CHAPITRE XVm
Ping-jou-heng était ravi de se voir fiancé avec Lingkiang-sioué, et Yên-pé-han, d'avoir obtenu des nouvelles de la jeune beauté qu'il avait vue au haut du pavillon. Dès que l'époque du concours fui arrivée, ils se présentè-
rent gaîment dans l'arène et s'acquittèrent de leurs trois compositions qui se trouvèrent brillantes comme une pièce de soie brodée. Les deux amis étaient au comble de leurs vœux. Les trois compositions une fois achevées, ils
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prirent quelques jours de repos. Yèn-pé-hàa invita alors l'ing jou-hengà venir chercher avec lui le vieux Tsaï qui demeurait à Soutchéou-fou, dans la rue de Hou-ton^. Comme, à cette époque, le concours était iini, ils ne craignaient plus d'èlre reconnus; ils allèrent donc tout droit dans la principale rue de la ville. A peine étaient-ils arrivés dans la rue de l'Echiquier, qu à. leur grande surprise, ils se rencontrèrent, nez à, nez, avec Pou-hoeï, le supérieur du couvent de Tsié-în. Yèn-pé-liân s'empressa de le saluer en levant les mains. « Oii allez-vous, vénérable maître? » lui demanda-t-il.
Dès que Pou-hoeï les eut aperçus, ouLliant toutes les convenances, il en saisit un par la main. « Messieurs, leur dit-il, où ètes-vous allés dejmis la dernière fois? Vous m'avez fait faire de bien pénibles recherches.
— » Et pourquoi ■ nous cherchicz-vous? lui demanda Yên-pé-hân, frappé d'étonncment.
— » Ce n'est pas que je vous cherchasse pour moimême , répondit le ireligieux; mais comme S. Exe. Tchang, le président du tribunal des Rites, vous a accusés tous deux ainsi que Mlle Chân , d'avoir composé des vers pour vous provoquer mutuellement au vice, et d'avoiroutragé la morale, l'empereur a donné l'ordre de vous saisir et de vous amener en sîfprésence, alln de vous juger lui-même.
Les archers qui escortaient le religieux, le voyant causer avec ces jeunes gens, en soupçonnèrent la cause. Ils s'approchèrent d'eux t,ous ensemble, et interrogeant Pou-hoeï : « Ces deux individus sont-ils Tchao-tscng et Tsiên-hcng? lui demandèrent-ils
» Justement, justement » , répondit le religieux en hochant la tête.
A celte réponse affirmative , les archers çreunent des cordes, et sans avoir aucun égard pour Yên-pé-hân et Ping-jou-heng, les leur attachent rudement au cou.
Yên-pé-hân et Ping-jen-heng voulurent leur donner quelques explications; mais ils ne purent tenir tête à ces archers qui , semblables à une troupe de loups et de tigres, les entraînaient à pas précipités. Cependant Pingjou-heng s'efforçait encore de leur parler.
— « Qu'avez-vous besoin, leur dit-il, de nous traiter avec brutalité? Nous sommes tous deux des licenciés qui venons d'obtenir les premiers rangs ; nous avons droit à des égards.
— » Les licenciés du premier rang, reprirent-ils, ne sont bons qu'à insulter le peuple, mais ils n'insulteront pas l'empereur. Ne raisonnez pas tant, et lâchez de marcher plus vîte. »
Les deux jeunes gens, ne sachant comment faire, se virent obligés de les suivre et de se laisser traîner devant le tribunal des Rites.
Les archers s'adressant alors aux membres du bureau: «Voici, dirent-ils, Tchao-tsong et Tsiên-heng contre lesquels l'empereur a lancé un mandat d'amener.
— «Qu'on les dépose en prison, dirent lesmagislrats, en attendant que demain nous demandions les ordres de l'empereur. »
Dociles à cette injonction, les archers conduisirent les deux jeunes gens on prison et les remirent aux geôliers. Après quoi, ils s'en allèrent chacun de son côté.
Le tribunal des Rites voyant que Tchao-tsong et Tsiêngeng étaient sous la main de la justice, en informaTchang, président du ministère du personnel , et S. Ex. Chân, pour qu'ils prissent les mesures nécessaires, ajoutant qu'au premier moment on allait statuer sur leur sort.
Le lendemain malin, ils adressèrent à l'empereur un rapport où ils disaient : « Tchao-tsong et Tsièn-neng sonl déjàt sous la main de la justice ; nous supplions V-otre Majesté de fixer un jour pour les juger.
— » Puisque tous les prévenus sont réunis, dit l'empereur, qu'on amèae d'abord, devant moi, Tchao-tsong et Tsiên-heng. »
Le tribunal des Rites obéit, et aussitôt le chef de la police, précédé de sa bannière, alla chercher Yên-pé-hân et Pingjou-heng, et les ayant amenés au bas du vestibule rouge, leur ordonna de se prosterner la face contre terre.
L'empereur ayant ordonné de les faire monter jusqu'à lui, ils se rendirent devant le trône en s'appuyant sur leurs mains et sur leurs genoux.
Dès que l'empereur eut abaissé sur eux ses yeux, où se peignait la majesté du dragon, il vil deux jeunes gens dans la fleur de l'âge et doués d'une figure gracieuse et distinguée, ayant une corde au cou, et des fers aux pieds cl aux mains, 11 ordonna qu'on ôtât leurs chaînes et les interrogea lui-même. « Quel est Tchao-tsong? demandal-il.
— » C'est votre serviteur, répondit Yên-pé-hân.
— » Quel est Tsiên-heng?
— » C'est votre serviteur, répondit Ping-jou-heng. -;- » Chân-laï, reprit l'empereur, à qui j'avais conféré
le titre de fille de talent, éminenteen littérature, est la fille d'un ministre d'état. Comment avez-vous osé, tous deux, la solliciter au mal par des expressions licencieuses?
