cela qu'il n'y eût pas, sur notre route, des obstacles stationnai res. Lesdeux jeunes filles, elles-mêmes, comprenaient maintenant la nature du danger qui était suspendu sur nos tètes. Mais ce n'était pas le moment de rester dans l'iudécision et 1 inaction.

Séparés, comme nous étions, par une infranchissable barrière de la route suivie par Herman Mordaunt, il devenait nécessaire de prendre une résolution quelconrnie au sujet de notre propre chemin. Nous avions à choisir entre chercher à gagner le rivage occidental , ou nous efforcer d'arriver k la plus voisine de plusieurs îles basses, qui sont dans la direction opposée. Guert prit ce parti, et dirigea ses chevaux de ce côté, sans grande hàtc, car il n'y avait pas nécessité apparente de nous presser, et l'attelage avait besoin de souffler. Toul en marchant, il nous expliqua que la crevasse qui s'était ouverte au-dessous de nous avait coupé le chemin sur le seul point du rivage occidental où il fût possible de prendre terre. En même temps il eut recours à uae pi«use fraude qui exerça la plus heureuse iuOueoce suir l'esprit et la conduite des deux jeuues personnes, et pnncip.alement d'Anna Mordaunt, peadaint les dernières épreuves de cotte terrible nuit. 11 insisfa sur le bonheur qu'avait Herman Mordaunt d'être du bon côte de la barrière qui séparait les traîneaux. Son but était de nous porter à supposer que nos compagnefis se trouvaient en sûreté à raison même de l'accident dont nous étions victimes. Anna s'imagina que son père était

hors Je danger; Guert parvint ainsi à écarter le dcmU afireux où elle était plongée.

Lor.sfiue le traîneau arriva près de la pointe de l'île, Guert me remit les guides et s'éloigna pour examiner s'il était possible de descendre à terre. Son absence dura quinze minutes; car, il ne voulut revenir vers nous (ju'après avoir minutieusement reconnu l'état de l'ilc etia situation des glaces dans le canal oriental. Ces quinze minutes furent cruelles ; le craquementde la masse glacée, le bruit des glaçons qui s'entrechoquaient, retentissaient à nos oreilles comme le mugissement de l'océan pendant la tempête. Pourtant, au milieu des scènes terribles de cette affreuse nuit, je ne pus m'cmpêcher d'admirer le sang-froid et la belle conduite de Guert H était plus que résolu , il était calme, réiléclii, et possédait le plein usage de toutes ses facultés. Si plausible qu'eût semblé à un observateur moins clairvoyant l'espoir de s'échapper par la rive occidentale, il est certain que Guert avait agi sagement en prenant le chemin de Hle. La rupture et le choc des glaçons lui avaient fait comprendre que l'eau s'était frayé une roule le long do la terre ferme , et qu'il fallait par conséquent renoncer à la pensée de gagner la terre de ce côté. Lorsqu'il nous eut rejoints, il m'appela à la tête des chevaux pour conférer avec moi, après avoir selenntllement assuré à nos compagnes qu'il n'y avait aucune raison d'appréhender un danger immédiat. Mary Wallace le pria de lui répeler, à elle , cette assurance, sur la foi que tout ho.mme doit au sexe le plus faible; il le fit, et il me fut alors permis de le rejoindre.

— Corny, dit Guert à voix basse, la Providence me punit pour avoir commis le péché de dire que je voudrais voir Mary Wallace dans les griffes d'un lion; car toutes les bêtes féroces de l'ancien monde pourraient îi peine nous mettre dans une situation plus désespérée que celle où nous sommes. Il nous faut du sang-froid, cependant, pour sauver les deux jeunes filles ou pour mourir en hommes.

— Nos destinées seront les mêmes. Chargez-vous de protéger Mary, et confiez Anna à mes soins. Mais pourquoi ce langage? Sûrement notre situation n'est pas si désespérée.

— Il ne serait pas très difficile à deux jeunes ^ns actifs et vigoureux de gagner le rivage; mais il n'en est pas de même avec des femmes. ï-a gla'ce est en mouvement tout autour de nous, et les glaçons se brisent les uns sur les autres d'une manière efl'rayante. Lorsque le jour éclairera notre marche, nous pourrons tenter de sortir de ce péril. Mais, dans lélat actuel des choses, je n'oserais pas conduire Mary Wallace à quelque distance de l'île. Nous serons forces de passer la nuit ici, et il faut faire nos dispositions en conséquence. Vous entendez la dacc qui se brise sur le rivage; c'est un signe certain que la rivière entraîne de ce côté tout ce qu'elle rencontre. Dieu veuille que les eaux s'ouvrent bientôt un passage, quoiqu'elles doivent submerger tout ce qui présentera devant elles. Je crains, Corny, qu Herman Mordaunt ne soil perdu avec ceux qui l'accompagnent.

— Grand Dieu! un pareil malheur est-il possible? J'espère plutôt qu'ils auront atteint le rivage.

— Cela est impossible, par la roule qu'ils ont prise.

S\TANSTOÉ

Toul homme doit nôccssaircmcnt être entraîné par le torrent qui se précipite le long de la rive occidentale. C'est précisément cette irruption qui nous s^auvc. Mais trêve de parole. Vous connaissez maintenant toute l'étendue du danger, et il ne vous reste plus 'à. apprendre que ce que vous avez h faire. Il faut transporter notre précieux fardeau sur l'île le plus tôt possible. Dans une demi-heure, que dis-je? dans une demi-minute, le torrent peut être porléde ce côté.

Guert prit la conduite de dos niouvcmen.3. Pendant notre conférence , la glace avait changé de place , et nous nous trouvions déjà plus éloignés de 1 île d'une quinzaine de pieds. Nous fîmes avancer les chevaux , qui curent bientôt recouvré l'espace q"e nous avions perdu ; mais il fut impossible de leur faire franchir les glaçons amoncelés qui commençaient h entourer l'ile d'une sorte de rem[)art. Après une ou deux tentatives inutiles , Gueit renonça à son entreprise , et me dit d'aider Anna et Mary li sortir du traîneau. Jan)ais femmes ne se conduisirent pluscourageuscnienl que cesdeux jeunes filles si délicates et si ciiarmanles, au milieu d'une épreuve terrible. Sans i)Ieurs, sans exclamations, sans remontrances ni questions d'aucune espèce, toutes deux liront ccquiélail attendud'elles. Je ne puis exprimer le sentiment de sécurité que j'éprouvai, lorsuue, avec mon aide, elles eurent dépassé le rempart de glace qui nous séparait du rivage de l'île. Le froid de la nuit n était pas rigoureux, mais le terrain était suffisamn)eut gelé pour que nous pussions marcher sans difliculté sur ce sol ([ui eût été, en toute autre ciiconstance, détrempé et fangeuv, car l'île était si basse, qu'elle se trouvait souvent sous l'eau, principalement lorsque la riviere était gonflée. C'est cela même qui faisait notre danger, quand nous y fûmes descendus.

Lorsque je retournai aupiès de Guert, il avait déjîi dévié de l'endroit où je l'avais laissé, et il avait été entraîné à quelque dislance; aussi poussàmcs-nous le li^aîneau assez en avant de la pointe de l'île pour ne pascourirungrand danger d'être cmporli-s hors de la vue du |)récieux dépôt qui nous était conlié. A ma grande surprise, Guert s'occupait à débarrasser ses chevaux de leurs harnais. J'étais curieux de savoir ce qu'il allait faire. Après avoir enlevé jusqu'aux brides qui pouvaient gêner les mouvcmens des deux animaux, Guert lit claquer son fouet. Les chevaux, livrés k eux-mêmes, bondirent à ce bruit; ils souillèrent, ils se cabrèrent, puis, s'élançant en avant, ils coururent vers le bas de la rivière, libres comme l'air. pres(iuc aussi vifs pt aussi légers que lèvent, tandis que les claquemens répétés du fouet de leur m;iître ne cessaient d accélérer leur course et de redoubl'-r leur vitesse. Je deajandai à Guert quelle était son intention.

— 11 serait cruel de ne pas K.iisser ces pauvres bêles faire usage de la force et de la sagacité que la nature leur a données pour sauver leurs vies, répondit Guert, 'en suivant des yeux celui des deux chevaux qui était en arriére, aussi long-temps que ses formes purent être distinguées dans l'obscurité. Ils ne seraient qu'un embarras pour nous, car nous ne pourrions jamais réussir à leur iairc franchir, sous leurs harnais, les crevasses cl les glaçons amoncelés; et lors même qu'ils les fianchiraicnl, il ne serait pas sûr de les suivre dans celle route périlleu-

se. Le traîneau est léger, et nous sommes assez forts potir l'amener à lerr€ lorscpie nous en trouverons le moyen; dans tous les cas, nous pourrons le laisser dans I île. "

Rien ne pouvait servir plus eflicacement à me faire comprenda'c de quel wil Guert considérait notre silualion, que de le voir renvoyer ainsi en liberté des animaux auxquels je savais qu'iT attachait un si grand prix. Je lis allusion k cette dernière circonstaîice , cl il me répondit d'un ton sérieux et mélancolique, d'autant plus frappant, qu'il était plus extraordinaire de le lui voir prendre :

— 11 est possible qu'ils réussissent à gagner le rivage, car la nature a donné aux chevaux un instinct très vif. lis peuvent se sauver ii la nage là où vous et moi nous serions noyés infaiilliblement. A tout événement, ils ne sont [las embarrasst's dans leurs harnais, ils ont toutes les cliances de se sauver qu il était en mon pouvoir de leur donner. S'ils arrivent à terre, quelque fermier les mettra dans son écurie, et je ne tarderai pas à savoir oii je pourrai les retrouver. Si toutefois je vis demain malin pour les chercher.

— Que faut-il faire maintenant, Guert? deraandai-je à mon compagnon, dont je comprenais la pensée.

— Il faut tirer le traîneau dans l'île. Après cela il sera temps de regarder autour de nous, et d'examiner s'il est possible de conduire Anna et Mary sur la terre ferme.

Nous nous mîmes aussitôt à l'œuvre cl nous n'eûmes pas de grandes diflicultés à faire passer le traîneau par-dessus la glace, dont le mouvement nous vint en aide. Nous ramenâmes jusqu'à l'arbre sous lequel les deux jeunes filles se tenaient; elles v reprirent leurs places. La nuit, ainsi que je lai dit, n'était pas froide pour la saison, et nos compagnes, chaudement vêtues, enveloppées dans des palatines, et les mains cachées dans des manchons, pouvaient supporter sans risque la température de la nuit. Les peaux de renard de Guert contribuèrent à rendre leur situation encore plus su|)portable. Je ne pense pus que ni l'une ni l'autre des deux jeunes lilies se soit imaginée eu cet instant f|u'elle pouvait courir îwicun autre danger que celui de [lasser la nuit en plein air, tant qu'elles resteraient sur un t< rrain solide. Mais elles se trompaient, ainsi que le lecteur en sera convaincu par une courte explication.

Toutes les îles situées dans cette partie de la rivière sont basses , étant formées de terrains d'alluvion , autour desquels croissent dos arbres cl s'étendent des bu >snns. Ces arbres sont pour la plupart des saules, des sycomores ou des noyers; ta Icrlilile du sol favorise leur croissance rapide, et ils avaient généralement acquis «ne hauteur assez considérable, quoitpie aucun deux n'eût attcini lis grandes dimensions ciui distinguent le tronc et les branches des vétérans de la forêt. Ce fait, en lui-même, prouvait qu'aucun de ces arbres n'était très vieux, et ci lie circonstance était sans aucun doute le résullatdrs ravages des inondations annuelles. Je dis annuelles, cur bien que celle dont nous étions environnes fût beaucoup plus violente que d'habitude, chaque année en ramenait mie de même sorte, et sous leur influence les îles s'at, amlissaient ou diminuaient régulièrement. Pour prévenir ce dernier accident on avait soin de laisser, à la pointe de cliaiiue île un bouquet d aibrcs, qui formait une sorte de

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE

barricade contre l'irruption des glaces au printemps. Mais la surlace du sol était si basse, que la plus petite élévation de la rivière le faisait disparaître entièrement sous les eaux.

Guert Ten Eyck n'eut pas plutôt sujet de penser que nos compagnes étaient provisoirement en sûreté, qu'il me proposa de faire, en commun, un examen plus approfondi de l'état delà rivière, alla de nous assurer des meilleurs moyens de gagner le rivage. Ceci fut dit à haute voix, et d'un ton joyeux comme si toute appréhension était désormais bannie de l'esprit de Guert, et danç le dessein, évident pour moi, d'encourager les deux jeunes filles. Anna nous engagea à, aller à la découverte, en déclarant qu'actuellement qu'elle se sentait sur une terre immobile, toutes sescraintes s'étaient évanouies. Nous partîmes donC;, et nous nous dirigeâmes d'abord vers la pointe de l'île.

Bien peu de minutes suffirent pour atteindre les limites de notre étroit domaine; et lorsque nous en approchâmes, Guert me fit remarquer le monticule de glaces amoncelées par derrière, et me le signala comme un symptôme effrayant.

— Là est notre danger, dit-il avec force, et il ne faut pas nous fier à ces arbres. Ce débordement est de beaucoup plus violent (fu'aucun de ceux que j'aie vus dans cette rivière, et cependant il ne se passe pas un printemps qui n'en amène un nouveau. Ne voyez-vous pas ce qui nous sauve maintenant, Corny ?

— Nous sommes sur une île, et tant que nous y resterons, nous serons à peu près à l'abri (les dangers de la rivière.

— Détrompez-vous, mon cher ami ; vous êtes dans une très-grande erreur. Venez avec moi et vous vous en convaincrez par vous-même.

Je suivis Guert et j'examinai notre situation de mes propres yeux. Nous montâmes sur les glaçons qui étaient entassés en tête de l'île jusqu'à une hauteur de trente pieds et dont la muraille s'étendait à droite et à gauche, aussi loin que notre vue pouvait porter au milieu des brouillards de la nuit. Il n'était pas difficile de se tenir sur cet amas de glaces empilées les unes sur les autres, car leur mouvement était lent et cessait même tout-à-fait par intervalles; mais il n'était pas possible de se dissimuler la véritable nature du danger. Si l'île et le continent voisin ne leur avaient pas opposé d'obstacles, les glaces auraient continué à suivre le cours de la rivière, un glaçon poussant l'autre, jusqu'à ce que la masse entière se trou\àt répandue vers l'embouchure de l'Hudson, dans un espace plus large, et flottât vers l'Océan. Non-seulement notre île présentait un obstacle à la glace , mais d'autres îles s'élevaient dans le voisinage, et formaient entr'cllcs des canaux tellement étroits que la glace , arrêtée à l'entrée, élablisslait les écluses naturelles dont j'ai parlé. Notre salut dépendait de la force de ces écluses. Si elles venaient à se rompre près de nous, rien ne pouvait empêcher que nous ne fussions engloutis tous ensemble, Guert, croyait toutefois, comme je l'ai déjà dit, que les eaux s'étaient ouvert des issues sur les deux rives du continent, à l'est et à l'ouest; si cette conjecture était fondée, il y avait quelqu'espoir d'échapper aune catastrophe,

En d'autres termes, si les écluses de glace suffisaient pour contenir les eaux, nous pouvions échapper alamort; sinon, notre destin était inévitable.

— Je ne serais pas excusable de rester ici sans chercher à voir quel est l'état des choses plus près du rivage, dit Guert , après que nous eûmes examiné la masse des glaçons accumulée devant nous, aussi bien que les faibles rayons de la lune le permettaient, et que nous eûmes calculé ensemble les cnances de salut qui nous restaient. Retournez auprès des jeunes filles. Corny, et tâchez de maintenir leur courage , tandis que je traverserai le canal à notre droite , et que je gagnerai l'île voisine pour reconnaître la situation des choses de ce côté.

— L'idée que vous allez courir seul tous les risques ne me plaît pas , Guert, surtout lorsque je songe que vous pouvez rencontrer quelques obstacles que nos forces réunies pourraient surmonter , et que vous ne pourriez pas dominer seul.

— Vous pouvez venir av«c moi jusqu'à l'île voisine, si vous voulez. Là nous serons en mesure de nous assurer s'il y a de la glace ou de l'eau entre nous et la rive orientale. Dans le premier cas, vous retournerez le plus promptement possinle vers nos compagnes, pendant que je chercherai le meilleur endroit pour passer. Pour être

franc, je vous dirai que je n'aime pas l'aspect de cette écluse de glace. J'ai de grandes craintes pour celles que nous avons laissées dans le traîneau.

Nous nous disposions à avancer, lorsqu'un craquement horrible se fit entendre à quelques toises de nous, et nous remplit d'alarmes. Nous courûmes à l'endroit où ce bruit avait éclaté, et nous vîmes qu'un saule vigoureux venait d être rompu comme un fétu de paille, et que la barrière de glace avançait lentement, mais majestueusement, en écrasant sous son poids le tronc et les branches comme un chariot pesamment chargé écrase sous sa roue les jeunes pousses. Guert me saisit le bras et létreignit avec une telle force, que ses doigts crispés restèrent imprimés sur la peau.

— Il nous faut quitter ce lieu, me dit-il d'un ton décidé, et cela à l'instant même; retournons au traîneau.

Je ne savais pas ses intentions; mais je vis que le moment était venu d'agir avec résolution. Nous nous élançâmes vers le lieu ou nous avions laissé le traîneau; et le lecteur jugera de l'horreur dont nous fûmes saisis , ne le trouvant plus. Toute la partie basse de la pointe de l'île où nous l avions placé, était déjà couverte de glaçons qui sans doute l'avaient englouti pendant notre courte absence. En regardant autour de nous, cependant, nous vîmes plus bas, à quelque distance sur la rivière, un objet qui me parut être le traîneau. J'allais me précipiter de ce côté, lorsqu'une voixpleine d'effroi, nous attira dans une autre direction. Mary Wallace quitta l'abri d'un arbre derrière lequel elle s'était réfugiée, et, saisissant le bras de Guert, elle le supplia de ne plus la quitter.

— Où est Anna ? m'écriai-je dans une angoisse que je ne saurais exprimer; vous ne dites rien d'Anna?

— Elle n'a pas voulu quitter le traîneau, répondit Mary "Wallace respirant à peine; je l'ai pri(^e, je l'ai suppliée de me suivre ; mais elle a dit que vous alliez revenir, et elle a refusé de sortir du traîneau . On trouvera Anna dans

ce traîneau, si tant est qu'on puisse la trouver encore dans ce monde.

Je n'en entendis pas davantage ; je m'élançai et , sautant de glaçon en glaçon , je ne tardai pas à me convaincre que'le traîneau était sur le lit de la rivière dont il suivait lentement le cours sur la glace flottante. Il avait été poussé en avant par la nouvelle couche de glaçons qui s'étendait, à sa suite, sur l'ancienne. Au premier aspect, je ne vis personne dans le traîneau; mais, lorsque je l'eus atteint, je trouvai Anna cachée sous les couvertures. Elle était à genoux; la précieuse et adorable créature implorait le secours du ciel.

J'éprouvai une sorte de joie sauvage mais douce en me trouvant ainsi séparé du reste des hommes , seul avec Anna au milieu de cette scène dedésolation. Aussitôt que je pus lui faire apercevoir ma présence, elle me demanda des nouvelles de Mary Wallace, et elle parut soulagée en apprenant que sa compagne était avec Guert, qui ne la quitterait plus un seul instant pendant le reste de la nuit. En elfet, je vis, dans la pénombre, passer les formes indistinctes de Guert et de Mary, comme ils traversaient rapidement le canal entre les deux îles. Ils disparurent bientôt parmi le buissons qui bordaient l'endroit vers lequel ils s'étaient dirigés.

— Il faut les suivre, dis-je avec empressement; le passage est encore facile, et nous pourrons gagner le bord.

— Suivez-les, répondit Anna, succombant à une sorte de torpeur dont elle était momentanément accablée; suivez-les. Corny, répéta-t-elle, un homme peut aisément se sauver ; vous êtes le seul héritier de votre maison, le seul espoir de vos parens.

— Anna, chère et bien-aimée! pourquoi montrer une telle indifférence pour votre propre salut? N'èles-vous pas aussi fille unique , la seule espérance d'un père qui a perdu la compagne de sa vie? Oubliez-vous donc votre père?

— Non, non, non, s'écria la chère enfant; aidez-moi à sortir du traîneau , Corny; j'irai avec vous, partout oii i faudra, serait-ce au bout du monde, et je ferai tout ce qu'il faudra pour épargner ce chagrin à mon père.

Dès ce moment Anna ne laissa plus paraître aucun si gne de faiblesse, et je la trouvai, pendant tout le temps que nous fûmes en danger, prête à seconder mes efforts.

Je sais à peine comment décrire les 3cènes qui suivirent. Je me rappelle que nous franchîm^as plutôt que nous ne traversâmes le canal sur lequel j'avais vu apparaître fugitivement Guert et Mary ; nous passâmes également à travers l'île, dans l'espoir de gagnerpar là le rivage oriental. Mais cette tentative fut inutile; sur l'autre rive de l'île, l'eau se précipitait au-dessus de la glace avec la rapidité d'un cheval de course. C'est vainement que nous cherchâmes à apercevoir nos compagnons; mes cris répétés restèrent sans réponse.

— Notre situation est désespérée. Corny, dit Anna, parlant avec un calme forcé, lorsque nous eûmes acquis la certitude que, de ce côté du moins, la retraite était impossible. — Retournons au Iraîneauet soumettons-nous h la volonté de Dieu.

— Chère Anna! songez à votre père, et réunissez toutes vos forces. Le lit de la rivière est encore ferme et so-

lide. Nous le traverserons, et nous tenterons le passage ver.s la rive opposée.

Nous traversâmes , en effet , le lit de la rivière, ma compagne trouvant dans l'appui de mon bras plus de force pour se soutenir, qu'elle n'en aurait puisé probablement dans son propre courage ; mais nous rencontrâmes de ce côté un obstacle semblable à celui qui nous avait arrêtés de l'autre. L'île avait séparé en deux le torrent qui poussait les glaces, et il roulait ses eaux sur les deux bords avec la vélocité d'une flèche. Cependant, la rapidité de notre course avait été telle, qu'Anna était épuisée ; et nous dûmes nous arr-'lcr un moment pour qu elle reprît haleine; il était d'ailleurs de toute nécessité de réfléchir un instant à notre situation, afin de déterminer en connaissance de cause quelle route nous restait à suivre. Toutefois, ce délai, si court qu'il ail été, contribua largement à augmenter les horreurs de notre situation.

Les craquemens et le choc des glaçons nui étaient poussés les uns sur les autres, resseniblaienfalors au mugissement des vents déchaînés, ou plutôt au bruit incessant du ressac sur les bords de la mer. Les piles de glaces grandis'^aient et se rapprochaient tellement, qu 'elles devenaient visibles ; elles s'avançaient sur nous, tout hérissées et déchirées, avec un mouvement lei^t, mais sûr; et d'un autre côté, tout le bas de la rivière me semblait agité par les mêmes convulsions. En ce moment terrible, et comme ie commençais à croire que la Providence avait arrêté la perle d'Anna et la mienne, un son étrange vint interrompre l'efl'ct de cette grande scène de la nature, et diversiiier notre effroi. J'entendis le tintement des clochettes d'un traîneau, accompagné d'un galop de chevaux sur la glace ; d'abord ce bruit" était éloigné et interrompu par intervalles, puis il se rapprocha et devint continu. Je pressai ma tête entre mes deux mains , car je craignais véritablement d'avoir le cerveau dérangé. Cependant, le bruit devint de plus en plus distinct, jusqu'à ce que le retentissement des sabots de chevaux sur la glace se mêlât au bruit.

— Est-il possible que d'autres soient aussi malheureux que nous? s'écria Anna, confondant ses propres craintes clans une généreuse sympathie pour les peines d'autrui. Voyez Litllepage, voyez, cher Cornélius, un autre traîneau arrive certainement de ce côté.

Il arriva en effet, semblable à une tempête, et passa à cinquante pieds de nous. Je le reconnus au premier coup d'œil. C'était le traîneau d'Herman Mordaunt; il était vide. Les chevaux, fous de terreur, couraient ça et là oii leur eft'roi les poussait. Le Iraîncau était renversé de côté. Nous le perdîmes bientôt de vue.

Au même instant , un grand cri poussé par une voix humaine parvint à nos oreilles. Il me sembla q^u'on m'appelait par mon nom, et Anna me dit qu'elle I avait compris ainsi. Cet appel, si toutefois c'en était un, venait du sud , et de la rive occidentale Le moment d'après, de nouveaux et effroyables craquemens éclatèrent au sein de la barrière de glace située au-dessus de nous. Passant un bras autour de la taille déliée de ma bien-aimée compagne, pour la soutenir, je me dirigeai rapidement du côté d'où était parti l'appel que nous avions entendu. Dans notre précédente tentative pour allérir à la rive occiden-

tk

BIÎ5U0THEOUE CHOISIS

tale,.j'avais remarqué un amas de glaçons déjà fort élevé, qui n<)llait , ou jilulùt oui (Uail pousse sur les glaces de la rivière, en avant de plus petits glaçons entraînés dans le courant.

Déjà cet amas de glace s'était accru par l'accession des glaçons qui llollaienl à sa suite, et il inensçail de furmer une' nouvelle écluse dans le premier passage étroit qu'il rencontrerait dans sa marche. Il me vint à 1 esprit la pensée que nous serions provisoirement en sûreté si nous pouvions gravir cette espèce de monticule, car il s'élevait maintenant assez haut pour que son sommet fût hors de l'atteinte des eaux. J'y i ourus immi-diatcment, portant presque mon précieux lardcau sur mon bras ; notre vitesse était encore accrue par les sons clfraviins que rendait l'écluse formée déjà depuis long-temps à la pointe de l'île.

Nous parvînmes au pied du monlrcule de glace; les aspérités même des glaçons superposés nous peimirent de monler, non sans cllorls. Après avoir escaladé une ou deux couches de glaçons, la masse présenta tant d'aspérités et tant de déchirures, qu'il me fallut monter le premier et tirer Anna après moi. Elle me suivit ainsr jusqu'à ce que ses forces l'eus.sent presqu'enlièrement ahandoncée. Alors nous nous assim.s sur le bord d'un glaçon. Pendant ce temps je fus frappé pnr les nouveaux sons qui s'élevaient de la rivière; je me penchai pourcherchcr d oij ils provenaient, et je vis que les eaux s'élaicnt ouvert un chemin à travers l'écluse de l'île, et qu'elles s'élançaient avec la violence cl la rapidité d'un torrent.

Si nous étions restés cinq minutes de plus sur la glace, au milieu de la rivière, nous aurions été infailliblement engloutis. Taudis que nous étions encore assis, considérant l'impétuosité de cet irrési^tii)Ie courant , autant que nous pouvions en juger à la faible lueur qui nageait au sein de la nuit, je vis le Iraineau de (îuert Ten Eyck passer comme l'éclair; celui d'Ilerman Mordaunt le suivit une minute après. Les clievaux épuisés se débattaient sous leurs harnais, qui les empêchaient de nager pour échapper à la mort. Anna enleudit souiller audessus de l'eau les |)auvres animaux eu détresse; mais ses regards, perdus d;ins l'obseurilé, ne tombèrent pas sur les malheureuses bêles, plongées dans le courant; elle n'avait pas non plus reconnu le traîneau renversé qui avait passé à quelque dislance de nous, pour celui de son j'iivc. Peu après, un cri terrible fut poussé i)ar l'un des chevaux, cri déchirant cl pièio d'angoisses, et (juries animaux de celle race font (juelquefois entendre. Je me gardai bien de prononcer un seul mot à ce sujet, sachant que l'amour lilial él,iit le principal sentiment qui soutenait ma comiiagne dans ses efforts, cl voulant éviter d'avi\erlcs craintes qui naissaieut sourdemcul dans son cœur.

Deux ou trois minutes de repos furent tout ce que les cirtonstanccs nous permirent. Je remarquais que tous es objets visibles sur la rivière descendaieut le courant, les piles de glaces sur le.-iiuelles nous étions placés . aussi bien que les glaçons (jui passaient à nos côtés, entraînés plus rapidement Noire mouvement étail ralenti, laniùl parce ciuela masse qui nous portait se traînait le Ions des bancs de sable surja riveoctideniale, tantùt parce qu'elle

heurtait parinlcrvailece raèmc rivage, tantôt enfin parce i|uele frottement des bords delà plaineglacéequ'elle longeait, gênait sa marche. Toujours est-il que nous nous trouvions en mouvement; aussi je compris la nècessiléde gagner, en tous cas, I eslrémité occidentale de notre île flottante pour proliter de toutes les circonstances favorables qui pourraient s'offrir.

Cfière Anna! combien sa conduite fut admirable durant O'tle affreuse nuit I Depuis l'instant où elle eut retrouvé la pleine possession de ses facultés, après que je Icus trouvée priant au fond du traîneau, jusqu à ce moment, elle avait apporté le moins d'embarras, le moins d'obstacles possible à mes efforts. Raisonnable, résolue, docile cl toul-à-fait exempte de ces exagérations de terreur, que bon nombre de femmes à sa place eussent manifestées si inopportunément , elle avait accompli avec promptitude et inlelligence les différentes tâches que j'avais imposées à ses forces.

— Dieu ne nous a pas abandonnés, chère Anna, lui dis-je, lorsqu'elle eut repris quelque vigueur, nous pouvons encore espérer sortir de cet affreux péril. Je me ligure la joie dont sera rempli le cœur d'Herman Mor- .iaunl, lorsqu il vous pressera saine et sauve dans ses bras paternels.

— Cher cl boa père! répondit-elle; combien il doit éprouver en ce moment de douleur à mon sujet! Vene?., Corny, essayons de le rejoindre, s'il y a encore quelque espoir de parvenir jusqu'à lui.

En disant ces mois, la chère enfant se leva ; elle ajusta sa palatine de manière à ne pas être embarrassée . et se tint debout devant moi dans la situation d'une personne (;ui a rassemblé toute son énergie pour remplir une tâche diriicile. Le manchon avait été abandouné sur la rivière; car nous étions tous deux parfaitement insensibles au froid. La nuit, du reste , élaitlempefée, eu égard à la saison , et nous n'eussions rien eu à soiiH'rir physiquement dans cette nuit terrible, si la (atigue de nos efforts avait été moins a'ca!)iante. Anna déclara qu'elle étail prête h se remettre en marche, et je commençai à remplir la tâche dillicile et delirate de l'aider à traverser une île formée par de> fiagmens de glace , pour en gagner le bord occidental.

Notre périlleux passage .s'accomplissait à une hnuicur de trente pieils au moins, et une chute dans lune des nombreuses crevasses au milieu desquelles nous marchions, aurait eu les conséquences les jilns fatales.

Eu certains endroits la glace était d'ailleurs si glissante qu'il était très dillicile d'y marcher, surtout lorsque les glaçons présentaient une surface inclinée.

(À-pendant, en prenant les plus grandes précaution.^, nous parvînmes au but de notre dangereus," route. Mais à peine y étions-nous arrivés, que la inas.se llottante l'ut entraînée dans un tourbillonde la rivière, et. lournant lentement .'^ur elle-ntènie, nous replaça de neuvcau prés du rivage de l'île. Ce désappoinlem^Mit n'r.rracha p;<s un murmure à Anna; mais avec une douceur et une irs'gnation admirables, elle se montra prête à renoiivclir ses elTorls. Ce()en(laiit. je m'opposai à son dessein, car j:' prévoyais que 1 iniluenr.e du tourbillon nous rainèiierait au point où nous voulions parvenir, et je pensais qu'il ne

fallait pas épuiser inutilement nos forces. Au lieu de reprendre notre pénible chemin , j'engageai ma chère compagne à descendre sur un glaçon qui se projetait au-dessus de l'eau, assez loin du reste de la masse, pour repindrc le bord de la rivière lors([uc l'efiet du tournant nous aurait placés de nouveau de ce côté. La descente fut eirectuée, non sans q"clqu'cmbarras, car je dus recevoir Anna dans mes bras. Je réussis enfin il déposer ladouceenfantensùreté près de moi, sur le glaçon placé le plus en avant et le plus bas de tous ceux qui composaient la masse confuse sur laquelle nous étions portés.

Sous certains rapports cechangemen' cméliora notre siluation; sous d'autres , il la rendit p.i^j. il nous mit tous deux à l'abri du vent , qui n'était certainement ni très vif ni très froid, mais nui pourtant tenait assez de la saison pour qu'il fût agréanle de s'en garantir. Il lira nu compagne d'une position où il était diriicile et même dangci'cux de se mouvoir, pour la [)!acer sur un niveau solide où elle pouvait marcher avec sécurité et en- Irelcuir, par l'exercice, la circulation du sang. Entin , il nous mit en mesure de profiter du premier contact de notre île de glace, avec le rivage occidental vers lequel elle recommençait îi se tourner lentement.

Il était impossible de conserver désormais aucun doute sur létal de la rivière en général. l'arlout la glace vêlait rompue. Le printemps était vi-nu dans la nuit, comme un mairaiteur, cl la g'ace, siluée en aval ayant perdu de sa consistance, tandis que les masses accumulées dans le haut de la rivière accpiéraicnt une force irresistible, la rivière avait été bouleversée dans toute l'étendue de son cours; et, de mèmeque l'agonie d'un homme robuste est pa'"ticulièremeat violente, de même, la rupture d'une croule de glace, qui conservait encore une grande épaisseur et beaucoup de solidité, avait produit un bouleversement extraordinaire. L'agitation des i^laces en aval devenait très vive, et au milieu du lit de la rivière, les eaux étaient lancées avec une très grande force, et entraînaient dans leur cours ces masses qui, peu auparavant, avaient présenté à leur fureur des obstacles si dangereux.

Heureusement, l'amas de glace où nous étions montés était placé un peu sur le côté du courant. J'ai n'Iléchi depuis qu'il touchait probablement le fond, et qu'il fallait attribuer à cette circonstance son mouvement de rolalion et la lenteur de sa marche. Je vis avec bonheur le glaçon sur lei|uel nous étions descendus tourner lentement avec la niasse à laquelle il a[)])artenait, et incliner vers la rive occidendale. C'était le moment d'agir avec décision; je préparai Anna à tout événement. Un large glaçon avait été poussé au rivage. Il y touchait d'uncôlé, et de 1 autre il s'éteudait dans le lit de la rivière, assez avant pour nous faire espérer que celui sur leiiucl uous étions montés le rencontrerait en accomplissant son évolution. Je savais que la glace ne s'était pas brisée par défaut de solidité, mais uniquement par suite de la pression énorme qui avait élé exercée sur clic et par la force irrésistible du courant; il ne pouvait donc pas y avoir de danger sérieux à nous lier à la solidité d'un fragment considérable de celte glace, même sur son

extrême limite Nons prîmes position en conséquence sur la pointe la plus avancée de notre glaçon, attendant le moment du contact pour nous élancer sur l'autre.

En de tels momens, lc« plus légers désapjiointemcns ont toute la valeur des acridcns h'S plus graves. Il nous sembla plusieurs fois que notre île flottante était sur le point de loucher le glaçon adhérent au rivage, et chaque fois elle inclina d'un autre côté, sans en apiirodier jamais plus près qu'il six ou huit pieds de distance. Il m'eût été assez facile de franchir cet espace d'un bond vigoureux, m:>is pour ma compagne, cet intervalle de six à huit pieds était aussi infianihissablc que le vide sans limites. Anna s'en aperçut et elle filée qu'oh pouvait attendre d'elle en Ijareilic circonslance; clic prit ma main, la pressa dans les siennes, et me dit avec une douce résignation :

— Vous voyez ce qu'il en est, Corny; il ne m'est pas permis d'échapper au péril ; mais vous pouvez aisément g:igner le rivage. Partez donc et laissez-moi dans les mains de la Providence. Allez. Je n'oublierai jamais ce (pie vous avez fait pour moi ; mais il est inutile que nous péri.-sious tous deux.

Je n'ai jamais douté qu'Anna ne fût sincère dans son désir de me voir sauver au moins ma vie. Le sentiment qui éclatait dans ses paroles , le désespoir qui commençait à s'emparer d'elle , cl aussi le mouvement de notre île, qui, en ce moment semblait sur le point de s'éloigner du rivage, tout enfin se réunit pour m'exciler ii faire une tentative aussi prompte que hardie. Je tremble , même après un si long espace de temps , à la pensée de ma té-mérité. Un petit glaçon flottait entre le nôtre et celui qui atlenailii la terre-ferme. Sa dimen>ion était précisément telle qu'il la fallait pour qu'il pût passer au milieu , mais non sans approcher, ou sans toucher au moins l'un , sinon tous les deux Je remarquai tout cela, et, tout en disant quchpies mots d'encouragement à Anna, je passai mon bras autour de sa taille , puis j'attendis le moment ei je m'élançai. Il fallut franchir en sautant une courte distance avec mon précieux fardeau, pour arriver sur notre pont lloltant, mais le succès répondit ii mon audace, le permis ii peine que les pieds d'Anna touchassent ce fragile support , qui déjà s'enfonçait sous notre poids ; mais je le traversai en deux ou trois pas, etje réunis tout mon courage et toutes mes forces dans un dernier élan. Il fut aussi heureux que l'autre, etje tombai sur la glace .solide et immobile, eu rendant grâce au ciel. L'instant d'api es, nous atteignions le rivage.

En semblable occasion l'babilude est de regarder en arrière pour voir le danger auquel on vient d'échapper. C'est ce <iue je lis. Je vis que le glaçon flottant était déjà beaucoup |)lus bas et tout-ii-fait hors d'atteinte, tandis (|ue la masse déglace qui avait é'é notre premier refuge et notre moyen de salut, suivait ier'.ement la même route, cédant ii quelque nouvelle impulsion qui lui était communiquée par le courant déchaîné. Mais enfin nous étions sauvés. J'adressai de ferventes actions de grâces à Dieu, qui nf>us avait aidés, dans sa miséricorde, à nous tirer de périls si émincns.

Je fus forcé d'atiendrc Anna. Elle était tombéeàgenoux! Je l'aidai ensuite ii gravir la pente escarjiee qui formait le rivage occidental de l'Hudson en cet endroit. Nous par-

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vînmes au sommet en peu de temps , et après nous être reposés une fois ou deux en chemin. C'est alors que nous pilmes saisir dans son ensemble, la scène effrayante où nous avions été mêlés, et d'où nous venions heureusement de sortir. Si faibles que fussent les rayons de la lune, elle répandait pourtant assez de lumière pour que nos regards pussent embrasser une étendue considérable du cours de la rivière. L'Hudson ressemblait à un chaos. Les glaçons passaient, les uns, seuls, avec l'impétuosité d'une flèche, les autres entassés à une hauteur considérable. Le courant en était rempli. Nous vîmes un objet de grande dimension rouler avec une extrême rapidité, précisément dans le canal au-dessus duquel Anna et moi nous nous étions trouvés il n'y avait pas plus d'une heure. C'était une maison petite, il est vrai, mais assez considérable pour présenter un aspect singulier sur la rivière. Un pont, d'assez grande largeur, succéda à la maison, et un sloop, entraîné par le courant, le long des quais d' Albany, ne tarda pas à paraître au milieu de cette réunion étrange d'objets qui avaient été soudainement rassemblés sur cette grande artère de la colonie.

Mais il se fesait tard ; mes soins étaient encore nécessaires à Anna; il était indispensable decherchcr un abri. Soutenant ma compagne qui commençait à exprimer son inquiétude pour son père et ses amis, je.me mis en marche vers l'intérieur. Je savais qu'il y avait une grande route, ouverte parallèlement à la rivière et à peu de distance du rivage. Dix minutes nous suffirent pour l'atteindre, et nous tournâmes vers le Nord dans la direction d'Albany. A peine avions-nous fait quelques pas que nous entendîmes les voix de personnes qui s'avançaient vers nous, et je distinguai avec joie celle de Dirck Follock parmi elles. J'appelai à haute voix ; un cri de joie me répondit, et je découvris plus tard qu'il avait été poussé par Dirck au moment où il venait de reconnaître la tournure d'Anna. Lorsque nous le rejoignîmes, il était sous l'empire d'une violente agitation telle que je ne lui en avais jamais vu manifester de semblabl ; il fut quelque temps à se remettre avant que je pusse lui adresser la parole.

— Vous êtes tous sauvés? lui demandai-je avec un peu d'hésitation; car jusqu'à ce moment, j'avais consicférc comme perdus ceuxqui s'étaient trouvés dans le traîneau d'Herman Mordaunt.

— Oui, grâce îi Dieu! tous, àl 'exception des chevaux et du traîneau. Mais où sont Guert Ten Eyck et miss Wallace !

— Us ont gagné le bord sur l'autre rive ; ils ont pris la direction du rivage oriental, tandis que nous suivions celle-ci , répondis-je pour calmer les craintes d'Anna, quoique je craignisse bien qu'ils n'eussent pas pu quitter le lit de la rivière. — Mais faites-moi connaître comment vous avez échappé vous-même au danger ?

