REMONTRANCES A CE PRINCE SIR DIVERS POINTS DE SON ADMINISTRATION
La personne, Sire, qui prend la liberté de vous écrire celte leltre, n'a aucun intérêt en ce monde. Elle ne l'écrit ni par chagrin, ni par ambition, ni par envie de se mêler des grandes affaires. Elle vous aime sans être connue de vous; elle regarde Dieu en votre personne. Avec toute votre puissance, vous ne pouvez lui donner aucun bien quelle désire, et il n'y a aucun mal qu'elle ne souffrît de bon cœur pour vous taire connoître les vérités nécessaires à votre salut. Si elle vous parle fortement, n'en soyez pas étonné, c'est que la vérité est libre et forte. Vous n'êtes guère accoutumé à l'entendre. Les gens accoutumés à être flattés prennent aisément pour chagrin , pour âpreté et pour excès, ce qui n'est que la vérité toute pure. C'est la trahir que de ne vous la montrer pas dans toute son étendue. Dieu est témoin que la personne qui vous parle, le fait avec un cœur plein de zèle, de respect , de fidélité et d'allendrissement sur tout ce qui regarde votre véritable intérêt.
Vous êtes né, Sire, avec un cœur droit et équitable ; mais ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que la défiance, la jalousie , I élolgnemenl delà vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples cl rampans, la hauteur et l'attention h. votre seul intérêt.
Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l'état, pour faire monter jusqu'au comble votre aulorilé, qui est devenue la leur parce qu'elle étoit dans leurs mains. Ou n'a plus parlé de l'état ni des règles; on n'a parlé que du roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'inlini On vous a élevé jusqu'au ciel, pour avoir effacé, disoit-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable. Ils ont voulu vous élever sur les ruines de ouïes les conditions de l'état , comme si vous pouviez être grand en ruinant tous vos sujets sur qui votre gran-
deur est fondée. 11 est vrai que vous avez été jaloux de l'autorité, peut-être même trop dans les choses extérieures; mais, pour le fond, chaque ministre a été le maître dans retendue deson administration. Vous avez cru gouverner, parce que vous avez réglé les limites entre ceux quigouvernoient. Ils ont bien montré au public leur puissance, et on ne l'a que trop sentie. Ils ont été durs, hautains, injustes", violens, de mauvaise foi. Ils nont connu d'autre règle, ni pour l'administration du dedans de l'état, ni pour les négociations étrangères, que de menacer, que d'écraser, que d'anéantir tout ce qui leur résistoit. Il ne vous ont parlé que pour écarter de vous tout mérite qui pouvoit leur faire ombrage. Ils vous ont accoutumé à recevoir sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu'à l'idoicàtrie, et que vous auriez dû, pour votre honneur, rejeter avec indignation. On a rendu votre nom odieux, et toute la nation fiançoise insupportable à tous nos voisins. On n'a conservé aucun ancien allié, parce qu'on n'a voulu que des esclaves. On a causé depuis plus de vingt ans des guerres sanglantes. Par exemple, Sire , on fil entreprendre à Votre Majesté, en 1672, la guerre de la Hollande pour votre gloire, et pour punir les Hollandois, qui avoient fait quelque raillerie, dans le chagrin oîi on les avoit mis en troublant les règles de commerce établies par le cardinal de Richelieu. Je cite en particulier cette guerre, parce qu'elle a été la source de toutes les autres. ÎEIle n'a eu pour fondement qu'un motif de gloire et de vengeance, ce (\u\ ne peut jamais rendrcune guerre juste; d'où il s'en suit que toutes les frontières que vous avez étendues par celte guerre, sont injustement acquises dans l'origine. 11 est vrai. Sire, que les traités de paix subséquens semblent couvrir et réparer celte injustice, puisqu'ils vous ont donné les places conquises : mais une guerre injuste n'en est pas moins injuste, pour être heureuse. Les traités de paix signés par les vaincus ne sont point signés librement. On signe le couteau sur la gorge : on signemalgré soi pour éviter de plus grandes pertes:
BIBLIOTHÈQUE CnOISIE.
on signe comme on donne sa bourse, quand il la faut donner ou mourir. 11 faut donc, Sire, remonter jusqu'à cette origine de la guerre de la Hollande, pour examiner devant Dieu toutes vos conquêtes.
11 est inutile de dire qu'elles étoicnt nécessaires à votre état : le bien d'autrui ne nous est jamais nécessaire. Ce qui nous est vérita!)lement nécessaire, c'est d'observcrune exacte justice. 11 ne faut pas même prétendre que vous soyez en droit de retenir toujours certaines places, parce qu'elles servent à la sûreté de vos frontières. C'est à vous à chercher celte sûreté par de bonnes alliances, par votre modération, ou par des places que vous pouvez forlilier derrière: mais enlin, le besoin de veiller à notre sûreté ne nous donne jamais un titre de prendre la terre de notre voisin. Consultez là-dessus des gens instruits et droits ; ils vous diront que ce que j'avance est clair comme le jour.
