‹ Sathaniel (volume 2)Chapitre 3 sur 14 · LS 81É6B · texte numérisé non relu

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sieurs assauts avaient été tentés à l*aide d'échelles iininenses, lesYisigoths avaient été toujours repousses, et déjà le découragement se glissait dans Tarmée.

Le découragement est bien vite suivi des murmures, et Théodoric était en butte à ceux de tous ses guerriers. On l'accusait de n'être propre qu'aux sourdes intrigues du palais, qu'aux ténébreuses adresses des traités politiques. On ne lui tenait compte ni de son activité infatigable pour assurer les approvisionnements de son armée, ni du courage terrible qu'il avait montré dans toutes les attaques. Le succès manquait à ses calculs et à sa valeur; cela suffisait pour que l'un et l'autre fussent méconnus, non-seulement par les esprits les plus grossiers, mais encore par les plus habiles de ses chefs. Parmi les blâmes qu'on jetait sur le roi, il en était un auquel il n'avait pas droit de s'attendre après ce qui s'était passé à Toulouse.

Il n'était pas un noble Yisigoth qui n'eût félicité Théodoric d'avoir mis un frein à l'ambition turbulente de son frère, et chacun s'était empressé d'applaudir au piège artistement préparé dans lequel il l'avait fait tomber. Aucun n'avait vu que la plus légère circonstance auraitpu le faire échouer, et le jugeait admirable et juste par cela seul qu'il avait réussi; mais, devant Narbonne, le succès manquait aux efforts de Théodoric, et Théodoric

était devenu un roi incapable et malhabile. Ce qui surtout lui était reproché sans ménagement, c'était d'avoir éloigné le prince Euric du siège de Narbonne pour l'envoyer, sous la surreillance de Gandoin et avec quelques milliers de soldats, combattre le comte Gilles et arrêter le secours que celui-ci apportait à la capitale de la Narbonnaise. Il semblait que sa présence eût assuré la victoire, et, par cela seul qu'il manquait à l'armée, les esprits prévenus disaient que le roi en avait exclu son plus vaillant guerrier.

A vrai dire, Euric semblait avoir pris â tâche de mériter cette bonne opinion. Depuis le jour où la guerre avait été décidée, on eût dit qu'il avait oublié tout d'un coup son juste ressentiment contre son frère et contre le peuple lui-même, dont les railleries ne l'avaient pas épargné. Le premier, il avait armé ses esclaves, et les avait mieux armés que personne ; le premier, il avait distribué aux troupes la solde en nature qui leur était due (25), et il l'avait fait plus libéralement que personne. Irréprochable dans l'obéissance qu'il devait à son roi, comme guerrier, il avait supporté sans y répondre les reproches qu'il n'avait pas mérités ; destiné par sa naissance, par le rang qu'il occupait et les troupes qu'il avait fournies, à obtenir le premier commandement, après celui de Théodoric, il s'en était vu dépouiller en faveur de son jeune

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frère, sans montrer de dépit et sans réclamer contre cette injustice; enfin, quand Théodoric lui confia quatre mille soldats, la plupart choisis parmi les Romains et les esclaves, pour aller s'opposer à FarrÎYée du comte Gilles , il accepta cette mission sans remontrer que c'était nécessairement à une défaite qu'on voulait l'envoyer, et probablement à une mort certaine.

Aussi depuis huit jours que l'on n'avait point reçu de ses nouvelles dans le camp du roi , £uric était devenu une victime que son frère avait cruellement sacrifiée. L'intérêt que l'on éprouvait pour le guerrier s'était étendu jusqu'à l'époux, et l'on disait ouvertement que si Euric voulait en appeler au peuple assemblé du jugement du roi, on casserait le mariage honteux qui lui avait été imposé.

Théodoric n'ignorait pas cette disposition de son peuple et il s'en alarmait. Il pressait donc autant qu'il le pouvait le siège de Narbonne; assuré qu'une fois cette ville prise, l'ivresse du triomphe et du pillage efiFacerait facilement ces fâcheuses dispositions. Il ordonna donc pour le lendemain un assaut où il se résolut à monter le premier. Il comprit qu'il lui fallait ramerer la confiance de son peuple, et il ne balança pas à exposer sa vie , comme un simple soldat, pour at* teindre ce but.