Dirck nous fit le récit de ce qui s'était passé, tout eu retournant sur ses pas pour nous accompagner, lorsque je lui eus appris qu'il chercherait inutilement les chevaux et le traîneau. Dans son premier effort pour gagner le rivage occidental, Herman Mordaunt s'était vu arrêté par l'obstacle que Guert avait prévu; il suivit le rivage, avec l'espoir de trouver quelque endroit où il fût

possible d'aborder, en s'éloignant davantage de la barrière de glace soulevée sur la rivière. Après bien des efforts et après avoir vu le moment où le traîneau allait être englouti avec ceux qui y étaient montés, on trouva enfin un endroit où Herman Mordaunt se décida à essayer de porter sa compagne au rivage. Cette entreprise ne put être exécutée qu'en marchant sur des glaçons qui étaient entraînés dans le courant avec une vitesse de quatre à cinq milles à l'heure. Dirck avait été laissé à la garde des chevaux et du traîneau; mais voyant ses compagnons en grand danger, il s'élança à leur secours. Tous trois tombèrent dans l'eau qui, heureusement, n'était pas profonde sur ce point, livrés à eux-mêmes et effrayés par le bruit du torrent , et par le craquement de la glace, les chevaux bais d'Herman Mordaunt s'abandonnèrent à une course désordonnée. Mistress Bogarl parvint, avec l'aide de ses deux compagnons, à gagner le rivage, et elle fut conduite par eux à la maison la plus voisine du lieu où l'on avait mis pied à terre; c'était une riche ferme. On lui prépara un lit, tandis que les deux hommes changeaient leurs vêtemens mouillés contre les babils grossiers que la simple garde-robe de la ferme pouvait fournir. Aussitôt après, Dirck était allé à la recherche des chevaux et du traîneau.

J'appris alors que l'endroit où nous avions pris terre se trouvait à trois grands milles au-dessous de l'île où Guert avait conduit le traîneau. Presque toute cette' distance avait été parcourue par nous sur la masse de glace flottante, si court qu'eût été 1 intervalle de temps pendant lequel nous y avions été placés; c'était une preuve de la violence du courant. Personne ne put nous donner aucune nouvelle de Guert et de Mary ; mais j'entretins ma compagne dans la pensée qu'ils étaient parvenus sains et saufs sur l'autre rive. Au fond c'était un résultat qui me paraissait très douteux.

Il est plus facile d'imaginer que de décrire la joie et la reconnaissance d'Herman Mordaunt lorsque nous arrivâmes à la ferme. 11 pressa sa fille sur son cœur, et Anna pleura comme un enfant entre ses bras. Je ne fus pas oublié dans cette scène touchante : le langage que me tint Herman Mordaunt k celte occasion, mérite une mention spéciale.

— Je n'ai pas besoin de détails, noble jeune homme ; on sait que je fais profession de dire la vérité, et on m'excusera de rapporter de semblables expressions. — Je n ai pas besoin de détails , noble jeune homme , dit Herman Mordaunt en me serrant ia main, pour être certain qu'après Dieu, c'est à vous que je dois pour la seconde fois la vie de mon enfant. Plût à Dieu!.... Mais ne parlons pas de cela... Il est trop tard maintenant... Quelqu'autre moyen s'offrira sans doute.... Je sais à peine ce que je dis, Littlepage; mais ce que je veux, c'est vous exprimof bien faiblement la gratitude que j'éprouve , el vous faire savoir combien vos services sont profondément sentis et appréciés par moi.

Le lecteur s'étonnera peut-être que ces paroles incohérentes, mais pourtant ' significatives, n'aient fait en ce moment qu'une légère impression sur mon esprit, tout rempli de la conviction flatteuse d'avoir véritablement rendu le plus grand de tous les services à Anna et à son

père, mais j'eus plus tard occasion de m'en souvenir.

Il est inutile de faire un récit plus circonstancié de ce qui se passa ensuite à la ferme. 11 suffit de savoir que les dignes habitans firent de leur mieux pour nous rendre agréable le court séjour que nous devions faire chez eux ; au bout d'une demi-heure nous étions tous chaudement dans nos lits.

Dans la matinée du jour suivant , un chariot fut attelé

!)our notre usajre, et nous laissâmes ces bons et simples ermiers qui refusèrent de rien accepter en échange de leur hospitalité. Nous fîmes notre entrée à Albany vers dix heures dans un équipage beaucoup plus humble que celui dans lequel nous étions partis la veille. Le long de la route, nous avions eu plus d'une occasion d'observer les effets de l'inondation. Il ne restait presque plus de glace sur la rivière. Çà et là on voyait encore un glaçon adhérent au rivage, et parfois on apercevait des fragmens floltansdans le courant; mais, en général, le torrent avait tout balayé devant lui. L'île où nous avions cherché un refuge avait entièrement disparu sous les eaux, mais sa configuration était encore tracée à la surface de l'eau par les buissons de ses bords. Un grand nombre des arbres

3ui croissaient à sa pointe avaient été brisés. Il en était e même de ceux qui avaient appartenu à d'autres îles ; et le courant était rempli de larges cimes et de vénérables troncs arrachés violemment aux forêts qui les avaient vus naître.

Nous trouvâmes toutes les parties basses de la ville envahies parles eaux. Les bateaux voguaient dans les rues, et un nombre considérable d'habitans n'avaient plus d'autres moyens de communication avec leurs voisins.

En arrivant dans la rue où était située la demeure d'Herman Mordaunt, nous entendîmes un cri, et en tournant la tête nous aperçûmes Guert Ten Eyck, dont la belle figure faisait éclater toute la joie. L'instant d'après il était à. nos côtés.

— M. Herman Mordaunt! s'écria-t-il en lui serrant cordialement la main, vous me faites l'effet d'un homme revenu du tombeau, vous et mon excellente voisine Mme Bogart, et M. Follock (jue voici. Comment êtes- vous sortis de dessus la rivière? c est là un mystère pour moi, car je sais bien que d'ordinaire la glace se rompt d'abord le long de la rive occidentale.,. Ah! Cornélius et miss Anna ! le ciel vous protège ! Mary Wallace a une frayeur mortelle d'apprendre de mauvaises nouvelles de vous; mais je vais courir en toute hâte lui apprendre votre heureuse arrivée. 11 y a à peinecinq minutes que je l'ai quittée, frissonnant au moindre bruit, comme s'il annonçait l'arrivée d'un messager de malheur.

Gucrt se lut ; une minute après , il était à la porte d'Herman Mordaunt; une seconde minute, et Anna et Mary étaient tombées dans les bras l'une de l'autre. Mme Bogart fut reconduite chez elle, et ainsi se termina cette mémorable expédition

Guert avait à nous raconter moins de dangers et de merveilles que je ne m'y attendais. Au moment où Mary Wallace et lui atteignaient le bord supérieur de la dernière île, un immense glaçon, cédant à la pression énorme qu'il subissait, entra dans la passe, et y resta engagé, quoiqu'il eût perdu des fragmens très vastes en ren-

contrant le rivage, et que le choc réduisît en éclats une partie considérable de sa masse. La présence d'esprit de Guert et sa résolution à ce moment le sauvèrent Sans perdre un instant, il s'élança avec Mary sur ce glaçon, et franchit le bras étroit qui seul le séparait du continêit. Une fois sauvés, nos amis demeurèrent pour voir s'ils pourraient nous sauver par la même voie, et l'appel que nous entendîmes venait de Guert, qui était retourné dans l'île dans l'espoir de nous trouver et de nous conduire en lieu de sûreté. Guert ne m'en ouvrit jamais la bouche; mais je sus plus tard par Mary Wallace que le jeune homme ne la rejoignit qu'avec beaucoup de peine et de dangers, et après une longue et infructueuse recherche Trouvant alors inutile de rester plus long-temps au bord de la rivière, Guert et Mary se dirigèrent sur Albany. Vers minuit, ils atteignirent le passage situé en face de la ville, ayant fait à pied environ six milles , l'esprit rempli d'inquiétudes au sujet de ceux qu'ils avaient laissés en arrière. Guert était d'un caractère décide et il crut sagement qu'il valait mieux continuer qu'essayer de faire ouvrir unedes maisons devant lesquelles ils avaient passé. La rivière était alors débarrassée des glaçons ; en revanche elle coulait avec une extrême rapidité. Mais Guert était un rameur expérimenté, et trouvant un bateau il persuada à Mary Wallace d'y entrer, et, au moyen des rames, ladébarqua bientôt à dix pieds de l'endroit où le traîneau à main nous avait déposés si brusquement lui et moi quelques jours auparavant. De là à la maison, le chemin était facile, et miss Wallace reposa dans son lit le reste de cette terrible nuit si toutefois elle put reposer.

Ainsi se termina cette aventure que je puis à bon droit appeler mémorable. Jack et Moïse furent retrouvés sains et saufs; ils avaient sans doute traversé la rivière à la nage. On les trouva sur la grande route à quelque distance de la ville et on les ramena à leur maître le même jour. Tous ceux qui s'intéressaient un peu aux chevaux, et quel Hollandais n'est pas dans ce cas? connaissaient parfaitement Jack et Moïse; et il ne fut pas difficile de découvrir qui était leur maître. Les chevaux d'Herman Mordaunt n'eurent sans doute pas le même bonheur.

Notre aventure fit grande sensation dans Albany; et j'ai quelque raison de penser que ma conduite obtint l'approbation générale. Bulslrode me fit une visite uniquement pour me remercier, le jour de mon arrivée, et nous eûmes l'entretien suivant :

— Vous semblez prédestiné, mon cher Cornélius, me dit le major après les complimens ordinaires , à me rendre toujours les services les plus grands, et je ne sais comment vous exprimer tout ce que je ressens. D'abord c'est un lion, voici maintenant cette affaire de la rivière ! Ce Guert, au contraire, noiera ou perdra toute la famille avant l'arrivée de l'été si M. Moraaunt ne met un terme à ses assiduités.

— Cet accident aurait pu surprendre le plus prudent et le plus expérimenté des habitans d' Albany. La rivière semblait aussi solide que la terre quand nous nous sommes confiés à la glace, et si celle-ci avait tenu une heure de plus, nous arrivions tous en parfaite sécurité.

— Oui, mais cette heure qui vous a manqué, a failli jeter la mort et la désolation dans la plus charmante fa-

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mille de la colonie : et c'est vous qui avez détourné le coup le plus rude. Ah 1 Liillepagc , je demande au ciel qu'il vous donne l'idée d'enlrei'* dans l'armée. Partez avec nous comme volontaire quand nous nous mettrons en marche, et j'écrirai à sir Harry de vous obtenir une paire d épauleltes. Dos qu'il apprendra que nous devons à voire saog froid et à votre courage la vie de miss Mordaunt, il remuera ciel et terre pour vous prouver sa reconnaissance. Depuis (|ue ce digae père s'est résigné à accepter miss Mordaunt comme belle-fille, il s'est mis à la regarder tomme son propre pu faut.

— Et Anna..., pardon, Miss Mordaunt, elle, Monsieur Bulstrode... regardc-t-eile sir llarry comme un pé'-e?

— Bah ! il faut que cela vienne leateraent et par degrés ; c'ej^t une alTaire de temps, vous savez. Les femmes sont plus lentes que les hommes à se faire à une situation cnlicremeat nouvelle; et je suis sûr qu'Anna croit avoir assez d'un père pour le moment, quoiqu'elle écrive de charmantes lettres à sir Harry, je vous jure, quand elle est entrain. Mais qui vous rend si grave, mon cher Cornélius?

— Monsieur Bulstrode, je regarde comme un de\oir d'ê'ure aussi franc que vous eu pareille matière. Vous m'avez dit que vous prétendiez à la main de Miss Mordaunt; je vous avoue maintenant que je suis votre rival.

Mon compagnon accueillit celte déclaration avec un sourire calme et la plus parfaite bonne humeur.

— Ainsi, vous désirez devenir l'époux d'Anna Mordaunt, vous, mon cher Cornélius? c'est bien sûr? me dit-il d'un tou si froid, que je ne savais de quelle pâte il était pétri.

— C'est bien sûr, major Bulstrode; c'est le premier et le dernier vœu de mou cœur.

— Pui.-^qne vous senihlez disposé à me rendre confiance pour con liauce, vous ne vous offenserez pas d'une question ou deux?

— Non, certainement. Monsieur; votre franchise me servira de règle de conduite.

— Avez-vous fait connaître vos intentions à Miss Mordaunt ?

— Oui. Monsieur, et cela dans les termes les plus clairs, de telle façon qu'elle ne pût s'y méprendre.

— Et quand cela? cette nuit, sur cette glace maudite? Quand elle croyait sa vie dans vos mains.

— Pas un mot n'a été dit à ce sujet, cette nuit; nous avions autre chose à penser.

— Il eût été bien peu généreux de profiler de la terreur d'une femme.

— Major Bulstrode? je ne souffrirai pas

— Voyons, mon cher Cornélius, dit le major en me prenant la main de l'air le plus calme et le plus amical, pas de malentendu entre nous. Les hommes ne sont jamais de plus grands sols que quand ils font les faiifarons d'honneur, là où l'honneur n'est pas en jeu. Je ne veux pas de querelle avec vous cl je vous prie de recevoir d'avance mes excuses pour les mois qui pourraient vous déplaire et auxquels je pourrais être entraînéàmon insu; car pour les choses blessantes je saurai les éviter. Nous devons nous comprendre l'un l'autre, et demeurer amis quoiqu'il arrive. Permettez moi encore une question.

! — Demandez ce que bon vous semblera, Bulstrode, je

répondrai ou ne répondrai pas, selon que je jugerai convenable.

— Permettez-moi alors de tous demandirr si le majfir Liltlepage vous a autorisé à ofTrir un établissement.

— Je ne suis aulorii^éà rien offrir. Ce n'est pas l'usage dans la colonie que le mari assure à sa femme plus que la loi ne lui accorde en garantie de son ajiport. Cependant le père peut faire quelques stipulations en faveur de la troisième génération. Je dois croire qu Herman Wordaual assurera sa fortune à sa fille et à ses descendans légitimes, et la laissera marier à son gré.

— Oui, voilà bien les idées américaines, et c'est sans doute ainsi qu'agira Herman Mordaunt, qui n'est pas Américain pour rien. Soit, Cornélius, nous sommes rivaux, à ce qu'il semble, mais ce n'est pas une raison pour ne pas demeurer amis. Nous savons à quoi nous en tenir l'un sur 1 autre; quoique peut-être ic devrais vous dire tout.

— Je serais heureux de savoir tout, Monsieur Bulstrode; et je puis supporter mon sort en homme, je l'espère. Quoi qu'il jiuisse m'en coûter, si Anna en préfère un autre, son bonheur me sera plus cher que le mien.

— Oui, mon cher ami, nous pensons et nous disonstouscela à vingt-un ans, cequ!Cst,jccrois, àpeu près votre âge. A vingt-deux nouscoramençonsàvoL' que notre propre bonheur vaut aussi la peine qu'on y songe, et à vingttrois ans nous lui donnons la préférence. Pourtant je serai juste, si je suis égoïste. Je n ai aucune raison de penser qu'Anna me préfère; quoique mon peut-itre de tout à l'heure ne soit pas nou plus sans portée.

— M'est-il permis de savoir à quoi il se rapporte?

— H se rapporte au père, et je vous dirai, mon cher enfant, que les pères doivent être comptés pour quelque chose dans les arrangemens matrimoniaux. Si sir Han-y n'avait point autorisé mes offres, où en serais-je? Je n'aurais pu offrir un sou de revenu, tant qu'il demeurait sir Harry, et pourtant j'avais le prodigieux avantage de la substitution. Je puis vous direcequ'il en est, Cornélius; le pouvoir en exercice est toujours un pouvoir important, parce que nous pensons toujours plus au présent qu'à l'avenir; c'est pour cela que si peu de gens vont au cieL Quant à Herman Mordaunt, je dois vous dire qu'il est de mon côté, corps et ame. Il goûte mes offres d'établissement, il goûte ma famille, il goûte mon rang à la cour et dans l'armée ; et je nesuis pas tout à fait sans espoir qu'il goûte aussi ma personne.

Je ne lis pas de réponse directe, et la conversation changea bientôt de sujet Les paroles de Bulstrode me rappelèrent et les paroles et l'air d Herman Mordaunt, quand il me remerciait d'avoir sauvé la vie de sa fille. Elles me firent réOi^chir dès lors, et j'v pensai bien souvent pendant les mois qui suivirent, le lecteur verra quelle en fut l'influence sur mon bonheur.

Coi!\me je l'ai dit, notre aventure sur la rivière fit

grande sensation dans cette pciile viili>, et nous rendit, (luertet ntoi, des héros au petit pied. Elle me lit connaîtra bcHUcoup plus <pu' je ne l'eusse été sans cela. Je crus ([u'elle serait profitable à Guerl surtout, car des gens âgés

qui avaient 1 habitude de liodicr la tète en Tcntcndant nommer, se contentaient maiuleuant de sourire, et l'on entendit dire k deux ou trois des plus sévères moraliseurs d'Albany : Âpres tout, ce Guerl Ton Eyck a du bon. Le lecteur uc pensera pas sans doute que, dans une ville aussi retirée et aussi isolée qu' Albany, uu moraliste, même de la haute école, lût nécessaireuieut assujetti a un code inflexible. La moralité, d'ailleurs, autant que je m'y connais, est chose en grande partie convcniionnelle ; et il y a dans le monde en lier, à ce que l'on m'a dit, morale de ville et morale de campagne. En Amérique , nos moralistes étaient et ont long-tenips été partagés en trois grandes classes très distinctes : ceux de la Nouvelle-Angleterre ou les puritains, ceux des colonies du Centre ou les libéraux, ceux du Sud ou les llexibles. Je n'aurai pas la prétention d'exjjoser toutes b-s nuances qui séparent ces écoles diiïercntcs : relie dans lacpiclle j'avais été élevé était naturellement la plus conlormc à mes goûts. Du reste, il y avait lieu ii distinguer au sein même de la même école : ainsi, Guertct moi appartenions à des classes difl'crentes. Ses principes de morale étaient de la nuance hollandaise , les miens de la nuance anglaise. Le trait caractéristique des Hollandais, c'était cette tendance à pousser à l'excès ce (jui avait déjii besoin d indulgence. Avec eux il ne pleuvait pas souvent, mais quand il pleuvait, cela touruait presfjue à l'orage. Le vieux colonel Follock était dans ce cas, et son fils Dirck, jeune et défiant de lui-même comme il l'était, ne faisait pas exception à la règle. A tout prendre, il n'y avait [)as dans la colonie un homme plus respectable que le colonel Yan Valkenbiirgb. 11 éLiit bien apparenté, avait une belle propriété sans aucune hypothèque, et de l'argent placé : c'était le principal appui de l'égiist du voisinage : on le regardait comme un bon mari, un bon père , un ami 'sincère , un voisin conij^laisant , un sujet excellent et loyal, un parfait honnête homme. Néanmoins le colonel Van Valuenburgh avait ses bons et ses mauvais jours et ses accès de faiblesse. Il pouvait se permettre une gaillardise; cl le pasteur était obligé de se prêter à ce penchant. M. Worden le surnommait souvent le colonel Gaillard. Ses gaillardises pouvaient se diviser en deux classes, savoir : les modérées et les immodérées. Des premières, il en avait deuxou trois accès par an, qui lui survenaient d'habitude iiuandil visitait Satanstoé. ou quand il recevait la visile de mon père k Rockrockaiock, comme on appelait sa résidence dans le Rockland. Ces visites, soit l'une, soit l'autre, donnaient lieu î» une consommation énorme de tabac , de bière. , de cidre , de vin , de rhum, de citrons, de sucre cl des autres ingrédiens , du punch, du grog et du bischoiï; mais (wiiil d'excès de trop longue <lui'ée. 11 y avaitl'orce éclats de rire, force gaîlé et force récils; de vieilles aventures se reprodui.saient régulièrement snus forme de narrations Iradilinnnelles; mais rien qu'on nùt appeler décidément des excis. A la vérité, mon gram!-i)éi-e el m(m i>ore, le révérend M. Worden et le colonel Folloik, étaient dans Ihabitude de regagner leurs lits la cervelle un peu brouillce : ce qui éiait l'effet de la fumée du tabac ainsi que l'assurait M W(m'den ; mais, tout se passait avec drcence et dans l'ordre. Le pasituir, par exemple, prenait invariablement congé

le vendredi, el, ne revenait prendre sa place que le lundi soir, ceqOi lui donnait en plein vingt-quatre heures pour se calmer avant de monter en chaire^. Jedois dire que .M. Worden était tout à fait systcmatiqucet tout k fait méthodique dans l'observation de ses devoirs : et je l'ai vu, riuand il arrivait tard à table , et qu'il découvrait que mou père avait oublié de dire le Benedicite, insister pour que chacun laissai là sa fourchette cl son couteau , pendant qu il faisait une prière, et cela même quand on avail déjà mangé le poisson. Sans contredit , M. Worden était inflexible sur ces sortes de choses, el Ion reconnaissait généralement que c'était lui qui avait introduit la coutume de dire les Grâces dans plusieursfamilles du Wcst-tihester, dont ce n'était pas l'usage avant qu'elles eussent son exemple et ses recommandations.

11 n'y avait pas quinze jours que j'étais lié avec Guerl Ton Eyck que j'avais déjà reconnu en lui une propension aux mêmes excès auxquels le colonel Van Valkenburgh ('lait enclin. 11 y avait aux environs de Satanstoé un vieux luiguenol français ou plutôt le (ils d'un huguenot qui parlait encore le langage paternel. H avait Ihabitude d'appeler les soirées du colonel ses //ranrfs et ses fielits couchers, selon que le coiouel i)ouvail regagner son lit tout .seul ou avait indispen«al)lement besoin d'être reconduit. Celait alors un grand coucher Mon père n'a jamais assisté à aucun d'eux. Dans ces sortes d'occasions le colonel taisait invariablement ses orgies dans le Rockland, en compagnie de gens d'origine hollandaise; il y axait quelque chose d'exclusif dans ces passe-temps. On ma a.ssurê que, dans les grandes occasions, ces dernières parties duraient quelquefois une semaine, et pendant tout ce temps le colonel et ses amis étaient heureux comme des lords Du reste, ces grands couchers avaient lieu rarement, mais ils arrivaient assez régulièrement, comme les années bissextiles, juste pour régulariser le calendrier el mettre l'annéf^ au couraut.

Quant à mon nouvel ami, Guerl , durant tout mon séjour à Albany il ne lais.^a entrevoir aucune envie d'un grand coucher; sa passion pour Mary Wallace le niellait sur ses gardes; mais je découvris, par des trails indire< is et des allusions, qu il avait ligure dans une ou deux parties de ce geurc, et qu'au fond du cœur il mourait d envie de recommencer, i; elait. j'en suis sûr, la coiinaissancc de celte faiblesse du caracière de Guerl, cl son insnrmontalile aveision pour tout excès de ce genre, qui seules faisaient hésiter Mary Wallace à accepter l'oiïrc liebdomadaiie (pi(! (înertlu'i faisait de sa main. Lateudrese (pi elle ressentait évidemment pour lui, paraissaii trop clairement d.iiis SCS yeux, pour me lai.'-ser aucun doute sur le succj-s liiial (IcGuert; car cpielle femme a refusé long-temps de se rendre (piaud 1 image de l'iissiégeant a eu pénétré dans la citadelle de son cu'iir? Anna elle-même recevait Giiert bcaucou]) mieux depuis sa belle conduite sur la rivière. : et je me ligurais que tout ail ut le mieux du monde pour mou ami, tandis (ju il me seml>i;'il que de mon d'île je. ne faisais aucun jjiogies. Telles étaient au moins les idées (jue je me faisais au nionieul uièiiic où mon nouvel ami était réduit au désespoir.

C'était sur la lin d'avril ou environ un mois après notre périlleuse expédition, (jue tiueil vint par une belle

matinée de printemps me chercher chez moi, le désespoir peint sur sa belle et franche (igure. Je dois dire que, durant ce mois entier, je n'avais pas osé parler d'amour à Anna. Mes attentions et mes visites étaient continuelles et sip;nilicativcs , mais ma langue était restée muette. La déliance de soi qu'engendre une admiration sincère avait enchaîné ma langue ; et j'avais la bonhomie de croire que pousser vivement une poursuite après ce qui s'était passé , aurait l'air de trop compter sur des services si récens. Je poussai la chevalerie jusqu'à penser que ce serait prendre un avantage illégitime sur Bulstrode que de faire valoir vivement mes prétentions au moment où l'objet de mes feux était encore sous l'impression d'une vive gratitude. C'était là , je dois l'avouer, jes idées et les sentimens d'un tout jeune homme; mais je ne sais si je dois en rougir. En tout cas, ils étaient sincères et avaient eu le résultat que j'ai dit : je devenais chaque jour plus éperdument amoureux, et je ne faisais aucun progrès sensible dans ma poursuite. Guert était en grande partie dans la même situation, avec cette différence cependant qu'il s'était fait une règle de demander en forme la main de Mary, tous les lundis matin : il recevait invariablement un no», quand il exigeait une réponse positive, mais on lui laissait quelque lueur d'espoir s'il voulait attendre qu'on se fil à lui. C'était à !a suite d'une de ces visites périodiques et de leur résultat habituel, que Guert venait me voir, après une demande formelle et un refus tempéré par un air d'hésitation et d'incertitude, un sourire plein d'affection et des yeux remplis de larmes.

— Cornélius, dit mon ami en jetant son chapeau de l'air le plus désolé (depuis la fin de l'hiver et la venue du printemps nous avions quitté le bonnet de fourrure). Cornélius, je viens encore d'être refusé! Le mot non est venu si souvent à la bouche de Mary "Wallace, que j'ai peur que sa langue ne sachejamais comment dire un oui. Savez-vous que j'ai bonne envie de consulter la mère Dorothée?

— La mère qui? vous ne parlez pas sans doute de la cuisinière du maire?

— Non, la mère Dorothée. On la dit la meilleure tireuse de caries qu'on ait vue à Albany. Mais peut-être ne croyez-vous pas aux tireuses de cartes; il y a, je le sais, des gens qui n'y croient pas.

— Je ne puis dire si j'ai peu ou beaucoup de confiance en elles; je n'en ai jamais vu aucune.

— N'y a-t-il donc à New-York ni tireuse de cartes ni personne qui cultive la magie?

— J'ai entendu parler de gens de cette sorte ; mais je n'ai jamais eu occasion d'en voir ou d'en con.sulter par moi-même. Si vous devez aller voir cette mère Dorothée, ou quelque nom que vous lui donniez, je serais charmé d'être de la partie.

Guert fut enchante de ces paroles, et prit feu à cette proposition. Si je voulais avoir celte amitié pour lui, me dit-il, il irait avec moi ; autrement il n'aurait point aimé à aller trouver tout seul la vieille sorcière.

— Je suis, peut-être, ajouta-t-il, le seul homme demon âge à Albany, qui n'ait pas élé, ou plus tôt ou plus tard, consulter la mère Dorothée. Je ne sais comment cela se fait; mais, pour une raison ou pour une autre, je n'ai

jamais osé tenter la fortune en allant l'interroger. On ne peut jamais savoir ce que vous dira celte créature ; si elle vous annonce un malheur, il y a de quoi rendre un homme misérable. Je n'ai pourtant pas besoin de plus-de chagrin que je n'en ai maintenant, en trouvant Mary Wallace si irrésolue à mon sujet I

— Yous n'avez donc pas intention d'y aller, après tout? Je suis non-seulement prêt à vous accompagner, mais désireux de le faire.

— Vous ne me comprenez pas, Cornélius. Je veux y aller maintenant, quand ce qu'elle me dira devrait m'obliger à me couper la gorge. . . Mais il ne faut pas y aller en cet étal ; il faut nous déguiser pour qu'elle ne" nous reconnaisse pas. Tout le monde y va déguisé, et cela permet de voir si elle est en bonne veine ou non, selon ce

Qu'elle peut d'abord vous dire sur votre état et vos habitues. Si elle se trompe là-dessus, je me soucie du reste comme d'un fétu. Allons, Cornélius, à l'œuvre, habillezvous pour la circonstance. Empruntez dans cette auberge quelques habits d'ouvrier, et venez me rejoindre le plus tôt que vous pourrez. Vous me trouverez prêt, car je \ ais souvent prendre mes ébats sous un déguisement; oui, malheureux que je suis, et je reviens trop méconnaissable.

Tout fut fait comme il le désirait. Grâce à l'obligeance d'un domestique de l'hôtel, je me trouvai bientôt équipé d'une façon très satisfaisante, car, en sortant je rencontrai Dircîc, et ce vieil ami , ce confident de ma jeunesse, ne me reconnut pas. Guert réussit tout aussi bien, car ce fut à lui ciue ie le demandai quand il vint m'ouvrir la porte. Un éclat ue rire et la beauté de sa figure le trahirent aussitôt, et nous sortîmes pleins de gaîlé , oubliant nos appréhensions pour l'avenir, dans la joie de croiser nos amis dans la rue, sans en être reconnus.

Guert portait un déguisement beaucoup plus savant cl plus artistique que le mien. Nous avions mis tous les deux des babils de laboureur, Guert portait une blouse qui lui servait pour aller à la pêche l'été; mais moi je laissais voir mon linge ordinaire et j'avais conservé tous les petits objets de ma toilette de tous les jours. Guert me fit remarquer, chemin faisant, quelques-unes de ces fautes, et uous essayâmes de les corriger. Apercevant M. "NVorden, je résolus de l'arrêter et de lui parler en déguisanl ma voix, afin de voir si l'on pouvait le tromper.

— Foire serfileur, Référend, lui dis-je en lui faisant un salut des plus gauches, aussitôt que nous fûmes près de lui ; êtes-fous le Référend qui marie les gens pour une pincée?

— Oui et pour la main pleine; ce que j'aime beaucoup mieux. Eh quoi! Cornélius, c'est vous dans ce costume! Qu'est-ce que tout cela signifie?

Nous fûmes obligés de mettre M. "^'orden dans le secret; mai» il ne fut pas plus tôt au courant de notre intention, qu'il manifesta le désir de se joindre à nous. Il n'y avait pas moyen de refuser; nous relournâmes donc à l'auberge et lui donnâmes le temps de se déguiser. Comme le théologien était un rigide observateur du costume de sa profession, et qu'il élail, dans toute la force du terme, un homme de son habit, il lui fut très facile de changer sa toilellede façon à prendre l'incognito. Quand

tout fut prêt, nous partîmes enfin pour notre expédition.

— Je vous accompagne, Cornélius, dans cette folle entreprise , dit le révérend M. Worden , aussitôt que nous fûmes en route, pour accomplir la promesse que j'ai faite à votre excellente mère ne ne pas vous laisser aller en compagnie suspecte sans conserver sur vous un œil paternel. Je regarde une tireuse de cartes comme une société équivociue. Je crois donc de mon devoir do vous accompagner.

Je ne sais si le révérend M. AVordeu réussissait à se tromper lui -même , mais je sais fort bien qu'il ne réussit pas à me tromper. Le fait est qu'il aimait une partie de plaisir, et rien ne pouvait le rendre plus heureux, que d'avoir une occasion de prendre part à une aventure comme celle que nous allions courir A en juger par la position de sa maison, et son apparence au dehors et à l'intérieur, le métier de la mère Dorothée ne devait pas être très lucratif Malpropreté et pauvreté étaient deux choses difficiles à rencontrer à Albany, et je ne sais si nous les rencontrâmes précisément dans cette demeure, mais il y avait là moins de propreté que ce n'était l'ordinaire dans cette ville coquette à l'excès, et on n'y rencontrait certes pas l'abondaucc

Nous fûmes reçus par une jeune femme qui nous donna à entendre que ia mère Dorothée avait dejîi une couple de pratiques; mais elle nous invita à nous asseoir dans l'antichambre, nous promettant que notre tour arriverait bientôt. C'est ce que nous fîmes, prêtant l'oreille avec une grandecuriositékce qui se passait dans la chambre, à travers une porte un peu à jour, et je reconnus bientôt la voix de Dirck.

— Croyez-vous réellement, la mère, que je ne me marierai jamais? demanda-t-il d'un ton qui attestait l'importance qu'il attachait à cette nuestion; je désire le savoir bien positivement avant de m en aller.

— Jeune homme, répondit la devineresse d'un ton d'oracle, ce qui est dit, est dit. Je ne puis faire les destinées, mais seulement les révéler. Vous savez que vous avez du sang hollandais dans les veines, mais vous vivez dans une colonie anglaise. Votre roi est son roi, mais elle, elle est votre reine et vous n'êtes pas son maître. Si vous pouvez trouver une femme de sang anglais qui ait un cœur hollandais, et pas de poursuivans anglais , allez en avant et vous réussirez , sinon demeurez comme vous êtes jusqu'à, la fin des temps. Telles sont mes paroles, et telles sont mes pensées. Je ne puis en dire plus.

J'entendis Dirck soupirer. Pauvre garçon! il songeait à Anna. Il traversa l'antichambre sans lever une seule lois les yeux, et il quitta la mère Dorothée le cœur oppressé et l'air aussi sombre que l'avenir que lui promettait la destruction de ses idées de jeune homme. Le led ur peut être disposé à sourire à ces mots les idées de jeunesse de Dirck Van Valkcnburgh , s'il le juge par le calme et le flegme que je lui ai attribués jusqu'ici; mais ce serait faire une grande injustice à son cœur et à ses sentimcns que de se le représenter comme un être privé de sensations profondes. J'ai toujours supposé que celte entrevue avec la mère Dorothée eut une influence décisive sur la destinée du pauvre Dirck; et je ne suis pas bien sûr que d'autres encore n'aient pas subi des efl'cis analogues.

Notre tour venu, on nous introduisit en présence de la sorcière. Il est inutile de décrire rappartcnient dans lequel nous trouvâmes la mère Dorothée. 11 n'avait rien (l inusité, à l'exception d'un corbeau qui perchait sur la porte et paraissait dans les meilleurs termes avec sa maîtresse. Dorothée elle-même était une femme d'au moinssoixante ans, ridée et décharnée, avec unairdcfurie, et je crois que sa toilette était calculée de façon à accroître l'effet de sa physionomie. Son bonnet était tout entier de mousseline noire, quoiqu'elle fut vêtue tout en gris. Son œil était de la couleur de sa robe, il était pénétrant, mobile à l'excès et enfoncé sous les sourcils. En somme, elle avait le physique du rôle.

— Voulez-vous me voir tous ensemble, ou bien un seul à la fois ? demanda Dorothée d'une voix sourde et sépulcrale, qui devait ses intonations singulières partie à l'art et partie à la nature.

Il fut convenu qu'elle commencerait par M. Worden, mais que tout le monde demeurerait dans la chambre. Pendant que nous discutions cet arrangement, je remar- ([uaique les yeux de Dorothée allaient sans cesse de l'un à l'autre de nous, comme pour recueillir des renseignemens. Bien des personnes ne croyaient pas du tout à la devineresse, et prétendaient que toute son habileté n'était que fourberie et manège, qu'elle tenait à sa solde les nègres de la ville pour en tirer des renseignemens, et que quand elle rencontrait juste en vous parlant du passé, c'est qu'elle en avait d'abord été mise au courant. Je ne voudrais pas affirmer que cet art va aussi loin que le croient beaucoup de gens, mais il me semblerait bien présomptueux de nier qu'il y ait dans la magie quelque vérité. Je ne voudrais pas paraître crédule, et en même temps, je croirais mal agir en refusant mon témoignage à des faits dont je suis convaincu.

Dorothée commença par mêler un paquet de cartes excessivement sales, et qui avaient probablement déjà servi cinq cents fois. Elle dit ensuite à M. "Worden de les couper, et d'un air pensif se livra aussitôt à un examen muet. Pas un mot ne fut prononcé; mais nous tressaillîmes à un faible coup de sifflet qui amena le corbeau sur l'épaule de la vieille femme.

— Allons, la mère, dit M "Worden un peu impatienté de ce qu'il regardait comme du charlatanisme, je meurs d'envie de savoir ce qui m'est arrivé alin d'avoir plus de foi dansée qu'on me dira de l'avenir. Dites-moi ouelque chose du blé que j'ai mis en terre l'automne dernier, combien de boisseaux ai-je semés etsur combien d'acres? sur une terre neuve ou vieille?

— Oui-dà, vous avez semé. . . Vous avez semé, dit la vieille sur un ton très haut pour elle; mais votre semence est tombée parmi l'ivraie et sur les pierres, et vous ne récolterez jamais une ame avec tout cela. Vous pouvez semer au large; mais étroite sera la moisson.

Le révérend M. "Worden fit entendre un hem retentissant, croisa les bras et parut déterminé à paver d'audace. Cependant: je vis aisément qu'il se sentait fort mal à son aise.

— Comment va mon bétail? enverrai-je beaucoup de moutons au marché cette saison?

' — Un loup sous l'habit d'un mouton, grommela Doro-

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thée. Non, non, vous aimez les bons soupers, ics canards, k?8 instructions aux cuisinières, bien plus que de récolter dans lechamp du Seigneur.

— Allons, la vieille, ceci tourne au radotage, s'écria aigrement l'ecclésiastique, dites-moi auelque chose qui ait ïe sens commun pour mon bon écu de France. Que voyezvous dans ce valet de carreau dont vous étudiez la figure si attentivement?

— Un révérend qui allonge les jambes, oui, qui allonge les jambes, chucnolta plusieurs fois la vieille furie, au lieu de parlera voix haute. Voyez, il court pour sauver sa vie, maisBelzébulh l'attrapera.

Il y eut une pause immédiate et définitive, car le révérend M Worden prit son chapeau et s'élança hors de la chambre , quittant la maison comme s'il était déjà sérieusement engagé dans cette lutte à la cour.=e dont il venait d'être question. Guert secoua la tête et devint sérieux; mais voyant que la devineresse avait déjà repris son calme, et battait les cartes de nouveau , il s'avança pour apprendre son sort. Je vis les yeux de Dorothée s'arrêter d un air pénétrant sur lui comme il prenait place près de la table, elles coins de sa bouche laissèrent échapper un sourire significatif. Que voulait-il dire? c'est ce que je n'ai jamais pu déterminer.

— Je suppose que vous désirez savoir quelque chose ûa passé, comme tous les autres, marmotta la vieille, afin d'avoir foi dans ce que vous apprendrez de l'avenir.

— Pourquoi donc, la mère? répondit Guert en passant la main dans les boucles naturelles de sa belle chevelure, et d'une voix un peu précipitée, je ne ^lense pas qu'il faille s'inquiéter beaucoup du passé. Ce qui est fait est fait, et c'est fini avec lui. Un jeune homme ne doit pas aimer à entendre pareilles choses au moment peut-être où il est fortement appliqué à faire mieux. Nous sommes tous jeunes une fois dans notre vie, et nous ne devenons vieux qu'après a^oir été jeunes

— Oui, oui, je vois ce que c'est, marmotta Dorothée. C'est cela, n'est-ce pas, des dindons et puis des dindons, des canards et puis des canards ; couac, couac, couac, et ici la vieille furie se mit h imiter successivement le canard, l'oie, le dindon, le coq de combat et d'autres oiseaux, avec une lellc perfection, que, dans l'anticltambre, on aurait cru entendre le tapage d'une vraie basse-cour. J'en fus slu()élait, car l'imitation était admirable; mais Guert fut obligé d'essuyer la sueur qui inondait son visage.

— A quoi bon tout cela, à quoi bon tout cela, la mère? s'écria-t-il. Je vois que vous savez ce qu'il en est, et qu'il est inutile d'essayer de se déguiser avec vous. Dites-moi maintenant si je serai jamais marié; c'est pour l'apprendre que je suis venu, et j'aime autant le dire tout de suite.

— Il y a bien des femmes dans le monde, et les jolis visages sont nombreux à Albany, marmotta la vieille femme sur un ton encore plus bas en examinant ses cartes avec une grande attention; un jeune homme comme vous i\ok trouver à se marier plutôt deux fois qu'une.

— Non, cela est impossible; si je n'épouse pas une certaine dame, je ne me marierai pas du tout.

— Oui, 04)i, je vois ce que c'est. Vous êtes amoureux, jeune homme.

— Entendez-vous cela, CorBélius?Ce que ces créatures peuvent vous dire, n'pst-il pas étonnant? J'admeis la vérité de ee que vous me dites, mais décrivez-moi la dame que j'aime.

Guert oubliait que l'emploi du mot dame trahissait entièrement son déguisement, car aucun homme étant réellement ce Qu'annonçait son costume et sa mise, ne se serait avisé d'appliquer ce mot à sa bien-aimée. Je ne pus prévenir ces petites inadvertances, car mon compagnon était beaucoup trop agité pour entendre raison.

— La dame que vous aimez, répondit la devineresse, d'un ton délibéré et de l'air de quelqu'un qui s'avance en toute confiance, est très belle, d'abord.

— Vrai, comme le soleil est au ciel, la mère...

— Ensuite, elle est vertueuse, aimable, pleine de sagesse, d'esprit et de bonté.

— L'Evangile n est pas plus vrai ^ Cornélius, ceci passe toute croyance.

— Ensuite, elle est jeune. Oui, elle est jeune, et belle et bonne, trois choses qui la font beaucoup rechercher.

— Pourquoi réfléchit-elle depuis si long-temps sur mes offres, la mère? Dites-moi cela, je vous prie, et si elle consentira jamais à m'épouser.

— Je le vois, je le vois, tout cela est dans les cartes. La dame ne peut prendre un parti.

— Ecoutez, maintenant , Cornélius, et vous me direz ensuite s'il n'y a rien dans cet art Pourquoi ne peut-elle prendre un parti? Par le ciel, dites-le moi. Un homme peut se lasser de demander un ange en mariage 2l de ne pas recevoir de réponse. Je veux connaître la cause de ses doutes.

— Onnelitpasaisément dans l'esprild'une femme. Les unes sont pressées, les autres ne le sont pas. Je suis sûre que vous désirez avoir une réponse avant que la dame no soit disposéeàvous la donner. Les hommes doivent savoir attendre.

— Vraiment, elle semble savoir tout ce qu'il en est, Cornélius. J'avais beaucoup entendu parler de celle femme, mais ceci dépasse tout. Bonne mère, pouvez-vous me dire comment obtenir le consentement de la femme qui j'aimé?

— Vous ne l'aurez qu'en le demandant. Demandez-le une fois, deux fois, trois fois.

