L*ADULTÈRE
C'était la liberté , tous les Yisigoths libres avaient droit de prendre part au jugement des affaires qui se présentaient , et ils usaient de ce droit plutôt pour le maintenir que par intérêt pour les causes qui leur étaient soumises.
Ainsi donc le jour où Ton apprit que Sathaniel, épouse d*£uric , appelait devant le tribunal du roi la fille du comte Bold , une immense foule se rendit dans le palais où se tenaient les assemblées provinciales, et les uns comme juges, les autres comme curieux , se pressèrent pour assister à ce nouveau procès.
Euric et le comte Bold avaient jugé que Sathaniel allait exécuter ainsi la menace qu'elle leur avait faite ; mais ni Tun ni Pautre ne comprenaient par quel moyen elle pourrait atteindre son but.
Le comte Bold , à qui l'habitude de mépriser tout ce qui n'était pas Yisigoth , fermait les yeux sur le danger que sa fille pouvait courir, croyait que c'était déjà beaucoup pour Sathaniel que d'avoir forcé Alidah à venir se disculper d'un crime sans doute imaginaire.
Euric , qui connaissait mieux que le comte tout ce que l'esprit de Sathaniel avait de ressources , s'épuisait en vaines conjectures . sur ce qu'elle pourrait inventer contre sa jeune rivale ; et , quoiqu'il ne trouvât aucune raison de craindre , il crai-
gnait cependant plus que le comte Bold et Âlidah elle-même.
Si Fun ou l'autre de ces deux hommes eût été dans le secret de la position d* Alidah , sans doute il eût deviné quel parti en pouvait tirer contre elle une rivale irritée; mais Âlidah ne comprenait pas que sa faute pût servir la vengeance de Sathaniel , et d'ailleurs elle devait croire que le secret qu'elle avait su cacher à son jJère , à Euric , et qu'elle n'avait pas même avoué au vénérable évêque , Âlidah devait croire que ce secret était demeuré entre elle et Firmin.
Gomme on doit se le rappeler , elle n'avait pas vu le regard moqueur d'Éros , quand il était venu, au nom de son tiancé , la revêtir de ses magnifiques habits ; elle ignorait qu'Éros fût l'esclave dévoué de Sathaniel, et que Sathaniel devait savoir ce que l'eunuque avait découvert. Ce fut donc seulement avec cette crainte pudique, que toute jeune fille éprouve à être mise en spectacle, qu'Âlidah apprit que l'épouse du prince Euric demandait sa comparution devant le tribunal des Yisigoths , pour avoir à répondre d'un crime qui lui était imputé.
Le matin de ce jour , la salle d'audience , ainsi que nous l'avons dit, fut envahie de bonne heure , non-seulement par les Visigoths , mais encore par les Romains , aussi curieux de procès que de com-
L'ABULTfeRI. 167
bats de gladiateurs et de courses de chevaux. C'est à peine s^il se trouva un espace libre pour laisser pénétrer au pied du tribunal les parties intéressées , et Faccueil qui leur fut fait par l'auditoire témoigna des sentiments qu'on éprouvait pour l'une et pour l'autre. Des paroles amies et des gestes d'encouragement accompagnèrent la jeune Alidah , tandis qu'elle traversait la foule , les yeux baissés, le front rouge, en suivant son père qui marchait devant elle avec un sourire méprisant sur les lèvres et en montrant une assurance que son orgueil lui inspirait véritablement.
Quant à Euric , il s'était placé dans l'enceinte réservée aux avocats , mais il affectait vainement cette gaieté et cette indifférence dont il s'était armé dans des événements non moins graves que celuici. 11 semblait accablé par le sentiment de son impuissance : on eût dit qu'il reconnaissait enfin avoir tenté une lutte impossible, et lorsque Sathaniel parut , il ne la mesura point du regard avec cette insolence moqueuse dont il l'avait poursuivie le jour de son mariage; mais il la considéra avec cette attention réfléchie et craintive d'un homme prêt à passer devant une porte fermée , derrière laquelle il y a peut-être un ennemi qui va le tuer.
Depuis longtemps Théodoric était sur son siège; et , quoique d'autres procès eussent précédé celui qui allait s'agiter, il n'avait pu réussir à y prêter
son attention , et avait laisse à Léon le soin de les diriger et de prononcer le jugement.
Ce n'était plus comme le jour où il condamna son frère à épouser Sathaniel ; ce n'était plus cette inquiétude active, toute prête à la lutte et qui poursuivait le succès d'un plan depuis longtemps com> biné : c'était l'attitude morne d'un homme forcé à une justice qui lui déplaisait , et qui cependant était inévitable. Il jetait sur £uric des regards mécontents et dans lesquels il semblait lui reprocher le mal qu'il l'avait forcé à lui faire ; il regardait Alidah avec une pitié désolée ; et , par un singulier retour sur lui-même , il semblait honteux de la place où il se trouvait.
Sathaniel seule avait gardé son calme et sa hauteur dédaigneuse au milieu de toute cette foule qui lui jetait ses regards et ses sourires méprisants; mais le prestige de cette femme était si extraordinaire ; on sentait si bien à son aspect qu'elle avait en elle une force et une volonté capables d'arriver à tout, que ceux-^là mêmes qui parlaient bas entre eux et racontaient quelque histoire scandaleuse sur son compte, s'arrêtaient comme épouvantés s'ils rencontraient par hasard le regard de Sathaniel arrêté sur eux. Il leur semblait qu'elle les entendait à quelque distance qu'ils fussent d'elle; il leur semblait qu'un jour elle saurait les atteindre pour les punir de leurs paroles, quelque inconnus ou quel-
l'adultèhe. 169
que puissants qu'ils fussent. Tout le monde, il faut le dire, semblait petit devant celte femme ; Théodoric lui-même, dont elle renaît implorer la justice, avait plutôt Fair d'un accusé que d'un juge; l'on eût dit que , par avance , il était condamné au jugement qu'il allait rendre.
C'est que Sathaniel était une femme qu'on ne mêlait point impunément aux intérêts de sa vie ; c'est que Théodoric avait commis l'imprudence de lui devoir quelque chose , et que Sathaniel se faisait toujours largement payer des services qu'elle avait rendus.
Cependant , le moment vint où allait s'engager le débat , et Théodoric , s'adressant à Sathaniel , lui demanda sévèrement :
—N'as-tu point un avocat pour plaider ta cause?
— Non , dit Sathaniel ; je suis seule devant ce tribunal , comme je suis seule dans notre nation ; je n'ai ni amis ^ ni clients pour me défendre; je n'ai ni fortune, ni pouvoir pour en acheter; je n'ai que moi ; et , puisque la loi me permet de défendre ma cause, j'en profiterai.
Théodoric se tournant alors vers Alidah , lui demanda d'une voix douce et protectrice :
— Avoz-vous un avocat pour vous défendre, jeune fille?
— Pour me défendre de quoi? répondit Âlidah.
Je ne connais point l'épouse du prince Euric. C'est
la première fois que je la vois depuis le jour où vous lui donnâtes la place qui m'attendait dans le cortège nuptial ; jamais je ne Tai offensée, et je ne sais , en vérité , à quel propos j'aurais pu deman-^ der le secours d'un avocat,
-^ Que le débat soit donc entre vous deux , dit le roi , et que celle qui accuse parle la première.
— Je parlerai , dit Sathaniel d'une voix haute, et qui fit taire tous les murmures de l'assemblée , tant il y avait de menace dans son accent. Je par^ lerai , et que Dieu prenne en pitié ceux qui m'y ont forcée !
Elle s'arrêta en laissant échapper un profond gémissement , puis elle reprit en relevant la tête :
— Oh ! ne croyez pas , parce que j'ai voulu que celui qui m'avait demandé mon amour en retour de son nom tint sa promesse, ne croyez pas, parce que je n'ai pas voulu rester une fille désho^ norée et perdue , que je sois une femme implaca^ ble et sans pitié. Non , je vous le jure ; si mon mari m'avait laissée souffrir seule dans la chambre où il m'avait enfermée sous la garde d'un eunuque , je n'eusse pas songé à me plaindre ; lors même qu'il eût persévéré dans les rigueurs qu'il imposait à mon père et à mon frère , je n'eusse pas réclamé : quand il aurait encore montré plus hautement aux yeux de tous le mépris qu'il faisait de moi , et l'abandon dans lequel il me laissait , je me erais ré-^
L*ADVLTÈRE. 171
signée : eùMl étalé , plus cruellement qu'il ne Ta fait encore ^ Tamour dont il brûle pour la rivale qui a voulu me Tenlever , je lui aurais pardonné ; car moi j'aime encore celui qui ne m'aime plus ; car je sais , par la torture que j'éprouve de n'être plus aimée ^ le désespoir qu'il doit éprouver d'être enchaîné à moi ; car je sens que j'ai brisé en lui de bien hautes espérances... Mais un autre est venu! un autre qui a posé le poids de sa main débile sur la main qui pèse sur mon front ; un autre est venu, qui a ajouté les injures de sa vieillesse imbécile à la puissante injure faite à mon père ! un autre est venu qui a osé joindre son mépris d'étranger au mépris que mon époux avait pour moi ; un autre est venu qui m'a appelée prostituée ! Oh ! celui-là, je ne lui avais fait aucun mal , et je ne lui devais rien. Comte Bold , ajouta Satbaniel , en se retournant vers lui , tu as méprisé mon père , toi qui as voulu vendre ta fille à celui qui flattait le plus ton ambition ; tu as méprisé le vieillard qui gémissait à la porte de sa fille , toi qui veilles à la porte de la tienne pour qu'on ne trouble pas ses entretiens secrets; tu m'as appelée, devant mon père, prostituée , toi qui protèges la prostitution de ta fille !
Cette accusation dépassait de si loin toutes les prévoyances , que Satbaniel eût pu poursuivre encore longtemps sans que personne eût songé à l'interrompre. Théodoric lui-même pensa que la ja-
lousie et la colère avaient égaré Tépouse d*£uric. Rien ne pouvait rattacher dans son esprit Famour coupable d'Alidah pour Firmin â une cause dans laquelle Sathaniel se disait intéressée , et il s*écria avec un accent de véritable indignation :
— Femme , la passion t'égare , la jalousie t'aveugle ; prends garde à ce que tu as osé dire !
, — J'ai osé dire la vérité ! s'écria Salbaniel , tandis que chacun , se regardant attentivement , semblait se demander où prétendait arriver une si étrange accusation ; j'ai osé dire la vérité , et j'accuse ici Alidah , fille du comte fiold , du crime d'adultère avec le prince Ëuric , mon époux.
— Moi! s'écria Âlidah avec une épouvante et un étonnement indicibles.
— Elle ! s'écria Ëuric en se levant soudainement et en regardant Sathaniel avec le mépris que semblait mériter cette accusation, non-seulement pour son infamie mais encore pour son invraisemblance.
— Ma fille ! dit le comte Boid', avec un saint mouvement d'indignation qui la défendit mieux que toute l'arrogance qu'il avait a£Pectée jusque-là.
— Oui , répéta Sathaniel , avec un implacable sourire de triomphe , et en répétant sa phrase , comme si chaque syllabe eût été un coup de poignard dont elle frappait le comte Bold ; oui , j'accuse ta fille d'adultère avec le prince Ëuric, mon époux.
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— Oub1ies-tii , femme , dit Léon d'une voix sévère, qu'il faudra que tu prouves cette calomnie?
— Pourquoi Tappelles-tu calomnie , repartit-elle bautainement, lorsque tu me demandes de la prouver ?
— Parle donc , dit Théodoric au milieu de Témotion extraordinaire qui agitait toute rassemblée; parle donc et bâte-toi , car nous sommes las d'entendre de si infâmes accusations contre la vertu de cette noble jeune fille.
