CHAPITRE m
Ghân-hièn-jîn n'ayant pu réussir à se débarrasser de l'eunuque Liéou, qui voulait prier sa fille d'écrire devant lui, des vers sur un éventail, se vit dans la nécessité de l'invitée à entrer et à s' asseoirdans le salon de derrière. D'un côté, il chargea les servantes d'aller en instruire sa noble fille et de l'inviter à venir. D'un autre côté, il fit apporter, en l'attendant, un éventail doré et les quatre trésors d'un lettré (le papier, l'encre, le pinceau et la pierre à broyer). Or, Mademoiselle Chân s'était retirée dans le pavillon de derrière, et, dans ce moment même, elle était occupée à raconter à Madame Lo, sa mère, les details de l'audience qu'elle avait obtenue dans le palais impérial ; elle n'avait pas encore changé de vêtemens. Tout-à-coup desservantes vinrent lui annoncer que le seigneur Licou la priait de lui écrire des vers sur un éventail. Eh quoi! s'écria Chàn-laï, en riant aux éclats, un cuhuciue, un homme d'une profonde ignorance, voudrait que je lui écrivisse des vers sur un éventail 1
— K Ma (illc, reprit Madame Lo, quoique l'eununueLieou » n'entende rien à la poésie , il ne faut pas oublier que 1) c'est lui qui est venu vous reconduire ici par ordre de » l'empereur; se moquer de lui, c'est se moquer du sou- » veram.
— » Ma mère, dit Chàn-ta'i, votre observation est parfai- » tement juste. »
A ces mots, elle se leva, et précédée des servantes, elle se rendit dans le salon de derrière. Mais, comme elle avait déjà vu Lieou, elle ne lui lit point les révérences accoututumées. En ce moment, on avait déjà placé sur la table le pinceau, l'encre et l'éventail.
— « Voici uniaucment le motif qui m'a engagé à vous » faire venir ici, lui dit Chân-bièn-jîn ; le seigneur Lieou » désire vivement que vous écriviez des vers sur un éven- » tail.
— »Ce n'est pas qu'il soit difficile d'écrire des vers, ré- » partit Chàn-ta'i; je crains seulement d'en écrire de mau- » vais et d'exciter vos railleries.
— «Puisque Sa Majesté, dit Lieou, n'a pu lire vos vers » sans en être aussi ravie qu'émerveillée , comment pour- » rais-je me permettre la plus légère critique? C'est par
» pure modestie, Mademoiselle, que vous parlez ainsi. » Chàn-ta'i ouvrit en riant l'éventail, saisit son pinceau et acheva sa tâche tout d'un trait. Elle remit l'éventail à son père et rentra aussitôt dans l'intérieur. Celui-ci, y ayant jeté un coup-d'œil, ne put retenir un léger sourire. 11 le présenta tout de suite à Liéou-kong qui , voyant que les traces de l'encre étaient encore humides, se sentit transporté d'une joie secrète. « Excellence, dit-il d'un air épa- » noui, comment .votre noble fille peut-elle composer si » vite?
— » Toute écriture, dit Chàn-hiên-jîn, comprend quatre » genres : les caractères réguliers, les caractères Thsao » (abrégés), les caractères Li (de bureau) et les caractères » Tchouân (antiques). Dans les trois premiers genres, on » estime une écriture droite et régulière, pure et élégante. » Quant aux caractères Thsao (abrégés), il faut absohi- » ment que le pinceau les jette avec la rapidité de la pluie » chassée par le vent ; c'est alors qu'ils rappellent les » mouvemens légers et capricieux des dragons et des scr- » pens. Sur cet éventail, ma petite fille a fait usage de » caractères Thsao (cursifs) ; voilà pourquoi elle a écrit » ces vers avec une vitesse prodigieuse.
— » Vénérable Taï-chi (premier ministre), il faut que » vous me lisiez ces vers d'un bout à l'autre. Je serai heu- » reux de les entendre. »
Chân-hièn-jîn les lut en lui montrant du doigt chacun des caractères tracés sur l'éventail r
« Dans le palais du Ki-lîn (1), dans la salle du Phénix et sur » le parvis du Dragon ,
» Je sors l'empereur et reçois ses bienfaits sans m'éloigner » de lui un instant.
» Ne dite» pas que le sourire de l'empereur puisse entière- » ment m échapper;
» S] la joie brille sur sa figure céleste, c'est moi qui l'aper- » çois le premier. »
Il lut au revers de la feuille :
(1) Quadrupède fabuleux, emblème du bonheur.
BIBLIOTHEQUE CHOISIE
« Quatrain composé par Chân-taï, que Sa Majesté a dc- » Corée du titre de fU'c de talent, cl donné par elle au » seigneur Liéou, l'inspecteur du vestiaire impérial. »
— « Vénérable Taï-ciii (premier niiaislre), reprit Liéou, » dans ce que vous venez de lire, les mots satle du Phé- » nix, parvis du Dragon, semblent désigner les mystères » du harem impérial ; seulement, je ne suis pas en état « de saisir ce qui fait le charme de ces vers. J'ose prier » Notre Excellence de me les expliquer ; votre noble lille » n'aura pas perdu sa peine en les écrivant. »
Chàn-hiên-jîn se mit alors à lui en donner l'explication.