En voilà assez, Sire, pour reconnoitre que vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et de ta justice, et par conséquent hors de celui de l'Evangile. Tant de troubles affreux qui ont désolé toute l'Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, tant de scandales commis, tant de provinces saccagées, tant de villes et de villages mis en cendres, sont les funestes suites de cette guerre de 1672, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de médailles de Hollande. Examinez, sans vous flatter , avec des gens de bien, si vous pouvez garder tout ce que vous possédez en conséquence des traités auxquels vous avez réduit Vos ennemis par une guerre si mal fondée.
Elle est encore la vraie source de tous les maux que la France souffre. Depuis cette guerre, vous avez toujours voulu donner la paix en maître, et imposer des conditions, au lieu de les régler avec équité et modération. Voilà ce qui fait que la paix n'a pu durer. Vos ennemis, honteusement accablés, n'ont songé qu'à se relever, et qu'à se réunir contre vous. Faut-il s'en étonner? vous n'avez pas même demeuré dans les termes de cette paix que vous aviez donnée avec tant de hauteur. En plcme paix, vous avez fait la guerre et des conquêtes prodigieuses. Vous avez établi une chambre des réunions, pour être tout ensemble juge cl partie : c'était ajouter l'insulte et la dérision à l'usurpation et à la violence. Vous avez cherché, dans le traité de Westphalie, des termes équivoques pour surprendre Strasbourg. Jamais aucunde vos ministres n'avoil osé, depuis tant d'années, alléguer ces termes dans aucune négociation, pour montrer que vous eussiez la moindre prétention sur cette ville. Une telle conduite a réuni et animé toute l'Europe contre vous. Ceux mêmes qui n'ont pas osé se déclarer ouvertement souhaitent du nioinsavec impatience votre affoiblissenient et votre humiliation, comme la seule ressource pour la liberté et pour le repos de toutes les nations chréliennes. Vous qui pouviez, Sire, acquérir tant de gloire solide et paisible à être le père de vos sujets et l'arbitre de vos voisins, on vous a rendu l'ennemi commum de vos voisins, et on vous expose à passer pour un maître dur dans votre royaume.
Le plus étrange effet de ces mauvais conseils est la durée de la ligue formée contre vous. Les alliés aiment mieux faire la guerre avec perte, que de conclure la paix avec
vous , parce qu'ils sont persuadés, sur leur propre expérience, que celle paix ne scroit point une paix véritable , que vous ne la tiendriez non plus que les autres , et que vous vous en serviriez pour accabler séparément sans peine chacun de vos voisins, dés ((u'ils se scroient désunis. Ainsi, plus vous êtes victorieux, plus ils vous craignent et se réunissent pour éviter l'esclavage dont ils se croient menacés. Nepouvant vous vaincre, ils prétendent du moins vous épuiser à la longue. Enlin ils n'espèrent plus de sûreté avec vous qu'en vous mettant dans l'impuissance de leur nuire. Mettez-vous, Sire, un moment en leur place, et voyez ce que c'est que d'avoir préféré son avantage à la justice et à la bonne toi.
Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfans, etqui ont étéjusqu'icisi passionnés pourvous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée, les villes et la campagne se dépeuplent; tous les métiers languissent, cl ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Par conséquent vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre état, pour faire cl pour défendre de vaines conquêtes au dehors. Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudroit lui faire l'aumône elle nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provision. Les magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse, dont tout le bien est en décret, ne vit que de lettres d'état. Vous êles importuné de la foule des gens qui demandent et qui murmurent. C'est vous-même. Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras; car, tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà ce grand royaume si florissant sous un roi qu'on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple, et qui le scroll en effet si les conseils flatteurs ne l'avoicnt point empoisonné.
Le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l'amitié, la confiance, et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus; il est plein d'aigreur et de désespoir. La sédition s'allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n avez aucune pitié de leurs maux, ([ue vous n'aimez que votre autorité et votre gloire. Si le roi, dit-on, avoil un cœur de père pour son peuple, ne metlroit-il pas plutôt sa gloire à leur donner du pain, et à les faire respirer après tant de maux, qu'à garaer quelques places de la frontière , qui causent la guerre? Quelle réponse à cela. Sire? Les émotions populaires, qui étoicnt inconnues depuis si long-temps, deviennent fréquentes. Paris même, si près de vous, n'en est jias exempl. Los magistrats sont contraints de tolérer l'insolence dos mutins, et de faire couler sous main quelque monnnie pour les apaiser ; ainsi on paie ceux qu il faudroit punir. Vous êles réduit à la honteuse et déplorable extrémité, ou de laisser la sédition impunie, et de l'accroître par colle impunité, ou de faire massacrer avec inhumanité dos peuples que vous mettez au desespoir, en leur arrachant, par vos impôts pour cotte guerre, le painquils tâchent de gagner à la sueur de lours visages
Mais pendant qu'ils manquent de pain, vous manquez vous-même d'argent, et vous ne voulez pas voirrextrémilé où vous êtes réduit. Parce que vous avez toujours été heu-