— Est-ce que le roi s'en fait garant? répondit insolemment Sathaniel.
— Parle , répliqua Tbéodoric avec violence , et n'oublie pas que les paroles prononcées ici peuvent devenir des crimes!
— • £h bien! dit Sathaniel , en se penchant nonchalamment en arrière, et en couvrant d'un regard superbe de mépris tous ces regards irrités , hérissés pour ainsi dire autour d'elle : ne save^vous pas qu'avant mon mariage avec le prince Euric, celui-ci se rendait souvent chez le comte Bold, durant la nuit et aux heures où l'on n'a pas coutume de faire ou de recevoir des visites honorables?
— Nous le savons , dit Théodoric , et quand j'ai oublié et pardonné le motif de ces visites, personne n'a le droit de le rappeler.
— Mais une femme a le droit d'en chercher un autre, repartit Sathaniel, et aujourd'hui j'ai Fassu-
174 UVRB IV i
rance que l'amour du prince pour la charmante AUdah était aussi puissant pour l'attirer chez le comte Bold que son ambition même»
— Et quand cela serait, s'écria Théodoric , qu'importerait cet amour?
Sathçniel se retourna froidement rers Théodoric et lui répondit i
— Roi , j'ai connu votre justice plus calme et plus patiente I La première fois que j'ai paru devant vous , vous n'avez pas repoussé si violemment la demande que je venais vous foire*
— C'est que cette demande était juste.
— £t d'où savez-vous que celle que je vous adresse aujourd'hui ne l'est pas^ vous qui ne voulez pas m'écouter?
— Continuez donc, dit Léon, qui retint d'un geste la colère qui s'était emparée de Théodoric ; continuez, nous serons patients, parce que nous Toulons être justes .
— Oui, c'était l'amour, reprit lentement Sathaniel comme pour [irriter la patience de ses juges ^ c*était l'amour qui conduisait le prince Euric aux pieds de la belle Âlidah avant qu'il ne fût mon époux, et ce fut encore l'amour qui le ramena dans le palais de son père la nuit même de mes noces, pour aller demander grâce à sa fiancée du jugement que vous aviez prononcé en ma faveur. A quel titre, si ce n'esté titre d'amant, eût-il ob->
l'adultère. 175
tenu tout d'abord son pardon du comte BoId?par quel désespoir , si ce n'est par celui d'un amour trompé, la belle Âlidah a-t-ellepu être entraînée à fuir la ville de Toulouse , quand elle a vu son hymen rompu? quel senti ment, si ce n'est celui d'un amour indulgent parce qu'il est coupable, lui a inspiré de recevoir les excuses et les serments du prince Euric après le sanglant outrage qu'elle en a reçu? à quel signe peut-on mieux reconnaître une passion qui oublie les motifs de haine et de séparation?
-— Que tout cela soit vrai , reprit Léon d'un ton dédaigneux, que la conduite du comte Bold et d'£uric ait droit d'étonner ceux qui les connaissent et de faire soupçonner qu'il existe en eux de secrètes espérances , cela se peut, mais ce n'est pas sur de pareils indices qu'on appuie une accusation d'adultère.
— Et comptez-vous pour rien, ditSathaniel avec la même lenteur implacable , ces visites assidues faites à Alidah, et qui durent tout le jour et une partie de la nuit ?
— C'est que probablement , dit Léon avec un dédain ironique, l'entretien d'Alidah lui plaît mieux que le tien.
— Et ne voyez-vous rien, reprit Sathaniel, dans ces éloges fastueux qu'il fait sans cesse de la vertu et de la beauté de cette belle et vertueuse fille !
— C'est que sans doute il la trouve plus belle et plus vertueuse que toi, repartit Léon avec le même dédain qu'il avait déjà montré.
— Mais n'est-ce donc rien , ditSathaniel, toujours calme et assurée, que d'avoir dit cent Fois devant vous tous ({u'il poursuivrait sans relâche la rupture de notre hymen , pour pouvoir éptmser un jour la fille du comte Bold?
— Cela prouve tout au plus, répondit Léon, qui se plaisait à renverser par l'insolente froideur de ses réponses les accusations successives de Sathaniel , cela prouve tout au plus qu'il a dans le cœur un désir et une espérance qui ne sont ni déraisonnables , ni impossibles.
— Et pour vous, s'écria Sathaniel en souriant amèrement , cela ne prouve rien de plus ? cela ne prouve pas qu'il l'aime , que je suis trahie et abandonnée ; et vous , qui me l'avez donné pour époux, vous trouvez que je suis trop heureuse de l'avoir obtenu à ce prix? Ah ! vous avez une singulière justice, nobles Yisigothsl
— Notre justice, dit Théodoric, ne peut pas descendre jusque dans le cœur des époux ; nous n'avons pas a juger si le prince Ëuric aime Âlidah , mais si le prince Euric est coupable d'adultère.
— Vous reconnaissez donc qu'il l'aime? dit Sathaniel en laissant percer une sombre joie dans
L^ADULTtRE. 177
968 yeux et un sourire cruel sur ses lèvres.
— Et qu'importe? s'écria vivement Théodoric, qu'importe qu'il l'aime? rien ne prouve l'adultère.
— £h bien ! s'écria Sathaniel en regardant tous ses juges avec un regard souverain de haine et de mépris , eh bien ! reprit-elle en faisant éclater tout l'accent de sa voix puissante, eh bien! répéta* t-elle encore en laissant échapper un rire triste et fatal, eh bien! si le prince £urîc aime Alidah, et s'il n'y a pas d'adultère entre eux , qu* Alidah vous nomme donc le père de l'enfant qu'elle porte dans son sein !
Comme si un coup de foudre eût éclaté dans l'assemblée, cette parole stupéfia tous ceux qui Tentendirent : tous les regards , depuis longtemps fixés sur Sathaniel , se précipitèrent soudainement vers Alidah et semblèrent chercher la preuve de ce qu'ils venaient d'entendre. Par un mouvement spontané , Théodoric se leva comme pour mieux voir Alidah , Ëuric fit un pas vers elle , et l'impassible Léon lui-même , penché sur son siège , sembla interroger du regard la jeune fille tombée â genoux à côté de son père , et qui , la tète dans les mains et repliée sur elle-même , semblait cacher à la fois dans cette posture la honte empreinte sur son visage, et la faute qu'on eût trop vite reconnue si elle fût restée debout devant ses juges.
Ce fut un geste terrible que celui par lequel le
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comte Bold rompit le silence et Tattente de toute rassemblée ; il saisit sa fille par les deux mains , la releva avec violence , et , comme pour la mieux considérer , il la repoussa à quelques pas de lui avec une fureur si brutale , que si elle n'avait été retenue par les personnes qui étaient près d'elle, elle fût tombée sur le pavé de cette salle.
A cet instant , le poignard qui brilla dans la main du comte Bold dit à tous les juges , aussi bien que Taspect d'Alidah, que l'accusation de Sathaniel était juste. Quelques mains empressées arrêtèrent la colère du comte Bold, et Euric s'écria en se levant soudainement, et avec un tel accent de vérité qu^il étonna toute l'assem'blée :
— Sur Dieu ! sur mon Ame , sur celte de moti père! je vous le jure! je vous le jure ! cette enfant est innocente de ce crime infâme !
— Oui ) je suis innocente , s'écria à son tour Alidah , je suis innocente du crime dont m'a accusée l'épouse d'Ëuric. . . Mon père. . . Oh ! mon père, je suis innocente!...
Elle pressa sa tête dans ses mains , et reprit en se jetant aux genoux de Théodoric :
— Innocente , innocente ! vous le savez » vous ^ innocente^ innocente !.... Ah! mon Dieu!
— Alors, dit Sathaniel cruellement, alors il y a un autre coupable , et si Alidah consent à le
l'adultère. 170
nommer, je reconnaîtrai que la jalousie m'aégarée et que ce n'est point le prince Ëuric.
— Oh ! lui ou tout autre , s'écria le comte Bold , lui ou tout autre , il paiera de sa vie l'outrage qu'il m'a fait ! Théodoric, continua-^-t-il en s'adressant au roi , tu es le premier juge de notre nation , je te demande la tète de celui qui a séduit ma fille.
— La loi est le premier juge , répondit Théodoric ; la loi ne peut condamner le coupable qu'à une réparation pécuniaire, s'il est de notre nation.
— Mais s'il n'en est pas , reprit le comte Bold , dont les soupçons s'étaient arrêtés sur Eirmin dès le premier moment, s'il n'en est pas, il mourra!
— Le connais-tu donc? dit Théodoric en inter-^
rompant le comte Bold Jeune fille, consentez^
vous à le nommer et à le livrer à la vengeance de votre père?
— Roi, répondit Alidah en le conjurant du re^^ gard je suis innocente
— Infâme ! s'écria Bold.
— Oh ! repartit Alidah avec une fierté magnifique, innocente du crime que m'a imputé Sathaniel, oh ! oui.... oui!.... bien innocente !
Tout le monde resta dans une attente indicible , tout le monde palpitait d'espérance et de crainte, tant Alidah semblait digne de pitié et Sathaniel re-^ doutable.
"- ]ja justification de ce crime serait trop facile
ISO UVBE IV.
à ce prix , 8*ëcria Fépouse d'Euric avec colère : et en vérité, il serait par trop aisé de dire, pour fôire disparaître le crime, qu'on ne veut pas nommer le coupable!
Excepté pour Théodoric et pour ses deux ministres , qui connaissaient le secret d'Âlldah et de Firmin, la réflexion de Sathaniel était juste : pour tous les autres, Euric était le vrai coupable, car aucune circonstance ne leur en montrait un autre, et toutes se réunissaient au contraire pour désigner répoux de Satbaniel. Garpt, qui se trouvait parmi ces juges , Garpt toujours rempli du souvenir de Finjure qu'Euriclui avait adressée , Garpt, le dernier descendant des Âmales, et Tennemi né de la famille des Baltes, éleva alors la voix.
— L'épouse d'Euric , dit-il , a raison ; les lois contre l'adultère seraient vaines , si on pouvait les éluder avec une pareille défense ; il est donc nécessaire que la jeune Alidah, non-seulement nous dise le nom de l'autre amant sur lequel elle rejette le poids de sa faute, mais encore qu'elle nous prouve qu'il en est coupable.
Un mouvement d'indignation vint saisir Théodoric sur son siège ; mais Sathaniel, attachant sur le roi un regard impérieux, lui dit aussitôt :
— Le roi Théodoric ne me doit-il donc rien ?
Elle s'arrêta et ajouta lentement :
— Il me doit justice , ce me semble, et il n'a
l'abvltébe. 181
pas le droit de s*étonner que je vienne la lut demander.
Théodoric comprit qu'illui fallait tenir le marché par lequel Sathaniel lui avait livré la ville de Narbonne, et il imposa silence aux murmures qui éclataient de tous côtés et en sens divers.
— Je comprends mieux que personne, dit-il, l'implacable sévérité de mes devoirs : cette cause ne peut avoir que deux issues : ou bien Âïidah donnera les preuves justement, quoique sévère^ ment réclamées par Garpt , ou bien nous serons forcés de tenir l'accusation de Sathaniel comme véritable.
— Votre justice est bien sévère, mon frère, dit le prince Ëuric ; je vous ai pardonné celle que vous avez rendue entre moi et Sathaniel, parce que vous frappiez un homme assez fort pour en appeler un jour; mais Dieu seul peut vous pardonner celle que vous allez rendre contre cette enfant qui peut être coupable envers son père ef envers Dieu , mais qui ne l'est pas envers nous.
Théodoric ne répondit pas , et se retourna vers Âlidah.
— Tout le monde vous défend ici , jeune fille ; serez-vous seule à ne pas dire un mot en votre faveur?