— » Sire, répondit Yên-pé-hân, depuis que Votre Malesté a comblé Chàn-taï de bienfaits et de faveurs, qu'elle lui a conféré le titre de fille de talent, et l'a chargée de mesurer le talent, tous les plus hauts personnages de la cour sont venus lui demander des pièces de poésie, et la moitié des lettrés de l'empire est venue composer avec elle. Tchang-în, le fils de Tchang, membre du ministère du personnel, est venu aussi essayer ses forces avec les siennes. Dira-t-on que nous seuls sommes venus concourir avec Chân-taï, et que c'était pour la solliciter au
, mal ? Si l'on soutenait que nous avons cherché à la séduire, les vers que nous avons composés dans celte lutte, sont encore sous les yeux de Votre Majesté ; nous la supplions de les lire S'il s'y trouve un seul mot licencieux, nous subirons volontiers le châtiment qui nous est dû. Tchang-îa, au contraire, a osé monter de lui-même au pavillon du pied de jade, et Chàn-taï l'a couvert de honte en le faisant barbouiller d'encre. C'est un fait cjue tout le monde sait. N'est-ce pas là une tentative de séduction? On peut dire qu'en nous accusant d'avoir cherché à la séduire, le président du ministère du personnel a montré une partialité excessive pour son fils. Nous conjurons Votre Majesté de daigner examiner cette affaire dans tous ses détails. »
L'empereur ordonna, en conséquence, qu'on amenât Tchang-în devant son trône. Dès qu'il fut arrivé en sa
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présence , en rampant sur ses mains, le fils du ciel l'interrogea. « Tchang-în , dit-il , après avoir été couvert de honte pour avoir cherché à. séduire Chân-taï, vous avez rejeté sur d'autres votre propre crime, et vous avez excité votre père à présenter un rapport destiné à tromper le souverain. C'est une conduite indigne! »
Tchang-în, prosterné devant le trône, n'osait regarder en haut; mais quand il eut entendu les reproches sévères du fils (lu ciel , il se vit obligé de lever la tête. Au moment où il allait tâcher de s'excuser, il aperçut, tout-;V coup, Yên-pé-han et Ping-jou-heng qui étaient agenouillés à côté de lui. « Sire, dit-il, d'une voix émue, je suis sans doute bien coupable, mais le crime de séduction qui m'est reproché est comparativement léger ; permettez-moi de m'expliquer doucement. En effet, ces deux jeunes gens ne sont point Tchao-lsong et Tsiên-heng. Ainsi ils ont trompé leur prince 1 C'est un crime aussi grand que le ciel. Veuillez, Sire, prendre d'abord toutes les informations nécessaires pour éclairer votre justice et les châtier sévèrement. »
A ces mots l'empereur fut rempli d'émotion : « Si ces deux jeunes gens, dit-il, ne sont point Tchao-tsong cl Tsièn-heng, qui sont-ils donc?
— » L'un, répondit Tchang-în, est Yèn-pé-hân de Song-kiang, et l'autre, Ping-jou-heng de Lo-yang.
— » Voilk qui est encore plus extraordinaire, s'écria l'empereur, dont la surprise ne faisait que s'augmenter; ne scraient-ce point Yèn-pé-hân et Ping-jou-heng que Wang-kouèn, l'examinateur en chef, m'avait présentés avec éloçc?
— » Sire, répliqua Tchang-în, ce sont justement eux.
— » Ce Yèn-pé-hân, demanda encore l'empereur, est-il bien celui qui vient d'obtenir, au concours de Nan-king, le premier rang parmi les licenciés, et Ping-jou-heng, le même qui a acquis la sixième pLace?
— « Eux-mêmes )\ dit Tchang-în.
L'empereur les interrogea alors. « Est-il vrai, leur demanda-t-il, que vous êtes Yèn-pé-hân et Ping-jou-heng?
— » Sire, dirent-ils en frappant à plusieurs reprises, la terre de leur front, nous avons mérité dix mille morts : nous sommes vraiment Yèn-pé-hân et Piug-jou-hcng.
— » Si c'est vous, pourquoi n'avcz-vous pas obéi à mon appel, lorsque, sur la présentation de l'examinateur en chef, je vous ai mandés au palais, en vertu d'un décret? Pourquoi, sous un nom emprunté, èlcs-vous ailés faire la cour à Chân-taï? Je crains qu'il n'y ait là-dessous quelque intrigue. Dites-moi la vérité, et dispensez moi de vous punir. »
Les deux jeunes gens frappèrent plusieurs fois la terre de leur front. «Vos humbles sujets, répondirent-ils, étaient dans l'origine deux obscurs étudians ; après avoir fait preuve de quelque talent, nous avons été assez heureux pour que I examinateur en chef nous présentât à Votre Majesté, et de plus, que votre bienveillance auguste nous mandât à la cour. C'était là une de ces rencontres fortunées tju'on ne trouve pas dans toute sa vie. Nous devions sans doute accourir avec empressement ; mais nous avions appris nue si Votre Majesté cherchait avec ardeur des hommes démérite, c'était dans la conviction que, puisque la jeune Chân-taï avait du talent, on devait à plus forte rai-
son trouver, parmi les hommes, des talcns supérieurs aux siens. C'était là le motif de ce décret. Après avoir eu l'honneur d'être appelés à la cour, sur le bruit d'une vaine renommée, nous avons craint, si, arrivés à la capitale, nous ne pouvions soutenir la lutte avec Chân-taï, de ternir ta gloire des lettres et de faire honte à Votre Majesté. Voilà pourquoi nous avons changé de nom. »
Après avoir entendu l'exposé de ces raisons, l'empereur fut remplie d'une joie secrète. « Puisque vous des doués d'un talent aussi distingué et d'une telle modestie, reprit-il , on peut dire que vous êtes exempts d'orgueil et de jactance. N en parlons plus. Mais après avoir obtenu les premiers rangs parmi les liceni;iés, pourquoi ne vous êtes-vous pas empressés d'aller concourir pour le doctorat? J'avais ordonné à l'examinateur en chef de vous amener en ma présence, dès que vous seriez arrivés. Pourquoi n'ctes-vous venus qu'anjourd hui?
