‹ SatanstoéChapitre 193 sur 194 · CHAPITRE XVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVn

Dès que Yôn-pé-hân eut été admis à concourir pour la licence et qu'il eut fait recevoir Ping-jou-heng au collège impérial, il l'accompagna aussitôt à Nan-King, pour subir l'examen provincial.

Après qu'ils eurent fait tous deux les trois compositions exigées, leurs morceaux d'éloquence parurent aussi parfaits qu'une pièce de monnaie choisie entre dix mille. 11 n'y eut personne qui ne les comblât de pompeux éloges. Le jour où l'on aflicha la liste, on vit Ycn-pé-hùn briller lout au haut et le premier en tête, avec le titre de Kiaïyouân (le premier des licenciés); Ping-jou-heng avait obtenu le sixième rang, avec le titre de Ya-koueï (c'est-àdire second coryphée ). Ce succès remarquable qu'ils avaient acquis dans la (leur de la jeunesse, était encore rehaussé par la distinction de leur figure et les agréniens de leur personne, A leur retour, quand ils eurent pris part au banquet des licenciés, al salué le président du concours et les examinateurs, il n'y eut personne qui ne leur prodiguât des éloges et des marques d'estime. Tout le monde était ravi de joie. Les magistrats qui avaient des filles à marier, venaient les prier de devenir leurs gendres. A peine en avaient-ils refusé un, qu'ils en éconduisaient un autre. Fatigués de refuser tous les prétcndans, une fois leurs affaires terminées, ils s'en retournèrent ensemble dans la ville de Son^-kiang ; mais ils y furent en butte â des obsessions du même genre. Us délibérèrent alors ensemble. « Il vaut mieux, dirent-ils, nous rendre promptemenl à la capitale; c'est le seul moyen d'éviter toutes ces discussions. »

— « Si nous allons promptement à la capitale, reprit Ping-jou-heng, nous éprouverons une foule de desagrémens.

— » Lesquels, je vous prie?

— » Notre arrivée causera une rumeur dans lepublicet frappera l'empereur lui-même. S'il daigne nous appeler en sa présence et nous accorder des encouragemens et des éloges, et qu'alors nous nous présenlions au concours, quand nous obtiendrions le premier rang, on ne manquerait pas de dire que les examinateurs ont voulu complaire k Sa Majesté. Ne trouvez-vous pas que notre réputation littéraire perdrait une partie de son lustre? 11 vaut mieux dire au président et aux examinateurs, que le mauvais état de notre santé ne nous permet point d'aller celte fois à la capitale pour le concours qui se préparc. Alors nous nous rendrons secrètement à la capitale, cl au moment de la lutte, nous nous présenterons subilcmenl aux examens. Si nous sommes assez heureux pour obtenir les premiers rangs, nous pourrons alors maichor la tète haute, et montrer un légitime orgueil. Pour le coup,

nous verrons couronner les efforis de toute notre vie. »

Acsniots, Yèn-pé-hàn lut transporté de joie. " Monsieur, lui dit-il, vos sages considerations me ravissent le cœur. Seulement, il nous serait dil'licile de rester longtemps dans la ville de Song-kiang; le mieux est de prétexter une indisposition et de dire que nous allons dans tel endroit pour soigner notre santé. Nous irons ensemble faircàloisir une joyeuse excursion, puis, à l'approche du concours, nous nous rendrons de nouveau à la capitale. Ne sera-ce pas faire d'une pierre deux coups?

— » Celte idée est excellente, » s'écria Ping-iou-heng.

Nos deux amis ayant arrêté leur projet, altenairent jusqu'à ce qu'ilseussent lini leurs \isitcs de cérémonie; puis, ils préparèrent leurs bagages et se dirigèrent secrèlemenl vers la capitale.