— Ëh bien l donc, dit Alidah, j'en dirai un seul :
— Est-ce le nom du coupable ? dit Théodoric.
183 LIVBS lY.
— Non , repartit Alidah , mais je dirai que , si je cache ce nom , c'est que j'enverrais à la mort celui qui le porte. •
— Ce n'est donc pas un Visigoth? dit Euric , frappé à son tour du souvenir de l'amour de Firmin et d' Alidah.
— Il Test , je vous le jure, répondit Alidah : il est Visigoth et du plus noble sang de cette nation.
Euric et le comte Bold lui-même demeurèrent étonnés de cette déclaration qu'ils ne pouvaient concevoir ni l'un ni l'autre, car ils ignoraient le secret de la naissance de Firmin. Théodoric seul et ses ministres devinaient la cause de l'assurance avec laquelle Alidah venait de faire un serment qui la compromettait assez pour que Sathaniel reprit aussitôt :
— Et ne voyez-vous pas que son remords l'égaré; oui , le coupable est Visigoth et du plus noble sang de cette nation ; est-il nécessaire de nommer le prince Euric après cet aveu ?
Déjà les réponses ambiguës d' Alidah , déjà la découverte de sa faute avaient désintéressé de sa cause la plupart de ceux qui étaient le mieux disposés en sa faveur ; Sathaniel demanda que le jugement fût rendu; et les uns, indifférents entre le comte Bold et l'épouse d'Euric ; d'autres , comme Garpt , obéissant à leur haine pour ces deux perturbateurs du repos public; quelques-uns, jaloux de marquer d'iuie tache d'infamie l'illustre famille des Baltes ;
* l'adultère. <^ .185
ceux-ci, croyant flatter le roi en frappant d'un même coup ses deux ennemis ; le roi lui-même , enchaîné par les promesses faites à Sathaniel , tout cela conspirant contre Alidah, elle fut déclarée coupable du crime prévu par la loi gothique , qui condamne la maîtresse du mari à devenir l'esclave de sa femme.
A peine le jugement fût-il prononcé, que Sathaniel se retourna vers le comte Bold , et lui dît avec une cruelle ironie :
— Comte Bold , je serai plus généreuse que toi ; tu as refusé une heure à mon père pour embrasser sa fille , je te donne un jour entier pour faire tes adieux à la tienne. Tu peux l'emmener maintenant; mais songe que demain j'attends mon esclave.
— Oh ! je te remercie , s'écria le comte ; mais que ce palais m'écrase, si jamais la maltresse voit l'esclave qu'elle attend.
Sathaniel se retira sans paraltreavoir entendu cette menace du père contre sa fille ; mais Théodoric , qui avait mieux compris le sens des paroles du comte , ajouta aussitôt:
— Gandoin , reconduis cette jeune fille dans la maison de son père. Comte Bold , il est nécessaire que je te parle avant que tu ne revoies ta fille.
Puis il se pencha vers Léon et lui dit tout bas :
— Oh ! je ne veux pas que ce jugement s'exécute. Qu'un messager parte sur l'heure et que Firmin
soit ici demain. Maintenant tu vas suivre Satfaanîel chez elle , et tu lui apporteras mes ordres absolus.
Un moment après , la salle d'audience était vide, et Alidah était rentrée dans le palais d'Herme. Le comte Bold , retenu par ordre du roi , exhalait en vaines menaces les premiers transports de sa colère, et Léon , introduit par le roi auprès de Sathaniel , avait avec elle un entretien où peut-être le jeune ministre de Théodoric apprit que la froideur a aussi sa vanité, et qu'elle n'est pas à l'abri de la séduction de la flatterie.
Léon , reçu par Sathaniel comme le génie vivant de Théodoric, laissa échapper des paroles dont il ne prévit pas k funeste résultat.
Ses l^mbxtitm.
Dans le partage des terres et des propriétés qui avait eu lieu à Narbonne , le palais de Tille deMaximius ayait été donné au prince £uric ; ce hasard Tavait sauvé de la dégradation qu'avaient subie tant d'autres monuments entre des mains plus barbares. Ëuric avait gardé chez lui tout le luxe de la vie romaine , et ce que nous avons dit de la maison de campagne de Maximius doit facilement faire supposer que sa maison de ville était également un modèle d'élégance et de faste.
Ainsi donc , lorsque le soir venu , Euric rentra dans cette maison pour se retrouver face à face
186 trvRB IV.
arec Sathaniel, il ne s'étonna pas d'apprendre qu'elle s'était retirée dans l'appartement le plus reculé du gynécée ; il supposa qu'elle s'était laissée aller à cette crainte d'enfant qui croit éviter le danger, parce qu'il retarde son approche d'un in* stant.
— Elle a beau me fuir , pensa-t-il , l'heure est venue de briser cette chaîne , me fallût-il un crime pour cela.
Il pénétra donc jusque dans la chambre où elle se trouvait.
Euric connaissait trop bien Sathaniel pour s'attendre à la voir tremblante devant lui. Il avait calculé que c'était une lutte longue et acharnée d'abord , de l'esprit à l'esprit , de la volonté à la volonté ; car il allait lui proposer , en premier lieu , de faire prononcer la rupture de leur mariage, chose toujours facile , tant la loi visigothique reconnaissait de cas de nullité. Si elle refusait, il ne lui restait plus que la ressource d'un crime , et en cette occurrence , il savait encore que Sathaniel ne se résignerait pas à la mort plus facilement qu'à la honte , et que ce serait une autre lutte où toute sa force d'homme serait nécessaire pour vaincre tout le courage de cette femme.
De son côté , Sathaniel connaissait trop bien Euric pour ne pas être persuadée qu'il lui demanderait compte du nouveau scandale, par lequel elle
venait de le mettre à la merci des quolibets et des insultes de ses ennemis; elle ne se dissimulait point que ce compte serait sévère, et que son mari poussé aux dernières extrémités ne craindrait pas de braver les arrêts de Théodoric pour satisfaire sa vengeance.
Avec moins de courage et avec moins de èonfiance en elle-même, Sathaniel eût pu attendre le retour d'Ëuric dans le lieu le plus ouvert de sa maison. Elle aurait pu ainsi se mettre à l'abri de ses violences en se plaçant sous la protection de la présence de leurs serviteurs et de leurs esclaves ; elle aurait pu calculer qu'Euric n'eût pas osé l'insulter par des paroles , ou la menacer dans un appartement où ses cris auraient pu appeler de nombreux témoins; mais en cela , Sathaniel n'eût fait que retarder le véritable moment du danger, elle le savait ; elle savait que son époux n'abandonnerait pas le dessein qu'il pouvait avoir conçu, parce qu'il n'aurait pas pu l'accomplir dans les premiers transports de sa colère. Elle ne s'était donc pas en- ' fuie devant le péril, comme le pensait Euric, elle l'avait attendu dans l'endroit où elle croyait pouvoir le mieux se défendre , elle avait , pour ainsi dire , choisi son terrain pour le combat.
Nul homme ne marche à l'accomplissement d'un projet , sans avoir examiné d'avance de quelle manière il le mènera à bonne fin. Par un esprit de
sage précaution , il s'enquîert en lui-même , et se met en présence de tous les moyens par lesquels son ennemi cherchera à lui échapper. Pour chaque ruse qu'il préfoit, il s'assure d'une ruse qui doit le faire triompher. Ainsi avait fait Euric. Soit qu'il dût rencontrer Sathaniel , insolente et vaine de son triomphe, soit qu'il calculât qu'elle se montrerait à lui craintive et suppliante , soit encore qu'elle voulût essayer sur son cœur le pouvoir de ses charmes enivrants, de cette voix flexible, de ce regard magique dont elle enveloppait ceux qu'elle voulait séduire , soit qu'il dût la rencontrer indifférente et résignée, et feignant d'accepter sa défaite sans résistance , Euric s'était promis de ne se laisser aller à aucun étonnement, de ne se laisser prendre à aucun des sentiments qu'on allait jouer devant lui. Et cependant Euric fut étonné, quand il pénétra dans la chambre de Sathaniel. Elle était assise à cûté d'une table sur laquelle se trouvait une épée hors de son fourreau , et un poignard sanglant. L'eunuque Éros gisait à ses pieds, le front ouvert par une large blessure.
A l'aspect d'Euric , Sathaniel se leva en s'emparant de l'épée et du poignard. La porte par laquelle le pi*ince venait de passer se ferma derrière lui , et ils se trouvèrent seuls, face à face, n'ayant qu'eux-mêmes pour asile, pour appui et pour espérance.
Il ne faut pas oublier que nous traçons ici le tableau d'une époque , qui , pour n'être pas aussi complètement barbare que celles qui la suïTirent , admettait cependant déjà dans les mœurs des peuples conquérants une férocité qui à ce temps contrastait surtout avec le cadre où elle se produisait. En effet , dans cette circonstance , la lutte brutale d'un homme contre une femme , le combat à main armée de deux existences ennemies allait se passer dans le fastueux et élégant réduit où Maximius cachait ses plus doux et ses plus enivrants plaisirs.
Dans un appartement pareil à celui où la Romaine Silia avait attendu le tribun Faustus, mollement couchée sur des coussins d'édredon , à peine voilée par des tissus nuageux , le sourire et la volupté dans les yeux , sur les lèvres , et dans l'abandon de son corps , préparant aussi sa défense et sa victoire par des armes alors toutes puissantes sur l'élégance et la mollesse romaine; dans un appartement pareil, une femme non moins belle, non moins adroite, dont on peut dire que l'esprit et la beauté étaient encore plus souples à prendre toutes les attitudes de séduction , cette femme attendait son époux , armée et déjà un pied dans le sang.
Lorsque £uric vit Sathaniel ainsi résolue, sa propre résolution s'ébranla. Tuer une femme sans défense était un crime infâme et une là-
cheté; se battre avec elle à armes égales , c'était une lâcheté plus grande encore. Qu'on explique ce sentiment si cela est possible , mais il est vrai. Celui dont le poignard ne reculerait pas sur le sein nu d'une femme endormie, serait pris de honte en attaquant une femme qui se couvrirait d'une épée.
Euric s'arrêta donc un moment à considérer le spectacle qui s'ofiPrait à lui, et, s'adressantà Sathaniel qui demeurait immobile et silencieuse, il lui dit :
— Ah ! vous m'avez donc deviné?
— Je ne sais, dit Sathaniel, mais j'imite l'exemple que vous m'avez dohné la première nuit de notre hymen, et de même que vous n'allez jamais chez vps ennemis sans être armé , je ne reçois jamais les miens sans être prête à me défendre.
Euric, à cette réponse, garda un morne silence. Sathaniel se tut de son côté , et tous deux se regardèrent longuement , comme des lutteurs qui cherchent le point par où ils doivent s'attaquer. Toutefois il y avait dans Texpression de leurs yeux un ensemble de cruauté et de précaution , de colère et de ruse , qui eût fait frémir quiconque eût été le témoin d'une pareille scène. On eût dit un tigre et un serpent des déserts de l'Afrique en présence l'un de l'autre ; le tigre aussi souple que
le serpent , le serpent aussi terrible que le tigre ; l'un, accroupi et crispant ses griffes de fer, faisant sourciller sa moustache sur ses dents puissantes; Pautre se repliant sur lui-même , et resserrant ses anneaux l'un sur l'autre pour pouvoir détendre dans toute sa force leur spirale mobile ; le tigre mesurant la hauteur du bond par lequel il tomberait comme la foudre sur son ennemi , le serpent cherchant l'instant où il pourrait arrêter ce bond au vol et se nouer comme une étreinte de fer autour du corps de son adversaire ; le tigre rugissant sourdement , le serpent sifflant de sa voix aigre, tous deux l'œil sanglant et la gueule béante , tous deux envieux de se déchirer et tous deux craignant les blessures qu'ils allaient recevoir , tous deux avides de leur proie , et tous deux craignant de devenir la proie l'un de l'autre.
