‹ Sathaniel (volume 2)Chapitre 4 sur 14 · LE 81É6B · texte numérisé non relu

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tentèrent inutilement, jusqu'au moment où le prince Ëurîc parut au milieu d'eux , pour y exécuter une attaque d'une audace tellement inouïe, qu'assiégeants et assiégés demeurèrent un moment immobiles à la contempler.

Depuis le matin, une immense tortue, traînée au pied du rempart occidental de la ville , le frappait sans relâche de son bélier et l'ébranlait malgré son épaisseur. Vainement les assiégés avaient lancé sur cette machine des pierres énormes , de Fhuile enflammée ; Je toit solide et les cuirs dont elle était couverte avaient prévenu les effets du choc et de l'incendie ; enfin , quelques pierres se détachèrent du sommet, et bientôt le mur, sans cesse battu à sa base , s'écroula en partie et offrit une assez large brèche à l'attaque des Y isigoths ; mais la partie du mur qui était restée debout s'élevait encore à plus de vingt pieds au-dessus du sol , et les échelles que les Yisigoths avaient dressées [pour arriver à cette hauteur avaient été renversées successivement.

£n effet , Armand était accouru à cet endroit où le combat était le plus terrible et le plus dangereux, et l'on eût dit que son courage^ et sa force y tenaient facilement la place du rempart qui n'y était plus. Mais il se présenta bientôt à ce terrible combattant un adversaire digne de lui. Euric , qui jusque-là ne s'était occupé qu'à diriger les efforts des

machines, parut tout à coup devant cette brèche ; il ordonna qu'on en déblayât rapidement le pied , et, quand le sol fut assez dégagé de décombres pour que des hommes pussent facilement s*y tenir pressés les uns contre les autres , il fit avancer un peloton de soldats portant tous leur bouclier sur leur tète , les plus grands se trouvant près du rem part, les plus petits en étant les plus éloignés, et ceux du dernier rang se mettant à genoux, comme pour ménager une pente douce â ce chemin de fer.

A peine furent-ils placés, que les soldats d'un second peloton, disposés dans le même ordre, s'avancèrent à leur tour et montèrent sur cette plate-forme de boucliers , en portant de même leur bouclier sur leur tête. A ce spectacle inaccoutumé, les Yisigoths détournèrent leur attention de l'attaque , et en donnèrent une partie à Tadmiration que leur causait cette nouvelle manœuvre ; cette admiration devint si vive , qu'ils oublièrent presque le combat , quand ils virent un troisième peloton gravir les deux autres et former encore, avec ses boucliers , un troisième étage d'hommes si admirablement disposé , qu'il partait du sol et s'élevait presqu'à la hauteur du rempart.

Toutefois, ils ne pouvaient s'imaginer quels seraient les nouveaux guerriers assez intrépides pour se hasarder sur ce chemin mobile, qui semblait devoir s'écrouler sous le moindre poids qu'on

voudrait y ajouter, lorsque tout à coup i\$ virent Ëuric, sa lourde épée d*une main et une javeline de l'autre, s'élancer sur cette voie d'airain. Et pour que son audace animât encore plus par l'exemple l'audace de ses guerriers, ce fut â cheval qu'il se précipita sur ces boucliers dont le fer éclata en étincelles sous le fer des pieds de son coursier, tan» dis qu'il brandissait ses armes en poussant de grands cris et appelant les Visîgoths â le suivre. Mais ce spectacle inouï les avait frappés d'une telle stupéfaction, qu'il arriva seul jusqu'à la hauteur de la brèche oi!i se trouvait Armand, étonné lui-même de cette superbe témérité.

 ce moment, le prince et le Bagaude se rencontrèrent, et alors s'engagea entre eux une lutte aussi terrible par le courage et la force des deux adversaires que par le champ extraordinaire où elle se passait. Le prince et Armand s'attaquèrent avec une fureur égale; Euric avait sauté de son cheval qui s'était enfui avec épouvante, et ces deux hommes restèrent seuls sur cette plate-forme humaine qui semblait à chaque instant devoir les engloutir* Emportés tous deux par l'aveugle fureur du combat, tantôt le prince s'avançait jusque sur le rempart, où il faisait reculer Armand; tantôt Armand s'avançait jusque sur les boucliers desYisigoths où il faisait reculer Euric. Il y eut un moment où le combat devint si acharné, qu'ils tournèrent tous

deux snr cet espace suspendu, et que ce Ait Euric qui sembla défendre le rempart et Armand l'attaquer. Cependant les coups des deux ennemis parés avec adresse ou repoussés par la force de leurs armes ne suffisaient plus à leur rage. Par un même mouTcment, ils jetèrent leurs épées et tentèrent l'un contre l'autre une lutte corps à corps. L'immense taille d'Armand et sa force prodigieuse devaient lui donner un grand avantage sur le prince; mais la souplesse vigoureuse de celui-ci semblait échapper aux étreintes du géant, et à plusieurs fois ils se quittèrent et se ressaisirent avec une fureur nouvelle; enfin, dans un effort désespéré, Armand saisit de ses deux puissantes mains les poignets d'Euric , et s'apprêtait à l'enlever de terre en tour* nant rapidement sur lui-même, comme font les enfants dans leurs jeux, quand Euric, pour prévenir ce mouvement dans lequel il aurait pu être brisé contre les pierres de la muraille, appuya son pied sur la poitrine du Bagaude , et, l'attirant violemment à lui, le fit gémir sourdement sous cette furieuse pression. Un moment le Bagaude devint rouge comme s'il allait étouffer. A cet instant, ils se trouvaient tous deux en dehors des remparts, Armand du côté des Visigoths, Euric du côté de la ville. Le prince, voulant profiter de cet avantage^ cria aux guerriers, dont les efforts impassibles soutenaient sur leur tête ce terrible combat, de s'éloi-

gner de la muraille. Armand sentit trembler sous lui ce sol dont il avait oublié la mobilité dans sa rage; et, par un eflFort désespéré, il fit plier la force d'Ëuric, le ramena à lui, le saisit rapidement par le milieu du corps; et, emporté lui-même par là tortue bouclière qui reculait pas à pas, il précipita le prince dans la ville oi!i celui-ci disparut derrière le rempart, tandis qu'Armand, de son côté, s'abîmait et disparaissait parmi ces hommes dont le mouvement rétrograde avait disjoint le bon ordre et fait écarter les boucliers.

Depuis un moment, un silence presque religieux s'était établi autour de ce combat extraordinaire, et ce silence ne fut interrompu qu'au moment oîi les deux combattants disparurent. Un long cri partit â la fois des remparts et de la plaine. En les voyant tous deux demeurer prisonniers de leurs ennemis^ chacun se demanda, dans son admiration pour ces deux terribles soldats, s'il y avait avan^ tage pour lui à ne plus avoir un si redoutable ennemi, lorsqu'il perdait un si vaillant défenseur. L'issue de ce combat mit un terme à l'assaut de ce jour; on se retira des deux parts, chacun pensant qu'il n'y avait plus rien à faire de glorieux après ce qu'avaient fait ces deux hommes, chacun inquiet sur le sort de celui qu'on lui avait enlevé et curieux de voir 16 prisonnier qu'il avait fait.

Satl^anUl

Cependant, après le combat, on avait conduit Armand dans la tente de Théodoric. Lorsque le Bagaude arrira , le roi, occupé à rétablir dans le camp Tordre et la surveillance nécessaires, n'y était pas encore rentré ; du moins , Armand ne parut pas en sa présence et demeura seul avec quelques chefs des Visigoths. Parmi ceux-ci se trouvait Gandoin et son inséparable compagnon , le ministre Léon. Ces deux hommes marchaient sans cesse à côté de Théodoric; il semblait que l'un représentât la force brutale et réfléchie de ce peuple barbare, etl'autrela prudence ruséeet pleine

d*arguties qu'il avait prise dans son contact avec le peuple romain. Armand, placé entre ces deux hommes , fut en butte aux menaces de Fun et aux persuasions de Tautre. Gandoin comptait Teffrayer en lui annonçant les supplices que Poubli de son serment lui avait mérités ; Léon cherchait à lui démontrer que son intérêt était plutôt lié à celui des Yisigoths qu*à celui des Romains ; mais la nature brute et absolue du Bagaude ne se laissait point ébranler par les fureurs du Yisigoth et résistait à l'adresse du Romain. Au premier il opposait un mépris sauvage de la mort , au second une inflexibilité de haine contre laquelle les raisonnements venaient se briser. A Gandoin il répondait : — Ne m'as-tu pas vu combattre, et penses-tu que celui qui a tant de fois et si joyeusement exposé sa vie pour vous arracher une victoire sur ses anciens ennemis, penses-tu que celui-là ne vous donnera pas tout son sang pour vous enlever la gloire de l'avoir fait trembler? crois-tu que celui qui t'eût broyé s'il t'eût rencontré dans le choc du combat, pliera facilement sous ta main ? toi qui veux me faire pâlir, tu pâlirais donc si je te menaçais? Tu souris, pourquoi donc? penses -tu que je ne te vaille pas ? S'il faut que je n!ieure , je mourrai et je vous laisserai le soin de prouver , en ordonnant mon supplite, ce que je dis depuis longtemps et ce que je TOUS répète en face : c'est que n'ayant pas

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un guerrier capable de lutter contre 'le Bagaude Armand , vous a?ez chargé vos bourreaux du soin de le vaincre. En efiPet , n'est-ce pas là toute la gloire des Yisigoths? Ils se disent les vainqueurs de ritalie et de la Gaule; mais depuis quand la victoire est-elle un honneur , lorsqu'elle n'a rencontré pour combattre que des femmes ou des enfants! et comptes -tu pour autre chose tout ce ramassis d'esclaves et de stipendiaires que Rome oppose maintenant à ses ennemis?