Arrivés à la ville de Yang-tchcou, comme c'était un pays enchanteur, ils résolurent d'y passer quelques jours, cl prirent domicile comme aulreïois dans le couvent de Khiong-hoa. Or il y avait un usage établi parmi les gens du pays et les chefs du village. Toutes les fois qu'un magi.slrat retiré ou en activité de service, venait a s'arrèler dans cette contrée, ils étaient obligés d'en a\crtir secrètement les autorités alin qu'elles allassent lui rendre visite et lui oll'rir des présens. Le supérieur du couvent de Khiong-hoa voyant que Yèn-pc-hàn et Ping-jou-heng venaient d'étre'élcvés au grade de Kiu-jiu (licenciés), se crut obligé d'en instruire le préfet. Celui-ci eut aussitôt le désir d'aller leur faire sa cour et de gagner leur amitié. Aussi alla-l-il sur-le-champ leur rendre sa visite ; mais Yèn-pé-hàn et Ping-jou-heng s'cmpressèrenl de lui faire répondre qu'ils étaient absens.

Le préfet une fois parti, Yèn-pé-hàn consulta avec son ami. « Puisque le prèicl connaît dèjii notre arrivée, lui dil-il, le sous-préfet ne manquera pas de venir à son tour nous rendre visite. Dans le principe, nous voulions rester ici incognito. Maintenant que voilà le préfet el le sous-préfcl avertis , commeat pourrons-nous demeurer en paix ?

— » Le mieux cst^dc nous transporter ailleurs», répondit Ping-jou-heng.

Aussitôt, il chargea un domestique d'aller leur chercher une demeure en dehors de la n ille, dans un lieu calme et retiré. Puis il en envoya un autre épier l'absence du préfet. Us allèrent alors pour lui rendre sa visite, el, après avoir laissé leur carte, ils se rendirent à leur nouveau loçemenl.

Or, la demeure que Yên-pé-hàn et Ping-jou-heng avaient choisie en dehors de la ville, était toul-à-faii calme et tranquille. Chaque jour, lorsqu'ils avaient du loi-

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sir, ils allaient ensemble sur les montagnes pour admirer la blancheur des nuages ou la teinte rouge des arbres. Un jour qu'ils étaient fatigués de leur excursion, ils s'assirent dans un pavillon pour se reposer. Tout à coup, ils virent deux hommes portant-une cassette remplie de présens, et suivis d'un secrétaire, qui y entraient aussi dans le même but.

Ce que voyant Yen et Ping, ils saluèrent le secrétaire en levant les mains jointes et l'interrogèrent. « Qui envoie ces présens? » lui demandèrent-ils.

Le secrétaire, frappé de leur jeunesse et de leur figure distinguée, vit bien qu'ils devaient être d'une noble famille. « Messieurs, leur dit-il, ce sont des prcsens que S. Ex. Téou, notre préfet, envoie au magistrat Ling, qui demeure là-bas, pour l'anniversaire de sa naissance. »

Ping-jou-heng, qui n'avait pas oublié que Ling-kiangsioué était native de Oueï-yang, éprouva au fond du cœur une vive émotion. « Ce magistrat Ling ne serait-il pas son père? » se dit-il en lui-même.

Il l'interrogea donc de nouveau. « Quelle espèce de charge remplit ce magistrat Ling? lui demanda-t-il.

— » Il a reçu de l'empereur le titre de Tchong-chou (secrétaire du palais).

— » Avez-vous appris si ce M. Ling a une fille douée d'un grand talent?

— » S'il n'avait pas eu le bonheur de posséder cette fille de talent, comment aurait-il pu obtenir le titre de Tchong-chou (secrétaire du palais)? »

Ping-jou-heng voulait lui demander encore d'autres détails, mais tout à coup les porteurs enlevèrent la cassette et s'éloignèrent rapidement. Le secrétaire, n'osant rester davantage, leur fit un salut et partit.

Ping-jou-heng, s'adressant alors à Yên-pé-hân : « En quels lieux, dit-il, n'ai-je point demandé de ses nouvelles? Mais je n'ai trouvé ni sa trace, ni son ombre, et voilà qu'aujourd'hui, sans y penser, j'ai soudain appris sa demeure.