Souvent il arrive que le feu de leur rage commune s'échauffe dans cette première lutte du regard contre le regard ; et alors ils se précipitent Tun contre l'autre et commencent un combat oii il n'y a d'autre vainqueur que la mort. Souvent il («v^ arrive que la commune crainte s'accroît dans cette mesure prudente du danger, et alors ils se retirent lentement et en s'observant l'un l'autre pour aller chercher ailleurs un ennemi moins redoutable.
Entre Euric et Sathaniel un pareil sentiment ne pouvait précisément naître d'une lutte pareille;
193 UVRS IV.
Ëuric ne pouvait craindre d*ètre vaincu , mais il craignait de combattre , et cette pudeur du soldat vigoureux en face d'une femme débile, fut la seule cause qui prévint une lutte sanglante et acharnée. Ëuric aurait voulu ne pas entrer dans cette chambre , il se décida donc à en sortir. Mais , lorsqu'il le voulut, il trouva la porte fermée, et, dans un premier mouvement de colère , il se retourna vers Sathapiel.
— Suis-je dans un piège où Ton veut m'assassiner?...
— Tu es seul avec moi, répondit Sathaniel.
— Seul avec toi et le cadavi*e d'Éros , dit Ëuric.
— C'est que je ne voulais pas, repartit Sathaniel, que tu trouvasses ici deux ennemis.
— Appelles-tu de ce nom le seul esclave qui me soit resté fidèle ?
— J'appelle de ce nom l'esclave qui t'a trahi. — Éros ! s'écrie Euric.
— Éros était à moi , repartit Sathaniel, Éros me servait d'émissaire près du roi Théodoric, Éros m'a aidée dans la ruse par laquelle j'ai surpris au Bagaude Armand le moyen de pénétrer dans la ville de Narbonne ; Éros m'a aidée à livrer cette ville à ton frère, Éros a été mon complice pour t'arracher la gloire de cette conquête.
— C'est toi qui as fait cela ! s'écria Ëuric stupéfait de ce qu'il venait d'entendre.
— C'est moi ! dit SathanieL
— Et tu crois que je te le pardonnerai?
— Je ne te demande pas de pardon.
— Oh ! je te le jure , tu n'en obtiendrais aucun. Toi qui nï'as flétri en m'imposant ton alliance, toi qui m'as flétri en jetant à un autre la gloire que j'avais conquise , je le jure sur la damnation de mon âme , tu périras.
—Tu vois que je t'attendais, dit Sathaniel, et je savais que tu n'avais pas besoin de connaître tout le mal que je t'ai fait pour méjuger digne de souff^rir tout le mal que tu pouvais me faire.
— Oh ! réjouis-toi bien , s'écria Euric , car tu n'auras pas longtemps cette joie de m'avoir ravi ma gloire et mes espérances : tu vas mourir.
— Oh ! hâte-toi bien , repartit Sathaniel , car je tiens enfin ta gloire et tes espérances dans un piège où elles périront ensemble.
Euric s'arrêta à cette menace ; et , se rappelant comment il avait été toujours vaincu par l'audace et la duplicité de Sathaniel, il s'écria avec une rage désespérée:
— Mais c'est donc l'enfer qui t'inspire tons ces horribles projets de violence !
— Oh! dit Sathaniel en riant, est-il besoin de Tenfer pour inspirer aux hommes des pensées abominables? Le prince Euric, si élégant et si charmant dans ces heures d'amour, où il restait cou-
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ché aux pieds d'une femme qu'il aimait, comme le plus noble et le plus beau des guerriers ; le prince Euric, si fier et si superbe dans ces heures d'espérance , où il mesurait du regard le trône où il voulait faire monter cette femme avec lui; le prince Euric, si joyeux et si serein quand il cachait ses projets sous l'enjouement d'un caractère léger; le prince Euric , si habile dans le conseil , si brave dans le combat, si noble par le sang et par le cœur^ le prince Euric a-t-il eu besoin de l'enfer pour être lâchement implacable vis-à-vis d'une femme qui n'a fait que se défendre ? Est-ce un démon qui t'a inspiré, dis-moi, de m'ofiPrir ta main pour ensuite aller la donner à une autre ? Est-ce un démon qui t'a inspiré de traiter mon frère en esclave , mon père en étranger? Est-ce un démon qui t'a conduit , quand tu m'as amené cet eunuque pour être le compagnon de tous mes jours et de toutes mes nuits ? Estce Tenfer qui parlait par ta voix, quand tu disais à un fils de chasser son père à coups de fouet ? Non, non, tuas trouvé tout cela dans ta haine et dans ton orgueil , et c'est ma haine et mon orgueil qui ont suffi pour m'inspirer à mon tour tout le mal que je t'ai fait.
— Et tu n'as pas fini , n'est-ce pas? dit Euric.
— Comme toi-même tu n'as pas encore achevé.
— Et tu m'as attiré dans un piège où ma gloire et mes espérances doivent périr tout à fait?
— Comme tu m*a8 poursuivie dans ma retraite , pour me tuer après m'avoir déshonorée.
— Ainsi donc, s'écria Euric, nous y périrons ensemble?
— Â moins que tu ne veuilles , reprit Sathaniel , que nous y triomphions ensemble.
Encore une fois Euric resta immobile. Déjà il y avait dans son regard plus de doute que de colère; et , s'il semblait encore incertain , ce n'était pas dans le parti qu'il devait prendre envers Sathaniel, mais dans la confiance qu'il devait avoir dans ses paroles. Sathaniel comprit que c'était l'heure d'assurer sa victoire ; et, comme pour elle c'était la vie, la gloire , la puissance à conquérir , elle jeta dans la partie un enjeu qui risquait à lui faire perdre autant qu'elle voulait gagner : elle y jeta son salut , sa vengeance , sa vie même : elle repoussa loin d'elle ses armes, qui l'eussent mal défendue ; elle s'approcha de son époux et se livra à lui en lui criant douloureusement :
— Euric, Euric! voilà trois mois que tu devrais être roi des Visigoths.
— Peut-être as-tu raison, répondit-il, si je ne t'avais trouvée sur ma route.
— Peut-être si tu en avais suivi une autre. Quoi ! ajouta-t-elle rapidement, toi qui regardais ton mariage avec Sathaniel comme un obstacle à tes projets, tu les appuyais sur ton mariage avec la
fille du comte Bold! Mais, femme perdue pour femme perdue, il valait encore mieux épouser ta maltresse que celle d'un lâche Romain.
— Quoi ! s*écria Ëuric, quand tu as paru devant Théodoric à Toulouse ?
— Je le savais ; et , outrage pour outrage , ne valait^il pas mieux l'infliger au comte Bold en passant devant son palais avec une autre épouse , que d*y entrer pour te voir refuser l'épouse que tu allais chercher?
— Ainsi donc , dit Euric , qui marchait de surprise en surprise , tu le savais quand je retournais chez le comte Bold pour m'excuser de cette mortelle injure. Ainsi donc aujourd'hui même, tu nous trompais tous quand tu feignais d'accuser sincère* ment cette jeune fille d'adultère.
— Ai\jourd'hui, répondit Sathaniel , je punissais le comte Bold de sa cruauté envers mon père, aujourd'hui j'anéantissais les droits de la famille ^es Baltes en les déshonorant , car ils sont alliés à des droits plus puissants que les tiens, au trône des Yisigoths.
— Que veux-tu dire? reprit Euric.
— Comment , repartit Sathaniel en baissant la voix , l'aspect de Firmin n'a éveillé en toi aucun souvenir, son existence inconnue ne t'a donné aucun soupçon. Ce serment d'Alidah , disant que son séducteur était un Visigoth , et du sang le plus
noble de votre nation. Ce soin avec lequel Théodoric le protège contre toi, rien ne t*a donc ouvert les yeux , et tu n*as pas encore reconnu dans Firmin le visigoth Aspar ,1e fils deXhorismond , celui que Théodoric compte avoir pour successeur et que peutêtre bientôt il va prendre pour associé.
Quand Léon révéla ses secrets à Sathaniel dans l'entrevue qu'il eut avec elle par l'ordre d'Ëuric , on ne peut savoir s'il obéit à son roi ou à Thabileté de Sathaniel , mais il est certain qu'il avait parlé : était-ce des projets de Théodoric ou de ses propres projets? la suite nous l'apprendra: mais Sathaniel les savait, c'était assez pour qu'ils fussent à moitié anéantis.
Toutefois , les projets de vengeance d'Eu rie avaieut été facilement oubliés devant les révélations de Sathaniel; ce n'était déjà plus deux ennemis acharnés et ne cherchant que l'instant favorable pour se frapper et so perdre ; leur entretien devenait celui de deux intéressés , menacés d'une perte et d'un danger communs , et qui se serrent l'un contre l'autre pour résister à l'orage et se sauver ensemble ; c*était de la part d'Ëuric des questions rapides , de la part de Sathaniel des réponses diclées par l'intérêt d'Ëuric.
— Quoi ! dit enfin le prince , ce Firmin est le fils de Thorismond ? et quel plan as-tu conçu pour faire échouer les projets de mon frère?
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Sathaniel laissa percer à cette parole un mouvement de joie. Elle Tenait donc d'amener Eurîc à lui demander conseil et secours ; lui qui s'était cru si longtemps le pouvoir de mener seul sa fortune, il était réduit à la confier â une femme que, dans son orgueil, il n'avait jamais regardée que comme un faible obstacle à ses projets. Toutefois, elle sut se dominer assez pour qu'Ëuric n'eût pas la conscience trop rapide de sa défaite.
— Ce plan , répondit-elle , Théodoric te le dictera lui-même par la réponse qu'il va te faire relativement à ce jeune Firmin. Grâce à mon acciraation , Alidah est dans nos mains ; grâce à l'accusation du juif Salomon , Firmin sera bientôt dans les tiennes. Comme j'ai demandé l'héritière des Baltes pour esclave , il faut que tu obtiennes comme esclave l'héritier de Thorismoud. La loi te donne ce droit. Attaque Théodoric avec les armes avec lesquelles il t'a attaqué ; enveloppe-le dans les filets qu'il a tendus autour de toi.
— Mais lui, Théodoric, comment pourrais-je enfin m'en délivrer?
— Théodoric, repartit Sathaniel , en baissant tout â fait la voix, Théodoric t'a donné tous les exemples , et tous les exemples de Théodoric sont bons à suivre; il sait , lui, que l'on ne dit pas â un peuple : Je veux m'asseoir sur le trône où est assis mon frère ; il sait qu'on lui dit : Je veux
LBS AHBITIBIJX. 190
m'asseoir sur ce trône où il n*y ^ a plus personne.
—Ainsi donc?... répondit Euric.
— Ainsi , dit Salhaniel en Tinterrompant , il faut attendre une occasion favorable.
— Mais , dit Euric , il se défie de moi.
— Mais, repartit Sathaniel , il a en moi une confiance aveugle. Vois ce misérable étendu mort à nos pieds ; tu sais qu*il a servi d'intermédiaire entre moi et Théodoric ; suppose que tu l'eusses découvert soudainement : qu'eusses-tu fait?
— As-tu besoin de me le demander? répondit le prince.
r- Eh bien ! reprit Sathaniel, il te trahissait, tu Tas découvert , et tu l'as puni. Ose t'en vanter en face au roi Théodoric , il croira plus que jamais à notre haine et à notre lutte ; il se fiera encore au messager que je pourrais lui envoyer, et je saurai encore les secrets qu'il te cacherait à toi , qu'il me cacherait à moi-même s'il soupçonnait notre intelligence. Et pour qu'il ait une foi entière à ce que» je pourrai lui faire dire, ce sera Mascezel, mon ft*ère , que j'enverrai près de lui, Mascezel qui aura échappé par hasard à ta surveillance.