— » Sire, répondirent-ils, nous savions que le talent est un instrumenta l'usage de tous les hommes de l'empire, et qu'il ne craint rien tant que l'inlrigue. Nous avions eu le bonheur de naître sous un prince éclairé, d'avoir été présentés d'une manière llalteuse par l'examinateur en chef, et d'être connus de Votre Majesté; et de plus, nous avions été assez heureux pour réussir au concours de Nang-king. Si nous fussions venus de bonne heure à la capitale, nous aurions infailliblement appelé sur nous l'attention publique. Si, après avoir été admisauprès de Votre Majesté, nous fussions allés au concours, et que nous eussions obtenu les premiers rangs, tout le monde n'aurait pas manqué de soupçonner que le juge du concours avait cherché à vous complaire. Voilà pourquoi nous ne nous sommes point pressés de venir, et ne nous sommes présentés dans l'arène qu'au dernier moment. En cas de réussite ou d'insuccès, non seulement nous n'avions pointa rougir, mais notre conduite ne pouvait que faire briller davantage la justice accomplie et l'impartialité parfaite qui sont le caractère de Votre Majesté.'»
Dès que l'empereur eut entendu ces paroles, sa figure auguste s'épanouit de joie. « Tous deux, dit-il, vous avez évité les soupçons et éteint en vous tout intérêt privé. Votre conduite mérite les plus grands éloges. Si je ne vous eusse pointjugés devant mon trône , peu s'en tallail que je ne vous punisse injustement. « Appelant alors Tchang, le président du ministère du personnel, il lui adressa de sévères réprimandes." Tchang, lui dit-il, quoique les concours poétiques exercent la plus heureuse influence sous un règne vertueux, il faut cependant mesurer d'avance ses forces. Le talent de Chân-taï brille depuis long-temps dans tout l'empire. Yèn-pé-hân et Ping-jou-heng. bien que présentes avec éloge par l'examinateur en chef, n'ont cependant pas osé concourir ouvertement avec elle, et ont pris un nom emprunté pour juger de sa force. Mais le fils de Votre Excellence, quoique dépourvu d'un mérite transcendant, est venu hardiment demander sa main. Ce n'est pas tout : il s'est permis de monter au pnrillon du pied de jade, et a eu I effronterie de vouloir lui faire la cour. Comment a-t-il pu se montrer à ce point sans crainte ni retenue? Lorsqu'il s'en revint après avoir été couvert de honte, il devait se livrer au repentir. Loin dc-là.
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il a excité Votre Excellence à m'imporluner par un rapport qui avait pour but d'assouvir sa vengeance. C'est le comble de la noirceur et de la méchanceté 1 Je devrais lui inlliger un châtiment rigoureux , mais en considéralion du zèle honorable que vous apportez dans vos fonctions, pour cette fois, je veux bien lui faire grâce. »
Tchang-hia-chi, le président du ministère du personnel, frappa aussitôt la terre de son front, et avouant son crime, il remercia l'empereur de sa générosité.
L'empereur se disposait à appeler Chân-hièn-jîn, afin de l'informer de ce qu'il avait fait pour lui choisir un gendre, lorsque soudain on aflicha la liste (des nouveaux docteurs) à la porte du palais. Le président du concours l'ayant présentée d'avance à l'empereur, il y jeta les yeux et vit que le premier en tête, était Yén-pé-hân, et le second , Ping-jou-heng. Sa ligure majestueuse rayonna de joie.
Dans ce moment Yên-pé-hân et Ping-jou-heng étaient encore à genoux et la tète baissée vers la terre. L'empereur leur ordonna de se lever, et chargea un des ofliciers qui se tenaient à ses côtés, de lui présenter la liste des docteurs.
Ces deux jeunes gens qui étaient entrés chargés de chaînes dans le palais, et dont Tchang-în venait de révéler le vrai nom, palpitaient d'une crainte secrète, et redoutaient quelque malheur imprévu ; ils étaient loin de songer s'ils avaient obtenu ou non le grade de docteur. Mais lorsqu'ils virent que l'empereur les interrogeait d'un air doux et affable, sans plus les soumettre à un examen rigoureux, et qu'ils reconnurent qu'ils avaient obtenu les deux premiers rangs, on aurait pu les comparer à de misérables démons qui se verraient tout à coup métamor-
fhosés en dieux. Comment n'auraient-ils pas été au comle de la joie? Soudain ils se prosternent jusqu'à terre pour témoigner à l'empereur leur reconnaissance. « Vos augustes bienfaits, dirent-ils , sont élevés comme le ciel. Quand nous sacrilierions notre vie pour vous , nous n'en pourrions payer la dix-millième partie.
— » On peut dire de vous , reprit l'empereur , que vous avez conquis le premier rang, sans protection ni appui. Mais achevez aujourd'hui de jouir de votre triomphe ; demain , je vous inviterai à venir composer devant mon trône avec Chan-lai , pour justifier complètement votre présentation. Pour le moment, retirez-vous, et allez prendre part au banquet des docteurs , afin de faire éclater la splendeur des institutions (littéraires.) »
Les deux jeunes gens se retirèrent en remerciant l'empereur, et quittèrent promptement le palais appelé Wênhoa-tièn. Mais bientôt une foule d'ofliciers et de serviteurs du palais vinrent remplacer leur bonnet par celui de docteur, etsorlirenl avec eux en leur formant un nombreux cortège.
L'empereur appela ensuite Chàû-hièn-jîn , et lui parla en ces termes :
« Yen-pé-hân et Ping-jou-heng se distinguent tous deux par les avantages de la jeunesse et par l'éclat du talent. Quand j'aurai terminé l'examen qui a lieu dans le palais, il faudra que je vous choisisse entre eux un gendre accompli. Par là se trouveront justifiés le talent et la réputation de votre fille » '
Chân-hièn-jîn remercia l'empereur , en se prosternant jusqu'à terre , et , se rendant aussitôt dans son hôtel , il raconta de point en point à Chàn-tai tous les détails qu'il venait d'apprendre.