— » On dit avec raison , répliqua Yên-pé-hân , « quand on a usé des souliers ferrés (pour retrouver un tombeau), on n'a plus moyen de le chercher, mais dès qu'on l'a découvert, on ne se donne plus aucune peine! Seulement j'ignore si cette tille de talent est précisément Ling-kiangisioué.

j — » Croyez-vous, dit Ping-jou-heng, qu'il y ait, dans l'empire, beaucoup de filles de talent? Il est impossible que ce ne soit pas elle. Mais, quoiaue j'aie réussi à la trouver, comment faire pour aller la demander en mariage?

— » Si c'est réellement elle, je ne vois nulle difficulté à demander sa main.

— » Lorsque j'étais à la capitale, à peine eus-je adressé une question chez M. Ling, membre du bureau des

Promotions, qu'on m'accabla de mauvais traitemens. laintenant, si je veux ouvrir la bouche pour la demander en mariage, comme je ne connais personne (dans sa maison) et que ma figure lui est étrangère, je n'ai nul moyen d'introduction ; comme pouvez-vous dire que ce n'est pas difficile?

— » Puisque le préfet Téou lui a envoyé des présens le jour de sa naissance, il faut qu'il soit lié avec lui. Le prélèt Téou sera votre introducteur. »

A ces mots, Ping-jou-heng fut transporté de joie. « En effet, dit-il, voilà un excellent moyen d'introduction. »

Ils préparèrent aussitôt des préseus de visite, et, après avoir chargé un domestique de s'informer si le préfet Téou était chez lui, ils allèrent de nouveau le saluer.

Arrivés devant son hôtel, ils firent présenter leurs cartes de visite. Le préfet était encore chagrin de les avoir manques, mais quand il eut vu leurs cartes, il fut au comble de la joie. Il envoya d'abord un domestique les inviter à se reposer dans la salle de réception; puis il se hàla d'aller lui-même les saluer. Après les premières civilités, il les fil asseoir à la place d honneur et leur ollrit le thé.

— « Ces jours derniers, dit Yên-pé-hân, après avoir été vous rendre visite sans vous rencontrer, nous avons changé de demeure. Mais tout-à-coup il s'est présenté une affaire sur laquelle nous avons besoin de solliciter les instructions de Votre Excellence. Voilà pourquoi nous sommes venus une seconde fois pour vous présenter notre demande. »

A ces mots, il ordonna à un domestique de remettre au préfet la liste de ses présens. « Si vous ne dédaignez pas ces chétivcs offrandes, lui dit-il, je serai heureux de vous témoigner un peu mon humble respect.

— )) Ne vous ayant pas encore donné, répliqua-t-il, des marques de mon respect , comment oserais-je accepter vos magnifiques présens? Seulement j'ignore quelle est l'importante affaire sur laquelle vous daignez minterroger.

— » J'ai appris, dit Ping-jou-heng, que Ling, le Tchongchou (secrétaire du palais), qui a l'honneur d'être un de vos subordonnés, avait une nlle d'un rare talent. J'ignore quel est son honorable nom, et j'ose supplier Votre Excellence de m'en instruire.

— » Elle s'appelle Ling-kiang-sioué. D'oîi la connaissez-vous, Monsieur, et pourquoi vous informer d'elle? »

Dès que Ping-jou-heng eut entendu prononcer le nom de Ling-kiang-sioué, sa figure s'épanouit, et le sourire brilla dans ses yeux ; s'oubliant alors dans son enthousiasme, il se mit à battre des mains et à bondir de joie.

Le préfet, témoin de ses transports, lui en demanda la cause. « Monsieur Ping, lui dit-il, pourquoi ce seul nom vous inspire-t-il cette folle allégresse? »

Yên-pé-hân, s'apercevant de l'imprudence de son ami, répondit à sa place par un conte de sa façon. « Je vais, dit-il, parler sans détours à Votre Excellence : M. Ping a vu jadis en songe une personne qui lui a dit: « Le ciel vous a destiné, pour épouse, une tille de talent de la ville de Oueï-yang, nommée Ling-kiang-sioué. » M. Ping conserva ces paroles au fond de son cœur ; et malgré les recherches qu'il a faites de touscô.és, il lui avait été impossible de découvrir un magistrat retiré, du nom de Ling. Mais aujourd'hui qiue Votre Excellence a daigné l'éclairer complètement, u a reconnu que son songe n'avait rien d'illusoire ; voilà pourquoi il n'a pu modérer le fol élan de sa joie, et a oublié un instant le maintien respectueux qu'il devait garder en votre présence.