« Ce quatrain de ma petite lille, dit-il, a pour but de louer » Votre Seigneurie de ce qu'elle peut aller et venir dans » le palais impérial et entretenir des rapports intimes » avec Sa Majesté. Dans la première phrase, les mots » palais du Ki-lîn, salle du Phénix, farvis dm Dragon, » se rapportent à la magnificence du palais impérial. Vo- » trc Seigneurie a seule le droit d'en sortir et d'y entrer à » toute heure, dirige le service et ne s'écarte pas un ins- » tant de Sa Majesté. C'est pourquoi il est dit dans la se- » conde phrase ; Je sers l'etnpereur e( reçois ses bienfaits. « Depuis l'antiquité, Ici empereurs sages et éclairés ne » laissaient pas voir aux autres hommes un seul mouve- » ment de leur ligure ni même le plus léger sourire. No- » trc saint et sage empereur ne leur ressemble-t-il pas? » Seulement, comme Votre Seigneurie ne s'écarte point » de Sa Majesté, si un rayon de joie brille sur sa face cé- » leste, les hommes du dehors n'en savent rien; Votre » Seigneurie seule l'aperçoit aussitôt. Ainsi donc , le » but général de ces vers est de louer Votre Seigneurie » de ce qu'elle approche de notre saint prince et jouit de » sa faveur. »
Après avoir entendu ces mots, Liéou fit éclater sa joie en battant des mains. « Seigneur, dit-il, en riant, esî-il » jîossible que ces vers renferment de si belles choses? » Seulement, je n'ose m'encroiredigne. En vérité, votrelille » est douée d'un rate talent; il ne faut plus s'étonner si » l'empereur lui a témoigné «ne si haute estime. Mille » remerdmens. Si, une autre fois, elle a quelque occa- » sion d'entrer dans le palais, moi et mes collègues nous » non» emploierons de tout cœur pour la servir. »
— « Un simple éventail, dit Chàn-hièn-jin, ne peut pas » compter pour une marque de respect. Plus tard, je veux » vous offrir des présens pour vous témoigner ma recon- » naissance. »
— « Je me trouve suffisamment récompensé par cette piè- » ce de v^rs, repartit Liéou; je vous ai déjà dit que je ne » voulais pas de présens; j'ajouterai que, quand même » vous m'en enverriez, je n'oserais en accepter aucun. »
Il se leva à ces mots; mais Chàn-hiên-jîn voulut le retenir pour prcndi-e une collation.
« Le soleil est près de se couclier, dit Liéou, en refu- » sant, il faut que j'aille rendre compte de lîîa conimis- » sion à Sa Miijesté et aux deux impératrices. »
Alors, il lui oflVit ses remcrcîmens et s'éloigna.
Liéou kong partit. Enchanté de posséder" un éventail orné de vers, il alla, de tout eôtés, l'étaler avec orgueil.
Mais laissons l'eunuque, et revenons à Chàn-Iiièu-jîn. Après s'être retiré dans la salle de derrière, il se mita ranger, avec Lo, sa noble femme, et avec sa lille, les jiré-
sens de l'empereur, et. discourant à ce sujet, c de l'or, de « largent, des étoiles de soie, dit-il, ce sont des présens » ordinaires; mais les quatre caractères écrits par l'em- 1) percur : Jlong-tvénrthsuï-niu (lille de talent éinincnte » en littérature), le pied en jade et hjou^i d'or (sorte de » sceptre) , ces trois objets précieux ont été donnés par » faveur spéciale, où les placerons-nous? »
— « Puisqu'ils ont été donnés à notre fille, répondit Mail dame Lo, nous la chargerons de les serrer dans sa cham- » bre it coucher. »
— » Eh ([uoi ! dit Chàn-hîen-jîa, vousvoudriez placer des » objets qui viennent de l'erajjereur, dans une chambre à » coucher! Ne serait-ce pas une indigne profanation? Si, Il un de ces jours, notre auguste souverain venait à en » être instruit, vous n'auriez pas à vous en féliciter. »
— c En ce cas, reprit Madame Lo, nous ne saurons ja- » mais où les placer. »
— «Je veux, dit Chàn-hiên-jîn, faire démolir quclques- » unes des petites maisons qui sont à côté du salon orien- » tal, et construire à leur place, un pavillon isolé où je » suspendrai ces trois précieux objets. Je l'appellerai Yu- » tchi-léou, le Pavillon du pied de jade; de cette maniè- » re, nous ferons éclater notre reconnaissance pour les » bienfaits de l'empereur, et notre fille pourra s'y retirer » pour lire ou composer du Wén-tchang (prose élégante) ; » que dites-vous. Madame, de mon projet? »
— « Vous avez une idée admirable » , répoûdil Madame Lo.