£t comme Gandoin , irrité de ces paroles insolentes , le menaçait encore avec plus de colère en l'accablant d'outrages , Armand se posa devant lui les deux bras croisés , et lui dit en le regardant en face :

— Tu es donc bien sûr que ton roi me condamnera ; tu es donc bien sûr qu'aucun supplice ne manquera à ma mort ?

— Je te le jure ! répondit Gandoin emporté par sa fureur.

— Ainsi donc , reprit le Bagaude , on ne m'épargnera aucune torture ni aucun outrage ?

— Aucune torture ! dit Gandoin.

— Eh bien ! s'écria Armand soudainement , en s'élançant sur le vieux guerrier et l'entourant de ses bras nerveux , eh bien ! puisque je n'ai à craindre rien de plus épouvantable que c^que tu me promets , j'ai bien envie de me donner la satisfac-

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tioD de te briser le crâne ; je n'en souffrirai pas plus pour cela et je me serai vengé par avance de tes injures.

A cette attaque imprévue , à cette menace que rien ne pouvait empêcher Armand d'exécuter à l'instant même , Gandoin pâlit , malgré son courage connu. En sentant autour de ses reins cette étreinte de fer , qui pouvait l'anéantir tout d'un coup, Gandoin se mit à trembler et laissa échapper un cri d*angoisse et de désespoir.

Aussitôt Armand ouvrit ses bras et repoussa le Yisigoth loin de lui ; puis , avec ce ricanement féroce qui était la plus haute expression de son mépris , il dit au Yisigoth :

— Lâche ! lâche ! tu as été un instant entre mes mains comme je vais être bientôt entre celles de vos bourreaux , et tu as pâli et tremblé devant tous tes frères ; qu'ils s'en souviennent maintenant et qu'ils jugent du courage de celui qui insulte un captif!

— Misérable ! s'écria Gandoin , j'ai combattu vingt ans.

— Oui , reprit Armand en l'interrompant, et tu n'as pas eu peur du combat, mais tu viens d'avoir peur de la mort. Tu as le courage d'une bête fauve , mais tu n'as pas celui d'un homme.

Après cette scène, Armand s'était retourné vers Léon et lui avait dit :

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. — Quant à toi , Romain , tu me proposes de me Tendre comme tu t'es vendu ; je ne le yeux pas, je te l'ai déjà dit, et cependantje pourrais le faire avec plus d'honneur que toi ; car , en servant les Visigoths , mes^ ennemis , je m'armerais encore contre des ennemis. En choisissant entre eux et les Romains , je n'ai pas fait comme toi , je n'ai pas trahi les miens, je n'ai pas abandonné mon pays; j'ai aidé ceux que je méprisais le plus a faire du mal à ceux que je haïssais davantage ; laisse-moi donc aussi en repos et ne m'offre plus un marché que je ne tiendrais pas , tu le sais bien , puisque j'en ai déjà accepté un à Toulouse, et que dès que j'ai pu le rompre , je l'ai rompu ; si tu Tas oublié , ton maître s'en souviendra, et je Tattends pour qu'il décide de mon sort.

Gomme il achevait de parler ainsi , Théodoric entrait dans la tente. Il avait l'air sombre et mécontent, et contre son ordinaire, il traversa les r^ngs de ses guerriers sans les saluer ni leur adresser la parole ; seulement il murmurait tout bas avec colère :

— Sa volonté! il ose m'imposer sa volonté !

Personne n'osait interroger le roi , lorsqu'il s'écria avec violence ;

— Oh ! mon frère ! mon frère ! bénissez votre captivité , car je jure qu'une telle insolence ne peut pas rester sans châtiment.

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— Qu'est-ce donc? s'écrièrent quelques personnes en s'approchant de Théodoric. ^

— Écoutez, répondit-il : ?oici un message qu'une flèche lancée du haut des murs deNarbonne est venue m'apporter.

Il s'arrêta un moment , et lut les mots suivants écrits sur une bande de parchemin.

«( Si nos lois guerrières ne sont pas complètement méprisées , le Bagaude Armand est mon prisonnier; s'il est mon prisonnier, il m'appartient , et je ne veux pas qu'on dispose de sa vie, ou de sa liberté, avant que moi-même je l'aie condamné à la mort ou à l'esclavage. »

— 11 a raison , dit Armand , et , comme il m'appartient aussi bien que je lui appartiens , j'ordonnerai de lui ce qu'il ordonnera de moi.

— A la condition sans doute, répondit le roi, que tu pourras transmettre aux tiens ta volonté.

— Et nul obstacle ne m'en empêchera, dit Armand avec insolence.

— C'est ce que nous verrons, repartit Théodoric.

— C'est ce dont tu peux être assuré , dit le Bagaude. L'intervalle qui séparera ma mort de celle de ton frère n'occupera pas plus de temps que cette flèche n'en a mis à t'apporter son message ; et si tu étais prudent, tu comprendrais que peut-être ne prend -il tant de soins de mes Jours que parce que les siens y sont attachés.

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Cette réponse d*Arinand émut singulièrement tous les guerriers Yîsigoths qui se trouvaient dans la tente; la plupart n'avaient point approuvé la féroce brutalité de Gandoin ; ils s'étaient indignés des menaces odieuses faites à un prisonnier sans dé-* fènse, et ils avaient applaudi en eux-^nèmesàla manière dont il s'en était vengé. Mais quand à cet intérêt que leur ennemi leur avait inspiré vint se joindre l'intérêt du salut du prince Ëuric , chacun montra qu'il regarderait non-seulement comme une lâcheté envers Armand toute violence exercée contre lui , mais encore comme un assassinat du roi sur son frère toute condamnation prononcée contre le Bagaude , condamnation qui retomberait sur le vaillant guerrier qui avait ramené l'espérance dans le camp des Yisigoths. Chacun dit hautement qu'Euric avait raison de considérer Armand comme son prisonnier , et Théodoric fut obligé de céder à cette manifestation générale de la volonté de tous ses chefs.

— Soit,fdit-il, qu'il vive ! mais puisque vous avez si justement décidé qu'il n'était pas mon prisonnier, qu'il aille dans la tente de celui dont il est le captif; je ne veux pas , si quelque malheur lui arrive, que les soupçons de personne m'en rendent responsable ; je ne veux pas que l'on puisse dire que le roi Théodoric , qui a pardonné à son frère lorsqu'il avait de justes motifs de le punir, l'a indi-

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rectement frappé quandil venait d'en recevoir de si importants services.

Aussitôt, et sur son ordre, Armand quitta latente royale et fut conduit à ceUedu prince Euric, située à l'extrémité du camp et à l'endroit le plus rapproché du rempart, poste le plus dangereux et le plus exposé aux sorties des assises.

Dès qu'Armand fut sorti, le roi donna l'ordre à tous les gardinges de tenir leurs soldats prêts à marcher au premier signal, soit que ce signal leur arrivât vers la fin du jour qui n'était pas trop éloignée, soit qu'ils le reçussent au milieu de la nuit , soit qu'il fût retardé jusqu'au lendemain matin. Ces ordres une fois donnés , Tbéodoric demeura seul avec ses deux confidents assidus , Léon et Gandoin , et le Romain , étonné de la facilité avec laquelle Théodoric avait cédé au vœu presque mutiné de ses guerriers , lui dit d'un air mécontent:

— Ainsi tu livres ton plus redoutable ennemi parmi les Romains à ton plus redoutable ennemi parmi les Yisigoths , et cela, parce qu'un message de ton frère te l'ordonne , et que l'insubordination de ton armée te soumet aux ordres de ton frère !

Il est difficile de peindre l'expression qui anima le visage de Théo>doric à ce reproche de Léon : un rire triste et comme honteux de se produire agita ses lèvres, une joie pauvre et humiliée d'elle-même parut sur son visage , et il répondit d'une voix si

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bassequ'elle semblait jeter unToile sur ses propres paroles , d*un ton si sombre qu'il semblait répudier le triomphe qu'il venait de remporter :

— J'obéis à un ordre qui me sert , je cède à une insubordination que j'ai fait naître, et je livre le plus mortel ennemi d'ïuric parmi les Romains à son plus mortel ennemi parmi lesVisigoths: je liyre Armand à Sathaniel.

— Et dans quel but? dit Léon.

— Penses-tu , reprit Théodoric avec un accent d'amer désespoir , penses-tu que je veuille attendre qu'on m'ait fait proposer un échange d'Armand et d'£uric , échange qu'il faudra que j'accepte ; penses-tu que je laisse rentrer mon firère dans ce camp pour que , plus heureux demain qu'aujourd'hui , il s'empare de Narbonne et ne me laisse que la honte d'y suivre le vainqueur. Non , non ; Narbonne sera à pioi sans qu'on puisse dire qu'Ëurica participé â sa conquête , sans qu'on puisse cependant m'accuser d'avoir abandonné mon frère.

