‹ SatanstoéChapitre 7 sur 194 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Tchéou-kong-meng et ses collègues ayant été battus dans le concours, songeaient à se rendre au palais pour faire l'aveu de leur faute. Mais Téou-koué-i les arrêta. « Le talent et l'esprit, leur dit-il, sont un don du ciel, tandis que le savoir et l'instruction sont le fruit de l'étude et de la lecture. Une petite lille de dix ans, qui a commencé k lire dès sa troisième année, n'a pu étudier que sept ans. Comment pourrail-elle improviser des vers libres ou réguliers, et, dans un concours sur l'antiquité, répondre sur-le-champ, à toutes les questions, sans se tromper de l'épaisseur d'un cheveu? Il est évident que le fils du ciel a eu pour elle une bienveillance exagérée, que son père a eu le talent de se ménager des intelligences secrètes dans le palais, et lui a communiqué d'avance les thèmes. Elle a pu ainsi composer, de longue main, des morceaux de prose relevée, et ne pas commettre une seule faute. On aura beau dire qu'elle en est réellement l'auteur, et i[u'elle les a écrits à l'instant même; quand on devrait me couper la tête et me tirer jusqu'à la dernière goutte de mon sang, je ne le croirais jamais. »

Ces paroles donnèrent à réfléchir à Hia-tchi-tchong et à ses collègues. « Ce raisonnement, dirent-ils, est nariaitemont juste. Dans tout l'empire, le Wén-tchang (la prose relevée), vient des licenciés et des docteurs, et les plus habiles d'entre eux entrent dans l'Académie des Ilàn-lîn. Est-il possible qu'une petite fille soit en état de répondre, de point en point, d'une manière si nette et si précise, à des questions qui ont mis en défaut les académiciens euxmêmes? Vraiment, il y a là quelque chose de louche ; je prierai les honorables inspecteurs de la soumettre à de nouvelles épreuves, et d'en rendre compte à Sa Majesté. »

(I) Nous venons de voir, dans le chapitre précédent, que, sur la demande de Téou-koué-i, l'empereur a ordonne à Chantai do, composer avec les six lettrés qu'il lui a présentés, dans l'espoir de la mettre en défaut et de prouver qu'elle n'a qu'un talent emprunté. L'auteur raconte minutieusement toutes les circonstances do ce concours dont les tlicmes, proposés par le Iribiinal des rites el approuvés par l'empereur, ont pour objet, I" les différens genres do calligraphie ; 2" une chanson ; 3* une pièce do poésie; 4° un morceau de prose élégante; et S» dix questions d'histoire ancienne. On rapporte toutes ces pièces do composition, mais comme elles ne pourraient être comprises el goûtées du lecteur sans un long commentaire qui ne saurait trouver place ici, nous nous voyons obligés de supprimer cet épisode. Qu'il nous suffise de dire que Chân-ta'f s'acquitte do sa lâche avec une facilité surprenante, et qu'elle bat et mystifie SOS concurrens qui n'ont plus d'antre ressource que d'aller s'avouer vaincus, et demander grâce à l'empereur de leur honteuse défaite.

Chân-hiên-jîn combattit sa proposition. « Supposez, ditil, que le fdsdu ciel me montre une grande bienveillance, peut-on soutenir que je sois seul l'objet de cette haute faveur? Quand j'aurais des intelligences b, la cour, pourraisje en avoir avec le lils du ciel? »

Avant qu'il n'eiJt fini de discuter, Chân-taï prit la parole. « Illustre père, dit-elle, il est inutile d'insister là-dessus. Puisque le noble Téou soupçonne un excès de faveur de la part du lils du ciel, et s'imagine que vous avez su vous ménager des intelligences secrètes, ce sont deux points difficiles à éclaircir. En ce cas, je prie le noble Téou de me fournir lui-même un thème; son humble servante tâchera de le remplir, et alors le vrai ou le faux éclateront sur-le-champ.

— Cette idée est fort juste , reprit Tchao-kong (1). Allons, docte Téou, donnez-lui un thème; nous verrons si elle peut ou ne peut pas s'en acquitter. De cette façon, tous ces Messieurs n'auront plus rien à dire.

— Comme nous sommes venus composer par ordre de l'empereur, dit Téou-koué-i, pourrais-je me permettre de donner moi-même un thème?

—Eh bien! reprit Song-sîn, puisque Mademoiselle Chàn ne demande pas mieux que de subir un nouvel examen, rien n'empêche que vous ne lui donniez un thème. Autrement, les doutes de toute l'assemblée ne pourront jamais se dissiper.

— C'est une excellente chose, ajouta Tchao-kong, que de lui donner un sujet; on distinguera sur-le-champ le vrai du faux, et l'on n'aura plus lieu de se livrer à des accusations téméraires.

—Quel sujet faut-il que je lui propose? dit Téou-koué-i, en regardant Song-sîn.

Song-sîn s'approcha de lui et lui dit tout bas à l'oreille : « Vous n'avez pas besoin d'aller chercher l>ien loin un sujet ; que ne priez-vous Mademoiselle Chân de trouver la phrase parallèle que vous avez cherchée en vain avant hier?

Téou-koué-i se trouva fort lieareux d'être «tis suir la voie par Song-sîn. « Puisque Mademoiselle Chàn, dit-il, désire que je lui fournisse un sujet, si j'allais lui proposer un long chapitre ou une grande dissertation, elle ne manquerait pas de dire que je cherche à l'embarrasser, i ai sous la main une p/i»ï/.se«/)«ra//f/e dans le genre de celles qu'on propose aux jjelils écoliers; elle est toul^à-fait à la

(1) Tchao kong avait été chargé de présider le concours auquel l'empereur venait de soumettre Chantai el les six lellrés proposés par Téou-koué-i.

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portée de Mademoiselle Chân. Si elle réussit à trouver une phrase qui y corresponde avec justesse, je croirai alors qu'elle est douée d'un véritable ialcut. »

— En ce cas, dit Tchao-kong, hâlez-vous de l'écrire.

Téou-koué-i prit al-ors un pinceau et du papier, et écrivit une piirase qu'il montra à tous les magistrats. Il avait lié ensemble les titres des sept chapitres de il/en^-isew, el en avait fait une /«Arase à parallèle, qui était ainsi conçue :

« Liang-hoëi-icang (c'est-à-dire Uoeï, roi de Liang), chargea Hong-sûn-tcheou , d'inviter Tcng-wen [Iceng], avant ii'-WoM, et leur montra toute son ailection (Tsmsin). Kao-tscu lut dix mille chapitres {Wûn-tchang) (1). »

Les magistrats ayant vu ce passage, s'écrièrent tous ensemble : C'est une phrase interrompue. Chân-hiên-jîn ne put maîtriser sa colère. Monsieur ïéou, le Tchang-ko (messager impérial près du bureau des ouvrages publics), vous êtes d'une sévérité cruelle! Primitivement, il s'agissait de composer en vers el en Wên-tchang (prose élégante); comment pouvez-vous maintenant proposer une phrase interrompue? Si Monsieur Téou pouvait trouver la phrase parallèle, il ne manquerait pas de dire que ma fille est vaincue.

