LIVRE PREMIER
Ce €tfém ro^al*
Au sommet d'une des hautes collines, qui , aux environs de Pamiers , commencent ce qu'on appelle la montagne, se trouvait un plateau assez étroit pour être presque entièrement ombragé par un cbéne immense. De l'épaisse forêt qui autrefois 9vait couvert toute cette colline, ce chêne seul était resté debout. On racontait plusieurs histoires merveilleuses sur la cause de sa conservation. En l'an 696 de Rome, Jules César, ayant envoyé Grassus pour soumettre les Sotiates (1) qui habitaient ce pays, et qui ont laissé leur nom au Yicde-Sos où ils se retirèrent après leur défaite , ce
8 UVRB I.
général ordonna qu'on prit du bois dans la fbrét pour faire des retranchements. Déjà beaucoup d'arbres avaient été abattus, lorsqu'un soldat ayant frappé ce chêne de sa hache , il en sortit des étincelles comme si le fer eût rencontré un bloc de pierre. D'autres soldats, témoins de ce prodige, ne craignirent pas de s'attaquer encore à l'arbre sacré ; mais leurs coups ne purent l'entamer , et le feu qui s'échappa du tronc en aveugla plusieurs.
D'après le récit des rares habitants du pays , les armées romaines avaient évité , depuis ce temps , de passer par la forêt où se voyait ce chêne miraculeux et terrible , et il n'avait pas moins fallu qu'une troupe de barbares pour oser essayer de le détruire. Cette affreuse tentative avait eu lieu en l'an 408. Les Vandales , après avoir ravagé la Narbonnaise , se portèrent vers le Roussillon afin de passer en Espagne où ils voulaient s'établir. Repoussés par les légions qui gardaient cette pro- * vince , ils se dirigèrent du côté de Foix et parvinrent à franchir les Pyrénées. Mais pendant le séjour qu'ils firent dans ces contrées , leur chef ^ ayant entendu parler du prodige arrivé autrefois dans la forêt, déclara audacieusement qu'il le ferait cesser.
« A Saint-Gilles , dit-il , je me suis fait laver les pieds par un évêque chrétien avec l'eau du baptistère. Cette eau devait me dévorer comme de
LE CKÊn BOYAL. 9
rhuile bouillante, et elle n'a fait que me délasser et me rafraîchir; quand je suivais Alaric, j*ai mangé , sur les bords du Clitumnus (3) , les taureaux blancs réservés aux sacrifices : cette chair sacrée devait m'étouffer, et je respire encore; je veux renverser ce chêne merveilleux de ma hache et m*en faire élever une statue. Les Vandales seuls ont une divinité puissante , et si le reste des humains veut des dieux , nous leur permettrons de nous adorer. »
Après ces insolentes paroles, il pénétra seul dans la forêt. Chacun attendait avec anxiété l'issue de cet horrible sacrilège, lorsque le téméraire reparut pâle et ensanglanté. Mais la rage dubarbare, un moment abattue sans doute par le pouvoir surnaturel qui l'avait repoussé , n'accepta point sa défaite. Il fit entasser au pied de la colline toute la paille et tout le bois que les soldats purent se procurer et y mit le feu. L'incendie monta rapidement d'arbre en arbre, et ce fut durant huit jours un vaste embrasement qui dévora la forêt , et ne s'éteignit que lorsqu'il manqua d'aliment. Les Vandales se réjouissaient, disant que rien ne devait rester debout là où ils avaient passé ; mais ils furent aussi épouvantés que surpris , quand un matin, le vent ayant chassé les épais nuages de fumée qui s'élevaient encore des cendres de la colline , ils aperçurent à son sommet le chêne sacré
verdissant et superbe , comme si cet incendie eût été pour lui une pluie bienfaisante.
A Taspect de ce prodige, les Vandales s'empressèrent de quitter cette contrée si manifestement protégée par une puissance surnaturelle, et ils allèrent porter en Espagne la désolation qui accompagnait leur marche vagabonde (5).
