‹ SatanstoéChapitre 10 sur 194 · A SA MAJESTÉ L'EMPEREUR DES FRANÇAIS, ROI D'ITALIE · texte numérisé non relu

A SA MAJESTÉ L'EMPEREUR DES FRANÇAIS, ROI D'ITALIE

(tl MESSIDOR AN Xni.)

Le célèbre David ne fut pas seulement artiste au milieu des évènemens de 1789; son nom s'est attaché aux grands actes politiques de l'époque ; il ne s'agit pas de réveiller le souvenir de ces actes ; mais il est curieux de faire revivre un récit propre h faire connaître cet artiste, qui , dédaignant la puissance de l'art , propage ses idées , défend et impose son école, à l'aide d'auxiliaires politiques.

Ce n'est pas seulement par la persuasion du talent, par l'éloquence des leçons, par la sympathie, que David voulut régner; il voulut s'aider souvent de toute l'énergie des pouvoirs populaires pour faire respecter ses tableaux et assurer le triomphe de son Ecole. S'il faut en croire ce qu'on raconte, il proposa de faire brûler comme trop monarchique toute la galerie de Rubens; Rubens , le désespoir des talens secs, l'idole des coloristes.

David avait des convictions et se sentait des faiblesses : trop impatient de la critique, trop absolu pour supporter des rivaux, il voulait les supprimer.

Ami intime des révolutionnaires les plus célèbres, David ne jeta pas sa palette pour aller commander des armées ou négocier des traités ; il se servit de toutes ses amitiés, il profita de la modestie et de la peur des peintres ses contemporains, pour organiser une sorte de terreur de l'art. *

Était-il question d'une de ces fêtes que la République empruntait aux cérémonies du paganisme , c'était David qui en réglait l'ordre; tous ces cortèges de jeunes filles, de vieillards, de mères de famille, chantant des hymnes en l'honneur de la patrie, étaient composés et mis en scène par David.

Un jour, David troilvant tous les vêtemens français en désaccord avec les idées du temps, se mit à dessiner une kyrielle très ridicule de costumes, parmi lesquels se distingue par sa prétention Spartiate celui de l'Ecole de Mars.

Dans celte collection emportée par le temps et dont

heureusement nos usages n'ont rien gardé, on voit le soldat français habillé en brigand du boulevard; le plus plaisant est le citoyen français dans son intérieur; c'esl un grand monsieur drapé dans un manteau soutache, portant un pantalon collant à pieds, chaussé de sandales gauloises et posant la main sur un bonnet à poil, de forme basse ; ce bonnet à poil se retrouve dans tous les projets de costume de David, comme insigne de la rudesse républicaine.

Tant que la Convention voulut être sa complice en cette matière , David ne permit à personne d'oser en peinture et de toucher aux arts.

Les arts, c'était son comité, comme les autres avaient le comité de la guerre, des finances ou du salut public.

Dès que Napoléon fut premier consul , David se rapprocha de lui. Quand Napoléon fut empereur, David le flatta. David n'aimait ni la controverse, ni la lutte, ni la rivalité , toutes choses qui exaltent et tuent les artistes ; ce que voulait David , c'était l'art par le pouvoir ; or, quels plus vigoureux pouvoirs que la Convention et l'Empire I

La pièce autographe que nous publions ici caractérise admirablement David; il ne faut pas l'accuser de palinodie, parce que, de républicain, il se hit sujet fîdcle , parce que, de brûleur de la galerie monarchique de Rubens, il se fait l'apologiste du grand siècle de Louis XIV: David obéit toujours à la même ambition 1 ce qui est curieux à retrouver, c'est ce pinceau voulant être sceptre, cette toile voulant être charte ; c'est cette tyrannie persévérante], qui prend rudement l'art par les oreilles pour le traîner de force à l'Ecole du sec, de l'ennuyeux, du livide, dite Ecole du nu.

L'empereur, comme on va le voir, l'a échappé belle , et quelque favorable qu'il ait été à David, il a gardé pour luimême son initiative, en ne donnant pas les mains aux plans de David, plans égoïstes et accapareurs.

BIBLIOTHEQUE CHOISIE

il Monsieur de Fleurieu, intendant-général de S. M. Empereur et Roi, Conseiller-d'état et grand Officier de la Légion-d' Honneur , etc.

David, premier peintre de S. M. .