L'examen qui avait lieu dans le palais fut bientôt achevé. Le jour où l'on devait proclamer les noms des vainqueurs, l'empereur se rendit dans la salle d'audience. Tous les magistrats étaient déjà rassemblés, et trois cents docteurs, se pressant en foule, étaient agenouillés au bas du vestibule rouge. Avec son pinceau impérial, (le fils du ciel) désigna Yèn-pé-hân comme Tchoang-youên (littéralement : tête OTnée ; c'est le premier de la liste des docteurs), et Ping-jou-heng, comme Tân-hoa (^iilléralement : le quêteur de fleurs, c'est le troisième de la promotion), et leur donna à chacun trois tasses de vin impérial, ainsi que des fleurs et des rubans de soie rouge, pour orner leurs cheveux. Puis il les admit dans l'académie des llàn-lîn, l'un avec le litre de Sieou-siouèn (rédacteur), et l'autre en qualité de Pièn-siéou (compilateur). Aussitôt qu'ils furent entrés en fonctions, l'empereur ordonna de les promener dans la ville, pendant trois jours, au railieu d'un pompeux cortège. Quelque temps après, il appela en sa présence Wang-kouèn, l'examinateur en clief : «Précédemment, lui dit-il, vous m'avez présenté d'une manière spéciale Yên-pé-hân et Ping-jou-heng, comme doués d'un rare talent. Aujourd'hui, en cff»jt, ils viennent d'obtenir successivement, l'un le tilrc de Tchoangyouên (le premier des docteurs), et l'autre celui de Tânnoa (le troisième de la même promotion) ; votre présentation se trouvera ainsi justifiée. Je vous élèvedun grade, pour vous signaler au public comme ayant réussi à me présenter des hommes de talent. »
Wang-kouên se prosterna à ses pieds pour le remercier de ce bienfait. « Si je vous avais chargé précédemment, ajouta l'empereur, de me chercher des nommes d'un mérite extraordinaire, c'était parce que Chân, l'un de mes ministres, avait une fille nommée Chàn-taï, et une fille adoptive, appelée Ling-kiang-sioué, qui effaçaient leur siècle par l'éclat du talent. J'ai pensé que s'il se trouvait de tels talens parmi les femmes, à plus forte raison les rencontrerait-on chez les hommes. Voilà pourquoi je vous ai donné cette mission. Aujourd'hui j ai trouvé en effet Yèn-pé-hàa et Ping-jou-heng qui répondent pleinement à mes espérances. A mon seuliment, comme dans le monde, les personnes de talent sont extrêmement rare?; lorsque l'empereur a le bonheur d'en trouver, c'est un devoir pour lui de les combler de marques d'estime et d'affection. Les quatre personnes de talent que j'ai devant les yeux se composent justement de deux honuncs^et de deux femmes; de plus, elles sont dans la fleur de l'âge et ne sont pas encore mariées. En conséquence je veux les unir ensemble. Je donnerai Yên-pé-hàn, leTchuang youOn (le premier des docteurs), à la propre fille de Cliàu, l'un de mes ministres, et Ping-jou-heng, le Tân-hoa (le troisième de la promotion) , à sa fille adoptive. De cette manière , le talent et la beauié seront muluellemcnt assortis, et serviront à faire éclater l'heureuse influence des lettres. Je vous charge spécialement des fonctions d'entremetteur; en vertu de mes ordres , allez cimenter l'union de ces deux familles. »
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Wang-kouÔD se prosterna jusqu'à terre pour remcrner l'empereur et se retira. «Notre auguste empereur, se dit-il en lui-même, m'a conféré le rôle d'entremetteur. Si j'allais leur parler séparément, il serait à craindre que chacun, de son côté, ne m'opposât un refus, et que tous mes efforts ne fussent inutiles. Comme j'agis en vertu d'un décret impérial, le mieux est de préparer un banquet et de les y inviter. Dès que les deux partis seront réunis dans la niême salle , je proclamerai alors les ordres du sout verain; qui est-ce qui oserait y désobéir? »
Sa résolution une fois arrêtée , il choisit un jour heureux, et adressa aux deux partis des cartes d'invitation. Il chargea, en outre, les messagers d'ajouter : « Ce n'est point un banquet ordinaire, il s'agit d'y traiter d'une alfairc importante, en vertu d'un décret impérial; vous ne pouvez, vous dispenser d'y venir. »
A l'heure indiquée, Chàn-hièo-jîn, ¥èn-pé-hàn et Pingiou-heng arrivèrent successivement. Wang'ifcouèn alla les recevoir, et les fit entrer. On se salua de part et d'autre, etaprèi? les civilités accoutumées , chacun causa de choses et d'autres. Après quoi, Wang-koucn les invita à se mettre à table. Cbân-bièn-jîn s'assit du côté de l'orient, àla place qui appartenailà unprcmierministre, et NVangkouen se mit en face de lui , du côté de l'occident. Yènpé-hàn et Ping-jou-hcng allèrent s'asseoir plus bas , à la Ici 1)1 c des ilotes
Dès que chacun eut bu trois lasses, "Wang-kouèn prit la parole: « Si aujourd'hui, dit-il, j'ai invité à dîner S. Ex. le premier ministre, Yèii-pc-hàn, le Tchoang-youén (le premier des docteurs), el Ping-jou-heng, le 'l';Vii-iioa, le troisième de la promotion), en voici simplement le motif: Hier S M a daigné m'appcler ea sa présence et me donner ses ordres en ces termes :
» Chân, le premier ministre, A deux fdles d un talent extraordinaire; on peut dire, en vérité, que c'est le ciel qui les a formées Dans le dernier concours, nous voyons que le Tchoang-youèn (le premier des doelcursj, et le Tàn-hoa (le troisième de la promotion), se sont illustres par l'éclat de leur talent. H faul.qu'ils soient descendus de la montagne sacrée. Comme ils sont à peu près du même âge et se ressemblent par les agrcmens extérieurs, on peut dire que des femmes vertueuses el des sages accomplis se trouvent rassemblés à la même époque. Sj ou ne les unit pas par un heureux mariage, pour mettre en lumière les changemens salutaires que célèbrent les odes Kouân-tsiu et Tao-lièn (du livre des vers), on ne pourra faire éclater au grand jour la vive affection que I empereur porte aux hommes de talent Voilà pournuoi S. M. m'a chargé, par un décret spécial, de prendre le manche de la cognée (c'est-à-dire de remplir le rôle d'entremetteur), pour unir deux familles.