— »Eh quoi! c'était pour cela? s'écria le préfet. Puisqu'il a eu ce songe extraordinaire , il est évident que son mariage est fixé d'avance. Je me chargerai très vo-

■Sï/r.?;

ROMAN CHINOIS

lonlicrs de faire moi-même la demande; qu'en ditesvous ? »

Ping-jou-heng voyant que le préfet s'offrait à faire luimême les premières démarches, le salua aussitôt jusqu'à terre. « Si Votre Excellence, dit-il, daigne cimenter ce mariage, de ma vie je n'oublierai un si grand bienfait.»

Après que chacun eut bu encore une tasse de thé, les deux amis prirent congé du préfet qui, malgré les plus vives instances, ne consentit à accepter «juc deux sortes de présens, parmi ceux qu'avait apportés Ping-jou-heng.

Rentré dans son hôtel, le préfet rcmità un domesti(|uc un nillet d'invitation, et le pria d'aller prendre M. Ling et de l'amener à la préfecture en disant qu'on avait à lui parler. M. Ling se voyant mandé par le préfet, n'aurait osé lui désobéir. Il monta donc de suite dans une chaise et se lit conduire à son hôtel.

Le préfet, voulant causer avec lui, jugea que la salle de réception n'était j)as un lieu convenable, et l'introduisit aussitôt dans sa chambre particulière.

Après les civilités ordinaires, ils s'assirent chacun à la place prescrite. Ling, ayant d'abord remercié le préfet des présens qu'il lui avait olVerls le jour de sa naissance, l'interrogea le premier. «Votre Excellence, dit-il, a daigné me mander auprès d'elle; j'ignore quelles iaslructions elle veut bien me donner. »

Le préfet lui lit connaître en détail les questions de Ping-jou-heng, pour savoir le nom de sa lille, son songe que lui avait raconte Ycn-pè-hàn, et cnlin l'intention oii il était de la demander en mariage. « Je pense, ajouiat-il, que votre noble lille est maintenant en âge de s'établir. Quoique, dans l'hôtel de Chàn, personne ne lui ait jamais manqué d'égards, au bout du compte, ce n'est pas là un sort. Comme ce licencié Ping demande sa main par suite d'un songe qu'ila eu, il mesembleque cela annonce un mariage décidé par le ciel. A dire vrai, c'est une affaire des plus heure^ises; ajoutez à cela qu'il est dans la fleur de la jeunesse et se distingue autant par les grâces de sa ligure que par l'éclat de son talent. L'an prochain, au concours du printemps, il obtiendra le litre de Ilocï- ; youên (le premier de la promotion des docteurs], ou celui !de Tchoang-yoïien (celui des trois premiers docteurs que l'empereur élevé au rang de Hân-lîn, ou d'académicien). Si votre noble lille a le bonheur d'être unie à un homme d'un tel mérite, le talent et les connaissances qu'elle possède, ne lui seront point inutiles. 11 m'a chargé, à plusieurs reprises , de vous porter ses pronositions; il faut que vous consentiez à sa demande; H'allez pas l'accueillir par un refus ou un subterfuge. »

M. Ling, entraîne par le langage du préfet , donna de grand cœur son consentement. « Seigneur , dit-il , je m'en rapporte complètement aux avis de Votre Excellence ; votre subordonné les suivra de point en point. »

Le préfet envoya aussitôt sa carte à Yên-|H;-hàn et à Ping-jou-heng , èl les invita à venir prendre une collation.