— Vénérable Thaï-ssé (premier ministre), vous avez tort de vous fâcher ainsi, répondit Téou-koué-i. Puisque votre noble fille est douée d'un talent extraordinaire, il faut, de toute nécessité, qu'elle réussisse à trouver une phrase parallèle qui serait introuvable pour tout autre. Ce n'est qu'à ce prix qu'elle peut justifier ses prétentions; mais si elle ne vient pas à bout de trouver un parallèle qui serait introuvable pour d'autres personnes, elle cessera de paraître douée d'un talent extraordinaire.

— Messieurs , dit Tchao-kong , il ne convient pas de vous disputer ainsi. Qu'on fasse voir le sujet à Mademoiselle Chan ; si elle trouve le parallèle ou ne le trouve pas, nous saurons à quoi nous en tenir.

Les serviteurs prirent alors le papier où était écrite la ■phrase à parallèle et le portèrent sur la table de Mademoiselle Chân.

A peine y eut-elle jeté les yeux, qu'elle laissa échapper un léger sourire : « J'imaginais, dit-elle, qu'il s'agissait des vapeurs qui enveloppent les saules d'un étang ou d'un vivier, ou de quelque phrase interrompue empruntée à un saint homme (à un empereur) ; mais comment pourrait-on être embarrassé par des lettrés pédans qui ont rais en commun les chétives ressources de leur esprit?

— Chère enfant, lui dit Chân-hiên-jîn, croyez-vous qu'il vous sera encore possible de trouver une phrase parallèle?

(I) Les mots en italique sont le commencement des sept chapitres de Meng-tseu : 1 , Liang-hoï-wang; 2 Kong-sûn-lchéou; 3, Teng-wén, pour Teng-ivén-kong; 4, Li-léou. Mais les mots Tsinsin (ch. 6), dont le sens local a été un peu détourné, ont été transposés avant Kao-tscu (ch. 5), et les mots ]Vdn-tchang (ch. 7), qui sont purement phonétiques dans Meng-tseu el forment un nom d'homme^ ont reçu ici une valeur différente qui résulte de leurs élémens, pris dans le sens ordinaire ( IFdn, dix mille -ichang, chapitres). Dans l'ouvrage original, les mots Tsin-sin (épuiser son cœur), s'appliquent à une personne qui emploie toutes les forces de son ame pour atteindre un but.

— Attendez un peu, rénonditChân-taï; je vais en écrire une el la montrer à ces illustres magistrats.

Puis, d'un air épanoui, elle prit .son pinceau, traça la phrase parallèle qui lui était demandée et la présenta aux assistans. Ils se rapprochèrent à l'envi pour l'examiner et lurent ce qui suit :

« Ling-kong, roi de Weï, envoya Kong-i-tchang pour » sacrifier à Thaï-pé dans le pays de Hiang-tang. Les » sages de l'antiquité [Thsiên-thsin) , dans un village où ') florissail l'humanité [Li-jîn] , faisaient exécuter des » danses par huit troupes de (8) musiciens [Pa-i] (1).

A la vue de cette piirase, tous les magistrats furent remplis d'étonnemenl el éprouvèrent une joie qui tenait du délire. Tchao-kong trépignait de plaisir; Téou-koué-i, lui-môme, resta ébahi d'admiration el de stupeur. Puis, se tournant versSong-sîn : « En vérité, en vérité, s'écriat-il, c'est une fille de talent. Pour le coup il n'y a plus rien à dire. »

— Vénérable Téou , lui dit Song-sîn , ne vous extasiez pas si fort. J'ai encore une phrase à parallèle; je vais prier de nouveau Mademoiselle Chân d'en trouver une qui lui corresponde. »

— Vous avez vu, répondit Téou-koué-i, avec quelle aisance, avec quelle facilité, elle vient de trouver tout-àl'heure la correspondance de votre phrase interrompue. Quelle phrase parallèle pourrait maintenant l'embarrasser? Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est d'avouer franchement notre faute, à quoi bon l'aggraver davantage? »

Song-sîn resta bouche close.

— Eh bien! dit Tchao-kong, puisque M. Song a encore une phrase dont il demande la correspondance, il na qu'à l'écrire pour se contenter, et à la montrer à Mademoiselle Chân. Il faut que nous voyions clairement si elle peut ou ne peut pas trouver une phrase parallèle. Gardons-nous de nous exprimer encore avec une complaisance exagérée, et de nous laisser éblouir et fasciner au point de ne pouvoir faire un fidèle rapport lorsque nous serons en présence de l'empereur.

— Cet avis est plein de raison, s'écrièrent tous les magistrats.

A ces mots, Song-sîn retourna h sa place. II écrivit une phrase à parallèle et la montra à ses collègues; elle était ainsi conçue :

« L'hirondelle vient el l'oie (sauvage) s'en va. Elles sont » heureuses de se rencontrer au milieu du chemin, et de » parler du printemps et de Vautotnne. »

(1) Les mots en italique commencent sept des chapitres du Lûn-xju (le 3' des livres classiques). Chân-Taï a lié ensemble ces différens titres pour en former un sens suivi, ce qui l'a obligée de les transposer et, dans quelques cas, de détourner légèrement le sens qu'ils ont dans le texte original. Voici la place qu'ils y occupent : Weï-ling-kong , commence le chap. XV; Kong-itchang, le chap. V; Tai-pé, le chap. VIII; Hiang-tang, le chap. X; ThSién-lhsin , le chap. Xl;Li-sin, Ibi chap. IV ; Pa-i, le chap. III.

Les mots Hiang-lang signiDent village dans le Ltin-yu : ici ils sont pris pour un nom de lieu. Les mots Thsidn-thsin signifient ceux qui ont fait anciennement des progrès dans (les rites et la musique) ; ici ils forment un sens complet.

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Tousles magistrats l'ayant lue, se dirent à-la-fois : Les deux mots printemps et automne sont à double entente. 11 est encore plus ditficile de trouver un passage qui y corresponde,

— Messieurs, dit Chân-hiên-jîn , c'est déjà trop d'une de CCS phrases coupées; est-il bien convenable de revenir à la charge ? Monsieur Song, pourquoi donc être si tourmentant?