— Attendre ! s'écria Euric avec impatience , toujours attendre ! Se fier à des événements qui peuvent ne pas arriver... ; ne vaudrait-il pas mieux les faire naître ?
— Voilà 1 ongtemps que tu as suivi cette route
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repartit Sathaniel , et tout ce que tu as combiné avec tant d'art a échoué. Moi, j'ai attendu les circonstances avec la ferme volonté de profiter de celles qui se présenteraient , et jusqu'à présent j'ai réussi. Crois-moi, le premier pouvoir de l'ambition, ce n'estpas l'audace., c'est la patience. Toutefois , tu as une belle occasion de^ forcer Théodoric à recommencer la lutte avec toi : demande le jugement immédiat de Firmin ; qu'il te l'accorde ou qu'il te le refuse , il doit naître de ce conflit des événements dont il faut que nous sachions profiter. Et cette conversation , commencée sous de si terribles auspices, s'acheva de part et d'autre d^ns l'intimité et la confiance de deux conspirateurs unis par le même intérêt. Toutefois, malgré tous les efforts de Sathaniel , elle ne put faire sortir cet entretien de la voie politique dans laquelle il était engagé. Vainement elle essaya envers Ëuric toutes ces douces familiarités qui le subjuguaient autreifois : autant elle put se réjouir dans son argueil de femme ambitieuse , autant elle dut souffrir dans sa vanité de femme belle et charmante. Sathaniel conquit un complice, mais ne retrouva pas un amant. Ce fut en cela que cette femme si adroite se trompa; elle se tint pour satisfaite de la victoire qu'elle avait remportée , oubliant ce qu'elle-même avait fait de son complice Éros , s'iraaginant que la reconnaissance lui ramènerait l'amour; igno-^
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rant , au milieu de sa profonde science des faiblesses humaines , que le cœur qui p*aime plus est le juge le plus implacable qu'on puisse rencontrer. Elle ne s'aperçut pas que , si Ëuric l'avait aimée encore , elle n'avait pas besoin de le placer sur le trône pour s'y asseoir près de lui ; elle ne comprit pas qu'elle aurait beau l'y faire monter , Euric , qui ne l'aimait plus , ne la supporterait pas longtemps â ses côtés.
Ils se séparèrent donc, tous deux la joie dans le cœur; elle, se croyant au bout de la lutte; Euric , voyant enfin comment il pourrait la terminer. Après de longs mois de douleurs et de calculs, Sathaniel se trouva vaincue par la victoire même qu'elle venait de remporter.
Qu'on nous pardonne d'avoir fait pénétrer le lecteur dans cette lutte incessante de trahisons et de perfidies. Les chemins honteux par lesquels passent les mauvaises passions sont souvent plus honteux encore que nous ne l'avons montré. C'est vainement que l'on a prêté à la civilisation les plus adroites combinaisons de la duplicité : les faux semblants d'amitié, d'amour et de dévouement, ne salissent pas l'histoire humaine des peuples civilisés d'une façon aussi abominable que celle des peuples demi-barbares. Vainement les sophistes ont attribué la corruption des peuples à tous les intérêts et à tous les besoins d'une civilisation
avancée : les récits véridiqiies des éTénements sont là pour les démentir. Et l'on ne s'étonnera ni du caractère de Sathanlel , ni de celui d'Eurîc , si on veut bien se rappeler quMls ne précédaient que d'un siècle le temps de Brunehault et de Frédégonde, et que jamais perversité si grande, crimes plus audacieux , perfidies plus ténébreuses , n'ont marqué aucune époque.
Ainsi donc , dans cette suite de meurtres et de basses conspirations que nous venons de tracer , on doit reconnaître que nous n'en sommes qu'au commencement de cette effrayante saturnale de crimes qui constitue l'histoire du sixième et du septième siècles ; on doit reconnaître l'influence du contact de la civilisation romaine , qui adoucissait encore un peu ces natures ardentes et sauvages. Un siècle plus tard , on aurait grand'peine à retrouver , parmi toutes ces puissances qui disposaient du sort des hommes , un exemple de justice et de modération pareil à celui de Théodoric ; on fouillerait vainement les chroniques les plus détaillées pour rencontrer de saintes résignations et de nobles dévouements semblables à ceux qui nous restent à raconter.
C'€i3êqtte-
Pendant que cette scène se passait entre Euric et Sathaniel , une autre , d'un caractère bien différent, avait lieu dans le palais d'Herme.
Comme nous l'avons dit , Alidah était retournée chez elle ; elle y était retournée seule. Le reste de protection que Théodoric lui avait accordée, en retenant le comte Bold près de lui , avait ajouté à son malheur cet isolement encore plus épouvantable que le malheur lui-même. Alidah , demeurée en présence de son père après la condamnation qui venait de la frapper , Alidah se serait sans doute trouvée exposée à des menaces, à des violences , à
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des malédictions ; mais ces menaces , ces violences et ces malédictions eussent été pour elle comme un dernier lien qui l'attachait encore à une affection quelconque. Son père irrité n'en était pas moins son père. Il n'y a pas de colère au bout de laquelle ne puisse se trouver un pardon , il n'y a pas de menace qui ne puisse amener une caresse , il n'y a pas de reproche qui ne puisse finir par une consolation ; mais l'isolement , mais l'abandon , mais n'avoir personne à qui demander grâce à défaut de protection , n'avoir personne à qui crier : u Je suis innocente! » au risque de s'entendre répondre : u Tu es coupable ! » c'est un affreux et épouvantable supplice ; c'est le supplice du malheureux égaré dans le désert , et dont l'œil cherche vainement un être vivant, fût-ce un ennemi; c'est le supplice d'un infortuné qui meurt de soif et qui demande une coupe , fût-elle empoisonnée ; c'est le supplice du prisonnier jeté dans les oubliettes et qui appelle quelqu'un , fût-ce le bourreau.
Ainsi fut Alidah durant la journée oii elle demeura seule dans le palais de son père ; tout son jeune cœur se tordait à souffrir sans trouver une larme pour se soulager , toute sa jeune tète se perdait à peser son malheur sans penser à un moyen d'y échapper. Elle avait fini par s'asseoir dans le coin d'une salle obscure, serrée et repliée sur ellemême , comme quelqu'un qui a froid , poussant au
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hasard des exclamations auxquelles elle-même ne prêtait pas un sens , tournant autour de la même idée avec cette incertitude qui amène la perte de la raison , comme un voyageur tourne autour d'un précipice où il tombera nécessairement. Ses yeux promenaient autour d'elle d'étranges regards, plus étonnés que douloureux ; il lui venait sur les lèvres des sourires vagues ; elle jetait ses mains au . hasard comme pour s'appuyer sur des objets qui n'existaient pas ; elle en était enfin à ce point où Ton devient folle, lorsque tout à coup Armand entra dans la salle où elle se trouvait.
Comme le voyageur égaré qui retrouve sa route, comme le prisonnier mourant de soif, ou de faim, à qui on apporte le pain et l'eau , Alidah poussa un cri de remerciment qui ne pouvait que s'adresser à Dieu, en apercevant le Bagaude.
— Je sais , dit Armand , avant qu' Alidah eût le temps de prononcer une parole , je sais le jugement qui te flétrit; je sais que, pour ne pas exposer les jours de Firmin , tu t'es laissé accuser , juger et condamner ; je sais ce que t'a réservé l'infâme Sathaniel, et je viens pour t'y soustraire. Déjà la nuit était assez obscure pour protéger mon entrée dans la ville de Narbonne , elle cachera de même notre sortie. Viens , suis-moi , Firmin t'attend aux portes de la ville.
— Firmin ! s'écria Alidah , à qui la transition
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subite d'une si profonde douleur à une si grande joie donna une expression de bonheur impossible à décrire ; Firmin ! répéta-t-elle.
— Oui , reprit Armand , Firmin , ou plutôt Aspar , le fils de Thorismond ; il est libre , je Tai arraché à sa prison , j'ai gagné ou massacré ses geôliers ; et , tandis que les Yisigoths se reposaient ici dans leur victoire, je leur suscitais un plus puissant ennemi que tous ceux qu'ils ont vaincus ; car cet ennemi, c'est la division ; viens, Firmin t'attend.
— Il est libre ! repétait Alidah , qui manquait de paroles et de force pour dire tout ce qu'elle éprouvait; il est libre! il vient me chercher! où est-il? où est-il ? courons vers lui.
Le Bagaude allait entraîner Alidah dont l'agitation et le délire joyeux se trahissaient par des larmes et des cris , quand son désespoir n'avait pu trouver qu'un morne silence ; le Bagaude, disonsnous , allait l'entraîner , lorsque , par une singulière fatalité , l'homme qui lui avait déjà enlevé cette jeune fille comme une proie vint encore la lui enlever comme une espérance ; cet homme , c'était l'évèque Herme.
— Où vas-tu? dit-il à Alidah en la retenant.
— Je vais retrouver mon époux , répondit-elle , tellement exaltée par le sentiment qu'elle éprouvait, que la présence d'Herme ne la frappa point comme une surprise.
L^ÉVÈQUB. 207
— Tu-* nW point d'époux en ce inonde, dit Hcrme, et ce n'est point là ce que tu m'avais promis.
— Mon père ! s'écria violemment le Bagaude , c'est assez avoir prêché votre morale à cette jeune fille, laissez-la partir celui qui l'attend ne peut attendre longtemps, car il y va de sa tète s'il était découvert dans l'asile où il est caché près de Narbonne.
— Oui , reprit Alidah, en s'adressant à Herme avec une joie si confiante qu'il semblait impossible qu'on pût lui opposer un reflis ; oui , dit Alidah , Firmin est libre , il m'attend , il vient me cherchen Ne le savez-vous pas? il m'attend.
— £t dans quel but? reprit l'évèque.
— Tu le demandes? repartit le Bagaude ; Alidah n'est-elle pas son épouse devant Dieu , et ne doitelle pas le deyenir bientôt devant les hommes ?
— Si elle sort d'ici , dit l'évèque, elle doit renoncer à cette espérance.
— Oh! mon père, s'écria Alidah, en reculant avec épouvante; m'empècheriez-vous de rendre légitime l'amour coupable que j'ai dans le cœur?
— Non , ma fille, je ne serai pas un obstacle à l'accomplissement des lois divines et humaines ; mais je serai un obstacle à l'accomplissement des projets sanglants et sacrilèges , dit Herme en regardant Armand avec sévérité.
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— Malédiction sur toi, prêtre <$06ttiiél s'écris^ Armand en tirant son poignard, tu ne seras un obstacle à rien. Cède-moi la place , nous ne sommes pas ici dans la tour de Barthélemi , où j'avais le temps de t'écouter et où je pouvais me laisser ga* gner à tes paroles ; nous sommes à Narbonne , dans une ville où le marbre sur lequel je marche tremble sous mes pas , où le toit de cette maison tremble sur ma tète , où je puis être englouti ou écrasé.
— Va donc, repartit Herme, échappe-toi... fuis de cette ville, tu en as encore le temps... Il te reste cette nuit... c'est la seule grâce que j'aie pu obtenir pour toi; mais tu n'entraîneras pas cette jeune fille, tu n'entraîneras pas Firmin dans l'abîme où tu veux les conduire.
— Je les conduis au pouvoir , à la gloire , au bonheur !
— Tu les conduis à la misère, à la trahison, à l'infamie!
— Allons, s'écria leBagaude en fureur, livrenous passage. Viens , enfant , un instant de retard , et tu perds Firmin.