Si d'une part on eût ajouté foi à la première anecdote relative au chêne royal , il n'aurait pas eu moins de cinq cents ans à Fépoque où se passèrent les choses que nous allons raconter, car elles arrivèrent en l'an 460 de l'ère chrétienne : et il était permis de douter d'une si vénérable antiquité. Mais d'un autre c6té, un demi-siècle à peine s'était écoulé depuis l'épouvantable incendie allumé par les Vandales en 408, et ce laps de temps n'eût point suffi au développement du chêne majestueux qui s'élevait au sommet de lia colline comme une aigrette de plume sur le cimier d'un casque romain (4). On ne pouvait donc expliquer que par un miracle l'existence au moins très-extraordinaire de cet arbre. A la vérité les incrédules , car toutes les époques en ont produit, prétendaient que l'incendie avait été allumé sur une colline voisine et qu'il avait tout dévoré ; ils ajoutaient que depuis longtemps celle que la superstition s'obstinait à appeler la colline du chêne rpyal avait été dépouillée par la hache, afin de
LB CHÈNB BOTAL. 11
rendre moins dangereux le chemin qui la gravissait sur ses deux versants , et allait se reposer sur le plateau dont nous avons parlé et à Fombre du chêne dont on racontait tant de choses.
Ils prétendaient que la fèntaine d'eau vive qui murmurait au pied de ce chêne en avait dû nécessairement foire un lieu de halte pour les voyageurs. Là seulement, ils pouvaient étancher la soif qu'une longue montée leur avait donnée , et il n'était pas étonnant qu'on eût conservé l'arbre dont l'ombre protégeait cette eau fraîche et hospitalière contre l'ardeur du soleil. Les incrédules ajoutaient encore , car dans tous les siècles cette espèce d'hommes a été fort obstinée à déduire ses raisons , que cette position avait été découverte parce qu'elle dominait tout le pays environnant. Ils rappelaient comment les chefs de presque toutes les armées qui passaient sans cesse de la Gaule dans l'Espagne, et de l'Espagne dans la Gaule , avaient assis leur tente au sommet de cette colline pour pouvoir embrasser ainsi d'un coup d'œil les lieux occupés par leurs troupes et ceux par où l'on aurait pu les attaquer.
Mais il existe une obstination encore plus persévérante que celle des gens qui doutent; c'est l'obstination des gens qui croient , et celle-ci a sur la première un avantage incontestable : c'est que les incrédules voulant donner les raisons de leur
13 uvRi r.
doute, finissent par épuiser tous leurs arguments; tandis jque ceux qui croient, ne donnant à leur foi d'autres motifs que leur foi elle-même, ne courent point risque de se contredire ou d'être poussés à bout.
Probablement ces dispositions contraires animaient les deux hommes, qui, le 16 juillet 460, se trouvaient assis sous le chêne royal ; car la discussion animée qu'ils avaient ensemble depuis longtemps se termina soudainement par cette déclaration de l'un des deux :
— Je te dis , moi , que tant que ce chêne restera debout, ni Romains, ni Suèves, ni Vandales, ni Yisigoths, n'établiront sur cette terre qu'une tyrannie passagère que les vrais enfants de la Gaule renverseront facilement.
Celui à qui ces paroles étaient adressées haussa les épaules, et, s'étant enveloppé dans le long manteau blanc qu'il portait sur une courte tunique de même couleur, il se coucha sur l'herbe qui bordait la fontaine. Sa figure basanée ressortait sur la blancheur de ses vêtements comme sa noire prunelle sur le blanc mat de ses yeux.
A son visage et à son costume il était facile de reconnaître cet homme pour un de ces Maures errants du désert que n'avaient pu faire disparaître ni la souveraineté carthaginoise , ni la conquête et l'occupation romaines, ni l'invasion des Vandales, qui, partie des bords de l'Elbe et de la Vistule,
LE CHÈIfE ROYAL. 13
alla fonder un empire sur la côte africaine après avoir traversé la Germanie , les Gaules , l'Espagne et la Méditerranée (5). Cet homme pouvait avoir trente ans; sa taille élevée , son corps grêle mais nerveux, dénotaient une vigueur peu commune et une rare agilité. Cependant il n'eût point paru capable de lutter avec son compagnon beaucoup plus jeune que lui , tant la stature de celui-ci était au-dessus de la taille ordinaire , et tant on pouvait remarquer de force dans le développement exagéré de ses membres musculeux. Ce géant ne portait qu'une tunique pour tout vêtement, et montrait ainsi qu'il appartenait à la plus misérable classe du peuple. Son chapeau de paille à larges bords, rejeté sur ses épaules , laissait voir une épaisse forêt de cheveux bruns mêlés ça et là de mèches fauves ; il était assis en face de son compagnon , sur une pierre qui avait dû appartenir à un monument dont on ne voyait plus de traces, et il tenait entre ses jambes un fort bâton garni d'un anneau de fer à chaque extrémité et portant au milieu une longue lanière de cuir. C'était un fustibale(6), arme terrible qui lançait au loin des cailloux d'un poids considérable , arme non moins edoutable , lorsqu'on s'abordait de près , par l'adresse avec laquelle s'en servaient les vigoureux habitants de ce pays. Cet homme était ce qu'on appelait alors un fiagaude (7).
i4 LIVRE I.