— Es-tu sûr de réussir? dit Gandoin.

— Gomme l'on est sûr de tout ce qui n'est pas encore achevé, je l'espère; mais cette espérance m'a été donnée par une femme à qui jamais n'a manqué le succès do ce qu'elle a voulu.

~ Pourquoi donc alors cette tristesse ? reprit Gandoin; pourquoi ce découragement dans ton accent, ces larmes de rage dans tes yeux ?

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— Oh! c*est que je suis fatigué de la contrainte que je m'impose , c'est que je suis honteux du chemin dans lequel je marche, c'est que je jetterais plutôt dans la fange mon manteau de roi que de m'y traîner moi-même pour le garder sur mes épaules ! Ne vois-tu pas qu'au milieu de l'admiration de mon armée pour les prodiges de valeur de mon firère, il a fallu que j'eusse l'air de me faire imposer l'envoi d'Armand dans sa tente pour qu'oii ne soupçonnât pas de ma part une trahison contre lui ? Et c'est un mois après avoir accordé son pardon à un rebelle , que les miens m'en font un ennemi et un rivaF. Ah ! tu le vois maintenant : quand je te disais qu'Ëuric n'était pas le voluptueux et le débauché que tu pensais , j'avais raison , n'est-ce pas ? Tu l'as vu, l'habile politique, affectant la modestie jusqu'à te séduire toi-même ; tu l'as vu , le soldat terrible, révélant un courage qui nous a tous éprouvantes : j'avais raison de te le dire : donne-lui de l'air, et l'aigle déploiera ses ailes et ses serres.

— Et j'avais raison aussi , s'écria Gandoin , quand je te disais que tu devais enfin te faire justice \

— Oui, oui , reprit Théodoric, avec une colère qui agitait convulsivement ses membres; oui, je le punirai , oui ! Ah ! ce n'est pas assez d'avoir conspiré contre ma vie , c'est contre ma gloire qu'il s'arme aujourd'hui ! Gecrime-là, je ne te le pardonnerai pas, mon noble frère, tu m'as appris que

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j'avais eu tort de ne pas te punir, je t'apprendrai que tu as eu toitt de ne pas m'assassiner !

~ Enfin , s'écria Gandoin , tu ressens donc les injures en roi !

— Oui , s'écria Théodoric , je le mettrai si bas dans l'opinion des hommes , qu'il n'y aura ni courage, ni vertu qui puisse le relever !

~ Roi , coi , reprit Gandoin , il n'y a que la tombe dont on ne se relève pas !

Ce mot fut à peine prononcé qu'il sembla briser toute la colère de Théodoric. Le sombre abattement qui le prenait toutes les fois que ce conseil lui était donné s'empara aussitôt de lui , et il répondit douloureusement à. Gandoin :

— On se relève de la tombe, Gandoin! Le remords est puissant comme Dieu dont il émane , il ressuscite les raortis , il les fait marcher parmi les vivants , et s'asseoir au chevet des coupables ! Oh ! tu ne sais pas ce que c'est que d^avoir tué son firère , et cependant tu devrais te douter que Dieu ne pardonne pas un tel crime ; car lui seul a pu t'inspirer cette funeste persistance à me demander là tète d'Ëuric, afin que tes paroles ne me laissent pas oublier un moment la mort de Thorismond; et pourtant je t'ai toujours répondu que je ne le voulais pas, et pourtant, si une main implacable ne te poussait , tu aurais pu m'épargner bien des fois cet horrible conseil... Je ne t'en veux pas, tu obéis le

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jour au pouvoir ennemi qui me déchire la nuit , tu retournes dans la blessure le fer que le spectre y a laissé. Oh ! Gandoin , Gandoin ! je suis bien las de lutter...

Théodoric tomba sur un siège, la poitrine haletante, le TÎsage défait, et le dur Visigoth, intlerdit à cette soudaine transition de la colère à l'accablement, répondit avec plus d'embarras que d'humeur :

— Pardonne-moi , Théodoric , mais en te voyant si irrité , j'avais cru que tu avais enfin dominé de vaines terreurs , j'avais cru que tu étais décidé

— A tuer mon frère ! s'écria Théodoric en se

levant pâle de rage et de terreur vas-tu me le

répéter encore! Tu veux que je tue mon frère

eh bien , est-ce que je ne l'ai pas déjà tué? Veux-tii que je te le montre?... il va venir tout à l'heure ici , dès que je serai seul , il va venir avec son escabelle sous le bras , il s'assiéra là , il attachera sur moi des yeux qu'on ne peut pas éviter , puis il se mettra à rire en grinçant les dents , et il me criera d'une voix acre et insolente: — Assassin... assassin ! lâche assassin !... — J'ai voulu le tuer ce fantôme , j'ai combattu contre lui , je lui ai plongé mon épée dans le sein , et il reculait devant moi sans que je pusse lui faire une blessure , et à chaque coup que je lui portais^ il riait plus fort et me disait d'une voix plus froide et plus acre: — Il n'y a plus de sang, il n'y en a plus , assassin... assas-

sin... assassin!... Oh! sf je savais qu'Ëuric dût souffrir ce que je souffre , si je devais lui apporter de Tenfer les tortures que m'apporte Thorismond , je recevrais la mort avec joie; je lui ouvrirais ma tente , je lui découvrirais ma poitrine nue !

— N'est-ce pas ce que tu fais, reprit Gandoin , et penses-tu que tes ruses ne deviendront pas enfin insuffisantes contre un ennemi qui t'attaque l'épée haute?Mais je ne dis plus rien : c'est ta volonté. Quand Euric sera roi , et il le sera , ce n'est pas ainsi qu'il combattra ses ennemis, s'il en a.

— Oh! dit Théodoric, je lui en garde un qui lui sera plus redoutable que lui-même ne me l'a jamais été. Le jour où Euric mettra le pied sur le trône, Firmiu aura la main sur le sceptre , et alors ils se disputeront le sceptre et le trône; mais ne prévoyons point de tels malheurs! Que Satbaniel tienne sa parole , je tiendrai celle que je lui ai donnée , et tu verras alors quel est le plus habile d'Eurie ou de moi. Maintenant, suis-moi pour que je m'assure que chacun est à son poste et à ses armes.

Sortant de la tente avec Gandoin , il laissa Léon à ses occupations habituelles.

Pendant ce temps, Armand avait été conduit dans la tente d'Euric.

Pour ces peuples conquérants, qui promenaient leur fortune d'une extrémité de l'Europe à l'autre.

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la tente était la véritable demeure de la vie; et, comme tout ce qui dans les habitudes humaines est d'un besoin journalier , la tente avait été portée ^ chez ce peuple nomade , à un degré de luxe et de commodité que les peuples stationnaires ignoraient autrefois et ignorent encore , malgré leur civi-lisation supérieure. Ainsi donc la tente d'Ëuric^ comme celles de la plupart des nobles Visigotbs , était distribuée en plusieurs chambres séparées par des toiles qui leur servaient de cloison.

Quand Armand fut introduit dans celle du prince^ il s*étonna de sa richesse. Amené au centre de cette espèce de palais d'étofiFes , il éprouva une crainte singulière. Laissé seul dans la chambre qui occu> pait le milieu de cette demeure , il regarda d'un air inquiet ces voiles qui lui défendaient devoir ce qu'il pouvait ten(,er pour son salut , et lui cachaient la surveillance dont il était sans doute entouré.

DansuHcachotdepierre, l'homme qui eût voulu le frapper eût été obligé d'entrer et de se faire voir; et, à son premier geste, Armand eût deviné si cet homme apportait la mort , et il eût compris s'il fallait s'y résigner ou s'en défendre. Mais , dans cette prison de toile , une flèche pouvait traverser ce fin tissu de pourpre et le frapper d'une manière invisible. Lui-même, s'il essayait de sortir, courait risque de se heurter à des pointes de glaives hérissées autour

de lui, ou de se prendre à des pièges qu'il ne voyait pas. 11 s'assit donc immobile au milieu de l'enceinte , prêtant Toreille au moindre bruit , épiant la plus légère ondulation de ces voiles qui Temprisonnaient. Bientôt il entendit à côté de lui de profonds soupirs. ï)e temps en temps, quelques plaintes mal retenues se mêlaient à des sanglots , et Armand jugea qu'il était auprès d'un malheureux qui n'avait pas comme lui , pour supporter son infortune , un cœur de fer et une âme inaccessible à la crainte. Toutefois la position d'Armand était assez grave pour qu'il n'eût point de pitié à donner aux souffrances d'un être inconnu ; et il allait revenir à ses propres réflexions , lorsqu'il fut retenu tout à coup par le son d'une voix dont l'accent le surprit comme une harmonie qu'il n'avait jamais entendue.

—Hélas ! disait cette voix, toi que mon époux a chargé de veiller sur moi , si toute pitié n'est pas éteinte dans ton cœur, laisse-moi seule un moment, je t'en supplie ; le plus malheureux prisonnier a du moins une liberté qu'on me refuse à moi , l'épouse d'un prince ; il a la liberté de pleurer sans qu'un regard curieux vienne compter ses larmes , sans qu'une oreille avide recueille les plaintes qui lui échappent.

