DES BELLES-LETTRES
J'ai fait tout ce que j'ai jiu pour m'établir une réputation dans les bclies-letties, el j'ai été plus heureux que le cardinal de Richelieu, car. Dieu merci I je passe pour auteur; mais, entre nous, c'est une maudite race mie celle des beaux esprits; c'est un peuple insunporlaiuc par sa
vanité, orgueilleux, méprisant les grands, mais avide de grandeurs; tyrans dans leurs opinions, ennemis impiacanles, amis inconstans, durs dans'Ieur commerce, scuvenl adulateurs et satyric^ues en un même jour.
Il y a tel poète qui refuserait mon royaume , s'il était obligé de me sacrifier deux de ses beaux v"ers. Ce sont pourtant des hommes nécessaires à un prince qui veut régner despotiquementet qui aime la gloire ; ils distribuent les honneurs ; sans eux on n'acquiert aucune solide réputation. Il faut donc les caresser i)ar besoin el les récompenser par politique. Comme c'est un métier qui nous éloigne des occupations dignes du trône, je ne compose que quand je n'ai rien de mieux à faire; el, pour me donner un peu plus d'aisance, j'ai à ma cour quelques beaux esprits qui prennent soin de rédiger mes idées. Vous avez vu avec quelle distinction j'ai traité d'Alemberl dans sou dernier voyage; je l'ai toujours fait manger avec moi el je n'ai feit que le louer. Vous avez paru surpris des grandes attentions que j'avais pour cet auteur; vous ne savez donc pas que ce philosophe est écouté k Paris comme un oracle, qu'A ne parle jamais que de mes lalens et de mes vertus, et qu'il soutient partout que j'ai tout le caractère d'un roi héros el d'un grand roi'? D ailleurs, c'esl une douceur pour moi de m'entendre louer avec esprit el délicatesse, et, à vous dire vrai, il s'en faut bien que je sois insensible aux louanges; je sens bienqi!,'^ toutes mes actions ne doivent point m'en rapporter; mais d'Alemberl est si doux! Quand il est assis près de moi, il n'ouvre jamais la bouche f|ue pour me dire des choses obligeantes.
Voltaire n'était point de ce caractère là; aussi l'ai-je chassé. Je m'en suis fait un mérite auprès de Maupertuis , mais , dans le tond , je le craignais , parce (jue je n'étais pas sûr de lui faire tous les jours le même bien , et je savais parfaitement qu'un écu de moins m'aurait attiré deux mille coups de patte. D'ailleurs , tout bien considéré , cl après avoir pris l'avis de mon académie , il fut décidé que deux beaux esprits ne pouvaient jamais respirer le même air. J'oubliais de vous dire (pùiu milieu de mes plus grands malheurs, j'ai eu soin de taire payer aux beaux esprits leurs pensions. Ces pJiilosophes fout de la guerre la folie la plus affreuse , lorscju elle louche à leur bourse.