PREMIER PRINCIPE
En montant sur le trône je \1sitai les coffres de mon père ; sa grande économie me mit dans le cas de concevoir de grands projets. Quelque temps après je fis la revue de mes troupes, je les trouvai superbes. Après celle revue je retournai à mes coffres et je trouvai de quoi doubler mon militaire. Comme je venais de doubler ma puissance, il était naturel que je ne me bornasse pas à consf^rver ce que j'avais; ainsi je fus bientôt décidé ii profiter de la première occasion qui se présenterait. Eu attendant, j'exerçai bien mes troupes et je lis tous mes efforts pour que toute l'Europe eût les yeux attachés à mes manœuvres. Je les renouvelai chaque année afin de paraître plus savant, et finalement je parvins à mon but. Je tournai la tcle k toutes les puissances; tout le monde se crut perdu si l'on ne savait pas remuer les bras, les pieds et la tète à la prussienne ; tous mes soldats se crurent valoir deux fois plus, quand ils virent qu'on les imitait partout.
Lorsque mes troupes eurent ainsi acquis un avantage sur toutes les autres, je ne fus plus occupé qu'à examiner les prétentions que je pourrais former sur différentes provinces. Quatre points principaux s'offrirent à mes yeux, la Silésie, la Prusse polonaise, la Gueldre hollandaise et la Poméranie suédoise.
Je me fixai h la Silésie, parce que cet objet méritait plus que tous les autres mon attention, et que les circonstances m'étaient plus favorables. Je laissai au- temps le soin d'exécuter mes projets sur les autres points. Je ne
BlBUOTnÈQUE CHOISIE.
vous démontrerai pas la validité de mes prétentions sur cette province; je les ai lait établir par mes orateurs; l'iiiijiératricc me les a fait comhatlre par les siens, et nous avons lini le procès ii coups de canon, de sabre et de lusil.
Mais pour revenir aux circonslances, voici commeellts se présentèrent : la France voulait ôter l'empire ii la Maison d'Autriche, je ne demandais pas mieux. La Frai. ce voulait laire en Italie un étal à l'infante, j'en étais charmé parce qu'on ne pouvait le faire qu'aux dé])ens de la reine.
La iranceenlin conçut le noble projet d'aller aux portes de 'Vienne; c'est oîi je l'attendais pour m'cmparer de la Silésie. Ayez donc, mou cher neveu, de l'argent, donnez un air de supériorité à vos troupes, attendez les circonstances, et vous serez assuré, non pas de conserver vos étals, mais de les agrandir. Il y a de mauvais polili(iues qui prétriident qu'un état qui est arrivé à un certain point ne doit plus penser à s'agrandir, parce que le système (ie l'éipiilibrea presque fixé à chaque puissance sou coin, .ie conviens que l'ambition de Louis XlV faillit coûter cher ;i la France, et je sais toute rin([uiétudeque la mienne m'a donnée. Mais je sais aussi que la France, dans ses plus grands malheurs, donna une couronne et conserva les provinces qu'elle avait con(iuises, et vous venez de voir qu'au milieu de la lcnq)ète furieuse (pii me menaçait, je n'ai rien perdu. Ainsi tout dépend de la circonstance et du courage de celui qui entrej)reiid.
Vous ne sauriez croire, mon cher neveu, combien il est important - un roi et ii un état de s'écarter des routes ordinaires et ce n'est que par le merveilleux (ju'on en impose et qu'on se l'ait un iiom. L'é(iuilibreesl un mot qui a subjugué le monde entier, parce qu'on a cru qu'il assurait une possession constante, mais dans le vrai ce n'est qu'un mol, car rEurojie est une famille où il y a de trop mauvais frères. Je dis plus, mon ch.er neveu, c'est en méprisant ce système que l'on va au grand. Vjjycz les Anglais, ils ont enchaîné la mer. Ce fier élément n'ose plus porter de vaisseaux sans leur permission.
Il résulte delii qu'il faut toujours tenter et être bien persuadé que tout nous convient, mais il faut seulement prendre garde de ne pas afficher avec trop de vanité ses prétentions, et surtout nourrissez deux ou trois hommes éloquens à votre cour et laissez leur le soin de vous justifier.
8EC0MD PRÎiNCÎPE.