— Par saint Nicolas, je l'ai déjà demandé vingt fois; si demander suffisait, elle serait déjà ma femhie depuis un mois. Qu'en pensez-vous, Cornelius?... Non je n»' dois pas le faire, il n'est pas digne de surprendre les .<rcrels du coP'Ur d'une femme par un moyen comme celui-ci. Je ne veux plus l'interroger.

— La couronne est payée et la vérité doit être diie. La dame que vous aimez, vous aime et ne vous aime pas . elle veut vous épouser et ne veut pas vous épouser; elle pense oui et répond non.

A ces mots , Guert trembla de tous ses menibrcs , comme une feuille de tremble.

— Je ne pense pas qu'il y ait de mal , Cornélius . ù demander si j ai gagné ou perdu par l'aventure d ■ 'ii rivière Je veux lui demander encore celn , pour jlns de certitude. Dites-moi, la mèr-, mes ailaires vout-ellis mieux ou plus mal, depuis certaine chose (lui m'e-i ani-

vée il y a eaviron un mois , à l'époque où la glace est pariieel que nous eûmes de si grandes pluies ?

— Guert Teu Eyck, pourquoi m'éprouver ainsi? dit la sorcière avec solennité. J'ai connu votre père et j'ai connu votre mèie J'ai connu vos ancêtres en IJoUande, et leurs enfansen Amérique. De génération en génération, j ai connu votre race, et vous clés le premier que j aie vu si mal vêtu. Croyez-vous, enfant, que les yeux de la vieille Dorothée soient aveugles, et qu'elle ne puisse reconnaître ses compatriotes? Je vous ai vu sur la rivière! liai haï c'était un beau spectacle. En avant, Jack et Moïse! Comme ils hennissaient et comme ils galopaient. Crac! cracl la glace se rompt, et voici venir l'eau. Voyez, voici un pont qui peut tomber sur notre tète. Vous, ayez soin de celte colombe, et vous, de celle-ci, et tout ira bien avec le temps. Dites-moi unechose, Guert Ten Eyck, mais dites-moi vrai. Connaissez-vous un jeune homme qui doive aller dans les bois?

— Oui, la mère. Ce jeune homme, mon ami, a l'intention de partir dans quelques jours, quand la saison sera plus avancé.

— Bien, allez avec lui. L'absence amène une jeune femme à découvrir son cœur, quand les questions n'obtiennent rien. Allez avec lui, vous dis-je, et si vous entendez des coups de fusil, allez de ce cùlé : la crainte fail quelquefois parler une jeune femme. Vous avez votre réponse, je n'en dirai pas plus. Venez ici, jeune possesseur de beaucoup de dollars, et touchez cette carte.

J'obéis, et la vieille commença à se parler à elle-même et à parcourir le paquet aussi vile qu'elle put. Rois, as et valeis furent examinés l'un après l'autre, jusqu'à ce qu'elle trouvât la dame de. cœur, qu'elle me montra en triomphe.

— Voici votre dame. C'est la dame de bien des cœurs. L'Hud-son a fait pour vous ce qu'il a fait bien des fois pour un pauvre homme avant vous. Oui, oui, la rivière vous a fait du bien, mais l'eau noie aussi bien qu'elle fail pk'uror. Méliez-vous des lils de baionnet.

La mère Dorothée mit lin àses révélations et nous ne pûmes en tirer une svllabe, tout en lui posant vingt (|iu'.-,iions différentes, tlle nous lit signe de partir, et voyant noire obstination, elle mit un écu sur la labledevant chacun de nous avec un air de dignité, alla s'assL'oir dans un coin el se mit à se balancer comme impalienlée de notre présenre. A ce signe pea équivoque qu'elle considérait sa lâche comme terminée, nous n'avions rien autre chose à faire que de nous retirer, en lui laiàsaut notre argent,, comme de raisoa.

Guert Ten Eyck fut vivement impressionné par ce qu'il a^.iit appris dans sa visite à la tireuse de caries. Sou isprit en fut affecté, et, comme on le verra, les paroles de l;i sorcière ne furent pas sans influence sur sa conduite. Oiiant amoi, Jfe ne puis pas dire que je ne tins aucun (iiinpte de ce qui s'était passé; mais l'effet en fut bcau- (Miij) moins grand sur moi que sur mon ami. De son cùlé, II- rcuTend M. Worden traita tout cela avec le plus

grand mépris. Il déclara n'avoir jamais reçu pareille insuite de sa vie. La vieille furie devait inévitablement nous avoir vus tous auparavant, et l'avait reconnu. Proiitantde cet heureux hasard, qui n'avait rien de suqjrenant dans une petite ville comme Albany, elle avait saisi l'occasion de tirer le plus de parti possible du grossier sobriquet qui lui avait été donné.

— Longues-jambes, en vérité, rcpélait-il , et quel est l'homme qui ne courrait pas pour sauver sa vie? Vous avez vu maintenant, Cornélius, ce que c'est qu'une rivière quand la glace commence h. se rompre, et vous savez la façon surprenante dont je me suis échappé. Je mérite autant de réputation pour cette retraite, mon enfant, que Xeno|)hon pour sa retraite à lalèle des dix mille. Je n'avais pas, il est vrai, trente-quatre mille six cent cinquante stades à parcourir; mais les actions doivent s'apprécier pai- la qualité encore plus que par la quantité; les choses les meilleures ont touloiijours un air d'impromptu, et elles sont généralemcnl sur une petite échelle. Quant à tout ce que vous me dites au sujet de Guert , la maudite vieille connaissait le jeune homme; elle devait le connaître; cela est impossible autrement dans une ville comme Albany , où le gaillard a une réputation qui fait que son nom rajipelle toutes sortes de tours et d'esclandres. Jack *.t Moïse ensuite. Croyez-vous que l'inspiration d'un malin esprit ou de quarante mille diables conduirait une tireuse de cartes à appeler un cheval Moïse? Jack, passe encore, mais Moïse ne serait jamais venu à l'idée même d'un diablotin. Songez, mon enfant, que Moïse fut le grand législateur des Juifs, el une créature de cette espèce devait èlre plutôt près de croire que ce cheval s appelait Confucius que de lui supposer le nom de Moïse.

— Je suppose que l'inspiration, comme vous dites, devrait mettre une tireuse de cartes habile, en état de savoir les choses comme elles sont, et d'appeler les chevau.x par leurs vrais noms, quels que soient ces noms.

— Oui-dà, supposer une pareille inspiration à cette malheureuse vieille , ti cette diablesse impudente et décharnée ! Ne me parlez pas de cela, Cornélius; il n'y a rien de réel dans toutes ces cartes , ou au moins rien à quoi l'on doive croire dans tous les cas : et dans ce casci, il y a mensonge grossier. Longues-jambes ! cela fait pitié.

Telle était l'opinion de M. Worden au sujet des révélations de la mère Dorothée. Il exigea de nous rengagement de ne point parler dï cette aventure ; du reste, nous n'étions pas très disposés à en parler beaucoup. Dirck, quoique ayant à peine vingt ans, commença dès lors à parler de vivre en célibataire, et aucune plaisanterie de ma part ne put déterminer le pauvre garçon à changer d'idées ou à concevoir des espérances plus gaies. Gnert était i)rofondément impressionné, comme je l'ai déjà dit, et, ne se croyant pas lié pour ce qui le regardait porsonnelleiiicut, il prit occasion de parler de sa visite un matin (lu'Ucrman Mordaunt, les deux dames, Bulslrode l'I moi étions assis à causer ensemble avec toute la liberté de relations qui éUiient devenues continuelles

— Y a-t-il des tireuses de cartes en Angleterre, Ifonsieur ]!: Lî.TKlo'/di'manda brusquement Guert en arrélunt

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les yeux en même temps sur Mary Wallace, car sa pensée était toujour^ fixée sur elle.

— On trouve toute sorte de sottes choses dans la vieille Angleterre, M. Ten Eyck, aussi bien que quelques-unes

3ui sont sages. Je crois que Londres possède une couple e devineresses, et, j'ai entendu dire aux vieilles gens, que la mode de les consulter s'était accrue quelque peu depuis que la cour est devenue allemande.

— Oui, reprit naivemcnt Guert, cela n'est pas difficile à croire, c'est un dicton nopulairc chez nous, que les tireuses de cartes allemandes ou hollandaises sont les plus connues. Ils ont eu, ou ils prétendent avoir eu des sorcières dans la Nouvelle-Angleterre, mais personne d'ici vn'a ajouté foi à ces prétentions. Il en est de cela comme de toutes les fanfaronnades de ces vantards de Yankies.

Je remarquai que Mary Wallace rougissait, et eu ramassant un peloton de fil, elle profila de l'occasion pour se détourner, de façon que Bulslrode surtout ne pût voir sa figure.

— Tout cela veut dire, reprit le major, que notre ami Guert a été faire une visite à la mère Dorothée, une femme d'une certaine réputation, qui demeure sur la hauteur, et qui est en grand renom parmi la jeunesse d'Albany. Quelques personnes de notre régiment sont allées consulter cette vieille femme.

— Vous avez deviné, Monsieur Bulstrode, répondit Guert avec sa franchise habituelle et une gravité qui prouvait combien il prenait tout cela au sérieux. J'ai été voir la mère Dorothée pour la première fois de ma vie, et Cornélius Littlcpage que voici m'accompagnait. Il y avait bien long-temps que je connaissais cette femme de réputation; mais je n'avais jamais ou avant ce printemps la curiosité de lui faire une visite. Nous y sommes allés, et je dois dire que j'ai été on ne peut plus surpris du savoir infini de celte personne extraordinaire.

— Vous a-t-elle dit de chercher la cuiller perdue dans le pot aux confitures. Monsieur Ten Eyck? demanda Anna, avec une telle malice dans son regard et le ton de sa voix, que je sentis le rouge me monter à la figure. On dit que les tireuses de caries envoient toutes les ménagères prudentes, mais peu soigneuses, chercher dans les pots à confitures les cuillers perdues. Beaucoup ont été retrouvées, m'a-t-on dit, par cette merveilleuse sagacité.

— C'est bon, miss Anna ; je vois que vous n'avez pas foi aux tireuses de cartes, répondit Guert en s'agitant sur sa chaise ; et quand on n'a pas la foi, on ne peut rien croire. Pourtant, j'ai, moi, tant de confiance dans ce que Dorothée m'a dit, que j'ai l'intention de suivre son conseil, quelque tournure que prennent les choses.

A ces mots Mary Wallace leva ses grands yeux bleus, si pensifs, sur le jeune homme ; ils exprimaient un ardent intérêt, bien plus encore que la simple curiosité que son instiuct et sa sensibilité de femme ne lui donnaient pourtant pas la force de cacher tout à fait. Cependant elle ne dit pas un mol.

— Vous allez sans doute nous raconter tout cela, Teu Eyck, s'écria le major, il n'y a rien qui réussisse davantage devant un auditoire, qu'une bonne histoire de sorcellerie, ouquelque chose d assez merveilleux, pour qu'il faille faire violence au bon sens avant d'y croire.

— Excusez-moi , Monsieur Bulstrode , ce sont chose? que je ne puis rapporter; mais Cornélius Littlepagc pourra vous attester combien elles sont étonnantes. En somme, j'irai dans les bois ce printemps, et Litllepage et Follock étant d'excellente compagnie, j'ai l'intention de me joindre à eux. 11 faudra encore du temps pour que l'armée se mette en marche, et dans l'intervalle n^us nous proposons de vous retrouver devant Ticonderoga, si vous réussissez à aller si loin.

— Dites plutôt devant Montréal , car j'espère que le nouveau commandant en chef nous trouvera quelque chose de plus à faire que celui qu'il remplace. Doisje placer une sentinelle à la porte de Dorothée en votre absence, Guerf?

Cette question provoqua un sourire général que Guert partagea, car son bon naturel était à l'épreuve. Quand je dis nue le sourire fut général, j'oublie d'excepter Mary Wallace qui était loin d'être gaie ce matin-là.

— Nous serons donc voisins, Guert? observa paisiblement Herman Mordaunt , si en parlant d'accompagner Cornélius et Dirck dans les bois, vous voulez dire que vous irez avec eux k la concession récemment obtenue par MM. Litllepage et Van Valkenburgh J'ai de ce côté un domaine qui a déjà dix ans, et ces dames ont consenti à m'y accompagner dès que la saison sera un peu plus avancée et que je serai certain que l'armée suffira pour nous protéger contre les Français et les Indiens.

Je n'ai pas besoin de dire avec quel ravissement Guert et moi reçûmes cette annonce. Sur Bulstrode elle produisit l'effet diamétralement opposé. Il ne me parut pas surpris d'une déclaration qui était si nouvelle pour nous; mais quelques expressions qui lui échappèrent prouvèrent qu'il Ignorait que le domaine d'Herman Mordaunt et le nôtre étaient si rapprochés. Le séjour d'Herman Mordaunt à Albany n'avait d'autre but que de veiller à celle propriété sur laquelle il avait fait élever des moulins, et qui, par suite des progrès de la guerre, se trouvait beaucoup trop rapprochée de l'ennemi. Les quinze ou vingt familles qu'il avait réussi à y établir arec beaucoup de peine et aedépense,avaientprisralarme et avaient manifesté l'intention d'abandonner leurs cabanes et leurs défrichemens. Deux ou trois avaient profilé des derniers jours de neige pour repasser les Hampshire-Grants, el il était à craindre que d'autres ne suivissent cet .exemple.

Herman Mordaunt avait résolu de vi^ile^ Ravcnsm-sl (ainsi s'appelait son domaine) et de passer une partie sinon la totalité de l'été au milieu de ses colons pour leur rendre un peu de confiance et donner plus d'activité aux travaux. Anna et Mary avaient refusé délaisser M. Mordaunt partir seul , et comme il était persuadé qu'il n'y avait point de danger dans celte expédition , il avait cédé aux imporlunilés des deux jeunes filles. 11 avait été décidé positivement qu'ils partiraient tous ensemble aussitôt que la saison serait un peu plus avancée. Celle résolution avait été annoncée aux colons et avait eu pour résultat de les retenir chez eux en apaisant leurs craintes.

La conversation roula près d'une heure sur les dispositions que chacun faisait pour l'été : Guert et Dirck sortirent ensuite avec Bulstrode pour aller voir un cheval

SÂTAN5T0É.

que celui-ci venait d'acheter et me laissèrent seul avec les dames. La porte ne se fut pas plus tôt refermée sur eux, que je vis poindre un sourire sur les lèvres d'Anna, tandis que Mary Wallace demeurait pensive , sinon triste.

— Vous êtes donc allé, vous aussi, chez la tireuse de cartes. Monsieur Littlepage? dit Anna après avoir longtemps débattu en elle-même ]a convenance de revenir sur ce sujet. Je savais qu'il y avait à Albany une femme de cette espèce, et que les servantes économes allaient la consulter; mais j'ignorais que des hommes, surtout ayant de l'éducation, lui fissent cet honneur.

— Je pense que ni le sexe ni l'instruction ne peuvent soustraire personne k son influence et à son autorité. Ou dit que la plupart des jeunes officiers de l'armée vont la consulter quand ils séjournent ici.

— Je voudrais bien savoir si M. Bulslrode y est allé. Il est jeune d'années, quoique déjà si élevé en rang. Un major peut avoir autant de curiosité qu'un enseigne, ou, à ce qu'il paraît, qu'une femme qui a perdu la cuillère de dessert favorite de sa grand'mère, n est-ce pas, chère Mary?

Mary Wallace fit entendre un petit soupir, et releva la tète, mais elle ne dit pas un mot.

— Vous êtes.sévère pour nous, Anna (dej)uis l'aventure de la rivière, la famille entière me traitait avec la familiarité d'un fils ou d'un frère) ; je crois que nous n'avons pas fait pis que M. Mordaunt lui-même dans sa jeunesse.

— Cela peut être vrai, Cornélius, et ne rendre pas votre consultation la chose la plus sage du monde. J'espère cependant que vous ne ferez pas un mystère de votre bonne aventure, et que vous mettrez vos amis dans le secret.

— La vieille femme a été loin d'être communicative avec moi ; mais elle a traité Guert Ten Eyck beaucoup mieux. Elle lui a dit sur le passé des choses fort extraordinaires, à moins qu'elle ne sût qui il était.

— Est-il probable, Monsieur Littlepage, dit Mary Wallace, qu'il y ait dans Albany une personne qui ne connaisse pas Guert Ten Eyck, et une bonne partie de son histoire? Le pauvre Guèrt se fait connaître partout où il est.

— Oui et très souvent h. son avantage, ajoutai-jc; remarque qui ne me coûtait rien à faire, mais (jui illumina de plaisir la figure de Mary Wallace et amena même un demi-sourire sur ses lèvres. — Oui, tout cela est vrai, et pourtant il y avait quelque chose d'étrange et de surnalur(;l dans la façon doni cette vieille femme rapportait ce qu'elle nous a dit.

— Toutes choses que vous semblcz résolu à garder pour vous seul? dit Anna d'un ton interrogalif.

— Il serait mal à moi de trahir les secrets d'un ami, Guert répondra pour lui-même; il est aussi franc que le jour en plein midi, et n'hésitera pas à vous dire tout.

— Pourvu que Cornélius Littlepage soitseulement aussi franc qu'un crépuscule.

— Je n'ai rien à cacher, surtout à vous, Anna. La ftreuse de cartes m'a dit que la reine de mon cœur était la reine de tropdecœurs, que la rivière ne m'avait pas fait

de mal, et que je devais surtout prendre garde à ce qu'elle appelait les chevaliers baronnets.

J'examinais attentivement Anna, en répétant l'oracle de la mère Dorothée, mais je ne pus rien saisir sur sa charmante et sérieuse figure. Elle ne sourit pas, elle ne prit point un air offensé, mais elle rougit certainement. D ailleurs, elle eut soin de ne pas me regarder, ce qui eût été provoquer l'observation. Mary Wallace sourit et me regarda.

— Vous croyez tout ce que la sorcière vous a dit, Cornélius? demanda Anna, après une courte pause.

— Je croyais que la reine de mon cœur était la reine de beaucoup de cœurs ; que la rivière ne m'avait pas lait de mal (quoique je ne puisse voir et ne puisse dire qu'elle m'ait fait grand bien) et que j'avais beaucoup à craindre des chevaliers baronnets. Je croyais tout cela, du reste, avant d'avoir vu la tireuse de cartes.

Cette fois, Anna fut la première à détourner la conversation. A quelques jours de là, le 25' régiment reçut l'ordre de partir. Bulstrode connaissait depuis long-temps les projets d'Herman Mordaunt pour l'été . et il avait eu le crédit de faire assigner à son régiment le poste le [)lus rapproché de Ravensnest, ce qui lui permettrait de visiter ces dames à l'occasion et de se présenter à elles en quelque sorte comme un protecteur. Celte idée souriait assez à Herman Mordaunt, qui était tout dans les intérêts de Bulstrode, et il se flattait intérieurement que l'insistance d'Anna à vouloir l'accompagner venait du désir de rester à proximité de recevoir des visites ou des messages de Bulstrode pendant la plus grande partie de l'été.

Bulstrode ne quitta pas Albany en même temps que son régiment;j'étaisinvilécemêraejourkdt>jcùner chez Herman Mordaunt, avec Dirck et Guert, et, en arrivant chez lui, nous vîmes à la porte le groom du major, qui tenait en bride son cheval et le sien, et dans le salon nous trouvâmes Bulstrode portant l'uniforme d'un officier de son rang, sur le point de commencer une marche dans les forêts d'Amérique. Il me parut mélancolique, comme triste de paitir, mais mes plus jalouses observations ne purent découvrir aucun signe d un sentiment analogue cliez Anna. Elle n'elait pas tout à fait aussi gaie que de coutume, mais elle était loin d être triste.

— Je vous quitte. Mesdames, avec le plus profond regret, dit Bulstrode, quand nous lûmes à table; car vous avez fait de ce pavs pour moi plus qu'une patrie; vous me l'avez rendu bien cher.

Ceci fut dit avec sentiment, avec bien plus de sentiment que je n'en avais jamais vu manifester k Bulstrode, et même que je ne lui en aurais jamais supposé. Anna mugit un peu; mais je ne vis point trembler sa joMe main, qui, à ce moment, tenait une petite théière richement ouvragée, suspendue au-dessus d'une tasse.

— Nous nous retrouverons bientôt, Harry, dit Herman Mordaunt d'un 'on de profonde alloction, car nous ne partirons pas une semaine après vous Rappelez-vous que nous ne devons pas être voisins, mais bons voisins, et si la montagne ne veut pas aller vers Mahomet, Mahomet ira vers la montagne.

— Ce qui veut dire. Monsieur Bulslrode, ajouta Mary Wallace avec un de ses charmans sourires, aussi francs

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et aussi nalurt-ls que l'enfance elle-même, ce qui veut dire que vous êtes Mahomet et nous la montagne. Des dames ne peuvent pas voyaj^er commodément dans leslorèts, ni visiter un camp avec convenance, le voulussent-elles.

— On m'assure que je ne serai pas du tout dans un camp, répondit le major, mais dans de bonnes et confortables baraques que le bataillon que nous allons relever a construites pour nous. J'espère un peu qu'elles seront en assez bon étal pour que même des dames ne dédaignent pas de s'y abriter au besoin. D'ailleurs, doit-il y avoir ni montagne ni Mahomet entre d'anciens et intimes amis?

Des promesses mutuelles de visites furent échangées. Herman Mordaunl avait évidemment envie de voir Bulstrode entrer dans ?a famille, désir que la parenté rendait facilement excusable aux yeux du monde, mais oui avait encore d'autres causes, comme il me fut aisé ae m'en apercevoir. Lorsque Bulstrode se leva pour prendre congé j'aurais voulu être bien loin à cause du chagrin qui allait éclater, tandis que le désir d'observer l'effet de ce depart sur Anna m'aurait clouéau plancher quand même il eût été convenable que je me retirasse.

Bulstrode était plus affecté que je ne l'aurais cru possible. Il prit la main d Herman Mordaunt et la serra chaleureusement quelque temps aviint d'être en état de parler.

— Dieu sflul sait, dit-il alors, ce que cet été doit voir, et si nous nous retrouverons encore ; mais advienne que pourra, le passé, l'heureux passé est hors de toute atteinte. Si vous n'entendez plus parler de moi, mon cher parent, mes lettres pour l'Angleterre vous prouveront mieux ma reconnaissance que toutes les paroles. Elles ont été écrites k mesure que vous me combliez de bontés et elles peignent fidèlement les sentimens qu'avaient fait naître en moi votre hospitalité et votre amitié. J'ai demandé qu'en cas d'un certain malheur elles vous soient toutes renvoyées en Amérique.

— Non, mon cher Harry, il ne faut pas voir l'avenir si noir, s'écria Herman Mordaunt, en essuyant une larme, c'est faire d'une courte séparation une chose bien plus sérieuse qu'il ne faut.

— Non, Monsieur, un soldat qui va au-devant du feu de l'ennemi, ne peut jamais parler avec confiance d'une séparation comme devant être courte. Cette campagne sera décisive pour moi, ajouta-t-il en jetant un regard à Anna; je reviendrai conquérant dans un sens, ou je désire ne pas revenir du tout. Mais que le ciel vous bénisse, Hernun Mordaunt, ainsi que vous nomment vos compatriotes; un millier d'années n'effacerait pas le souvenir de votre bonté pour moi.

Tout ceci fut bien dit, et d'un ton qui valait le langage. Bulstrode hésita un moment, regarda alternativement les deux jeunes filles, puis s'approchant de Mary Wallace :

— Adieu, bonne Mary Wallace, dit-il en prenant la main qu'on lui ofl'rait, et en la baisant avec une liberté d'esprit

[qui aunonçaitque l'amitié et le respect inspiraient seuls cette action; vous avez plus d'une fois été pour moi un critique sévère; mais votre indulgence habituelle vous fait pardonner bien des pi(|ùrcs. Vous pourrez gagner mille cœurs, mais vous n'en trouverez pas un qui ail un res|)ecl plus profond pour vos vertus.

Mary Wallace retira son mouchoir de ses veux, serra vivement la main de Bulstrode, et lui fit des adieux pleins de cordialité et d'émotion. Le tour d'Anna vint ensuite; son mouchoir était sur ses yeux; quand elle le retira, son visage était pâle et ses jouês inondées de larmes. Le sout rire qui leur succéda était la grâce même, et je l'avouerai, fut un coup qui m'atteignit au cœur. A ma grande surprise. Bulstrode ne dit pas un mol; il prit la main d'Anna, la pressa sur son cœur, la baisa en y laissant un billet, et sortit après un salut J'eus honte d examiner la contenance de miss Mordaunl en pareille circonstance, et je me détournai afin que ma présence n'ajoutât pas à la détresse et à l'embarras qu'elle éprouvait évidemment.

J'en vis assez cependant pour être moins rassuré que jamais sur le succès de ma poursuite. Anna avait changé vingt fois de couleur pendant que Bulstrode se tenait près d'elle et prenait congé, et elle me parut beaucoup plus affectée que Mary Wallace. Néanmoins ses impressions étaient toujours plus vives et plus énergiques que celles de son amie, et ce que ma susceptibilité prit pour une émotion de tendresse pouvait n être qu'une effusion de sensibilité féminine et d'amilié. En outre, Bulstrode étail son parent.

Les hommes conduisirent Bulstrode jusqu'à la porte. H nous serra cordialement la main, et une fois monté en selle, nous dit : Cet été sera plus chaud que de coutume, même pour votre pays si chaud et si froid. J'espère que, vous jeunes gens, vous viendrez rejoindre le 25' comme volontaires dès que vous apprendrez que nous marchons en avant. Je voudrais en avoir un millier comme vous, car l'affaire de la rivière a montré assez ce que vaut un homme à l'occasion. Le ciel vous protège, Cornélius, ajouta-t-il en se penchant sur sa selle pour me serrer encore la main : il faut que nous restions amis, coûte que coûte.

11 n'v avait pas moyen de résister à celte franchise et à tant d'amabilité; je serrai cordialement la main qu'il me tendait; Bulstrode leva son chapeau, nous salua et partit à pas lents, enfoncé dans ses pensées et comme malgré lui. Malgré toute l'amitié de celte séparation, j'avais plus sujet que jamais de regretter que Bulstrode eîlt paru au milieu de nous, et la scène de ce matin me confirma dans la résolution de ne point presser Anna de prendre une décision, lorsque j'avais tant de motifs de craindre que celte décision ne me fût contraire.

xvn.

Dix jours après le départ du 25' régiment, nous quittâmes Albany, en compagnie d'Herman Mordaunt et de sa famille, pour commencer notre expédition de l'été. Durant cet intervalle, la ville avait pris un aspect tout militaire. Plusieurs regimens des troupes royales avaient, remonté l'Hudson, la plupart des sloops de Ta rivière, au nombre de trente ou quarante, ayant été employés à transporter ces troupes et leurs bagages. Deux ou trois corps venant des colonies de l'est, et plusieurs regimens provinciaux, se concentraient sur ce point, considéré comme la clé de la navigation de IHudson. Au nombre des personnes de distinction qui accompagnaient les troupes, était lord Howe, ce geulilhi)mme dont Herman Mordaunl avait

parlé. Il avait le grade de brigadier et semblait être lame de l'armée. Ce n'était pas seulement la considération personnelledont il jouissait, qui le plaçait si haut dans I estime du monde et des troupes, mais surtout le talent spécial qui le distinguait et les services qu'il avait rendus daos sa profession. On comptait également dans tes rangs un grana nombre de jeunes gens appartenant à des familles considérables. La plupart des principales familles de la colonie avaient aussi des représentans au service. Les jeunes gens qui venaient des colonies du centre ou du sud étaient porteurs de commissions dans l'armée régulière; mais les regimens provinciaux, venus desétablissemens de l'est, étaient généralement conduits par des individus appartenant à la classe des riches fermiers. Ces troupes étaient belles du reste, et meilleures que les regimens de notre propre colonie ; les soldats qui les composaient, semblaient être d'une classe plus élevée que les nôtres. Mais les officiers ne brillaient pas par des manières, ni par des habitudes, telles qu'elles semblassent leur donner droit à exercer le commandement. Il laut pourtant que les ofliciers et les soldats se soient convenus les uns aux autres, car tout le monde s'est accordé à dire qu'ils s'étaient comportés bravement, partout où ils avaient été bien dirigés, ce qui n'est pas toujours arrivé.

Je rencontrai lord Howe deux ou trois fois, particulièrement chez Mme Schuyler, cette dame dont j ai^u plusieurs fois occasion de parler, et à oui j'avais présenté la lettre d'introduction de ma mère. Les Mordaunt étaient très assidus auprès d'elle, et me prenaient souvent avec eux quand ils se rendaient à, sa demeure. Lord Howe vivaitenquelque sorte sous letoitde cette excellente dame, chez qui, du reste, toute la bonne compagnie d'Albany se donnait rendez-vous à celte épo(|ue.

Lorsque nous partîmes d'Albany, notre troupe était nombreuse, et aurait pu passer pour un petit corps militaire qui prenait l'avance, ainsi que le faisaient chaque jour des corps de troupes appartenant réellement à l'armée. Le lecteur ne sera pas fâché de connaître le dénombrement de nos forces cl l'ordre de notre marche.

Herman Mordaunt avait avec lui , indépendamment des daines , un cuisinier nègre et une jeune négresse , chargée du service de la partie féminine de noire caravane ; un nègre, à qui élait confié le soin des chevaux, et un autre faisant oflice de valet de chambre. En outre , il s'était adjoint trois ouvriers de race blanrhc, qui devaient être employés . selon que le besoin serait, à frayer la route dims les bois, à établir le passage des rivières et à d'autres travaux de même nature. De notre côté , nous étions d'abord trois giinllomen ; puis venait Yaap , mon fidèle nègre. M. Traverse, l'arpenteur; deux portes-chaînes et (leuv charpentiers. GueriTenEyck avait aussi emmené son nègre , qui s'appelait Peler. Ainsi nous formions une troupe de dix hommes vigoureux , dont huit de la race blanche et deux noirs. La troupe d'Herman Mordaunt comptait un nombre égal de per.>;onnes, parmi lesquellesse trouvaient, il est vrai, quatre femmes Ainsi , en réunissant nos forces, nous formions un parti de vingt personnes. Sur ce nombre , tous les hommes, blancs et noirs, étaient bien armés. Chacun portait une bonne caraibine, et les gentlemen avaient, de plus, chacun une paire

de pistolets. Ces dernières armes étaient passées dans un ceinturon, qui soutenait également une courte épee, placée en arrière de façon î» se trouver cachée , ainsi que les pistolets sous nos vêtemens. De la sorte , nous étions bien armés sans en avoir l'air ; et c'est une precaution dont l'utilité est parfois reconnue dans les bois.

Il est à peine nécessaire de dire que, pour pénétrer dans les profondeurs de la forêt, nous n'avions pjis conserve l'ajustement avec lequel nous avions l'habitude de nous montrer dans les rues de New-York et d'Albany. Les chapeaux avaient été mis de côté, etcn place nous avions pris des bonnets ressemblant , pour la forme , îi ceux que nous avions portés l'hiver, à cela près qu'ils n avaient pas de fourrures. Les dames portaient des chapeaux légers et petits, car elles devaient sentir bien rarement le besoin de garantir leurs traits du soleil sous les épais ombrages de la forêt. Cependant, suivant Ibabitudedu beau sexe américain, un voile vert était attache h ces chapeaux. Anna et Mary portaient des habits d'un drap léger qui dessinaient admirablement leurs tailles charmantes. Ces vêtemens étaient courts, afin de ne [las gêner la liberté de leurs mouvemcns dans le cas oii elles seraient forcées de faire rouie à pied. Une plume ou deux sur les chapeaux n'avaient pas été oubliées, comme une preuve du désir de plaire qui est inné dans le cœur de toutes les femmes.

Quant à nous, la majeure partie de nos vêtemens était faite de peau de daim. Nos culottes, nos guêtres et nos moccassins étaient de cette étoffe. Les moccassins étaient de fabrique européenne; mais Gnert avait pris avec lui une ou deux paires de cette espèce de chaussures fabriouées par les Indiens. Nous portions tous des vestes de tlrap commun, mais nous avions en outre avec nos bagages, des blouses de chasse iiue nous devions endosser, à l'entrée de la forêt, par-dessus nos autres habits. Ces blouses de couleur verte, avec des franges et autres ornemens du même ton, passaient pour être d'un usage excellent dans les bois. Leur forme, leurs franges et leur couleur pouvaient ^e confondre aisément avec le feuillage, et contribuer àrendre invisiblcsoutout au moins indistincts à une certainedislanceceuxqui les portaient. Elles éiaieiit en grande faveur dans tous les corps américains appelés à agir dans la forêt, et composaient l'uniforme des njlcmen des bois, soit qu'ils eussent à combattre les hommes ou les animaux.

Ni M. "Worden, ni Jason ne fesnient partie de notre troupe, et la raison de cette scissiim momentanée était précisément une question de ro-iume. Le révérend altuchait tant de prix aux apparences, qu'il aurait volontiers porté la robe et le surplis mètne on mission parmi les Indif'ns , et tel élait , jusqu'à un certain point, le but ostensible de son voyage actuel Je l'avais vu assister à des combats de coqs dans sou costume de ministre. En un mol M. Worden ne négligeait pas jamais les choses extérieures, et particulièreiiii'nt tout ce qui avait irait à rhabillement. Ccst une question de savoir s'il aurait jamais consenti à réciter des prières sans surplis, ou à prêcher sans robe, si aiï.tinées que ses ouailles eussent [lu être delà nourriture spiiiluelle. Je me rappelle parfaitement avoir entendu dire à mon grand-père qu'en une

certaine occasion, le respectable personnage avait refusé d'officier un dimanche, en voyage, dans la crainte de discréditer l'église, en exerçant son saint oftice, sans être revêtu des signes extérieurs qui dénotaient son caractère sacré.

— On fait plus de mal que de bien à la religion. Monsieur Littlcpage, dit le révérend M. Worden en cette circonstance, en abaissant ainsi le caractère de nos cérémonies aux yeux du vulgaire. La première chose est de prêcher aux nommes le respect des saintes choses, moucher Monsieur ; et un ministre en robe et en surplis commandp trois fois autant de respect que s'il était privé des attributs de ses fonctions. Je considère comme un devoir sacré de me revêtir des insignes de mon ministère dans toutes les circonstances.

C'est eu conséquence de cette opinion, ciue le révérend voyageait avec un chapeau et un habit de ministre, des culottes noires et un rabat, même à la conquête des amcs des hommes rouges à travers les déserts de l'Améque du Nord.

Quant à Jason, il donna une raison tirée des coutumes de sa province pour voyager dans ses plus beaux habits. Chacun, dit-il, faisait ainsi dans son pays, el pour sa part il considérerait comme un manque de respect aux étrangers de paraître parmi eux avec de vieux vêtemens. Mais le véritable motif de sa conduite était l'économie. La présence des troupes avait tellement élevé le prix des marchandises que Jason n'hésita pas à dire qu'Albany était la ville la plus chère oii il eût jamais été. Il y avait quelque chose devrai dans cette assertion; et la distance entre Albany el New-York n'étant pas moindre de cent soixante milles, c'était l'affaire d'un mois ou même plus de faire venir de celte dernière ville les marchandises propres k remplir les magasins qui avaient été ^idés.

Le révérend M. Worden et le digne M. Jason Newcome

rarlircnt donc d' Albany vingt-quatre heures avant nous. Is devaient nous rejoindre à un endroit où la route s'enfonce dans la forêt, et où, suivant leur manière de voir, les chapeaux retroussés et les bonnets de peaux pourraient, marcher de compagnie sans scandale. Mais il y avait encore un autre motif de leur détermination. Nous voyagions à pied, n'emmenant que trois ou quatre chevaux de somme chargés de nos bagages. Or, on avait offert une place à M. Worden dans un transport du gouvernement, et Jason espérait parvenir, de manière ou d'autre, à se glisser dans la même voiture Je dois à M. Newcome de reconnaître qu'il avait un talent extraordinaire pour se faire accorder des faveurs de toute sorte, et certainement il n'a jamais perdu aucune occasion d'avancement par honte de le demander. Pendant tout le temps qu'il fut avec nous, Jason ne cessa pas d'agir comme si la vie était une espèce de jeu des quatre corns, où celui qui quitte sa place est certain de trouver un voisin disposé à l'occuper aussi vite que possible.

A l'exception des deux nommes qui conduisaient les deux chariots d'Herman Mordaunt, tout le sexe masculin qui se trouvait dans notre caravane, marchait à pied, comme je l'ai dit. Chacun de nous portait, outre sa carabine et ses munitions, un havrcsac, aussi on croira aisément que nos journées de marche n'étaient pas bien for-

tes. Le premier jour, nous finies une halte chez Mme Schuyler, sur son invitation , et nous y dînâmes , ainsi que l'arncnteur. Lord Howe était un des convives , et il parut aamirer vivement la résolution avec laquelle Anna et Mary entreprenaient un pareil voyage , particulièrement en temps de guerre.

— Vous n'avez rien à craindre, cependant. Mesdames, dit-il d'un ton un peu plus sérieux que celui sur lequel avait été montée la conversation jusqu'à ce moment, car nous mettrons de forts détachemens entre vous et les Français. Les événemens de l'été dernier , et la façon déplorable dont le pauvre Munro a été abandonné à son sort , nous ont intimement convaincus de la nécessité de forcer l'ennemi à se tenir au nord du lac Saint- Georges; on a livré trop de batailles de ce côté-ci du lac, pour l'honneur des armes britanniques. Nous nous faisons caution de votre sûreté. .

Anna le remercia de cette assurance et on changea de conversation. J'échangeai quelques mots avec lord IIowc, qui me complimenta à, l'occasion de ce qui s'était passé sur la rivière. Il tenait évidemment le récit de celte affaire de la bouche d'une personne qui était tout à fait de mes amis, el il crut devoir y faire allusion dans des termes qui me furent particulièrement agréables. Notre courte conversation ne mérite pas du reste d'être reproduite , -mais elle eut l'avantage de donner naissance à des relations qui plus tard furent mêlées à des événemens de quelqu'intérêt.

Environ une heure après dîner, nous prîmes congé de Mme Schuyler et nous continuâmes notre route. Ce jourlà notre étape devait être courte, bien que dès ce temps des routes eussent été ouvertes et qu'elles fussent même assez bonnes. Mais nous ne jouimes pas long-temps de leur avantage, car elles ne s'étendaient pas à plus d'une trentaine de milles au nord d'Albany dans le chemin que nous suivions , c'est-à-dire au nord-est , car Ravensnest et Mooseridge étaient situés à peu près dans la direction des Hampshire-Grants.

Dès que nous eûmes atteint le point où finissait la roule, Herman Mordaunt fut obligé de quitter ses chariots, et de mettre les femmes à cheval. Tous les objets de première nécessité furent placés sur nos bêtes de somme, et après une halte d'une demi-journée, employée à CCS divers arrangemens, nous avançâmes. Les chariots suivaient . mais à pas lents, car les femmes avaient été obligées de renoncer à y monter, parce que les nombreux cahots résultant de l'inégalité du terrain, rendaient ce genre de transport par trop incommode. Notre cavalcade, suivie de notre compagnie de piétons, fesait une figure très respectable le long de la roule, qui se changea bientôt en un simple chemin coupé à travers la forêt, avec quelques ornières par intervalles; mais sans aucunes traces de nivellement. C'est à cet endroit que nous devions rencontrer M. Worden et Jason. Nous y trouvâmes réellement leur.s elTets. Quant à eux , ils étaient déjà partis, en nous faisant dire que nous nous rejoindrions quehiue pari sur la route.

Guerl el moi marchions en avant. Notre jeunesse cl notre vigueur nous permettaient de nous maintenir sans fatigue à la tête de la Inmpe. Certains que les dames é-

taient commodément établies sur leurs montures, nous prîmes l'avance, afin de faire plus loin les préparatifs de leur réception dans une maison située à une distance de quelques milles où nous devions passer la nuit. Celait un bâtiment construit avec des troncs d'arbres, qui s'élevait isolément dans la forêt déserte, au milieu d'un défrichement de vingt ou trente acres. La distance entre cet édifice solitaire et la première habitation élevée sur la propriété d'Herman Mordaunt était de dix-huit milles; et, pour la franchir, il ne fallait pas moins de toute la longueur d'une journée de mai, surtout dans la situation de notre troupe. Nias étions, Guert et moi, en avance d'un bon mille, lorsque nous vîmes devant nous une espèce de clairière que nous prîmes, au premier aspect , pour le lieu de notre halle projetée. Quelques acres de terrain avaient été défrichés, et laissaient pénétrer la lumière du jour au sein de l'obscurité de la foret. Mais les rejetons sorlis des souches avaient eu le temps de pousser et de couvrir l'abattis tout entier d'un jeune taillis. En approchant, nous entendîmes les voix d hommes qui parlaient dans celte clairière. Nous fîmes halle aussitôt, car le son de la voix humaine dans ces déserts, ne manque jamaisd'engagercelui qui l'entend à s'arrêter et à saisir ses armes. C'est ce que nous finies. Après quoi nous prêtâmes l'oreille avec précaution. Nous fûmes aussitôt rassurés en entendant répéter les termes du jeu de cartes appelé ail fours (1 ).

— 11 y a là, dit Guert, des compagnons qui jouent aux cartes. Avançons et tâchons de les surprendre.

Ecarlant rapidement les branches qui nous séparaient des joueurs, nous nous trouvâmes fort inopinément en face du révérend M. Worden et de Jason Newcome. Noire apparition troubla fort le maître d'école îi qui son éducation puritaine faisait considérer comme une faute de jouer aux caries , mais elle ne déconcerta nullement le ministre, habitué à considérer les règles arbitraires qu'il lui convenait de poser, comme la loi divine.