— Un pas hors de cette maison , s'écria l'évèque , et tu te perds !
— Mais vous ne save;^ donc rien ? reprit Alidah ; vous ne savez pas que je suis condamnée , que je suis une femme flétrie et déshonorée si je reste.
— Une fille flétrie et déshonorée si tu sors.
VtfÈf&iM. M»
— Demain , je serai esclave.
— Demain , tu seras libre.
— Traitée comme une criminelle.
— Fièrede ton innocence.
— Je passerai pour la maltresse d'Euric.
— Tu seras l'épouse de Firmin.
— Mon Dieu , que faire ? s'écria Alidah , & mon Dieu !
Alidah se tenait entre leBagaudeet l'évéque, incertaine, jetant à l'un et à l'autre des regards suppliants, ne sachant à laquelle de ces deux paroles elle devait obéir, lorsque Herme, voulant faire ces* ser cette incertitude, éleva la voix et s'écria :
— Viens, Firmin, viens décider toi-^nème de ton sort et de celui d'Âlidah.
A cet appel Firmin parut, et Alidah , chez qui tant d'émotions successives avaient épuisé toutes les forces du corps, fit un pas vers lui ; mais comme si un coup terrible l'eût frappée au cœur , elle poussa un cri, pressa sa main sur sa poitrine, et , se laissant défaillir, eUe tomba sur un siège, pâle, haletante , éperdue. Firmin voulut s'élancer vers elle, le Bagaude l'arrêta.
— Qui t'a amené ? lui dit-il , pourquoi n'es^tu pas resté dans la maison de Zama où tu devais m*attendre.
— C'est chez Zama que le saint évèque est venu me chercher.
— Viens donc, dit le Bagaude, nous sommes découverts , Tiens.
— Qu'on ferme les portes de ce palais , et que personne n'en puisse sortir ! s'écria Herme.
— Trahison ! dit le Bagaude, trahison ! Ah ! Yoilâ donc le prix du sang que j'ai versé pour la défense de ta ville, misérable évèqueh..
— Vois ce clepsydre , dit Herme : quand l'eau marquera la quatrième heure de la nuit, les portes de ce palais se rouvriront pour vous tous, et moimême je vous conduirai jusqu'aux portes de cette ville; mais durant les deux heures qui vont s'écouler, vous resterez en mon pouvoir et vous m'écouterez, car j'ai de grandes nouvelles à vous apprendre; à toi d'abord, Firmin ; à toi, Alidah; à toi-même, Armand.
Le Bagaude contint sa fureur , et dit à l'évêque : -— M'expliqueras*tu comment Firmin est en ce
lieu et par quelles promesses tu l'as fait manquer à
sa parole?
— Je ne lui ai promis ni couronne , ni vengeance, ni gloire, car je n'ai qu'à lui offrir l'obscurité, le repentir et l'exil.
— Et il t'a suivi !
— Je lé menais près d^Alidah.
— £t il ne sait donc rien?
-— Non, dit révèque, j'ai voulu te laisser le soin de lui apprendre le destin que tu lui prépares , et c'est
deYant toi que je rinstruiraî de celui que je lui puis assurer.
— Je te demande, dit le Bagaude, comment tu as appris Févasion de Firmin ; tu étais à Toulouse quand je suis parvenu à Tarracher à sa captivité, et je t'avais dit mes projets. Je les ai tentés malgré tes vaines remontrances^ et je les accomplirai malgré tes menaces. Mais, dis-moi , quelle magie t'a eonduit à Narbonne, aussi vite que nous; quelle fatalité t'a poussé à venir te mettre entre moi et ma vengeance, vieillard, qui sais pourtant bien que je l'atteindrai , fallùt-il passer cette fois sur ton cadavre.
— Si la marche des ambitieux est rapide , dit révéque, celle du prêtre chrétien est infatigable; si l'amour d'une femme donne des forces à la jeu-nesse, la voix de l'humanité en donne déplus grandes à la vieillesse. J'étais déjà dans Narbonne quand vous erriez encore autour de la ville pour attendre la nuit, et tu dis peut-être plusvrai que tu ne penses, quand tu dis qu'il te faudra passer sur mon cadavre pour atteindre ta vengeance.
— £t qui t'a enseigné, dit le Bagaude, la retraite où j'avais caché Firmin?
— Barthélemi qui te suivait, tandis que je me rendais au palais d'Ëuric. Mais ni toi , ni moi n'avons de temps à perdre , dis à ce jeune homme ce qu'il est, je lui dirai, moi, ce qu'il doit être.
9)9 UYËM IT.
— Quoi ! dit Alidah en 8e levant, Flrmin ignore encore...
— Laisse parler cet homme , dit Herme, et toi , Firmin, écoute attentÎTement et n'oublie pas que cet entretien est «plus solennel pour toi que pour aucun d'entre nous.
Firmin écoutait véritablement d'un air surpris tout ce qu'il entendait, et Alidah suivait avee anxiété le mouvement de cette scène qu'elle dterçbait vainement a s'expliquer et qui était peut-être encore plus inconcevable pour Firmin. Ce fût donc avec un sentiment indéfinissable de crainte et d'espoir que le jeune Romain attendit les paroles du Bagaude.
— Écoute, lui dit celui-ci, lorsque l'évèque Herme m'envoya à Toulouse pour connaître les projets des Visigoths, je tentai de te sauver. La présence de Théodoric dans cette ville épouvanta les gardiens , et ils refusèrent mes offres et mon or. Quand la trahison d'une femme eut livré Narbonne aux Visigoths, séparé des miens , demeuré seul, n'ayant ni soldats ni pouvoir , une espérance me resta : celle de te sauver encore. Je retournai à Toulouse, je me cachai dans les repaires les plus infâmes. Je cherchai les amis que j'avais dans la ville , je demandai et j'obtins de leur dévouement ce qui leur restait d'or. J'exigeai d'eux qu'ils risquassent leur vie pour un dernier service. Leu ror servit à
L*ÊVtQIIB. dis
corrompre une partie de tes gardiens, lair dévouement m'aida à égorger ceux qui voulurent résister. Grâce à moi , tu|es libre.
— Je le sais, dit Firmin, et depuis deux jours je me demande encore quel intérêt a pu te pous* ser à une entreprise si périlleuse.
— Etcet étonnement n'a pas été au-delà! dit Armand. Lorsque je t'ai dit qui j'étais, tu n'as pas cherché à comprendre que le roi des Bagaudes ne pouvait s'intéresser à un Romain obscur.
— Je venais vers Alidah , je me suis oublié.
-* Et maintenant ne comprends-tu pas que pour moi et pour Herme , la liberté et la vie du pupille du vieil Attale, seraient une chose bien indifférente, si ce n'était que la vie et la liberté du Ro^ main Firmin. Ta naissance obscure ne t'a-t-eile jamais fait réfléchir?
— A cette parole, Firmin se leva, il regarda Herme, puis Alidah; celle-ci, penchée vers lui , l'anxiété et la joie dans les yeux, l'observait avidement.
— Ah! tu sais qui je suis? s'écria Firmin.
— Oui, dit-elle, oui.
— Laisse finir cet homme, reprit l'évéque, arrêtant l'élan d' Alidah. Continue, Armand; écoute, Firmin.
Le Bagaude parut embarrassé , il voulait donner à sa révélation un caractère de surprise qui entraînât
214 ÙYBB IV.
Firmin dans quelque résolution extrême : la présence d'Herme le gênait. Firmin, à qui l'attente était devenue insupportable, s'écria:
— Eh bien! qui suis-je? quel est mon véritable nom? parle!
~ Ah ! reprit le Bagaude, tu n'es pas l'homme que j'avais espéré.
— Moi ! et comment?
— Parce que , reprit Armand avec violence, tu n'as ni dans le cœur ni dans le sang cet instinct des hoipmes forts , qui leur révèle leur naissance , qui leur fait deviner leurs ennemis; tu as vu Théodoric de près, et tu n'as pas senti que cette couronne qu'il porte ne lui appartient pas ; tu as louché cet homme , et le sang de ton père versé par ses mains ne s'est pas révolté en toi!
— Quoi ! s'écria Firmin.
— Oui, tuesAspar, leiils de Thorismond, le roi des Yisigoths.
— Moi! s'écria Firmin.
— Le maître de Théodoric , repartit le Bagaude.
— Moi !
— Le juge de ce juge qui a condamné Alidah à l'esclavage.
— Moi!
— Le roi de cet Euric, qui t'accuse d'avoir voulu l'assassiner.
— Moi ! grand Dieu !
L*tVÈQII£. S 15
. El tout incertain, troublé, éperdu, il se tour> naît vers Herme, vers Alidah, qui lui criait :
— C'est vrai !... c'est vrai î...
' — Oh! répète-moi que c'est vrai, répondit Fir^ min. Ah! que je le punirai cruellement de tout ce que j'ai souffert, de tout ce qu'il t'a fait souffrir. Alidah ! Ah ! c'est le meurtrier de mon père qui m'a réduit au rôle d'esclave et d'espion ! ... mou Dieu ! ..• Alidah, tu es mon épouse, mon épouse devant Dieu* Je te mettrai sur un trône,.... tu seras reine,...* Herme, toi qui l'as protégée... 4rnAand, toi qui m'as fait libre,... je vous serai reconnaissant !...
11 s'arrêta un moment, et reprit avec une exaltation inouïe et en élevant au ciel sa tète.
— Je suis le iils de Thorismond, je suis de race royale, je suis le fils du vainqueur d'Attila; pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt , Armand , ma vengeance serait commencée.
— Suis-moi donc, reprit le Bagaude. Herme, ouvre-nous ce palais.
— Vieillard, ditFirmin, livre-nous passage; Alidah , fuyons cette ville.
L'évèque se tint immobile. <
— Oh ! dit-il avec dédain , le grand roi qui fuit •
— Il fuit vers une armée , vers les miens qui nons attendent et qui brûlent de défendre sa cause, dit Armand.
— Oh ! le noble roi des Visigoths qui va se
316 UTRS tV.
Mre chef des brigands ennemis de son peuple.
— Misérable vieillard ! j*aî défendu ta ville. —-Oui, contre ceux à qui tu veux donner un roi.
Ne vois-tu pas, Âspar, que l'ambition du Bagaude Armand a rêvé les succès du puissant Âlaric? il veut faire d*Aspar ce que le grand guerrier a fait d'Âttale, un roi esclave.
" —Folie! reprit Armand. Ouvre-nous ce palais , ou songe que tes satellites ne sont pas assez près de toi pour nous jempècher de te punir d'une trahison.
— Tuez-moi, dit Herme,... la loi de tous les peuples punit les homicides...
— Traître! traître! traître! dit Armand avec rage.... et moi, insensé, misérable! qui me suis fié à un prêtre, qui t'ai livré mes secrets,, qui t'ai défendu!... Âh! tu m'as vendu à Théodoric...
— Je t'ai arraché à sa vengeance...
— Ses bourreaux m'attendent.
—Ce n'est pas toi qu'ils trouveront.
— Alors , m'expliqueras-tu enfin pourquoi nous sommes prisonniers?
— Je t'ai laissé parler, tu vas m'écouter, toi aussi, Firmih , toi aussi , Alidah.