Tout en buvant, le préfet leur raconta les détails qui se rattachaient au consentement de M. Ling. Ping-jouheng en fut ravi de joie , cl lui réitéra ses remercimeus. La collation finie, il pria le préfet de choisir un jour heureux et d'envoyer lui-même les présens de noces , et con-

vint avec lui de venir prendre son épouse , après avoir obtenu, au concours du printem[)S prochain , le titre de docteur.

M. Ling, flatté de vo r que le préfet faisait lui-même la demande de mariage, chargea quelqu'un daller cxiiminer secrètement4*ing-jou-heng. Ayant appris que ce jeune homme joignait aux avantages de la jeunesse, une tigur*^ gracieuse et distinguée, et qu'il pouvait marcher de pair avec sa lille, il fut ravi de joie el accepta de suite les présens de noces.

Ping-jou-heng, voyant que M. Ling avail accepté ses présens, consulta là-dessus avec son ami. « Maintenant que celte alfaire est conclue , lui dit-il , nous ne pourrions rester ici sans inconvénient. »

Ils prirenlaussitôt congé du préfet, passèrent la rivière Iloaï, cl se dirigèrent , d'un pas tranquille , vers la province de Chàa-tong.

Un temps considérable s'était déjà écoulé, lorsque tout-à-coup la gazette oflieielle publia un rapport de Tchàug. membre du ministère du. personnel, contre Chantai. Il disait que, parvenue à l'âge de s'établir, elle refusait de choisir un époux et ne voulait point se marier, ahn de se livrer librement à ses désirs déréglés ; que, sous prétexte de composer en vers cl en prose élégante , elle avait attiré deux jeunes éludians nommés Tcbao- Isonget Tsièn-heng, el, les ayant introduits furtivement dans le Jardin dos Fleurs, lès avait provoqués, la première, à composer av«c elle des stances liciencieuscs ; qu'on avait saisi quatorze de ces pièces immorales, composées par elle ou à son instigation, et (lu'elles pourraient servir de preuves authentiques, a De cette manière, ajoutait-il, elle a déshonoré le nom de fille de talent que Votre Majesté l<ii a conféré, el elle a gravement outragé les lois de la morale. Je supplie notre auguste souverain d ordonner une enquête sévère el de châtier son crime ■

A la vue de ce rapport , Chàn-ta'i fut remplie d indignation «Tout cela, s'écria-t-elle, vient de Tchâng-în, qui a voulu se venger par là de l'aO'ront qu'il a reçu avant-hier. »

De son côté, elle présenta un rapport à l'empereur pour justifier sa conduite.

« Tcfulng-în, dit-elle, étant venu demander ma main et n'ayant pu subir un examen sur la poésie, cul laudace de monter au pavillon du pied de jade cl de m adresser des propositions galantes. Pour len punir, on le cou- \ rit de honte en lui noircissant la (igure. Voilà pourquoi il a calomnie ma coiiduitc. Depuis (|ue \ous avez daigne me conférer un pied de jade, comme pour mesurer le lalent, il s'est présenté constamment des hommes d'an mérite transcendant en poésie el en prose elegante ; MM. Ichao-tsong et Tsièn-licng ne sont pas les seuls. Hcareuscmenl (|ue mes vers originaux cl ceux de Ling-kiangsioué, subsistent encore. Je supplie Votre Majesté de daigner les examiner avec sa vue jR'nélranle; si elle y découvre un seul mot qui renferme une intention crhniuellc. je subirai volontiers le chàlimenl qui m'est du. Mais s il n'en ejsl rien, la calomnie retombera sur son auteur. »

L'empereur, ayant lu les deux rapports, y répondit en ces termes : « Que les coupables cites dans ces rapports, soient conduits dans le palais appelé Wén-hoa-tiên; je

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veux les juger moi-même. Que les tribunaux compélcns en soient intormés. »

Dès que ce décret fut rendu, comme cette affaire intéressait les lois du mariage et les mœurs publiques, le tribunal des Rites envoya des soldats pour arrêter les prévenus. On les trouva tous, à l'exception de Tchao-tsong et de Tsiên-hene, dont on ne put découvrir les traces.