— Voyant que votre noble lille est "douée d'un talent si élevé, j'ai le désir d'entendre ce que je n'ai jamais entendu ; voilà pourquoi je lui ai adressé cette nouvelle demande. Si le vénérable Tai-ssé (premier ministre) m'en fait un crime, comment oserais-je la solliciter une seconde fois?

Il voulut alors reprendre le papier, mais Tchao-kong le retenant : « Cela est impossible, lui dit-il , puisque vous avez écrit votre phrase et nous l'avez montrée, cette affaire intéresse maintenant les oreilles et les yeux de l'empereur. Il faut absolument que vous la montriez à Mademoiselle Chân pour voir comment elle s'en tirera. Pourrait-il être permis de l'offrir et de la retirer par caprice, et de regarder cela comme un jeu d'enfant?

Alors, appelant un serviteur, il lui ordonna de porter la phrase à Mademoiselle Chân.

— Quoique cette p/jrase à parallèle n'ait point été proposée par Sa Majesté, lui dit-il, c'est une auaire qui touche aux vers et au style élégant ; voyez un peu. Mademoiselle, s'il est encore possible ou non de trouver une phrase correspondante

Chân-taï prit le papier et y ayant jeté un coup d'oeil , elle laissa échapper un sourire : « Ce Touï (phrase qui doit avoir un pendant), dit-elle, est tourné avec adresse; mais serait-il possible que je ne réussisse point à y répondre? Attendez un peu : je vais écrire encore une phrase parallèle; je la soumettrai à vos lumières. »

Tout en parlant, elle écrivit sa phrase qui était ainsi conçue :

« Le lièvre court et l'oiseau vole. Au-delà des mers ils » sont ravis de se rencontrer, et de distribuer l'éloge ou le » blâme (1) le premier jour de la lune. »

Chân-taï ayant lini d'écrire sa phrase, la présenta à Tchao-kong qui la fit voir à toute l'assemblée. Us battirent des mains, trépignèrent des pieds et se répandirent en éloges intarissables. « Quelle belle pensée ! dirent-ils ; en vérité, nul homme ordinaire n'aurait pu la concevoir. »

Song-sîn était muet de stupeur et n'avait pas la force de proférer un mot; mais Chan-hiôn-jîn ne pouvait maîtriser sa joie et ne cessait de rire à gorge déployée.

Téou-koué-i reconnaissant, à n'en plus douter, que Chân-taï était véritablement douée d'un rare talent , sentit bien qu'après avoir fait son rapport, il ne manque-

(4) Les mots printemps et automne de la phrase ci tée plus haut, ont une double entente. D'un côté ils signifient la première et la troisième saison, de l'autre ils désignent l'ouvrage historique intitulé : Le Printemps et l'Automne, dans lequel Confucius loue ou blâme les princes de son temps. Les derniers mois Ping-ynueïtan (le matin de la première lune, distribuer l'éloge et le blâme) désignent les jugemens rendus publiquement dans un village sur le mérite ou le démérite des hommes.

rail pas d'être puni. C'est pourquoi il confessa plusieurs fois sa faute à Chân-hiên-jm. « Je regrette, dit-ii, la démarche que j'ai faite; mais, dans le principe, ce n'est pas moi qui aurais osé présenter , de mon propre mouvement, un rapport insensé. La vérité est que le préfet Yen, mon parent, qui avait demandé des versa votre noble fille, s'étant vu persiflé par elle, vint me raconter en pleurant sa mésaventure. Dans le moment, j'ai eu la sottise de faire cette démarche; aujourd'hui, je reconnais ma faute. Lorsque je serai en présence de l'empereur, si Sa Majesté entre en colère et que je sois menacé de quelque niallieur imprévu, j'ose supplier le vénérable Tai-ssé (premier ministre) et sa noble lille, de me pardonner et de me prendre sous leur protection. »

— Cela dépend de l'empereur, dit Chân-hiên-jîn en riant ; pour moi, si j'échappe à l'accusation d'avoir mis le faux à la place du vrai , d avoir compromis l'honneur de l'administration, et d'avoir eu des intelligences secrètes avec l'empereur, je m'estimerai le plus heureux des hommes. Quant aux autres choses, elles ne sont point de ma compétence.

— Laissons-là les propos oiseux, dit alors Tchao-kong. Allons vite présenter notre rapport à l'empereur; nous verrons ensuite ce qu'il convient de faire.

A ces mots], ils se levèrent tous ensemble et sortirent.

Dans ce moment, l'empereur se trouvait justement dans la salle appelée Wén-hoa-tién (la salle où fleurit la littérature), et il était occupé, avec plusieurs académiciens, à examiner et à louer les vers de Chân-taï. Soudain, Tchaokong vint à la tête des magistrats lui rendre compte de sa commission, et lui présenta les cinq pièces du concours. L'empereur, y ayant jeté les yeux, vit que Chân-taï avait suivi les thèmes de point en point, et ne s'était pas trompée sur une seule personne ni sur une seule chose. Il en lut transporté de joie. Alors, interrogeant Tcheou-kongmeng et ses autres collègues ; « Messieurs, dit-il, vous avez composé tous six avec Chan-taï, en vers et en prose élégante; comment cela s'cst-il passé?

— Sire, répondirent-ils tous ensemble, vos humbles sujets ont, en effet, reçu l'ordre de composer avec Chântaï en vers et en prose; mais, quoiqu'elle ne soit qu'une petite fille de dix ans, elle possède un savoir que le ciel lui-même a perfectionné ; elle est douée d'un talent qui émane d'en haut. En la voyant manier le pinceau, on airai t que sa main est conduite et soutenue par les génies. Avec nos moyens vulgaires et surannés, nous ne saurions nous élever jusque-là. Nous attendons avec respect et de bon cœur, le châtiment que nous avons mérité. Mais nous vous supplions d'examiner notre cause avec vos lumières divines et de nous traiter avec indulgence.

— Puisque vous reconnaissez franchement vos torts, dit l'empereur d'un air épanoui, il sen suit que Chan-taï n'a pas un talent d'emprunt, et qu'en lui donnant une inscription et un pied de jade, je ne me suis point trompé.

A cette époque, on entrait justement dans l'automne, et l'empereur était occupé à manger des melons qu'il trouvait délicieux. Il ordonna aux serviteurs qui étaient à ses côtés, d'en prendre un plat de sa table et de le porter, bride abattue, à Chân-taï.

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Los serviteurs obéircut à cet ordre et partirent au même instant.

L'empereur interrogea alors Téou-koué-i. « Quelle idée avcz-vous eue, lui dit-il, de me présenter un rapport mensonger?