— J'espère, Corny, mon cher enfant, s'écria-t-il, que vous n'avez pas oublié de faire emplette de quelques jeux de caries. Je vois qu'ils seront une grande ressource pour nous dans ces bois. Les cartes de Jason sont tellement souillées à force de service, qu'il n'est pas convenable à des gens comme nous d'en faire usage.

— J'ai apporté dos cartes, Monsieur Worden, répondit Guert, et je les mettrai à votre disposition aussitôt que nous aurons été rejoints par nos bagages.

— J'nime une partie de whist ou de piquet, continua le révérend avec quelque embarras, mais je ne puis dire que je sois très partisan du jeu de «ail fours.» M. Newcome n'en sachant pas d' autre, nous avons essayé de tuer le temps pendant une demi-heure en jouant à ce jeu, mais j'en ai assez pour le reste de l'été. Je me réjouis cependant que vous n'ayez pas oublié d'apporter des cartes; j'ose dire que nous pourrons faire une respectable partie de whist lorsque l'occasion s'en présentera.

— Nous le pourrons certainement, Monsieur, et nous serons fiers de nos partners. Miss Mary Wallace joue le whist aussi bien qu'une femme peut faire, et ce u'esl

(1) Dans ce jeu, qui so joue à deux wi quatre, il s'agit do réunir dans sa main les quatre figures d'atout.

pas un mérite ordinaire parmi son sexe que de bien jouer un jeu qui exige le silence.

— Je n'épouserai jamais une femme qui ne saurait pas jouer le piquet, le whist et un ou deux autres jeux de môme espèce, dit le ministre en se levant; mais il est temps de continuer notre chemin, car l'heure s'avance.

Nous reprîmes notre route, et toute la troupe se trouva réunie en temps convenable à l'endroit où nous devions passer la nuit. La maison se ressentait de la solitude qui l'environnait ; elle n'avait que deux chambres, l'une (lesquelles fut abandonnée aux femmes, tandis que la plupart des hommes s'établirent sous les combles. Anna et Mary AVallace étaient de la meilleure humeur. Notre dîner, ou plutôt notre souper, se composa de pigeons rôtis. C'était la saison où ces oiseaux abondent, et la forêt en était remplie. On nous dit que nous pourrions en manger à satiété pendant notre séjour dans les bois. ,

Le jour suivant, vers midi, nous atteignîmes le premier défrichement de Ravensnest. La contrée à travers laquelle nous voyagions n'était pas très accidentée ; mais elle lirait un caractère de grandeur de son entourage de forêts sans limites. Notre route nous conduisait sous de hautes arcades d'un feuillage qui conservait encore la verdure tendre des premiers bourgeons, et sous la colonnade naturelle de troncs d'arbres s'élançant à la hauteur de soixante, quatre-vingts et même cent pieds, avant de donner naissance à aucune branche. Les pins en particulier, étaient réellement majestueux; ils avaient pour la plupart au moins cent cinquante pitds de hauteur, tandis qu'un pptit nombre, autant que j'ai pu en juger, atteignaient une élévation dedeuxcents pieds. Comme toutes les plantes cherchent la lumière, cette prodigieuse élévation et cette nudité du tronc des arbres ne surprendront pas ceux qui sont habitués à voir la végétation s'élancer vers les hautes régions de l'air dans les forêts, tandis que, dans les terrains découverts, les Wanchcs sortent des troncs à peu de distance de la racine et balayent en quelque sorte la terre. Il y a très peu de broussailles dans les forêts vierges d'Amérique ; aussi notre vue s'étendait-elle très loin sous ces longues rangées d'arbres, et n'élait-elle bornée que par la multitude même des troncs droits et élancés.

Les défrichemens de Ravensnest n'étaient ni très considérables, ni d'un aspect fort attrayant. A cette époque c'était une œuvre lente et pénible que celle de former un établissement sur des terres nouvellement défricbfcs, et une pareille entreprise coûtait généralenient beaucoup d'argent au propriétaire. Chemin faisant, Ilerman Mordaunt me lit le récit de toutes les peines qu'il avait été obligé de se donner ; il calculait tout l'argent qu'il avait dû dépenser en premier lieu pour amener sur sa propriété les dix ou (juinze familles qui y étaient établies , cl ensuite , pour les décider à y rester. Non -seulement il avait été forcé Je leur signer des baux de trente ou quarante ans au prix d'une rente purement nominale: mais, en règle générale , les locataires avaient été dispensés de tout foyer pendant les six ou huit premières années d'établissement Au contraire, Herman Mordaunt était obligé de leur faire con-linucllement des concessions de diverses sortes, qui lui

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coulaient chaque année une somme assez importante. Entre autres choses, son agent tenait une petite boutique pourvue des principaux objets à l'usage des familles établies sur le défrichement, et il leur livrait ces articles à un prix intérieur à celui d'acquisition, recevant en paiement les produits de leurs champs à moitié cultivés, sauf à convenir 'ui-mcmeces produits en argent, en les transportant à Albany, après un long intervalle de temps. En un mot, c'était une entreprise difficile que celle de former un élablissement dans le genre de Ravensnest, et elle u avait pas chance de réussir si le propriétaire manquait d'argent ou de patience.

— Vous voyez, dit Herman Mordaunt, tandis que nous marchions côte à côte en conversant sur ce sujet, que mes vingt mille acres ne paraissent pas devoir me rapporter beaucoup à moi-même. Il est même fort douteux qu'ils donnent un revenu quelconque même à ma (ille. Dans une cenlame d années, sans doute, mes descendans profileront de nos peines et de nos déboursés. Mais il n'est pas probable, qu Anna ou moi voyions jamais le principal ou les intérêts des sommes que nous avons dépensées en routes ponts, moulins et autres choses du même genre. Des années s écouleront avant que les faibles loyers qui commenceront à être payés dans une année ou deux seulemeiit par un petit nombre de tenanciers, s'élèvent à une somme suflisanle pour couvrir les frais annuels de la propriété sans tenir compte même des contributions qu lIIc paie à la couronne.

— Cette perspective n'est pas très encourageante pour un nouveau propriétaire de terres à défricher, répondisje;^ loi-sque j'examine les faits, je suissurpris, je l'avoue, qu un SI grand nombre de personnes dans la colonie montrent^ tnnt de facilité à engager des sommes considérables dans des terres incultes.

— Tout homme qui jouit de quelque aisance, Corny se sent une disposition naturelle k faire quelques' sacrihces (jui prolitcroul à sa postérité. Cette propriété, si elle se transmet dans la famille et si elle reste dans une seule main, fera d'un de mes descendans un homme riche. Cinquante années [iroduiroiit de grands changemcns dans celte colonie; et, ii la (in de celte période, un fils d Anna sera heureux que le pcrc de sa mère ait sacrifié quelques mille livres formant l'excédant d'une fortune d )iit le reste pouvait sufiire à ses besoins, dans l'espoir que son petil-lils iroiiventil cette somme décuplée ou peut-eire nièiiip ecniuplée.

— Xalrti postérité aura contMclé une délie de reconnaissance envers vous. Monsieur Mordaunt; mais je vois que Mooseridge ne fera pas de Dirck ou de moi-même des gens lort à leur aise.

— Vous pouvez être certain de cela. Satansloé vous donnera long-temps des revenus beaucoup |)lus considé rallies qiKî la grande cleudue de terres que vous possédez de ce cote. '^

— Ne redoutez-vous pas. Monsieur, que la guerre et a cr.iinle des ravage^ des Indiens n'éloignent dcRavensne.st les laniilles (|iie v^us y avez attirées?

,u^\ -S '^'tT', ""'^ '"'''V'"^* ^'^"'^ «^n <"e moment, quoi- •1" ', ' T '"'^ ^^'"^"^ ''•'"S un lemps. La «uerre Lent mt lairc du b.en ou du mal. Les armées consomment tout

ce qu elles peuvent se procurer. A cet égard, les soldats ressemblent à des sauterelles. Mes locataires ont déjà reçu les visiles de commis aux vivres ; l'on m'a rapporté que le surplus de leurs provisions de grains, de pommes de terre, de beurre, de fromage, en un mot de tout ce qui pouvait servir à la nourriture des troupes , avait été acheté, jusqu'au moindre fétu, au cours le plus élevé ùu. marche. Le roi paie en or, et la vue de ce précieux métal empêchera toujours un Yankie de bouger.

Tout en conversant ainsi, nous arrivâmes en vue du lieu qu'Herraan Mordaunt avait baptisé du nom de Ravensnest (1); désignation qui, depuis, s'était étciidiie à toute la propriété. C'était un bàiiment en bois, qui était .situé iiure petite distance d'une chaîne de rochers, peu élevés, dans un endroit où un corbeau avait placé son nid, autrefois, sur la cîme d'un arbre mort. Le bâtiment avait été placé et construit de manière ii pouvoir être défenduil avait servi pendant quelque lemps de lieu de refu"è pour les lamilles des tenanciers, en cas d'alarmes orcasionees par les Indiens. Au debut de la guerre actuelle Herman Mordaunt, considérant la situation exposée de sa [iroprieté sur cette frontière du désert, avait cru devoir (lonner quelques soins ;i la defense du bailment. Le genre de foriihcalion qu'il avait adopté n'aurait probablement pas reçu l'approbation deM.Vauban;iln'élaitpourlant pas sans mente, eu égard à. l'usage qu'on devait en laire en cas de surprise.

La maison formait trois cotés d'un parallélogramme La cour était au centre, fesant face aux n.cher>. De ce côte une forte rangée de pieux servait de défense contre es balles; tandis que les épaisses murailles de boi'- du bâtiment présentaient des obstacles insurmontable^a lous les genres d attaque usités dans la guerre des forêts et ne pouvaient être sérieusement menacées que psr le feu toutes les fenêtres s'ouvraient sur la cour. La poriecxtérieuie clait protégée par des pieux et des pièces de b;)is Je remarquai avec plaisir, qu'Anna et Mary Wallace ne seraient pas logées à l'étroit dans l'intérieur de celle grossière construction, qui avait cent pieds de long sur cinquante de [irnfondeur. Ma prévision ne fut pas trompée, L agent d'IIerman Mordaunt avait préparé, pour la amille, quatre ou cinq appartemmens ou elle p'H s'e^a-' blir au.ssi commodémenl «lu'il était permis de lesi.enr dans une telle siluation Tout était simple ; beaucoup (le choses étaient même grossières ; mais la mai.^nii eU.il bien abritée et bien close; et la sécurité des habuan^ n avait pas clé négligée.

Il n'est pas nécessaire de décrire en détail h manière dont Herman Mordaunt et ses compa-nes s'élal.iiienl a llavensiiest. Deux ou trois jours sul'nient pour qu'ils s v inslall.assent aussi convenablement ijue les cTciiiu,!auces le permellaient. Alors nous son-eàmes, Dirck et ii>oi à comniencor la recherche des terres de Mooseri.l-e Al Worden et .lason refusèrent de faire un pas de plus i-u avant. Le dernier avait trou\é à Ravensiie.>«t le moulin

(1) liavensnest signifie : nid do corbeau.

qu'il cherchait, etj'apprisque cemoulinctaitdepuisquelquc temps le sujet de nésocialions entre le pédago'iuc et Horiiian MordauiU. Quantau ministre, il déclara (luelendroil où il était, lui paraissait un cnampconvenahie pour les travaux de son ministère tandis qu'il ne savait pas s'il y aurait une occasion de l'exercer là où nous allions.

Notre troupe, au départ de llavcnsnest, se composait de Dirck et de moi-même, de Guert, de M. Traverse , de de (rois aides de l'arpenteur, de Jaap, du nègre de Guert, Pierre, et d'un chasseur, homme habitué à vivre dans les bois ; en tout dix hommes vigoureux et bien armés.

11 nous parut à propos, cependant, de nous adjoindre encuie deux Indiens, pour remplir les doubles fonctions de chasseurs et de coureurs ou messagers. Une de ces neauv; rouges était nonimée Jumper (1) dans la langue de rétablissement où nous la trouvâmes; l'autre était appelée Irackkss (2), ce surnom lui avait été donné à, raison d(; la l'acuité qu'il possédait dene laisser que peu ou point de traces de son i)ass:)ge dans les voyages et les courses qu'il faisait. Cet Indien avait environ vingt-six ans; on le désignait comme un Mohawk et il vivait au milieu des hommes de cette tribu, mais j'appris ensuite qu'il était réellement Onondago par sa naissance ; son vrai nom était Susquesus. autrement dit : « Tortueux détours» et celle désignation pouvait èlre prise en bonne ou en mauvaise {lart, suivant que le mot : « Détours » s'appliquait au moral ou au physique

— Prenez cet homme avec vous. Monsieur Littlppage, à lout prix, dit l'agent d'IIcrman Mordaunt lorsque nous disciilàmes cette question entre nous ; il vous sera d'une aussi grande utilité dans les bois que votre boussole, sans c()iii[)lcr qu'il est assez bon chasseur. L'hiver dernii'r il <sl parti d'ici, comme messager, au moment où la neige était le plus abondante, et une tentative fut faite pour trouver ses traces une demi-heure après qu'il eut quitté le rielVichement; mais elle fut inutile. Il n'avait pas fait un mille dans les bois que toutes ses traces étaient perdues , aussi complètement que s'il eût voyagé dans l'air.

(iomme Susquesu* avait une réputation de sobriété. (|ui d'ailleurs distingue loule la tribu des Onondago, nous nous 1 adjoignîmes, ([uoiiiu'un seul Indien eût élésuKisant pour remplir notre but. Mais .lumper avait été engagé auterieurt^nent, et il eût été dangereux, dans les circonstances présentes, d'offenser un homme rouge, en le remplaçiui! par un autre, lors même que nous l'eussions ainpti-mcut dédouiniagé du reste Sur l'avis do M. Traverse, nous les emmenàuuîs donc tous les deux. Jumper nous jippritson nom indien, (|ui ne signihait rien de très honorable ni (le très illustre.

Anna et Mary laissèrent apercevoir un profond intérêt pour nous lors<iue nous leur fîmes nos adieuK Klles le manitcsierenl plus ouverteuu'iit, je crois, quecela ne leur était jamais arrivé. Guerl m'avait parlé, en conlidence, de lin lention où il était de taire encore une fois l'olfre de sa main îi Mary Wallace; et je vis les traces de cet incident dans les yeux pleins de larmes et sur les joues rougis-

(1) Le sauteur.

(2) Sans traces.

santés de cette jeune personne. Mais, en de tels momcns, ces sortes de choses ne lont pas une vive impression; .\nna, d'ailleurs, comme son amie , avait aussi des larmes dans les yeux Nous échangeâmes mille souhaits en nous séparant, et nous promîmes de correspondre deux lois [)ar semaine avec nos amis par le moyen de nos coureurs. La distance, qui devait varier entre quinze et trente milles, nous permettait de faire celte promesse; car cha<"un des Indiens pouvait la parcourir, avec la plus grande facilité dans un jour, à cette époque de l'année.

Après tout, notre séparation devait être courte, car nous nous étions engagés à être présens à Ravensnest pour dîner avec Herman Mordaunt, le jour du cin(iuanlième anniversaire de sa naissance, qui arrivait dans trois semaines. Cet arrangement nous rendit notre séparation plus supportable, et notre gaîlé naturelle fit le reste. Une demi-heure après notre dernier déjeuner à Ravensnest nous étions en route, coutens, sinon absolument heureux. Herman Mordaunt nous accompagna jusqu'à la dislance de trois milles, c'est-à-dire jusqu'aux coulius de son domaine et à l'entrée de la foret. Là, il prit congé de nous, et nous poursuivîmes notre roule avec la plus grande diligence, pendant plusieurs heures, en nous guidant sur la boussole, jusqu'à ce que nous eussions atteint les bords d'une petite rivière que nous supposâmes distante de trois ou quatre railles de notre patente. Je dis « nous supposâmes », car il existait alors, et je croisqu'ilexislc encore une grande incertitude au sujet des véritables limites des différentes propriétés dans les bois. Sur les bords de cette rivière qui était profonde, mais étroite, l'arpenteur donna le signal de la halle et nous fimes nos dispositions pour dîner. Des hommes qui avaient marché aussi long-temps et aussi vite n'étaient pas disposes à faire beaucoup de cérémonies, «t pendant les vingt minutes suivantes chacun de nous futexclusivement occupé de l'importante affaire d'appaiser son appétit. Le repas ne lut pas plus lot terminé que M. Traverse appela les Indiens auprès de l'arbre tombé sur lequel nous étions a.ssis, et nous eûmes alors lapremière occasion de mettre à l'épreuve et en balance l'intelligonce de nos deux coureurs. En même temps le principal aide de M. Traverse, homme d'expérience dont la vie s'était écoulée tout entière dans la forêt, fut consulté par son chef dans les termes suivans :

— Nous sommes actuellement sur le bord de celle rivière, et aux environs de celle ligne, dit l'arpenteur, désignant sur une carte qu'il avait déployée devant lui, un point particulier de la rivière, à l'endroit où il supposait que nous étions arrivés; la première chose à faire maintenant est de trouver la hauteur sur laquelle le renne a été tué, et nue traverse la patente que nous cherchons. Cet extrait au titre de propriété nous dit de diriger nos investigations dans ces parages, à un mille ou un mille et demi à peu près de celte rivière, vers un chêne noir, dont la cîme a été rompue par le vent, et qui s'élèxc au milieu d'un triangle formé par trois châtaigniers. Ne ni'avez-vous pas dit, David, que vous n'aviez jamas fait d'arpentage sur aucune des hauteurs environnimte.-.?

— Jamais, Monsieur, répondit David, le vieil aide-arpenleur dont nous avons p'ii lé; jc-n'ai pas eu encore occasion d'exercer ma proi'ession à une aussi grande di-lan-

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE

ce vers l'est.— Un chêne noir, dont la cîme a été rompue par le vent, qui s'élève entre trois châtaigniers, ne doit pas être difficile à. trouver par un individu quelque peu familiarisé avec ces hois. Ces Indiens connaîtront vraisemblablement la situation de cet arbre, pour peu qu'ils aient les moindres notions sur ce pays

Reconnaître un arbre ! Nous étions depuis plusieurs heures au cœur de la forêt, au milieu d'arbres qui s'élevaient par milliers autour de nous. Les arbres avaientsurgi devant nous pendant notre marche, de même que les horizons succèdent aux horizons sur l'Océan, et l'arpenteur s'imaginait qu'un individu, par cela seul qu'il traversait fréquemment ces sombres labyrinthes, pourrait reconnaître un arbre en particulier au milieu de cette innombrable quantité- de chênes, de hêtres et de pins 1 M. Traverse ne sembla pas considérer, cependant , la suggestion de David comme si extravagante, car il se tourna vers les Indiens, et leur adressa la parole en ces termes :

— Qu'en dites-vous. Jumper? Connaissez-vous quelque chose de pareil à l'espèce d'arbre que j'ai décrite?

— Non, fut la courte et sententieuse réponse qu'il reçut.

— En ce cas, il y a lieu de craindre que Trackless ne soit pas mieux instruit, car vous êtes un Mohawk de naissance, et lui, dit-on, est au fond un Onondago. Quel est votre avis, Trackless? pouvez-vous aider à trouver l'arbre?

Mes yeux s'étaient fixés sur l'Indien Susquesus aussitôt Hu'il avait été question des deux peaux-rouges. Il était debout, droit comme le tronc d'un pin, avec toutes les apparences de l'agilité et de la souplesse. Il n'avait pas d'autre vêtement qu'une culotte de drap, des mocassins et une chemise de calicot bleu, serrée autour de ses reins par une ceinture écariale, où était passée la poignée de son tomahawk, et oii il avait attaché sa carnassière et sa corne à, poudre, tandis qu'il était appuyé sur sa carabine, dont la crosse reposait à terre. Trackless était un véritable modèle de la Ijeaulé indienne , et les particularités déplaisantes qui sont propres à sa race étaient très faiblement marquées dans ses traits ; tandis que les belles qualités qui la distinguent étaient au contraire très développées dans sa personne II avait le nez aquilin. Ses yeux, noirs comme la nuit, était pcrçans et sans cesse en mouvement ; toutes ses formes avaient la perfection qu'on prèle à Apollon ; enfin il portait sur son front et dans tout son maintien l'impassible dignité d'un guerrier, mêlée à une certaine grâce naturelle. Il n'y avait d'autre défaut sensible dans sa personne que sa démarche tout à fait indienne, c'est-à-dire qu'il marchait sur la pointe des pieds et les genoux plies ; mais en revanche tous ses mouvemens avaient de la légèreté, de la vivacité et de la souplesse. Je trouvai, en le regardant, qu'il représentait une sorte de beau idéal du coureur.

Pendant que l'arpenteur parlait, les yeux de Susquesus semblaient fixés sur le vide, et j'aurais défié le plus habile observateur de découvrir dans la contenance de cet habitant stoïaue des forêts ce qui se passait dans son esprit. Il ne lui appartenait pas de parler en présence d un coureur plus ancien et d'un guerrier plus âgé te.

que Jumper ; et il attendait que les autres eussent donné leur opinion avant d'émettre la sienne. Lorsqu'on se fut adressé à lui, cependant, toute sa réserve disparut. Il fit deux ou trois pas en avant, jeta un regard curieux sur la carte, posa même le doigt sur la rivière, dont il suivit les détours marqués sur le papier , exactement comme aurait fait un enfant dont l'attention aurait été attirée par un objet semblable. Susquesus n'entendait rien aux caries de géographie ; cela était assez clair ; mais la suite prouva qu'il connaissait parfaitement la forêt.

— Fort bien , reprit l'arpenteur ; que faites-vous de cette carte. Trackless ? Elle n'a pas été tracée pour vous servir d'amusement.

— Bon, répondit l'Indien avec emphase; maintenant montrez votre chêne à Susquesus.

— Le voici, Trackless; voyez-vous ret arbre dessiné à l'encre, avec sa cîme rompue; et autour de lui, voilà trois châtaigniers qui forment une espèce de triangle.

L'Indien examina l'arbre avec un certain intérêt, et un léger sourire illumina ses beaux traits au milieu de leur sombre expression. Il était évidemment charmé par celte preuve de l'exactitude des arpenteurs coloniaux, et sans doute, il prit une meilleure opinion d'eux d'après la rectitude de leur travail.

— Bon, répéta-t-il de sa voix basse, gutturale et presque féminine, tant le timbre en était doux et moelleux. — Très bon, les visages pâles savent tout ; maintenant, que mon frère trouve l'arbre.

— Cela est plus aisé à dire qu'à faire, Susquesus, répondit Traverse en riant. Autre chose est de dessiner un arbre sur une carte ; et autre chose d'aller à l'endroit où il a pris racine dans la forêt environné par des milliers d'autres arbres.

— Le visage pâle doit d'abord l'avoir vu, ou comment l'aurait-il peint ? où est le peintre ?

— Oui, l'arpenteur a vu l'arbre une fois, et l'a tracé là, mais il ne le retrouve pas? Pouvez-vous me dire où il est situé? M. Littlepage donnera à .l'homme qui le trouvera une couronne française Qu'on me mette partout ailleurs dans les limites des anciens arpentages, et je n'aurai besoin de demander l'aide de personne.

— L'arbre peint ici, dit Susquesus , montrant cet objet sur la carie d'un air qui me sembla assez dédai£;neux, le visage pâle ne peut le trouver dans la forêt, t'arbre est là-bas, l'Indien le connaît.

Trackless désigna en même temps le nord-est avec un geste plein de dignité et en conservant l'immobilité dune statue, comme pour appeler le contrôle le plus minutieux sur l'exactitude de son assertion.

— Pouvez-vous nous conduire à cet arbre ? demanda Traverse avec empressement. Faites cela, et l'argent est à \6\is.

Susquesus répondit par un siçne d'assentiment; puis il s'occupa à rassembler les débris de son diner, précaution que nous imitâmes , car , dans quelques heures . le souper ne pouvait manquer de nous être aussi agréable que le repas récemment achevé. Lorsque tout eut clé enlevé , et que nous eûmes placé les paquets sur nos épaules, à l'exception des Indiens, qui condescendent rarement à porter des fardeaux, car c'est un soin abandonné

aux femmes, Trackless se mit en route dans la direction qu'il avait déjà indiquée.

L'Onondago se montra digne de son nom, à ce qu'il me parut , en suivant sa voie à travers cette sombre forêt, sans laisser aucunes traces de son passage, qui pussent être signalées par d'autres. Sa marche tenait le milieu entre le pas ordinaire et une espèce de trot, et nous avions besoin de toute l'élasticité de nos muscles pour pouvoir le suivre de près. 11 ne regardait ni à droite ni à gauche, mais il paraissait poursuivre sa course, guidé par l'instinct, ou comme un chien de chasse qui flaire les traces invisibles du gibier. Au bout de dix minutes de cette course, Traverse fit une nouvelle halte.

— A quelle distance à peu près pensez-vous que se trouve l'arbre. Onondago? demanda l'arpenteur dès qu'il nous vit réunis tous en cercle autour (le lui ; j'ai quelques raisons pour vous faire cette question.

— Autant de minutes, répondit l'Indien en montrant les quatre doigts et le pouce de sa main droite, le chêne à la cîme rompue et les marques des visages pâles sont là.

La précision et la confian':e avec lesquelles s'exprimait Trackless me surprirent, car je ne pouvais pas comprendre comment il était possible à un nomme de ne pas se tromper d'une minute sur la distance oîi croissait un arbre, au milieu des circonstances oîi nous étions placés. Tel était le fait pourtant, ainsi que le résultat le prouva. Cependant Traverse commença, de son côté, à développer son plan d'opérations.

— Puisque nous sommes si près de l'arbre, dit-il du ton d'un homme qui ne doutait nullement de l'exactitude du renseignement donné par l'Indien , nous sommes nécessairement près de la ligne de la patente. Au point où nous sommes, elle va du nord au sud, et nous ne pouvons manquer de la traverser bientôt. Séparez-vous, aiouta-t-il, en s'adressant à ses aides, et cherchez les arbres marqués] que je mette le pied sur un point quelconque de- la patente, et je m'engage à découvrir quelque arbre que ce soit, chêne, hêtre ou érable, dont il est fait mention dans SCS limites.

Aussitôt après avoir reçu cet avis, les aides de l'arpen leur ouvrirent l'ordre de leur marche et se dispersèrent de manière à étendre leurs moyens d'observation. Lors qu'ils furent disposés à partir, on fit signe à l'Indien d'à vancer. Susquesus obéit, cl toute la troupe se remit aussitôt en mouvement.

L'activité de Guert le maintenait à notre tête à côlé de l'Onondago, et un cri poussé par lui d'une voix pleine et sonore, nous annonça le succès complet de notre recherche. En un moment le reste de la troupe s'élança en avant et arriva au lieu marqué pour la lin de notre journée. Susquesus était là, paisiblement appuyé contre le tronc du chêne à la cime rompue, sans qu oti pût apercevoir la plus légère expression de triomphe dans sa physionomie ni dans ses manières. Ce qu'il avait fait, il lavait fait naturellement , et sans la moindre apparence d'hésitation eu d'efforts. Pour lui , la forêt avait des siguesdistinctifs , et il trouvait son chemin aussi aisément nue l'habitant d'une grande capitale se dirige au milieu au labyrinthe des rues dont l'aspect lui est familier. Quant à Traverse , il commença par considérer la cîme

de l'arbre , où il reconnut la fracture indiquée ; puis il examina les alentours, et trouva, à leur place , les trois châtaigniers ; enfin , il procéda à la recherche des signes particuliers à sa profession. C'étaient trois marques sur un des côtés du chêne, destinées à indiquer un angle intérieur du terrain compris dans la patente de Mooseridge , tandis que le côté de l'arbre qui n'avait pas de cicatrices marquait l'extérieur. Au moment où ces points venaient d'être heureusement constatés, des cris poussés par les aides arpenteurs au sud de la position où nous étions parvenus, annoncèrent qu'ils avaient découvert la ligne. Les gens de leur profession ont la vue aussi perçante , pour reconnaître leurs traces , que les naturels eux-mêmes pour se diriger, à travers latorct, vers un objet qu'ils ont aperçu une fois et qu'ils veulent revoir. En suivant la ligne de démarcation, ils ne tardèrent pas à nous rejoindre, et ils nous apprirent, pour dernière confirmation du succès de nos recherches , qu'ils avaient trouvé le squelette du renne, dont le nom avait été donné à la propriété.

Tout était donc pour le mieux. Notre succès dépassait nos espérances. Les chasseurs furent envoyés à la recherche d'une source ; on en trouva une à très petite distance, nous nous y rendîmes, et nous y établîmes notre campement pour la nuit. Rien de plus simple que ce campement qui consistait en un toit de branches d'arbres sous lequel nos lits furent formés de feuilles couvertes de peaux. Le jour suivant, Traverse, trouvant cette posision favorable pour ses travaux, y établit notre quarlier'général,et nous fûmes employés à y construire une loge en bois, afin d'avoir un lieu de refuge en cas d'orage , et pour déposer nos bagages, nos munitions, et les objets que nous avions apportés. Comme chacun se mit à l'ouvrage avec ardeur, et que tous les travailleurs maniaient parfaitement la hache, notre grossière construction se trouva presque terminée le jour suivant, au lever du soleil. Traverse avait choisi cette place parce que l'eau y était abondante et de bonne qualité, et parce qu'il y avait, près de la source, un petit monticule, couvert de jeunes pins d'un diamètre de quatorze ou quinze pouces, et d'une hauteur de près de cent pieds, avec très peu de branches, et droits comme l'Onondago. Ces arbres furent abattus, coupés à des longueurs de vingt et trente pieds, entaillés aux cxtrémiiés, et roulés l'un sur l'autre de manière à former une enceinte qui avait un tiers de plus en longueur qu'en largeur. Les entailles étaient profondes, et servirent à soutenir d'autres troncs placés à la distance de deux ou trois pouces les uns des autres; les interstices lurent remplis avec des fragmens de châtaigniers, dont le bois se fend aisément et en droite ligne ; on eut soin d'enchâsser fortement ces fragmens. de manière à ne pas laisser pénétrer le vent ni la pluie Comme la température était chaude, et que l'édilire était d'ailleurs convenablement aéré, nous n'y perçâmes pas de fenêtres; mais nous ouvrîmes une porte au centre d'un des côtés de notre construction et dans sa plus grande longueur. Notre toit fut fait décorées d'arbres.

Quand l'ouvrage fut achevé il ne présenta rien de mieux qu'une des maisons en bois, communes dans tous les nouveaux établissemens, et encore notre construction portait-elle l'empreinte d'une précipitation qu'on ne

BICLIOTIlÈOnE CHOISIE.

voyait pas dans ses pareilles. Elle n'avait pas de cheminée, et notre cuisine se faisait en plein air. Nous avions apporté moins de soins à l'achèvement de notre édilice que nous ne l'eussions fait, si nous avions eu le dessein de passer l'hiver en cet endroit. Le plancher était grossier; mais il avait 1 avantap;e de nous élever au-dessus du sol, et d'etnpécher que l'humidité ne se répandit dans notre dniicure, réfuUat qu'on n'obtenait pas facilement dans les bois. Il était composé de pièces de bois équarries de trois ciMés et placées sur des dormans.

A ma grande surprise Traverse fit faire une porte avec des planches unies ensemble par des traverses et tournant, comme d'habitude, sur des gonds de bois. Lorsque je lui représentai que ce travail me paraissait superflu, car il occuiiadeuK nommes pendant toute une journée, l'arpenteur me rappela que nous étions fort avancés au-delà de tous les délrichemens, que tout était en guerre autour de noas, et ijue les agens de la France s'étaient glissés au milieu de nos propres tribus, tandis que les Indiens du (Canada [)oussaient Irurs incursions fort loin à l'intérieur de nos l'ronlières. Il ajouta qu'il avait toujours puisé un sentiment de satisfaction et de sécurité dans la certitude d avoirainsi une sorte de citadelleoù se réfugier, lorsqu'il était engagé dans des expéditions d'arpentage aussi périlleuse que la nôtre, et qu'enfin il ne négligeait jamais les précautions nécessaires, lorsqu'il se croyait exposé à quelque danger.

Nons passâmes toute une semaine h achever notre maison ; mais, ajjrès la première journée , ni l'arpenteur , ni SCS aides, ne se mêlèrent de ce travail , si ce n'est pour Caire quelque observation de temps à autre. Traverse et ses compagnons commencèrent leurs propres opérations , qui consistaient k tirer des lignes pour diviser lu patente en grands lots contenant un millier d'acres chacun. Cet arpenldge fut fait, du reste , de la manière la plus large , et nos ipiarante mille acres se trouvèrent augmentés de trois mille k la tin du travail. Il en fut de même de chaque subdivision de la patente , en réalité , plus étendue que ne le comportaient leurs subdivisions nominales. Des entailles faites à l'écorce des arbres servaient à marquer les lignes , tandis (ju'on dressait une carte au fur et à mesure de ce travail ; et enlin un registre contenant la description de chaque lot, alin que le propriétaire eût (|uèl(|ucs notions sur la nature du sol de toutes les partics de sa patente, aussi bien que sur la qualité et la dimension des arbres qu'elles portaient.

M. Traverse et ses aides relevaient chaque jour des centaines d'acres, marquant sur les arbres les lignes de demarcation qu'ils établissaient; mais, quelque diligence ((u'ils lissent, il était facile de voir (jue leur travail se piolonnerait nécessairement pendant presque toute la durée de l'été.

En très peu de jours, toutes nos opérations furent mises en aniviié, et chacun fut occupé de la manière qui lut trouvée utile. Les arpenteurs faisaient des piogiès salisl'aisiics dans leur travail, mesurant leurs grands lois enivo le lever et le coucher du soleil, tandis que Dirck et mil |)renii)ns des notes sur leur qualité, d'après les indications de M. Traverse. Ouert ne lit presque rien autre chose i|iie chasser et pêcher. Il tint notre oflice abon-

damment approvisionné de truites, de pigeons, d'écureuils et de tous les autres animaux (jue pouvait fournir la saison, trouvant acciJentellemeat l'occasion d'enrichir notre table de quelque morceau d'assez maigre venaison. Les chasseurs contribuèrent aussi pour leur part à augmenter nos comestibles , et nous ne manquions de rien. La truite faisait principalement la base de nos repas, car ce poisson était très commun. Yaap, ou Jaap, ainsi que je le nommerai k l'avenir, et Pierre, étaient chargés de tous les soins domestiques, c' emplissaient tour k tour les fonctions de cuisinier et ttu marmiton. Quant aux deux Indiens, il furent employés pendant la première quinzaine, presque exclusivement à aller de Wooseridge à Ravensnest, pour porter nos lettres, et pour servir de guides aux chasseurs qui vinrent une ou deux fois dans cet intervalle renouveler nos provisions de farine, d'épices, et d'autres choses semblables, également nécessaires , car rien ne pouvait déterminer les Indiens à porter quelque chose qui ressemblât à un fardeau, soit par le poids, soit par 1 appareice.

La troupe de nos arpenteurs ne revenait pas toujours passer la nuit à couvert, mais ils campaient toutes les fois que leur travail les avait appelés k lextrémité opposé de Mooscridge. M. Traverse avait choisi l'emplacement de notre quartier-général, plutôt eu égard à la proximité du défrichement de Ravensnest. que par rapport à sa position dans l'étendue de sa patente. Notre cabane était k peu près au centre des deux lignes du nord et du sud; mais elle touchait sur la limite occidentale de la propriété. Toutes les fois que les nécessités de l'arpentage le conduisait k l'est, il se trouvait trop éloigné de la maison, pour y revenir chaque nuit. Mais ses absences ne se prolongeaient jamais au-delà de la soirée du troisième jour.

Nous attendions avec une vive impatience la lettre que Jumper ou Trackless ne manquaient jamais do nous rapporter au retour de leurs visites régulières à l'habitation de nos voisins. Cette lettre était écrite quelquefois par Herman Mordaunt lui-même, mais plus souvent par Anna ou par Mary Wallace. Elle n'était adressée à aucun de nous nominativement; mais elle portait uniformément cptte suscription : « Aux hermites de Mooscridge » ; il n'y avait d'ailleurs rien dans cette correspondance qui décelât aucune pensée particulière à l'un de nous. Peut-être aurions-nous mieux aimé que les lettres appuyassent un peu plus sur ce point ; mais telles qu'elles étalent, nous les considérions comme trop pi-ccieuses pour y trouver aucun sujet de plaintes bien sérieuses Le soir du samedi de la seconde semaine , toute notre troupe étant rassemblée pour souper, nous reçûmes des inainsde Trackless une missive d'Herman Mordaunt, qui contenait, entr'au- Ires choses, le paragraphe suivant :

« Les nouvelles de l'armée nous apprennent que les affaires prennent d'heure eu heure une tournure plus sérieuse. Nos troupes s'avancent au Nord en grand nombre, et l'on dit (pie les Français ont reçu des rciiforls. l'iacés comme qous le sommes, en dehors de la roule suivie par les annéos et â trente milles au moins en arj-ière des ancien*; champs de bataille, je ne sentirais aucune apj)reliensioB, si je n'avais enlcudu rapporter que

SATANSTOÏ:.

■les bois (le ce côté sont remplis d'Indiens. Je sais lort bien que ces bruits se ré[)andenl toujours dans les établissemcns situes sur les frontières à 1 approche des hoslilitcs, et qu'on ne doit pas y ajouter une croyance entière; mais, il semble si probable ([iie les Français lanceront leurs sauva^ics sur les flancs de notre armée, pour entraver sa marche, ([uc ce bruit, je l'avoue, m'a fait qut Ique iin[)ressiou Nous avons ajouté k nos moyens dedéfens(!, et je vous cnj^agc à ne pas né^'lij^cr d»* prendre des précautions semidables. On dit que les indiens du Canada sont cucoie plus rusés que les nôtres, cl le gouvernenn'at n'est pas sans craindre que les nôtres n'aient été f;a^nés. Ondisailà A IbaiiN qu'on avait vu beaucoup d'argent irançais dans les mains de la tribu des six nations, et (]ue les (ouvertures, les couteaux et les tomahawks de fabrique française sont trni) répandus parmi ce peuple pour proveriir uniquement du butin pris sur l'ennemi. Un de vos coii- Tcurs, celui (pi'on appelle Trackless, vit, dit-on, hors de sa tribu: les Indiens de celte espèce sont toujours suspects. Leur absence est quelquefois due ii des motifs fort honorables, mais le contraire arrive beaucv)up [)lus souveul. Vous ferez bien d'avoir les yeux sur lui et d'examiner sa conduite Après tout, nous sommes entre les mains du Dieu bienfaisant et miséricordieux, et nous savons

Ju'il nous a plus d'une fois sauvés, dans sa merci, de angers plus menacans (|ue celui-ci. »

Nous relûmes celle lettre plusieurs fois en présence de Traverse. Comme le reste de unue troupe prenait son repas assez loin de nous pour ne jwuvoir nous entendre, cl que les Indiens nous avaient quittés, les reflexions d'IIerman Mordaiinl bient tomber nalurellcmeut notre conversation sur les ris(|ues (jue nous courions, el sur la probabilité d'unie trahison de la pari de Susquesus.

— Il y a sans doute beaucoup d'exagération, observa tran(iuillement rarjienleur, dans le bruit qui rapporte

3UC ces bnis sont remplis d Indiens, .le suis toul-à-fail e l'avis d Herman Mordaunt. On ne jjcut voir une couverture i)araîlre dans la furèl, sans que la nouvelle ne se répande aus.-'ilôt (|u'ellc en contient un ballot. 11 y a sans doute qiKibpie i)éril à a|q)rel'cndcr de la part des Sittivages; mais ce péril n'est pas moitié aussi grand que les planteurs l'imaginent ordinaircmenl. Quani aux l'rançais. je crois ([u'ds auron; besoin de tous leurs sauvages à Ty, car on m'a dit (|ue te général Abercrombie s'avance à leur rencontre avec trois hommes contre un — La supériorité de se^^ forces est au moins aussi grande, réi)oiLilis-je; mais ne serail-il pas possible, après tout, qu'un oflicier habile cherchât à inquréter ses flancs de la manière iiidiquéeV

— Nous sommes à une distance qui n'est pas moindre de quarante milles àlest de la roule suivie par l'armée. Pourquoi des partis cuucniis se tiendraient-ils aussi éloignés ae nos troupes?

— Celte supposition même place nos ennemis entre nous et notre, armée, cl ce n'est pas une considération fort rassurante en elle-même. Mais que pensez-vous de l'avis qui concerne l'Onondago?

— 11 peut y avoir de la vérité en cela , plus que dans lie bruit qui rapporte que ces bois sont remplis de sauvages. C'est ordinairement un mauvais signe pour un In-

dien d'avoir quitté sa tribu; cl notre coureur est cerlainemenl un Onondago. Ce (pie je sais , c'est qu'il a deux fois refusé de boire du rhum, il ne refu.-e pas le pam qu'on lui oflie. Mais le rhum n'a pas mouillé ses ievres une seule fois depuis qu il est avec nous.

— C'est un mauvais signe, dit (iuert. d'un Ion nn peu dogmatique, reman|uable dans un homme si naturel et si sinqile Tout individu (pi i rifu^cdr lexer son verre en bonne compagnie , a quelque dissimulation dans l'esprit, .l'ai toujours soin de tenir de pareils conipagnons à dislance.

— Pauvre Guerl! cette opinion n'avait que trop d'influence sur son caractère cl sur ses habitudes. Quant ii l'Indien, je ne poinais me décider à le juger si sévèrement 11 y avail dans sa contenance quelque chose qui me disposait à avoir conliance en lui. Cependant, à certains momens, ses manières, r(>niar(piablen)ent froides cl ri^servécs, même pour une peau rouge en com[)aKiiie de visages i)âles, fai.saient naître le doute el ladéliance.

