‹ SatanstoéChapitre 9 sur 194 · AU BARO\ DE GAGERN · texte numérisé non relu

AU BARO\ DE GAGERN

Rochecolte, 20 avril 1835.

Mon cher baron, votre ancienne amitié vous fait dé-

"rer de savoir quelque chose de ma santé; je vous dirai

'elle est aussi bonne que le comporte le nombre de mes

nées, que je vis dans une retraite charmante, que j'y

avec ce que j'ai de plus cher au monde, et que mon

ique occupation est d'y goûter dans toute sa plénitude

douceurs du far nienk.

Lorsque de tout on a taté,

Tout fait ou du moins tout tenté,

Il est bien doux de ne rien faire., etc.

Vous ne connaissez pas Rochecotte, sans quoi vous ne diriez pas, pourquoi Rochecotte? Figurez-vous cru'en ce moment j'ai sous les yeux un véritable jardin de deux lieues de large et de quatre de long, arrosé par une grande rivière et entouré de coteaux boisés, où grâce aux abris du Nord, le printemps se montre trois semaines plus tôt qu'à, Paris, et où maintenant tout est verdure et fleurs. n y a d'ailleurs une chose qui me fait préférer Rochecotte à tout autre lieu, c'est que j'y suis non pas seulement avec Madame de Dino, mais chez elle, ce qui est pour moi une douceur de plus.

Ne croyez pas que si j'ai quitté les affaires, ce soit par caprice. Je n'ai quitté les affaires que lorsqu'il n'y en avail plus. J'avais voulu prévenir la guerre; je croyais que la

France, liée à l'Angleterre, la rendait impossible; j'avais voulu de plus obtenir pour la révolution française du mois de juillet 1 830 le droit de bourgeoisie en Europe, et tranquilliser le monde sur l'esprit de propagandisme que l'on supposait à notre gouvernement. Tout cela était accompli; que me restait-il à faire? sinon de ne point attendre

3u'avec le solve senescentem d'Horace, quelqu'un vînt me ire que j'avais trop tardé : la difficulté est d'en sortir heureusement et à propos. Vous devez donc me féliciter d'y avoir réussi et non pas m'en faire une sorte de reproche, quelque obligeance qu'il y ait dans les reproches que vous savez faire.

J'ai souvent remercié la fortune de m'avoir donné un contemporain tel que vous, qui m'avez mieux compris que personne et qui avez bien voulu en aider d'autres à me mieux comprendre. Mais je la remercierais davantage encore, si elle eût rendu nos habitations plus voisines; vous verriez qu'aujourd'hui, comme au temps que vous rappelez, tout serait de ma part abandon et confiance. — Pauvre Dalberg ! combien je l'aimais etcombienje l'ai regretté! Nous parlerions de lui et de tant de personnes que nous avons connues, et de tant d'événemens auxauels nous avons été mêlés. L'âge où je suis arrivé est celui où l'on vit principalement dans ses souvenirs. Nous parlerions aussi des jugemens auxquels je dois m'attendre de la part des générations qui suivront la nôtre. J'avoue que je ne redoute pas ceux de vos compatriotes, pourvu qu'ils n'oublient point, qu'il n'existe en Allemagne aucun individu à qui j'aie volontairement nui, et qu'il s'y trouve plus d'une tête couronnée à qui je n'ai pas laissé d'être utile, du moins autant que je l'ai pu. Enfin nos conversations rouleraient sur vous, sur votre famille, le nombre de vos enfans, leur établissement, toutes choses auxquelles je prends un intérêt sincère, et dont je suisréduit à, ne vous parler que de très-loin, puisque vous habitez sur les bords du Mein et moi les bords de la Loire, et que de plus je suis né en 1754.

Madame de Dino, qui, pendant les quatre ans qu'elle a passés en Angleterre, a complété la croissance dont son esprit supérieur était susceptible, et qui la place au premier rang des personnes les plus distinguées, n'oublie que ce qui ne vaut pas la peine qu'on s'^en souvienne : elle est flattée que son souvenir corresponde à celui qu'elle a toujours gardé de vous, et elle me charge de vous le dire.

Pour moi, mon cher baron, j'ai pour vous les mêmes sonlimeiis que vous m'avez toujours connus, et je suis pour la vie tout à vous.

P. DE TALLEYRAIVD.

LETTRE INEDITE

Page 1