Monsieur,

En lisant le projet que j'ai l'honneur de vous prier de mettre sous les yeux de S. M., je me plais à croire que vous ne trouverez pas d'exagération dans mes demandes : les fonctions qui y sont énoncées sont les mêmes qui, dans tous les temps, ont été attachées k la place de premier peintre. Depuis Louis XIV, la direction générale des arts et manufactures a toujours été confiée au surintendant général des bàtimens; Colbert travaillait avecle Roi. Le Brun travaillait avec Colbert. Vous êtes aujourd'hui ce qu'était Colbert sous le rapport des arts; je serais, si S. M. daigne accueillir ma demande , ce qu'était Le Brun. Vcus serez l'intermédiaire entre les artistes et le trône , je serai leur interprète auprès de vous. Voilà, Monsieur l'intendant-

{jénéral , la hiérarchie qui m'était tracée et que j'ai scrupueusement observée.

Votre assentiment à un projet qui a pour but de fixer mon état dans l'ordre actuel, me sera un présage heureux de l'accueil que S. M. voudra bien lui accorder.

J'ai l'honneur d'être avec respect,

Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

David.

Ce H Messidor an XIII.

À S. M. l'Empereur des Français, Roi d'Italie.

Sire,

Toutes les grandes choses qui ont illustré votre avènement au trône, cette réunion étonnante de toutes les vertus que vous possédez, dont une seule eût suffi pour former un héros, tout se perdrait dans l'obscurité des temps, si les arts ne s'empressaient de payer, h leur tour, le tribut de reconnaissance qu'ils vous aoivent; vous leur avez légué toutes vos pensées, toutes vos paroles et toutes vos actions. C'est à l'histoire, à la poésie, à la peinture, à la sculpture et k l'architecture , qu'appartient la mission honorable de les transmettre i la postérité. J'ose espérer que S. M. daignera jeter un coup-d œil sur un objet aussi important sous lerapportde l'industrie et du commerce, et (lui se lie essentiellement h tout ce qu'elle a fait pour la gloire et pour le bonheur de l'Empire. Il est réservé au siècle de Napoléon d'éclipser ces siècles fameux, tant vantés juscju'à nos jours. Les circonstances que votre génie a § réparées, sont favorables; vous ferez, Sire, pourlagloire es arts, ce que vous avez fait aux yeux del univers pour la gloire des armes.

Sire, honoré par Votre Majesté d'une des plus éminentes

places dans les arts, votre premier peintre la supplie de vouloir bien en fixer les attributions, afin qu'il achève glorieusement, sous votre auguste protection, la révolution salutaire qu'il a opérée dans les arts.

Pénétré de confiance en la bonté dont S. M. a daigné me donner d'éclatans témoignages, j'ai l'honneur de lui soumettre le projet qui suit :

Art. 1 . Le premier peintre fera exécuter et dirigera, sous la surveillance de M. l'intendant-général de la maison de S. M. I. et R., tout ce qui a rapport à l'art du dessin, peinture, sculpture et gravure, dans les établissemens de S. M., tels que le Musée-Napoléon et celui de Versailles, les manufactures des Gobelins, de Sèvres, de la Savonnerie et de Béarnais.

Art. 2. Le premier peintre examinera les objets d'art, dont on demandera l'exposition au Louvre ou dans tel lieu que S. M. ordonnera.

Art. 3. Lorsque S. M. voudra faire exécuter des tableaux, des statues, des gravures ou des tapisseries, M. l'intendant-général transmettra ses ordres au premier peintre, qui, de concert avec M. l'intendant, désignera les artistes dignes de remplir les vues de S. M.

Art. 4. Quand les artistes, d'après les ordres qu'ils auront reçus de M. l'intendant par l'organe du premier peintre, auront des travaux dont l'exécution exigera des avances de fonds, le premier peintre en rendra compte à M. l'intendant, qui accordera les sommes qu'il jugera convenables, sur la demande qui lui en sera faite par le premier peintre.

Art. 5. Le premier peintre sera chargé de présenter à M. l'intendant-général les tableaux, les statues, les dessins, et en général tous les objets d'art dont il croira devoir proposer l'acquisition pour augmenter, compléter, les collections impériales ou pour la décoration des palais de S. M.

Art. 6. Le premier peintre, expert dans la connaissance de l'antiquité et dans la profession des arts dépondant du dessin, se concertera avec M. l'intendant-général pour présenter à S. M. des plans sur les moyens lespius propres à l'encouragement des beaux-arts et à l'amélioration des manufactures que S. M. a daigné prendre sous sa protection immédiate.

Art. 1. Lorsque S. M. visitera les expositions de peinture et les établissemens dépendant des beaux-arts, le premier peintre l'accompagnera , ainsi que dans ses voyages, quand S. M. voudra faire représenter les faits mémorables qui la concernent.

Art. 8. Il sera accordé un logement au premier peintre, comme faisant partie de la maison impériale et royale. Son traitement est de ( en blanc).

Je suis, etc.,

De Votre Majesté,

Le très soumis et fidèle sujet,

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