» Dans ce but, j'ai osé vous inviter à dîner, afin de vous faire connaître les ordrcsde l'empereur. S. Ex. le premier ministre, le Tchoang-youèn (^Ic premier des docteurs), el leTân-hoa (le troisième de la promotion), doivent, suivant les rites, obéir à sa volonté suprême el le remercier de ses bienfaits.
— » Comment oserais-jc lui désobéir ? reprit ChUn-hiènjîn ; mais je dirai que si une personne issue d'une famille surannée, devait épmser un homme nouvellement ano-
bli (par ses succès), elle ne pourrait s'empêcher de rougir ne son indignité. »
Yèn-pé-hàn aurait bien voulu refuser ; mais dans le moment, il n eut pas la force d'ouvrir la bouche.
Ping-jou-heng éprouvait lui-même un vif embarras; mais après avoir salue à i)lusieurs reprises, il se décida à paner. » Non-seulement, dit-il, je n'oserais refuser cet immense bienfait de lemiJcreur, mais je n oserais même desobéir aux ordres imposons de mon gracieux professeur (c'est-à-dire de l'examinateur en cliel.) D autant plus que SI j'obtenais de mappuyer, comme une humble plante, sur S. Ex. le premier iiuiii>tre,qui est aussi elcvequc le mont Taï-ch;\n (c'est-à-dire si j'eiwusais sa lillc adoptive), ce serait un Ijonheur sans pareil. Mais, hélas! victime d'un destin contraire, j'ai déjà donné ma foi à une lillc d'une famille obscure. Comme cette affaire interes^ la morale publique, j ose espérer (lue mon vénérable maître voudra bien présenter une requête en ma fa\eur.
— » Monsieur le Tàn-hoa (c'est-à-dire le troisième de la promotion), reprit Wang-kouèn, vous êtes dans I erreur. C'est un chétif mérite que d'observer les devoirsdo vulgaire; mais obéir aux lois paternelles du souverain voilà ce qu'on appelle une grande et noble vertu. Est-il possible de balancer enu-c ces doux partis, el quel homme serait assez téméraire pour refuser V »
Chàn-hicn-jin, témoin de leur discussion, crut devoir prendre la oarole. Si vous m'fn croyez, il faudrait consulter l'empereur sur ce double devoir, et alors on aurait une décision pércmploire
Wang-kouén et Ping-jou-heng l'approuvèrent d une voix unanime. « Demain malin, dirent-ils, nous nous rendrons ensemble au palais, et nous demanderons les ordres de S. M. »
En ai)prenant cette résolution, Yên-pé-hân s adressa à l'examinateur en chef. « Votre di.«ciple, dit-il, a aussi une alT;tire secrète. J'ose supplier Votre Excellence de la joindre à sa requête.
— » Le Ti\n-hoà (c'est-à-dire le troisième de la promotion), dit Wang-kouên, ayant déjà offert les présens de noces, on peutencore en parlerouvcrtcment ;mais pourquoi révéler l'allairc secrète duTchoang-youèn^du premier des docteurs) et l'exposer dans un placet? Pour cela, il me serait forldiflicile d'obéir à vos instructions. » Yên-péliàn n'osa plus ouvrir la bouche.
Après avoir encore bu quehiues lasses ensemble, ils s'en allèrent chacun de son côté.
Le lendemain malin, Wang-kouên se rendit à la cour avec Yèn-pé-bSn cl Ping-jou-heng, et tous trois furent admis en présence de l'empereur.
Or, Teou-koué-i, préfet de Yang-tchéou. voyant que Ping-jou-heng avait obtenu le troisième rang siif la liste des docteurs, se hàla d'en informer M. Ling, surnommé Tabou (c'est-à-dire le Richard), cl l'invita à prévenir promplemcnl sa lillc. qu il lui avait choisi un époux
Comme il avait rempli, pendantiiualrc ans. à Yang-lchcou les fonctions de préfet, il riait obligé d'aller lui-mèmo à la capitale pour obtenir le renouvellement de sacbargc. Ayant demande, en conséquence, la mission de présenter lui-même son placet, il prit en toute hâte, avec M. Ling. le chemin de la capitale.
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Dès qu'ils y furent arrivés, M. Ling se rendit à l'hôtel deChàn-hiênjîn pour voir sa (ille. Justement, le préfet Téou-koué-i, qui était allé, ce jour-là présenter ses honimages-à l'empereur, se rencontra face à face, dans la salle d'attente avec Ping-jou-heng, qui fut ravi de le voir. « Seigneur Tcou, lui dit celui-ci, depuis quand êtes-vous arrive à la capitale? Vous venez on ne peut plus à propos. Vous me servirez de témoin. «
A ces mots, il le présenta à Wang-kouên.
— « C'esLS. Ex. Téou, dit-il, qui a bien voulu remplir, dans l'intérêt de votre disciple, les fonctions d'entremetteur.
— » Monsieur le Tân-hoa (le troisième sur la liste des docteurs), demanda vivement le préfet, après avoir obtenu, au concours, un rang aussi honorable, pourquoi parlez-vous subitemeiit du manche de la coçjnéc (c'est-à-dire des démarches d'un entremetteur de mariage)?
— » S. M. a daigné me donner une épouse, et comme j'ai déjà offert des présens de noces, je désirerais être admis en présence de l'empereur et solliciter la permission de refuser cette faveur. Je craignais qu'aujourd'hui, faute de témoin, S. M. ne vouliit point me croire. C'est un bonheur pour moi d'avoir rencontré Votre Excellence. Ne sera-t-elle pas, pour moi, un précieux témoin? »
A ces mots, le préfet Téou fut frappé d'étonneraent. « L'épouse que S. M. donne au Tàn-noa, demanda-t-il, ne serait-ce pas Chân-taï, la fille de Chân, l'un des membres du cabinet ?
