‹ SatanstoéChapitre 25 sur 194 · DE LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

DE LA POLITIQUE

Comme on est convenu parmi les hommes que duper son semblable était une action lâche et criminelle, on a été chercher un terme qui adoucît la chose, et c'est le mol

politique qu'on a choisi. Infailliblement ce mot n'a été employé qu'en faveur des souverains, parce que décemment on ne peut nous traiter de coquins et de fripons. Quoi qu'il en soit, voici ce que je pense de la politique : J'entends, mon ciicr neveu, parlemot politique, qu'il faut chercher à duper les autres; c'est le moyen d avoir de l'avantage ou au moins d'être au pair avcclous les hommes ; car soyez bien persuadé que tous les états du monde courent la même carrière, et (jue c'est le but caché oîi lout le monde vise, grandson petits. Or, ce principe posé, ne rougissez plus de faire des alliances dans la vue d'en tirer vous seul tout l'avantage. Ne faites pas la faute grossière de ne pas les abandonner, quand vous croirez qu'il y va de votre intérêt, et surtout soutenez vivement cette maxime que, dépouiller ses voisins, c'est leur ôter les moyens de nous nuire. A proprement parler, la politique construit et conserve les royaumes; ainsi, mon cher neveu, il faut bien l'entendre et la concevoir dans le plus grand jour. Pour cet effet, nous la divisons en politique d'état et en politique particulière. La première ne regarde que les grands intérêts du royaume, la seconde les intérêts particuliers des princes. "

DE LA POLITIQUE PAnTICULIÈRE.

Un prince ne doit se montrer que des bons côtés, et c'est à quoi il faut vous appliquer très sérieusement. Quand j'étais prince royal, j'étais fort peu militaire; j'aimais mes commodités, la bonne chère, le vin, et j'étais souvent à deux mains pour l'amour. Quand je fus roi, je parus soldat, philosophe et poète ; je couchai sur la paille, je mangeai du pain de munition h la tète de mon camp, je parus mépriser les femmes. Voici comme je me conduis dans mes actions. Dans mes voyages, je marche toujours sans gardes, et je vais nuit et jour ; ma suite est très peu nombreuse et bien choisie ; ma voiture est toute unie, mais elle est bien suspendue, et j'y dors aussi bien que dans un lit. Je parais faire peu d'attention à la fiiçon de vivre : un laquais, un cuisinier, un pâtissier, sont tout l'équipage ue ma bouche ; j'ordonne moi-même mon dîner, et ce n'est pas ce que je fais de plus mal, parce que je connais le pays, et que je demande, soit en gibier, poisson et viande de boucherie, ce qu'il produit de meilleur. Quand j'arrive dans un endroit, j'ai toujours l'air fatigué, et je me monlie au public avec un fort mauvais surtout et une perruque mal peignée. Ce sont des riens qui font souvent une impression singulière. Je donne audience à tout le monde, excepté aux prêtres, ministres et moines ; comme ces Messieurs sont accoutumés à parler de loin, je les écoute de ma fenêtre ; un page les reçoit, et leur fait mon compliment à la porto. Dans tout ce que je fais, j'ai toujours l'air de ne penser ([u'au bonheur de mes sujets; je tais des questions aux nobles, aux bourgeois el aux artisans ; j'entre avec eux dans les plus grands détails.

Vous avez entendu aussi bien que moi, mon cher neveu, les propos ilatteurs de ces bonnes gens. Rappelezvous celui (\ui disait qu'il fallait que je fusse bien bon pour me donner autant de peine, après avoir fait une guerre aussi longue ; el souvenez-vous de celui qui me

plaignait de tout son cœur en voyant mon mauvais sur- 1 tout et les petits plats qu'on servait sur ma table. Le pauvre homme ne savait pas que j'avais un bon habit dessous, el croyait qu'on ne pouvait pas vivre, si on n'avait un jambon ou un quartier de veau à son dîner.

A LA nCVUE DE MES TUOLPES.

Avant de passer un régiment en revue, j'ai l'attention de lire les noms de tous les officiers et de tous les sergens, el j'en retiens trois ou quatre, avec les noms des compagnies où ils se trouvent. Je me fais informer de tous les petits abus qui se commettent par mes capitaines, et je permets i tous les soldais Je se plaindre. L'heure de la revue arrivée, je pars de chez moi , bientôt la populace m'entoure ; je ne permets pas qu'on l'ccarte, et je cause avec celui qui est près de moi; et qui me répond le mieux.

Arrivé au régiment, je le fais manœuvrer, je passe lentement dans tous les rangs et je parle à tous les capitaines. Lorsque je suis vis-à-vis de ceux dont j'ai retenu les noms, je les nomme ainsi que les lieu tenans elles sergens; cela me donne un air singulier de mémoireetderéflexion; vous avez vu, mon cher neveu , la façon dont j'humiliai ce major, qui donnait des chemises trop courlcs à sa compagnie; je lis tant qu'un soldat cul la nardiesse d'ôlcr sa chemise de sa culo'te. Si un régiment manœuvre mal, j'ai une façon de l'en punir; j'ordonne qu'on fasse l'exercice (luinzejoars de plus, et je ne fais manger aucun oflicicr à ma table ; s'il manœuvre bien , je fais manger avec moi tous les capitaines et même quelques lieulenans.

En passant ainsi la revue de mes troupes, je les connais à fond, et quand je trouve quelq^ues ofhciers qui me répoiidenl avec fermeté et netteté, le les mets dans mon catalogue, alin de m'en servir dans l'occasion.

Jusqu'à, présent, tout le monde a cru que l'amour seul que j'ai pour mes sujets , m'engage à visiter mes étals aussi souvent qu'il m'est possible; je laisse tout le monue dans celle idée ; mais le vrai de ce motif entre pour peu ; le fait est que je suis obligé de le faire, et voici pourquoi : Mon royaume estdespoti(iuc, par conséquent celui qui le possède en a seul la charge; si je ne parcourais pas mes étals, mes gouverneurs se mcllraient à ma place, et peu à peu se dé[)ouilleraicnt des principes de l'obéissance pour n'adopter que des principes d'indéi)endance.

D'ailleurs, comme mes ordres ne peuvent être que iicrs el absolus, ceux qui me représentent prendraient le même ton de la tyrannie; au lieu qu'en visitant .mon royaume, je suis à portée de connaître tous les abus qu'on fait des pouvoirs que j'ai ronliés, et de faire rester dans le devoir ceux qui pourraient s'en écarter. Ajoutez à ces raisons celle de faire croire à mes sujets que je viens dans leurs foyers pour recevoir leurs plaintes el calmer leurs maux.

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