A la voix harmonieuse qui avait prononcé ces paroles , répondit une voix acre et discordante :

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— Non , Sathaniel , je ne te laisserai pas seule ; je n'ignore pas le pouvoir que tu as d'évoquer les magiques esprits de ton pays , mais je sais aussi que ce pouvoir ne peut s'exercer que dans la solitude, et c'est pour cela que je resterai à tes côtés.

— Ne sais-tu pas qu'Ëuric m'a enlevé le talisman qui me rendait si puissante? Ne sais-tu pas que c'est à ce talisman seul , qu'il a dû de pouvoir résister à ce vaillant et beau guerrier qu'il a combattu ce matin ? Ne sais-tu pas que je ne suis plus aujourd'hui qu'une femme comme les autres , sans force pour me défendre , sans pouvoir pour commander.

A ces singulières paroles, Armand écouta avec plus d'attention. Armand était, comme tous les hommes ignorants, facile aux idées de superstition qui avaient cours autour de lui; sans doute, sa nature , rebelle à toute volonté et à toute séduction étrangère, eût refusé celles qu'on eût voulu lui donner ; mais il écouta sans défiance un entretien auquel il devait se croire étranger; et son imagination , ou plutôt sa bonne foi , qui ne s'était encore usée dans les déceptions d'aucune passion , s'alluma à ces étranges paroles de talisman et d'es. prits magiques. Une vive curiosité s'empara de lui, et il se rapprocha du voile qui le séparait des deux interlocuteurs.

La voix de Sathaniel , plus touchante , plus triste

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et plus harmonieuse encore, continuait doucement : —Reste donc, puisque ton maître et le mien le veulent ainsi; mais, si je ne puis me livrer aux tristes pensées qui me déchirent, fais au moins que quelque chose vienne m'en distraire. Appelle un esclave pour qu'il me chante quelques vers, ou donne-moi une lyre pour que moi-même je fasse parler â mes côtés une voix qui me comprenne et qui me réponde. ^

— Il n*y a dans la tente de ton époux , répondit Éros , ni esclave qui sache chanter, ni lyre pour accompagner tes chants ; cependant, si tu veux, je puis satisfaire une part de tes désirs , et je te dirai quelques récits de nos poètes.

— Parle, répondit Sathàniel ; j*aime mieux encore écouter leurs mensonges consolants que d'entendre le cri désespéré qui se plaint dans mon cœur.

Déjà Armand avait perdu une part de sa curiosité , et c'est à peine s'il donnait â l'entretien d'Éros et de Sathàniel ce reste d'attention que l'on accorde à toutes choses que l'on a commencé à écouter, lorsque l'eunuque reprit, en donnant à ses pai*oIe$ un accent cadencé, qui faisait de son débit un chant particulier :

<( Nisus était roi de Hégare et Mégare était une ville puissante ; elle ne redoutait rien de la fureur de ses ennemis , car le destin avait décidé qu'elle demeurerait imprenable tant que Nisus ne perdrait

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point un cheveu rouge mêlé à sa blanche chevelure; mais Nisus avait une fille qui, faite pour inspirer au maître des dieux lui-même un puissant amour, éprouvait un amour coupable pour un des plus implacables ennemis de son père. En effet, Scylla , ainsi se nommait la fille du roi Nisus, avait vu du haut des remparts de Mégare le jeune Minos; elle l'avait remarqué parmi tous les Grecs qui assiégeaient la ville de son père ; elle avait d'abord ad-miré sa beauté et sa grâce, dignes d'Apollon; sa légèreté , qui eût laissé bien loin derrière elle la légèreté de Mercure ; elle avait admiré sa force et son courage lorsqu'il combattait seul contre des bataillons entiers de Mégariens, et souvent elle l'avait suivi des yeux lorsqu'il se plaisait à dompter dans la plaine quatre chevaux ardents qu'il faisait obéir ensemble. Bientôt un amour dont elle ne fut plus, la maîtresse naquit de cette admiration , et bientôt un projet coupable naquit de cet amour... »

Pour l'ignorance d'Armand , cette fable bien connue avait tout le charme de la nouveauté , et il éprouvait déjà quelque intérêt à l'entendre^ lorsque la voix de Sathaniel vint l'interrompre tout à coup avec une émotion si vive qu'elle fit tressaillir le Bagaude.

•— Pourquoi me dis-tu cette histoire? s'écriat-elle , je la sais depuis longtemps ; je sais de quel amour brûla la malheureuse Scylla ; je sais com-

ment,, dans la nuit, elle s'introduisit près de la couche où dormait son père; comment elle hû coupa le cheveu fatal d*où dépendait la destinée de sa ville, et comment elle renvoya au vaillant Minos.

— Pourquoi, si tu la connais si bien , reprit Feunuque d'une voix insolente , t'a-t~elle donc émue à ce point ?

— Je ne sais, dit Sathaniel,je ne sais; mais cette histoire me déplaît; choisis-en une autre.

— Ton époux me l'a défendu , répliqua Êros.

— Mon époux ! s'écria Sathaniel d'une voix alarmée.

— Ne reconnais~tu pas , répondit l'eunuque, les soins d'Ëuric à t'entretenir des choses qui te sont agréables ? il sait, par moi, de quel œil curieux tu as suivi les combats du Bagaude Armand : Scylla n'était pas plus attentive à épier les actions du roi Minos que' tu ne l'as été pendant deux jours à admirer la beauté de ce soldat mercenaire; seulement l'objet de tes vœux était sur les remparts , et toi dans la plaine ; seulement, tu n'avais pas de ville à lui livrer ni de talisman à détruire , car tu Teusses fait, Sathaniel, tu l'eusses fait pour obtenir son amour, tant il est déjà maître du tien.

A cette singulière découverte, la surprise d'Armand fut extrême ; soldat sauvage , occupé sans cesse de ses dangers ou de ses .enti-eprises , jamais

SATHANISL. 117

sa pensée ne s'était arrêtée sur une JPemine , soit pour l'aimer, et encore moins pour en être aimé. Cette virginité du cœur d'un homme à qui sans doute les occasious n'avaient pas manqué de satisfaire ses désirs parmi les femmes grossières , cette virginité de son cœur devait faire supposer une certaine noblesse dans ses sentiments. S'il avait souvent détourné les yeux avec dégoût des plaisirs brutaux de ses soldats, ce n'était pas , sans doute , insensibilité ou vertu ; c'est qu'il n'avait pas rencontré une femme qui eût éveillé la passion amoureuse que tout homme porte en lui.

Il s'étonna donc à ces mots d'amour prononcés à son sujet ; ils ne charmèrent point sa vanité et ne touchèrent point son cœur, car l'enveloppe en était trop rude et trop inculte pour être percée si facilement; mais, par un sentiment qu'il nous est difficile de mieux exprimer , il écouta Sathaniel , la main sur son propre cœur ; il l'écouta pour l'entendre et pour observer sur lui-même l'effet de ses paroles. Il se surprit dans le cœur une émotion qu'il ne connaissait pas ; et comme il arrive de nos jours à un homme qui touche pour la première fois une machine électrique, et qui renouvelle ce contact pour en étudier l'effet, Armand attendit la parole de Sathaniel pour éprouver si elle le troublerait encore, il lui sembla que , derrière ce voile , il y avait tout utie vie qu'il ignorait, il lui sembla que

118 LIVRB III.

derrière ce voile se cachait un flambeau qui devait éclairer le monde d'un autre jour que celui qu'il avait vu ; enfin, sa curiosité devint avide et tremblante :

Cependant Sathanîel n'avait point répondu à l'accusation de l'eunuque, et Armand pouvait seulement entendre qu'elle pleurait.

— Pourquoi donc pleures-tu? reprit Éros; ne suis-je pas un esclave bien fidèle etbien complaisant ? et, selon les préceptes d'Ovide, ne suis-je pas habile à te flatter en te parlant de celui que tu aimes?

— Oh ! que Dieu te maudisse? répondit Sathaniel avec force, que Dieu te maudisse pour ce que tu viens de dire !

— Oserais-tu, nier repartit Éros, que tu aimes cet homme? N'as-tu pas fait éclater assez de douleur lorsque tu as appris qu'il était notre prisonnier ? N'as*tu pas dit imprudemment que, si Euric ne t'avait pas enlevé ton talisman, tu aurais bientôt arraché Armand de nos mains?

— Tu m'as entendu? répondit Sathaniel avec effroi.

— Ton époux ne m'a-t-il pas ordonné de tout entendre ?

Les larmes de Sathaniel parurent redoubler!, et Armand , agité des sentiments les plus divers , se sentit enchaîné malgré lui à écouter cet entretien où l'on parlait d'amour, de pouvoir magique,

8ATHANIEL. 119

et dans lequel il croyait entrevoir une espérance de salut.

— Eh bien ! reprit Éros, tu ne réponds pins, Sathaniel ; et cependant j*ai de trij$tes nouvelles à t'apprendre : il périra le beau soldat que tu aimes , il périra dans des tortures épouvantables et que tout ton pouvoir ne pourra lui épargner.

-—Oh! reprit Sathaniel, il n'appartenait qu'à Euric d'ordonner un pareil supplice , lui qui n'a résisté à ce héros que grâce à la puissance surnaturelle que lui a donnée mon anneau ; il doit avoir hâte de faire disparaître du monde un homme qui prouverait bientôt combien il lui est supérieur par la force et par le courage ; et ce supplice , quand donc' aura-t-il lieu ?

— Demain , au point du jour.