— Certainement, rien ne serait plus ai^é à un homme, dans sa situation, qiu^ de nous trahir, répondis-je après une courte pause, pour peu qu'il y soit dispose. Mais que gagneraient les l'"iaii(-ais à enlever une troupe de gens aussi paisiblement occupés que nous le sommes? 11 importe peu aux Français (|t;e l'arpcntago de Mooseridge ail lieu celle année ou 1 année prochaine.

— Rien de plus vrai, cl je suis d'avis qu'il est fort indifl'érent à M. de Montcalm (pu cet arpentage ail même jamais lieu, ré|)li()ua M Traxcrse, qui était un homme intelligent et d'assez bonne éducation. Mais vous oubliez. Monsieur Liltlept;ge, que les deux partis ont oflert d^'s primes pour les télés scalpées. Un Huron ne fera aucune attention à nos lignes^, à nos angles, ni aux marques faites à nos arbres; mais il siiKpiielera beaucoup desa.oir s'il rentrera dans son village les mains vides, ou avec une d(;mi-douzaiuc de chevelures humaines suspendues à sa ceinture.

.l'obseï vai que T>irck passa les doigts dans ses cheveux touflus, cl que sa physionomie, ordîniiiremcnl paciliqce. prit un caractère d'imiiguation cl presque de férocité. Uo peu amusé parcelle démonstrnlioii, je nielevaiel jcm'aiiprocbai du tronc sur lequel Susquesus. ([ui avait achevé son repas, était assis eu silence et semblait absorbé dans ses pensées.

— Quelles nouvelles nous donnercz-vous dcs'balùls rouges , Trackless? demaiiilai-jc de l'air le plus imlill''rent qu'il me fui possible de prendre ; sont-ils en nombre suffisant pour manger les F i animais ?

— Regardez les feuilles; compi'ez-lcs, répondit l'Indien.

— Oui, je sais qu'ils sont en force; mais où sont les peaux rouges? La hache est-elle enterrée, parmi les six nations, pourque vous vous conicniiez d'etre coureur dans ces bois, tandis qu'il y a des che\cluresîi scalper près i;c Ticonderoga?

— Sus(piesus Onondago, répliaua l'homme rouge, appuyant avec emphhsc sur le nom de sa tribu. Il n y a } as de sang Mohawk diins ses veines. Son peuple ne "déterre pas la hache cet été.

— Pourquoi cela, Trackless? Vous êtes alliés des An-

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glais, et vous devez nous prêter votre aide lorsque nous en avons besoin.

—Comptez les feuilles; comptez les Anglais. Trop nombreux pour une seule armée. Pas besoin des Onondago,

— Cela peut être vrai, car nos forces sont certainement très-grandes. Mais que se passe-t-il dans les bois? Sontils exempts de peaux rouges, dans ces temps de troubles?

Les yeux de Susquesus prirent une expression de gravité et il ne répondit pas. Il ne chercha pourtant pas à éviter les regards scrutateurs que je jetais sur lui ; mais il conserva un maintien composé et sévère , et ses yeux restèrent fixés en face de lui. Connaissant toute l'inutilité de chercher à obtenir une réponse d'un Indien, lorsqu'il n'était pas disposé à la faire, je pensai que le plus sage était de changer de conversation. Je lui fis alors quelques questions sur l'état des rivières , et il y fit les réponses convenables, puis je m'éloignai.

Je ne puis dire que je fusse entièrement satisfait des manières de Susquesus, ni, d'un autre côté, que j'en fusse absolument mécontent. Tout pouvait être pour le mieux, et , dans le cas contraire, le pouvoir de cet homme pour nous nuire n'était pas grand. Un nouveau fait cependant fit naître des doutes alarmans sur son honnêteté. Jumper étant absent pour une chasse, l'Onondago avait été renvoyé à Ravensaest, le voyage suivant et hors de son tour; mais au lieu de revenir le lendemain comme c'était leur coutume à tous deux, il fut une quinzaine sans reparaître. En discutant les motifs de cette disparition soudaine et inattendue nous en vînmes à. conclure que le compagnon voyant qu'on se déliait de lui nous avait plantés là et que nous ne le reverrions plus. Durant son absence, nous allâmes à Ravensnest passer deux ou trois jours heureux avec les jeunes dames que nous trouvâmes enchantées de l'isolement de leur demeure et jouissant d'autant de bonheur que leur innocence, la santé, le charme continuel de la forêt et de la vie des bois pouvaient leur en donner. Herman Mordaunt ayant fortifié sa maison suffisamment pour la mettre à l'abri d'une surprise, nous accompagna à notre retour à Mooseridge et passa deux ou trois jours à parcourir la concession, à examiner la qualité (les terres et les avantages offerts par les cours d'eau. Quant à M. Worden et à Jason , le premier était parti pour rejoindre l'armée, préférant la cuisine de l'état-major au simple ordinaire des forêts ; tandis que Jason débattait un marché avec Herman Mordaunt pour l'exploitation d'un moulin, marché qui avait donné lieu à de fréquentes discussions entre les deux pariies. Herman Mordaunt, pour quelque raison que je n'ai jamais bien devinée, désirait particulièrement fixer Jason à Ravensnest, et aucune condition ne lui parut extravaganie dans son envie de s'attacher un pareil colon. Jason fut le plus heureux des hommes une fois qu'il eut un contrat signé et bien dûment scellé dans sa poche. Il devenait dès lors une sorte de propriétaire, et il n'avait rien à payer pendant les dix premières années. Dieu me pardonne, si je lui fais tort, mais j'eus tout d'abord un soup-

çon que Jason se reposait sur la fortune pour empêcher le jour du paiement d'arriver jamais.

Juste comme les rayons du soleil levant pénétraient à travers les fentes de notre hutte et avant qu'aucun de nous trois se fîit levé de sa couchette, j'entendis un mocassin fouler le sol près de moi, et le pas presque imperceptible d'un Indien. Je fus aussitôt sur pied, et me trouvai face à face avec l'Onondago.

— Vous ici, Susquesus! m'écriai- je, nous pensions que vous nous aviez abandonnés. Qui vous ramène?

— Temps de partir maintenant, répondit tranquillement l'Indien; les Anglais et les guerriers du Canada se battre bientôt.

— Est-ce vrai ? et comment vous, pouvez-vous savoir si cela est exact ! Où avez-vous été ces derniers quinze jours?

— Eté voir, avoir vu, moilesavoir bien. Allons, appeler les jeunes gens. Partir sur le sentier de guerre.

Nous avions donc enfin l'explication de cette absence mystérieuse de l'Onondago. Il nous avait entendus parler d'aller rejoindre la troupe au dernier moment, et il était allé en reconnaissance afin de nous apprendre au juste quand il faudrait absolument quitter Mooseridge. Je ne vis en cela rien qui sentît la trahison, mais plulôj une preuve d'amitié et d'intérêt pour nos projets, quoique c'eût été courir beaucoup plus loin qu'on ne lui avait dit, et courir un peu en dehors du chemin tracé. On pouvait, après tout, ne pas attacher une grande importance à cette irrégularité chez un sauvage, et j'étais d'autant plus disposé à penser ainsi, que la monotonie de notre existence actuelle commençait à me peser, et que je n'étais pas fâché de trouver un prétexte plausible pour un changement.

Je communiquai de suite les nouvelles apportées par Sans-Traces à mes compagnons, qui les reçurent comme des jeunes gens reçoivent toujours des tôuvelles aussi émouvantes. L'Onondago fut interrogé, et renouvela l'assurance qu'il était temps de nous ineltre en route.

— Plus de délai, dit-il, il est temps de partir. Barques prêtes, canons chargés, guerriers réunis et le chef à leur tête. Le feu du conseil éteint. Temps de partir.

— Eh bien! Cornélius, ditGuert, en se levant, et en secouant sa belle chevelure, comme un lion qu'on tire de son gîte, en avant. Nous pouvons aller coucher aujourd'hui h Ravensnest, et demain arpenter de noire mieux la grande route ; ^nr rejoindre rarinée. Ce sera une occasion de plus de voir Mary ■\Vallace et de lui di:e combien je l'aime. Ce sera toujours cela de gagné.

— Non, ne pas voir une squaw, ne pas aller à Ravensnest, dit l'Indien avec énergie. La |)isle de guerre par ici, ajoula-t-il, en étendant la main dans ladireclion opposée à celle où se trouvait l'établissement d'Uerman Mordaunt. — Mauvais pour le guerrier de voir une squaw, quand il déterre la hache; bon à faire de lui une femme. Par ce chemin, par ici, non par là : ici des chevelures, là la squaw.

Comme les gestes de l'Onondago étaient ati.-si significatifs que ses paroles, il ne nous fut pas difficile de le comprendre, (juert pourtant continua ses questions tout en s'habillaut, et nous fûmes bientôt conxaincus par les

Jk-.

paroles de l'Indien, toutes brisées et abruptes qu'elles étaient, qu'Abercrombie était sur le point de s'embarquer avec son armée sur le lac George, et qu'il nous fallait beaucoup d'activité si nous voulions assister à l'attaque ie Ticonderoga.

Notre décision fut aussitôt prise, et nos préparatifs commencés. Faire nos paquets, charger nos havresacs et prendre nos armes, fut l'an'aire d'un instant et nous voilà tous prêts. Nous écrivîmes une lettre pour expliquer les motifs de notre absence, avec promesse de revenir aussitôt que les opérations devant Ticonderoga seraient terminées. Nous laissâmes cette lettre à Peter, qui devait rester avec Traverse et les arpenteurs pour faire leur cuisine; pendant ce temps, Jaap allait et venait, chargeait ses larges épaules de tout ce qui pouvait nous être utile, prenait sa carabine, son paquet et son cor; il fut prêt aussi vite qu'aucun de nous. Le compagnon fit tout cela de luimême et sans aucun ordre, regardant comme son devoir de suivre son jeune maître même au diable. Aucun chien, sous ce rapport, ne pouvait être plus fidèle que Jaap ou Jacob Satanstoé, car il avait pris le nom de Col comme nom palronimique ; de même que dans d'autres pays les nobles prennent le nom de leurs terres.

C'était l'usage dans les familles hollandaises, dès qu'un enfant atteignait l'âge de six ou sept ans, delui donner un jeune esclave du même sexe et du même âge, et de ce moment leur sort, avec la différence nécessaire de condition, était considéré comme indissolublement uni. Une séparation avait lieu quelquefois, mais il fallait pour cela une conduite bien mauvaise, et elle était du côté du maître tout aussi souvent que du côté de l'esclave. Un ivrogne pouvait s'endetter et se voir obligé de vendre ses esclaves, mais celui-ci demeurait près de lui tant qu'il lui restait quelque chose. La famille Littlepage, qui avait contracté deux alliances avec des familles hollandaises , avait adopte cet usage : le jour oii j'eus six ans, Jaap me fut donné, et depuis il était demeuré non-seulement ma propriété personnelle, mais mon factotum, et il m'était précieux par son attachement et ses bonnes qualités.

Quand tout fut prêt et que nous fûmes sur le point de

Quitter la hutte, nous agitâmes sérieusement la question e savoir si nous irions par Ravensnest, ou si nous prendrions la roule nouvelle que lOnondago nous indiquait. Il n'y avait de sentier dans aucune des deux directions ; mais nous avions des accidens de terrain, des sources et autres signes connus pour nous guider d'un côté, et de l'autre absolument rien. En outre, les ravissantes figures d'Anna et de Mary Wallace nous apparaissaient d'un côté, et Dirck lui-même fut le premier à crier : A Ravensnest I Mais rOnondago refusa de faire un pas dans cette direction. Il resta là, planté comme un poteau de grande route, le doigt tendu vers le nord-ouest, avec une insurmontable obstination qui menaçait de jeter quelque confusion dans notre marche.

— Nous ne connaissons pas du tout celte route, Sans- Traces, observa ou plutôt répondit Gucrt, car la pantomime de l'Indien était plus expressive que toutes les paroles, il vaut mieux prendre une roule ijue nous connaissons nnpeu. En outre, nous voulons faire nos adieux aux dames.

—Les squaws, mauvais maintenant. La piste du guerrier ne va pas aux squaws. Huron , guerrier français, par ici.

— Eh bien! ils sont là, c'est bon. Nous serons assez vite sur leurs talons en passant par Ravensnest.

— Pas vite assez , ne pas pouvoir cela; — sentier long, temps court. Les guerriers faces pâles très pressés.

— Les amis des guerriers faces pâles sont très pressés aussi; ainsi vous ferez bien de nous suivre, puisque nous n'avons pas l'intention de vous suivre, vous. Allons, Messieurs, nous conduirons l'Indien, puisque l'Indien ne semble pas disposé à nous conduire. Au bout d'un mille ou deux, il trouvera plus honorable de marcher en avant, et d'ici là, je crois être en étal de vous conduire

— Celte route bonne pour jeunes gens qui ne veulent pas voir l'ennemi, dit Susquesus avec un geste ironique.

— Par saint Nicolas, Indien, que voulez-vous dire? s'écria Guert en tournant brusquement sur ses talons, et en se précipitant sur l'Onondago, qui n'attendit pas le coup qui le menaçait, se tourna du côté qu'il avait indiqué et partit d'un pas rapide dans la direction du nord-ouest.

Je crois que Guert ne le suivit la première minute que dans l'intention d'appliquer son poing vigoureux sur l'épaule de l'offenseur, mais je fus si vite sur ses talons, Dirck venant après moi, et Jaap après Dirck, que nous formions tous une file à l'indienne ou à la façon des forêts et marchant à raison de quatre milles à l'heure avant de nous en douter. Un pareil élan de colère ne se passe pas en une minute, et avant qu'aucun de nous se fût assez refroidi pour devenir lout-à-fait raisonnable, nous avions perdu la hutte de vue. Alors personne ne sembla croire à la nécessité ou à la convenance de revenir sur ses pas. Il était certainement imprudent de nous confier aussi entièrement à la bonne foi d'un sauvage ou au moins d'un demi-sauvage que nous connaissions à peine, et dont nous nous étions défiés jusque-là. C'est cequenous finies cependant de la façon elsousTimprcssiondessenlimens que iai dits. Je sais bien que chacun, après ce premier mille, sentit l'imprudence que nous avions commise, mais par amour-propre se garda d'en parlera son voisin. Je dis chacun de nous, je devrais excepter Jaap, car le danger no lui causa jamais la moindre inquiétude sous quelque forme qu'il se présentât, sauf sous la forme des écrevisses. Il avait peur des écrevisses, mais ne redoutait aucun homme.

Susquesus montrait la même assurance en nous conduisant de lieue en lieue à travers celte sombre forêt que lorsqu'il s'était mis à la rechercha du chêne à la tête brisce. Celte fois, il nous guidait plutôt d'après le soleil et la direction générale que par aucune connaissance particulière des objets que nous laissions derrière nous, quoique trois fois dans ce jour il nous fit remarquer des objets particuliers qu'il avait dojà vus en traversant le bois dans des directions qui coupaient à angles plus ou nit-ns aigus la route que nous suivions. Il nous faisait l'effet d un marin dirigeant sa roule sur la plaine unie de 1 Océan. Nous avions nos boussoles de poche, il est vrai, et nous savions à peu près qu'en nous dirigeant au nordouest , nous arriverions quelque part au bout du lac George; mais je doute fort que nous eussions pu, a\ei.

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leur secours, suivre une ligne droite aussi sûrement que sur les traces de l'Indien.

Nous eûmes une discussion à ce sujet quan*l nous nous arrêtâmes pour manger et prendre du repos, un peu après le milieu du jour, l'endant cinq heures, nous avions marché avec la plus grande rapiclité, à vol d'oiseau, sans jamais nous délonrner, excepté pour éviter qucl(|ue (il)siacle inl'raHchissable, et nous calculions avoir fait au moins vingt milles sur quarante (juc nous avions à franchir, selon le rapport de I Oiiondago, pour arriver au hut de notre vovage. La course que nous avions faite nous avait tous fatigues; mais je dois avouer que l'Indien était de beaucoup le plus dispos des cinq quand nous atteignîmes la source prés de laquelle nous devio&s dîner

— Ces Indiens semblent avoir du nez autant qu'un chien de chasse, ditGuert quand notre faim commença à s'apaiser, il faut en convenir. Cependant, Cornélius je crois encore qu'une boussole guiaerait Ibonmiedans les bois plus sûrement que tous les signes possibles sur l'écorce des arbres et que le cours du soleil.

— Une boussole ne peut se tromper, cela est vrai, mais il serait fa?^tidieux de s'arrêter toufs les deux ou trois minutes pour en faire usage; encore faudrait-il donner à l'aiguille le temps de se fixer ou bien ce serait le pire de tous les guides.

— Toutes les deux ou trois minutes! dites donc une fois par heure ou ''eux tout au plus. Je m'engage à vcyager aussi droit que le plus habile de ces Indieus en consultant la boussole toutes les demi-heures.

Susquesus était assis assez près de nous pour entendre notre conversation, et il cora|)renait parfaitement l'anglais, quoiqu'il le parlât à la façon heurtée des Indiens. Il me sembla découvrir sur sa noire ligure, un air de mépris caché à cette vanlerie de Guert; mais il ne dit mot. Nous finîmes notre repas et nous nous reposâmes un peu; puis, quand nos montres marquèrent une heure, nous nous levâmes tous pour recoiiimencer notre marche, et nous renouvelâmes l'amorce de nos carabines, piccaution que chaque homme prenait deux fois par jour, pour prévenir les effets de l'humidilé des buis. L'Oiiondago se mit paisiblement derrière Guert, et attendit patiemment sou :signal.

— Noussommestous prêts, Sans-Traces, s'écria Guert, prenez la tèle comme auparavant et conduisez-nous.

— Non, répondit l'iudien, la boussole conduira maintenant; Sus(|uesus ne pas voir plus loin, aveugle comme un jeune chien.

— Oh! en êtcs-vouslà? Eh bien! soit. Maintenant, Cornélius, vous allez voir ce qu'on peut faire avec une boussole.

Guert tira sa boussole, la plaça sur un arbre renversé afin de lui donner un niveau parfait, et attendit que l'aiguille mobile fût devenue complélemcut slalionnaire. 11 lit alors son olwrvation , prit pour jalon un large pied d'érable placé à la dislance d'environ vingt perches" ce qui est une distance très grande dans une forêt, poussa un cri, reprit sa boussole et partit. Nous le suivîmes, et nons atteignîmes bientôt l'arbre. Guert s'imagina être bien dans le droit chemin, ne daigna [)as renouveler son observation.

et nous cria de le suivre, comme s'il avait un nouvel arbre pour le guider, cl cela dans la bonne direction. Nous avions fait de cette manière un demi-mille, et je commençais à croire au triomphe de Guert, car pour moi il me semblait que notre course était aussi droite qu'elle lavait jamais été durant ce jour. Guert commençaà être lier de son succès, à m en parler, à en parler à llndien qui était placé entre nous deux.

— Voyez-vous, Cornelius, j ai l'habitude des bois, après tout; j'ai été souvent chez les Mohawks et j'ai pris pan à leur? chasses. Le grand point, c'estde bien conimencer, a])rès cela vous n'avez plus grand'peine. Soyez" bien certain des dix premières perches, et soyez bien trancjuilles sur les dix mille qui suivront. Il en est de cela comme de la vie , Cornélius, mon enfant; qu'un jeune homme commence bien, et il est presque sûr de bien <inir. Je me suis trompé, moi, au pioiut de départ, et vous voyez le niai que cela m'a donné. Mais on m'avait laissé orphelin à dix ans, Lilllepage, et I enfant qui n'a ni père ni mère, doit être un enfant hors ligne pour ne pas faire fausse route avant ses vingt ans. Eh bien! Onondago, que dites-vous maintenant de prendre la boussole pour guide?

— Regardcz-la, elle vous le dira, répondit Snsquesns, tandis que toute la bande s'arrêtait pour voir Guert à l'œuvre.

— Cette diable d'aiguille ne veut jamaii" s'arrêter, s'écria Guert en donnaul une secousse au petit instrument pour arrêter l'aiguille au point oii il voulait la voir se lixcr; ces petite démons sont capables de se tromper après tout.

— Essayez davantage , prenez en trois, dit l'Indien en levant autant de doigts, comme c'était sa coutume chaque fois qu'il disait un nombre.

— Dirck et moi tirâmes alors nos boussoles, etles trois furent placées sur un tronc à côté duquel nous avions fait halte. Le résultat montra que les trois petits diables s'accordaient très bien, et que nous marchions droit au sudest au lieu du nord-ouest.

L» mine de Guert, en cette occasion, ressembla beaucoup à celle que je lui avais vuequand il se releva de dessus la neige, après que le traîneau nous eût déposés par terre. 11 n y avait pas moyen derésister à l'évidence, nous avions toui-à-fait rebroussé chemin sans nous en apercevoir. Le soleil était très près du zenith, ce qui contribua, sans doute, à notre erreur; mais tous ceux qui en ont fait l'expérience savent covibien il est aisé de perdre la direction du soleil dans l'obscurité et au milieu des inogaliiés dune forêt. Guert s'avoua franchement vaincu et I Indieu passa de nouveau en tête sans donner le plus léger signe de triomphe ou de mécontentement. Il n'aurait fallu rien de moins qu'un coup de tonnerre pour déconcerter le calme de l'Onondago.

Dès ce moment, notre marche fut aussi rapide qu'avant notre balle, et elle paraissait aussi sûre que le vol d'un pigeon. Susquesus ne nous conduisit pas directement au Dord-ouest comme avant, mais il inclina un peu plus au nord. A la tin, comme le soleil gagnait le sommet des montagnes de l'ouest, une clairière apparut di'vant nous. Au milieu de l'épaisseur du bois, nous vîmes qu'un lac était près de nous, et que nous nous trouvions

sur une hauteur, sans pouvoir dire précisément à quelle élévation.

Nous vîmes donc une clairière un peu sur notre droite, cl ce fut laque 1 Indien dirigea sa marche. Cette clairière n'était pas l'ouvraçe de l'homme , mais le résultat d'un de ces accidens qui livrent qucUiuel'ois aux rayons du soleil les mystères des forêts. Elle était située sur le sommet nu d'une montagne rocheuse, oîi des Indiens avaient souvent campé , cl les veslifics de leurs feux atteslaieul qu'un autre clémont avait aidé lèvent k détruire les quelques arbres qui avaient pu croître dans fe.s fentes des rochers, il y avait lii un espace de trois ou (jualre acres alors aussi nuques'il n'avait jamais connu (l'arbre plus ambitieux (|ue le sureau cl le chèvre-feuille; Il ne eau délicieuse s'élançait de la pointe la plus élevée d une chaîne de rochers qui se dirip;oait vers le nord. Susqiit'sus s'arrêta à cette source pour boire, el nous annonça ensuite que, pour ce jour, nous étions au bout de nos fatigues.

.Jusqu'à celte déclaration je ne pense pas qu'aucun de nous eût seulement pris le temps de regarder autour de lui, tant notre marche avait été active et rajiide. A ce moment chaque homme déposa son paquet, sa carabine, et alors, plus libres de nos niouveniens, nous {lûiMPs contempler à notre aise une des scènes les plus uiagniliqucs que mes yeux aient jamais vues.

A près demille pieds au-dessous de nous, s'étendait un lacde l'eau la pl"s limpide et la plus paisible, dont les contours étaient agréablement variés par des promontoires, des biies et les raille sinuosités du rivage. 11 avait une éU'iidue de près de quarante nulles. Nous étions sur le bord oriental, à un tiers à peu près de la distance qui sépare la pointe nord de la pointe sud; des îles "sans nombre s'étendaient presque à nos pieds et rendaient ce mélange de terre et d'eau aussi varié, aussi capricieux (|iie l'imagination pouvait le souhaiter. Au nord, la surface paisible du lac s'étendait à une grande distance; elle était arrêtée par une barrière de rochers; puis une gorge étroite lui donnait issue dans un autre plus va^^tc et plus étendu. Au sud, l'eau s'étendait également au loin, mais une île ou deux en variaient la surface; de ce côté seulement on pouvait voir qucUpie trace du travail de l'homme : partout ailleurs des gorges, des vallées qui fuyaiei*. de

longues chaînes de hauteurs, des pics de granii. u'ofl'raienl à l'œil que les beaulés sans égales de la nature. Aussi loin que l'œil pouvait atteindre, s'élevaient montagnes Siir montagnes; la terre était couverte du vert manteau d'une végétation luxuriante, telle qu'un soleil bienfaisant pi'iil la développer sur un sol encore vierge. A la pointe sud du lac, il y avait dans la forêt une clairière très étendue et dans laquelle on n'avait laissé que peu ou point d ;ii lues. Nous étions à (|uel(ii..es milles de cel endroii, et cette dislance empêchait nécessaireiiienl de bien distinguer les objets; cependant nous découvrîmes sans peine il.' s ruines de forlilicalions considéiubles. Nous vîmes un millier de points blanc el nous fûmes bieiili'il con\aineus (j'ie c'eiaieDl des lenies. Ces ruines elaienlioiitee nui re.slull du fort William-llenr', et lii caiiipait l'année d'Abeieror.iiie, l'armée de beaueou|i la plus considerable qui cùl t'iieoie été réunie en Ameriiiue sous les drapeaux de lAu

gleterre. Descentaines de barques elde larges bateaux capal)les de porterquarantcou cinquante hommes se mouvaient en face du camp, el tout éloignés que uousélions. nous pûmes cependant découvrir les signes de préparatifs el d un mouvementprochain. L'Indien ne nousavail poinl trompés, il s'était montré juge intelligent de ce qu'on allait faire, aussi bien que guide fidèle.

Nous dûmes passer la nuit sur la montagne : nos lits ne furent pas des meilleurs, comme le lecteur le croira sans peine, et nos couvertures furent bien légères. Cependant je ne me rappeJe point avoir rouvert les yeux depuis le moment où ils se refermèrent, jusqu'au malin ; la fatigue d'une marche forcée nous procura un sommeil plus paisible que n'auraient pu faire toutes les délicatesses de l'opulence, et nous dormîmes aussi profondément que des enPans. Je revins à moi-même en me sentant touché doucement h l'épaule par Susquesus. En me levant, je vis l'Indien encore près de moi ; son visage, pour la première fois depuis que je le connaissais, exprimait nuelque chose comme du plaisir. Il n'avait éveille aucun de mes compagnons, el il me lit signe do le suivre sans les tirer de leur sommeil. Pourquoi avais-je été choisi de préférence à eux? je ne puis le dire , à moins (lue la sagacité naturelle de 1 Onondago ne lui appiît à discerner la différence d'éducation et de seulimens entre ses trois jeunes compagnons. Quoi qu'ii en soit , il m'avait choisi , et ic quittai seul la rude couche que nous nous étions arrangée pour la nuit.

Un spectacle magnifique m'altendait. Le soleil à ce moment dorait les sommets des montagnes, tandis que le lac et les vallées, et même les (lancs de la monlague, ce monde entier qui s'étendait h nos pieds, était encore noyé dans l'ombre; je crus voir la création s'éveiller el sortir du sommeil des âges. Pendant quelques momens, je ne pus contempler autre chose que l'étonnant tableau que me présentait le contraste si bien marqué des cimes dorées des montagnes avec leurs lianes couverts d'ombres, les prémices du jour avec les derniers vestiges de la nuit; mais rOnondago était trop plein de ses |iro|ires jjensées pour laisser long-temps mes yeux s'égarer loin de ce qu'il regardait comme le spectacle le plus intéressant; guidé par son doigt cl son regard, je dirigeai ma vue vers la rive si lointaine de Williara-Ueuri el je vis enliu la cause de l'émotion inaccoutumée de l'Indien. Dès que Stisquesus fut certain que je voyais les objets qui 1 émouvaient si fortement il s'écria dun lou guttural cl lorlement accentué :

— Bon!

L'armée d'Abercrombie était déjh enmouvement, seize mille bonunes s'étaient embarqués sur des bateaux el se dirigeaient vers la pointe septentrionale du lac. dans l'ordre le plus imposanlelle plus magniliijue. La surface unie du lac était sillonnée jiar la flottille; des centaines de bateaux la couvraient de lignes longues et rioiics, el ils se dirigeaient vers le poinl de debaripiemeul dans l'ordre el avec I ensemble d une armée qui i lend ses ailes. La dernière brigade de bateaux venait de quiiur le rivage, quand je vis pour la [iremièie fois ce ^|K'elacle saisissant, et je pouMiis embrasser le tableau tout entier d uu seul coup d'œil. L'Amérique n'avait jamais vu au-

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paravant un tel spectacle, et il se passera du temps avant qu'elle le revoie jamais. Pendant plusieurs minutes je restai saisi d'admiration et je ne pus dire un seul mot jusqu'à ce que les raifons du soleil eussent dissipé la clarté douteuse des plaines situées à nos pieds, et illuminé la base même des montagnes.

— Qu'allons-nous faire, Susquesus ?iui dis-je alors, car je sentais combien l'Indien pouvait réclamer à bon droit, le privilège de régler tous nos mouvemens.

— Déjeûner d'abord, répondit tranquillement l'Onondago, ensuite descendre la montagne.

— Rien de tout cela ne nous conduira au milieu de cette brave armée, comme c'est notre désir.

— Attendez, au milieu d'eux, l'Indien le sait. Pas pressé maintenant, pressé quand les Français feront feu.

Je ne goûtais pas beaucoup ces paroles et la façon dont elles étaient dites; mais j'avais à ce moment trop de choses à penser pour perdre mon temps en vagues conjectures sur les réponses évasives de l'Onondago. J'appelai Dirck et Guert pour leur faire partager le plaisir qu'un tel spectacle ne pouvait manquer deleur procurer. Ce fut alors que je découvris pour la première fois ce que j'appellerais volontiers le caractère vraiment martial de Guert Ten Eyck. Sa belle et virile figure me sembla s'agrandir, sa physionomie s'illumina tout à coup, et l'expression de ses yeux , habituellement pleine de bonne humeur et de gaîté, changea de caractère tout-à-fait et devint grave et ferme.

— Voilà un beau coup-d'œil, Monsieur Littlepage , dit Guert, après avoir contemplé en silence les progrès lents, mais réels , de la flottille; cela est vraiment beau à voir , et c'est un reproche pour nous trois , qui avons perdu tant de temps dans les bois , quand nous aurions dû être ici, tout prêts à aider l'armée à chasser les Français de la province.

— Il n'est pas encore trop tard , mon bon ami , puisque le premier coup n'a pas encore été porté.

— Vous dites vrai , vous avez raison , et je rejoindrai l'armée, quand je devrais atteindre le bateau à la nage. Il ne nous sera pas bien difficile de nagerd'une île à l'autre , et les troupes seront obligées de passer au milieu d'elles pour entrer dans le lac inférieur. Il y aura bien un bateau à s'arrêter pour nous repêcher.

— Pas besoin, dit l'Onondago avec soncalrae habituel, déjeûner d'abord, puis partir. Un canot, c'est assez.

— Un canot!., par saint Nicolas; Susquesus, écoutez ce que je vous dis : Vous ne manquerez jamais d'un ami tant que Guert Ten Eyck vivra et sera en état de vous être utile. Celte idée d'un canot est pleine de bon sens et montre qu'un homme raisonnable s'est chargé de nous. Nous pouvons maintenant rejoindre les troupes, la carabine à la main, comme il convient àdes gentlemen et à des volontaires.

Pendant ce temps, Jaap s'était levé et contemplait ce tableau de tous ses yeux. Il est à peine nécessaire de dire quel en fut l'effet sur ce nègre ; il éclata de rire, secoua la tête comme un mandarin de paravent, se roula par terre, se releva, agita tout son corps comme un chien qui bat l'eau, recommença à rire et finit par pousser un cri. Comme nous étions tous accoutumés à ces ébats de

sensibilité dans les nègres, ils ne provoquèrent chez nous qu'un sourire, et ne l'obtinrent même pasde Dirck. Quant à l'Indien , il ne prit pas garde aux manifestations de plaisir si expansives, quoique peu dignes, de Jaap, plus que s'il s'était agi d'un chien ou autre animal sans intelligence. Peut-être n'y avait-il pas de faiblesse si propre à mériter son mépris, que celte absence complète de pouvoir sur soi, que montra, en cette occasion, le nègre livré à lui-même.

Aussitôt que nous eûmes satisfait notre curiosité, nous songeâmes à la nécessité de déjeûner. Le repas ne fut pas long, et, à dire vrai, il n'était pas de nature à nous retenir long-temps. Puis, nous quittâmes tous le sommet de la montagne sur les pas de l'Onondago.

L'Onondago nous avait conduits à dessein sur celte pointe pour nous faire jouir de ce panorama. Il était impossible de descendre directement vers le bas de cette hauteur, et nous fûmes obligés de faire un détour de trois ou quatre milles afin de gagner une ravine cjui nous conduisit au lac, non sans difficulté. Nous trouvâmes sur le bord un canot de grandeur suffisante pour nous contenir tous les cinq, et nous nous embarquâmes sans perdre un instant.

Le vent s'était élevé du sud à mesure que le jour avançait, et la flottille fendaill'eau avec beaucoup plus de rapidité. Nous prîmes route à travers les îles, et quand nous atteignîmes la passe principale, si aucune a'elles méritait ce nom dans une multitude aussi grande, nous nous trouvâmes à portée du bateau qui était en tête. L'Indien rama en agitant les mains en signe d'amitié, et nous amena bientôt côte à côte avec ce bateau. En approchant, j'aperçus sur le pont le vicomte Howe, revêtu de son uniforme, et rejgardant la terre avec impatience, comme désireux de débarquer le premier.

Lord Howe ne nous reconnut pas d'abord dans nos habits de chasse. Cependant, pendant son séjour à Albany, il s'était lié avec Guert Ten Eyck, et il le reconnut à la voix. 11 nous souhaita la bienvenue avec franchise et cordialité. Nous demandâmes où était le 25' régiment, en annonçfht l'intention de rejoindre ce corps, dont le chef nous avait invités si souvent et d'une manière si pressante à venir combattre à ses côtés. Cependant notre intention de rejoindre immédiatement notre ami, fut modifiée par une remarque de notre hôte actuel.

— Le régiment de Bulstrode est au centre et sera de bonne heure sur le terrain, dit-il; mais cependant beaucoup après l'avant-garde. Si vous êtes amis de la bonne chère, Messieurs, je suis loin de vous détourner de rejoindre le 25% car il y a dans ce corps un certain Monsieur Billings qui a un talent extraordinaire, dit-on, pour faire un bon dîner avec moins que rien; mais si vous désirez voir le feu, notre brigade sera la première à combattre; je tâcherai d'avoir le meilleur dîner possible, vous y serez les bien venus. Plus tard nous verrons à faire mieux.

Nous ne parlâmes plus d'aller à la recherche de Bulstrode; cependant nous fîmes entendre à notre noble commandant que nous n'userions de son hospitalité que le

SAT\NSTOÉ.

temps de lui voir mettre en fuite les troupes que 1 ennemi opposerait sans doute au débarquement. ,

Susquesus ne connut pas plus tôt notre décision quil nous quitta, et rama paisiblement vers la côte orientale Personne ne songea à intercepter un canot qui quittait le bateau commandant. Le vent fraîchissait à mesure que le jour avançait, et la plupart des bateaux ayant mis une espèce de voile, nos progrès devinrent plus rapides, bur les neuf heures, nous entrâmes dans le lac intérieur, et tout annonçait que nous débarquerions h midi. Je dois en convenir, l'entreprise h laquelle nous prenions part, la nouveauté de ma situation, la certitude que nous allions trouver dans Montcalm un ennemi aussi expérimenté que brave, tout contribua à me rendre pensif, quoique exempt de crainte, je l'espère, pendant les quelques heures que nous passâmes sur le bateau. Complètement inactil comme nous l'étions tous, il n'est pas surprenant qu un soldat si jeune encore fût rendu grave par les rédexions sérieuses qui devaient s'emparer si facilement de l'esprit quand la mort était si proche, sinon de moi peut-être, mais de beaucoup de ceux m'environnaient. Lord Howe, de son côté, était grave et sérieux , comme il convenait à un homme qui tenait daos sa main la vie de tant d autres ; il n'était cependant ni abattu , ni même indécis. Je rencontrai une fois ses yeux fixés sur moi, avec une expression mélancolique, et la question qu'il m'adressa avait sans doute rapport au sujet de ses pensées.

— Que dirait notre excellente et respectable Mme Schuyler, si elle connaissait notre position précise en ce moment. Monsieur Litllepage? Je suis sûr que celte excellente femme éprouverait plus d'inquiétude pour ceux à qui elle prend intérêt qu'ils n'en ressentent souvent eux-mêmes.

-- Je suis sûr, mylord, qu'elle adresserait certainement des prières au ciel en notre faveur.

— Vous êtes fils unique, m'a-t-elle dit, M. Littlepage?

— Oui, mylord, et je suis bien heureux que ma mère ne se doute pas de ce qui va se passer.

— Moi aussi j'ai encore mes parens bien aimés, mais ils sont habitués à me considérer comme un soldat et comme soumis à tous les hasards d'un soldat. Heureux le militaire qui peut, au moment de l'épreuve, conserver un esprit libre despcnsers de la famille, si embarrassans, quoique si doux et si utiles autre part; mais voici que nous touchons au rivage, il faut être tout au devoir.

Je ne suis point assez soldat pour pouvoir décrire ce qui suivit, suivant la stratégie, ni même d'une manière inlclligililc. Comme la bricade approchait de l'extrémité du lac, où se trouvait une certaine étendue de terrain plat, on fil avancer devant nous quelques bateaux sur lesquels étaient quelques pièces de grosse arlillonc. Les Français avaient réuni des forces considérables pour s'opposer au débarquement, mais, à ce qu'il paraît, ils n'avaient point assez de canons pour répondre aux noires, cl notre mitraille ayant balayé les bois, nous débarquâmes sans grande résistance. Nous n'attaquâmes point l'ennemi, précisément au point où il nous attendait, mais â la droite de la position qu'il avait prise. Au signal donné, la brigade d' avant-garde s'élança sur le rivage, guidée par notre brave commandant, et nous arrivâmes tous à terre sans

perte appréciable. Tous les quatre, c'est-à-dire Guert, Dirk, Jaap et moi, nous nous tenions le plus près possible de notre brigadier, qui commanda aussitôt une marche en avant, pour presser la retraite de l'ennemi. L'engagement ne fut point vif cependant, et nous gagnâmes rapidement du terrain ; 1 ennemi se retirait dans la direction de Ticonderoga, et nous le pressions aussi vite que la prudence et la force de notre brigade le permettaient.

Je pouvais voir sur notre front une nuée d'Indiens, et j'avoue que je redoutais une embuscade , car la façon pleine d\rlilice dont ces habitans des bois faisaient la guerre, était connue, ne fût-ce que par tradition, de tous ceux qui étaient nés ou avaient été élevés dans les colonies. Nous avions débarqué dans une crique, sur le côté gauche du lac et presque à sa pointe, et dès que nous eûmes gagné du terrain, le général Abercrombie débarqua toutes ses troupes et les forma aussi promptement que possible en colonnes. Les colonnes se trouvèrent au nombre de quatre; les deux du centre étaient composées entièrement de six regimens de troupes royales ; cinq mille hommes des milices de la province étaient sur les flancs, et environ quatre mille hommes de milices lurent laissés pour garder les mille vingt-cinq bateaux qui composaient la flollille. Cependant tous les bateaux n avaient point encore atteint le lieu du débarquement. Ceux qui portaient les munitions et l'artillerie étaient encore restés en arrière. Nous marchions avec la colonne droite du centre que conduisait notre noble ami. L ennemi avait porté ub seul bataillon près du point habituel de débarquement, dans un camp de bois; mais voyant la supériorité des (orces qui l'attaquaient, le commandant mit le feu à ses huttes et battit en retraite. Le combat fut encore moins vif qu'au moment du débarquement, et nous nous engageâmes pleins d'ardeur dans les bois; mais le manque de guides, l'épaisseur de la forêt, et lesdilhcullés du terrain mirent bientôt un peu de confusion dans notre marche. Les colonnes se m 'èrent 1 une 1 autre et personne ne semblait pouvoir les tirer de ce fatal embarras. Le défaut de guides était le grand mal qui désorganisait l'armée, mais il était trop tard pour y remédier. ~ . , . ,

Notre colonne, ou plutôt la tetc de la colonne, continua à avancer, et son brave commandant marchait en tèledu premier peloton. Nous autres volontaires, nous allionsen vedettes, un peu sur les flancs, et je ne fais point de vantcrie en disant que nous étions toujours en avant plutôt qu'en arrière. Ace moment, nous aperçûmes des uniformes français, et nous rencontrâmes un corps ennemi, assez considérable, égaré comme nous et incertain sur la roule qu'il devait prendre pour regagner ses relranchemens le plus vile possible. Comme on peut le penser, ce détachement ne se vit point si près de notre lèle de colonne sans s arrêter un instant pour faire feu. La décharge lui fut immédiatement rendue, el tous les quatre après avoir tiré, nous nousmîmesun peu à l'abri pour recharger nos carabines. Je venais de couler la balle dans le canon de la mienne, quand mes yeux aperçurent quelque confusion en tête de lacolonne, etje vis qu'on emportait à rarnère-garde le corps d'un officier. C'était celui de lord Howe. Il était tombé à la première décharge qu'eût faite l'ennemi dans

Bnii.inTiiFonK choisie

cette rampafine. La vue de leur chef tué à leur têle, sembla animerderugelcs soldats; ilsahonlërent l'ennemi comnfie des tij;res irrités et le dispersèrent en un instant, après avoir fait un nomlirc considerable de prisonniers, sans compter les tués et les blesses.