Cette résolution étant arrêtée, Chân-hiên-jîa appela le lendemain l'intendant de sa maison, et lui ordonna de prendre des ouvriers et de les mettre à l'œuvre. On peut dire que les ministi-es d'état exécutent leurs projets avec une facilité prodigieuse. En moins d'un mois, le pavilloa fut construit et terminé dans tous ses détails. Chàn-hiênjîn fit incruster dans une tablette les quatre grands caractères tracés par l'empereur, et la suspendit au fronton du bâtiment; ensuite, il écrivit lui-même les mots : Yu-tchiléou (Pavillon du pied de jade), sur une autre tablette, et la fixa au liant d'une des colonnes de la façade. Il fit construire un piédestal peint en rouge, orné de dragons, et y plaça le pied de jade tilejou-i d'or (sorte de sceptre). Tout autour, on voyait des casiers remplis de livres et des tablettes chargées de volumes. Aux parois des murs, on voyait suspendus des rouleaux de soie, brillains de vives couleurs et ornés, soit de peintures exquises, soit de poésies élégantes d'artistes ou d'écrivains célèbres de l'antiquité, dont les noms se lisaient sur des fiches d'ivoire. Chaque jour, après avoir lait sa toilette et avoir demandé (^a son père et à, sa mère) des nouvelles de leur santé, Cliàn-ta'i allait s'asseoir dans son cabinet d'étude, et se délectait à 1 aide du pinceau et de l'encre. A cette époque, la renommée de Chàn-taï remplissait la ville de 'Ichang-àn. Parmi les membres illustres du coftsetl des ministres, les princes, les comtes, les parens de l'empereur et les hommes les plus distingués parleur fortune et leurs dignités, ou amis des choses merveilleuses, il n'y en avait pas un seul qui ne vînt lui demander des vers ou quekjucs lignes de son écriture. Chàn-hièn-jin considérant que sa lille, qui n'avait encore cpie dix ans, se trouvail à l'abri de tout soupçon, et que, d'ailleurs, l'empereur lui
ROMAN CHINOIS
avait confère un titre honorable, ne redoutait nullement les propos du public. C'est pourquoi, tous ceux qui venaient la solliciter n'éprouvaient jamais le plus léser refus A cette époque l'empire jouissait d'une paix profonde, et es ministres delat étaient peu occupes d'aflaires adniinistratives. Les personnes qui se présentaient à la porte de 1 hôtel pour demander des vers ou de la prose élésW se succédaient sans interruption. ° '
nriïî'ni'''""'!'"/^ "" j*'""*' r'^'^' ^''s fl'"» ancien ministre, 3p é/.?, y' '^Pm""'" ''^'^'^ng-^i. -'ont le nom de hdP ïl.M '"' ""^ 'f "°"' cl enlanceWèn-weu. Comme il ralinn î n"' ""' 'a^'^"" f'^'' ^^™"'" '^éc^^^' «° '^«nsidénn r c I • '""'"'^ '''^ '^''^ P^""*^' '1 «^'ait venu à la capitale pour subir son examen. Ayant été élevé ensuite, après les epeuves prescrites au grade de Tchi-lou (préfet d'^n déci fn.'f;;.''' n'"'"'^.'i'' •'" "^^ '"• "' ^'»'"=»î"-« '«^ lieu de sa des nation. Des qu il eut appris que Cliàn-taï avait reçu
del empereur le litre de Tsaï-niu (lille de talent), il eS
ni l""'/''' fent'l pénétré d'estime pour elle. ïl pré-
n lonTni 1 '"'''f '"■''''"'' ^'^'""^^ "ne pièce de satin et
SllTl'iitL?.' """''"' ' '"^^"'' " ^'"^^ ^''''"^ '^
r£!:J°"^^^ i''^ ''°'^ ^l"'"" ^^n^i' Pi'ier Mademoiselle Chaud écrire des vers sur des éventails, c'était un vieux serviteur nommé Youân-lao-kouàn, (c'est-à-dire le éné- Ce ouni^T ^°"^^"' '^"' ^'' '■*^™^-^'' '' ^n prenait soin. Yen w. n Jn 'T'' 'f '"^™' •'î'^'^* '"''Ç» de la main de ïi.n-wen-vveu les cadeaux ainsi que la pièce de satin et
éventail, les inscrivit sur un registre étales serra après
lancc, puis, il lui hxa le jour où il pourrait venir cherche avec les autres solliciteurs, les v'ers qu'il désirait nnH,V'"^ Yen-wcn-weu fut parti, le vieux domestique porta les cadeaux dans le pavi'llon du pied de jade. I n'àva. pu prévoir que Mademoiselle Clu/n, sachant sa née indisposée, était entrée dans lintériçur et ne se trou ait pas alors dans son cabinet. Le vieux' domestm e ^r alors les cadeaux, la pièce de satin et l'évcnlail c Tes'Je- S e" MSlof •'? '1 ^■"^■F«»' d'en inlorinerMldemo.sciie. Mais celles-ci les déposèrent dans un tiroir et auand Jlademoiselle revint, elles se trouvèrent tellement préoccu
Aujourlixe, chaque personne vint chercher les vpr« d" ît'Tlïff ''''?' avaitdemand": to".t le mo? lapi" ce "lé saUn '^>7f.P''°» d.» "oble Ycn-wén-vveu, dont s'enmnr.. .1. ■ ^ ' ''^'^"^ad manquèrent à l'appel. Il s emporta alors vivement. « Pourquoi, dit-il suis-le lô » seul cm on al. niihi;,i9 ,^ ' ' ^ "' ^"'^ je 'e
« seul qu'on ait oublié? »
ce il se''vii'r!l^r"'T '•'' '""' ^^'^^'^ de cette circonstan- SJ X^l n ^"^ '^f "".""ï de nouveau au pavillon du Tp Ho. ' f P''"' ''"^'''■'"''' 'es objets réclamés, et prendre de inlormations à ce sujet; mais, au prêmier^mS-