Théodoric était trop habile pour s'être a?aDcé ainsi vers Narbonne sans une espérance fondée de s'en emparer rapidement ; et , si l'on se souvient de la résistance du comte Agrippin aux projets d'Herme, des dilBScuItés qu'il opposa à toutes ses ressources, on concevra quelle était l'espérance du roi des Visigoths ; mais la présence d'Armand et de ses Bagaudes dans Narbonne avait prévenu la trahison du comte Agrippin , et de même que les Visigoths le rencontraient sur les remparts, repoussant leurs attaques aux en* droits où ils les poussaient avec le plus de vigueur, de même le gouverneur de la ville le rencontrait dans les conseils , déjouant les projets qu'il pré* parait avec le plus de perfidie.

£n quelques jours cet homme était devenu le dieu de Narbonne. Revêtu d'armes éclatantes, portant de tous côtés son action, son courage indomptable et sa force surhumaine , il ressemblait à un de ces demi-dieux de leurs antiques fables, et beaucoup de poètes avalent trouvé, au milieu des désordres d'un siège , le loisir de lui adresser des vers élégants, où lui étaient prodigués les noms d'Hercule et de Mars.

L'espérance naissait dans la ville; on n'ignorait pas le découragement qui s'était emparé des Visigoths; et Maximius avait montré qu'il connaissait bien ces peuples lorsqu'il avait dit d'eux : que le

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moindre obstacle les arrêterait, et que ce qui les arrêtait les décourageait.

Cependant, au mouvement extraordinaire qui se passait dans leur camp , on avait compris que Théodoric préparait encore un assaut, mais on pouvait espérer qu'après celui-là il n'en tenterait pas d'autres, s'il était répoussé avec le même succès que les précédents; en efiEèt, chacun de ces combats coûtait aux assiégeants un nombrje de guerriers considérable , .et les Visigoths ne montraient déjà plus la même ardeur pour attaquer les murs d'où Ton faisait tomber sur eux des masses de pierres , de l'huile bouillante , des nuages de limailles de fer rougies dans le feu (â6) ; ce n'était point là les ennemis auxquels ils étaient accoutumés , et Narbonne paraissait devoir leur échapper.

La veille du jour où devait avoir lieu ce dernier assaut, les assiégeants eurent une dernière crainte, et les assiégés une suprême espérance; les uns se crurent perdus, les autres sauvés, au point que durant quelques heures , la joie la plus vive ré^na dans les murs de Narbonne, et la consternation la plus profonde dans le camp des Yisigoths. C'est que des hautes tours de la ville et du sommet où était assise la tente de Théodoric, les uns et les autres avaient vu à l'horizon s'élever un nuage de poussière, qui

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annonçait l'approche d'une nombreuse troupe, et les uns et les autres , ne pouvant supposer que le peu de soldats que Ton ayait confiés au prince Euric lui eût suffi pour battre l'armée du comte Gilles, crurent que c'était ce général lui-même qui venait au secours de Narbonne.

Jusqu'à ce que Tbéodoric eût pu apprendre par les hommes qu*il envoya au-devant de ces nouveaux venus , que ce n'étaient point des ennemis; jusqu'à ce que les Romains eussent pu reconnaître en les voyant de plus près que ce n'étaient point des auxiliaires, la joie fut extrême parmi ceux-ci , et la terreur extrême parmi ceuxlà ; mais quand on sut que c'était le prince Ëuric, qui venait réunir ses soldats vainqueurs aux soldats découragés de son frère , la joie revint dans le camp, et la terreur passa dans la ville.

Seul au milieu de toute son armée , Théodoric

apprit ce retour d'un air de mécontentement. II ne s'était pas laissé tromper à la résignation de son frère , il savait que pour Ëuric les vertus comme les vices étaient un moyen de parvenir; il savait que la modestie qu'il avait affectée ne lui servirait qu'à faire mieux éclater le faste de son triomphe aux yeux desYlsigoths, et il voulut prévenir l'effet que produirait l'entrée de son frère en défendant à tous les soldats de quitter le camp , et en se ren dant lui-même au-devant du prince , accompagné

seulement de quelques guerriers; mais il n*ayait pu exclure du cortège qui le suivait les principaux de de son armée.

Frédéric marchait à côté de lui^ Hunieric, Gundiac, Garpt et lé comte Bold lui-même ; tous ces anciens amis d'Euric s'étaient joints à ceux sur lesquels le roi croyait pouvoir compter davantage. Cette troupe , plus nombreuse que ne l'eût voulu Théodoric, s'avançait donc du côté où venait l'armée victorieuse qu'Ëuric amenait au camp. Après une demi-heure de marche, Théodoric la rencontra, et les premiers soldats qui Taperçurent la saluèrent avec des cris joyeux. Cet accueil, qui contrastait singulièrement avec le morne silence de son camp lorsqu'il le parcourait, blessa Théodoric, mais réjouit le cœur des guerriers qui l'entouraient, heureux d'entendre ces cris de victoire auxquels ils n'étaient plus accoutumés.