— » Ce n'est pas elle,- répondit "Wang-kouên ; c'est Mlle Ling, sa fille adoptive.
— » Si c'est en effet Mlle Ling, sa fille adoptive, reprit le préfet en souriant, S. Ex. Wang et M. le Tàn-hoa (c'est-à-dire M. Ping) n'ont pas besoin de discuter ensemble, et il n'est plus nécessaire de voir l'empereur.
— » L'épouse que lui a donnée S. M. est celle dont nous parlons, et c'est précisément pour elle que le Tàn-hoa (M. Pmg) a offert des présensde noces. Par conséquent ces deux épouses n'en font qu'une. Qu'auriez-vous donc besoin de discuter ensemble? Si vous me demandez. Monsieur le Tân-hoa, (juelle est la fille adoptive de S. Ex. Chân, c'est Ling-kiang-sioué. »
Ping-jou-heng fut rempli d'étonnement et de joie. « Ling-kiang-sioué, dit-il, demeuraitdanslaville de lan?;tchéou; comment se fait-il qu'elle soit devenue la fille adoptive de S. Ex. Chân?
— » Cela serait trop long à raconter, répondit le préfet, et je ne pourrais, en quelques instans, achever mon récit. Je vous dirai seulement que votre honorable beaupère ayant appris que vous aviez obtenu le glorieux titre de Tân-hoa, a pensé que vous viendriez bientôt épouser sa fille et est accouru avec moi à la capitale. Hier il s'est rendu dans l'hôtel de S. Ex. Chân, pour faire part à sa fille de vos succès.»
A ces mots, Wang-kouên et Ping-jou-heng s'en retournèrent.
Laissons-les pour le moment et revenons à M. Ling.
Une fois arrivé à la capitale, il s'informa de l'adresse de Chàn-hièn-jîn, et sortant le soir même de la ville, il courut en toute hâte à la villa impériale.
Dès que Chân-hiên-jîn eut appris l'arrivée du père de
Ling-kiang-sioué, il s'empressa d'aller le recevoir, l'introduisit dans le salon de derrière et lui présenta ses civilités.
Ling le salua à plusieurs reprises, et le remercia d'avoir bien voulu adopter sa fille. Chân-hîen-jin, dès la première entrevue, le retint à boire avec lui ; puis il fit inviter Ling-kiang-sioué à venir saluer son père.
Après avoir reçu les hommages de sa fille, Ling lui parla en ces termes : « Peut-être ne serais je pas encore venu de mon propre mouvement; mais avant consenti à une heureuse proposition de mariage, j"âi pensé que le jeune homme viendrait t'épouser au premier jour : voilà pourquoi je me suis empressé d'accourir pour t'en donner avis.
— » Mon père, dit Ling-kiang-sioué, comment pouvezvous conduire les affaires avec une pareille imprudence ? Si fous vouliez promettre ma main à quelqji un , pourquoi ne pas m'en avoir prévenue plus tôt ? Déjà l'empereur a daigné me donner un autre époux; il faut, mon père que vous congédiez le vôtre. »
En attendant ces paroles, M. Ling fut attéréet demeura quelque temps interdit.
— « Je vous demanderai, mon cher Monsieur, dit Chân-hiên-jîn, quel est celui dont vous avez reçu les présens?
— » Votre serviteur, répondit-il, n'aurait pas osé prendre cela sur lui, mais il n'a pu résister aux sollicitations captieuses du préfet Teou. Il me dit « que le jeune homme s'était ac(juis, par son rare talent, une brillante réputation, et qu au concours pour la licence, il avait obtenu le titre de Ya-koueï (ou de second coryphée, c'est-àdire de sixième rang]; qu'en allant concourir à la capitale pour le doctorat, s'il n'était pas nommé Hoeï-youen ( le premier de la promotion), il arriverait inlailliblement au rang de Tchoang-youên (celui des trois premiers docteurs que l'empereur choisit pour l'admettre dans l'académie).» Il m'en dit tant, que, séduit par ses belles paroles, j'acceptai ses présens de noce.
— » Il vient d'obtenir le grade de Tsîn-ssé (docteur) ; ainsi il est évident que le préfet ne vous a point trompé.
— » Il a obtenu, il est vrai, l'un des premiers rangs sur la liste des docteurs, et de plus, au concours qui a lieu dans le palais, il a reçu le titre de Tàn-hoa (c'est le troisième de la promotion)! Mais bien que le préfet ne m'ait point trompé, tous ses artifices sont cause que j'ai gâté monaflàire. Maintenant je ne sais plus quel parti prendre. »
A ces mois, Chân-hîen-jîn fut rempli d'étonnement « S'il s'agit, reprit-il, de celui qui a obtenu l'un des premiers rangs parmi les docteurs, avec le titre de Tàn-hoa (le troisième de la promotion) , à ce que je vois, ce serait précisément Ping-jou-heng.
— » C'est justement lui. »
En entendant ces paroles, Chân-hiên-jîn regarda Lingkiang-sioué, et riant aux éclats: « Quelle merveille! quelle merveille! s'écria-t-il. La personne que Pcng-jouheng disait avoir choisie à Yang-lchéou, et qui était cause de son invincible refus, c'est précisément vous I
— » Excellence, demanda vivement M. Ling, pourquoi rire aux éclats et crier merveille?
ROMAN CHINOIS
— » Vous ne savez doue pas, mon cher Monsieur, que l'époux choisi pour elle par l'empereur, est précisément Ping-jou-hengV Dites-moi un peu s'il n'y a pas là de quoi rire aux éclats et crier merveille? »
M. Ling et Ling-kiang-sioué s'abandonnèrent tous deux aux transports de leur joie.
Le lendemain matin, Chân-hiên-jln s'empressa d'envoyer un messager à Wang-kouèn pour 1 informer de cette découverte. De son côté, l'examinateur en chef vint trouver le ministre et l'instruisit de sa rencontre avec le préfet dans la salle d'attente du palais, ainsi que des détails qu'il avait appris de sa bouche. Ce fut de part et d'autre un grand sujet de joie; mais Yên-pé-hân et Chânta'i ressentaient au fond du cœur une vive contrariété.