— Sire, réponditTéou-koué-i, comme je remplis, à ma honle, le ministère de la parole (1 ), voyant que les propos du public présentaient quelque cnose de louclie, j'ai pris la liberté de vous adresser un rapport. Mais, maintenant que je l'ai vu écrire et composer comme une divinité, je commence à croire que le ciel lui a donné le jour pour qu'elle seconde votre administration sage et éclairée. Mes paroles téméraires méritent un sévère chcàtiment; mais je supplie Votre Majesté de daigner me faire grâce. »

Après avoir entendu ces paroles, l'empereur était sur le point de lui pardonner, lorsque Cbân-hièn-jîn lui parla en ces termes : « Téou-koué-i, dit-il, a avancé que ma lille a voulu faire passer le fau\ pour le vrai ; c'est une affaire sans importance. Mais il a ajouté que j'ai flatté Votre Majesté à 1 aide d'un talent emprunté, et que j'ai eu des intelligences secrètes avec le fils du ciel. Ce double crime compromettrait la conduite que j'ai tenue pendant toute ma vie. 11 est impossible de ne pas l'examiner avec la plus sévère attention. »

L'empereur pâlit de colère. « Qu'entend-il par des intelligences secrètes avec le iils du ciel?

— Je n'oserais le dire, répondit Chân-hiên-jîn ; interrogez seulement le membre du tribunal des rites qui a présidé le concours, vous le saurez sur-le-champ. »

L'empereur tourna les yeux vers Tchao-kong qui, se jetant à genoux, lui rendit compte de sa commission et rapporta les accusations portées contre Chân-taï et son père.

Après avoir entendu ces paroles, le fils du ciel fut rempli d'indignation. « Téou-koué-i, s'écria-t-il , a dit que Ghàn-hièn-jtn s'était ménagé des intelligences secrètes. C'est calomnier indignement un des plus grands magistrals de l'empire! Comment a-t-il pu avancer que, par excès de faveur et de complaisance, j'ai communiqué les sujets avant le concours? Serait-il possible que le fils du ciel, tju'entoure une majesté imposante, se rendit coupable d'une si basse supercherie? Pour avoir prodigué l'insulte et l'outrage à son souverain, quel châtiment ne mérite-t-il pas? J'ordonne aux Kîn-i-we'i (soldats de la garde impériale) de le livrer au tribunal des peines pour qu'il le juge et le punisse sévèrement. Tchéou-kong-meng , Hia-tchi-tchong , P S-khi-thong , Mouli et Yên-koué'i , ayant été présentés contre leur gré , pour composer avec Chàn-ta'i et ayant d'ailleurs avoué leur faute , je leur fais grâce à tous et les exempte du jugement. Quant à Song-sîn , cet intrigant parasite , qui , sans être revêtu d'aucun emploi et incapable de composer un seul vers, ose fréquenter d'illustres magistrats et composer avec eux de manière à compromettre l'honneur du gouyernemetit, c'est évidemment le confident de Téoukoué-i, c'est lui qui l'a poussé à provoquer ce combat opiniâtre. J'ordonne aux Kîn-i-we'i (soldats de la garde im-

(1) Il était Yu-ssé, ou moniteur impérial.

périalc) de le conduire hors de la porte appelée Ou-mén, de lui appliquer quarante coups de bâton, et de le ramener ensuite dans son village. Je donne à Chân-taï des (leurs d'or (ornement de tète), et une pièce de soie pour signaler et honorer son talent littéraire. «

A peine cet ordre eut-il été rendu, que des soldats de la garde impériale se saisirent de Téou-Koué-i et de Songsîn avec la vitesse du vautour qui s'élance sur un passereau, et les entraînèrent dehors. Tchéou-kong-meng et ses collègues se prosternèrent silencieusement au bas des degrés rouges, et demandèrent grâce en frappant la terre de leur front.

Ils n'avaient pas encore achevé de parler, lorsqu'on vit arriver les serviteurs chargés d'oflrir le plat de melon, qui venaient rendre compte de leur commission et rapportaient une lettre de remerciemens de la part de Chântaï.

L'empereur y jeta les yeux et lut ce qui suit :

« Lettre de remerciemens de Chân-taï, fille de Chânhiên-jîn, président du conseil privé et du tribunal des rites :

« Votre Majesté a daigné m'accorder un plat de melon de sa table ; pénétrée de reconnaissance, je me tourne avec respect du côté du palais et je vous offre mes humbles actions de grâces. J'ai appris qu'outre ce bienfait, vous avez livré à la justice Téou-koué-i qui a prodigué l'insulte et l'outrage à son auguste souverain, et que vous avez condamné à quarante coups de bâton Song-sîn, l'instiOTteur de ce combat acharné. Il était juste, sans doute, de cnàtier ainsi ces deux hommes; mais je ne puis m'empêcher de songer que j'ai été la cause première de cette fâcheuse affaire.

» Quoique Votre Majesté m'ait comblé des plus insignes bienfaits, et que vous m'ayez accordé, par erreur, le titre de fille de talent, je ne suis, après tout, qu'un enfant de dix ans. Quelle importance peuvent avoir mon succès ou ma défaite? Quoique Téou-koué-i se soit rendu coupable de calomnie, c'est uû des moniteurs de Votre Majesté; quoique Song-sîn, qui est dépourvu d'emploi, ait été l'instigateur de ce combat opiniâtre, cependant c'est un lettré. Les récompenses et les châtimens ont une liaison intime avec les lois et les rites. Si, pour une petite fille comme votre sujette, on pouvait charger de chaînes des officiers du gouvernement et infliger la peine du bâton à des lettrés d'un ordre inférieur, dès-lors, en considération de la faible estime que méritent des vers ou du 'Wén-tchang (prose élégante), on porterait une grave atteinte à l'honneur et à la dignité de l'état. 11 ne convient pas que de tels faits aient lieu sous le règne de notre saint et sage empereur. C'est pourquoi, dans la simplicité de mon esprit, j'ose, au risque de mes jours, vous adresser des représentations. J'espère que notre auguste souverain daignera déployer envers eux, sa magnanimité qui est vaste comme le ciel, et leur accorder un généreux pardon. Ce sera un grand bonheur pour la considération de l'étal, ce sera aussi un grand bonheur pour votre humble sujette. Ayant bravé tout d'un coup votre colère, j'attends vos ordres en tremblant. )>

Après que le fils du ciel eut lu ce placet, un rayon de joie itrilla sur sa figure majestueuse : « Nou-seulement, s'é-

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cria-t-il, Chàn-taï est douée de talent, mais elle possède encore un naturel vertueux et une grandeur d'ame qui la mettent au-dessus de tous les hommes. » Alors, il présenta le placet à Chân-hièn-jin : « Excellence, lui dit-il, que vous en semble? »

Chân-hièn-jîa, voyant que Téou-koué-i et Song-sîn étaient entre les mains delà justice, en fut transporté de joie. 11 se proposait môme de recommander aux juges de les châtier sévèrement. Mais, comme sa lille avait, au contraire, présenté un placet pour obtenir leur délivrance, il se trouva, dans le moment, fort embarrassé. Il se vit donc obligé de dire : « Les bienfaits ou les chàtimens dépendent de la décision de Votre Majesté; comment oserais-je y intervenir ?