— Ils ne l'oseront pas, reprit Sathaniel; ils penseront que les Bagaudes de Narbonne pourraient rendre au prince Euric les tortures infligées à leur roi.

— Tu as raison, reprit l'eunuque ; mais il faudrait pour cela que Narbonpe fût encore demain au pouvoir des Bagaudes, et que le comte Agrippin ne nous eût pas livré la ville au milieu de la nuit qui va venir.

A cette parole, Armand oublia tout ce qu'il avait entendu ; et , dominé par la pensée de cette trahison, il déchira le voile qui le séparait de Sa-

130 ui'RE m.

thaniel et de Teunuque, et $*écria avec yiolence en paraissant à leurs yeux :

— Es-tu sûr de ce que tu dis,esclaTe? es-tu sûr de cette lâcheté du comte Agrippin ?

Éros recula épouvanté devant le Bagaude; et Sathaniel , se levant soudainement du lit où elle était couchée, demeura immobile devant lui en le contemplant avec un regard oii vibraient une joie tremblante et une admiration mêlée de terreur. Puis aussitôt, tombant aux genoux d'Armand, elle lui dit , comme un enfant qui a peur :

— Oh ! ce n'est pas moi qui ai espéré ta mort : noble Armand, ne me punis pas du mal qu'on veut te faire !

Armand baissa ses yeux sur cette femme à genoux, dont les cheveux noirs et luisants comme le plumage du corbeau se déroulaient sur ses blanches épaules : il put contempler, tremblante et humiliée devant lui, cette fière beauté dont la renommée l'avait si souvent entretenu , comme d'une de ces merveilles qu'il ne lui était pas donné de connaître. Cette femme, à laquelle il n'avait pris aucun intérêt, parce qu'elle était tellement séparée de lui que rien au monde ne semblait pouvoir l'en rapprocher, cette femme était là à ses pieds.

Armand la regardait sans croire à ce qu'il voyait ; il éprouvait ce sentiment indéfinissable d'un homme qui a passé vingt fois devant la porte d'un

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palais et qui n'y a pas jeté .un regard curieux, parce qu'il sait que rien ne peut abaisser les obstacles qui l'en éloignent, et qui se voit soudainement transporté au sein de cette demeure avec cette pensée dans Fesprit : si je voulais, elle serait à moi.

Ainsi Armand contemplait longuement Sathaniel ; il avait peur de lui parler ; pour la première fois il sentit que sa main était trop rude pour la tendre à cette femme si délicatement belle; pour la première fois, il eût voulu adoucir cette voix puissante et cette parole farouche avec laquelle il commandait aux siens ; il trembla de la blesser en la touchant ou en la consolant, et lorsqu'enfin, averti par l'immobilité de Sathaniel et par le silence qui régnait autour de lui , que la maîtresse et l'esclave attendaient l'arrêt qu'il allait prononcer , il fit un violent effort sur lui-même pour dire ces seuls mots :

— Je ne suis point un barbare.

Sathaniel se releva ; elle n'eût pas compris, dans la réponse d'Armand, que déjà il s'excusait de l'avoir épouvantée, qu'elle eût deviné, dans l'émotion de sa voix , que cet homme lui appartenait. Elle se releva donc d'un air timide et alla s'asseoir humblement sur le bord du lit qu'elle venait de quitter. Peut-être , si Armand eût su de quelles paroles se servir pour parler à cette femme, il eût

a II

122 LivftE in.

oublié Feunuque qui tremblait à côté de lui ; mais rembarras du Bagaude le ramena â uoe autre pensée : et , ayant détourné ses yeux de Sathaniel, il les porta sur Éros, et lui dit brusquement :

—-Ce que tu viens d'annoncer à ta maîtresse est-ii vrai? le comte Agrippin doit-il livrer aux Visigoths la ville de Narbonne, et mon supplice doit-il être le prix de cette trahison ?

— Hélas ! repartit l'esclave, plus tremblant encore, j'ai répété ce que j'ai entendu dire à un muletier qui sert d'intermédiaire entre le comte Âgrip* pin et le roi.

— Un muletier de la montagne? dit Armand , en paraissant réfléchir ; c'est possible. Je l'ai vu un jour à la porte du comte Agrippin ; et , depuis ce temps , il est souvent entré dans la ville et en est sorti sous prétexte d'y introduire des provisions. Souvent j'ai admiré l'habileté avec laquelle il échappait aux. Visigoths, tandis que c'était une trahison. Mais ne sait-il pas, lui , qu'il nous & souvent rencontrés dans nos montagnes , que ce n'est pas la distance qui me sépare de Narbonne qui peut m'empècher d'y transmettre mes ordres? Ne sait-il pas qu'il doit y avoir plus d'un de mes soldats attendant autour du camp un cri qui peut s'en élever , et qui , volant de voix en voix jusqu'aux remparts où veillent les miens, leur porterait à l'instant même l'ordre de massacrer leur prisonnier?

SATHAIflEL. 195

~ Oh 1 reprit vivement Sathaniel , ne pousse pas ce cri , n'essaye pas de donner la mort à mon époux , c'est alors qu'il ne te pardonnerait plus.

— Le défends-tu donc, >dit Armand, pour le bonheur qu'il te donne ?

— C'est mon devoir , répondit Sathaniel en levant au ciel ses yeux, pleins de larmes , quoiqu'il soit maintenant à l'abri de tous les dangers que tu peux lui susciter.

— Et c'est mon devoir , à moi , dit Armand , de sauver la ville de Narbonne.

— Tu ne la sauveras pas ainsi : la trahison du comte Agrippin livrera-t-elle moins la ville ^ux Visigoths ? et les coups de tes soldats n'atteindront point Ëuric.

— Je ne sais , dit Armand , si je ne pourrai prévenir la trahison d'Agrippin ; mais je suis sûr que du moins je me vengerai par avance du supplice qui m'attend ici. Je connais la fidélité de mes soldats.

— Mais tu ne connais pas le pouvoir qui protège mon époux.

-— Quel qu'il soit, il serait inutile , car mes Bagaudes ne sont pas hommes à s'arrêter devant le seuil d'une église.

Sathaniel se tut devant cette obstination d'Armand , et changeant aussitôt d'expression , elle lui dit d'une voix pleine de larmes et en jetant sur lui

un regard qui donna à ses paroles récent d'une prière passionnée :

— Mais TOUS voulez donc mourir?

— Il faut bien que je m'y résigne , répondit Armand en poussant un profond soupir , car je ne vois rien au monde qui puisse me sauver.

— Ah! je l'aurais pu, moi! s'écria Sathaniel avec une expression d'amers regrets?

— Oui , dit Armand , en la contemplant pendant qu'elle baissait son front et. semblait le cacher devant l'aveu qu'elle venait de faire , oui , dit-il , tu l'aurais pu, n'est-ce pas? grâce à ce talisman que t'a enlevé ton époux et qui a fait que nous sommes tous deux ses esclaves.

— £t je le puis encore! reprit Sathaniel comme

inspirée par une pensée soudaine; si cethomme

ajouta-t-elle en montrant Éros.

Elle n'avait pas prononcé cette parole qu'Armand étendit sa large main sur la tète de l'eunuque tremblant. Ce geste muet semblait dire que Sathaniel n'avait qu'un mot à prononcer pour que ce misérable ne fût plus un obstacle à ses projets.

— Non , reprit Sathaniel , lui seul peut me faire sortir de ce camp , lui seul a dans cette tente le pouvoir absolu qui fermera les yeux de tous les esclaves qui l'habitent. Us n'obéiraient pas plus aveuglément à mon époux qu'à celui qu'il leur a laissé pour maitre;et si, quand la nuit sera venue,

SATHAIVIEL. 125

tu peux le forcer à dire à tout ce qui nous entoure qu*£uric a ordonné qu'on te rende la liberté , nous n'aurons plus à tromper que la surveillance des Yisigoths qui gardent les issues de notre camp.

Aussitôt Armand se retourna vers Éros , et lui dit lentement , comme pour bien lui faire comprendre la portée de ses paroles :

— Écoute bien ceci : de la tente où nous sommes, je puis ordonner la mort de ton maître. Voici déjà la nuit qui vient , dans une heure elle sera assez obscure pour cacher ma fuite; jusqu'à ce moment , tu resteras à côté de nous , tu y resteras attaché de manière à ne pouvoir aller avertir personne de nos projets. Quand l'heure sera arrivée de tenter la fuite , tu me guideras hors de cette tente et hors de ce camp, et en me sauvant, tu sauveras ton maître. Si tu résistes ou si tu hésites , je briserai ta tète entre mes mains , et je pousserai sur ton cadavre le cri de la condamnation d'Euric. Maintenant , choisis , et considère si tu seras plus fidèle à ton mailre en le sauvant qu'en lui gardant son prisonnier.

Puis , sans attendre la réponse d'Éros , il lui lia les pieds et les mains , et le laissa dans un coin de la tente , où il pouvait le surveiller du regard.

Ce que venait de faire le Ba'gaude Armand allait à sa nature grossière, hardie , et qui en présence d'uD'danger avait toute l'adresse et toute la réso-

196 tiVRE III.

liition nécessaires pour y échapper; mais il lui res* tait une heure à passer avec Sathaniel , une heure durant laquelle il demeurait, à yrai dire, seul yisà-vis de cette femme , dont il avait entendu de si étranges paroles et à Famour de laquelle il devait croire. Son embarras le reprit , et il resta un moment à la considérer , tandis que , muette et les yeux baissés, elle semblait attendre que celui qu'elle voulait sauver daignât lui adresser une pa-> rôle.