Le tribunal des Rites ayant échoué dans ses perquisitions, fut obligé d'en informer l'empereur, qui rendit un nouveau décret : « Puisque ces bommes existent, dit-il, peuvent-ils ne laisser ni trace, ni ombre? Cherchez avec rigueur et attendez ma décision ; qu'on se garde de les celer et de ne point les dénoncer. »

■ Le tribunal des Rites ayant reçu ce décret sévère, se vit obligé de les envoyer chercher de tous côtés.

Comme auparavaût ils avaient écrit des vers dans le couvent de Isié-în, et qu'on les disait connus du supérieur, on mit le bonze Pou-hoeï en arrestation, et on continua à les chercher partout. Or, par suite du rapport accusateur de Tchang, membre du ministère du personnel, Chân-taï se sentait accablée de tristesse. Un jour qu'elle se trouvait avec Ling-kiang-sioué, dans l'appartement intérieur, elle lui parla ainsi : « Le talent et la réputation ont toujours excité l'envie des démons ; il est impossible d'en jouir long-temps. Si je trouvais aujourd'hui un époux distingué, je m'éloignerais d'un pas rapide, pour mettre le sceau à ma réputation et à ma vertu.

— » Si vous me laissez faire, dit Ling-kiang-sioué, je vous choisirai un époux ; il n'y a rien de plus aisé. Pourquoi donc vous abandonner ainsi à de cruelles inquiétudes?

— » Le jeune étudiant que j'ai vu au bas du pavillon, me plaît par dessus tout , reprit Chân-taï; mais semblable à une algue qui flotte à la surface du vaste océan, il ne fixe nulle part ses pas vagabonds.

— » Mademoiselle, reprit Ling-kiang-sioué, si vous continuez k vous livrer à cette douleur amère, je vais de suite expliquer tout au premier minisire, et envoyer à la recherche de ce jeune homme; peut-être que S. Ex. sera charmée d'écouter le vœu de votre cœur. Pourquoi être triste et abattue, et vous montrer aussi pusillanime qu'une petite fille de basse extraction?

— » Mademoiselle, dit Chan-taï, j'ignore le nom de l'étudiant que j'ai aperçu au bas du pavillon; je n'ai jamais vu son image en songe; si nous voulons le chercher ouvertement, sur quels indices nous appuierons nous?

— » Mademoiselle, reprit en riant Ling-kiang-sioué, comment se fait-il qu'ayant montré toute votre vie de la sagacité et de la pénétration, vous en manquiez complètement à cette heure? Bien que vous ne sachiez pas le nom du jeune étudiant , et que vous ne possédiez point son portrait, les vers qu'ils a écrits sur le mur, ne peuvent-ils pas en tenir lieu? Qui vous empêche d'écrire ces vers sur un écran , et de l'envoyer vendre dans des endroits populeux? Le public n'y fera nulle attention; mais si le jeune étudiant les voit, il sera frappé de surprise, et voudra le posséder. »

A ces mots, Chân-taï ne put s'empêcher de battre des mains et de faire éclater son admiration. « Mademoiselle, dit-elle, une si rare sagacité, et des idées aussi ingénieu-

ses doivent vraiment vous être venues du ciel ; il s'en faut de beaucoup que j'en approche I »

Elle prit donc un écran aoré, et ayant tracé les vers que l'étudiant avait écrits sur la muraille, elle fit venir un vieux domestique nommé Tsaï-lao-kouân, qui l'avait servie autrefois dans le pavillon du pied de jade, et qui demeurait alors en ville, et lui donna ses instructions. « Comme vous habitez la ville, lui dit-elle, au premier moment que vous aurez de loisir, vous porterez cet écran comme pour le vendre, dans les endroits les plus populeux. S'il se trouve un étudiant qui témoigne sa surprise en voyant les vers qui y sont écrits, vous lui demanderez son nom et son adresse, et vous viendrez m'en informer. S'il vous demande mon nom, vous vous garderez bien de le divulguer. Vous vous contenterez de répondre que je suis une jeune fille de la famille impériale qui le cherche pour l'épouser.