■E" è ons?àVr '™"^''''- ^' 'l^' "ne seconde fois S- " Sn é ait fori IrT""'"- ".Seigneur, dit-il, comme l Z i, "^o'l presse le jour où vous êtes venu, ji^^nore
^trl" enT !rV.I '"' ^''' ?''', ^^''' de'iat^n et •> possible ^IpI„ l^'" '"'■' recherches, il m'a élé im- » Src sf.llnl''''''''"^'"^" "° *"^^'«"^ Veuillez vous
A ces mots, le noble Yen entra dans une violente colère. « IS allez pas vous moquer de moi, dit-il, iiarce ciiic » vous appartenez à la maison d'un Ko-lao (mii'islrcj- ma » ami le elle-même compte aussi dans son .sein un minis- » ire cl état. Comment se fait-il que tous les autres aient " ""fÇnu leurs vers, et que les miens seuls soient introu- » vables? Retournez auprès de votre maîtresse, et dilLS- » lui, de ma part: si elle daigne écrire, qu'elle se l.àlc » (1 écrire; si elle ne daigne pas écrire, qu'elle me rcnce » les objets que j ai apportés. »
Le vieux domestic|ue voyant le ton courroucé du noble ïen, craignit que Son Excellence (Chân-hièn-jîn) ne n int à entendre cette discussion et ne le grondât :« Sei^^icur » dit-il a Yen, il est inutile que vous vous fâchiez ;lmen-^ » dez que je retourne faire de nouvelles recherches »
A peine le vieux serviteur était-il parti, que le noble ïen le suivit et entra dans la maison. Ouand il fut arri\é sur ses pas, au bas du pavillon du pied de jade, il vit afh-^ chee a cote de la porte d'entrée, une ordonnance ainsi conçue : « Au haut de ce pavillon, sont suspendus des carac- " teres écrits de la main de l'empereur; c'est le cabinet » d etude de la fille de talent. Il est défendu aux hommes « oisils de venir jeter ici des regards indiscrets. Si quel- » çju un viole cette délénse, il en sera fait un rapport à » I empereur qui le châtiera sévèrement »
Lorsque le noble Yen entrait à la suite du vieux serviteur, Il était sur le point de laisser échapper encore ciuclques plaintes violentes; mais dès qu'il eut vu l'ordonnance. Il éprouva un vif battement de cœur et n'osa sou I er un mot; il se dressa sur la pointe du pied, et, prctan I oreille, sans faire le plus léger bruit, il entendit parler ainsi le vieux serviteur au haut du pavillon • « La piece c^e satin et l'éventail du seigneur Yen, de la » province de kiang-si, les avez-vous retrouvés? » Les servantes ayant fait une réponse affirmative, le vieux serviteur leur répondit : « Puisque vous les awz retroii- » ves, priez Mademoiselle d'y écrire queliiuc chose Le » seigneur Yen attend en personne au lîas du pavillon .> Apres un intervalle assez long, il entendit qu'on haut tlu pavillon, on adres.sait cette recommandation au domestique : « Priez le seigneur Yen datleudre encore un » peu ; Mademoiselle va écrire à l'instant. »
Le noble Yen ayant entendu lui-même ces paroles fut transporte de joie et n'osa proférer un seul mol. 11 resta IJ^'je a™ de 1 escalier du pavillon, et attendit en allant
Mais revenons à Mademoiselle Chàn
Ayant retrouvé dans le pavillon, la pièce de satin et I éventail, elle se mit à lire sur l'enveloppe l'inscription suivante: « Le fils aine Je feu Yen, le Ko-lao (ministre) » de la province de Kiang-si, Yen-yao-min- (c'est-à-dirci » \ en, lalumicreduinalin), suruominé Wên-weu (ou leper- » sonnage lettre), iimnellemcuil élevé à la dignité de pré- » let, célèbre dans le monde par ses Lilents administratifs ') et son mente littéraire, vous prie d'employer votre ha- » bile pinceau à célébrer ses louanges »
A peine Cliân-taï eul-elle fini de lire, qu'elle se dit en souriant : « Quel est cet individu qui vante lui-même » ses talents adminisdalifs et son mérite littéraire" .. Ayant entendu dire qu'il attendait au bas du pavillon,
nruoTiitouE choisie.
elle se glissa fout douccmont près du bord de la fenêtre, et laissant tomber un rejiard lurlir, elle vil que cet honime
portail un bonnet carre cl un large vôtement, et qu'il allait et venait eu lançant des coups
;e vêtement, et qu il ais d'œil à la dérobée, du bas du pavillon. L'ayant observé une seconde fois avec plus d'attention, elle remarqua cju'il était privé d'un œil et boiteux d'un pied. « 11 sied nien à un pareil homme, » dit-elle en riant sous cape, de se donner de grands airs! » Puis, se retournant, elle prit la pièce de satin et l'éventail doré, et y écrivit quelques lignes. Elle chargea alors une servante de remettre ces objets au vieux domestique pour (ju'il les rendît au noble Yen. Celui-ci les déploya et y jeta les yeux. Quoiqu'il ne pût deviner le sens des vers, les formes légères et gracieuses des caractères lui causaient une joie indicible. 11 se relira après avoir remercié à plusieurs reprises.
