‹ SatanstoéChapitre 39 sur 194 · A LA REINE ANNE D^AIJTRICHE, MA MERE · texte numérisé non relu

A LA REINE ANNE D^AIJTRICHE, MA MERE

A Nantes, le 5 septebibre 1661.

Madame ma mère, je vous ai déjà écrit ce matin l'exécution des ordres que j'avais donnés pour faire arrêter le surintendant (Fouquet); je suis bien aise de vous mander le détail de cette all'aire : vous savez qu'il y a long-temps que je l'avois sur le cœur, mais il a été impossible de le taire i)lus tôt, parce que je voulais qu'il fît payer auparavant 150,000 ecus pour la marine, et que d'ailleurs il fiilloit ajuster diverses choses qui ne se pouvoient faire en un jour ; et vous ne sauriez vous imaginer la peine que j'ai eu seulement a trouver moyen de parler en particulier à Artagnan ; car je suis accablé tout le jour par une infinité de gens fort alertes, et qui, à la moindre apparence, auroicnt pu pénétrer bien avant : néanmoins il y avait deux jours que je lui avois commandé de se tenir prêt, et de se servir de du Claveau et deMaupertuis, à défaut des maréchaux des logis et brigadiers de mesmousquetaires,dontla plupart sont malades; j'avais la plus grande impatience du monde que cela fût achevé, n'y ayant ])lus autre chose qui me retint en ce nays. Enfin, ce matin, le surintendant étant venu travailler avec moi à l'accoutumée, je l'ai entretenu tantôt d'une matière, tantôt d'une autre, et fait semblant de chercher des papiers, jusqu'à ce que j'ai aperçu par la fenêtre de mon cabinet Artagnan dans la cour du château, et alors j'ai laissé aller le surinleudanl qui, après avoir causé un peu au bas du degré avec la

Feuillade, a disparu dans le temps qu'Artagnan saluoit le sieur Lctellier ; de sorte que le paUvre Artagnan croyoit l'avoir manqué, et m'a envoyé dire par Mauperluis qu'il soupçonnoit que quelqu'un lui avoitdit de se sauver, mais il l'a rattrapé dans la place de la grande église, et l'a arrêté de ma part environ sur le midi. Il lui a demandé les papiers qu'il avoit sur lui, dans lesquels on m'a dit que je trouverois l'élat au vrai de Bclle-lle; mais j'ai tant d'autres affaires que je n'ai pu les voir encore ; cependantj'ai commandé au sieur Boucherat d'aller sceller chez le surintendant, et au sieur Pellot chez Pellisson, que j'ai fait arrêter aussi. J'avais témoigné que je voulois aller ce matin à la chasse, et, sous ce prétexte, fait préparer mes carrosses et fait monter à cheval mes mous- ([uetaires; j'avois aussi commandé les compagnies des gardes qui sont ici, pour faire l'exercice dans la prairie, a(in de les avoir toutes prêtes à marcher à Belle-Ile. Incontinent donc que l'affaire a été faite, l'on a mis le surintendant dans un de mes carrosses , suivi de mes mousquetaires , qui le mène au château d'Angers, et my attendra en relais , tandis que sa femme , n,ir mon ordre, s'en va à Limoges. Tourille a marché à i'inslant avec mes compagnies dos gardes, et ordre de s'a vancer à la rade de Belle-Ile, d'où il détachera Chavigni, capitaine, pour commander dans la place, avec cent Fran-

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çais et soixante Suisses qu'il lui donnera; et si, par hasard, celui que le surintendant y a mis vouloit faire quelques résistances, je leur ai commandé de forcer. J'avois résolu, d'abord, d'en attendre des nouvelles, mais tous les ordres sont si bien donnés que, selon toutes les apparences, la chose ne peut manquer; ainsi je m'en retourne sans différer davantage, et celle-ci est la dernière lettre que je vous écrirai de ce voyage. J'ai discouru ensuite sur cet accident, avec ces Messieurs qui sont ici avec moi; je leur ai ditfranchement ou'il y avoit quatre mois qucj'avois formé mon projet, qu'il n'y avoil que vous seule qui en eussiez connaissance, et (|ue je ne l'avais communiqué au sieurLetellierquedepuisdeux jours pour faire expédier les ordres. Je leurai déclaré aussi que je ne voulois plus de surintendant, mais travailler moi-même aux iinances avec des personnes lidèles qui agiront sous moi, connaissant que c'étoit le vrai moyen de me mettre dans l'abondance, et de soulager mon peuple. Vous n'aurez pas de peine à croire qu'il y en a eu de bien penauds ; mais je suis bien aise qu'ils voient que je ne suis pas si dupe qu'ils s'éloient

imaginés, et que le meilleur parti est de s'attacher à moi. J'oubliois à vous dire que j'ai dépêché de mes mousquetaires partout sur les chemins et jusqu'à Saumur, aiin d arrêter tous les courriers qu'ils rencontreront allant à Paris, et d'empêcher qu'il n'y en arrive aucun devant celui que je vous ai envoyé. Ils me servent avec tant de zèle et de ponctualité, que j'ai tous les jours plus de sujet de m'en louer. Et en cette dernière occasion, quoique j'eusse donné plusieurs ordres, ils les ont si bien exécutés que tout s'est fait en un même temps sans que personne ait pu rien pénétrer. Au reste j'ai déjà commencé à goûter le plaisir qu'il y a de tra\ ailler soi-même aux finances, ayant dans le peu d'application que j'y ai donné celte après-dinée, remarqué des choses importantes dans lesquelles je ne voyais goutte, et l'on ne doit pas douter que je continue. J aurai achevé dans demain tout ce qui me reste à faire ici, et à l'instant je partirai avec une joie extrême de vous aller embrasser, et vous assurer moi-même de la continuation de mon amitié.

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