Wang-koucn présenta un nouveau rapport, où il exposa toutes les circonstances de cette affaire. L'empereur en éprouva un redoublement de joie. « Puisque Téou-koué-i, dit-il a été le premier entremetteur, j'ordonne qu'il reprenne sa charge primitive, afin qu'il me seconde dans cette affaire. »
Il donna en conséquence à Yên-pé-hân et à Ping-iouheng, une vaste maison où ils pussent résider ensemble. Il chargea le bureau des astronomes, de choisir un jour heureux pour célébrer le mariage, et ordonna aux trois cents docteurs de la même promotion, d'accompagner le Tchoang-youên (le premier de» docteurs, nommé académicien) et le Tân-hoa (le troisième de la liste des docteurs) lorsqu'ils iraient au-devant de leur épouse. De plus, il fit détacher de son trône, dix paires de flambeaux précieux, ornés de nénuphars d'or et les leur donna.
Tous les officiers civils et militaires voyant les faveurs et les marques d'affection dont les comblait l'empereur, ne purent se dispenser de venir les féliciter. L'or, les pièces de soie, les présens de cérémonie étaient entassés dans le vestibule, des magistrats en grand costume, les uns à cheval, les autres montés sur des chars, se pressaient en foule à leur porte. Les liabitans de Tchang-ân, ayant appris que, par un décret, l'empereur avait accordé à deux nommes de talent, la faveur d'épouser deux filles de talent, tout le monde, les riches comme les pauvres, accoururent à l'envi pour les voir. A.u jour fixé, des musiciens avec des tambours et des flûtes, se trouvèrent rangés depuis la ■ville jusqu'à la campagne de l'empereur. Sur toute la ligne, on voyait flotter des bannières et des étendards, et l'on entendait éclater le bruit des pièces d'artifice. Yênpé-hân et Ping-jou-heng, coiffés d'un bonnet de crêpe noir, vêtus d'un manteau de soie pourpre, et- les cheveux ornés de fleurs et de rubans rouges qui flottaient le long de leurs épaules, s'avancèrent de front sur des coursiers fringans. Wang-kouên , Téou-koué-i , et les trois cents docteurs de la même promotion, tous en costume de cérémonie, leur faisaient cortège.
En voyant la jeunesse et les agrémens distingués de Yên-pé-hân et de Ping-jou-heng, les gens du peuple, ranges le long de la roule, laissaient échapper, malgré eux, des murmures et des cris d'admiration.
D'un autre côté, l'on voyait Chân-tai' et Ling-kiangsioué, couvertes d'or et de jade, resplendissantes de perles et d'azur, et parées comme des déesses. Chàn-hiènjîn, vêtu d'un manteau brodé qu'il avait reçu de l'em-
pereur, et Ling, le richard, avec le bonnet et la ceinture de Tchong-chou (secrétaire du palais), les attendaient pour les recevoir. En peu d'instans, les deux époux arrivèrent à la porte, où ils furent accueillis avec les cérémonies prescrites. Après quoi Chàn-hiên-jin, et Mme Lo, sa noble é^Douse, accompagnèrent les deux jeunes filles jusqu'à leurs chaises à porteurs. Dès qu'elles y furent montées , une centaine de servantes marchèrent à leur suite. Sur toute la route, l'air retentissait des éclats des pièces d'artifice et du bruit des tambours. L'œil était ébloui de la richesse des étendarls et de 1 éclat des lanternes ornées de fleurs. On peut dire avec vérité qu'en épousant, par la faveur impériale, les deux filles d'un ministre d état , le Tchoang-youên (le premier des docteurs admis à l'académie), et le Tan-noa (le troisième des docteurs), obtenaient à la fois les honneurs et la fortune, et entraient en possession de toutes les félicités du monde. Dès qu'ils furent arrivés à leur maison, comme ils avaient tous deux perdu leurs père et mère, ils se saluèrent mutuellement, et conduisirent chacun son épouse dans la chambre nuptiale.
Dans le banquet oui leur fut offert, les magistrats du dehors chargèrent Wang-kouên et Téou-koué-i, qui remplissaient le rôle d'entremetteurs officiels, de s'asseoir près d'eux, à la place de leurs parens.
Dès que Ping-jou-heng et Ling-kiang-sioué se trouvèrent dans la chambre nuptiale, et qu'ils se furent regardés face à face, ils se reconnurent comme s'ctant rencontrés pnsemble daus le temple de Miu-lseu. Il s'entretinrent ensemble de l'heureuse destinée que leur avait préparée le ciel, et de l'attachement qu'ils avaient conçu l'un pour l'autre après leur séparation. Nous n'avons pas besoin d'insister sur le ravissement qu'ils éprouvèrent sn se voyant cette fois rétlnis.
Quant à Yên-pé-hân et àChân-taï, bien qu'ils pensassent tendrement, l'un à la jeune beauté (ju'il avait vue au haut du pavillon, et l'autre, au charmant étudiant qu'elle avait aperçu au bas du pavillon, dans ce moment heureux où celui-ci épousait la première fille de talent de tout l'empire, et celle-là le premier homme de talent, ils devaient éprouver les plus délicieux transports. Mais se reprochant chacun une sorte d'inlidclile, ils ne pouvaient s'empêcher de faire taire tout sentiment de joie. Cependant, dès qu'il fut arrivé dans la chambre nuptiale, et qu'il se trouva en face d'elle, à la lueur des bougies colorées, il lui enleva le voile qui cachait sa figure. Après s'être regardés l'un l'autre, ils furent frappés chacun d'une émotion secrète.
— a Evidemment, dit l'un , c'est la jeune beauté que j'ai vue au haut du pavillon ; il est clair, dit l'autre, que c'est le bel étudiant que j'ai aperçu au bas du pavillon. » Mais comme ils étaient entourés d'une multitude de servantes, ils craignirent de commettre une méprise et n'osèrent ouvrir la bouche, Enbuvant ensemble dans la coupcnuptialc, àlalueur brillante des bougies, plus ils se regardèrent, et plus ils furent frappés de la ressemblance.