» Si vous réussissez à le découvrir, je vous récompenserai généreusement. Vous ferez attention de n'en rien dire devant S. Ex. (c'est-à-dire devant mon père). » Le vieux domestique partit avec ses instructions.

Or, Yên-pé-hân et Ping-jou-heng passèrent l'année à voyager tout à leur aise. Une fois arrivés au printemps, ils se glissèrent secrètement dans la capitale et y cherchèrent une maison paisible et retirée. Chaque jour, fermant leur porte, ils se livraient à l'étude avec ardeur; ils s'abstenaient de sortir et n'osaient faire aucunes visites. Tranquillement assis dans leur retraite , ils buvaient de temps en temps pour adoucir leurs soucis. Ping-jou-heng, qui était fiancé avec Ling-kiang-sioué, se réjouissait au fond du cœur et ne s'apercevait point des ennuis delà solitude. Mais Yên-pé-hân était en proie à une cruelle anxiété, et ne pouvait se défendre d'un sentiment de tristesse. Ayant écrit sur un écran les vers de la jeune beauté, il restait du matin au soir à les lire et à les réciter.

Dès que l'époque du concours fut arrivée, il se rendit secrètement à la capitale avec Ping-jou-heng. Puis ils allèrent se faire inscrire au tribunal des Rites et remirent leurs compositions.

Dans ce moment, tous les licenciés de l'empire étaient réunis dans le palais et un immense concours de monde remplissait la capitale.

Une fois inscrits au tribunal des Rites, et leurs compositions remises, les deux amis se mêlèrent au milieu de la foule, et se promenèrent tout k leur aise, de côté et d'autre. Arrivés devant le temple du Génie qui protège la ville, ils virent tout-k-coup un vieux domestique qui tenait dans sa main un écran doré, surmonté d'un bouchon de paille. En le regardant de loin, ils y remarquèrent des caractères qui offraient la grâce du dragon et la légèreté du serpent; leur élégance avait quelque chose d'admirable. « Cet écran est-il k vendre ? lui demandèrent-ils.

— » S'il n'était pas à vendre , répondit le vieillard , pourquoi porterait-il un -bouchon de paille? »

YôB-pé-hàn s'approchant, le prit et y jeta les yeux. S'il ne l'eiit pas vu, encore passe; mais dès qu'il eut vu ces vers, il resta, un instant, les yeux écarquillés et la bouche béante. Il tira à lui le vieux domestique : « Qui est-ce qui fait vendre cet écran ? lui demanda-t-il.

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— » Monsieur, répondit le vieillard, qui avait remarqué sa mine étrange, ce lieu n'est point commode pour causer. Veuillez, je vous prie, me suivre. »

Il emmena aussitôt les deux jeunes gens dans un couvent tranquille, et s'adressant à Yen-pé-hân : « Que voyez-vous d'extraordinaire sur cet écran pour paraître si effaré? lui demanda-t-il ; dites-le moi franchement, je vous réponds que vous n'aurez pas îi vous en repentir. »

Yèn-pé-hân sentit bien au fond de son coeur que c'était la jeune beauté qui le cherchait ; il parla donc sans détour. « Les vers que porte cet écran , répondit-il, sont précisément ceux que j avais écrits sur le mur d'une villa impériale, située au midi de la ville, en les adressant à une Jeune beauté. Mais à peine les avais -je écrits, qu'on les effaça avec de la chaux. Quelle est donc la personne qui les a vus et les a copiés sur cet écran ?

— » Monsieur, reprit le vieillard, vous ne vous êtes pas trompé; ce que vous dites est la vérité même. Ces vers sont en effet ceux que vous avez composés et écrits pour une charmante demoiselle. Comme elle ignorait votre nom et votre adresse, et ne savait où vous faire demander, elle a écrit ces vers sur cet écran, et m'a chargé d'aller vous chercher de tous côtés Si je vous ai rencontré aujourd'hui, c'est vraiment un roup du ciel. »