La violence de cette scène avait jeté un tel désordre parmi tous ceux qui y avaient pris part, qu'il se passa un assez long temps avant que chacun eût le calme nécessaire pour écouter la parole austère
l'éyèqve. 217
de révèque. Ce momeat de trouble profita au désir d'Alidah et de Firmin. Ces deux jeunes gens, amants, pour ainsi dire, sans se connaître, et qui s'étaient dévoués Fun pour l'autre sans savoir s'ils ne feraient pas de sacrifices à un cœur incapable de les apprécier, se retrouvaient avec un sentiment tout nouveau pour eux. Firmin était devenu pour Alidah le généreux amant qui avait refusé sa liberté afin de ne pas attenter aux droits de sa famille; Alidah était devenue pour Firmin la femme dévouée qui avait accepté l'esclavage afin de ne pas livrer ses jours à la vengeance de son père. Il y avait bien loip d'eux à eux-mêmes ; il y avait bien loin de l'amour qu'ils se portaient après deux mois de séparation à celui qui les avait donnés l'un à l'autre. Que cet entretien les trouvait différents de celui qui eut lieu sur la tour du château , quand tous deux , en présence d'une situation menaçante, jouaient encore , sur des querelles de mots et des reproches frivoles , la destinée future de leur vie ! Le moment où ils se rapprochèrent, où , la main dans la main , ils se regardèrent et se reconnurent si dignes l'un de l'autre , la douce et silencieuse contemplation où ils restèrent un moment , le seul mot qu'ils échangèrent pour se lier l'un à l'autre : — Partout ensemble ! ces inappréciables exprès* sions de la voix, du regard, du geste, qui disent tant de choses à ceux qui se. les adressent, passé- 2 19
918 UYIB !▼.
reat inaperçues pour la sauvage brutalité du Ba^ gaude et pour Faustérité de l'évèque : ni Fun ni l'autre ne comprirent la noble pudeur de ces deux âmes , qui avaient besoin de la solitude pour se découvrir Fune à Fautre. Deui^ enfants amoureux s'é* taient quittés , deux cœurs pleins d'une profonde passion venaient de se retrouver.
Enfin tous deux se retournèrent vers l'évéque pour l'écouter , bien assurés que la résolution de Fun serait celle de Fautre.
— Enfants , leur dit*il , après ce que vous venes d'entendre , il me reste bien peu de choses à vous dire. Armand vous a expliqué le sort qu'il pouvait vous donner; quand Fhenre que je vous ai marquée sera venue. Je vous laisserai ftiir avec lui, si telle est votre volonté. Tu t'en iras, toi , jeune fille, au milieu d'une troupe de brigands pour qui ta présence sera un sujet de discorde honteuse ; coupable envers ton père et envers Dieu , tu deviendras encore plus coupable envers les tiens. Je ne te parle pas des rudes privations auxquelles tu t'exposeras , le moindre courage suffit pour les supporter; mais je dois te dire quelt* les soufi^rances t'attendront quand tu verras celui que tu aimes associé à une vie de meurtre et de pillage. Sans doute , l'esclavage t'attend et la honte des jugements pèse sur ta tète ; mais, quelque pari que tu fuies, tu l'emporteras avec toi; demeure.
t*tytQUB. 919
et bientôt je t'en aurai affranchie. La parole d'un vieillard et le témoignage de ùelui qui est la première cause de ta faute détruiront facilement l'accusation de Sathaniel.
— Mais le comte Bold ! s'écria Armand , demandera la tète du Romain qui a séduit sa lille?
— Le comte Bold, dit l'évèque, donnera sa fiile avec joie au fils de l'illustre Thorismond.
— Mais Théodoric tuera le flls de Thorismond? reprit le Bagaude.
— 11 y a un mois, dit l'évèque, que Théodoric peut le tuer , et il ne l'a pas fait.
— Mais il faudra donc , reprit Aspar , que je renonce au trône de mon pèf e !
— Ton père n'avait point de trône à te transmettre , répondit l'évèque ; si lui-même a succédé à son père Théodoric , si son frère l'a remplacé y c'est parce que Thorismond était le plus brave guerrier de sa nation, c'est parce que la sagesse et le courage du roi actuel des Visigolhs lui ont fait pardonner le crime par lequel il a monté sur trône. De quel droit , iras-tu , toi , inconnu , demander le suffrage de tes concitoyens? La longue dbutume qui a maintenu le sceptre dans la famille des Baltes, tant qu'elle en a été digne , et celle qui semble devoir s'établir en faveur de la famillîe qui nous gouverne, n'ont pas détruit le droit primitif des Visigoths d'élire leur roi. Quelles victoires ,
930 IIVBB IV.
quels services invoqueras-tu pour demander cette haute récompense? Si les droits de la naissance suffisaient, pourquoi le comte Bold n'est- il pas le souverain des Yisigoths? Je ne veux pas te dire que tu ne trouveras point parmi cette nation des mécontents, tout prêts à se rattacher à la première ambition qui leur offrira des chances de discorde et de trouble : mais si cette voie mène quelquefois au trône , elle mène aussi souvent au supplice et toujours à rinfamie.
— Me faudra- 1 -il donc honteusement cacher le nom que je porte , répliqua Âspar , parce qu'il peut être un danger pour moi et pour d'autres?
— Il faudra le proclamer hautement, répondit l'évèque , et t'en faire une sauve-garde et une espérance ; il faudra le proclamer pour avoir le droit de prendre rang parmi les tiens, et pour t'assurer le droit plus noble encore d'acquérir le renom qu'obtiennent tout courage et toute vertu. Va , si tu veux, à la suite de ce Bagaude, emmène avec toi ta maîtresse , proclame parmi des brigands qu'elle est ton épouse , et que tues le fils de Thorismond. On te répondra de cette ville que tu es un imposteur , et qu'elle est la prostituée du prince Ëuric. Les Yisigoths iront t'altaquer au milieu des soldats honteux que tu commanderas ; ta tète sera mise à prix, comme celle d'un criminel; ton union sera flétrie par le mépris public; la honte et la mort
l'évèqus. â21
sont au bout de ton entreprise. Viens maintenant , si tu roses , au palais de ton roi , dis-lui que tu es le iils de Thorismond , et mon témoignage et celui de Barthélemi, le témoignage de sa conscience même, Tobligeront à te reconnaître : dis-lui que cette jeune fille n'a commis d'autre crime que celui de t'aimer , et demain , je bénirai solennellement votre union , demain tous serez unis pour ne plus vous séparer.
— Grand Dieu ! s'écria Alidah , en sera-t-il ainsi ?
— Le sort t'a assez cruellement frappée , répondit l'évéque , pour que la justice de Dieu soit satisfaite.
Àlidah regarda son jeune amant, comme pour lui dire qu'il ne devait plus y avoir de doute dans la résolution qu'ils allaient prendre ; mais , par un de ces sentiments qui tiennent pour ainsi dire à la force exubérante de la jeuiiesse , celui-ci ne pouvait se décider â accepter tes moyens calmes et directs de parvenir. Il lui semblait que toute position conquise par la force était plus honorable. Le combat lui offrait des chances de gloire. Il montrerait dans la lutte ce qu'il avait de courage et d'éclatante vertu , il obtiendrait l'admiration des Visigoths et la crainte de ses ennemis , il ferait enfin du nom d'Aspar un nom redoutable et qui appellerait l'attention des peuples.
229 LITBI tv.
Toutes ces diyerses pensées qui agitaient Firmin ou plutôt Aspar , se montrèrent dans la réponse qu'il fit à FéTèque.
— Et que serai-je , s'écria-t-il, en suif ant tes conseils ? un misérable guerrier , perdu dans les rangs les plus obscurs de notre armée , obéissant à des cheh qui seront assez jaloux de mon nom pour me mettre à Tabri des dangers où je me pourrais illustrer.
— Et qu'était Âtaulphe ayant d'être le roi des y isigoths ? qu'était ton aïeul lui-même ? des guer^ riers qui sont devenus les plus illustres , parce qu'ils étaient les plus braves. Crois-moi , les dangers ne manquent jamais à ceux qui les cherchent sincèrement.
— Il faudra me faire l'égal de ceux àqui j'au^ rais le droit de commander?
— Préfères-tu te faire leur ennemi? Veux-tu que, lors même que l'on croirait à ta naissance, le premier mot qu'on ajoute à ton nom soit celui de traître? car celui qui combat contre son peu^ pie , pour quelque droit que ce soit , celui-là est un traître.
— Et qui es-tu donc , Romain ? s'écria violemment le Bagaude, toi qui plaides si chaudement la cause des Visigoths? Qui es-tu donc, toi qui, après avoir défendu Narbonne contre eux , crains qu'une discorde civile la leur fasse perdre? il y a
L*ftVtQ1JB. 823
un mois, étais-tu donc traître aux Yisigoths, ou aujourd'hui es-tu infidèle aux Romains?
— Moh peuple , à moi , dit l'éTêque , ce sont les infortunés. Quand les Yisihoths sont venus attaquer cette ville , j'ai essayé de la sauver de leur domination , parce que je savais que cette domination ne s'établirait que par la dévastation , le pillage et la ruine de tous les citoyens romains. Aujourd'hui cette œuvre sanglante et accomplie ; je demanderai au Ciel que ceux qui régnent régnent longtemps. Malheur au champ fertile sur lequel une troupe de loups se disputent leur proie ! leurs riches moissons périssent , arrachées par l'eiFort de leurs grifiFes sanglantes, et la stérilité naità l'endroit où s*est livré le combat. Malheur aussi aux contrées où les ambitions se disputent un trône ! les cités et les villages disparaissent sous leurs luttes terribles ; les populations périssent , écrasées sous les chars des vainqueurs ou des vaincus ; ils se jettent l'incendie d'une ville à l'autre, pour s'enlever un asile , sans s'inquiéter s'ils l'enlèvent à des milliers d'innocents. Ce n'est donc pas le peuple visigoth que je défends contre lui-même : ce sont les Romains , peuple misérable et couché par terre , sur lequel passent les nations en le foulant aux pieds , en lui brisant la tète, en le mutilant, en plantant leurs glaives dans sa poitrine , en assurant leurs tentes sur ses cadavres; c'est
di4 LIVBS IV.
ce peuple misérable que je voudrais sauver.
-^ Que Dieu vous aide,Jmon père ! s'écria Alidah , que sa jeunesse et sa faiblesse de femme rendaient plus sensible à de tels tableaux.
— Et cependant, reprit Herme avec un doux accent de persuasion , je ne Teusse point tenté si je n'avais dû m'adresser à toi , jeune homme habitué à entendre les austères paroles de notre sainte religion ; à toi, jeune fille, qui maintenant que tu en comprends le pouvoir , sais combien elle apporte de douces consolations à ceux qui marchent d'un pas ferme dans le chemin de la vertu , de la justice et de la vérité. Je ne l'eusse pas tenté si j'avais dû ordonner à Aspar d'abandonner des droits sacrés ou des espérances légitimes ; mais j'ai compté remporter la victoire parce je viens de dire à Tun et à l'autre : u Enfants , si faibles et si abandonnés tous les deux , vous portez cependant en vous une grande puissance de mal ; est-ce sur celle-là que vous voulez vous appuyer ? Vous portez en vous une grande espérance de bien ne sera-ce pas vers celle-là que vous marcherez? »
— Toujours , s'écria Aspar , sans trahison, mais sans lâcheté !
— Et s'il est vrai, continua Herme, que la voix de Dieu soit sincèrement écoutée par vous I s'il est vrai que vous deviez aspirer à voir tous les yeux aveugles s'ouvrir à la sainte lumière du catholicisme, ne
L*ÉVÊQDB. 225
sentez-vous pas que ce sera un bel exemple à donner à votre peuple, au milieu de toutes les divisions qui le menacent et de toutes les ambitions qui Tobsèdent, que celui de deux jeunes cœurs déposant publiquement des droits assez douteux pour être soutenus , immolant en eux-mêmes les espérances des factieux, et ne demandant à leurs frères quela place que Dieu et la vertu leur marqueront en ce monde? Pensez- vous qu'il n'y ait nulle gloire à ce sacrifice? pensez-vous qu'il ne vous sera compté pour rien dans le jugement que la justice des hommes et de Dieu portera un jour sur vous ? Toute renommée a-t-elle donc les pieds dans le sang et un glaive en la main? et Jésus-Christ n'a-t-il pas conquis beaucoup plus de sujets dans son humilité et sa pauvreté que l'illustre César , notre premier vainqueur ; que le farouche Attila, ce grand dévas^ tateur du monde? Sa gloire en est-elle moindre?