Je n'ai jamais vu un homme plus animé, et plus hors de lui ([ue Tiuert Ten Eyck à cette occasion, il avait été l'ami de lord llowc pendant le séjour de ce dernier à Albany, et lanort de cet oOicier sembla éveiller tout ce qui pouvait y avoir de passion dans le caractère si habituellement bienveillant de notre ami. 11 se comporta comme notre commandant immédiat, et nous conduisit sur les talons des Français jusqu'en vue de leurs retranchemens. Nous vîmes tous alors la nécessité de battre en retraite, et Guert consentit à revenir sur ses pas , mais avec fierté et comme un lion aux abois. Un parti d'Indiens nous pressa vivement dans cette retraite et nous courûmes risque de nos chevelures qui toutes auraient été perdues, ainsi que je l'ai toujours cru, sans la résolulion et la force herculéenne de Jaap. Il arriva, comme nous nous retirions d'arbre en arbre, que nos (pialre carabines se trouvèrent déchargées en même temps, circonstance dont nos ennemis prolitèrcnt pour se précipiter sur nous. Heureusement le fort de l'attaque tomba sur Jaap qui lit le moulinet avec sa carabine et étendit successivement par terre les trois premiers Indiens qui l'attaquèrent. Celle intrépidité couronnée d'un tel succès nous donna le temps de recharger, et Dirck, tireur impassible et sur de son coup, jeta par terre le quatriômi» avec une balle au cœur. Guert alors s'avança prêt à tirer et dit à Jaap de H)altre en retraite; et couverts par sa carabine et la mienne nous nous retirâmes à petits pas, les peaux rouges ne se souciant pas du tout de nous serrer de trop près, après avoir si rudement éprouvé de quel "bois nous nous cbauflions.

Nous dûmes cepen '^nt notre salut à une autre circonstance encore que la .escnce d'espritde Jaap et le courage de Guert. Parmi les miliciens était un partisan de grande réputation nomme Rogers; il conduisait une troupe de carabiiiier.s sur l'aile gauche, et repoussa vivement les tirailleurs de I ennemi, en leur faisant éprouver une perte considératile. De cette façon, les Indiens qui nous poursuivaient furent tenus en échec, et s'ils avaient essayé de nous poursuivre trop loin, ils couraient risque de voir les f-ariisans du major Ilosers les prendre en queue et les séparer de leurs ailiés. Ce ne fut pas malheureux pour nous, car nous eûin''S plus d'un mille à faire avant d atteindre Li place où M)ercroinbie fit tiire lialte à ses colonnes et campa pour la nuit. Les positions qu'il prit sont situéesà deux milles des fortiticationsdeTiconderogaet assez près (!;; I i^suedu lac George. L'armée y fut remise enbonorilrect.s'y établit pour quelque temps.

Il fallut atlendre l'arrivée des équipemens, des munitions et de lariillerie; comme le transport de ces matéliaux, dans un pays couv«rt de forêts vierges, n'était point chose facile, nous fûmes arrêtés par cette circoust.tnce deux joins entiers. Ce furcntdes jours bien tristes. t..i, ' t> de lord Howe produisait sur l'armée jjresque le II }e elTel qu'une défaite. C'était l'idole des troupes royalf-t,; il avait su se rendre aussi populaire parmi les

colons que (larmises compatriotes. Une tristesse de mauvaise augure s'emparait de nous, et clia(iui' homine semblait ressentir la mort de lord Howe coiniuc celle d'uo frère.

Nous demandâmes après le 25' régiment, et notis allâmes rejoindre Bulsirodc. Notre réception fut amicale cl même tendre. Elle fut même empressée dès qu'on sut que nous étions les partisans qui s étaient battus si chaudement sur les flancs de la colonne droite du centre, cl ([u'on savait être allés beaucoup plu» loin que personne sur le champ de bataille. Nous regagnâmes donc notre corps avec un certain éclat dès notre debut, et chacun nous souhaita la bienvenue avec une cordialité qui pa raissait sincère.

Néanmoins, le 2o' régiment, aussi bien que tous les autres corps, partageait la tristesse générale. Bul.-trode avait un commandement étendu et i.iiportant |)our son rang et son âge. et il était certainement lier de sa position. Mais son caractère si souple et si nalui^cllemcnt gai, était fortement affecté par ce malheur. La nuit qui suivit, nous nous promenâmes ensemble, et il mit la conversation sur ce sujet.

— Il peut vous |)araUrc étrange, Cornélius, de trouver tant d'abattement dans le camp , après un débarquement qui a été certainement très heureux, et un petit engagement qui nous a procuré , à ce qu'on mja dit , 200 prisonniers. Je puis vous assurer cependant, mon ami, qu'il aurait mieux valu pour l'armée de voir sou meilleur corps détruit que de perdre l'homme qu'elle regrette. Howe était, h, vi-aidire, lame de toute l'armée. 11 était naturellement soldat, et il faisait des soldats de tous ceux qui l'approchaient. Quant au commandant en chef, il ne vous connaît pas, vous autres colons, et il ne se servira pas de vous comme il le devrait. Ensuite il ne connaît pas le genre de guerre de ce paj's-ci, et il pourra très bien f.iire une bévue. Je puis vous dire ce qui en était, Cornélius, Howe avait autant d'influence sur Abercrombie que sur les autres officiers, et on essaiera sans doute de réaljser ses plans, mais il faudrait un autre lord Howe pour mener à point les vues d'un homme tel que lui, et voilà, je le crains, ce qui nous manquera.

La vérité de ces paroles me frappa, quoiqu'elles me parussent bien décourageantes. Je vis cependant que Bulstrode n'était point le seul h penser ainsi; c'était lopinion générale de tous ceux qui nous entouraient. Cependant on faisait les préparatifs de l'attaque, et il fut v. mvenu que le 8 déciderait du sort de Ticonderoga. Cette célèbre forteresse est située sur une péninsule, et ne peut être attaquée que d'un seul côté défendu par des ouvrages très considérables, et nous savions que la garnison était formidable. Comme ces ouvrages extérieurs cependant consistaient surtout en palissades et en arbres renversés el qu'on pouvait eu apiirocher à travers les bois sans être tio|) à découvert, il fut résolu de les emporler d'assaut et d'entrer, s'il était possible, â la suite de l'ennemi dans la forteresse elle-même. Si nous avions attendu notre artillerie et établi des batteries, notre succès aurait été certain; mais les ingcnicuis liami un rai)porl favorable à l'autre projet, et peut-être une atia jue iinni:Siiate répondait-elle mieux au caractère et à l'impatance de larniée

entière, que les lentes opérations d'u» siège régulier.

Le niatiQ du 8, les troupes furent commandées pour l'assaut, et nous marchâmes comme volontaires sur les flancs du 25'. Le terrain ne permettant pas d'avoir des chevaux, Bulstro'Ie marchait à c6lé de nous. Je ne saurais rapporter les manœuvres de ce jour mémorable. Les bois nous cachèrent en grande partie ce qui se passa des deux côtés. Je sais cejjcndant que la fleur de notre arni^e fut mise en ligne, et prit part à l'assaut, les milices aussi bien que les regimens. Le 4?% formé de montagnards écossais, qui avait l'ail sensation dans la colonie à cause du costume et du caraclère des hommes qui le composaient, fut -placé au point cjiii paraissait le plus périlleux. Le 55% l'autre corps sur lequel on comptait le plus, fut mis à la tê!e d'une seconde lolonnc. Un marais s'étendait à quelque distance de la seule partie accessible de la forteresse. Ces deux corps fuient chargés d'emporter les palissades qui commençaient là où Unissaient le marais. C'était la tâche la plus périlleuse à accomplir, puisque c'était le seul côte par où l'on put s'approcher de la forteresse elle-même Pour ajouter à la sûreté de leur position, les Français avaient mis en batterie plusieurs pièces d'artillerie le long de la palissade, tandis que nous n'avions pas une seule pièce pour couvrir notre approche.

Ou assure (lu'Abercrombie ne prit conseil d'aucun des officiers américains qu'il avait sous ses ordres lorsqu'il décida l'allaque du 8 juillet. 11 avait envoyé son principal ingénieur faire une reconnaissance Sfieciale. Et cet ol'licier, ayant rapporté que la place n'ollVait point d obstacle sérieux au jmint de vue de la science, 1 assaut fut décidé. Ce rapport ('tait exact, sans doute, au point de vucde lascience et de la pratiqua, de la guerre européenne; mais la guerre en Amciiiiue se fait tout (lifléremmcnt. Il était à regretter (]ue l'cxpéricMice de 17;j5 et le sort de Braddock n'cus-ent pi)iiil inspiré plus de prudence aux commandans des lrou])es royales.

Le 2o' flit mis en coionnedcrrière les montagnards que commandait en cetleoccasion le colonel («onlon Giahaiii, vétéran d'une grande expérience et d'un couiagc indomptable. Je vis crt oflicicret son régiment place i)récisenieiil en devant de moi, mais je ne vi.s guère autre chose, surtout une fois qui' la première décharge nous eut environnés d'un nuage épais de fumée.

Un temps ciinsidérable fut perdu à faire les préparatifs. Quand on crut (jue tout était prêt, les colonnes furent mises en mouvement. Il l'ut arrêté ([ue les Iroupes devaient rece\oir le l'eu de l'ennemi, puis marcher droit il la palissade , l'emporter à la baïonnette et ne tirer (lu'anies l'avoir friiiicliie ou que si les ennemis se retiraient. Nous autres volonlaires et tons les corps irreguliers dont on aliendail peu de service dans une chaigc nous eûmes peniii.-sion de faire feu quand les Français nous offriraient prise.

Presqu une heure fut perdue à approcher du point d'atta(]ue à cause des difliculles (lu terrain et de la nécessité il'; l'aire des halles fieipienles pour reformer 1rs rangs. Eiilin arma le moment deiisif où la tète de colonne allait quiilrr le couvert du bois et marcher sous le feu de l'ennemi. Une courte halte suflit pour les derniers ariangcmcns, les lifies lirenl entendre leurs sons cxcitaus et

nous quittâmes le couvert eo faisant entendre des cris et des houras à mesure que nous entrions en ligne. Nous étions bien à 200 mètres de la palissade à ce nKJiucnt, et le premier coup fut tiré par Jaap, qui, s'a^aiiçant daiu-> le marais, nous avait un peu dépassés, et qui abattit un oliicier français au moment où il allongeait la tète hors ihs palissades pour reconnaître nos niouvemens. Cette aliaquc, hélas ! fut cruellement vengée. Les montagnaids s'avançaient comme un tourbillon, graves, siieacicux et déterminés, et guides par leur musique nationale, (luand un éclair de feu illumina la ligne ennemie. Les balles, la mitraille, mille messagers de mort vinrent en silllanl pleuvoir au milieu de nous. Les Ecossais furent déconcertés par cette réception ; mais ils se reformèrent aussitôt et poussèrent en avant. Le 25' n'échappa point à la bordée, et le retentissement du canon cous dit assez que le combat était engagé, tout le long de la palissade jusqu'au bord du lac. Je n'ai jamais su combien d hommes furent lues dans notre colonne par la première decharge ; mais le carnage fut affreux, et parmi ceux qui tombèrent fut le veteran Craham lui même. Je puis dire cependant que le plan d attaque fut dérangé toutd'abord, car les colonnes se déplo\èreut et commencèrent leur leu le plus vite qu'elles purent II n'était pas possible de se mieux conduire que ne le tirent tous les hommes que je vis au feu. car nous poussâmes "ouldroitàla palissade, jusqu'il ce que nous rencontrâmes des arbres couchés à terre, qui fais lient l'effet de chevaux de frise. Ils avaient été étendus le long de lapalissade et en avant d'elle. Leurs branches avaient été taillées en points et amincies comme des pieux. Il était impossible de les franchir en ordre; tt quand les troupes les rencontrèrent, elles firent halte et continuèrent à tirer par pelotons avec autant de regularitéiiu'àla parade Au bmit de quelques minutes cependant, plusieurs corps lurent contraints de se retirer, et celte lutte sans espoir fui continuée pendant six heures de notre part sans autre effet qu un l'eu soutenu, mais inutile, de mons(iueterie,tandisquelesFrançais envoyaient leur mitraille dans nos rangs aussi impunément que s'ils avaieoléteà la parade. Il aurait beaucoup niieii\ \alu pour nos troupes ()u'clles fussent moins bien disciplinées et nioius retenues jiar les olliciers, car le seul ellet de l'obstination, en |)areille circonstance, est de laisser plu> long-temps en peril des Iroupes vaillantes et dévouées qui ne peuvent reculer et qui sont hors d'étal d'avancer. Guert se battait de son mieux, et je vis bientôt (|u en le prenant pour guide, nous ne larderions certes pas à nous trouver au milieu de la mélee. Il nous comluisii aux arbres abattus où nous trouvâmes une sorte de i ouvert : nous nous y elablimes en tirailleurs et nous liines notre devoir en conscience. Quand les troupes reculeu m nous nous trouvâmes livres à nous-mêmes et la reii;iiie était plus dangereuse que la persistance. Nous eiioi> heureusement â I abri du feu de nos Iroupes, ce qui i'IhiI fort important dans une. pareille bagarre, et nous lesià mes à notre poste jusqu'au dernier moment. Avertis au bout d un long temps de la nécrssilé de faire retraite, par la manière dont le feu de nos propres lignes diminn.iii nous nous retirâmes sains et sauls. quoique Gueit fil tout le chemin à reculons, le visage tourné vers l'enne-

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mi et tirant en marchant. Nous le suivions en nous couvrant des arbres. A la lin nous attirâmes l'attention de l'ennemi, et pendant deux ou trois miiiules, les boulets sans exagération tombèrent comme grêle tout autour de nous.

Jaap n'était pas avec nous dans cette attaque, et je me dirigeai vers le marais pour voir après lui. Je n'en fus pas long-temps en peine, je trouvai le drôle battant aussi en retraite et menant avec lui un Indien du Canada qu'il avait fait prisonnier II avait contraint son captif à porter trois caranines déchargées et autant de poires à poudre : 1 une des carabines avait appartenu à l'Indien, et les autres à deux hommes de sa tribu que le nègre avait laissés étendus dans le marais comme de sanglans trophées de ses exploits. Je ne puis expliquer philosophiquement lachose, mais le nègre me parut toujours se battre , comme si c'était pour lui une partie de plaisir.

Comme nous nous retirions , nous apprîmes qu'on avait ordonné la retraite générale. Ainsi , cette superbe et puissante armée était battue , et cela par une force moindre des deux tiers 11 n'est pas facile de décrire la scène déplorable qui suivit. Le transport des blessés à l'arrière-garde s était opéré pendant tout le temps de l'action, et, comme il arrive toujours, avait beaucoup contribué h démoraliser les soldats. Ces malheureux étaient entassés par centaines dans les bateaux , tandis qu'on laissait la plupart des morts là où ils étaient tombés. Nos espérances étaient complètement déçues, et tous les esprits si découragés, que beaucoup de bateaux s'éloignèrent des celte nuit, et tout le reste quitta le rivage le jour suivant, de grand matin.

Ainsi finit la fatale expédition de 1758 contre Ticondéroga, et avec elle nos espérances de voir Montréal ou Québec cette année. Je puis assurer que nous comptions au moins dix mille baïonnettes sur le champ de bataille, ce jour de sanglante mémoire, et que cinq mille hommes furent très vivement engagés. La faute fut de vouloir emporter d'assaut une position presque imprenable , et cela sans artillerie. On dit que l'ennemi avait quatre à cinq mille hommes, et cela peut être vrai si l'on parle de la force totale de la garnison, quoique je doute que plus de la moitié de ce nombre ait tiré sur nous. Il y a toujours beaucoup à rabattre des récits des vainqueurs et des apologies des vaincus.

Notre perte dans cette triste affaire fut évaluée à 548 tués, et à 1 ,356 blessés. Dans le régiment montagnard près de la moitié des soldats et 25 ofliciers, c'est-à-dire presque tous, furent ou tués ou blessés Un récit rapporte même que tous les ofliciers de ce corps qui prirent part à l'action, furent atteints. Le 55° fut également écharpé : dix de ses ofliciers furent tués raides et beaucoup d'autres blessés. Quant au 25% il fut un peu moins maltraité, parce qu'il ne formait pas une tète de colonne ; mais sa perte fut encore effrayante. Bulstrode fut gravement blessé au commencement de l'attaque, quoique sa blessure ne fût jamais regardée comme mortelle. Billings resta sur le carreau, et Harris reçut une balle dont il dut garder le souvenir toute sa vie.

La confusion fut extrême après un tel engagement et une telle défaite. Les troupes se rembarquèrent sans dis-

tinction de corps et sans garder aucun ordre: les bateaux s'éloignaient à mesure qu'ils avaient reçu leur charge. Les pertes en matériel furent immenses; mais tous les trophées militaires en usage, furent, je crois, sauvés. Comme les miliciens avaient été les derniers engagés, et avaient relativement beaucoup moins souffert , un corps nombreux d'entre eux servit d'arrière-garde, tandis que les troupes régulières transportaient les blessés et le matériel.

Quant à nous trois, ou à nous quatre, en y comprenant Jaap, qui bâtonnait vigoureusement son prisonnier, nous ne savions guère que devenir. Tous ceux aui nous portaient intérêt étaient ou morts ou blessés. Nous ne pûmes voir Bulstrode, ni même retrouver son régiment, et même y eussions-nous réussi , il restait dans ce corps peu de personnes qui eussent pris quelque souci de nous, si même il en restait. Dans cette conjoncture, nous tînmes conseil sur les bords du lac, indécis si nous devions demander place sur les bateaux qui partaient, ou attendre au lendemain malin, afin que notre retraite eût un air un peu plus fier.

— Je vais vous dire ce qui en est, Cornélius, dit Guerl Ten Eyck, d'un ton bref et décidé, moins nous parlerons de cette campagne et de la part que nous y avens prise, mieux cela vaudra. Nous ne sommes pas soldats de profession , et si nous nous tenons cois, personne ne saura quelle roulée nous tous en particulier nous avons reçue. Mon avis est de planter là l'armée, comme nous l'avons rejointe, par une marche séparée, et à l'avenir de tenir nos langues muettes sur ce que nous avons eu de commun avec elle. Je n'ai jamais vu un homme battu plus respecté pour sa mésaventure, et je dois le reconnaître, je tiens la victoire comme un point essentiel dans un récit de bataille.

— Vous pouvez être sûr, Guert, que je suis aussi peu disposé que vous, ou que qui que ce soit, à parler de la part que j'ai prise à cette affaire, mais il est beaucoup plus facile de parler de planter là cette multitude indisciplinée que de réussir à le faire. D'un autre côté, je ne sais si quelqu'un de ces bateaux voudra nous prendre, car un Anglais rossé n'est pas disposé à être de bonne humeur, et il paraît que tous nos amis ont été tués ou blessés.

— Vous voulez partir? demanda tout bas une voix d'Indien près de moi, avoir les moyens, eh !

En me retournant, je vis Susquesus debout à deux pas devant moi. Nr s tenions conseil au milieu d'une foule sans cesse en mouvement, et l'Onondago s'était approché de nous sans être remarqué au commencement de notre conférence. Il était là, mais d'où venait-il? comment était-il là? je ne pouvais l'imaginer alors, et je n'ai jamais pu le savoir depuis.

— Pouvez-vous nous aidera partir? Susquesus, lui répondis-je; savez-vous un moyen de franchir le lac?

— Un canot, cela est bon, un canot marche quoique les Anglais courent.

— Celui dans lequel nous avons rejoint l'armée, est-ce cela que vous voulez dire?

L'Indien inclina la tête, et nous fit signe de le suivre. Il n'eut pas grand peine à nous persuader, et nous marchâmes tous sur ses talons dans la direction qu'il prit. Je

dois reconnaître que quand je vis noire guide se diriger à l'est le long des bords du lac , je ne pus m'enipêcher de concevoir quelques doutes sur sa bonne foi. Cette direction nous conduisait droit à l'ennemi au lieu de nous en éloigner, et il y avait quelque chose de si mystérieux dans la conduite de cet homme que je conçus quelque inquiétuilc II se trouvait là au milieu de l'armée anglaise, au momcntoii elle était dans la plus grande confusion, quoiqu'il eût refusé de la joindre avant le combat. Rien n'était plus aisé que de se mêler à la foule dans la confusion où elle était, et de l'accompagner des heures entières sans être découvert, si l'on avait la, vigueur nécessaire, et je savaisque ce n'était pas 1;\ ce qui manquaità l'Onondago. 11 y avait dans l'air de cet homme, une froideur, une observation calme, unies à l'apparente apathie d'une peau rouge, qui me le faisait juger très propre au rôle d'espion.

Néanmoins il fallait, ou le suivre, ou rompre immédiatement avec notre guide Nous ne pûmes nous décider à prendre ce dernier parti . quoique nous échangeâmes quelques mots à ce sujet. Nous suivîmes l'Indien le doigt sur la détente de nos carabines , et prêts à faire feu s'il nous conduisait dans une embuscade. Susquesus n'avait point d'intentions aussi perfides ; il avait amené son canot à une place qui dénotait son jugement. Nous eûmes un mille k faire avant d'atteindre la petite crique environnée de bois dans laquelle il l'avait caché. J'ai toujours cru que nous courûmes un grand danger en avançant si loin dans cette direction puisque les Indiens du parti ennemi devaient rôder autour des flancs de notre armée pour chercher des chevelures; mais je sus plus tard le secret motif de la conliance de l'Onondago qui ne dit un mot à ce sujet que quand nous eûmes quitté le rivage, et encore ce fut en réponse à une question de Gucrt.

— Pas de danger; les peaux rouges prennent des chevelures anglaises sur le sentier de guerre. Trop de tués pour avoir besoin d'autres.

Conuiie les deux gouvernemens avaient la coupable coutume de payer les chevelures ennemies, cette supposition était sans doute l'exacte vérité. Avaut de quitter la crique cependant, il se présenta une difficulté.

Jaap avait amené avec lui son Huron prisonnier, et l'Onondago déclara que le canot ne pouvait porter six personnes. Cela, nous le savions par expérience, quoiqu il en portât cinq très bien.

— Pas de place, dit Susquesus, pour l'homme rouge. Cinq bon, six mal.

— Que ferons-nous de ce drôle-là, Cornélius? demanda Gucrt avec quchiue intérêt. Jaap dit que c'est un vrai diable en plein jour, et qu'il a eu toutes les peines du monde k le prendre et h l'amener. Pendant cinq minutes ça été lin déluge de coups de toute sorte, et le nègre n'a eu le dessus, h, ce qu'il raconte, que parce ([ue la peau rouge a eu l'incroyable bêtise de frapper Jaap Ji la tête. Il aur.iitaussi bien fait, comme vous savez, de i'rappersur le roc de Gibraltar que d'essayer de briser le crâne h un nègre, et Jaap s'est rendu maître de lui. Qu'allons-nous faire de ce bngand-lîi ?

— Prendre une chevelure, dit l'Onondago d'un ton sen-

tencieux, prendre bonne chevelure, toufl'e deguerre toute prête, peinture deguerre, excellente chevelure.

— Oui, c'est très bien pour vous, maître Succetush, c'est ainsi que Guert appelait toujours noire guide, mais il n'en est pas de même pour nous autres chrétiens. Je crois qu'il faudra laisser aller ce diable incarné après l'avoir désarmé.

— Pour désarmé, il l'est déjà, mais il ne sera pas long-temps sans trouver un mousquet sur le champ de bataille. Je suis de votre avis , Guert; aussi, Jaap, relâchez voire prisonnier, que nous retournions à Kavensnest, le plus promptement possible.

— Cela est l)ien dur. Massa Cornelius, da! s'éc»4a Jaap qui goûtait fort peu l'ordre qu'il recevait.

— Pas un mot de plus , Monsieur, coupez les liens, lui dis-je, car JaaJ) lui avait lié les mains derrière le dos, comme une façon commode de le conduire sans résistance. Savez-vous le nom de cet homme?

— Oui, da, il dit qu'il s'appelle Muss (Jaap estropiait sans doute quelque mot indien en le répétant) , et c'sst un vrai mousse, massa Cornélius, pour avow essayé de vaincre Jaap de la façon dont il s'y est pris.

Cette fois, je fus oblige d'appliiiuer tout à-coup un soufflet au nègre, car le drôle, au souvenir de la façon dont il s'était rendu maître de son adversaire, tomba dans un de ces accès inextinguibles de rire bruyant qui sont si communs à cette race d hommes. Je renouvelai impérativement à Jaap l'ordre de couper les cordes aui liaient l'Indien, et de nous suivre dans le canot dans lequel l'Onondago et mes deux compagnons avaient déjà pris niace. Au moment où je m'élançais dans le canot, j'entendis résonner de vigoureux coups de fouet sur le dos de quelqu'un. Je retournai à l'endroit où j'avais laissé Jaap et son captif. Muss, efje trouvai le premier infligeant sur le dos nu de l'autre une verte correction avec le bout de la corde qui liait encore ses bras. Muss, comme Jaap l'appelait, ne courbait pas le dos et ne se plaignait pas. Le pin ne se tient pas plus droit et plus inllexible dans un jour d été, que 1 Indien sous les coups de Jaap. Plein d indignation, je poussai rudement le nègre, je coupai moi-même les liens du captif, et je poussai mon esclave devant moi jusqu'au canot.

Je n'oublierai jamais notre voyage durant celte triste nuit. Nous avions abandonné à Sbsijuesus la conduite du canot, car, aussitôt que nous nous trouvâmes en lieu de sûreté , nous nous sentîmes beaucoup trop fal'igués pour prendre part à aucune espèce de travail. Jaan lui-même se coucha et ne tarda pas à dormir du somincil d'un homme accablé de fatigue. Aucun de nous cependant ne put dormir, je pense, pendant les deux premières heures. Les s( ènes auxquelles nous avions pris part, et celles auxquelles il nous était réserve d'assisté , ne nous permirent pas de goûter immédiatement les douceurs du repos.

Il était environ neuf heures du soir, lorsque notre canot quitta le rivage latal du lac George, et se dirigea ra- |iidement et en silence le long de la côte orientale de celte iiiiniense nappe d'eau. En mtMue temps, plus de cinq cents

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bateaux étaient également partis de la pointe du lac, car la retraite avait commencé long-teraps avant le coucher du soleil. Aucun ordre n'était observé dans cette marche déplorable; chaque bateau était parti aussitôt que son chargement avait été complet. Tous les blessés étaient déjà portés sur les flots limpides du « saint lac, » ainsi qu'il a été nommé par quelques écrivains, au moment où notre canot commença k se mouvoir. Le bruit des bateaux qui partaient derrière nous, nous apprit que ceux qui avaient échappé sains et saufs au désastre de cette journée, suivaient les blessés aussi vite que les circonstances le leur permettaient

Quelle nuit nous passâmes ! Un voile d'épaisse vapeur était tendu sur la.voûte du ciel, et cachait la douce lumière des étoiles. Placés, comme nous étions, au pied d'un entourage de montagnes, nous ne sentions pas un souflle d'air, bien qu'il nous arrivât quelquefois d'entendre la brise agiter la cime des arbres en lace de nous. Le rivage oriental ayant beaucoup moins de sinuosités que le bord opposé, la plupart des bateaux suivaient cette rive dans l'intention de raccourcir leur route. Nous nous trouvâmes bientôt nous-mêmes près de la ligne des bateaux en retraite. Je dis la ligne, car bien qu'aucun ordre ne fût observé parmi eux, chacun faisant de son mieux dans celle débâcle, pour arri\er le plus tôt possible à l'endroit désigné pour la réunion de tous, il y avait cependant un si grand nombre d'embarcations «a mouvement, qu'on en voyait une succession non interrompue aussi loin que les regards pouvaient pénétrer l'obscurité. Nous marchions plus vite que la plupart des embarcations lourdement chargées et mollement conduites, caries soldats qui les montaient, étaient beaucoup trop fatigués pour ramer avec ardeur, après une journée pareille. Nous ne tardâmes pas par conséq"uent à suivre une route parallèle i\ celle de ces embarcations, entre elles et le rivage à quelques pieds de dislance. Dirck remarqua pourtant que deux ou trois petits bateaux nous avaient dépassés. Us longeaient le bord de si près, et se trouvaient tellement cachés dans l'ombre des montagnes, qu'il eût été difficile de dire à qui ils appartenaient. Nous les prîmes pour quelques-unes des baleinières qui se trouvaient au nombre de plusd'une centaine dans la flottille, et qui portaient généralement des officiers supérieurs.

Personne ne parlait; aucune voix ne s'élevait parmi ces milliers d'hommes, humiliés et défaits. Le bruit aes rames troubla seul le silence de la nuit, aussi long-teuips que nous fûmes à une distance convenable pour l'entendre. Lorsque notre canot eut marché pendant une heure ou deux, et que nous eûmes atteint les embarcations qui avaient quitté le bord les premiers , les plaintes et les gémissemens des blessés se mêlèrent au bruit monotone des rames. Ces malheureux avaient double raison de se féliciter , malgré leurs souffrances ; aucune armée n'aurait pu transporter ses blessés d'une manière plus propre à dimit ler leurs douleurs, et la soif ardente qui'résulte toujours de la perte du sang, pouvait être facilement étanchée, au milieu du limpide élément sur lequel nous flottions.

Après avoir ramé pendant plusieurs heures, Susquesus fut relevé par Jaap; Dirck, Guert et moi, nous lui prê-

tâmes de temps en temps notre aide. Chacun de nous avait une rame, et chacun eu fit le meilleur usage possible, tandis que l'Onondago dormit. Tour k tour, nous, primes nous-mêmes quelques intervalles de repos, et nous nous sentîmes rafraîchis parle calme et le sommeil. Enfin, nous atteignîmes la passe étroite qui gépare le lac supérieur du lac inférieur, et nous entrâmes dans le premier. Cet endroit est proche de celui où les îles sont si nombreuses, et il était inévitable de passer presque bord à bord avec quelqu'un des bateaux.

— Approchez avec votre canot, s'écria un officier dans une cmnarcation voisine; je veux savoir quels sont ceux qu'il contient.

— Nous sommes des volontaires qui avons joint le 2b' régiment le jour où l'armée s'est mise en mouvement. Nous sommes hôtes et amis du major Bulstrode ; pourriezvous nous dire, Monsieur, où nous pourrons trouver cet officier?

— Le pauvre Bulstrode a reçu un fort mauvais coup dès le commencement de la journée, et il a été obligé de passer immédiatement en arrière. De long-temps il ne sera capable ni de marcher, ni de monter à cheval, si tant est qu il sauve sa jambe. J'ai entendu le commandant en chef ordonner de lui faire traverser le lac dans la première embarcation qui a reçu des blessés, et quelqu'un m'a dit que Bulstrode lui-même avait exprimé l'intention de se faire transporter îi quelque distance, dans la maison d'un ami, afin d'échapper aux abominations de l'hôpital militaire. Le camarade a assez de chevaux pour le transporter dans une litière jusqu'au cap Horn si l'envie lui en prend. Je vous garantis que Bulstrode fait route en ce moment pour gagner de bons quartiers, si tant est qu'il soit possible d'en trouver de tels en Amérique. Je suppose que je me séparerai de mon bras aussitôt que nous aurons gagné le fort William-Henry, et, cette besogne faite, j'avoue que je me considérerais comme fort heureux de tenir compagnie à notre camarade Bulstrode... Continuez votre chemin, Messieurs; j'espère que je ne vous ai pas retenus; mais, en apercevant votre canot, j'ai pensé qu'il était de mon devoir de m'assurer que nous n étions pas suivis par des espions.

Ainsi, cet officier était une nouvelle victime de la guerre ! il parlafl de la perte de son bras avec autant de sang-froid que s'il se lût agi de la perte d'une dent; mais il n'est pas douteux qu'il ne déplorât ce malheur au fond de l'ainfl. Les hommes ne portent jamais plus aisément un masque, que lorsqu'il sont excités par la rivalité des armes. Quant k Bulstrode , il était évident qu'il se rendait à Bavensnest; il n'aurait pu se faire conduire nulle autre part aussi aisément, et, en supposant que sa blessure ne fût pas de nature à exiger un traitement continu, où pourrait-il cire mieux soigné que sous le toit d'Iicrman Mordaunt? Je dois avouer que cette pensée me fut très pénible et que je fus assez fou pour désirer de pouvoir retourner auprès d'Anna et d'exciter ses sympathies par une blessure.

Notre canot ne tarda pas à passer tout près d'un autre bateau. L'oflicicr qui le commandait, se tenait debout et semblait surveiller nos mouvemens. 11 ne me parut pas blesse, mais il était sans doute chargé de quelque mis-

sioa spéciale. Comme nous ramions à ses côtés, il engagea avec nous la conversation suivante :

— Vous marchez rapidement en arrière, mes amis, modéreZ; s'il vous plaît, votre zèlQ. D'autres vous ont devancés avec les mauvaises nouvelles.

— Vous jugez mal de notre patriotisme et de notre loyauté. Monsieur, si vous vous imaginez que nous nous hâtons de porter la nouvelle de l'échec ([u'ont reçu aujourd'hui les armes britanniques, répondis-je aussi sèchement et d'un ton aussi équivoque que celui que l'étranger avait employé en nous adressant la parole.

— L'échec, dites-vous ! je vousdemande mille pardons, je vois que vous êtes des patriotes, et de première espèce encore; échec est précisément le mot, quoique échec et mat eût été plus juste et plus sigûilicalif encore.

— Les troupes ont montré beaucoup de résolution et de bravoure, répondis-je ; et nous qui n'étions que de simples volontaires, nous serons toujours prêts à en rendre le témoignage.

— Mille pardons! encore une fois, répondit l'oflicicr en ôtant son chapeau et en saluant profondément, je ne savais pas que j eusse l'honneur de m'adrcsser h des volontaires. Vous avez droit àdes égards superlatifs. Messieurs, pour être venus volontairement sur un pareil champ de bataille. Pour ma part, je me considère comme écrase par une si grande marque clc courage, n'ayant pas eu l'avantage ni la vertu vraiment extraordinaire de m'y rendre demon plein gré. Volontaires! sur ma parole, Messieurs, vous aurez beaucoup de choses étonnantes k raconter lorsque vous serez de retour dans le sein de vos familles.

— Nous aurons à parler du courage des Highlanders, car nous avons vu tout ce qu'ils ont fait et tout ce qu'ils ont souffert.

— Âh ! étiez-vous réellement près de ce brave corps ? s'écria l'officier, tandis que sa voix et ses manières devenaient en même temps polies et naturelles. J'honore des hommes qui n'ont été même que spectateurs de tant de courage, particulièrement s'ils se sont tenus assez près pour jouir complètement de ce spectacle. Puis-je vous demander vos noms. Messieurs?

Je répondis en déclinant nos noms , en mentionnant le fait, que nous avions été les hôtes de Bulstrode , et en ajoutant combien grand avait été notre désappointement d'avoir manqué non-seulement notre ami , mais son corps

— Messieurs, j'honore le courage de quelque part qu'il vienne, dit l'étranger avec sentiment, et surtout je 1 admire lorsque je le trouve déployé par les natifs de ces colonies dans une querelle qui, après tout, est la leur. J'ai cn- Irndu parler de vous comme ayant été près du pauvre Howe, lorsqu'il est tombé, et j'esnère que nous ferons plus ample connaissance. Quant à Bulstrode, il s'est dirigé vers lé sud il y a quelques heures, et dans l'intention d'opérer la guérison de sa blessure au milieu d'amis qu'il a dans cette province. J'espère que celte entrevue ne a-ra pas la dernière; souvenez-vous, je vous prie, uu capitaine Charles Lée, qui sera très heureux de vous serrer la main à tous, lorsque nous aurons regagné le camp.

Nous lui exprimâmes nos remerclmens; mais Susquesus ayant dirigé subitement le canot vers le rivage, nous ne pûmes rien dire de plus.

Pendant notre conversation l'Indien s'était éveillé, et il avait pris la conduite du canot. Glissant au milieu des îles, il nous lit bientôt aborder précisément à l'endroit où nous nous étions embarqués cinq jours auparavant. Après avoir mis en sûreté sa petite embarcation, l'Onondago nous conduisit en haut du ravin et nous parvînmes h sa suite, après une heure des plus grands efforts, sur le sommet dépouillé de la montagne où nous avions déjà eu l'occasion de nous reposer auparavant.

Si la nuit avait été mémorable, le spectacle qui s'offrit à nos yeux au lever du soleil, ne le fut certainement pas moins. Nous avions atteint notre point de vue élevé à peu près à, la même heure où llndien m'avait éveillé au même endroit dans une précédente matinée, et nous avions naturellement lemême tableau sous les yeux. En un sens les accessoires étaientaussi les mêmes quoicju'ils seprésentassent sous un aspect fort différent. Je ne crois pas exagérer en disant que nous avions en vue , comme la première foiS; un millier d'embarcations. Un très petit nombre, une douzaine tout au plus, étaient arrivées à l'extrémité supérieure du lac. Tous les autres petits bâtimens de cette nombreuse llollille étaient épars sur la surface de celle admirable nappe d'ca«, formant une longue suite de points sombres, qui s'étendait à partir du fort William- Henri aussi loin que les regards pouvaient porter. Quelle différence entre le triste assemblage de ces bateaux en désordre, et la réunion martiale des troupes qui se pressaient en bon ordre, moins d'une semame auparavant, pleines d'espoir et lières de leurs forces!

Nous n'eûmes pas plus lôt atteint la cîmc pelée de I* montagne , que l'Onondago chargea Jaap d'allumer du feu, tandis que, de son côté, il produisit quelques vivres qu'il avait déposés en cet endroit ii l'avance. Comme aucun de nous n'avait pris de nourriture depuis le matin du jour précédent, ce repas fut le très bien venu, et nous le partageâmes avec l'ardeur de gens affamés. Après avoir apaisé notre appétit, nous nous consultâmes sur ce que nous avions à faire.

— La question est de savoir si nous noiis dirigerons en droite ligne sur Ravensncst , observa Cîuert, ou si nous nous rendrons d'abord près de l'arpenteur pour voir où en sont les choses de ce côté.

— Il n'y a pas de dangei* que nous soyons poursuivis par les Français', car leurs Initeaux sont encore darts l'autre lac; l'étai du pays est donc à peu près le même qu'avant l'attaque de Ticonderopa.

— Faites cette question à l'Indien, répondit Direfc d'un ton significatif.

Nous jetâmes un regard interrogateur sur l'Onondagc. Un seul coup dœil suffisait ordinafrement pour qu'il nous comprît, pourvu que nous eussions fait ti l'avance une allusion suffisante à l'objet de notre demande.

— L'homme noir ; acte de folie, observa Siisquesus.

— Qu'ai-je fait, peau rouge du diable? demanda Jaap uni éprouvait une antipathie naturelle contre tous les Inliicns bons ou mauvais, sentiment que les Indiens rendaient à usure à sa race, par un sentiment de méprît ca-

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ché sous le voile de l'indifférence ; qu'ai-je fait, rouge démon, hein? Dites à Massa Corny, qu'ai-je fait?

Susquesus ne manifesta aucun ressentiment en écoutant celle interpellation un peu rude; il resta dans une immobilité aussi complète que si ces paroles n'avaient pas frappé son oreille. Celte indifférence irrita Jaap au plus haut degré, et, comme il avait l'épiderme fort sensible sur tous les points par lesquels on blessait sa vanité, il y aurait eu immédiatement un coml)al entre l'homme noir et l'homme rouge, si je n'avais pas levé un doigt, et si ce geste n'avait pas eu pour effet d'arrêter court l'explosion du courroux de Jacob Satanstoé.

— Vous ne devez pas porter une telle accusation contre mon esclave, Onondago, dis-je à l'Indien, sans être en mesure d'en donner la preuve.

— Il frappe un guerrier rouge comme un chien.

— Qu'est-ce que cela? grommela Jaap qui n'était qu'à moitié calmé par mon signe. Qui a jamais entendu dire que c'était faire tort à une peau rouge que de lui donner quelques coups de bâton ?

— Guerrier, ne ressemble pas aux femmes; coups le blessent au cœur; il n'oublie jamais.

— Eh bien! lui libre de se rappeler, dit le nègre en riant, et en montrant d'une oreille à l'autre ses dents blanches comme de l'ivoire ; Muss était mon prisonnier, et à quoi m'aurait-il servi de l'avoir pris, si je l'avais relâché sans lui administrer une correction? Dites cela à Massa Corny. Lorsqu'il me fouette, est-ce que je me plains jamais?

— Je ne vous ai pas assez châtié de moitié, Jaap , ou vous seriez beaucoup mieux dressé , lui dis-je , jugeant cette menace nécessaire , car le drôle n'avait jamais auparavant osé manifester en ma présence une humeur si querelleuse, probablement parce que je ne l'avais jamais vu aux prises avec un Indien. Laissez-moi en apprendre davantage, ou je serai obligé, séance tenante , de vous payer l'arriéré de la correction que je vous dois.

— Les nègres sont beaucoup raeilleurf, quand on leur a quelque peu tanné le cuir, observa Guert, d'un ton significatif.

Je remarquai que Dirck, qui aimait mon esclave, principalement parce qu'il m'appartenait, regardait son agresseur d'un air de blâme. Grâce à -la combinaison de ces démonstrations, nous réussîmes à réfréner la langue de Jaap.

— Bien , Susquesus , ajoutai-je , nous sommes tout oreilles pour entendre ce que vous avez à dire.

— Musquerusque chef; chef Huron , avoir le dos très sensible; jamais oublier corde.

— Vous entendez dire par là que le prisonnier de mon noir est capable de faire quelque tentative pour se venger des coups de fouet qu il a reçus?

— Justement. Indien, bonne mémoire ; n'oublie pas amis , n'oublie pas ennemis.

— Mais votre Huron sera fort embarrassé de nous trouver, Onondago; il n^us croit avec l'armée et s'il s'avisait de nous y chercher, vous voyez qu'il serait désappointé.