On peut dire avec raison :
« Dopnis rantiquité, la poésie a (souvent] enfanté la haine ;
» Mais la colore et las injures ne sont rien auprès des rail- » lerics personnelles.
» C'est pourquoi Teng-tou, malgré le grand nombre de dé- » fauts physiques (reprochés à sa femme) ,
» Est resté insensible aux critiques malignes de Song-iu? »
Dès que le noble Yen fut en possession de la pièce de soie et de Tévenfail ornés de vers, il retourna joyeux à son hôtellerie, les déploya de nouveau et les examina avec la plus grande attention. Mais comme les vers étaient écrits en caractères Thsao (abrégés), il n'en pouvait deviner le sens. 11 songea, avec bonheur, que deux des hôtes savaient déchiffrer les caractères Thsao. Les ayant pries de lui lire mol à mol, tous les signes tracés sur l'éventail, il y reconnut les vers suivans :
« Quand les trois Taï (les trois étoiles x , p. et Ç , de la grande » Ourse), sont montées au haut du ciel, le disque du sotcit n brille tout seul ;
» Lorsqu'on possède cinq chevaux à son char, à quoi bon o s'affliger de l'inégalité de la route?
» Ne vous enorgueillissez pas de la ceinture qui vous a été » nouvellement donnée dans la salle Jaune.
» (Le fils) du magistral de la salle de l'Est (ministre), de la » province du Kiang-si, fait parler de lui depuis bien long- » temps. »
Sur la pièce de soie, on lisait les deux lignes suivantes, en caractères grands comme une tasse :
• (N:u-wa) brisa (les pieds de la tortue gigantesque appelée) » Ao, pour y asseoir les quatre extrémités (du globe), et le ciel » et la terre se trouvèrent dans un parfait équilibre;
» Ayant dissipé les nuages, elle laissa voir le ciel, et donna » l'ouïe et la vue aux sourds et aux aveugles de tous les » siècles. »
Les deux hôtes ayant fini de lire, le noble Yen se sentit transporté de joie. « Les mots San-laï (les trois étoiles Taï » de la grande Ourse) cl Tong-ko (salle de l'Est ou du con- » seil privé), s'écria-l-il, renferment un éloge pour moi » qui suis issu d'un ministre d'état. Les mots Ou-ma (cinq » clievaux) et lloang-tang (salle Jaune), indiquent, d'une » manière flatteuse, que je viens d'être élevé, après les
» épreuves prescrites, au rang de préfet ; les mots TouAn- » ao (couper les pieds de la tortue Ao), Po-yùn, dissiper » les nuages), etc. que je vois sur la pièce de satin, ont » pour but d'exalter mes rares talens cl l'eclal d» mon mé- » rite. Elle a mis en lumière tous les litres dont je me » glorifie au fond du cœur. En vérité, c'est une file de ta- » lent] » Les hôtes en voyant la joie folle du noble Yen se mirent à le louer et à faire chorus avec lui. Leurs éloges pompeux ne firent qu'exalter sa folle allégresse. 11 appela aussitôt un artiste el le chargea de coller la pièce de soie sur du papier épais, et de la disposer en rouleau. Il le serra précieusement comme si c'eiil été un trésor. Toutes les fois qu'il rencontrait quelqu'un, il ne manquait pas de se décerner les plus fastueux éloges.
Un mois après, l'empereur ayant rendu le décret qui le nommait préiel du déparlement de Song-kiang, tous ses
Çarens el amis vinrent lui présenter leurs félicitations, ên-wén-weu fit préparer un repas el les traita d'une manière splendide. Lorsque tous les convives furent un jieu échauffés par le vin, Yén-wén-weu, ne pouvant maîtriser sa vanité, tira la pièce de satin et l'éventail du lieu oii il les tenait cachés, et les fit contempler aux convives. Après les avoir examinés, les uns vantèrent la beauté des vers, les autres l'élégance de la prose; ceux-ci louaient la hardiesse de l'écriture, ceux-là les lalens supérieurs de Yén-wén-weu. Toute l'assemblée faisait assaut de louanges; c'étaient des coniplimens à n'en plus finir. Mais, parmi eux, se trouvait un hôte quelque peu versé dans la litléralurc Son nom de famille était Song, son petit nom Sin et son nom honorifique Tseu-tching; il était tout au plus capable de faire une ou deux pièces de vers d'un style vulgaire. Sa principale occupation était d'aller et venir dans la maison des magistrats. Ce jour-là, il se trouvait, par hasard, au nombre des convives qui étaient venus fé iiciter Yèn-wén-weu. Les voyant tous épuiser, sans fin, toutes les formes de l'éloge, il se contenta de sourire froidement Yén-wén-weu soupçonna qu'il ne riait pas sans motif. « Monsieur Tseu-tching, lui demanda-t-il, » pourquoi riez-vous de la sorte? Y aurail-t-il quelque » défaut dans les vers ou la prose?
— « Quel défaut pourrait-il y avoir? reprit Song-sin.
— » S'il n'y a nul défaut, pourquoi riez-vous ainsi, Mon- » sieur? J'imagine que vous avez cru y découvrir quelque « tache.