— « Si j'examinais cette affaire suivant la loi, dit le fils du ciel, en souriant, naturellement je ne devrais accorder aucun pardon ; mais, comme je veux que la vertu de votre noble fille paraisse dans tout son éclat, j'éluderai la loi. »

Après avoir rendu un décret, l'cnipereur monta sur son char, et retourna dans son palais. Tous les magistrats se retirèrent chacun de son côte. Les officiers de la cour qui étaient liés avec Téou-koué-i s'empressèrent de publier les dispositions de cette ordonnance. Song-sîn, qui avait déjà reçu dix coups de bâton, fut alors mis en liberté, et l'on ramena Téou-koué-i qui était sur le point de paraître devant la justice. Ces deux hommes, s'élant informés de la cause de la grâce qu'ils avaient obtenue, apprirent qu'ils en étaient redevables à la requête que Mademoiselle Chàn avait présentée en leur faveur.

Nous laisserons, pour le moment, Téou-koué-i qui, ciTiellement mortifié, va cacher sa honte danssamaisonetse cèle chez lui en attendant sa sentence. Or, Song-sîn, quoi-

3ue gracié du reste de sa peine, avait déjà reçu dix coups e baton. Déchiré, meurtri, il éprouvait des douleurs insupportables. Ayant appris qu'en outre, il devait, être reconduit par des gendarmes dans son pays natal, il pria plusieurs personnes de parler en sa faveur, afin qu'on ne te remmenât que lorsque ses blessures seraient cicatrisées. Il se livrait intérieurement à de tristes réflexions. « Comment se fait-il qu'un homme comme moi, qui ai toujours brillé dans le monde par mon esprit et ma prudence , soit arrivé à ce degré de stupidité? D'un autre côté, cette fille d'un ministre d'état a véritablement fait preuve du talent le plus extraordinaire, et a mérité l'estime de l'empereur. Si, au lieu d'aller lui faire ma soumission, je m'appuyais du crédit d'un moniteur impérial pour me liguer contre elle, ne serait-ce pas la plus fâcheuse imprudence? Si, aujourd'hui. Mademoiselle Chân n'eût jias demandé ma grâce, on m'aurait encore appliqué trente coups de bâton, et je serais mort à la peine. Pourquoi ne pas changer demain l'air de mon visage, et ne pas chercher le moyen de pénétrer dans sa maison sous prétexte de lui oflrir mes actions de grâce? Si je suis assez heureux pour qu'on m'y retienne, cela vauara mieux que de demeurer avec le pré- ,fet Yen, ou avec Téou, le moniteur impérial ». SoHg-sîn continua à se livrer ainsi à ses calculs.

Chàn-hiên-jîn étant rentré dans son hôtel, se mit à gronder sa fille. « Ce coquin de Téou-koué-i, dit-il, est digne de toute ma haine. Si vous n'aviez pas lait preuve aujourjd'hui d'un véritable talent, et qu'il vous eut été impossi-

ble de les terrasser tous, on ne sait pas quelle méchanceté il aurait encore imaginée contre vous. Lorsqu'cnsuitc il a été saisi en vertu d'un décret, et livré à la justice, le vœu de mon cœur était satisfait. Pourquoi avcz-vous, au contraire, présenté une requête pour obtenir sa délivrance?

— Mon père, dit Chân-taï en souriant, dans l'antiquité, on estimait ceux qui jouissaient de la faveur du souverain sans en éprouver de l'orgueil, et savaient s'abaisser au sein des honneurs. Croyez-vous que l'empereur, avec sa sainteté et ses lumières, ne partage pas les mêmes sentiraens? Dans l'aflàire qui nous occupe aujourd'hui, c'était justement le cas de point s'enorgueillir de la faveur du prince, et de s'abaisser au sein des honneurs. D'un côté, le puis ainsi me concilier l'amitié de l'empereur, et de l'autre, échapper aux malheurs qu'amène l'excès de la prospérité. J ai assuré par-là mon propre repos. Peut-on dire que c'était pour sauver les autres? » ^

Chan-hiên-jîn hocha plusieurs fois la tête.

— D'ailleur», ajouta Chân-taï, c'est moi-même qui ai suscité tous ces débats en me moquant, ces jours derniers, du préfet Yen. Mais voilà qu'aujourd'hui toutes les consequences retombent sur Song-sîn ; c'est ce que mon cœur ne saurait souffrir.

— Ehbien! dit Chân-hiên-jîn, n'en parlons plus. Mais comment s'est-il fait avant-hier que la pièce de soie et l'éventail de Yên-wén-weu, aient pu s'égarer?

— Cela vient, répondit Chân-taï, de ce que pas une de mes servantes ne sait lire. Elles les ont mêlés et confondus avec d'autres objets, et ont oublié de me les remettre. Ce n'est pas tout : avant-hier le diplôme impérial de Tchang, le député en second, et un manuscrit de Tsiên, le moniteur impérial, ont été pareillement confondus et égarés par elles Si je ne me fusse point livrée aux recherches les plus actives, j'aurais encore manqué d'écrire ce qu'on me demandait.

— J'imagine, dit Chân-hiên-jîn, que parmi les illustres comtes de l'cmpiie qui présentent des rapports ou composent des vers, il n'en est pas un qui n'ait un secrétaire, soit pour tenir le pinceau à sa place, soit pour faire les recherches dont il a besoin. Comment pouvcz-vous, toute seule, répondre à tant de demandes?

— Si j étais un homme, répondit Chân-taï, je pourrais bien avoir aussi un secrétaire qui tiendrait le pinceau à ma place; mais, étant une fille, je n'y vois nul moyen.

— Cela n'est pas difficile, reprit Chân-hiên-jîn. L'empire est bien grand ; serait-il possible qu'on n'y trouvât pas de jeunes filles qui connussent les caractères? Demain j'enverrai des messagers pour faire des recherches de tous côtés, et, dussé-je dépenser mille onces d'argent, j'en ferai acheter dix ou douze entre lesquelles vous partagerez toutes vos occupations. Lori;qu'clles s'acquitteront du soin de vous servir,, vous n'aurez plus besoin de vous donner aucune peine.