Yèn-pé-hàn, ne pouvant résister à son impatience, tira de sa manche l'écran orné de vers, dont le vieux Tsal s'était servi pour le découvrir, et charcea une servante de le faire voira Chàn-taï. « Madame, dit-elle, cet hum-
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BIBLIOTREOUE CHOISIE.
ble magistrat a acquis par hasard, une pièce de vers qu'il demande la permission de vous montrer; il s'estimerait heureux si vous ne blâmez point sa témérité. »
Dès que Chân-taï l'eut r"çu et regardé un instant, un rayon de joie ineiïable brilla sur sa ligure. Elle appela doucement une servante, et lui ordonna de prendre un écran orné de vers, et de le présenter à Ycn-pé-liàn.
Au premier coup-d'œil, il reconnut que c'claieut les vers qu'il avait composés quelques jours auparavant, sur les rimes des siens, et qu'il avait remis au vieux Tsaï, Yèu-pé-hàn fut transporté d'une joie inexprimable ; mais en présence des servantes, il nosa lui laisser voir les sentimens secrets dont son cœur était agité.
Après avoir fini de boire (dans la coupe nuptiale], ils se glissèrent tous deux sous la couverture brodée.
Cette nuit-là, un jeune homme et une jeune fille, doués d'un égal. talent et brillans de jeunesse et de beauté, se donnèrent mille marques d'amour, et s'entretinrent tendrement avec un charme inépuisable.
Le lendemain matin, quand les deux époux se trouvèrent réunis dans l'appartement intérieur, Yèn-pé-hàn vit une nuée de servantes, mais il ne put découvrir parmi elles la jeune fille au vêtement bleu, secrétaire de Chântaï, avec qui il avait composé quelque temps auparavant. Il interrogea Chân-taï à ce sujet. « Est-ce que votre secrétaire fait la flère et dédaigne de vous servir? lui demanda-t-il. Est-ce pour cela que vous ne l'avez point amenée avec vous?
— » Elle est venue aussi, répondit Chân-taï; je m'engage à la faire voir dans un mois au Tchang-youên (c'està-dire à vous). »
Yèn-pé-hân étant sorti, alla voir Ping-jou-heng et lui apprit que la jeune fille qu'il avait vue au haut du pavillon, était réellement Mlle Chân.
Ping-jou-heng en fut ravi. « En vérité, s'écria-t-il, on peut dire que c'est un mariage merveilleux. »
Yèn-pé-hàn ayant fait part h son ami de sa curiosité au sujet de la jeune fille vêtue de bleu, « J'ai adressé la même question, dit celui-ci, et ma femme m'a répondu de même. »
Au bout d'un mois, Chân-hiên-jin et Ling, le richard, vinrent ensemble les voir. Les deux jeunes mariées sortirent de leur chambre pour les saluer. Chân-taï et Lingkiang-sioué, Yên-pé-han et Ping-jou-heng, qui se trouvaient alors belles-sœurs et beaux-frères, se firent mutuellement les salutations prescrites. Les civilités terminées, Chân-taï montra Ling-kiang-sioué à Yên-pé-hân. «Mon-
sieur le Tchoang-youên, lui dit-elle, comme vous désirez voir la jeune personne au vêtement bleu, qui me servait de secrétaire, n'est-ce pas celle-ci? »
De son côté, Ling-kiang-sioué, montra Chân-taï k Pingjou-heng. « Monsieur le Tàn-hoa, dit-elle, comme vous désirez voir la jeune personne vêtue de bleu, qui avait pris le titre de secrétaire, n'est-ce pas celle-là? »
En les apercevant, Yên-pè-hân et Ping-jou-heng se mirent à rire aux éclats. Ainsi donc, s'écrièrent-ils, c'était la grande et la petite sœur, 'qui avaient pris un déguisement pour se jouer de nous ! Nous nous sommes dit. en effet : conimenty aurait-il, sous le ciel, des servantes d'un tel talent? Aujourd'hui, nos yeux sont ouverts. Sans cela nous en aurions conservé une éternelle confusion.
Le lendemain matin, Chân-hiên-jîn prit avec lui Wang-kouên et Téou-koué-i , et conduisit ses filles et ses gendres au palais, afin qu'ils remerciassent ensemble l'empereur de ses bienfaits. Le fils du ciel vint les recevoir en personne, à la porte appelée Touân-mèu, et leur offrit un banquet. « Anciennement dit-il, ayant vu des vers de Chân-taï sur les Hirondelles blanches, j'ai reconnu qu'il y avait parmi les femmes de merveilleux talens. Dans la suite, vu les talens qui brillaient dans l'appartement intérieur, j'ai songé à chercher dans l'empire des hommes d'un talent extraordinaire. Maintenant que j'ai trouvé deux hommes et deux femmes de talent, je les ai unis ensemble pour faire éclater les heureuses influences de la littérature; le vœu de mon cœur est accompli.
A ce moment , le bureau de l'astronomie fit annoncer à l'empereur que Vastre du talent Zi</erajre 'réfléchissait son éclat jusqu'aux étoiles du pôle; que, suivant ce présage si heureux pour l'empire, les contrées qu'entourent les quatre mers, devaient briller de la gloire des lettres.
L'empereur en fut transporté de joie, et leur donna à chacun, de l'or et des'pièces de soie de diverses couleurs.
Depuis cette époque , Yên-pé-hân et Chân-taï , Pingjou-heng et Ling-kiang-sioué, parfaitement assortis entre eux par le talent et la beauté , se donnèrent mutucllenient des marques d'estime et de respect. Dans l'appartement intérieur , chaque couple rivalisait d'attentioas charmantes et de tendresse
En lisant leur histoire dans mes momens de loisir, j'ai éprouvé pour eux une aO'ection pleine de charme. Aussi ai-je composé cet ouvrage pour transmettre leur nom à la postérité.
FIN