— Vous ne connaissez pas cela. Forêt pleine de traces. Indiens pleins d'adresse. Pourquoi parler de Ravensnesl?

— Le nom de Ravensnesl a-t-il donc été prononcé en

présence de ce Huron? demandai-je avec une anxiété qu'une circonstance aussi futile aurait difficilement justifaée aux yeux de tout autre.

— Oui, quelques paroles de cette espèce ont été prononcées, mais non dans un sens que le camarade ait pu comprendre, répondit Guert négligemment. Qu'il marche en avant maintenant, s'il n'est pas encore fatigué de nous.

Telle n'était pas ma manière de voir. Le nom «cul de Ravensnesl avait éveillé la pensée d'Anna dans mon esprit et en même temps celle des horreurs oui devaient accompagner l'accomplissement d'un acte de vengeance de la part d'un Indien.

— Je vous enverrai au Huron, Susquesus, ajoulai-ie, si vous pouvez me dire à quel prix nous pourrons acneter son oubli.

L'Onondago me regarda un instant d'un air d'intelligence; puis, faisant quelques pas en avant, il passa l'index de la main droite autour de la tête de Jaap, sur la ligne que décrit ordinairement le couteau d'un guerrier lorsqu'il enlève le trophée sanglant qui est le signe de la défaite de sa victime.

Jaap comprit parfaitement , comme nous , le sens de ce geste fort clair, et la manière dont il serra entre les deux mains la laine qui couvrait sa tête, comme pour la défendre contre le couteau, nous fil éclater de rire. Le nègre ne pril aucune part à notre gatté, mais je vis qu'il regardait l'Indien de l'air d'un boule-dogue qui montre les dents au moment de s'élancer sur son adversaire. 11 fallut lui montrer le doigt de nouveau pour réprimer son ardeur belliqueuse. Il devenait nécessaire de mettre fin à cette querelle ; en conséquence, j'ordonnai à Jaap de préparer nos paquets dans l'attente de notre prochain départ. Dès que nous fûmes débarrassés de sa présence, nous interrogeâmes Susquesus d'une manière plus explicite.

— Vous connaît l'Indien? répondit l'Onondago; maintenant qu'il pense que les habits rouges sont dispersés et chassés, il va chercher à prendre des chevelures. Il aime toute espèce de chevelures, celle des vieillards, celle des jeunes gens, celle des hommes, celle des femmes et celle des enfans. Toutes rapportent de l'argent , toutes de l'honneur. Aucune difl'ércnce pour lui.

— Oui ! s'écria Guert en respirant fortement comme un homme qui éprouve une vive émotion, l'Indien est un démon incarné lorsqu'il a une fois flairé le sang. Croyez-vous que ces Indiens français feront une incursion dans les défrichamens qui sont au sud-est de nous?

— Plus près. Vous, regarder le danger où il est Vos amis les plus voisins! vous n'aimeriez pas cela, je suppose?

— Vous avez raison de le dire, Onondago, jen'aimerais pas cela, et mes compagnons qui sont ici présens ne l'aimeraient pas davantage. La première chose que vous ayez à faire est donc de nous mener, par un chemin qui nous conduise aussi droit que le vol des oiseaux, à Ravensnesl, la maison barricadée que vous connaissez, oii nous avons laissé toute la joie de nos cœurs.

Susquesus comprit parfailemont ce langage, et ce qui le prouva, c'est qu'il souril à cette allusion au précieux

caractère des habitans de la maison où Guert lui disait de nous conduire.

— Squaw, très belles, répondit-il avec complaisance; pas étonnant que les jeunes hommes les aiment, mais ne pas pouvoir y aller maintenant, trouver d'abord les amis qui mesurent la terre. Terre indienne autrefois !

Cette dernière remarque fut faite d'un ton de regret et d'amertume qui me déplut.

— Je serais très fàcné que ce terrain n'eût pas appartenu en eflet aux Indiens, Susquesus, répondis-je, car notre titre de propriété n'en est que meilleur, ainsi qu'en fait foi l'acte signé par les Indiens. Vous savez, sans doute, que mon père et son ami, le colonel FoUok, ont acheté |:: terrain aux Mohawks et l'ont payé le prix que ceux-ci ont demandé?

— L'homme rouge ne mesure jamais le terrain ainsi. Il indique avec son doigt l'arbre rompu et dit : Ici ; prenez depuis cette eau jusqu'à cette eau.

— Tout cela est très vrai, mon ami ; mais comme cette manière de mesurer ne serait pas suflisante pour établir les lignes de démarcation des fermes séparées les unes des autres, nous sommes obligés de faire l'arpentage du terrain et de le diviser en lots d'une plus petite étendue. Les Mohawks ont d'abord donné à mon père et à son ami toute l'étendue du terrain dont il pourrait faire le tour à pied dans le cours de deux soleils, en lui laissant la faculté de passer la nuit d'intervalle à l'endroit où il serait arrivé,

— Bon acte cela, s'écria l'Indien avec énergie, la jambe ne peut tromper; la plume commet le vol.

— Nous avons donc l'avantage d'avoir doubles titres de propriété. Tandis que les propriétaires fcsaient le tour du terrain* ils étaient accompagnés par une troupe d'Indiens, alin que tout se passât de bonne foi. Ensuite les chefs ont signé une cession du terrain par écrit, pour qu'il n'y eiàt pas d'erreur, et cnlin nous avons obtenu la concession du roi.

— Qui donner la terre au roi ? Toutes ces terres sont celles des hommes rouges. Qui les a données au roi?

— Qui a réduit au rôle de femmes, lesDelawares?Les guerriers des Six Nations. Ne sont-ce pas eux , Susquesus?

— Oui, Six Nations, grands guerriers, ont mis des jupons aux Delawares, qui ne peuvent plus aller sur le sentier de guerre. Que fait cela aux terres du roi?

— Cela fait que les guerriers du roi ont pris possession du pays, précisément delà même manière que les six nations ont pris possession du terrain des Delawares, avant qu'ils en eussent fait des femmes.

— Que sont devenus les guerriers du roi, maintenant? demanda l'Indien vivement. Vont-ils encore en avant? Où est la terre de Ticonderop, maintenant? Quelles terres occupent les Français à l'extrémité du lac?

— Les troupes du roi ont certainement éprouve une défaite; et pour le moment, il faut admettre qu'ils ont moins de force pour faire valoir leurs droits. Mais les choses peuvent changer d'un jour à l'autre, et le roi peut rentrer eu possession de son territoire. Souvenezvous qu'il n'a pas vendu Ticonderoga aux Français comme les Mohawks nous ont vendu ftlooseridge, et que cela

fait unt très grande différence. Un marché est un marché, Onondago !

— Oui, marché, marché; très bon. Bon pour l'homme rouge ; bon pour le visage pâle. Point de différence ; ce que le Mohawk vend , il ne le reprend pas; il laisse le visage pâle le garder. Mais comment le roi vient-il avec le Mohawk? Tous deux possèdent-ils la terre, eh ?

Il était diflicile de faire comprendre à l'Indien qu'un gouvernement humain, qui, d'après les principes reconnus parmi les nations civilisées, étend sa juridiction sur un territoire couvert de forêts vierges el parcouru accidentellement par des tribus sauvages , croit devoir indemniser préalablement ces tribus par un achat, avant d'introduire la civilisation sur ce terrain, et de le diviser pour le besoin de cette même civilisation. Pourtant il me sembla nécessaire de faire une réponse quelconque à la (luestion de l'Onondago , ahn d'éloigner de son esprit I idée que nous n'étions pas légitimement propriétaires du terrain de Mooseridge.

— Supposez que vou» trouviez une carabine à votre goijt, Susquesus, lui dis-je après un moment de réflexion, et que vous trouviez deux Indiens qui en réclament tous deux la possession. Votre droit de propriété sur cet objet serait-il pire, parce que vous auriez payé le prix de la carabine à chacun des deux guerriers? Ne serait-il pas meilleur, au contraire?

L'Indien fut frappé de cette réponse, qui convenait à la nature de son esprit. Il me lendit la main et secoua cordialement la mienne, comme pour me prouver combien il était satisfait de mon argument.

Après avoir ainsi terminé cette affaire à notre satisfaction mutuelle, je ramenai la conversation sur le sujet plus intéressant de la résolution que nous avions à prendre immédiatement.

— L'Onondago pense que les Indiens Français vont maintenant diriger leurs coups vers les dcfrichemens, dis-je à mes compagnons, et que nos amis de Ravensnest pourront avoir Besoin de notre aide. Mais, en même temps, il croit que nous devons d'abord retourner k Mooseridge, et rejoindre les arpenteurs. Quelle est la meilleure conduite à tenir, à votre avis?

— Que l'Indien nous donne d'abord ses raisons pour nous engager à rejoindre les arpenteurs, répondit Guert ; si son projet est appuyé sur de bonnes raisons, je suis prêt à marcher à sa suite.

— Chevelure de l'arpenteur, bonne à scalper, comme celle des femmes, dit Susquesus, dans le bref langage qui lui était ordinaire.

— Voilà qui est clair, s'écria Guert. Je comprends tout maintenant. L'Onondago pense que nos gens, qui sont à Mooseridge, peuvent être tués, tandis qu'ils sont seuls et sans secours, et que nous devons les avertir du danger.

— Tout cela est parfaitement juste , répliquai-je , et c'est ce que l'arpenteur et ses aides ont le droit d attendre de nous, étant en ce moment employés à notre service. Cependant, Guert, je suis porté à croire qu'ils pourraient rester en sûreté, pendant une année entière, au fond de la forêt où ils se trouvent. Leur séjour en cet endroit est complètement inconnu, et qui pourrait y trahir leur présence?

BlBLIOTllËQUE CilOiSlK.

— Vovcz, dit Siisqucsus avec vivacité. Tuez le daim, et abandbnncz-lc dans la IbrCl. Le corbeau ne trouvcra-lil pas la carcasse?

— Cela est assez juste ; mais un corbeau a un instinct que lanatuic lui a donné, pour trouver sa nourriture. Il vole haut dans les airs, et peut voir plus loin qu'un Indien.

— Personne voit plus loin qu'Indien. Homme rou^e s'élève très haut également. Sa vue s'étend du lac salé aux eaux douces. Connaît toute chose dans la foret.

— Vous ne supposez pas, sans doute, Susquesus, que les guerriers hurons trouveront nos arpenteurs à Mooseridge.

— Pourquoi ne trouveraient pas? Trouver le renne; pourquoi ne pas trouver la hauteur? Trouver certainement Mboseridge, et ceux qui mesurent la terre.

— Après tout. Corny, diltiuort, nous ferons bien de suivre l'avis de l'Indien. J'ai entendit faire le récit de tant de calamités qui sont venues fondre sur des individus dans la foret, pour avoir méprisé les conseils d'indiens, que j'ai une sorte de superstition h ce sujet. Voyez ce qui est arrivé hier. Si Abercrombie avait tenu compte de lopinion des peaux rouges, il aurait peut-être rcmporlé la victoire, au lieu de se voir battre misérablement

Susquesus leva ua doigt, et sa sombre physionomie fut éclairée par une expression plus éloquente encore que la parole. .

— Pourquoi ne pas ouvrir l'oreille à l'homme rouge? dcmanda-t-il avec dignité. Des oiseaux chanlonl bien, des oiseaux chantent mal ; mais tous les oiseaux connaissent leur propre chant. Guerrier Mohawk, habitué aux bois, suit sentier détourné, lorsqu'il rencontre beaucoup d'ennemis. Grand chef Yengeese pense donc que ses guerriers ont deux vies, qu'il les pousse en face des canons et des carabines pour être tués. Indieu n'agit pas si follement; non jamais!

Tout cela était trop vrai pour être contredit, aussi ne songeàmcs-nous pas ii discuter la remarque de Susquesus. Mais aya-ût déterminé entre nous de reprendre avec l'Onondago le chemin que nous avions suivi pour venir, nous lui annonçâmes que nous étions prêts ii nous mettre en marche aussitôt qu'il jugerait convenable de partir. Susquesus se leva et se mit à notre tète sans impatience comme sans retard, car il faisait toutes choses systématiquement. Nous nous dirigeâmes aii retour exactement par le, même chemin qui nous avait conduits de Mooseridge au lac George. Telle était l'exactitude de notre guide, que nous passâmes à. côté des mêmes objets que nous avions aperçus en venant, li n'y avait jjouriant aucunes traces, ii l'exception de queUjues empreintes de nos pas ; mais il était évident que l'Onondago n'y faisait aucune attention, et qu'il possédait d'autres moyens plus Siîrs et plus faciles de diriger sa course.

Guert suivait de près l' Indien, et je venais immédiatement après lui. Que de fuis, dans le cours de celte journée fatigante, remar(|uai-je avec admiration la ligure et la prestance de moachtl d,e iile! La nature semblait l'avoir formé pour le métier des armes; il ét;ût fort, mais agil<;, et en cela il différait de Dirck, qui, si jeunecucore, allourdissait déjà son pas avant (|ue le jour fût avancé.

La marche de Gucrt, au contraire, ne perdit rien de sa > légèreté; il tenait la tête droite; son œil était vif et intrépide, son pas élastique, quoique ferme. Jusqu'à la dernière heure de cette journée longue et pénible, Guert sauta par-dessus les troncs d'arbres morts, franchit les excavations qu'on rencontre souvent dans la forêt, et montra de toutes manières que ses nerfs d'acier et ses muscles endurcis avaient encore toute leur force. Tandis qu'il marchait devant moi, je m'aperçus pour la première fois qu'une partie de la frange de sa blouse de chasse, avait été emportée dans le combat et qu'une balle avait traversé son bonnet. Guert n'ignorait pas qu'il eût couru ce double danger; mais il était d'an naturel si miib et si résolu, qu'il ne jugea pas que la chose valût la peine d'être mentionnée

Comme la première fois nous ne fîmes qu'une halte pour dîner, mais nous n'échaDgeàmes que peu de parole* pendant la durée de ce repas, et aucun cliangement ne fut apporté.^ notre premier plan. Nous étions arrivés à l'endroit où il aurait fallu changer de roule si nous avions eu l'intention d'aller tout droit à Ravensnest ; mais quoique chacun fût instruit de cette circonstance, personne n'y lit allusion.

Nous finres un long et pénible chemin durant l'aprésdîner, mais aucun de nous ne manifesta la moindre disposition à s'arrêter en route. Quant à Susquesus, il ne semblait connaître ni la fatigue ni la faim. Sans aucun doute, il ressentait l'une et l'autre, mais l'habitude de commander à ses sentiraens était tellement enracinée en lui, qu'il était parvenu k dissimuler ses souffrances de toute espèce. Le soleil était sur le point de se coucher lorsque nous atteignîmes les limites du domaine^de Mooseridge. Nous nous assurâmes de ce fait en franchissant la ligne des arbres dont quelques-uns portaient certains signes gravés sur l'écarce pour indiquer le nombre des grandes subdivisions de la propriété. Gucrt, beaucoujy plus familiarisé avec la forêt que Dirck ou moi-mêne, nous lit remarquer ces signes. Ainsi guidés, nous n'eûmes aucune dilliculté à marcher en droite ligne vers notre hutte.

Susquesus pensa qu'il était nécessaire de prendre quelques précautions lorsque nous arrivâmes à la lin de notre voyage. II nous lit rester en arrière tandis qur'l allait lui-même en reconnaissance. Cependant un signal ne tarda pas âuous appeler près de lui, et nous aperçûmes la hutte telle que nous l'avions laissée; mais personne ne se montrait aux environs. Cette absence pouvait provenir d'une cause toute naturelle; on sait que nos arpenteurs camliaient frécjuemment en plein air plutôt que de faire une longue marche après, les fatigues d'une journée de travail ; il était très vraisemblable que Peteravaitmieux aimé les accompagner que de rester seul dans la hutte. Nous avançâmes donc avec conliance. Eu arrivant, nous trouvâmes le bâtiment complètement vide, ainsi que nous nous y étions attendus. Mais tout indiquait quesesbabitans ne l'avaient quitté que très peu de temps auparavant, dans la matinée au plus tard.

.Jaaps'occupa-de pp'parer le souper avec les provisions ordinaires de la troupe, provisions que nous trouvâmes à leur place habituelle et en abondance. Je demandai au

nègre ce qu'il pensait de l'abandon de la hutte; il me ré-' pondit que sans doute M. Traverse était parti dans la lournée même, pour aller dans quelque partie éloignée de la patente, et qu'il avait probablement pris Peter avec lui, attendu que tout était couvert et range dans la hutte avec ce soin qui dénote l'intention de s'absenter pour quelque temps. L'Indien entendit la remarque du nègre, et, secouant la tète d'une manière significative, il dit :

— Pas besoin de conjectures ; aller voir ; assez de lumière; beaucoup de temps; l'Indien dira bientôt.

11 quitta la hutte et se mit immédiatement en devoir d'accomplir la tâche qu'il venait de se donner.

J'eus la curiosité de le suivre et de surveiller ses mouvemens. Susquesus s'avança à une courte dislance de la hutte, jusqu'à ce qu'il eût laissé derrière lui le monticule, et atteint le terrain situé plus bas, où l'empreinte des pieds semblait devoir être plus visible. Arrivé là, il commença à faire à pas lents un circuit autour du bâtiment, tenant les yeux (ixés à terre, et semblable îi un chien de chasse c-jui flaire une piste. Les manières de l'Onondago excitèrent mon inté.rêt au point que je le rejoignis, en ayant soin cependant de me tenir derrière lui, afin de ne pas le gêner dans sa recherche.

Il y avait un grand nombre d'empreintes de pas, particulièrement sur le terrain bas et humide oii nous étions alors, mais elles ne me parurent pas exciter l'attention de l'Indien. La plupart de nos gens portaient des moccassins, et il n'était pas aisé de comprendre comment, en de telles circonstances, et au milieu de-celte quantité d'empreintes croisées en tous sens, il serait possible, <i qui que ce fût, de distinguer les traces laissées par des ennemis, de celles marquées par des amis. 11 était évident néanmoins que Susquesus croyait à celte possibilité, d'après la persévérance et l'ardeur qu'il déployait.

D'abord la recherche de mon compagnon ne fut suivie d'aucun succès; mais après avoir fait la moitié du circuit qu'il décrivait autour de la hutte, en se tenant toujours à une centaine de verges de dislance, il s'arrêta subitement, se baissa jusqu'à terre, puis il se releva, et marqua la place; ensuite , après m'avoir fait signe de me tenir un peu de côté, il changea de roule et il se dirigea vers la hutte en ouvrant un angle droit avec le chemin qu'il avait pris auparavant. Je Te suivis lentement, sans perdre aucun de ses mouvemcns.

De la sorte, nous regagnâmes la butte. Là, Susquesus se livra à un long et minutieux examen. Mais les empreintes étaient si nombreuses, qu'il lui fut impossible à lui-même de distinguer ce qu'il cherchait. Il retourna à l'endroit qu'il avait marqué en suivant exarlcmcnl ses propres traces. Cela seul me prouva qu'il était beaucoup plus expert que moi en ce genre, car, àdirc vrai, je n'aurais pas pu en faire autant.

Lorsaue nous fûmes arrivés, Susquesus suivit, hors du cercle, la trace invisible pour moi qu'il avait trouvée et qui conduisait dans la forêt en droite ligne, à partir de la hutte et de la sourflî. Je continuai à marcher près de lui, quoique nous n'eussions ouvert la bouche ni 1 un ni Vau-

tre durant tout le temps de son examen, qui n'avait pas duré moins d'une demi-heure. Comme l'obscurité s'épaississait et que Jaap venait de donner le signal de notre souper, je pensai qu'il était temps de rompre le silence.

— "Trouvez-vous quelque trace, Susquesus? lui domandai-je.

— Bonne trace, répondit Susquesus ; nouvelle trace aussi; semblable à celle d'un Huron.

C'était là une nouvelle effrayante, certainement; cependant, quelque disposé que je' fusse à accorder toute espèce de déférence aux connaissances do mon compagnon en ces matières, je pensai qu'il se trompait celte lois. En premier lieu, quoique j'eusse vu un grand nombre d'empreintes de pas près de la hutte et dans le terrain bas sur lequel I Indien avait fait un circuit , je n'en apercevais aucune à l'endroit où nous étions. Je le dis à Trackless, et je le priai de me montrer en particulier un des signes qui l'avaient conduit à sa conclusion.

— Voir, dit Susquesus en se baissant de manière à placer un doigt sur les feuilles mortes qui tapissent lou- |Ours la forêt; moccassin été ici; là le talon; là les doigts du pied.

Aidé de cette manière, je parvins à découvrir une légère empreinte de pas qui pouvait passer pour telle, surtout avec l'aide de l'imagination, bien que la trace imperceptible qui eût été la^issée pût appartenir aussi bien à toute autre chose qu'au pas d'un guerrier huron.

— Je vois ce que vous voulez dire, Susquesus; et je reconnais que cela peut être la trace d'un pas, répondis-je ; mais ne jicut-il pas se faire aussi que celte empreinte ait été laissée par toul autre objet qui ait touché le sol en cet endroit? Ne peut-elle pas avoir été occasionée par une branche qui sera tombée d'un arbre ?

— Où est la branche? demanda vivement l'Indien.

— Certainement c'est plus que je ne puis dire; mais je ne peux pas supposer que cette trace soit celle du pied d'un Iluron sans autres preuves que celles que vous me donnez.

— Comment appelez-vous celle-là, et celle-ci, et celte autre encore? ajouta l'Indien, revenant rapidement en arrière, et montrant du doigt quatre autres empreintes semblables et tout aussi imperceptibles. Ne les voyezvous pas?

Il avait raison, et maintenant que mon attention était dirigée sur ce point et que mes sens étaient aidés par les remarques de l'Indien, je reconnus, je l'avoue, divers indices de pas qui sans cela auraient échappé à toutes mes rechcrcnes.

— Je vois ce que vous me mnj^lrez, Susquesus, lui disje, et je vous accorde que ces empreintes ressemblent plus à des pas qu'à toute autre chose. A tout prendre, plusieurs de nos gens portent des moccassins aussi bien ([ue les hommes rouges, et comment pouvez-vous savoir si l'un des arpenteurs n'a pas pas.'^é par ce chemin?

— L'arpenteur ne laisse pas de traces pareilles. L'orteil tourne en dedans.

Rien n'était plus vrai ; mais de ce que l'empreinte était celle du pied d un Indien, il ne s'en suivait pas que cet Indien fût un Iluron. Où donc étaient les guerriers ennemis pour être venus jusque-là dans le court espace de

BIBLIOTHEQUE CHOISIE

Ipnips qui s'était écoulé depuis la dernière bataille? Il était hors de doute que toutes les forces des Français, Européens et Indiens , s'étaient réunies à Ticonderoga pour (iiire face aux Anglais, et la distance était si grande du voisinage de la forteresse à l'endroit où nous étions, qu'il était impossi])le qu'un parti ennemi l'eût franchie aussi vite depuis les derniers événemens. Si le lac n'y avait mis oltslacle, j'aurais pensé qu'une bande de tirailleurs aurait pu être jetée sur les flancs de l'armée, et, de la sorte, les ennemis se seraient trouvés rapprochés de nous. Mais il y avait le lac qui défendait nos approches k la distance de plus de trente milles, et qui rendait inutile l'emploi de pareils tirailleurs. Toutes ces objections se présentèrent à la fois à mon esprit , et je les opposai à la supposition de mon campagnon.

— Pas la vérité, répondit Susquesus , en secouant la tète, celte trace , trace de Huron ; connaît pas l'homme rouge, pour parler ainsi.

— Alais les hommes rouges sont des hommes aussi bien que les visages pâles, il y a soixante-dix milles de l'endroit où nous sommes au bord du lac George, et pour que votre conjecture fût vraie, il faudrait qu'un parti ennemi eût franchi cette distance en moins de vingt-quatre heures, et fût arrivé ici quelque temps avant nous.

— Ne l'avons-nous pas franchie? eh !

— Je vous accorde cela, Sans-Traces ; mais nous avons fait une bonne partie de la route en canot, chacun de nous dormant et prenant les rames tour à tour, tandis que les autres reposaient. Ces Murons ont été obligés de faire toute la roule par terre.

— Pas ainsi; Huron conduit le canot aussi bien qu'Onondago. Lac-là, canots eu grand nombre; pourquoi ne serait-il pas venu ?

— Supposez-vous donc, Sans-Traces, qu'aucun des Indiens français ait pu s'aventurer sur le lac pendant qu'il était couvert de nos bateaux?

— Nos bateaux , bous à quoi? Porter des guerriers blessés; guerriers en fuite, qui s'en inquiète? Le Huron at-il peur des bateaux? Les bateaux ont-ils des yeux? voient-ils? enlcndenl-ils? frappent-ils?

— Non, sans doute. Mais ceux qui étaient dans les bateaux pouvaient faire tout cela. Ils pouvaient dans tous les cas interroger un canot étranger.

— Les bateaax ont ils parlé à mon canot? Canot Onondago, canot étranger.

Tout cela était en effetassez clair. Il était possible qu'un canot, conduit par deux ou trois rameurs, traversât le lac dans toute son étendue, en -moins de temps que nous n'en avions employé à parcourir les deux tiers de cette distance; el une bande d'Indiens, débarquée dans le voisinage de William-Henry, pouvait certainement être arrivée à l'eudroitoûnous étions, plusieurs heures avant nous. Mais il y avail d'autres improbabilités à faire valoir à l'appui de mes objections. N'était-il pas improbable qu'une troupe d Indiens eût procédé précisément de celle manière? u'étail-il pas plus improbable encore que celte trpupe venant d'un endroit si éloigné ait su exactement où trouver notre hutte? Âpres un moment de rcllexion, et tandis que nous nous avancions tous deux pour rejoindre nos compagnons, je proposai ces objeclions ii l'Onondago.

— Pas connaître l'Indien, répondit-il avec un peu plus de chaleur qu'il n'avait coutume d'en laisser paraître, lorsqu'il consentait à parler des usages des tribus avec un visage pâle ; l'Indien se bat d'abord, puis va à la recherche des chevelures. A vu ([uelquefois cheval mort dans la forêt; n'y a-l-il pas beaucoup de corbeaux à l'entour? Indiens , de même. Les soldats blessés sont transportés à travers les bois ; Indiens veillent derrière l'armée pour emporter les chevelures. Chevelures bonnes, après la bataille. Très désirées. Forêt pleine de Huronssur la route d' Albany. Le cœur des Yengeescs est abaissé; celui des Ilurons exalté. Chevelures très bonnes. Hurons ne pensent pas à autre chose.

Nous avions regagné la hutte dans cet intervalle ; Guert et Dirck avaient déjii commencé leur souper. Je confesse que les conjectures et les découvertes de lOnondago avaient singulièrement diminué mon appétit. Cependant je pris place à côté de mes compagnons, et je m'fflorçai de partager leurrepas. Tout en mangeant, je leur communiquai ce qui s'était passé, demandant particulièrement à Guert, qui avait une certaine expérience des choses de la forêt, ce qu'il pensait des détails que je venais de lui donner.

— Si des Indiens ennemis ont réellement passé par ici, répondit Guert, ils ont agi avec une adresse infernale; car, pas un objet à l'intérieur ou à l'extérieur de la hutte n'a été dérangé J'ai eu les yeux ouverte sur tout cela, moi-même, dès l'instant de noire arrivée, car il ne me semblait pas improbable que les Hurons se fussent répandus sur la route, entre le fort de William-IIenry et les élablissemens, pour tâcher de prendre les chevelures des soldats isolés , chargés du transport de quehiue officier blessé.

— En ce cas, notre ami Bulstrode serait en danger.

— Il court des hasards comme nous tous, mais il est probable qu'il aura gagné rapidement Ravcnsnest, attendu que c'était le nid le plus proche où il pût se nicher. Je n aime pas beaucoup ces traces, cependant, Corny. 11 est rarequ une peau rouge telle quel'Onondago se trompe en pareille matière.

— Il est trop tard pour rien faire cette nuit , observa Dirck.

Nous nous consultâmes à cet égard, en appelant l'Indien à prendre part à notre conseil. Après avoir mûrement examiné notre situation, nous nous déterminâmes à rester où nous c. ions, en prenant soin de fermer la porte et de nous renfermer tous ensemble dans la hutte, contrel'ordinairedunègreet des deux Indiens qui avaient coutume de coucher sous des toits de branchages qu'ils avaient établis pour leur propre usage. On pensa que les ennemis, si tant est qu'il y en eût, ayant déjà visitélahulle et l'ayant trouvée déserte, ne reviendraient probablement pas de sitôt au même endroit , cl que nous y serions comparativement eu sûreté Mais il y avait , d'ailleurs , beaucoup de chances que les traces signalées eussent été laissées par des amis cl non par des ennemis , quoique Susquesus secouât la lèle d'une manière négative, toutes les fois que l'un de nous fesait celte supposition. En tous cas, nous n'avions de choix qu'entre trois expédiens : abandonner la patente et chercher no-

tre salut daps la fuite ; camper en plein air, ou nous renfermer dans notre forteresse. Personne de nous ne s'arrêta un moment à l'idée de prendre le premier parti, et nous nous décidâmes pour le dernier des deux autres, parce qu'il avait l'avantage de nous ofl'rir un meilleur gîte, et d'être, en définitive, le plus prudent.

Une heure après que nous ciimes pris cette détermination , il est fort douteux qu'aucun de nous eût gardé le sentiment de sa situation. Je n'ai jamais dormi plus profondément de ma vie, et mes compagnons en dirent autant de leur côté le lendemain. La fatigue, la jeunesse et la santé nous donnèrent ce sommeil rafraîchissant. Nous nous étions endormis à neuf heures, et pendant les deux heures qui suivirent, nous perdîmes complètement la conscience de toutes choses. Je dis deux heures, car ma montre m'apprit que cet intervalle de temps venait précisément de s'écouler, lorsque l'Indieu me réveilla, en me touchant le bras. On acquiert promptement des habitudes de vigilance dans la forêt, et je fus sur pied en un instant.

Au milieu de l'obscurité, car la nuit était profonde, je m'aperçus que l'Indien seul était debout et qu'il avait ouvert laporte de notre cabane. 11 se glissait dans la forêt par cette étroite ouverture , au moment où je reconnaissais, au sortir du sommeil, le lieu où nous étions. Je le suivis sans me donner le temps de la réflexion, et bientôt ie me trouvai à ses côtés, à quinze ou vingt pieds de la nutte.

— Cette place bonne pour entendre, dit l'Indien à voix basse; maintenant, oreilles ouvertes.

Quelle scène mes souvenirs m'amènent à me représenter en ce moment ! Il me semble que je la vois encore, après tant d'années passées, les unes dans un bonheur paisible, les autres dans les fatigues et les périls 1 La nuit n'était pas très sombre par elle-même, mais l'obscurité de la forêt, jointe à celle de l'heure, entourait les arbres de ténèbres intenses qui leur prêtaient un aspect solennel et funèbre. 11 était impossible de rien apercevoir à la plus petite distance, et les seuls objets visibles étaient ceux qu'on aurait pu toucher avec la main. Aucun bruit ne se faisait entendre, au moment où l'Indien me dit pour la première fois d'écouter. Le calme était si profond, que je crus entendre passer l'air de la nuit entre les hautes branches des arbres les plus élevés. Mais ce n'était qu'imagination de ma part, car les cîmes des chênes gigantesques, des érables et des pins, formaient une sorte de monde supérieur dont les agitations n'arrivaient pas jusqu'à nous. Le corbeau, l'aigle et le vautour habitaient ces hautes régions, au-dessus de nuages de feuilles qui nous séparaient d'eux, et lorsque par hasard ils descendaient dans la sphère inférieure, ce n'était que pour chercher leur proie. Mais les cîmes des arbres de la forêt n'étaient accessibles et jusqu'à un certain point visibles que pour eux.

J'écoulai, mais en vain. La forêt était calme et silencieuse comme la tombe.

— J(! n'entends rien, Sans-Traces, murmurai-je à l'oreille ('e mon compagnon ; pourquoi êtes-vous venu ici ?

— Vous cntcndrcy, bientôt; moi éveillé, et j'ai entendu deux fois ; viendra bientôt encore.

Ce bruit vint bientôt encore en effet. C'était un cri sortant des lèvres d'un homme à l'agonie. Je ne l'ai entendu qu'une fois; mais, devrais-je vivre cent ans, je ne l'oublierai jamais. Je l'ai souvent retrouvé dans mon sommeil, et vingt fois je me suis éveillé en sursaut, crovant que ce cri d'agonie était réellement dans mes oreilles. C'était un cri perçant et prolongé, et j'entendis les mots ; « Au secours! » aussi distinctement qu'une l«igue humaine pouvait les prononcer.

— Grand Dieu I m'écriai-je, il y a là un homme à l'extrémité, qui appelle à son aide. Réveillons nos amis, et courons à son secours. Je ne puis rester ici, Susquesus, avec un pareil cri dans les oreilles.

— Meilleur d'aller, répondit l'Onondago; pas besoin d'appeler; deux meilleur que quatre. Attendez une minute.

Je restai immobile, écoutant avec une anxieuse inquiétude. Pendant ce temps, 1 Indien rentra dans la hutte et revint en rapportant avec lui sa carabine et la mienne. Ainsi armés, et après avoir poussé la porte de la cabane, pour empêcher au moins l'air de la nuit d'y pénétrer, nous avançâmes. Susquesus marchait le premier sans bruit dans fa direction du sud-ouest d'où venait le cri que nous avions entendu.

Noire marche était trop précipitée pour nous permettre d'échanger une seule parole. L Onondago m'avait averti d'amortir autant que possible le bruit de mes pas, et partagé entre l'anxiété que j'éprouvais, et le soin des précautions que l'Indien m'avait prescrites, je n'avais pas le loisir de parler à Sus(iucsus. Mes facultés étaient excitées au plus haut degré; mais |)!ein de confiance dans mon compagnon, je suivais ses traces aussi vite que mon peu d'habitude de la forêt me le permettait. Susquesus avançait avec une rapidité telle, qu'on eût pu la comparer au vol d'un oiseau ; cependant je marchais en quelque sorte sur ses talons.

c'est ainsi que nous arrivâmes, d'après mon calcul, à la distance d'un demi-mille du lieu où le cri déchirant avait été poussé. Alors Susquesus s'arrêta, en me disant à voix basse :

— Pas plus loin qu'ici; meilleur de s'arrêter. J'obéis en toutes choses, à l'avis de mon guide. Il

avait gagné le couvert de deux ou trois jeunes pins, entourés d'une ombre épaisse, et en nous jilaçant sous leurs branches les moins élevées, nous étions paVrailemcnt cachés aux regards de quiconque était à huit ou dix pieds de nous. Nous n'eûmes pas pi us lot choisi et atteint ce poste, (jue l'Onondago nie montra le tronc d'un arbre renversé sur lequel nous nous assîmes en silence. .le remar- (|uai que 1 Indien avait le doi^zt placé sur la détente de son arme, li est à peine nécessaire de dire que je pris la même précaution.

— Bon, dit Susquesus, d'une voix si' basse et si douce, qu'elle ressemblait à un murmure; très bon; entendre encore; alors savoir.

Un gémissement étouffé se fit entendre presque aussitôt que mon compagnon eût cessé de parler. Je sentis mon sang se glacer à ce témoignage eflVayant des souffrances d'un de mes semblables; et un senli'mcnt d humanité me lit faire un mouvement comme pour me lever. La main de

riKî.ioînrorr €.■)■'-■' 2.

Trarkless m'arrêta au moment où j'allais commettre celte imprudence.

— Pas bon, dit-il avec sévérité; assis encore. Guerrier sait rester assis quand il le faut.

— Mais au nom de la miséricordieuse Providence, il y a là, prés de nous, un être humain à l'agonie; n'avezvous pas entendu un gémissement, Trackless?

— Certainement, j'ai entendu; que fait cela? la dous'cfta" pâles.

leur s'cWiale toujours en gémisscmens chez les visages

— Vous pensez donc que c'est un homme blanc qui souffre S il en est ainsi, ce doit être quelqu'un de nos gens, car il n'y a pas d'autres hommes blancs près de nous. Si je l'enlcnds encore gémir, il faut que j'aille à son secours, Onondago!

— Pourquoi vous conduire comme une squaw? Que fait un péiil gémissement? Certainement, le visage pâle l'a poussé ; l'Indien ne gémit jamais sur le sentier de la guerre. Pourquoi a-t-il gémi? parce qu'un Huron l'a rencontré Voilà la raison du gémissement. Vous gémirez aussi, si vous ne restez pas assis encore. Indien connaît le temps de tirer; connaît le temps de ne pas tirer.

.i'étais violemment lenlé de crier et de demander qui avait besoin de secours Jlais les avis de mou compagnon conlirmcs par le vague senliraCnt d'effroi que m'inspiraient les mystères de la iorêt sombre et profonde, à cette heure de la nuit , m'empêchèrent de céder à cet entraînement. Trois lois, pourtaut, Ip même gémissement fut répété; et, ainsi qu'il me parut, il était de plus en plus faible. Il me sembla même que, dans le calme absolu de la forêt, tandis que nous étions assis, prêtant l'oreille avec anxiété, attentifs aux moindres soupirs du vent de la nuit, et frappés par le simple l'rémiss'cmcnt d'une feuille, il me sembla, dis-je , que le dernier gémissement, quoique plus liiible

3ue les deux autres, était en même temps le plus voisin e mon oreille. Une fois, j'entendis, ou je crus entendre, murmurer d'une voix bassc, étoullée, cl tout près de moi: « dp l'eau ! » Je crus même reeonnaîlre la voix, comme une voix qui m'était familière, quoiqu'il me fût impossible de dire , dans le trouble de mon esprit, h qui elle appartenait.

Nous passâmes de celte manière , dans rattentc du jour , les deux heures les plus pénibles de toute ma vie. il m'était presque impossible de modérer mon impatience. L'Indien, au contraire , était aussi insensible , en apparence , que le tronc sur lequel il était assis , et presque aussi immobile. A la lin , notre veille , qui commençait à devenir presque aussi douloureuse pour le corps que pour l'esprit, loucha à son terme. Les premiers signes du jour illuminèrent notre horizon de feuillage , et les faibles rayons d'une lumière douteuse pénélréient jusqu'à nous , et permirent de distinguer les objets au sein d'une demiobseurilé.

Nous avions si bien réussi à nous dérober nous-mêmes aux regards, que la vue des objects environnaus nous était complètement cachée par les branches des pins sous lesquels nous nous étions mis à couvert. Cette situation nous permit de reconnaître ce qui nous entourait, avant de quitter notre retraite cl de veiller à notre propre sûreté, tout en accomplissant un devoir d'humanité.

Susquesus examina avec les plus grandes précautions tous les objets euvironnans. Je me tenais à ses côtés, profitant avec avidité de tous les interstices du feuillage pour jeter un regard au dehors , car ma curiosité était si intense, que j'avais perdu de vue tout molil d'appréhension. Il ne se passa pas long-temps avant que mon compagnon ne fit entendre l'exclamation familière aux Indiens, preuve certaine qu'un objet particulièrement imprévu avait frappé ses yeux. «Iljgh! » fit-il en m'indiquant du geste l'endroit où se trouvait l'objet qui avait excité sa surprise. Je m'empressai de porter mes regards de ce C(Mé et je vis un des plus effrayans exemples de la cruauté barbareque les usages de la guerre des Indiens aient jamais sanctionnés. Les cîmL's de deux jeunes arbres avaient été courbées à terre; les bras de la victime avaient été solidement attachés à une branche élevée de chacun des deux arbres, puis on avait laissé ces arbres reprendre librement leur position naturelle, autant du moins que l'avait permis le révoltant moyen de jonction qui les réunissait. Je pus à peine en croire mes yeux lorsqu'ils me révélèrent la vérité. iVais la victime étaU suspendue à une élévation d'au moins dix ou quinze pieds. Je désirai sincèrement que ce malheureux fût mort, je l'avoue et l'immobilité du corps suspendu me donnait quelque raison dele croire. Mais les cris désespérés et affreux que nous avions entendus au sein de la iorêt déserte, les gemissemcns arrachés par la souffrance qui étaient parvenus jusqu'à nos oreilles, provenaient certainement de cet infortuné. Sans doute il avait été attaché aux aibres et abandonné, vivant encore.

L'Onondago lui-même ne put me retenir, aussitôt que j'eus reconnus le genre de cruauté qui avait été exercée contre la misérable victime suspendue devant mes yeux. Je m'élançai, tout disposé, je l'avoue, à décharger mon arme sur la première peau rouge ennemie que je rencontrerais. Heureusement pour moi la place avait été abandonnée depuis long-temps. Comme le patient avait le dos tourné de mon côté , il m'était impossible de le reconnaître; mais ses vêtcmans étaient grossiers, et tels (jue les portent les gens de la basse classe. Le sang avait coulé abondamment de sa têle, et je ne doutais pas qu'elle eût été scalpé. Mais à la hauteur où il était suspendu , cl de la façon dont sa têle était penchée sur sa poitrine, il me fut d'abord impossible de m'assurer du fait par mes yeux. Du reste, à peine cus-jc fait rapidement ces premières remarques, que l'Indien vint se p'acer à mes côtés.

— \oyez, dit Susquesus,*' dont le regard mobile et perçant ne laissait rien échapper. Cela dit à vous déjà ; Huron été ici.

En disant cts mots. l'Indien désignait d'un geste signiiicatif, la peau de la viclime, qui était visible à l'endroit où ses pieds nus entraient dans ses souliers. Je m'aperçus alors que cette peau était noire. Courant aussitôt me placer en face de la victime, je reconnus les traits contractés de Pierre, le nègre de Guerl Ten Kyek. On se rappelle que cet homme avait été laissé avec les arpenteurs. Il était tombé entre les mains des ennemis, soit tandis qu'il s'acquittait de ses fonctions ordinaires, soit au moment où il traversait la forêt pour se rendre près de ceux au service desquels il était affecté; et ils lui avaient fait subir cet aÛreux traitement. Du reste, ces

circonstances n'ont jamais pu être cclaircics, et jusau'à ce jour, nous sommes restés dans le doute à cet égara.