— Cela serait charmant, répondit Chân-taï ; je crains seulement qu'on ne puisse les trouver en un moment.

— Si vous en demandiez, reprit Chàn-hiên-jîn, qui sussent composer des vers réguliers ou des vers libres, je vous avoue qu'elles seraient bien rares ; mais si vous en cherchez seulement qui connaissent quelques caractères, j'imagine que ce sera extrêmement aisé.

BlBLIOTnEQUE CHOISIE.

Quelques jours après avoir conféré là-dessus avec sa fille, Chàn-hièu-jîn envoya en effet des messagers inlelligens pour chercher de tous côtés ce cju'il désirait. Comme il était disposé à donner des prix considérables, il n'y «vait pas de jour qu'on ne lui présentât des jeunes filles. Ce jour là, comme il était justement dans le salon, à examiner et à choisir des jeunes filles, on vint lui annoncer toutà-coup, que Song-sîn, portant un vêtement noir et un petit bonnet, venait lui demander pardon. Chàn-hiên-^în, voyant que sa lyie avait été généreuse et magnanime envers lui, eut envie de lui montrer aussi de l'indulgence et de la magnanimité. 11 ordonna alors à ses domestiques d'invil-er le seigneur Song-sîn à se présenter devant lui, après avoir changé d'habit et de bonnet.

Song-sîn obéit, et s'étant empressé d'entrer, il le salua humblement, et, la face contre terre, il s'écria à plusieurs reprises : « Le coupable Song-sîn a mérité la mort , a mérité la mort! « '

Chân-hièn-jin ordonna à ses gens de le prendre sous les bras et de le faire lever. Mais il s'y refusa absolument, et frappant la terre de son front : <> Ce stupidc Song-sîn, ditil, faute de connaître la hauteur du ciel et la profondeur de la terre {c'est-a-dire l'immense mérite de Cnân-taï), a commis un crime odieux. Sa Majesté a daigné me punir ; mais je pense que quand elle m'aurait fait subir la mort en expiation de mon crime, ce châtiment eût encore été trop doux. Ce n'est pas tout : Votre noble fille a présenté une requête pour obtenir mon salut et apaiser la terrible colère de l'empereur. Par là, elle a revêtu d'une chair nouvelle des os desséchés (c'est-à-dire elle m'a rendu la vie.)

— Monsieur, lui dit Chân-hiên-jîn, puisque vous pouvez vous repentir de votre faute, vous montrez par là l'élévation de vos seutimens. Qu'est-il besoin de vous humi lier de la sorte? Je vous en conjure, relevez-vous vîte.

Song-sîn fit encore des façons pendant quelque temps ; puis, à la fin, il se leva en s'aidant de ses mains.

Chân-hiên-jîn lui offrit poliment un siège et lui fit servir le thé. « Monsieur, lui denianda-t-il ensuite, quel jour vous mettez-vous en route?

— Sa Majesté a fixé mon départ dans un mois; je n'oserais temporiser. Demain même, je me mets en chemin. Après avoir été comblé des bienfaits de Votre Excellence et de ceux de votre noble fille, j'ignore si je pourrai un jourm'incliner respectueusement au bas du niontTaï-Chân ou du Boisseau du Nord (constellation de la Grande Ourse, c'est-à-dire avoir l'honneur de vous voir et de vous servir).

— Cela n'est pas difficile, répondit Chân-hiên-jîn; tout se réduit à un accès de colère momentanée qu'a éprouvé l'empereur. Quelques jours après votre retour, vous attendrez un peu que je trouve une occasion favorable pour que je tâche de ramener Sa Majesté. 11 faudra alors que vous veniez me revoir.

— Excellence, dit Song-sîn, si vous me permettez de mettre encore les pieds dans votre hôtel, vous serez pour moi comme un père et une mère qui m'auraient de nouveau donné la vie. »

Comme il jjarlait encore, il leva la tête et vit une multitude de jeunes filles vêtues de bleu qui étaient rangées

des deux côtés de la porte. 11 demanda pourquoi toutes ces jeunes filles se tenaient là.

« Ma petite fille, répondit Chân-hiên-jîn, n'ayant près de sa personne aucune servante qui connaisse 1 écriture, cela a été cause cm'avant-hier, on a égaré une pièce de soie et un éventail qu'avait apportés Yên-wén-weu, et cette négligence nous a attiré une foule de désagrémens. Aujourd'hui, je voulais acheter quelques jeunes filles sachant lire, pour les attacher à son service. Qui aurait pensé que dans cette grande capitale, je ne pourrais, malgré toutes mes recherches, en trouver d'autres que cellesci, dont pas une seule n'a la plus légère teinture des belles-lettres et ne mérite, par conséquent, de servir une personne distinguée?

— Eh bien! dit Song-sîn, s'il n'y en a pas dans la capitale , on en trouvera nécessairement dans le reste de l'empire.

— Vous avez raison, répartit Chân-hiên-jîn, partout où vous irez, veuillez vous en occuper; si vous m'en procurez qui aient les qualités requises, je me ferai un devoir de vous récompenser dignement. »

11 causa encore de différentes choses, après quoi Songsîn prit congé de lui et partit.

Cnàn-hiên-jîn le reconduisit juqu'à l'entrée de la porte du salon sans aller plus loin. Song-sîn s'arrêta pour lui parler encore. « J'ai, dit-il, une autre demande à solliciter de Votre Excellence.

— De quoi s'agit-il?

— Votre noble fille m'ayant rendu la vie par sa bonté, je n'ose demander la faveur de la voir ; mais je serais heureux de pouvoir aller jusqu'au bas du pavillon du Pied de Jade, et de la saluer une seule fois en le regardant, pour la remercier de ses bienfaits et lui témoigner le désir ardent que j'ai de la servir (dans une autre existence), sous la forme d'un chien ou d'un cheval (1).

— Cela n'est pas nécessaire, .lui dit Chân-hiên-jîn » Mais Song-sîn persistait toujours dans son intention de la saluer. Chân-hiên-jîn se vit donc obligé de charger un vieux serviteur de le conduire au bas du pavillon. Songsîn se tourna en cfict en face du pavillon, et, dans une attitude grave et respectueuse, il ut quatre profonds saints, après quoi il partit.

Chân-hiên-jîn congédia une multitude de jeunes filles qui ne répondaient point à ses vues, et rentra dans l'appartement intérieur, où il fit part à Chân-taï des saluts et des remerciemcus de Song-sîn.

