EN
Le Mémoire en cassation qu'on réimprime ici par extraits en supprimant seulement les discussions de procédure, est une des mille pièces justificatives qu'il serait facile à M. Sue de produire h. l'appui de l'adairc Rennepont. L'habile romancier aurait pu laisser reposer son imagination fertile. Feuilleter et choisir auraient sulli Ni l'odieuse hypocrisie des moyens, ni la souplesse des ressources, ni l'avide persistance, ni les bouffonnes imaginations, rien ne lui aurait /ait défaut. C'est avec trop de raison qu'on a dit et qu'on dira toujours des Révérends Pères jésuites , non dormient nisi maleficerint, nisi supplantaverint.
Mémoire au conseil, pour le sieur Lenet, conseiller hono- 1 de la Mare; le sieur àe la Mare, son Cls, ccuyer, capitaine au rairo au parlement de Dijon ; la dame veuve du sieur conseiller 1 régiment d'Enguyen, et le sieur FiUsjean, ancien maître des
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comptes ; demandeurs en cassation d'arrêt rendu au parlement de Metz, le U janvier 1717.
Contre les recteur et religieux jésuites du coUégedeGodran, à Dijon.
La requête des sieurs Lenet et consorts est fondée sur quatre moyens principaux, que l'on établira succinctement, après avoir donné une idée du fait.
Pierrette Gauthier épousa en 1644 le sieur deClugny, lieutenant-général au bailliage de Dijon, qui prédécéda en 1675.
Dirigée dès son bas âge par les PP. jésuites, elle continua de vivre sous leur direction jusqu'à sa mort.
Pcndantson veuvage, qui dura trente-sept années, ellen'eut point d'autres direcleurs, conseils, et administrateurs pour le spirituel et le temporel, que les PP. de la société, où elle eut successiveriient cinq confesseurs, qui s'arrogèrent le droit de la conduire en tout despoliqucment.
Dès-lors, les PP. jésuites ne quittèrent point sa maison qui joint leur collège; cette proximité en rendait pour eux l'accès facile et fréquent; ilsvenaient y prendre régulièrement le cafe, ils y réglaient ses affaires domestiques, et rien ne se faisait que par leurs ordres.
Si elle allait à sa campagne, son confesseur et deux ou trois autres l'accompagnaient; ils passaientavec elle aulantde temps qu'elle y séjournait; là, tous les principaux de la société y étaient reçus et régalés tour à tour : enfin, soit à la ville ou à la campagne, ils s'étaient fait une habitude de la visiter à toutes les heures du jour, et ils appellaienl cela être de garde chez la dame de Clugny.
Ces assiduités n'étaient pas tellement de bienséance , que l'intérêt n'y eût bonne part; d'ubord, ils l'engagèrent à orner une chapelle de leur église : lambris dorés, peintures recherchées, balustrade de fer, rien n'y fut épargné, c'est dans cette chapelle que l'on pratiqua une espèce de niche, où un certain frère Thieron avait coutume de la placer, pour qu'elle pût entendre commodément l'office divin, et lui servait ensuite d'écuyer pour la reconduire chez elle.
En 1677, ils tirèrent d'elle un devant'Û'autel d'argent massif, quelque temps après, une lampe d'argent très riche, et une tenture de tapisserie magnifique pour toute leur église; une autre fois, elle la fit paver et fil lambrisser leur sacristie; or, passe sous silence une somme de 17,500 livres que cette dame leur a prêtée, et dont ils ont su se faire donner quittance, sans qu'il paraître aucun remploi sur ses livres de raison.
On ne parle ici que des présens connus; les dons manuels n'ont pas été moindres, et, selon l'opinion commune, ils ont extorqué plus do 40,000 ecus.
Il n'y a sorte de souplesses et d'artifices que les jésuites n'aient pratiqués pour se procurer de tels bienfaits ; ils lui firent venir de Borne un Induit d'aaxocialion à leur suciéié, expédié par leur général; c'est une espèce de passeport pour le ciel, écrit en lettres d'or, qui fit de merveilleux progrès sur l'esprit simple et crédule du leur pénitente.
On vit paraître ensuite des poésies latines et françaises, où ils lui donnèrent le nom d'dme libérale , de femme pnrfuite, di' vertu sans (nrd et suns égule, qui se consacrait à la gloire d'Ignace : enfin il» portèrent l'adulation jusqu'à lui insinuer de
faire peindre, dans sa chapelle à Plombières, un tableau qui représente saint Pierre, son patron, tenant d'une main les clefs du ciel, et de l'autre le portrait de cette dame, autour, duquel il y a cette légende : Super hanc Pctram, idée singulière, qui annonce que c'était la pierre angulaire sur laquelle ils fondaient leur maison do retraite future.
En 1702, la dame de Clugny lègue, par son testament, aux jésuites 30,000 liv. pour l'acquisition d'un bâtiment propre à faire des retraites spirituelles, ou, à défaut de cei établissement, pour l'entretien de quatre missionnaires jésuites au collège desdils RR. PP., ce qui serait à leur chois, sans que les héritiers ni autres puissent les inquiéter à ce sujet, ni entrer en connaissance de l'emploi desdils 30,000 liv.