— Cette gloire est la sienne , reprit Aspar en baissant les yeux ; mais qui oserait espérer d'y arriver?
— Que si ces graves paroles ne peuvent te toucher, jeune homme, reprit Herme avec douleur, si la gloire humaine t'a déjà altéré de sa soif mortelle, demande où sont les héros, cherche s'ils sont parmi les traîtres ou parmi les fidèles, parmi ceux qui ont combattu pour leur propre cause ou pour la cause générale. Toi à qui ton malheur même a
236 IJVBB IV.
donné un plus riche saroir , une plus noble instruction qu'à tous ceux de ton peuple, rappelle-toi le sort qui a frappé tout les injustes ambitieux. Choisis entre le mépris et la haine des gens de bien et leur admiration, et n'oublie pas surtout qu'il arrivera un jour où tu devras un compte terrible de chaque moment de ta vie.
Alidah se tourna vers Aspar, qui paraissait troublé et incertain, et lui dit doucement :
— Le ciel est un asile où l'on est encore ensemble.
Aspar lui tendit doucement la main et répondit:
— Et je te laisserai donc dans ce monde sans pouToir, sans bonheur !
A ces mots Herme^reprit avec plus de force :
— Sans bonheur, dis-tu? Oh ! si tu avais approché ce roi dont tu envies la place, tu saurais à quel prix horrible il Ta conquise; tu le verrais marcher €omme un esclave courbé sous le fardeau de son remords ; tu le verrais en butte aux besoins et à l'horreur du crime ; tu le verrais seul dans sa tie , seul dans ses jours et seul dans ses nuits; carThéodoric n'a pas osé associer une épouse à l'horrible tourment qu'il lui faut supporter ; sur sd couche qu'occupe le remords, il n'y a jamais eu de place pour l'amour. Il faut aux ambitieux comme ËUric des épouses comme Sathaniel : aux coupables il faut des complices, aux maudits il faut des femmes perdues.
•— Que dites-fOUS? s'écria Alîdah en s'attachant à Âspar.
— Va donc maintenant, continua TéTèque , car l'heure est sonnée. Ouvrez, ouvrez les portes, repritil ; que ceux qui veulent sortir de ce palais en sortent.
— Ah ! nous restons, dit Alidah, Aspar, nous restons.
— Faites place aux ennemis de Dieu et des hom* mes! faites place à ceux dont la grandeur ne s'as* sied que sur des ruines, dont la gloire ne s'abreuve que de sang!
— Aspar.... reprit Alidah en le conjurant du regard.
— Restons, reprit Firmin en baissant les yeux , et que Dieu nous protège !
— Laissez-moi donc passer, répondit le Bagaude
en se relevant de toute sa hauteur. Demeure , enfant timide : tu es bien digne d'appartenir à ce peuple exécrable que je hais et que je méprise ; demeure ici, prêtre imbécile; je reviendrai un jour dans cette ville de Narbonne ; j'y reviendrai comme tu l'as prédit, sur ses ruines ; et alors je serai plus grand que la vertu que tu prêches si éloquemment, car je Taurai abattue à mes pieds, et je m'élèverai sur elle.
Tout aussitôt le Bagaude s'éloigna. Herme le suivit jusqu'aux portes du palais , pour lui faire
228 LIVBK IV.
livrer passage, et les deux jeunes gens demeurèrent seuls ensemble.
Soit que l'évèque comprit tout ce qu'ils avaient à se dire, soit qu'il eût senti que la détermination d'Aspar lui avait été plutôt dictée par son amour pour Alidah que par sa résignation, il voulut laisser â celle-ci le soin d'afPermir la victoire qu'elle venait de remporter, et il se contenta de leur faire annoncer par un esclave que le lendemain , à la pointe du jour, il bénirait leur mariage, et qu'il obtiendrait du roi Théodoric et du comte Bold le pardon du passé.
HéBi^mtion.
Pour oser écrire dignement la scène qui suivit cet entretien, il faudrait une plume sans doute plus habile que la nôtre , il faudrait des lecteurs plus faciles à persuader que ceux du temps où nous virons. La naYve bonne foi de certaines croyances, Faudace de certains scrupules , effaroucherait peut-être les plus religieux , et ferait sourire de pitié les plus incrédules. Il n'est donné qu'aux chroniques elles-mêmes de cette singulière époque de raconter les conversions soudaines des pécheurs , et surtout d'entrer dans le détail de ces conversions. Grégoire de Tours en cite plusieurs d'une char-
230 LITBE IT.
mante bonhomie, entre autres celle d'un mari pris tout à coup pendant la nuit de la crainte d'être trop heureux.
Au milieu de toutes les dévastations dont il est entouré , parmi tous les martyres soufferts autour de lui , il s*épou vante auprès de sa belle et jeune épouse de Tàmour qu'il a pour elle et de celui qu'elle a pour lui ; tant de félicités lui semblent une tentation infernale, et il se croit coupable de n'avoir pas encore eu sa part de misères et de douleurs.
A une époque où tant de calamités pesaient sur lés peuples, que la vie humaine n'était plus comptée que comme une expiation, on comprend ces peurs soudaines devant un bonheur exceptionnel; aussi voyez le mari jeune et amoureux, sa femme jeune et amoureuse : ils s'interrogent, ils se racontent les soufiPrances dont sont accablés leurs meilleurs amis* Ils connaissent une jeune fille dont le fiancé a été massacré par un soldat ivre qu'il a rencontré; un père dont les petits enfants ont été brûlés par les barbares ; il y a non loin de leur demeure une famille dont les vieillards ont eu les yeux crevés , dont les jeunes femmes ont subi les derniers ou* trages ; ceux-là sont entourés du respect et de la pitié publique, ceux-là passent pour des saints que la main de Dieu a voulu éprouver^ Ceux-là, se disent-ils, sont assurés que le Seigneur leur rendra
RÉBIGNATIOIf. 351
auprès de lui le bonheur qu'il leur a enlevé sur cette terre. Ceux-là seront les plus heureux dans le ciel, parce qu'ils ont été les plus malheureux ici-bas ; mais nous qui sommesheureux ici-bas, que deviendrons-nous dans le ciel? quelles douleurs , quels sacrifices pourrons-nous offirir au Seigneur pour que sa clémence nous admette parmi ses élus? Pour une vaine joie de quelques jours dans ce monde , nous faudra-t-il perdre Téternelle félicité dans Tautre ? Puisque la grâce de Dieu se détourne de nous, ne pouvons-nous pas l'appeler sur notre union , ne pouvons-nous pas lui témoigner que le malheur nous trouverait forts , que les plus dures privations nous trouveraient résignés, qu'il n'est aucuns sacrifices, même les plus grands, dont nous ne soyons capables, et qu'il n'est aucun bien dont nous ne soyons tout prêts à nous dépouiller?
Et comme pour deux jeunes époux en qui la beauté donnée chaque instant de nouveaux attraits à la passion qui lésa unis, comme pour eux l'amour est le premier des biens de ce monde, les voilà qui se jurent tous deux une chasteté éternelle , non pas une chasteté protégée par une séparation, mais la chasteté l'un près de l'autre, dans la même couche, durant de longues années.
£l le vénérable évêque de Tours , qui raconte cette merveilleuse histoire, ne doute pas un moment qu'ils n'aient tenu leurserment, etil les place
avec un saint enthousiasme parmi les plus saints martyrs, parmi les plus purs des enfants de Dieu. Malgré tout ce qu'on peut j eter de moquerie sur cette naïve histoire, nous croyons pour notre part à sa réalité et à sa sincérité. II y a dans toute existence des phases qui présentent les mêmes caractères.
Comme la douce crédulité , comme les sacrifices volontaires, comme les dévouements sans bornes, appartiennent aux jeunes passions de l'homme ; de même les résignations excessives, les pénitences imméritées , les repentirs sans crimes , appartiennent aux jeunes croyances de l'humanité. L'enfant de dix-huit ans qui se fait couper un bras afin d'obtenir Famour d'une femme qui a aimé un beau soldat mutilé dans une bataille explique peut-être le sacrifice des deux jeunes époux pour obtenir la faveur d'un Dieu qui étend surtout sa main sur les infortunés.
Peut-être n'est-il pas besoin de ce que nous venons de dire pour comprendre la pudique résistance d'Alidah aux désirs de Firmin , lorsqu'ils se trouvèrent seuls après une si longue séparation ; mais peut-être était-il nécessaire de montrer comment on faisait, pour ainsi dire , en soi-même, des marchés avec Dieu pour faire croire au partage qu'Alidah voulait s'imposer.
— Oh ! lui disait-elle , ne me demande plus de
RÉSiaifATlON. 355
t'dimei* comme je t*ai aimé ; ne comprends-tu pas que Dieu nous a choisis pour donner à notre peuple un saint et éloquent exemple de vertu? Si celui qui n'a pas péché n'a pas toujours droit au bonheur en ce monde , de quel droit oserons-nous le demander ? Nous qui avons été si coupables ! nous devons avoir encore beaucoup à souffrir.
— Non , reprit Firmin , Dieu ne t'en demande pas davantage, et tu as entendu le saint évéque, qui, d'abord, avait exigé notre séparation comme un devoir , promettre de bénir notre amour et ne plus . nous en jpaire un crime.
— C'est qu'il a jugé notre courage au-dessous de notre destinée.
— Tu te trompes , Âlidah , il en faut un plus puissant que tu ne penses pour accepter celle qu'il veut nous imposer. Crois-tu donc que je pense sans remords à l'avenir que t'a fait mon amour? crois-tu qu'il me faudrait plus de force pour te faire monter sur le trône des Yisigoths , qu'il m'en a fallu pour y renoncer , ainsi que toi ? Oh ! mon Alidah, je n'avais encore aucun droit à cette place que mes espérances t'y voyaient déjà : oui , je voulais te donner une noble excuse de ta faute; je voulais , en montrant que tu avais choisi le plus brave et le plus audacieux , faire regretter à toutes les femmes de n'avoir pas été coupables comme toi ] je voulais , en te plaçant plus haut que la ri-
S34 - UYRB IV.
Taie qui t'a poursuivie , prouver au monde que ta faute n'était pas irréparable , et que la gloire pou-vait la cacher.
— Hélas ! reprit Alidah d'un air plutôt mélancolique que triste , tu regrettes cette puissance et ce trône qui t'appartiennent 1
— Pour toi seule , Alidah , pour toi seule.
— Oh ! continua Alidah , en souriant doucement avec un accent presque maternel et indulgent ; oh! je t'ai mieux deviné que tu ne penses , je t'ai mieux compris que toi-même : tu n'as cédé qu'à mes larmes et non point aux discours du vertueux Herme; c'est moi que tu as voulu sauver; c est pour devenir mon époux devant les hommes , pour effacer de mon nom cette tache d'adultère dont on a voulu le flétrir , pour m'arracher au châtiment immérité qui me menace, que tu as abdiqué tes superbes espérances, tes droits, ton jiom, ta gloire. £h bien ! ce sacrifice que tu as fait pour me rendre l'honneur et la liberté, je puis te le faire moi, pour te rendre ton nom, ta gloire, ta puissance.
— Toi ! s'écria Firmin.
— Oh! reprit Alidah avec un enthousiasme profond et passionné , Dieu doit accepter un tel échange , il prendra toutes les pénitences de ma vie pour toutes les fautes de la tienne. Oui , mon Firmin , si le saint évèque veut le permettre , tu seras grand, tu seras heureux.