Toutefois le service qu'elle avait espéré rendre à Armand était un sujet trop naturel d'entretien pour qu'il ne l'abordât pas facilement. Il s'approcha d'elle avec un sentiment de timidité qui fit sourire l'eunuque, étonné de voir cet homme si puissant tremhier devant cette femme si faible, il s'approcha d'elle , et lui dit :

— Pardonne-moi, si je ne te témoigne pascomme je le devrais ma reconnaissance ; je ne sais point l'art des paroles flatteuses; mais je puis donner mon sang et ma vie à qui a protégé mon sang et ma vie. Si je ne me suis pas trompé dans ce que j'ai cru entendre de tes paroles , tu soufiîres , et tu dois avoir besoin de quelqu'un qui te serve ou de quelqu'un qui te venge.

— Oh! répondit Sathaniel, les temps prédits seraient-ils donc venus? Non, non, reprit-elle, comme si elle chassait une pensée à laquelle elle

SATHAHIBL. 137

n'osait croire, cela est impossible , et mes dieux m'ont trompée.

— Tes dieux! dit Armand, n'es<tu donc pas chrétienne ?

— Je ne l'ai pas toujours été , répondit Sathaniel , et ce n'est que depuis l'époque où j'ai été exilée de ma patrie , ce n'est que depuis le jour où j'ai retrouvé mon père , Haben Moussi , que j'ai pris ces dieux , et abandonné ceux de ma mère Cadija.

— Ta mère n'était donc pas chrétienne ? reprit le Bagaude.

— Ma mère n'est point de la nation des Maures, ma mère est une Arabe de la Mecque , ma mère est une fille de la tribu de Koreish , ma mère est de la famille des Hashémiles, gardienne héréditaire de la Caaba ; ma mère est une descendante du patriarche Abraham.

Armand, étonné de tous ces noms étrangers qu'il entendait pour la première fois , et désireux de poursuivre un entretien qui ne lui laissait pas l'embarras de sa position et l'instruisait de ce qu'était cette femme extraordinaire, Armand répondit à Sathaniel :

— Où donc est-ce celte contrée que tu appelles la Mecque ? quel est ce peuple arabe dont tu me parles? quelle est cette famille à laquelle tu appartiens ?

— Hélas! dit Sathaniei, c'est un bien long récit à tefaire, et peut-être n'aurais-tu pas la patience de l'écouter ; mais s'il est vrai que tu désires me payer du service que je ?ais te rendre, prête-moi un moment d'attention , et tu Terras ce que je puis attendre de toi. C'est plus que la vie et la liberté que tu me rendras , et si les paroles de nos prophètes ne sont pas mensongères , si , comme tout doit me le faire croire , tu es celui qui doit les accomplir 9 ce sera pour toi une destinée à laquelle aucune en ce monde ne pourra être égalée.

Armand passait d'étonnement en étonnement , chaque parole qu'il entendait excitait sa curiosité , et il répondit encore a?ec un empressement qui témoignait de sa confiance dans la vérité des paroles de Sathaniei :

— Je t'écoute , je t'écoute.

— Attends , lui dit-elle , attends qu'on ait apporté ici les flambeaux dont on éclaire ma tente â cette heure , pour que nul ne vienne nous interrompre pendant mon récit.

Sur un signe qu'elle donna en frappant dan»

ses mains , deux esclaves apportèrent des flambeaux de cire dans des chandeliers d'argent , sans paraître étonnes de ce que Sathaniei ne fût point seule. Aussitôt , désignant un siège à Armand , et se recouchant sur le lit qu'elle avait quitté, comme si sa languissante jeunesse se fatiguait dans toute

autre position , elle commença son récit en appuyant sur Armand ses regards timides et confiants à la fois , comme ceux d*un enfant qui ya dire à sa mère une faute d'amour pour laquelle il est sûr d'obtenir son indulgence.

— Écoute , Armand , la Mecque est une ville de TArabie qui se baigne dans les flots du Gaibar ; c'est dans cette yille que s'élève la Caaba, qui est le temple de nos dieux , c'est près de ce temple que se trouve le puits de Zemzem, que l'ange montra à la malheureuse Agar lorsque son fils Ismad périssait de soif dans le désert ; les Arabes sont les descendants de cet Ismael , et leur race vagabonde a cruellement accompli les menaces du Dieu des Juifs. Ma famille est la première de cette race , et c'est à elle qu'est confiée la garde du temple. Ma mère Gadija était une des neuf jeunes filles chargées de jeter sur le tombeau d'Abraham le voile de lin' envoyé tous les ans par le roi des Homérites. II y a vingt ans, Haben Moussi suivit une caravane de pieux pèlerins qui venaient à la Mecque; et quoiqu'il fût déjà chrétien, il osa s'introduire comme un des nôtres dans le temple d'Hébal. Il vît ma mère aux pieds de la statue d'agate rouge de ce Dieu terrible , et il prit dans ses yeux un amour non moins puissant que celui qu'il lui inspira , car à cette époque Haben Moussi était dans toute sa beauté ; il séduisit ma mère par

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des charmes inconnus , et ce fut dans le temple même de la Caaba que Cadija fit de son amour un horrible sacrilège. Je naquis lorsque mon père avait déjà quitté la Mecque depuis longtemps ; ma mère Cadija parvint à cacher ma naissance , et me fit passer pour un de ces enfants qu'on déposait quelquefois à la porte du temple. Mais , voulant que mon nom aussi bien que ma naissance lui rappelât la profanation dont elle était coupable, elle me donna ce nom de Sathaniel , que je porte , comme si j'étais née de Satan , qui séduisit la première femme et qui voua à la mort la race humaine tout entière. Je fus élevée par elle et initiée dans les secrets du temple : j'appris à adorer le soleil , la lune et les étoiles ; j'appris leur nom , leur disposition et le lieu du ciel où elles se montrent chaque jour ; j'appris le langage secret de leur mouvement régulier; j'appris l'art de les faire obéir par de puissantes conjurations, et moi, que ma naissance devait condamner à servir de victime dans ce temple, je devins une des filles sacrées chargées de veiller à sa propreté. J'y demeurai ainsi jusqu'à l'âge de quinze ans, et probablement j'y aurais fini mes jours si, à cette époque, le secret de ma naissance n'avait été découvert. Ce malheur arriva il y a trois ans. Après avoir visité sept fois les montagnes voisines de la Mecque et avoir jeté à sept reprises des pierres dans la vallée

SATHAIflEL. 131

de Mina , à l'époque où les pèlerins de TArabie abondent a la Mecque , une troupe de ces hommes s'avança un matin vers la Caaba. Arrivés à quelque distance du temple , ces pèlerins se dépouillèrent, selon l'usage, de leurs vêtements et firent sept fois le tour de la Çaaba en baisant à chaque fois la pierre noire du seuil ; ils entrèrent ensuite dans le temple, et, par une magnificence inouïe ^ ils immolèrent un mouton devant chacune des trois cents statues d'aigles , de lions £t de gazelles qui ornaient le temple. Lorsqu'ils s'approchèrent de la statue d'Hébal , il sembla que l'enceinte s'éclairait d'une plus vive lumière ; le dieu parut s'agiter sur sa base, et Abdol-Motalleb,le plus ancien et le plus vénérable des gardiens de la Caaba, leur dit, en voyant s'avancer douze chameaux desti* nés au sacrifice : « — Avez-vous donc un si grand crime à expier, pour offrir de si riches offrandes ? >» — Non , répondit le chef de ces pèlerins , mais voici ce qui nous est arrivé il y a peu de jours. Nous traversions lentement le désert, lorsqu'un vieillard que nous n'avions point aperçu dans cette plaine immense, où le moindre brin d'herbe attire les yeux du voyageur, se montra soudainement à nos yeux et dit : « Vous allez au temple de là Caaba : vous êtes de fidèles Arabes,et vous vous chargerez de la mis*sionque je vais vous confier. Le temple est souillé, et il n'y a qu'un large sacrifice de sang qui puisse

13d LIVRE III.

laver cette souillure : faites immoler les trois cents moutons et les douze chameaux que voici , devant les statues de nos dieux ; si ces victimes ne leur suffisent pas, ils désigneront celle qui doit les apaiser. » Nous écoutions ce vieillard avec surprise, car, tandis qu'il parlait de ces trois cents moutons et de ces douze chameaux , il était seul devant nous , mais au moment où nous allions le traiter d'insensé, il disparut, et les douze chameaux et les trois cents moutons parurent à nos yeux sans que nous puissions dire de quel côté ni de quelle manière ils étaient ainsi arrivés dans le désert. Maintenant nous avons accompli les ordres du divin vieillard , c'est à toi de savoir si nos dieux sont satisfaits, » — Abdol-Motalleb écouta ce récit d'un air farouche, et se tournant vers notre dieu , les mains appuyées sur l'épaule de deux esclaves , selon l'usage observé dans nos saintes prières , il demanda à Hébal s'il ne désirait point d'autre victime. Ce dieu terrible porte dans sa main sept flèches sans plumes ni pointes, symbole sacré de la science qu'il a du passé , du présent et de l'avenir. A peine Âbdol-Motalleb eut-il prononcé les dernières paroles de sa prière, que le dieu tourna lentement sa main vers l'endroit où je me tenais et que ses flèches dirigées contre moi me désignèrent à tous les regards. — « Voilà voilà ! la victime qu'il faut immoler î n s'écria Abdol-Motalleb ; et déjà il s'avançait