Le roi mécontent traversa rapidement les premiers pelotons de troupes qui formaient l'avantgarde de cette petite armée , et son œil cherchait sur fa longue route, qui s'étendait devant lui, un escadron plus brillant et plus nombreux, au milieu duquel il pût découvrir son frère, lorsqu'il se trouva face à face avec lui, sans avoir eu pour ainsi dire le temps de le reconnaître.

En efFet,il n'avait point supposé qu'Euric marcherait au milieu de son armée, à pied, comme le der-

nier de ses soldats , Têtu d'armes simples comme le plus obscur, là tète nue sous le soleil, comme le plus infatigable, et l'air triste et morne comme s'il eût été vaincu.

Théodoric éprouva donc un vif étonnement quand son frère, ayant posé la main sur la bride de son cheval lui dit, d'un ton modeste :

— Mon frère , je viens vous rendre l'armée que vous m'avez confiée. Vous m'avez ordonné de vaincre le comte Gilles, et le comte Gilles est vaincu ; vos ordres n'allaient point aU'Hielà, et j'ai dû vous ramener vos soldats pour que vous en disposiez à votre gré , car j'ignorais à quoi vous les destiniez.

— Il eût mieux valu attendre mes ordres que de venir les chercher , répondit le roi d'une voix dure.

— Je reconnais ma faute , reprit Euric humblement, mais je craignais d'être blâmé pour les avoir attendus.

— Et c'est ce qui serait probablement arrivé , murmurèrent quelques voix autour de Théodoric.

Le roi s'aperçut que l'accueil qu'il faisait à son frère vainqueur , lui qui n'avait éprouvé que des revers, mécontentait même ses amis les plus dévoués, et il répondit à Euric avec plus de douceur :

— Je ne dois pas moins vous remercier de la victoire que vous avez remportée , et à laquelle , ajouta-t-il , en apercevant Gandoin qui s'avançait ,

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je suis sûr que ce brave guerrier a dû vaillamment eontribuer.

L'air -tle Gandoin , si sombre d'ordinaire, était plus farouche encore , et il répondit au roi avec sa brutalité accoutumée :

— Je n'y ai contribué que comme le dernier des soldats de cette armée. L'habileté avec laquelle Euric a divisé les troupes du comte Gilles, et les a battues successivement ; l'ardeur indomptable avec laquelle il a renversé leurs bataillons, la rapidité qu'il a mise dans nos marches , la prévoyance qui lui faisait deviner les moindres mouvements de l'ennemi , le courage qu'il inspirait à nos troupes par le courage qu'il montrait, la patience qu'elles ont farit voir malgré les plus cruelles fatigues, tout cela est à lui. En huit jours nous avons livré treize combats, en huit jours nous avons remporté treize victoires , en huit jours quatre mille hommes de troupes inexpérimentées ont dispersé vingt-huit mille hommes de légions romaines ; la gloire de tous ces succès est due au prince Euric ; je puis le haïr, et je dois l'admirer. Roi Théodoric, ton frère est un grand guerrier.

Ces paroles du farouche Gandoin produisirent un eflFet magique parmi les Visigoths qui entouraient le roi. Ce furent de tous côtés des cris , des acclamations que Théodoric écoutaîtles yeux baissés et le visage contracté par la colère , tandis qu'Euric a 8

les recevait d'un air modeste et confus ; une seule fois , au milieu de toutes ces félicitations et des bruyants désordres delà joie, Euric et son frère se regardèrent furtivement; et tous deux, et eux seuls, lurent dans leurs regards qui se croisèrent comme deux éclairs , que l'un avait gardé sa défiance et l'autre son ambition.

Cependant Théodoric , obligé décédera l'entraînement qui s'était emparé de tous ceux de sa suite, voulut se donner la bonne grâce de le partager; il descendit de son cheval , força le prince à y monter à sa place , et , s'étant mis à ses côtés sur le cheval d'un de ses serviteurs , il le conduisit lui-même en triomphe vers le camp , en l'accablant de protestations et en le montrant à ses soldats , comme un guerrier dont il était fier d'être le frère.