En entendant ces paroles, Yèn-pé-hân fut tellement ému de joie, nu'à peine re.'^la-t-il maître de ses sens et que ses forces faillirent l'abandonner. « Puisque cette jeune beauté, dit-il, daigne arrêter ses vues sur moi avec tant d'intérêt, quand je mourrais maintenant, ma vie ne se serait point passée en vain. » Il interrogea alors le vieillard. « Vénérable ami, lui demanda-t-il, ie vous prierai de me faire connaître le nom de famille, le surnom et le rang de la belle personne que j'ai vue au haut du pavillon. , — » Sa famille n'est pas obscure, répondit-il, car peutêtre elle est parente de l'empereur. Quant à son nom de famille et h son surnom, je ne pourrais vousies dire pour le moment. Si vous avez. Monsieur, des intentions droites, veuillez me suivre, vous saurez clairement ce qui vous intéresse.

— » Je serais sans doute heureux de vous suivre, répondit Yên-pé-hân, mais le concours approche, et je n'oserais m'écarter. Je ne sais comment faire?

— » Puisque vous désirez aller au concours, comment pourrais-je vous exposer ;\ manquer une chose aussi importante que le mérite et la réputation? Dites-moi seulement votre nom et votre adresse; dès que le concours sera terminé, je m'empresserai de venir vous demander? »

Yên-pé-hàn réiléchit un instant en lui-même. Si je vais donner le nom de Tchao-tsong, se dit-il, je crains de

m'attirer quelques désagrémens de la part de Tchang-în; et, d'un autre côté, si je lui indique mon nom de Yênpé-hân, il est à craindre que ce nom ne circule et ne parvienne aux oreilles de l'empereur. Il lui répondit donc : '< Je ne puis pas non plus vous faire connaître mon nom. Veuillez me dire votre adresse; une fois le concours fini, j'irai aussitôt vous chercher.

— » Si vous venez me chercher après le concours, reprit le vieux domestique, il sera encore temps. Seulement ma maîtresse m'a bien recommandé de vous chercher activement. Maintenant que je vous ai trouvé, si je ne sais pas votre nom, je n'oserai aller lui rendre compte de ma commission. Ne dois-je pas craindre qu'elle ne m'accuse de mensonge?

— » J'ai un moyen, dit Yên-pé-hân, après un moment de rédexion. Aussitôt il tira de sa manche l'écran sur le-

3uel il avait écrit les vers composés par lui sur les rimes e la jeune beauté , et le remit au vieux domestique. « Prenez, dit-il, cet écran, et allez rendre réponse à votre jeune maîtresse; elle ne pourra alors vous taxer de mensonge. Quant à votre écran, veuillez me le laisser comme un souvenir. »

Le vieux domestique prit l'écran. « Eh bien! dit- il, voici mon adresse : j'habite la rue de Hou-tong dans la partie orientale de Sou-tchéeu. Quand vous viendrez me demander après le concours, vous n avez qu'à entrer dans ta troisième maison de cette rue et demander le vieux Tsaï; c'est moi-même. Pour cet écran, si vous le voulez, rien ne m'empêche de vous le laisser. »

A ces mots, il remit l'écraH à Yên-pé-han.

Yên-pé-hàn le reçut avec empressement. « Puisque je sais votre adresse, dit-il, il me sera aisé de vous trouver. Retournez-vous-en , et présentez mes respects à votre jeune maîtresse. Dites-lui que l'étudiant qui a écrit des vers sur le mur du jardin, est ravi de l'affection qu'elle daigne lui montrer, et qu'après le concours, il viendra sans faute frapper à sa porte , et lui offrir ses hommages et l'expression de sa gratitude.

— » Monsieur, reprit le vieux serviteur, je vais faire votre commission auprès de ma maîtresse; seulement, une fois le concours terminé, veuillez, je vous en supplie, ne point manquer à votre rendez-vous.

— » Lorsque je la cherchais, répondit Yên-pé-hân, je craignais encore de ne point réussir; mais maintenant que je l'ai trouvée, comment oscrais-je manquer à mon rendez-vous? »

Après maintes recommandations de part et d'autre, le vieux serviteur s'en reteurua et alla rapporter tous ces détails à sa maîtresse.

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