— Donnez-moi votre tomahawk, Trackless, m'écriai-jc, dès que l'horreur dont j'étais saisi me permit de parler, que je coupe cet arbre et que je délivre cet infortuné.

— Pas bon; meilleur ainsi, répondit l'Indien; l'ours, le loup ne peuvent l'atteindre. Laissez la peau noire suspendue; aussi bon ([ucsi elle était entcirée. l'as sûr pour nous de rester ici long-temps. Chercher et compter les Hurons, puis partir.

— Cherclicr et compter les Ilurons , pensai-je, et de quelle manière est-il possible de les compter?

Cependant il y avait '^r.xiatcudnt assez de lumière pour voir les empreintes des pas, en supposant qu'il y en eût. L'Oûondago commença ii chercher les traces de la terrible scène qui s'était passée en ce lieu.

Au pied d'un cliènc très élevé et à peu de distance du lieu où le nègre était suspendu, nous trouvâmes les deuxseaux de bois à couvercles , dans lesquels Pierre avait l'habitude de porter les alimens Ji M. Traverse et à ses aides. Ils étaient vides ; niai= nous n'avons jamais su si les provisions qu'ils '•""';•,, ^.ucnt étaient tombées en partage à ceux h qui elles étaient destinées , ou aux sauvages indiens qui avaient si cruellement traité le pauvre Pti;rrc. 11 nous fut impcssiblc de découvrir aucune trace d'os d<'. viande ou aucun débris de pommes de tprre, et si les Ilurons s'étaient cnq)arés de ces vivres, il est évident qu'ils les avaient emportés avec eux, sans s'arrêter pour manger. Susqucsus trouva la preuve que la victime s'était .nssisc au pied du chêne, et qu'elle avait été saisie en cet endroit. On y voyait un grand nombre d'empreintes de pieds et les signes certains qu'une luttey avait eu lieu. Le King avait coulé à terre sur les feuilles depuis la racine du chêne jusqu'aux arbres auxquels Pierre était attaché, preuve qu'il avait été blessé avaut d'être abandonné à son sort.

Mais le point le plus intéressant pourXrackless était de savoir le nombre de nos ennemis. C'est ce qu'il chercha à apprendre par ses moyens ordinaires, c'est-à-dire par l'examen des empreintes de pieds. Ces signes de la présence d'Indiens cnt>emis, ne nian(|uaient certainement pas. Après une courte, mais minutieuse recherche, mon comp;igiion jugea prudent de retourner à la hutte, de peur que nos amis ne fussent surpris dans leur sommeil. 11 me donna à entendre que les ennemis ne i)araissaient pas avoir été nond)rcux eu cet endroit; il n'y en avait eu peut-être que trois ou quatre; mais il ctnil'très probable qu'ils s'étaient séparés et qu'ils n'étaient pas tous présens à cette déplorable scène.

Il faisait grand jour quand nous revînmes en vue de la hutte. J'aperçus Jaap qui était debout près de la source, et fort occupé au milieu des pots cl des casseroles. Lui seal se montrait, et nous en conclûmes que Guert cl Dirck étaient encore endormis. De la hauteur où nous étions, nous examinâmes avec soin les alentours de la hutte avant d'en approc;her. Mais nous ne découvrîmes aucune irace de danger, et c^nime la foret était tout à fait dégagée de buissons et de1)roussailles ju,squ'ii rentrée de notre cabane, et que rien n'y pouvait servir à cacher un ennemi, nous avançâmes sans crainte.

Il est certain ciue je trouvai mes deux amis ensevelis dans un sommeil plein de sécurité, et fort exposés, par conséquent. Lorsqu'ils furent éveillés, et qu'ils entendirent le récit de ce qui m'était arrivé avec l'Indien, leur horreur ne fut pas moins grande que leur surprise. Jaap avait pensé, en ne nous trouvant pas le matin, ([ue nou^ étions à la chasse. Il était entré dans la hutte à notre suite, et avait entendu mon rapport. Son indignation lui grande en apprenant qu'un homme de sa couleur avait subi un traiteinenl si cruel, et je l'entendis prononcer entre ses dents des paroles de vengeance qui étaient fort loin d'être mesurées.

— Par saint Nicolas, s'écria Gucrt, qui, après avoir achevé de s'habiller, m'avait accompagné en plein aii , mon pauvre esclave sera vengé, .^i cela ne dépend que de ma carabine I Ainsi, vous dites, Corny, qu'il a été scalpé.

— Autant que j'ai pu m'en assurer, suspendu comme il était, je le crois. Mais cela devait être, car un Indien n'abandonne jamais un prisonnier mort sans lui avoir fait subir cette mutilation.

— El vous êtes resté trois heures dans la forêt , Corny, vous cl Trackless?

— A peu près autant de temps, j'imagine. Il aurait fallu avoir un cœur de pierre pour cire inseosible à de pareils cris.

— Je ne vous blàrae pas , Lilllepagc, quoique ie pense qu'il aurait été plus prudent et plus juste de prendre vos amis avec vousl, Nous devons ne pas nous ((uitter désormais, quoi qu'il puisse arriver. Pauvre iNVrre! Je m'étonne que la mère Dorothée ne m'ait rien dit du sort fatal qui lui était réservé.

Nous eûmes ensi ite une kngue consultation pour décider ce qui nous restait ii faire. 11 n'est pas nécessaire de nous arrêter sur les détails de cette conférence, dont les résultats seront connus par la suite de ce récit. Elle fut interrompue parle rctentisfcment subit de coups de hache qui résonnèrent dans la foret. Ce bruit se faisait entendre dans la direction de la>scèue du meurtre de Pierre. Nous avions saisi nos carabines cl nous nous préparions h marcher vers l'endroit suspect, lors(|uc nous vîmes naïaîlre Jaap nui s'a\ançait vers la hutte, les épaules cnargées du cauavrcdeson ami. Il s'était glissé dans le bois, saus être vu, pour accomplir ce pieux devoir, et le succès a\ ail récompensé sa tentative. En quelques minutes il atteignit la source, et commença à laver les traces révoltantes 'de la cruauté des Hurons marquée sur la tête de la victime.

Nous pûmes nous assurer alors que le pauvre Pierre avait été frappé de plusieurs couf)s de couteau et ensuite scalpé, puis suspendu par les bras de la manière indiquée. Les deux bras paraissaient être disloqués, et noire seule consolation était l'espoir que la cruauté des Ilurons aurait été trompée par son propre excès. Guerl, rn particulier, exprima cet espoir; mais les cris affreux qui semblaient encore retentir dans mes oreilles, ne me permettaient guère de me faire illusion à cet égard. Nous creusâmes une fosse, et Pierre y fut eulerré. Un ou deux tronc» d'arbres furent roulés sur'le terrain, afin d'empêcher que les bêtes fauves ne déterrassent le corps. Jaap s'adonna

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avec ardeur à ces soins pieux, cl Guert Ten Eyck récita des prières sur la lombe" avec une ferveur qui me surprit un peu.

— Ce n'était rien de plus qu'un nègre, Corny, il est vrai, me dit-il d'un ton apologétique, lorsque tout fut fini ; mais c'était un bon nègre , d'abord; et puis, il avait une ame comme nous. Pierre avait ses mérites, et j'espère qu'ils ne seront pas oubliés au jour de la rémunération générale. Il était excellent cuisinier, ainsi que vous avez pu vous en convaincre, cl je n'ai jamais connu un autre nègre qui eûl pour son maître une fidélité aussi absolue. Jamais le pauvre garçon ne s'est permis la plus petite débauche sans en venir honnêtement demander l'autorisation; et pour ma part , je n'ai pas à me reprocher d'avoir été un maUre bien sévère pour lui, et de lui avoir refusé un peu de liberté dans les limites raisonnables.

Nous déjeiinâmes ensuite avec autant d'appétit que cette scène nous en avait laissé. Puis, chargeant nos paquets, sur nos épaules , après avoir rangé dans la hutte tous les objets, autant que possible dans l'ordre où nous les avions trouvés, nous nous mîmes en marche , conduits , comme d'habitude, par Susquesus.

Nous allions à la recherche des arnenteurs , que nous supposions occupés au sud-esl de la patente, et dans l'ignorance complète des cvénemens. Nous avions d'abord eu l'idée de faire une décharge générale pour les avertir de nous joindre ; mais ce signal pouvait révéler notre présence à l'ennemi en même temps qu'il eût instruit nos amis, et, d'ailleurs, la distance qui nous séparait des arpenteurs était probablement trop grande pour espérer que le bruit parvînt jusqu'aux oreilles de ceux pour lesquels il eût été exclusivement destiné.

La route que nous prîmes fut déterminée par la connaissance générale de l'endroit où nous supposions que les arpenteurs devaient être, aussi bien que par la direction du lieu où le corps de Pierre avait été retrouvé. Le pauvre esclave était certainement sur le chemin de la partie de la patente où travaillaient les arpenteurs, lorsqu'il avait été surpris par une mort cruelle.

Dans tous les cas, les différentes traces laissées par eux étaient assez claires pour être aisément reconnues par Trackless , et il nous dit (pie les plus récentes conduisaientdans la direction du sud-est. Nous suivîmes donc la voie du sud-esl , en marchant , comme les Indiens , à la file, L'Onondago conduisait, elle nègre fermait la marche.

Nous no fûmes pas long-temps à atteindre l'endroit de la concession , où les arpenteurs avaient été à l'œuvre; nous ne devions point avoir depeinecnsuite à trouver l'endroit où ils devaicntêtre. Les marques faites sur les arbres nous firent connaître tous les résultats de leurs travaux. Pendant une heure et demie, nous marchâmes extrêmement vite ; Susquesus nous conduisait, silencieux, actif, toujours en éveil, et je dois sans doute ajouter, avide de vengeance. Pas une syllabe ne fut prononcée pendant tout ce temps, quoitjue nos sens fussent toujours tenus en alerte ; nous évitâmes tout ce qui, en nous offrant un

couvert, pouvait cacher une embuscade. Tout ix coup ITndien fit halte; une seconde après, il était derrière un arbre. Chacun de nous l'imita, rapide comme Pa pensée, car nous étions convenus d'avance d'agir ainsi, si nous rencontrions un ennemi; nous savions tous combien il est important, dans la guerre des forêts, d'avoir un abri devant soi. Cependant, nous ne pûmes voir aucun ennemi. Après avoir regardé autour de nous dans toutes les directions pendant une minute ou deux, trouvant les bois aussi déserts et aussi silencieux que jamais, Guert et moi nous quittâmes nos arbres et allâmes rejoindre Sans-Traces, au pied d'un énorme pin.

— Pourquoi tout ceci, Susquesus? demanda Guert d'un ton bref, car il commençait à soupçonner un peu de charlatanisme, ayant pour but de rendre plus grande à nos yeux l'utilité de l'Indien ; il n'y a ici ni face pâle ni peau rouge ; laissons là cet enfantillage et marchons en avant

— Pas bon. Guerrier avoir été ici; peut-être parti; peut-être non. Le voir bientôt. Ouvrez l'œil et regardez.

Comme ces paroles étaient accompagnées d'un geste, nous regardâmes de nouveau, et, celte fois, dans la bonne direction. A la distance de cent mètres, s'élevait un châtaignier dont nous pouvions distinguer le tronc jusqu'à la hauteur des branches. Sur la terre, cachée en partie par l'arbre, et en partie en vue, était la jambe d'un homme, placée de telle sorte, qu'elle semblait étendue, en supposant que l'homme fût assis et endormi. Cette jambe était chaussée d'un moccassin, arrangé à la façon des Indiens; la cuisse elle reste du corps étaient invisibles. L'œil perçant de l'Onondago avait distingué, même à celte distance ' un objet si peu considérable ; il l'avait reconnu au premier coup d'œil, quand il chercha si spontanément un abri comme je l'ai dit. Guert et moi, même après qu'on nous l'eut indiqué, eûmes quelque peine à discerner cet objet ; mais il devint bientôt distinct et reconnaissable.

— Est-ce la cuisse d'une peau rouge? dit Guert, en abaissant sa carabine comme s'il voulait faire l'épreuve de son adresse.

— Ne pas savoir, dit l'Indien, porte la chaussure, porte le moccassin. Ne pas pouvoir voir la couleur. Ressemble beaucoup à une face pâle. Cuisse grasse.

Qiiel indice pouvait permettre, à une pareille distance, de discerner la cuisse d'un blanc de celle d'un Indicu? c'est là ce qui dépassait de beaucoup toute noire sagacité. Riais llndien nous l'expliqua de la laçon senlenlieuse qui lui était habituelle, quand nous le lui demandâmes.

— Orteil tourné eu dehors : l'Indien le tourne en dedans. Ce n'est pas semblable du tout Visage pâle, gras; Indien pas très gras.

La première remarque était assez exacte pour la démarche, et il était probable que la même difference se reproduisait dans le sommeil. Guert déclara alors qu'il éiait inutile d'hésiter plus long-temps : puisque cet homme dormait, on pouvait approcher du châtaignier avec précaution et le capturer , si c'était un Indien , avant qu'il pût se lever; si c'était un blanc, il était à présumer que c'était quelqu'un de notre bande qui prenait un peu de repos après une marche fatigante. Susquesus, dans lin-

tervalle, s'élail sans doute coavaincu qu'il n'y avail pas de danger immédiat, car il se contenta de dire : « Allons tous ensemble » ; et quittant son abri il marcha droit au châtaignier d'un pas rapide, mais sans faire le moindre bruit. Comme nous marchions en corps, nous atteignîmes l'arbre tous les cinq en même temps, et nous trouvâmes Sam, un de nos chasseurs, que nous supposions être avec M. Traverse, assis au pied de l'arbre, et la poitrine percée d'un large coup de couteau. Le malheureux, lui aussi, avait été scalpé.

Les regards que nous échangeâmes en disaient plus que toutes les paroles sur la gravité de cette nouvelle découverte Susqucsus , seul, n'éprouva aucune émotion ; il s'attendait sans doute à ce que nous trouvâmes. Après avoir examiné le corps, il parut avoir l'esprit en repos, et nous dit simplement :

— Tué cette nuit.

Il était certain que le pauvre Sam était mort depuis plusieurs heures, et cette circonstance nous ôtait toute crainte d'être surpris par ceux qui l'avaient tué. Les impitoyables guerriers des bois, d'ordinaire, ne restent pas long-temps sur les lieux oîi ils ont porté la désolation ; ils ne fout que passer comme un tourbillon ou une tempête. Gucrt, toujours prompt quand il y avait quelque chose à faire , nous montra une fosse naturelle dans la terre , une de ces cavités si communes dans les forêts, et qui proviennent des arbres déracinés, et nous proposa d'y enterrer Sam, Le corps, en conséquence, fut déposé dans ce creux; nous le couvrîmes de notre mieux en jetant sur lui la valeur d'un pied d'argile légère, et quelques pierres plates ; puis, nous traînâmes sur le tout, des branches et des troncs d'arbres, comme nous avions fait pour la fosse de Pierre Pendant ce temps, Gucrt était devenu si animé, qu'outre la prière et le symbole qu'il répéta d'une manière très convenable et très religieuse, il termina la cérémosie entière par une petite allocution. Les paroles, comme les actions de Guert, étaient on ne peut pl-us sérieuses dans ces circonstances solennelles; les unes et les autres étaient les élans d'un esprit simple qui aspirait après la dévotion et les vérités des Ecritures, sans savoir exactement comment rendre ce qu'il voulait exprimer : et rien de tout cela n'était incompatible avec la tendance matérielle et les joyeuses habitudes qui étaient le résultat de sa conformation physique et de sa constitution.

— La mort, mes amis, dit Guert d'un air sérieux et avec un accent hollandais fortement prononcé, comme cela lui arrivait lorsqu'il était vivement impressionné, la mort est un visiteur inattendu. Elle vient comme un voleur dans la nuit, ainsi que nous l'avons souvent entendu dire au révérend, et heureux celui dont les reins sont serrés et dont la lampe est prête. J'espère qu'il en est ainsi de chacun de vous, car il ne faut pas nous cacher nue nous avons devant nous une rude besogne. Il y a eu des Indiens ici, cela ne fait pas de doute, et il y a aussi dos Indiens sur le sentier de guerre à la recherche de cheveluresanglaises et de chevelures hollandaises par-dessus le marclié, ce qui est d'une égale importance pour M FoUock et pour moi. Tout cela rend nécessaire que chacun se tienne bien sur ses gardes, et soit prêt à se mettre à l'anivre quand il le faudra, comme les chiens

veillent sur le bœuf. Dieu défend que je prêche la vengeance sur le tombeau d'un ami, mais le soldat ne s'en bat pas plus mal pour savoir qu'il a été blessé dans ses affections, comme c'est bien certainement notre cas. Peutêtre devrais-je dire un mot de celui qui est mort, puisque c'est la dernière et unique fois qu un compagnon aura occasion de parler de lui. Sam était un excellent chasseur, comme son plus grand ennemi serait obligé d'en convenir; et maintenant au'il n'est plus, il en laisse peu de meilleurs après lui. Il avait une faiblesse que sur sa tombe un honnête homme nedoit pas essayer de cacher. Il aimait la boisson; mais en cela il n'était pas seul. Néanmoins il était honnête, et l'on pouvait s'en lier à sa parole, là où les sermens de bien des gens ne valent pas le diable; et je le laisse entre les mains miséricordieuses de son créateur. Mes amis, je n'ai plus qu'un mot k ajouter, et c'est celui-ci : La vie est incertaine et la mort est sûre. Sam a pris un peu les devants sur nous ; puissions-nous être tous également préparés àrendre le grand compte. Ainsi soit-il.

Quelqu'un de noue s'avisa-t-il de sourire de cette allocution? Bien loin de là. Toute singulière, décousue et dépourvue d'art qu'elle puisse paraître à certaines personnes, elle avait un grand mérite qu'on ne retrouve pas toujours dans les discours prononcés aux funérailles à grand apparat. Gucrt était sincère , s'il ne pouvait être ni logique, ni très clair : sa physionomie , sa voix tout son être l'attestaient suffisamment. Pour moi , je dois en convenir, je ne vis, au moment même , rien de déplacé dans cette allocution , et maintenant même je suis loin de la regarder comme peu convenable ou comme hors de propos.

Nous laissâmes la tombe du chasseur dans les profondeurs de cette interminable forêt , comme le navire au milieu de l'Océan s'éloigne de la place où il vient de déposer un mort. Un jour viendra peut-être où le soc de la charrue déplacera ses os, et le laboureur se demandera le sort probable de l'homme isolé dont les restes auront revu tout Ji coup la lumièredujour. Comme nous quittions la place, l'Indien nous retint un moment pour nous donner un avis.

— Huron a fait cela à dessein, dit-il ; ne pas voir la différence, dites? Sam non pendu comme Pierre.

— Cela estasse/, juste, Susqucsus, répondit Gucrt; car celui-ci par son âge , par sa plus grande habitude des bois, son grand courage et sa valeur personnelle , avait acquis à ce moment, d'une manière irrésistible, une sorte de commandement sur nous. Pouvez-vous nous en dire la raison?

— Le dos de Muss, vous l'appelez ainsi bien cruel. A fait tout cela. Le connaître bien, n'aime pas le fouet. L'Indien n'aime pas le fouet.

— Vous croyez donc que le prisonnier de Jaapa mis la main dans tout ceci et que le sentier de guerre est ouvert pour la vengeance aussi bien que pour le service public ; qu'on nous poursuit moins pour nos chevelures que pour mettre un emplâtre sur le dos du Huron.

— Certain. Trois canots venus par-dessus le lac. C'était Muss, vous l'appelez ainsi. Le connaître bien. Ne dormir pas tant que son dos ne soit bien. Voyez comme il

Iraiten^gre. Lc pendre à un arbre, tuer seulement le visage pâle et prendre la clicvelurc.

— Croyez-vous donc qu'il ail traités! différemment ses deux prisonniers à cause de leur couleur? 11 a été si cruel pour Pierre, parce que Jaap, un autre nègre, lui avait donné du fouet.

— Certain. Bon cela. Lc dos être mieux après cela, Bon pour le dos dci pendre nègre. Jaap le voir quelque jour.

Je doisrendrc kmonnègrc lajusticedc dire que, sous le rapport du courage, peu d'lion>.mes pouvaient lui être comparés. Ainsi qïie je l'ai déjà dit, il ne redoutait que les luiins, c'est-à-dire les esprits hollandais, car l'appréhension qu'il avait de moi était tellement unie à l'amour, qu'on ne pouvait lui donner le nom de peur. En général, à moins qu'il ne fit froid, le teint de Jaap était d'un noir foncé et luisant, couleur de cercueil comme disaient quelquefois les enfans. Mais je vis bien, malgré son ardeur cl son briilant désir de venger le cruel traitcmer:» iniliaé à son compagnon, à un homme de sa race, que sa peau prit une teinte grisâtre qui n'apparaît chez les nègres que quand le froid est intense. 11 fut évident pour nioi que les paroles de Susquesus faisaient impression sur lui; et j'ai toujours pensé que celte impression produite sur Jaap nous rendit un immense service, ca mettant en activité et eu tenant toujours en éveil toutes ses facultés intellectuelles et plrj'siques. J'en eus une preuve quand nous nous mîmes en marche. Jaap marcha qucl- <iuc temps tout à fait sur mes talons pour me faire le dépositaire de ses soucis et de son inquiétude.

— J'espère da, massa Cornélius, dit le nèare, que vous ne croyez pas un mot de ce que vient de dire l'Indien.

— Je pense, Jaap, que vou£ ferez bien de tenir vos yeux ouverts, et de ne pas tomber entre les mains de votre ami Muss, comme vous l'appelez, car il vous traitera encore plus mal qu'il n'a traité le pauvre Pierre. J'espère aussi. que ce sera pour vous un avertissement de traiter vos prisonniers avec bonté, si jamais vous en faites d'autres.

. — Je ne crois pas, massa Cornélius, que vous envisagiez bien la chose, da. Quel bien cela ferait-il à un pauvre nègre défaire un Indien prisonnier s'il le lais?c aller et ne le rosse pas un peu? Rien qu'un peu, ma«sa Cornélius.'^Toul était lîi sous ma main, da. La courroie était là toute prête, le dos aussi, nu et attendant les coups, et après toute la peine que j'avais eue à prendre celle vermine, da,

— C'est bien, Jaap; ce qui est fait, est fait, et il est inutile de perdre ses paroles à le regretter. Seulement, soyez sûr d'une chose, c'est qu'il n'y aura pas de pitié pour vous, si ce maudit Muss est aducllcment sur nos talons, et que vous ayez le maliieur de tomber entre ses mains.

Le nègre manifesta par un grognement toute sa mauvaise humeur, et je pus voir qu'il était bien résolu à se battre de tout cœur avant que le couteau d'un sauvage pût lui enlever ses chçvcux crépus. Au bout d'un instant,"il se mit de côté et laissa res|)octucuscmentDirck reprendre sa place, immédiatement derrière moi.

Nous avions fait environ deux milles depuis l'endroit où nous avions cn'terré Sam, quand, en gravissant une

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petite colline, l'Indien agita le bras, signe qu'il venait de faire une nouvelle découverte. Cette fois, cependant, le geste indiquait plutôt la joie que l'horreur. Mais il s'arrêta aussitôt comme pétritié; nous nous rendîmes en toute hâte auprès de lui et nous aperçiimes ce qui avait provoqué son geste et son appel.

Le terrain qui s'étendait devant nous formait une ondulation assez considérable; tous les arbres étant d'une grande taille et dépourvus de branches bas;.-cs cette place scm.blail un vaste et agreste édilice : l'épaisseur du iéuillage lui servait de toit, et les troncs des chênes, des tilleuls, des hêtres et des érables, semblaient les colonnes qui le soutenaient Dans cette demeure vaste et obscure, mais qui n'était pas sans charme, régnait une sombre clarté CO mme celle qui pénètre à travers les ouvertures des vieux édiiices, cl qui prête à tout un aspect antique et solennel. Une source limpide tombait d'un roc, et prés d'elle étaient assis es rond M. Traverse et ses deux ar- ,-,.nnt<»ji-s, qui semblaient prendre leur repas du matin, ou plutôt se reposer après l'avoir pris : la cruche à eau, les assiettes cl les morceaux étaient encore devant eux. C'étaient bien là des hommes qui viennent d'apaiser leur l'aim, cl qui passent quelques minutes à paresser et à causer.

Tom, le second chasseur, était couché et endormi à quelques pas de là.

— Ici il n'y a môme pas eu d'inquiétude , grâce à Dieu! s'écria gaîment Guert; nous arrivons à temps pour les avertir du danger. Je vais pousser un cri d'appel, il retentira agréablement à leurs oreilles.

— Pas d'appel, dit Susquesus , d'un ton décidé, le bruit pas bon maintenant; y aller promptcment et leur parler à voix basse.

La prudence de cet avis était évidente; nous avançâmes en corps, sans prendre pourtant de précaution pour cacher notre approche et en produisant un son régulier par notre marche. Une étrange sensation me saisit à mesure que j'avançais quand je vis qu'aucun des ouvriers ne remuait. Un soupçon de la terrible vérité s'empara de mon esprit; mais je n'oserais dire ciue le coup cnfùt moins rntlc pour cela quand, en approchant, nous vîmes, par leur visage pâli, leurs yeux glacés, leur bouche contractée, que tous nos amis étaient morts. Les Indiens, par un sauvage raffinement, avaient mis les corps dans une position inclinée cl leur avaient donné une attitude qui auiit une horrible ressemblance avec l'occupation calme et paisible dans laquelle nous avions cru les retrouver.

— Bonté du ciel I s'écria Guerten appuyant sur la terre le bout de sa carabine, nous arrivons trop tard.

Aucun de nous n'ajouta un mot. En retirant les chapeaux de ^es infortunés, nous vîmes que tous avaient été scalpés. Ainsi, tous ces hommes, que quelques jours auparavant nous avions laissés fiers de leur force et pleins de vie , avaient péri si tôt ; nous ne devions retrouver aucun d'eux encore vivant. Jumper, l'autre Indien, était le seul qui n'avait point encore été retrouvé. Celle fois l'on s'était servi de la carabine; tous les quatre avaient reçu des balles , et M. Traverse avait été atteint en trois endroits.

J'avouerai que d^es soupçons fâcheux pour l'Ouéida Ira-

T^ . -Tf^aa'drajjT.

versèrent mon nsprit pour la première fois, et je n'hésitai pas à en faire part à mes compagnons, dès qu'ils furent en état (le parler oud'cnlcnure.

— Pas vrai, dit Susqucsus d'un ton positif ; Jumper, pauvrcindien. Cela est vrai, aime rhum; pas lâche pour tuer un ami ; Musohoeenah, guerrier, faire cela; cela lui va. Non, Jumper sans raison, aime rhum, pas méchant indien.

Alors, où donc était Jumper? Lui seul, de tous ceux que nous avions laissés, restait à trouver. Susquesus examina les empreintes des pas, et les cadavres, et nous ditquele surveillant et Icsarpcntcursavaient dû être tués trois ou quatre heures auparavant, et que les meurlriers n'avaient pas quitté la place plus de vingt minutes avant notre arrivée. Cela pouvait hien être; nous n'avions pas entendu le bruit des carabines, parcequecette placcétait h plusieurs milles de la huile, et deux heures auparavant nous n'étions pas encore loin dcl'pidroitoii nous avions passé la nuit. L'atlamic, selon toute probabilité, devait avoir eu lieu après la pointe du jour, et comme Pierre avail, sans aucun doute, été pris vivant, les sauvages avaient pu tirer de lui quelque renseignement sur l'endroit où ses compagnons devaient l'attendre. Tout cela n'était que des conjectures, et nous ne sûmes jamais quelle victime était tombée la preinicrc, ni même si le nègre avait été pris rués du lieu où il avait été pendu. L'infernale cruauté (ies sauvages pouvait les avoir déterminés h le garder prisonnier pendant quelque temps et à le traÎDcr avec eux pour soumettre l'infortuné à plus de tourmens, car, comme le disaitSusqucsus, le dos de Muss bien cruel.

Nous enterrâmes le pauvre Traverse et ses arpenteurs auprès de la source , «ans une de ces fosses naturelles, comme celle on nous avions déi)osé le chasseur. Nous véritiâuies que leurs armes et leurs munilions avaient été emportées et leurs poches vidées. L'indien est rarement un voleur, dans le sens'ordinaire du mot , m?is il traite comme sienne la propriété de ceux qu'il a tués. liln cela, du reste, il ne dilïère point du soldat civilisé , le butin étant ordinairement envisagé comme un prolit li^ilime de la guerre. Les Hurons s'étaient emparés d3 la boussole et des chaînes d'arjvenlage , car nous ne les retrouvâmes pas; mais ils avaient laissé le registre et les noies de Traverse, comme choses qui ne pouvaient leur servir. Du reste, le passage des sauvages dans ce lieu fatal seml)lait avoir été très rapide.

Cette fois Guert np lit aucun essai de morale ou d'éloquence. L'émotion nous avait rendus peu propres à, rien ne semblable ; nous nous acquittâmes de nos devoirs avec la plus grande diligence, dans le silence et avec la gravité de gens qui ne savent pas si chaque minute n'amènera pas pour eux le moment d'une lutte désespérée. Nous travadiâmes av(;c activité et un peu h la hâte, et nous fûmes bientôt prêts à repartir. Nous résolûmes, après un conseil rapide, de suivre la piste des llurons comme le moyen le plus sûr de les surprendre et en même temps d'éviter d'être surpris par eux. L'Indien ne devait pas éprouver de ditliculté à suivra celte piste qui était bien visible et qui annonçait le passage d'une douzaine d'hommes.

Le lecteur qui n'est pas au courant des usages des sauvages américains, ne doit pas supposer que nos ennemis s'étaient avancés dans le bois en troupe, san ordre et sans se soucier des traces qu'ils laissaient derrière eux. I>es guerriers des bois ne commettent jamai cette faute : ils marchent toujours un à un, formant ce que nous appelons unelile indienne, et chaque fois qu'ils ont intérêt à cacher leur nombre, chaque homme suit le plus près possible celui qui lepréccde, cl s'allachc à marcher sur l'erapreinle de ses pas ; de cette façon, tout calcul devient bien diflicile sinon impossible. C'était ainsi que nos ennemis avaient marché, et Susquesus, qui avait été fort occupé à examiner les empreintes de leurs pas, pendant que nous enterrions ks morts, nous assura que les ennemis ne devaient pas être moins de douze. C'était une triste nouvelle, car clic nous laissait presque sans espoir en cas de rencontre. Du moins, c'est ainsi que je l'envisageais ; mais Guert voyait les choses tout différemment. Ce hardi et intrépide jeûne hsmmc ne pouvait se résoudre îi abandonner l'idée de chasser du pays ces féroces ennemis, et quand nous quittâmes la source, je crois qu'il aurait fait face à cent sauvages à la fois.

L'Onondago n'eut pas de peine h suivre la piste des Indiens, qui, pendant quelque temps, nous conduisit en droite ligne vers Ravensnesl, pnis se détourna toul-kcoup daiis la direction de la hutlc. C'est probablement à ce détour, et au dcfaut d'un plan déterminé chez les Hurons, que nous dûmes de ne pas les rencontrer quand nous nous dirigions vers la Source-Sanglante, ainsi que fut appelé ])lus tard l'endroit oii Traverse avait été tué.

Nous ne fûmes pas long-temps sans nous retrouver très près de notre propre piste ; mais, très heureusement pour nous, nous ne la rencontrâmes fias. Si notre marche avait été découverte, l'ennemi, sans aucun doute, n^us aurait suivis, et c'est dans celle position que les Indiens sont le plus redoutables. Quoiqu'il en soit, nous aviors en ce momcntnous-mêmesun grand avantage, et nous poursuivions notre route avec d'autant plus de conlin.nce, sachant bien que nous n'avions de danger à courir que par devant, et tous nos regards étaient tournés de ce cote.

Quoique notre marche, en revetftint, fût rapide, elle était silencieuse comme celle d'une compagnie de gens en deuil. Et en de^ll nous étions tous, en vérité, car il n'él'aii pas possible à des cœurs humains d'être assez endurcis pour rester insensibles aux souffrances qu'avaient dû éprouver nos infortunés compagnons , et à leur mort si soudaine. Pas un de nous ne parla, et Susquesus ne nous vit jamais serrer de si près la trace l'un de l'autre (jue ce malin. Le pied de notre chef de file avait à peine quille son empreinte, que celui du suivant s'y posait à son tour.

La piste J30US conduisit presque tout droit à la hutiC que nous atteignîmes sur les midi. Nous prîmes les plus grandes précautions pour approcher de la cabane de crainte que nos ennemis n'y fussent en emhtisrado. La piste n'allait pas pourtant droit h la hutte, mais elle tnurnjiil à l'ouest à partir d'un point qui pouvait être cloigni" de cent mètres de notre habitation, mais d'où on la voyait en

lein Ici, nous trouvâmes K s traces d'une réunion de la

andc, et nous supposâmes que les Indiens avaient tenu conseil pour savoir s'ils devaient retourner à la hutte ou

BIBLIOTHÈQOE CHOISIE.

la laisser de côté. Susquesus se livra à un examen minutieux du terrain, et nous répéta aue les ennemis devaient être au moins une douzaine. Nous laissant, d'abris que nous prîmes dans ce but, examiner ce qui se passerait autour de notre habitation, il suivit la piste pendant un demi mille pour s'assurer qu'elle ne revenait pas à la hutte parle côte opposé. 11 s'assura qu'au contraire elle se dirigeait presque en droite ligne vers Ravensnest ; c'était "pour Guert et moi une nouvelle plus affligeante que si l'Onondago avait vu se confirmer son premier soupçon que les Hiirons nous attendaient dans notre propre habitation. Se plaindre pourtant était inutile, et nous cachâmes de notre mieux nos appréhensions.

Ce n'était pas un guerrier comme Susquesus qui pouvait avoir pleine confiance dans les signes d'une marche visible. Les peaux rouges, expérimentées, laissaient souvent à dessein une piste visible pour tromper leur ennemi, et l'Onondago, qui connaissait personnellement Muss, savait bien qu'il avait affaire à un ennemi rempli d'artifice. Non 'content de ce qu'il avait vu, il nous avertit de ne quitter le couvert nue sous sa conduite: il commença alors à approcher de la hutte, tout-à-fait à l'indienne, d'une façon qui, dans son genre, avait beaucoup du mérite des approches des assiégeans civilisés avec leurs tranchées et leurs zigs-zags. Voici comment fut réglée notre marche. Chacun devait choisir l'arbre le plus près dans la direction de la hutte et passer d'un abri h l'autre avec autant de promptitude etde rapiditéque le lui permettaitson agilité. En observant cette précaution et grâce à la plus grande activité, nous étions, au bout de dix minutes, à vingt mètres de la porte de la cabane. Guert ne put s'astreindre plus long-temps à cette marche si lente, et, à son avis, si peu digne d'un homm« : mais quittant son abri, il marcha très vite, tout droit à la porte, l'ouvrit brusquement, et nous annonça que la cabane était vide. Susquesus examina encore attentivement les lieux, et nous dit que la place n'avait certainement pas été visitée depuis que nous l'avions quittée le matin. Ce fut une agréable nouvelle pour nous, car c'était probablement le seul indice qui eût pu apprendre à nos ennemis notre retour à la concession

Il s'agissait maintenant de savoir ce que nsus allions faire. Nous n'avons rien à gagner en restant dans la concession , tandis que la prudence et le danger de nos amis s'unissaient pour nous appeler ailleurs. Nous trouvâmes qu'il serait très hasardeux d'essayer d'atteindre Ravensnest, mais c'était un hasard que nous étions obligés de courir. Tandis qu'on discutait la question, ceux d'entre nous qui avaient quelque appétit, prolifèrent de la halte pour dîner. Un Indien sur le sentier de guerre, est également prêt à manger et à jeûner : ce qu'il peut supporter de privation ou avaler de nourriture, surtout quand c'est du gibier, est quelque chose d'étonnant.

Tandis que Susquesus et Jaap surtout s'acquittaient de leur tâche en conscience et que nous autres nous avalions quelques bouchées comme des gens chez qui la préoccupation a ctoufle les besoins physiques, j'entrevis au loin une forme humaine qui se fautilait entre les arbres à quelque distance de nous. Ma surprise et mon appréhension furent si fortes que je ne pus parler; mais je tendis vivement mon doigt dans cette direction pour alli-

rer l'attention de l'Onondago. Susquesus ne fut pas longtemps à découvrir l'étranger; il l'avait vu, je crois, avant que je signalasse son approche. Loin de manifester aucune émotion, l'Onondago ne cessa même pas de manger; il secoua la tête et dit :

— Bon, avoir maintenant des nouvelles. Jumper vient. C'était bien Jumper, et la vue de l'Indien en cnair et en

os, non-seulemtnt vivant, mais sans la moindre blessure, nous arracha à tous un cri, quand il arriva de ce pas allongé et rapide qui est familier aux coureurs. En un instant il fut au milieu de nous, calme, réfléchi cl sans émotion. Il ne lit aucun salut, mais s'assit paisiblement sur un tronc d'arbre, attendant nos questions avant de parler, car l'impatience est une des faiblesses des femmes.

— Jumper, mon brave garçon, s'écria Guert, non sans émotion, car la joie agissait puissamment chez lui sur les organes de la parole , vous êtes vraiment le bien venu. Ces démons incarna, les Hurons, ne vous ont pas fait de mal à vous, au moins.

La boisson avait alourdi en général les facultés de Jumper, quoiqu'il fût actuellemeut tout-à-fait sobre. Il jeta sur Guert un regard hébété , pour montrer qu il le reconnaissait, et marmotta sa réponse d'une voix basse et traînante :

— Multitude de Ilurons , les bois pleins. Les visages pâles du fort envoient Jumper avec un message.

Nous aurions accablé l'Indien de questions, s'il n'avait pas déplié un coin de sa chemise de calicot et montré plusieurs lettres ; chacun eut bientôt pris celle qui lui était adressée. Guert, Dirck et moi avions chacun la nôtre, et il s'en trouvait une quatrième, de la main d Herman Mordaunt, àl'adresse du pauvre Traverse. Lesévénemens qui suivirent me tirent connaître le contenu de toutes ces lettres. Voici comment celle que je reçus était conçue :

« Mon père est tellement occupé qu'il désire que je vous écrive ce billet. M. Bulstroae rous a envoyé un messager qui nous a apporté hier les mauvaises nouvelles i^c Ticonderoga. Il nous annonce s.^n arrivée et nous l'attendons ce soir dans une litière portée par des chevaux. Le bruit court dans l'établissement qu'on a vu des sauvages dans nos bois. Je m'efforce d'espérer que ce n'est encore là qu'une de ces rumeurs mensongères comme celles qui ont déjà circulé si souvent. Mon père, cependant, prend toutes les précautions nécessaires, et il désire que je vous presse de réunir toute votre bande, si vous êtes de n our à Mooscridge, et de nous rejoindre sans délai Nous avons appris votre bonheur et votre belle conduite par l'homme que nous a envoyé M. Bulstrodc. Celui-ci a su que vous aviez tous traversé le lac sains et saufs dans un canot, le soir après la bataille, par un M. Lee, gentleman d'un caractère très excentrique, mais, dit-on, d'un grand talent, qui se trouve être delà connaissance de mon père. J'espère que ce billet vous trouvera à votre hutte, et que nous vous reverrons tous dans le plus bref délai.

» Anna. »

Ce billet n'était pas de nature à apaiser les désirs d'un amant, quoiquejegoûtasseun plaisir infini à voir les carac-

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teres déliés tracés par la maind' AnnaMordaunt, et à baiser ' la page sur laquelle cette main avait di se poser. Mais il yavait un. post-scriptum, la partie d'une lettre, dit-on, où une femme laisse toujours lire plus clairement dans ses véritables pensées. Il contenait ces mots :

« Je m'aperçois que j'ai souligné un je à l'endroit où je vous parle du désir manifesté par mon père que j« vous écrivisse plutôtqu'une autre. Nous avonsétc tous les deux témoins d'une affreuse scène, et j'avoue, Cornélius, aue si nous en devons revoir une autre, je serais bien plus heureuse si vous et les vôtres étiez ici avec nous, derrière les fortifications de cette demeure, au lieu d'être exposés aux dangers de la forêt, comme cela ne manquerait pas. Venez donc nous rejoindre, je vous le répète, le plus tôt possible. »

Ce post-scrip turn me causa bien*plus de satisfaction que le corps du billet : et je fus tout aussi disposé à. me rendre aux désirs d'Anna , que la chère jeune liile ellemême pouvait le souhaiter. Voici la lettre que reçut Guert :

« M. Mordaunt nous a dit à Anna et à moi, d'écrire à ceux de votre bande sur qui il s'imagine que chacune de nous a le plus d'influence, pour vous prier de venir à Ravensnest aussi promptement que possible. Nous avons reçu de bien tristes nouvelles, et une panique s'est emparée de tous ces pauvres gens de l'établissement. Nous apprenons que M. Bulstrode, accompagné de M. Wordeu, est à quelques heures de marche de nous, et les familles du voisinage viennent nous rejoindre pleines d'effroi et d'inquiétude. J'ignore si j'ai grand sujet de craindre ; ma grande conliance est dans la miséricorde de la Providence; mais l'être puissant en qui je mets mon espoir se sert d'agens humains , et je n'eu connais aucun en qui je puisse avoir plus de coniiance qu'en Guerl Ten Eyck

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