Cette conduite obtint le succès que Théodoric en attendait; on sut bon gré au roi de récompenser par de telles attentions celui qui avait vaincu en son nom ; et Théodoric partagea ainsi avec son sujet les acclamations et les cris joyeux qui sans cela ne se seraient adressés qu'à son rival. Peut-être l'habileté de Théodoric n'eût-elle pas suffi à lui inspirer cette sage résolution; mais l'arrivée du prince lui avait rapporté une espérance que personne au monde n'eût été capable de soupçonner.

Pendant que le roi était arrêté avec son frère sur la route où l'armée s'avançait, de nombreuses mules

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chargées de butin , de vastes chariots chargés de charpentes , dont nous verrons plus tard l'usage, avaient continué à défiler. Parmi tous ces bagages, quelques basternes fermées avaient passé devant le roi ; le rideau de Tune d'elles s'était entr'ouvert, et Théodoric avait vu briller un moment le regard furtif de Sathaniel.

C'est alors qu'il s'était décidé à se montrer envers son frère tel qu'il aurait dû être véritablement avec lui ; c'est alors qu'il lui prodigua les noms de vaillant, de brave, d'illustre ; c'est alors qu'il l'appela son frère bien-aimé, le soutien de sa couronne, le plus cher de ses sujets, assuré qu'il était de ' posséder dans son camp la femme qui l'aiderait à humilier ce vaillant et à perdre ce frère chéri.

Si l'assaut projeté pour le lendemain n'avait pas été publiquement annoncé, si le prince Euric n'en eût été instruit par les félicitations de ses amis qui lui montraient le lendemain comme un jour de gloire pour lui, il n'est point douteux que Théodoric eût retardé cette attaque afin de trouver un moyen plausible d'éloigner son frère du camp de Narbonne; mais renvoyer ce combat, ou faire partir Euric le jour même de son arrivée, était également impossible. Théodoric accepta donc toutes les conséquepces de la présence d'Ëuric, et, ne pouvant en éviter les dangers, il voulut au moins en recueillir les avantages.

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Ainsi, quelques heures après son entrée dans le camp, Euric lirra à son frère le butin qu'il avait rapporté , et le roi fit immédiatement distribuer à ses soldats la part qui lui revenait. Théodoric reçut de même avec joie les secours inespérés dont Ëuric enrichit son armée, en lui donnant les machines de siège qui lui manquaient absolument. Ces machines que le prince avait surprises dans le camp du comte Gilles eussent été inutiles aux Yisigoths qui ignoraient Tart de les mettre en mouvement , si Euric n'avait fait prisonniers et n'avait amené avec lui les soldats romains, habitués à les reconstruire en peu de temps. C'étaient des béliers, des tortues, des balistes, des onagres et une quantité d'autres constructions légères dont l'énumération serait trop longue à faire, car les Romains avaient poussé l'art de l'attaque des places à un degré prodigieux.

Ainsi les assiégés virent bientôt s'élever en face d'eux des tours mobiles destinées à s'approcher des remparts et à jeter sur leur sommet un pont propre à y conduire leurs ennemis. En même temps, ils virent dresser les terribles béliers dont les uns , garnis à l'extrémité d'une masse de fer , ébranlent les murailles les plus épaisses , dont les autres , armés d'un trident énorme , brisent et arrachent à la fois les pierres les plus solides des fortifications.

Les Yisigoths admiraient ces machines à mesure qu'elles s'élevaient devant eux, et, bien qu'ils ne

comprissent pas l'usage de la plupart d*entre elles, ils demandaient sur-le-champ à les essayer contre la ville. L'ardeur et la confiance que leur avait inspirées le retour d'Ëuric étaient telles qu'ils consi* déraient déjà Narbonne comme leur proie, et qu'ils raillaient de leurs cris les assiégés , dont un grand nombre , assemblés sur le rempart , suivaient avec inquiétude les travaux que leurs concitoyens étaient obligés d'exécuter contre eux , sous la menace de leurs ennemis.