Dans les premiers temps de la conquête romaine, on avait désigné sous ce nom les Gaulois, qui , n'ayant voulu accepter ni la protection , ni la tyrannie des vainqueurs, s'étaient retirés dans les forêts et les montagnes pour y vivre indépendants de toutes lois. Toujours poursuivis, ils avaient sans cesse reculé devant l'invasion qui avait fini par les atteindre presque partout où ils avaient tenté un établissement durable ; peu à peu la rapacité des légionnaires leur avait enlevé jusqu'aux landes sauvages qu'ils cultivaient à grand'peîne. Plusieurs fois, de terribles insurrections de ces malheureux, auxquels s'étaient souvent associés les colons libres qui faisaient valoir les terres des riches Romains , avaient nécessité un grand appareil de guerre. Mais les succès passagers qu'ils avaient obtenus leur avaient toujours valu des défaites terribles où les vainqueurs exterminaient sans pitié cette population que rien ne pouvait soumettre. En effet , souvent on leur avait offert de riches terres dans les plaines, à la condition de les cultiver au nom d'un maître ou seulement de payer les impôts établis. Mais ces hommes, habitués âne reconnaître d'autres chei^ que ceux qu'ils choisissaient , ayant perdu toute notion des besoins d'une commune patrie , s'y étaient obstinément refusés. Poursuivis par les lois, décimés par la guerre , ils n'en gardaient pas moins la superbe espérance de rendre
LE CHÈNS ROYAL. 15
uDJour la liberté à la Gaule. Cependant, il y eut un mpment où Fadministration romaine , établie dan toute son autorité , fit presque entièrement disparaître cette population rebelle. Ce calme apparent dura jusqu'à ce que les divisions intestines de Tempire eus^nt affaibli cette autorité ei^ la jetant au premier soldat heureux qui osait se faire proclamer César ; enfin , lorsque les invasions successives des barbares eurent ébranlé cette souveraineté de Rome jusque là si redoutée , les Bagaudes reparurent. Cependant ils n'étaient déjà plus ce qu'ils avaient été. Il restait bien encore , dans les bandes errantes des Bagaudes qui occupaient les forêts inaccessibles des Pyrénées , quelques descendants des anciens Gaulois ; mais le plus grand nombre était un ramassis d'esclaves échappés , de déserteurs de toutes les nations qui s'étaient heurtées dans la Narbonnaise. Ainsi on y voyait des Alains, des Vandales, des Romains, des Suèves , des Huns, et même quelques Yisigoths qui avaient fui un châtiment mérité. Toutefois , quoiqu'il n'y eût presque plus de Gaulois parmi ces hordes à moitié sauvages, elles avaient conservé le nom de Bagaudes; l'indépendance de la Gaule était encore le motif de leurs féroces associations, et le commandement appartenait toujours aiix anciens enfants du pays, à qui la connaissance exacte des localités donnait une grande supériorité sur les misérables qui ve-
16 LIVRS I.
naient se joindre à eux. Le géant dont nous venons de tracer le portrait était le chef reconnu de ces brigands , et, jusqu'à un certain point, le Maure qui était ayec lui sous le chêne royal devait aux mêmes causes la position bien différente où il se trouvait. %
£n effet , comme nous Favons dit , c'était un de ces habitants primitifs de l'Afrique auxquels les invasions romaines n'avaient laissé que le désert pour asile , comme aux Bagaudes elles n'avaient laissé que les montagnes.
Vers l'an 409, quelques-uns de ces proscrits avaient traversé la Méditerranée, cherchant par la conquête ce qu'ils avaient perdu par la conquête, une demeure fixe et un champ pour vivre et pour mourir; mais ils furent facilement vaincus, d'un côté , par les Romains qui occupaient l'Es* pagne , et de l'autre , par l'invasion des Vandales qu'ils rencontrèrent dans les plaines de Sarragosse,
La seule ressource qui resta aux Africains après leur défaite fut de se mettre à la solde de leurs vainqueurs. A cette époque, vers l'an 411, leur chef Omar se voua au service de Constantin , soldat romain qui s'était fait proclamer empereur dans les Gaules (8) , et qui soutint , quelque temps , cette haute fortune , et conduisit ses troupes jusqu'au pied des Alpes. Constantin vaincu par les généraux de l'empereur Honoré, les Maures qui suivaient