CHAPITRE XIV
Apres que les choses sont irouvées.jet mises par ordre,
les mots choisis, et bien liés ensemble, et que l'oraison à tout son ornement : il est temps alors de l'apprendre par cœur ; ou se pratiqueront les préceptes de la mémoire artificielle pour ceux qui en auront besoing. Car quant a vous. Sire, la nature n'a pas voulu qu'eussiés a laire en ceci d'aucun artifice. Je dirai toutefois que s'il y avoit d'aventure quelque Prince qui se desfiat fort de sa mémoire, qu'il pourroit suivre l'exemple d'Auguste, lequel depuis cju'il fut paisible Empereur leuttousjours et recita ses harangues parlant ainsi par escrit, ou de pœur qu'il ne demeurast court faulte ae mémoire, ou pour n'avoir pas assés de temps aies apprendre. Or n'avons nous encores que le corps de l'Eloquence, d'autant que l'action en est lame, comme il a esté diet ailleurs, et par elle seule bien souvent ceus qui n'avoient pas grande faculté de bien dire ont esté estimés très éloquents : et au contraire ceus qui avoient acquis les autres parties, faulte de cesteci, on a jugé qu'ils ne disoient rien qui vaille. A ccsle cause le grand orateur Demosthenes enquis quelle partie de l'éloquence il prisoit le plus, respondil, l'action; enquis derechef qui estoit l'aultre d'après, respondit encores Faction ; et feit pareille response a la troisiesme demande. Elle consiste en trois choses ; en la bonté de la vois, en la grace du visage, au geste contenance et mouvement du corps. La bonté de la vois vient de la nature, et toutefois on peult faire par industrie quelle soit plus haulte, plus pleine, et plus ferme, sans y oublier la douceur. Car ce que disoit sa royneParvsatis, mere de Cyrus, qu'on devoit user envers les Rois de paroles de soye, se peult aussi dire de la vois des Princes parlans a leurs subjects, c'est que leur vois douce sert beaucoup a les apaiser quand ils sont aigris et esmeus , ou a les reconforter quand ils les voyent affligés et se plaindre. Chose semblable a ce qu'on raconte des sciatiques , ou plustost schiadiques : c'est que quand les gouttes les tourmentent le plus, si on leur sonne quelque douce aubade de Oustes, ils en sentent leur douleur allégée, non qu'il ne faille aucunefois parler plus ferme, hainser et renforcer la vois selon la matière et les occurrences. La grace du visage n'a pas moins de pouvoir que la vois, ains davantage, parce que le visage est l'image de l'ame et en iceluy se reconnoissent les affections diverses de l'esprit, singulièrement es yens qui monstrent au dehors tout ce qui est au dedans, et impriment en ceus qui les regardent les mesraes passions de celui qui parle. En quoi il leur advient comme a l'oiseau que nous appelions loriot, qui en regardant ceus qui ont la jaunisse prent incontinant ceste mesme maladie. Quant a la bonne contenance, geste et mouvement du corps, ce seroit non seulement perte de temps et de papier, mais aussi présomption, den vouloir ici toucher quelque chose.