— c( Il n'y a, en vérité, nulle tache, reprit Song-sîn; » seulement. Votre Seigneurie ne devrait pas tant admirer » ces deux inscriptions.
— « Lorsquej'y vois de si pompeux élogcsen ma faveur, » répondit Y èn-vvén-weu, comment pourrais-je ne pas les » trouver admirables?
— « Seigneur, réponditSong-sîn, comment pouvet-vous » y voir de pompeux éloges en votre faveur?
— « Eh bien ! soit, ditSong-sîn, eu riant; mais je prierai » Votre Seigneurie de m'expliquer les allusions renfer- » niées dans les mots : le soleil brille tout seul, et ceux-ci :
» l'inégalité de la route, que je lis sur l'éventail. Quelles . » sont, je vous prie, celles de vos qualités que ces exprès- j » sioii.s ont*iiour but de louer?
» Sur la |)iècc de soie peinte, je vois encore les mots : ; » couper les pieds delà tortue Ào ; dissiper les nuages ; |
ROMAN CHINOIS
» prendre son équilibre; les sourds et aveugles. Dites-moi » un peu, Seigneur, quel genre de mérite ces expressions » louent en vous. Je vous engage à les méditer avec at- » tention. »
A ces mots , Yên-wén-weu devint muet de stupeur et n eut pas la force de proférer un seul mot. Puis, après quelques inslans de réHexion, « Je vous avoue, dit-il, que » je l'rgnore complètement. J'ose vous prier, Monsieur » Tseu-tching, de daigner m'en instruire.
— » Seigneur, dit Song-sîn, en riant de nouveau, quelle » espèce d'intelligence avez-vous donc? Comment se fait- » d que vous n'ayez pas découvert de suite ces vétilles? " bile dit que le soleil brille tout seul; c'est pour vous
» plaisanter sur votre œil unique; les mots : L'inéga- » lite de la route, rappellent, en termes piquans, la jambe » dillorme de Votre Seigneurie ; les mots : Couper les » pieds de la tortue Âo, dissiper les nuages, tournent éga- » lement en ridicule votre double infirmité. »
Ycn-wcn-veu fut tellement honteux de cette découverte que tout son visage devint pourpre. Puis, s'abaudonnant aune violente colère. « Ainsi donc, dit-il, j'ai été bafoué » par celte petite scélérate! »
A ces mots, il nrit la pièce de soie peinte ainsi que l'éventail et les déchira en mille pièces. Les convives s'eiïorcèrent de l'apaiser. « Il nous est impossible de croire lui » dirent-ils, que cette petite lille ait eu de pareilles inten- )' tions. »
Song-sîn lui-même cherchait aussi à le calmer. « Sei- » gneur, dit-il, si vous vous êtes emporté si fort, c'est moi " Qu'cn suis cause; j'ai eu la langue trop longue.
» Monsieur, lui dit Yèn-wên-weu, si vous n'eussiez pas 3 éveille et ouvert mon esprit, j'aurais suspendu la pièce » de soie peinte au milieu de mon salon, et je me serais » servi tous les jours de l'éventail doré. N'aurais-je pas » été en butte à toutes les railleries du public?
— » Si encore c'était un homme, lui dit Song-sîn, vous » n'auriez pas de peine à vous expliquer avec lui ;' mais » c est une petite lille qui a obtenu par hasard l'amitié et » la laveur du souverain. Quel véritable talent peut-elle » avoir? A quoi bon vous occuper d'elle?
-- » Quelque petite qu'elle soit, repartit Yên-wén-weu » elle a lait preuve d'un caractère odieux! Elle se prévaut » de la puissance de son père, le ministre d'état; voilà » sans doute, pourquoi elle s'émancipe avec tant d'inso- » Icnce ! Ne suis-je pas moi-même le fils d'un ministre !> detat? Lroit-elle que je sois d'humeur à endurer ses » sarcasmes et ses railleries? Je veux absolument lui faire » donner une rude leçon; ma juste haine ne s'apaisera » qu à ce prix. »
Chacun des convives le pria vingt fois de se calmer mais il ne voulut écouter personne. Bientôt ils prirent congé et se retirèrent. Cette affaire lit passer à Yên-wénweu, la nuit la plus agitée. Il aurait bien voulu renfermer sa colère; mais son cœur était trop ulcéré; il aurait voulu se venger d'elle; mais il ne savait quel moyen employer. Il avait un proche parent dont le nom de famille eiait icou etle nom d'enfance Koué-i. Il s'était' élevé du grade de Isin-ssé (docteur), à la .charge de préfet d'un district. Depuis peu, il venait d'obtenir, après avoir subi ses examens, le grade de Ki-ssé-lchong (porteur de mes-
sages près du ministère des ouvrages publics). Ils étaient tous deux beaux-Irères et se voyaient joaniellement « Si 1 allais conférer avec lui, se dit secretcineul Yen wén-weu peut-être me suggérerait-il quelque stratagème excellent .' Le lendemain, il se leva de bonne heure, et étant venu trouver Teou-koué-i, il lui raconta son affaire dans tous ses details, et le pria de lui fournir quelque movea pour la corriger d'imporlance.