Euric , qui voulait réserver pour le lendemain l'emploi de ces machines , consentit cependant à satisfaire la curiosité desYisigoths en faisant jouer ce qu'on appelait alors un toilenon, et ce que nous ne pouvons appeler qu'une bascule. Elle se composait d'un mât d'une grande hauteur, porté sur un chariot et fixé sur un pivot tournant ; au sommet de ce mât était emboîtée une vaste poutre transversale qui , tenue par une cheville de fer, s'élevait ou s'abaissait à volonté, comme les bras d'une balance. A l'une des extrémités de cette poutre se rattachaient des cordes retenues par des soldats ; à l'extrémité opposée on suspendait , soit des crochels de fer, soit des paniers, selon l'usage que l'on voulait faire de la bascule. Ce fut de crochets qu'on l'arma en cette circonstance. Dès qu'elle fut prête , on la poussa rapidement jusqu'auprès de la inuraille.Le levier transversal étant complètement

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abattu le long du grand mât, on ne voyait point ces crochets pendant par en bas. Dès qu'on fut à portée, les soldats tirèrent les cordes et la bascule joua; la poutre, s'abaissant d'un côté, enleva les crochets à la hauteur des murs , et un mouvement de rotation ayant été imprimé au mât qui supportait la bascule , ces crochets traînèrent rapidement sur le rempart , déchirant et saisissant ceux qu'ils pouvaient atteindre. Quelques-uns furent enlevés : ces malheureux restèrent ainsi suspendus dans les airs pendant qu'on faisait retirer la machine , à la grande joie des Visigotbs, qui riaient de voir ainsi $e débattre à une grande hauteur les soldats accrochés par le corps ou par un membre dans lequel avait pénétré le fer des crochets. Les Barbares trouvèrent cela si plaisant qu'ils les laissèrent ainsi comme un trophée dressé à la face des assiégés.

Mais si d'un côté les Visigoths possédaient , grâce à la prévoyance d'Euric , les moyens d'attaque sans lesquels ils n'eussent pu jamais entamer les remparts de Narbonne, d'un autre côté, les habitants de cette ville connaissaient l'art de détruire ces machines ; et , forcés de résister à une . nouvelle attaque, ils se préparèrent à une nouvelle défense. On les vit rapidement élever sur leurs remparts des bascules , des balistes ; et , lorsque les Visigoths se croyaient assurés de pouvoir aborder les murailles avec leurs tours mobiles , ils s'é-

tonnèrent d'en voir partir des nuées de flèches enflammées (27), dont quelques-unes, atteignant leur but , s'attachèrent à plusieurs de ces constructions et les dévorèrent sous leurs yeux.

C'était un spectacle tout nouveau pour ces Barbares; mais ils y portaient, à vrai dire, plus de curiosité que de confiance. Ils considéraient toutes ces inventions plutôt comme un jeu que comme une chose utile. Ils comprirent pourtant de quel secours elles pouvaient être , lorsqu'ils virent agir devant eux une tortue à béliers et une catapulte.

Lorsque la tortue eut approché du mur et qu'elle commença à le battre avec une force dont ils n'avaient point d'idée , ils furent tellement étonnés , qu'ils reculèrent eux-mêmes devant leur propre attaque , craignant que les murs , frappés avec cette violence , ne s'écroulassent tout à coup et ne les engloutissent sous leurs décombres. Mais bientôt, en voyant combien ce bélier puissant entamait peu ces murailles plus puissantes encore , ils reconnurent , mieux qu'ils ne l'avaient fait , combien tous leurs efi^orts eussent été inutiles pour les renverser , sans les machines qu'ils devaient au prince Euric.

Les efl^ets de la baliste les étonnèrent encore plus; et lorsqu'ils virent des pierres du poids de cinq cents à six cents livres s'élever dans les airs , franchir les remparts et s'abattre dans la ville , un

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sentiment de pitié , si Ton peut s'exprimer ainsi , s'empara de ces hommes grossiers , en faveur de ceux qui étaient exposés à de si effroyables attaques. Et ces hommes qui, dans l'ivresse d'un assaut, élussent égorgé tous les habitants d'une ville, se demandèrent s'il était humain de les attaquer avec des armes si épouvantables.

Cependant la journée s'acheva au milieu de tous ces préparatifs, et chacun attendit avec impatience l'assaut du lendemain.

Il n'entre pas dans notre dessein de raconter , dans tous ses détails , le siège de la ville de Narbonne. Le peu de circonstances que nous venons de rapporter montrent jusqu'à quel point les Romains avaient poussé l'art d'assiéger et de défendre les places , et nous pouvons certifier que la science actuelle ^ bien peu de secrets qui ne fussent connus à cette époque , soit qu'on voulût aborder les places par des mines et des chemins couverts, soit qu'on voulût les renverser par des projectiles puissants *.

Nous n'en montrerons donc que ce qui a un rapport direct avec les événements et les personnages que nous avons mis en scène. Nous ne suivrons pas les Yisigoths dans tous les efforts qu'ils

* On trouvera , dans les notes qui sont â la fin de ce volume , la description de la plupart des machines et des moyens em^ ployés dans un tiége régulier.

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