Laissons maintenant le père et la fille rire et s'amuser de cet incident, et revenons à Song-sîn. Après qu'il eût fait ses adieux et qu'il fut sorti, les gendarmes chargés de le ramener dans son village, le pressaient vivement de l)artir. Il voulut rendre visite àTéou-koué-i etlui demander quelques provisions de voyage; mais, ce magistrat se trouvait justement en conférence et s'était fait celer. Il lui l'ut seulement possible de se présenter deyant Yên-wénweu, a qui il raconta le malheur qu'il avait d'être reconduit par la gendarmerie. Celui-ci, sentant bien qu'il était la cause première de cette affaire, ne put se dispenser de

(1) On sait que les Chinois.çroient à la métempsycose.

lui donner vingt onces d'argent (1 50 francs) pour subvenir aux dépenses de la route. « Monsieur, lui dit-il, puisque vous ne restez point dans la capitale, je n'attends plus que mon diplôme pour partir. Le pays de Yûn-iiien offre des sites charmans et renommés. Si vous ne dédaignez pas de me revoir, venez y faire une excursion. Votre serviteur sera heureux de vous recevoir. »

Song-sîn lui fit ses remerciemens. Après qu'il eut encore temporisé un ou deux jours, les gendarmes le pressèrent de nouveau de partir. 11 loua alors un âne étique, prit un vieux domestique et s'en retourna piteusement dans la province de Chân-tong.

« Un homme pauvre s'est donné les airs d'un lettré re- » tjré. Il se mettait à la suite des poètes pour capter l'ami- » tie des personnages éminens. Il a joué le rôle d'un ca- » lomniateur et a blessé des personnes intègres ; il a pro- » voqué la colère de l'empereur et a été puni comme un » criminel; il revient dans son pays, conduit par des » gendarmes. Au fond , c'est un misérable. »

Quoique Song-sîn fût originaire de Chân-tong, il n'y avait ni feu m lieu. C'est pourquoi il errait à l'aventure dans la capitale, et passait oisivement son temps dans les hôte s des magistrats. Revenu aujourd'hui dans son pays natal, sous l'escorte des gendarmes, il ne trouva aucune maison où il pût obtenir un gîte. Il se vit donc réduit à descendre dans une hôtellerie. Les gendarmes, le voyant dans cette triste position, et n'ayant rien à attendre de lui demandèrent aux autorités locales leur feuille de route et sen revinrent.

Song-sîn n'avait, il est vrai, ni parens, ni alliés, mais, par bonheur, il portait encore sur lui quelques onces d'argent; aussi nourrissait-il encore l'idée de se promener et de voyager. Voyant les gendarmes partis, il reprit ses habitudes d'oisiveté, et se mit à fréquenter les hôtels des magistrats. Le malheur voulut que son renvoi; sous l'escorte des gendarmes, étant arrivé à l'oreille des préfets et des chefs de districts, il se vit exposé, de tous côtés, au mépris du public. H en fut vivement mortifié. Quelque temps s était écoulé, lorsque, se trouvant un jour chez un magistrat retiré, il eut occasion de parcourir la liste des nouveaux magistrats, et remarqua le nom de Téou-koué-i qui avait été abaissé au rang de préfet de Yang-tchéou II en lut transporté de joie. « Justement, dit-il, au moment où je sens qu il m est impossible de vivre en paix ici, je rencontre cette heureuse occasion. Attendons ici jusqu'à la fin de l'année, j irai ensuite faire une excursion à Yang-tchéou »

Comme il n'avait rien qui le gênât, quand il vit l'année écoulée, il se mit en route, traversa la rivière Hoaï et en moins de quinze jours, il arriva à Yang-tchéou. Une fois entre dans la ville, il s'informa du nouveau préfet, et il apprit qu'il ne s'était pas encore rendu à son poste II se vit alors réduit h chercher un gîte dans un couvent lout le long du jour, il se promenait aux barrières ou sur a jetée, et voyait des lettrés et des Ta-fou (magistrats) de tous les pays, qui arrivaient en foule à Yang-tchéou, les uns pour prendre des concubines, les autres pour acheter aes servantes. Une foule d'entremetteuses (1 ) allaient et

venaient de tous côtés sans interruption. « Son excellence than, dit Song-sîn en lui-même, voulait acheter des servantes qui sussent lire. Moi qui suis ici sans rien faire que ne profité-je de l'occasion pour lui en chercher? Si iê Un en procure une seule, peut-être que ce sera un moyen d obtenir un jour de l'avancement. Quand même je ne devrais pas y réussir, ce sera toujours une chose agréable que de les examiner. Sa résolution une fois prise, il fit savoir aux entremetteuses qu'il cherchait une jeune fille connaissant les caractères et versée dans les belles-lettres 11 ajouta qu'il ne regarderait pas au prix. Celles-ci le voyant disposé à débourser une forte somme d'argent le conduisaient, tout le long du jour, tantôt dans une maison tantôt dans une autre, pour jeter son coup-d'œil; mais il avait beau promener les yeux de tous côtés, il n'y en avait pas une seule qui répondît à ses vues. Un jour, une entremetteuse, nommée madame Sun, vint lui faire une proposition. « .le connais, dit-elle, une jeune fille d'une figure charmante qui demeure dans la rue des Saules. Elle a une superbe écriture. Si le seigneur Song consent à en donner trois cents onces d'argent (2,250 fr.), elle écrira sous ses yeux, et lui montrera son savoir-faire.

— Trois cents onces d'argent, dit Song-sîn, ce n'est pas un prix exorbitant; mais pour que je sois satisfait, il faut seulement qu'elle écrive devant moi.

— Monsieur, lui dit la vieille entremetteuse, si elle n'écrivait pas bien, croyez-vous que j'oserais en demander trois cents onces d'argent?

— S'il en est ainsi, reprit Song-sîn, demain matin, j'irai I examiner avec vous un instant. »

Cette convention étant arrêtée, le lendemain il se rendit en ellet avec elle dans la maison indiquée, où on lui présenta une jeune fille qui pouvait avoir de quinze à seize ans, et dont la figure n'avait rien que de fort ordinaire Apres les révérences d'usage, elle vint s'asseoir près de song-sin, devant une table garnie de papier, d'encre, de pinceaux et d'un encrier. La vieille enliemclteusese mit à broyer de l'encre pour aider la jeune fille, et lui présentant un pinceau : « Allons, dit-elle, écrivez une pièce de vers, et montrez-la au seigneur Song. »

La jeune fille reçut le "pinceau, mais elle se tournait tantôt à gauche, tantôt à droite, et mécontente de ce qui lui venait à l'esprit, elle n'osait écrire un seul mot. Lai vieille entremetteuse la pressait vivement. « Le seigneur 1

(1) Le mot entremetteuses ne doit pas se prendre ici en mau-

vaise part. II désigne une classe de femmes dont la profession «st avouée par la morale et reconnue par la loi. En Chine, où il n'y a point de relations de société, elles servent dintermédiatres entre les familles pour négocier les mariages. Leur position est tellement régulière qu'on en voit qui .-iont revêtues d'un caractère officiel. Ainsi dans un drame louchant intitulé le Pi-pa-ki oa l'Hisloircdu Luth (pag 99, traduction do M. Bazin), un ministre d'état charge une entrcmctletise du gnuvernem.>u d'aller proposer sa fille en mariage à un jeune homme de mérite qui vient d'obtenir la première place au concours des docteurs.