— « Précisément, lui dit Téou-koué-i, j'avais bien en- » tendu citer le nom d'une petite fille de talent; mais « comment croire qu'une enfant de dix ans soit en état de » composer ainsi des vers ou du Wén-tchang (prose élé- » gante)? C'est tout bonnement le vieux Chân-hién-iîn » qui, pour vanter et exaller sa IHIe, a tenu le pinceau en » son nom et a imaginé cette multitude de pièges dont on » est dupe. L'empereur s'y est laissé prendre un instant » lautc d attention, et l'a honorée d'une faveur exa"érce
» Aussitôt le vieux Châu-hièn-jîn a fait passer le" faux -> pour le vrai, et s'est abandonné à toute l'insolence de la » vanité.
— « Je vous avoue, répondit Yèn-wén-weu, que si la pe- » tite fille était réellement l'auteur de ces vers, on pour- » rait encore avoir de l'indulgence pour elle; mai.s si le » vieux Chàn-hiên-jîn avait abusé de sa dignité actuelle » de ministre, pour insulter en moi le lils d'un ministre » qui n'est plus, ce serait quelque chose de plus odieux » encore. Par malheur, je ne suis que préfet; comment » reussirai-je à donner une rude leçon à un ministre? Il » laut, cher beau-frère, prendre fait'et cause pour moi et » vous en charger vous-même.
— » Ce n'est pas bien difficile, reprit Téou-koué-i; atten- » dez un peu, demain matin je présenterai une 'plainte » contre lui; je vous réponds que je saurai bien le cou- » vrir de confusion.
— « Si vous pouvez me rendre ce service, lui dit Yên- >> wén-weu, non-seulement je vous en aurai toute ma vie » une reconnaissance infinie; mais je veux encore vous » offrir mille onces d'argent.
— « Comment un proche parent pourrait-il parler de ca- » deaux? » reprit Téou-koué-i en souriant.
Deux jours après, Téou-koué-i adressa, en effet un rapport k 1 empereur. A celte époque, le fils du ciel qui était doué de profondes lumières, s'occupait avec le'plus grand zèle des affaires de l'adminislralion. Toutes les fois qu'on présentait un rapport, il ne manquait pas de le lire lui-même. Ce jour-là, ses yeux tombèreut tout-à-coup sur une pièce qui portait ce titre :
Rapport de Téou-koué-i, meisager impérial près duminislère des ouvrages puldics, au sujet d'un grand officier qui, sous le masque du talent, a bassement flatté le souverain et a porté un grave préjudice à l'honneur du gouvernement.
L'empereur, ayant lu ce rapport, ne put s'empêcher de sourire. « Téou-koué-i, se dit-il, accuse Chân-taï de s'être fait une réputation usurpée, et de m'avoir ainsi jeté dans 1 erreur; croit-il donc que je sois si facile à abuser? C'est un stupide lettré qui n'a qu'une vue bornée, comme un homme qui regarderait le ciel du fond d'un puits ! »
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A ces mots, il écrivit de son pinceau impérial la décision suivante :
« Téou-koué-i, puisque vous soupçonnez Chân-taï d'a- » voir mis le faux à la place du vrai, je vous ordonne de » vous rendre en personne au pavillon du Pied de Jade, » et de composer avec elle en vers et en Wén-tchang (prose » élégante). Je charge le tribunal des rites d'examiner vos » compositions. Si vous l'emportez sur Chân-taï, je regar- » derai comme un devoir de lui retirer les quatre carac- » teres Hong-wén-thsat-niu{ fille de talent, éminente en » littérature), que j'ui écrits avec mon pinceau impérial, » et je la châtierai sévèrement; Mais, si Chân4aï l'emporte » sur vous, votre accusation mensongère ne restera pas » impunie. Que le bureau compétent veille à l'exécution » de mes volontés. »
Dès que ce décret eut été rendu, Téou-koué-i y ayant jeté les yeux, fut saisi d'une crainte soudaine. « Les affai- » res des autres, s'écria-t-il, me tombent sur le corps I » Quoiqu'on me donne le titre de Tsîn-ssé (docteur), » tout mon savoir se borne à pouvoir écrire quelques » morceaux de prose dans le goût moderne; quant k la » poésie et au Wên-tchang (prose élégante), en vérité, ie » n'en ai jamais fait mon étude. Si je compose avec elle » et que j'aie l'avantage, ce n'est, au bout du compte, » qu'une petite fille; quel avancement, quelles récom- » penses pourra me procurer cette facile victoire? Mais » si, dans le moment, je ne puis venir à bout de ma com- » position et que je sois vaincu par elle, quel que soit le » châtiment d'un moniteur impérial pour des paroles té- » méraires, n'est-il pas à craindre que je sois immolé par » les railleries du public? »
11 invita en conséquence Yèn-wén-weu et un certain nombre d'habitans du même hôtel k délibérer mûrement avec lui. Ce jour-là, Song-sîn se trouvait aussi parmi eux.