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vers moi le poignard levé, quand ma mère , emportée par sa tendresse , se précipite au-devant de de ses coups en s'écriant : u Non ! non ! vous ne tuerez point ma fille. » — Cette révélation inattendue frappe tout le monde d'une telle stupeur, que ma mère eut le temps de passer à mon doigt l'anneau sacré qu'elle possédait , en me disant rapidement : — « Prends cet anneau , car celui qui le portera ne périra jamais, ni par les armes des hommes , ni par les orages du ciel , ni par les tempêtes de la mer. » Elle n'avait pas achevé qu'elle tomba sous les coups d'Abdol - Motalleb , car elle s'était dépouillée pour moi du talisman qui protégeait sa vie. Souvent , dans ses jours d'amer désespoir, elle m'avait reproché ma naissance, et m'avait dit le nom de mon père en le maudissant ; mais à ce momentj'appris quel grand sacrifice sa tendresse pour moi venait d'accomplir. En effet, tandis qu'elle tombait à mes pieds sanglante et inanimée, les coups d'Abdol -Motalleb glissèrent sur moi , les lances dirigées contre ma poitrine semblaient s'émousser , et les flèches qu'on me lançait expiraient à mes pieds. Je m'enfuis de la Caaba , poursuivie par les traits et les pierres , dont aucune ne vint m'atteindre ; mais la vengeance des gardiens du temple ne pouvant s'exercer par la force, espéra réussir d'une autre manière. 11 fut ordonné à tous les Arabes de me refuser le pain

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et l'eau nécessaires à la vie; toutefois nos dieux ne voulaient pas sans doute d'autre victime que celles qu'ils avaient obtenues , car les racines et les fruits que je dérobais dans les jardins soutinrent ma misérable existence. Ce ne fut qu'après de longues tortures que je me décidai à abandonner ma patrie. Ma mère m'avait dit que je retrouverais mon père Haben Moussi de l'autre côté de la mer bleue qui sépare l'Afrique de l'Europe. J'entrepris seule ce rude voyage ; seule , je m'aventurai dans le désert malgré tous ses dangers. Vainement le vent fatal de l'Afrique élevait autour de moi ces tourbillons de sable qui engloutissent des caravanes tout entières , ils m'enveloppaient sans me toucher , et , par un prodige inoui , je m'élevais sans cesse audessus de leurs flots , comme un habile nageur au> dessus des vagues d'un torrent. Vainement les lions et les panthères hurlèrent autour de moi, il me suffisait d'attacher sur eux mes regards, et ils venaient en rampant lécher mes pieds brisés par la marche. Souvent ils m'ont conduite à la fontaine où j'ai pu rafraîchir ma soif, souvent ils m'ont conduite dans les cavernes où je pouvais me mettre a l'abri des rayons ardents du soleil. Enfin, lorsque j'arrivai au bord de cette mer qui me séparait encore de la terre habitée par mon père, j'osai seule me confier sur un frêle esquif à ses vagues redoutables, et de même que le désert, la mer me laissa

SATHA.NIEL. 135

passer malgré ses tempêtes et ses vents furieux. Je traversai de même cette terre d'Europe hérissée de barbares ; partout je marchai librement grâce au précieux talisman de ma mère, et ce fut grâce à lui sans doute que je retrouvai mon père HabenMoussi.

Armand avait écoulé ce récit débité avec une si naïve simplicité , qu'il semblait que Sathaniel racontait des choses qui ne devaient étonner per* sonne.

Subjugué à la ois par tout ce que la renommée racontait de cette femme , par le charme d'une beauté que la nature semblait avoir douée de toutes les séductions , par l'harmonie d'une voix qui vibrait à la fois dans l'oreille et dans le cœur , Armand ne douta d'aucune des choses qu'il venait d'entendre , et le premier mot qu'il adressa à Sathaniel fut celui-ci :

— Et tu n'as plus ce précieux talisman ?

— Je l'ai perdu, répondit-elle , et j'ai perdu avec lui , non-seulement le pouvoir qui me protégeait , mais la destinée qui y était attachée.

— Et quelle était cette destinée ? dit Armand.

— Hélas! dit Sathaniel, c'était une trop haute fortune pour moi ; car celui à qui j'aurais donné cet anneau en même temps que mon amour devait devenir le roi le plus puissant de ce monde.

— Et tu l'as donné au prince Euric ? s'écria Armand.

— Le prince Euric me l'a ravi pendant mon sommeil ; mais cet anneau n'a gardé pour lui que cette ▼ertu qui l'a fait échapper à tes coups et qui m'avait jusqu'à présent sauvée de ses violences ; car maintenant il faut que je me résigne à la mort dont il m'a souvent menacée.

*— Et penses-tu , reprit Armand , que je ne saurai pas t'en préserver? Tu m'as offert la liberté, ma liberté sera ton salut.

Sathaniel sourit tristement , et répliqua en attachant sur la terre un regard sombre et fixe :

— Si tu ne peux me rendre cet anneau , tu ne peux pas me protéger contre mon épouic. Tu ne sais donc pas qu'Euric , s'il le veut , viendra au milieu de tes montagnes , pénétrera dans ta demeure et me frappera même dans tes bras , sans que tes coups effleurent sa poitrine invulnérable? Et ce pouvoir , il le gardera tant qu'il gardera son talisman.

— Et ne sais-tu aucun moyen de le lui ravir?

— Un seul , et c*est celui qu'il a employé contre moi : il faudrait le surprendre dans son sommeil. Je l'ai tenté souvent sans pouvoir jamais l'approcher. Il le savait si bien , que sa défiance plaçait des gardes à toutes les entrées de son appartement ; et maintenant il est à Narbonne , et demain Narbonne sera à lui.

— Mais, dit Armand à voix basse, que je sorte

8ATHANIEL. 137

de ce camp, et je serai à Narbonne avant les Yisigoths.

— Tu pourrais y rentrer? s'écria Sathaniel. Oh! nous serions sauvés alors , car tu saurais bientôt la demeure d'Ëurîc , ton autorité te la ferait ouvrir , et alors même qu'Ëuric ne dormirait pas , il suffirait de ta force pour le contenir pendant que je lui arracherais le fatal anneau.

— Tu as raison , dit Armand : la nuit doit être close et il est temps que nous partions^.

A ce mot d'Armand , Sathaniel parut frappée d'un nouvel effroi. Il sembla qu'elle découvrit tout à coup le danger et l'audace d'une pareille action , et elle s'écria en reculant :

— Partir avec toi ! ... partir... moi!., non... non ! Sauve-toi , Armand ; quant à moi , je rester

Elle s'arrêta , puis reprit en cachant son visage dans ses mains :

— Que ferais-tu de moi , grand Dieu?

— Sathaniel , dit Armand , dont le cœur bondit pour la première fois dans sa poitrine agitée par un sentiment indéfinissable , Sathaniel ! laisse-moi te sauver , et tu me diras après ce que tu veux que je fasse; et, ce que tu voudras, je l'accomplirai.

Sathaniel écarta ses mains de ses yeux; et, fixant un regard de désespoir sur Armand , elle lui dit :

— Je suis mariée , Armand.

— Ton époux ne sera pas toujours invulnérable,

1S8 Livi^l III.

répliqua le Bagaude en retrouvant cette féroce expression de menace qui lui était habituelle.

Sathaniel détourna les yeux, et reprit , après un moment de silence :

— Mais es-tu sûr de pouvoir rentrer dans Narbonne?

Elle s*arrèta , et reprit à voix basse :

— Écoute, écoute. Quand je t*ai promis ton salut , je n'ai pensé qu'à toi ; j'étais résolue à mourir ; maintenant , oh ! maintenant , je voudrais vivre... Si tu ne peux rentrer dans Narbonne et reprendre ce talisman , je suis perdue.

— J'y rentrerai , le dis-je. Ce sont mes soldats qui occupent la plupart des portes ; ils doivent être à celle qui est en face du camp ; un cri qu'ils connaissent les avertira de mon approche.

— En es* tu sûr?

— Écoute , reprit Armand,

Et, tout aussitôt, il jeta un cri lent et prolongé dont la note aiguë sembla percer l'air comme une flèche, et dont bientôt ils entendirent l'écho plus près d'eux qu'ils ne l'avaient pensé.

— Silence , dit Sathaniel.

— Tu as entendu, reprit Armand; maintenant ils savent que je puis être libre.

— Sans doute, dit Sathaniel; mais en te voyant accompagné d'une étrangère , peut-être refuserontils de t'ouvrir les portes?

8ATHARIEL. 139

— Ils m'ouvriront , fussé-je suivi d'une armée , quand je leur aurai dit le mot sacré qui nous sert de talisman; celui pour lequel ils me livreraient Nar • bonne pour la livrer aux Visigoths , si je le disais ; le mot qui nous fait reconnaître les uns par les autres quand nous nous rencontrons à des distances éloignées ; car notre association s*étend d'un bout à l'autre des Gaules ; elle embrasse les villes aussi bien que les forêts et les campagnes ; mais il me sera inutile, ils reconnaîtront ma voix.