S'allier pour son avantage est une maxime d'étal cl il n'y a point de puissances qui soient autorisées à la négligiu'. De lii suit cette conséquence qu'il faut rompre son alliance lors(iu'elle est préjudiciable. Dans ma jiremière guérie avec la reine, j'anandonnai les Français h Prague, parce que je gagnais la Silesie au marché. Quand je les aurais c(induitsàVienne,il.inem"en auraient jamaisuouué autant. Quehiues années après, je renouai avec la France, parce que j'avais envie de tenter la conquête de la Bohème et (pie je voulais ménager cette puissance pour le besoin J'ai depuis négligé cette nation, pour m'approcherdc celle qui m'offrait le plus. Quand la Prusse, mon cher neveu, aura fait sa fortune, clic pourra se donner un air de bonne foi et de constance, qui ne convient tout au plus qu'aux grands
états et aux petits souverains. Je vous ai dit, mon cher neveu, que qui dit politique, dit presque coquinerie, cl cela est vrai. Cependant, vous trouverez sur cela des r^ns de bonne foi qui se sont fait des systèmes de probité. Ainsi vous pouvez tout hasarder avec vos ambassadeurs, .l'en ai trouvé qui m'ont servi sur les deux toits et ([ui pour découvrir un mystère auraient fouillé dans les pocnesd'un roi. Attachez-voussurtoul ii ceux (jui ont le talent de s'exprimer en phrases vagues, louches ou renversées. Vous ne ferez pas mal d'avoir des médecins et des serruriers polili(|ue.s; ils pourront vous être d'une grande utilité. Je connais par expérience tous les avantages qu'on peut en tirer.
TROISIÈME PiaXCIPE.
Se faire respecter et se faire craindre de ses vsisins, c'est le comble de la grande politique; l'on peut parvenir à son but par deux moyens : le premier est d'avoir une force réelle, des ressources véritables : le second est de savoir bien employer ce (lue l'on a; nous ne sommes pas dans le premier cas, voilà pourquoi je n'ai rien négligé pour être dans le second.
Il y a des puissances qui s'imaginent qu'une ambassade doit toujours se faire avec éclat; M. de Richelieu à Vienne ne servait cependant (lu'ii donner des travers aux Français, parce (|ue les Autrichiens crurent toute la nation aussi musquée ((ue celui ipii la représentait.
Pour moi, je soutiens que c'est plus dans la façon noble dont l'amnassadeur lait parler son maître, (pie dans l'étalage de (pielques équipages, qu'on trouve la véritable considération; c'est pour cela que je ne \eux plus avoir d'ambassadeurs mais bien des envoyés. D'ailleurs, le premier poste est trop difficile à remplir parce qu'il faut un homme de très grande considération, très riche, el qui entende parfaitement la polili(iue; au lieu que, jwur celui d'envoyé, le dernier avantagé suffit; en adoptant ce système, vous épargnerez chaque année des sommes considérables et vous n'en ferez pas moins vos affaires.
Il y a cependant des occasions, mon cher neveu, où il faut représenter avec magnificence, comme lorsqu'il est question de faire une alliance ou de s'unir jum' le sang. Mais ces ambassades doivent toujours être regardées comme extraordinaires pour en imposer à vos voisins Jetez dans vos actions le plus d'éclat que vous pourrez, el surtout ([ue personne n'arrive dans votre royaume que pour louer ce tiue vous ferez. Ne demandez jamais faiblement, paraissez plutôt exiger. Si l'on vous nian([ue, réservez votre vengeance jus(iu'au moment oii vous pourrez avoir une satisfaction des plus conijilètes, el surtout ne craignez pas les représailles; votre gloire n'en souflrira pas; tant [lis pour vos sujets, sur qui cela tombera. Mais voici le vrai point : il faut (|ue tous nos voisins soient persuadés (juc vous ne doutez de rien et (luc rien ne peut vous étonner. Tâchez surtout de passer iians leur esprit pour une lêtc dangereuse qui ne connaît d'autres princijies que ceux qui conduisent ii la gloire. Faites en sorte qu'ils soient convaincus que vous aimeriez mieux perdre deux roy;rumcs que de ne pas jouer un rôle dans la postérité. Comme ces senlimens demandent des
BIBLTOTHEOUE CHOISIE.
âmes peu communes, ils frappent, ils étourdissent la plupart des hommes, et c'est ce (lui constitue dans le monde te plus grand monarque.
Quand un étranger viendra à votre cour, comblez-le d'honnèlclés, et surtout tâchez de l'avoir toujours auprès de vous ; c'est le moyen siir de lui cacher les vices de
votre gouvernement; si c'est un militaire, Taites manœuvrer devant lui le répiment des gardes, et que ce soil vous qui le commandiez. Si c'est un bel esprit qui ait composé un ouvrage, qu'il l'aperçoive sur votre table, cl parlez lui de ses talens; si c'est 'un commerçant, écoutcz-lc avec bonté, caressez le et tâchez de le llxer chez vous.
COPIE D'UNE LETTRE AITOGRÂPHE DE IIAIIÎVAVE (ai\toii\e-pierre-joseph-marie)