« Lorsqu'une fille de dix ans, leur dit-il , passe pour » habile en poésie ou en AVén-tchang (prose élégante), » soyez sûrs que quelqu'un a tenu le pinceau pour elle et » lui a fait sa réputation. Si, par ordre impérial, vous » composez tête à tête avec elle, et qu'on charge quelques » servantes de se tenir à ses côtés et de l'épier sévèrement, » sa honteuse supercherie sera démasquée sur-le-champ. » Quand même elle réussirait à barbouiller quelques li- » gnes, serait-il possible que Téou, ce respectable maître » qui a conquis, par son talent, le grade de Tsîn-ssé (doc- » teur), pût avoir le dessous avec une petite fille? Si Téou, » notre respectable maître, ne se soucie pas d'y aller lui- » même, de peur de compromettre sa dignité, pourquoi » ne présenterait-il pas, pour composera sa place, quel- » ques lettrés renommés par leur talent et leur savoir? De » cette façon le succès est assuré.
« Approuvé! approuvé I s'écria Téou-koué-i, transporté y>- de joie ». Sans perdre de temps, il présenta le lendemain un nouveau rapport dont le titre était ainsi conçu :
« Rapport de Téou-Jeoué-i, messager impérial près le » mimstère des travaux publics, pour présenter des hom- » mes de talent dignes de concourir , afin de découvrir jus- » qu'aux dernières traces du vrai ou du faux, et de sau- » ver l'honneur du gouvernement. >>
L'empereur ayant fini de lire ce rapport, dit en souriant " 11 n'ose y aller lui-même et présente, à sa place, » d'autres lettrés. Si je n'approuve pas sa demande, il no » manquera pas de dire encore que j'ai été leurré parelle». » En conséquence, il y écrivit la décision suivante :
« Approuvé. J'ordonne à Tchéou-kong-meng, à Hia- » tchi-tchong, h Pou-khi-thong, à Song-sîn, à Mou-li et » à -Yên-koueï, de se rendre au pavillon duFied de Jade, » et de composer, avec Chân-taï, en poésie et en Wén- » tchaug. Que le bureau compétent veille à l'exécution » de mes volontés. »
A peine le décret fut-il rendu, que plusieurs personnes en apportèrent la nouvelle dans l'hôtel (du premier ministre). Chân-hiên-jîn en fut vivement ému, « D'oii vient, » s'écria-t-il, que Téou-koué-i m'a censuré auprès de » l'empereur ? » Aussitôt il envoya deux personnes de sa maison pour prendre des informations à ce sujet. 11 apprit alors que cette accusation n'avait d'autre origine que les railleries lancées contre Yen- wén-weu, dans deux inscriptions en vers et en Wén-tchang (prose élégante). Tout de suite, il alla trouver sa fille Chân-taï et lui apprit cette fâcheuse affaire. « En général , lui dit-il, ceux qui vien- » nent vous demander des vers ou du Wén-tchang (prose » élégante), le font par estime pour votre talent; il con- » vient que vous répondiez gracieusement à leur désir ; » comment se fait-il que vous vous soyez livrée à des in- » sinuations malignes et à des railleries mordantes qui » sont devenues pour moi une source de malheurs?
— « Ces jours derniers, réponditChân-taï, au moment oîi » ce préfet Yênanportaunepièccdesoieet un éventail, pen- » dant j'étais allée visiter ma mère dans l'appartement i> intérieur , une servante serra ces objets dans un tiroir » et oublia de mêles remettre (à mon retour), et il ne me » fut pas possible d'y rien écrire. N'ayant pu les obtenir » au moment oîi il vint les chercher, il s'emporta avec vi- » vacité et fit une scène violente devant notre hôtel. Ce » n'est pas tout, il poussa l'audace jusqu'à suivre un de » mes scvy'iicms ']US(\u AU pavillon du Pied de Jade, c\k » se promener au bas des degrés. L'ayant observé, à la » dérobée, je vis qu'il était privé d'un œil et boiteux d'un » pied. Aussitôt, me sentant en verve, j'écrivis quelques » phrases piquantes, sans prévoir qu'il en découvrirait le » sens. Cette fâcheuse affaire arrive, vraiment, par ma » faute.
— & Si ce n'est que cela, dit Chân-hiên-jîn, n'en parlons » plus. Seulement, il y a un décret qui ordonne à six let- » très, à Tchéou-kong-meng et autres, d'aller composer » avec vous en vers et en jnosc élégante. Ce sont tons » des hommes émincns et renommes; si vous ne rcussis- » scz pas à les vaincre dans ce concoui's, non-seulement » la réputation que vous venez d'accjuerir, sera perdue, » mais il est à craindre que notre saint empereur ne » soupçonne un plagiat dans vos vers sur les Hirondelles D blanches, et ne vous punisse avec rigueur. N'y a-t-il » pas de quoi s'inquiéter virement?
— « Mon père, s'écria Chân-taï en riant, veuillez vous » tranquilliser. Ce n'est point que je veuille me vanter; » mais bien qu'ils passent, dans l'empire, pour des hom- » mes d'un véritable talent, votre petite fille nest pas fort » disposée à leur céder le pas. Non-seulement ces hom-
ROMAN CHINOIS
» mes de lettres, avec leur esprit rouillé et leur érudition » pédantesque, ne valent pas la peine qu'on prononce » leur nom du bout des lèvres; mais, soyez sûr qu'aussi- » tôt arrivés, je les roystilierai comme il laut. »
« Ma fille, reprit Cliàn-hiên-jîn, si vous pouvez réellc- » ment les battre tous,' je veux donner une rude leçon li i> ce coquin de Téou-koué-i pour contenter ma juste co- » 1ère. »