Ces défenses et cette alternative découvrent la fraude et la suggesMon, et prouvent en môme temps que tout était concerté pour colorer un legs, nul par lui-môme.
Trois jours après ce testament, les jésuites, pour s'en assurer l'exécution, trouvèrent à propos d'établir sous leurs ordres, la régie des biens de la te^latrice; ils lui firent passer à cet effet une Procuraiion, sous le nom de Slagnien, homme à eux affidé, pour recevoir tous ses revenus ; mais comme ils no se fient jamais à personne, ils accompagnèrent cette procuration d'un état signé de la testatrice, par lequel elle rend les jésuites maîtres de lout.
Ces pièces leur étaient trop avantageuses pour les perdre de vue; ie pèro Mauparty s'en saisit incontinent, de même que .les titres et papiers de cette dame, dont il retient encore partie.
Mais craignant, malgré ces précautions, que ce legs ne leur échappât, ils firent faire à la dame de Clugny un codicille, le 11 décembre 1703, dans un temps auquel la caducité de l'âge lui vait affaibli l'esprit (car elle avait pour lors quatre-vingt-cinq ans), par lequel, après des expressions mystiques, elle veut, qu'au cas que quelques-uns des legs qu'elle a faits n'eussent pas leur exécution, ils soient appliqués au profil des pauvres, et qu'il soit encore pris sur son hérédité une moitié en sus ; c'est-ii-dire, qu'au lieu de 30,000 livres, les jésuites voulaient qu'il en coûtât aux héritiers 45,000 livres s'ils prenaient pensée de contester leur legs, et cela afin de les forcer au silence. Elle est décédée le 18 janvier 1712. Les sieurs Lenet cl consorts, ses héritiers présomptifs, furent envoyés en possession le 23 du môme mois, secundum tibulas, qui est une formule de !)rononciation usitée en Bourgogne, qui n'ôte point la faculté lie contester les legs non valablea, et les dettes illégitimes.
Le legs fait aux PP. jésuites n'étant point valable, les héritiers se pourvurent aux requêtes du palais, pour le faire déclarer nuL
Les jésuites, au lieu de défendre au fond, firent plusieurs incidens pour dépayser l'affiire.
Le procès renvoyé au p.rlement de Metz, ces PP. ayant renoncé, en désespoir de cause, à l'alternative, et offert d'employer la totalité du legs en l'acquisition de la maison de retraite, arrêt est intervenu, par lequel sans s'arrêter à la demande en nullité, en conséquence des offres et décla"ations par eux faites sur le barreau, les héritiers ont été condamnés solidairement à leur payer les 30,000 livres, dépens compensés.
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Suivent les divers moyens de cassation : nous en extrairons deux ou trois passages étrangers à la discussion des ordonnances royales et de la jurisprudence des cours.
Ricard dans son Livre des Donatimis dit : « Qu'on sçait avec » quelle ardeur les religieux sont portez pourrinlérest de leurs » maisons, et que la gloire de réussir en cette entreprise ne leur » fait pas moins estimer ce qui est donné par leur moyen, qu'à
• un père, ce qu'il peut obtenir pour l'avancemement de son > Gis ; o d'qù il conclat « qu'il répute la donation faite à un
• monastère , comme si elle était faite au religieux, qui vrai- » semblablement l'a pratiquée. »
La surprise a été générale, de voir quo de seize juges, dont dix ont opiné en faveur des jésuites, il y en eut sept affiliés à leur congrégation, par des vœux de solidarité, et qui avaient parmi eux leurs directeurs. ... toutes choses qui auraient dû, par un scrupule légitime, faire abstenir quelques-uns de se rendre juges en cette cause, aussi bien que le sieur avocat-général, luiqui, sous l'habit de jésuite, a été quinze ans parmi eax, d'y porter la parole.
Il est odieux que par de semblables voies les jésuites aient eu te crédit de faire violer des règles salutaires, par lesquelles les familles doivent être préservées de l'ardeur extrême qu'ils font si souvent paraître pour les biens temporels.
Si par leur adresse ils ont su tirer, d'une seule de leurs dévotes, plus de quarante mille ecus, sans compter le legs de 30,000 livres, quel fruit ne retireraient-ils pas do cette nou-
velle retraite, dont ils poursuivent l'établissement avec tant de chaleur? Ils n'ont pas besoin qu'on leur fournisse de nouveaux moyens de s'enrichir aux dépens des gens du monde, ils ne possèdent déjà que trop l'art de persuader à leur avantage.
On ne connaît, en effet, l'utilité de leurs missions éloignées, que par leurs richesses immenses, et l'étendue de leur commerce; on ne connaît le fruitde leurs congrégations et de leurs directions en France, que par les grands biens qu'ils y possèdent, et plus encore par le puissant crédit qu'ils y ont acquis.