— Oh! s'écria Sathaniel avec unesurprise haletante, au fond de laquelle perçait une joie anxieuse ; votre association s'étend sourdement d'un bout de la Gaule à l'autre... Mon Dieu... ne me trompe pas, Armand ! C'f st ainsi que m'a été désigné celui à qui doit appartenir ce précieux talisman : un roi caché dans l'ombre jusqu'au jour où il se lèvera radieux et puissant comme le soleil; un roi qui n'aura qu'un mot à dire pour se faire obéir, n'est-ce pas...

Elle s'arrêta comme épuisée par tout ce qu'elle éprouvait de violentes sensations ; puis elle reprit :

— Oh! non, je suis folle. Ce ne peut être celui qui est gravé sur l'anneau sacré!

— Que dis-tu ? reprit Armand ; ce mot est gravé sur cet anneau? quel est-il?

— Je me trompais , reprit Sathaniel ; car il m'a été dit qu'il me serait prononcé par la bouche même de celui qu'attend cette grande destinée.

140 LIVHE III.

— Kt ce mot, n'est-ce pas : Abraxas (âS)? dit Armand à voix basse, entraîné qu'il était par l'espérance inouïe que Sathaniel lui avait jetée dans le cœur, égaré par cet entretien où tout était enchantements surnaturels , et les choses qu'il entendait et la femme qui les lui disait.

. — Abraxas! s'écria à son tour Sathaniel d'une voix retentissante et comme emportée par la joie... Abraxas! répéta-t-elle , c'est cela...

Puis elle tomba à genouii: et dit humblement :

— Si les oracles d'Hébal sont vrais, maître, commande à son esclave.

— Oh ! silence , silence , reprit Armand , et hâtons-nous.

— Oui , dit Sathaniel en se relevant et en retombant sur son lit, oui... mais ma tète s'égare, mon cœur se perd... Oh ! je ne rêve point, n'est-ce pas?...

— Viens... viens..., dit Armand, la mort s'avance.

— Oh! l'heure est encore bien loin où ils doivent entrer à Narbonne... Un moment... un moment, je t'en supplie, attends un moment....

Écoute... écoute.., écoute, on approche de cette tente.

Ils prêtèrent l'oreille , et la voix de Théodoric se Rt entendre...

— Pourquoi, dit-il, des flambeaux dans cette tente. Apprenez à l'épouse de mon ft'ère qu'il n'y

a plus d'allumés que les feux de garde ; allez , et j'espère que bientôt ces flambeaux seront éteints.

— Je vais lui transmettre sa volonté, répondit une autre voix.

— Du reste, ajouta Théodoric, mes ordres sontils exécutés?

— Les soldats d'Ëuric , répondit-on, seront prêts à la sixième heure de la nuit.

— Qu'on ait soin de les éveiller à l'heure désignée.

— 11 suffit.

Tout rentra dans le silence, et Sathaniel reprit :

— Nous avons assez de temps. Maintenant, Eros, dit-elle en s'adressant à l'eunuque , tu vas me guider pour reconnaître de quel côté s'est dirigé Théodoric , car lui seul serait assez hardi pour oser arrêter notre marche.

— Ne sors point seule avec cet homme , dit Armand.

— Je prendrai ce poignard, repartit Sathanie] avec un sourire superbe; et, tirant cette arme du chevet de son lit , elle ajouta : 11 ne faut pas plus que le courage d'une femme pour faire trembler un vil eunuque.

Armand délia Éros, et Sathaniel, s*étant approchée d'Armand , reprit tout bas :

— Éteins ces flambeaux pour que Théodoric n'ait pas un prétexte à repasser de ce côté... et maintenant, attends-moi... attends-moi...

143 UTftB III.

En prononçant ces paroles elle 8*arrèla devant Armand, l'enveloppa pour ainsi dire d'un regard éclairé de joie , de courage et de triomphe; puis, appuyant la main sur son cœur, elle s'écria :

— Armand , Armand ! je t'aime i

Mais avant que le Bagaude pût répondre à cet aveu , elle souffla sur les flambeaux, et sortit de la tente.

Armand, demeuré seul dans l'obscurité, l'écouta tandis qu'elle s'éloignait.

Bientôt il se prit à repasser tout ce qu'il venait d'entendre. Il était dans la position d'un homme à qui l'on a jeté à pleines mains des diamants et des pièces d'or , et qui , ébloui de leur éclat , ivre de tant de richesses, occupé à les dévorer enespéran> ces , n'a pas eu le temps d'en reconnaître la juste valeur.

Armand se replaça en face de Sathaniel.

Il avait écouté durant une heure des choses si étranges qu'en se les rappelant les unes après les autres , même sans les discuter , il laissa s'écouler un temps assez considérable avant de penser au retour de Sathaniel. Cependant, quand après cette espèce de revue de son long entretien , il en revint à rinstant où elle l'avait quitté, il commença à l'attendre et à mesurer l'heure qui s'était écoulée; puis l'inquiétude le gagna , sinon pour lui du moins pour elle. Il craignait une trahison d'Éros; cette

crainte Foccupa encore assez longuement , et son attente devint tellement inquiète qu'il se repentait pour la première fois de sa vie d'avoir risqué le salut ou la vie d'un autre pour son intérêt personnel. Le sort de cette femme seul l'alarmait.

Il était demeuré sous un charme si puissant que la pensée d'une ruse de Sathaniel ne pouvait lui venir à l'esprit. D'ailleurs à qui aurait pu servir cette ruse ?

Le Bagaude Armand qui avait servi les projets de Sathaniel contre son époux , n'ignorait pas que le mariage qu'elle avait imposé à £urie, Euric le lui avait à son tour imposé comme un esclavage. Cependant le temps se passait et rien ne venait. Enfin Armand se décida à sortir de cette tente , et, comme il cherchait dans l'obscurité l'issue par où Sathaniel avait fui , il aperçut tout à coup une vive lueur qui pénétra à travers l'épaisseur des toiles; il entendit des cris lointains et un tumulte qui n'était point celui d'un camp. qui se lève. Il étendit les mains de toutes parts, et en même temps il toucha la toile delà tente, mais il n'y put trouver d'issue.

Alors une terreur inconnue s'empara de lui, tandis qu'il voyait la lueur qui pénétrait dails la tente devenir plus vive, et qu'il entendait le tumulte grandir au loin. L'effroi qui surprit Armand ne dura qu'un instant ; les contes fabuleux de Satha-

144 LIVRB III.

DÎel se dissipèrent devant ce jour sanglant qui se levait sur sa tète. Il chassa toutes ces idées de puissances surnaturelles dont il s*étaît laissé étourdir. Pour parer à un danger présent, le courage lui revint avec la raison. Saisissant ces voiles pendant autour de lui , il les arracha , les fit tomber , et se vit au centre de ce camp presque désert. La lueur sanglante qui l'éclairait était Tincendie allumé dans les premières maisons de Narbonne. Les cris , le tumulte qui ravalent frappé c'étaient les angoisses d*une ville surprise dans son sommeil. A la clarté des flammes qui rougissaient les remparts, il voyait les Visigoths courant sur les murailles , il voyait ses propres soldats fuyant ou combattant, mais partout massacrés. Il restait immobile à contempler ce spectacle , ne pouvant rassembler ses idées. Mêlant dans les imprécations sourdes qui s'exhalaient convulsivement et comme malgré lui de sa poitrine les noms du comte Agrippinet de Satfaaniel, et ne pouvant se rendre compte de celui qu'il accusait dans son désespoir ; enfin il se baissait pour ramasser une arme qui était à ses pieds lorsque tout à coup Gaudoin, à la tète d'une troupe de soldats visigoths, parut devant lui. L'aspect de cet homme rappela Armand â lui-même. Sa rage ne fut pas moindre, mais elle trouva à qui s'adresser.

— Oh! s'écria-t-il , lâches qui tuez la nuit les villes endormies ; il y a donc ici un homme plus

Jâche que vous, le comte Agrippin tous a donc livré la ville.

— Ce n'est pas lui , répondit Gandoin , en s'approchant du Bagaude et en lui parlant à voix basse.

— Ce n'est pas lui , c'est donc elle , c'est donc Sathaniel? reprit Armand avec un cri où il y avait x autant de douleur que de colère.

— Ce n'est pas Sathaniel.

— Et qui est donc l'infâme?

— L'infâme ! dit Gandoin , c'est le Bagaude Armand qui a livré la ville aux Visigotbs , en disant à la femme d'un de leurs princes comment on pouvait y pénétrer.

Armand demeura un moment anéanti. Un sourd gémissement sortit de sa poitrine. On vit se gonfler les veines de son front , sa face devint pourpre , puis une pâleur livide succéda à cette rougeur ; il parût prêt à défaillir ; mais , tout à coup , comme un tigre entouré de chasseurs , il tourna autour de lui ses regards fauves et furieux , et s'élança d*un bond sur Gandoin. Il le renversa comme un faible enfant, et , avec une rapidité qui trompa la poursuite des soldats visigotbs, et qui le mit bientôt hors d'atteinte de leurs traits , il disparut de leurs yeux.

Toutefois ils s'assurèrent qu'il n'avait point dirigé sa course du côté de Narbonue , et qu'il s'était enfoncé dans un bois qui bordait la route de Toulouse, a i3

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