Comme les entremetteuses ont un accès faci'c dans toutes les maisons, il était naturel que Song-sîn s'adressiU à quelquesunes d entre elles pour procurer an ministre Chân-hiên-jîn les jeunes filles qu'il cherchait.

BIBLIOTHEQUE CHOISIE

Song, disait-elle, n'est pas un étranger. Allons, ne rougissez pas comme cela et écrivez sans crainte. »

La jeune fille, cédant à ses instances se vit obligé d'appuyer le pinceau et d'écrire. Au bout de quelciue temps, elle traça les quatre mots Xûn-tûn-fong-king (les nuages sont pâles, le vent est léger), et voulut alors déposer son pinceau.

La vieille dame la pressa de nouveau. « S'il vous vient quelque idée, écrivez encore plusieurs caractères et soumettez-les au seigneur Song; c'est alors qu'il vous croira douée d'un véritable talent. »

La jeune fille fit un effort sur elle-même et traça encore les trois mots J(in-ou-thiên (on approche de midi) ; après quoi elle ne voulut plus rien écrire du tout.

Song-sîn, voyant son obstination, laissa échapper un léger sourire.

— Seigneur Song, lui dit l'entremetteuse, n'allez pas faire fi de cette jeune fille. Dans notre ville de Yangtchéou, il y en a bien peu de la force de celle qui vient d'écrire sous vos yeux.

— C'est bien vrai, c'est bien vrai! lui dit Song-sîn, et à ces mots, il lui donna une gratification pour lui en avoir procuré la vue, et partit.

— Si celle-ci ne vous plaît pas, lui dit la vieille Sun, on aura de la peine à vous en trouver d'autres. »

Un autre jour, il vit arriver une entremetteuse appelée Madame Wang (Madame Le Roi). « Je connais, lui dit-elle, une jeune fille qui sait faire des vers ; je vous assure qu'elle est en état d'improviser du Wén-tchang (prose élégante). On en demande cinq cents onces d'argent (3,750 fr.)

Song-sîn s'étant laissé leurrer un instant, alla voir la jeune fille tant vantée; mais elle savait seulement par cœur quelques pièces poétiques de l'époque des Thang, et, pour cela, elle se flattait de savoir composer des vers.

Song-sîn eut beau chercher de tous côtés, il n'en put trouver une seule qui eilt la plus légère teinture des belles-lettres. Alors, perdant tout espoir, il renonça k son projet et n'en dit plus un mot h personne.

Quelques mois après, Téou-koué-i arriva soudaVa et prit rossession de sa charge. Song-sîn vint lui rendre visite Téou-koué-i alla au-devant de lui et le reçut avec beaucuop d'égards, d'abord parce que c'était son ami, et *>nsuite en considération de la cruelle bastonnade que luimême lui avait attirée. Aussi, le traita-t-il de la manière la plus affectueuse. Ce n'est pas tout, il le conduisit dans le couvent de Khiong-hoa, pour qu'il y put demeurer quelque temps, et lui offrit une quantité de provisions. Il venait en personne lui rendre visite et l'invitait à dîner à sa table. Presque tous les jours, il le priait de venir dans son hôtel pour causer ensemble. Toutes les fois qu'il rencontrait quelqu'un, il ne manquait pas de lui vanter le

talent poétique de Song-sîn. Bientôt, grâce aux éloges pompeux du préfet Téou, sa réputation se répandit rapidement, et il se fit passer sans peine pour un écrivain d'un pand talent. Parmi les fonctionnaires émérites, les Ta-fou (magistrats), les lettrés retirés et les compositeurs de romances, il n'y en avait pas un seul qui ne recherchât avidement son amitié.

Song-sîn ayant réussi pour un instant, se laissa enfler par des sentiniens d'orgueil et se figura bientôt qu'il était un Ssé-ma-siang-jou ressuscité. Il parcourait chaque district, recueillant d'excellentes aubaines et parlant constamment à son avantage. Il fit si bien, que, peu à peu, il devint fort à son aise. Chaque jour il fréquentait avec ses amis le quartier des Fleurs et des Saules (les maisons de plaisir), et songeait encore k trouver des jeunes filles. Dans l'origine, lorsqu'il en cherchait, c'était dans le but d'acheter quelques servantes pour Chân-hièn-jîn ; mais aujourd'hui, c'était uniquement pour sa jouissance. Les entremetteuses, voyant que ce n'était plus le même homme qu'autrefois et qu'il avait à la fois de la fortune et du crédit, ne manquaient pas de venir lui faire les offres les plus flatteuses. Cnaque jour, elles lui amenaient des jeunes filles dont elles vantaient l'instcuction et les agrémens supérieurs, et les soumettaient à son choix. Mais Song-sîn ayant vu les charmes ravissans et le talent merveilleux de Cnân-taï, dédaignait de regarder ces jeunes filles, dont le fard et la céruse faisaient toute la beauté, et dont l'unique talent était de barbouiller quelques caractères. Un jour, on lui en fit voir une qui n était nullement de son goût. Des entremetteuses l'ayant emmené, par surprise, dans un lieu fort éloigné, il se sentit pressé par la faim; il descendit de sa chaise et s'assit sous un pavillon public. Il se mit alors à accabler d'injures les entremetteuses , et se disposait même à leur distribuer des coups de poinç. Heureusement pour elles, qu'un veillard à barbe blanche était assis à côté. Voyant l'emportement de Song-sîn, il lui adressa à plusieurs reprises,' d'énergiques représentations. Celui-ci monta dans sa chaise et partit.

— Mesdames, demanda le vieillard aux entremetteuses, qui est-il pour se livrer à de telles violences, et vous maltraiter ainsi ?

— Il jouit d'un immense crédit, répondirent-elles; peu importe qu'il nous frappe ou nous dise des injures. Si nous nous avisions de le traduire en justice, c'est encore nous qui en porterions la peine.

— Quel genre d'homme est-ce donc? demanda le vieillard, rempli d'étonnement. Rien n'empêche que vous ne m'en instruisiez fidèlement.

— Vénérable vieillard, lui répondirent-elles, écoutez un peu, nous allons vous satisfaire. »

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