DANS LES PLAISIRS
L'amour est un dieu qui ne pardonne àpersonne. Quand on résiste aux traits qu'iilancedc bonne guerre, il se retourne; ainsi, croyez-moi, n'ayez pas la vanité de vouloir lui faire tête, il vous attraperait toujours. Quoique je n'aie pas à me plaindre du tour qu'il m'a joué, je vous conseille de ne pas suivre mon exemple, cela pourrait, par la suite, avoir de grandes conséquences, car, peu à peu, vos gouverneurs et vos otliciers recruteraient plus pour leurs plaisirs que pour voire gloire, et linalenient votre armée serait comme le régiment de votre oncle Henrv.
J'aurais aimé la chasse, mais le compte clu grand veneur de votre bisaïeul m'en a corrigé. Mon père m'a dit cent fois qu'il n'y avait que deux rois eu Europe qui fussent assez riches pour forcer des cerfs, parce qu'il est indécent de chasser en gentilhomme, quand on a une couronne sur la tète.
La nature m'a donné des penchans assez doux; j'aime la bonne chère, le' vin, le café et les liqueurs; cependant mes sujets cioienl que je suis le roi du Nord le plus sobre. Quand je mange en public, mon cuisinier allemand fait mon dîner ; je bois de la bière et deux ou trois verres de vin; quand je suis dans mes pclils appartemens, mon cuisinier français fait tout ce qu'il peut pour me contenter, et j'avoue que je suis un peu difficile. Jesuis près de mon lit, cl c'est ce qui me rassure, surtout si je bois. Les philosophes ont beau dire, les sens méritent bien qu'on leur donne deux heures par jour ; car, dans le fait , que serait notre existence sans eux?
Je joue avec plaisir, mais je n'ai jamais pu m'accoulumer à perdre D'ailleurs le jeu est le miroir de l'ame, ce qui ne fait pas tout à fail mon compte, parce que je ne suis pas curieux qu'on lise dans la mienne. Ainsi, mon cher neveu, examinez-vous bien, et si vous n'avez pas un penchant bien décidé [îour le gain , vous pouvez jouer.
J'aime beaucoup le spectacle et surtout la musique ; mais je trouve qu'un opéra est bien cher, et le plaisir que je goûte k entendre un violon ou une belle voix serait bien plus vif, s'il ne coûtait tant d'argent. Comme personne ne se fait illusion sur celte dépense, j'ai fait tout mon possible pour prouver qu'elle était utile et nécessaire ; mais les vieux génénaux n'ont jamais voulu convenir qu'une chanteuse ou un virtuose devait avoir ks mêmes appointcmens qu'eux
Je vous fais connaître ici, mon cher neveu, l'horaine à mes dépens. Croyez qu'il est toujours livré à ses passions, que l'amour-propre lait toute sa gloire, et que toutes ses vertus ne sont appuyées que sur son ialcrct et sur son ambition.
Voulez-vous passer pour héros? approchez hardiment du crime. Voulez-vous passer pour sage? contrefaites- vous avec art.
CINQUIÈ^JE MATIKEE.