Mais tant qu'on les verra occupés du soin de se faire donner et adjuger le bien d'autrui ; tant que, pour parvenir à une fin si pea convenable à leur état, on les verra remuer ciel et terre pour le gain d'une mauvaise cause, n'auront-ils pas lieu d'appréhender, ces PP. désintéressés en apparence, le reproche qu'un empereur faisait autrefois à un philosophe, lequel, sous un habit d'abnégation, couvrait une vraie convoitiso pour les biens terrestres? i)esid<'nMro ttmm cl profcssio tua discrepant, nam cum le philosoplnnn profitearis, ecce vinceris avaritia el rapacitate tua. (Vos désirs et votre profession ne sont pas d'accord, car, tandis que vous vous donnez comme un philosophe, vous êtes dominé par votre avarice et votre rapacité. )
Le morceau le plus curieux du Mémoire est sans contredit l'induit, écrit en lettres d'or, du général des jésuites, espèce de passeport céleste aux formes souples et commodes. Nous en donnons ici le texte religieusement transcrit en l'accompagnant d'une traduction.
Joannes Paulus Oliva prœpositus gcneralis societalis Jesu.
Nohilissimaî Dominée Petr.-B Gaulthicr, viduoe Domini Joannis do Clugny, equitis consiliarii regii, etc., et nobilissimo Domino Joanni GauIthier,ejusdemDomina3fratri consiliario regio, et regiarum rationum in Burgundiâ, et Brcsciâ magistro, salutem in Domino sempiternam.
Facit DD. VV. villus, ac pietas, et in nostram 5'anc societatcm bencvolentia et mérita requirunt, ut quicquid à nobis mului obsequii in Domino referri possit, id ei jure, ac merito debitum esse existimemus. Quamobrem cùm nostrum hune in DD. VV. animum nuUis aliis rebus, quam spiritualibus obsequiis declarare valeanius, pro ea authoritale, quam nobis Dominus, licet indignis, inhac nostra societate concessit, DD. VV. omnium et singulorum sacrificiorum, jojuniorum, et reliquorum denique bonorum operuni, ac piarum, tum anima;, tum corporis exercitationum, quaj per Dei graliam in universa hac minima societate fiunt participes facimus eorumque p'.enam commuiiicationem ex toto cordis affectu in Christo Jesu impertimur, in nomine Patris at Filii et Spiritu Sancti. Insuper Dcum Patrem Domini nostri Jesu Christi obsecramus, ut concessionem hanc de cœlo ratam, et firmam habere dignetur, ac de inexhausto ojusdem dilcctissimi filii suimeritorum Ihesauro nostram ipse inopiara supplensDD. VV. omni graiia et benediclioiio iu hac vila cumulet, ac deindc œterna; gloriaî co-
rona remuneret. Datum Romœ. Die XIV junii MDCLXXVII.
Signé Joan. Paulus Oliva.
D03IINICUS MARI.l DE MABIM8,
sccretarius.
Jean-Paul Oliva, général de la société de Jésus, A très noble dame Pierrette Gaulthicr, veuve du seigneur de Clugny, conseiller du Roi, etc., et à très noble seigneur Jean Gaulthicr, frère de la même dame, etc., salut sempiternel dans le seigneur.
La vertu et la piété de vos seigneuries, aussi bien que leur bienveillance et leurs services envers notre société, font el demandent tout ce que nous pouvons leur accorder de retour dans le seigneur, nous croyons le leur devoir à bon droit et avec raison. C'est pourquoi, ne pouvant témoigner noire gratitude à vos seigneuries que par des actes spirituels, en vertu de l'autorité ique le Seigneur nous a accordée, quoique nous nous en soyons indigne, sur notre sociélé, nous faisons vos seigneuries participantes de tous les sacrifices, jeûnes, et enfin de toutes les autres bonnes œuvres, et de tous les exercices pieux, tant de l'ame que du corps, qui se font par la grâce de Dieu dans toute notre humble société, et nous leur en donnons, dans toute l'affection de notre cœur, la pleine communi-
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cation en Jésus-Christ, au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit. En outre, nous supplions Dieu le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, que du haut du ciel il daigne ratifier celte concession et la rendre efficace, et que suppléant à notre pauvreté par l'inépuisable trésor des mérites de son Fils bien-aimé, il comble vos seigneuries de toute grâce et bénédiction dans
cette vie , et les récompense ensuite par la couronne de la gloire éternelle. Donné à Rome, le M' jour de juin 16T7.
Signé ; jtean-pacl oliva.
DOMIMQtE-MARIE DE HAMNIS,
secrétaire.
Celte pièce est certes bien curieuse. En voici une autre qui ne l'est pas moins et qui fait voir comment on s'y prenait en 1623 pour amener à obéissance les évêques récalcitrans. Il est vrai qu'alors Richelieu venarl d'être lait cardinal, et Richelieu, évêque lui-même, savait apparemment le moyen le plus eîlicace de rompre les résistances.