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Le jour était à peine levé, et dans une salle magnifiquement meublée , Euric tenait déjà conseil avec trois hommes dont Faspect était bien différent.
Le premier était un vieillard; ses chevaux blancs étaient cachés par une couronne de lauriers d'or ; un manteau de pourpre richement brodé tombait sur sa tunique de soie , et il s*appuyait sur une lyre qu'il semblait ne plus avoir la force de soutenir. Le second , vêtu d'une simare flottante sous laquelle on voyait le pantalon entouré de bandelettes qui couvrait ses jambes , tenait dans sa main un arc d'une grandeur démesurée. Le troisième portait rhabit étroit des Visigoths; et, selon la coutume , les tresses de ses cheveux cachaient ses oreilles ; son visage était rasé dans toute la partie inférieure , et il ne portait de sa barbe que ce que nous appelons aujourd'hui des favoris et des moustaches (49). ^
— Allons, parle, Attale, dit Euric au vieillard à la couronne d'or , tu as assisté aux noces d'Ataulphe et de Placidie , et je veux que los miennes avec la petite-fille de ce héros les effacent en éclat et en magnificence.
— Cela serait difficile, répondit Attale, car alors la loi du morningkap n'existait pas encore (tf 0); alors un fiancé pouvait donner à sa fiancée tous les biens qu'il possédait , si tel était son plaisir ; mais ton père a mis un terme à ces libéralités , et
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tu sais que ce n'est que le lendemain du mariage qu'il est permis maintenant de faire des présents à son épouse. Tant de maris ont eu à regretter ceux qu'ils avaient donnés la Teille , qu'il a paru plus sage au vertueux Théodoric de laisser à leur amour le temps de savoir s'il n'avait pas été trompé.
^ Cette loi , dit Euric , cette loi est bonne pour les pauvres , pour ceux à qui Ton pourrait impunément faire une injure si sanglante, et surtout pour les femmes que leur noblesse ne garantit pas de toute séduction.
•^ Je ne soupçonne pas la belle Alidah , reprit Attale d'un air d'incrédulité ; mais enfin Dieu seul connaît les secrets des femmes ! Et puis d'ailleurs, ajouta -t-il en voyant la colère s'animer dans les regards d'Ëuric , tu sais que ton frère est implacable dans l'exécution des lois, et que pour toi, moins que pour tout autre, il ne consentira à les violer.
— Illustre empereur , répondit Euric avec mépris , je ne te demande pas ton opinion sur nos lois, je te demande quelle était la pompe de cette fête?
— Eh bien ! dit Attale , cinquante jeunes hommes de la plus belle figure, vêtus de robes de soie, portaient un bassin dans chaque main ; l'un de ces bassins était rempli de pièces d'or, et
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l'autre de pierreries précieuses ; ils marchaient au milieu d'un chœur de musiciens... (51)
— Que tu conduisais , je me le rappelle , car c'est la seule royauté qu'on t'eût laissée de tout ton empire (52). Continue.
— Pour ce jour-là , Placidie, vêtue comme une impératrice , était parée d'un manteau de pourpre soutenu par deux consuls; Ataulphe lui-même avait quitté votre costume et avait choisi la tunique et la toge romaine.
— C'est ce que je ne ferai pas , répondit Euric ; je n'imiterai point les fautes d'Ataulphe , il a payé trop cher le plaisir de montrer aux Romains par quels charmes il avait séduit sa belle prisonnière ; mais que les cinquante jeunes gens vêtus des costumes magnifiques que tu as dû acheter pour eux , viennent ici, et ils trouveront les cent bassins d'argent que je destine à Alidah. Ils y trouveront assez de pierreries et assez d'or pour les remplir ; et s'ils ne lui apportent pas ce que je voudrais lui donner aujourd'hui , du moins lui montreront-ils ce qui lui appartiendra demain.
Après ces paroles il se tourna vers le second personnage présent à ce conseil. C'était Dicenée, cet esclave du comte Bold dont nous avons déjà parlé.
— Quant à toi, lui dit-il, je t'ai chargé de plusieurs emplois. Les as-tu tous exactementremplis?
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— Maître, répondit Dicenée, les vêtements destinés à Fepousée seront processionnellement por* tés , ce matin , dans la demeure de la fille de mon maitre , selon la coutume observée par les empereurs de Gonstantinople (IS5).
— J'ai vu les préparatifs et les eunuques qui sont chargés de ce soin , repartit Euric en riant ; ils sont d'une laideur qui ne laisse rien à désirer : ils feront un contraste heureux avec les beaux jeunes gens d'Âttale. Mais ce qu'il m'importe le plus de savoir , c'est si tu as trouvé , parmi les prisonniers que nous avons ramenés de la bataille de Chaalons , assez de Huns capables d'exécuter les chants dont tu m'as parlé.
— 11 y aura autour de ton festin deux cents de ces barbares , ayant le costume de leur nation , et tenant en main leur arc à double corde; et, tandis que leur chef chanterii les louanges de la nation des Yisigoths , ils accompagneront ces chants en heurtant leurs boucliers les uns contre les autres , et en pinçant du doigt la double corde de leur arc (54).
— C'était donc la musique d'Attila ? reprit Euric, avec un sauvage enthousiasme ; elle était digne de ce roi puissant , et bien faite pour enflammer le courage de ses terribles guerriers. N'avait-il donc pas encore d'autres plaisirs dont je puisse parer cette fête.
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— Il lui arrivait souvent , répondit Dicenée , et j'en fus témoin le jour où il reçut dans un festin les envoyés de Rome; il lui arrivait souvent de faire venir , durant son banquet , un bouffon (6^) , qui excitait sa gaieté par ses plaisanteries , et un Maure qui faisait l'admiration de tous les convives par sa légèreté à franchir les tables, et par l'adresse étrange avec laquelle il imitait la marche tortueuse du serpent et les bonds immenses du tigre.
— Moi aussi j'ai parmi mes esclaves un bouffon, et un Maure agile ; mais , sans doute , ils auront été surpris par quelques brigands de la troupe du Bagaude Armand , car voilà six jours, depuis celui où ils étaient avec moi chez le comte Bold , que je ne les ai vus.
A ce moment, le troisième personnage qui assis* tait à cette conversation, qu'il avait écoutée d'un air de mécontentement, dit à Ëuric :
— Ce n'est pas le Bagaude Armand qui les aura surpris ; mais ils savent tous deux que le pardon de Théodoric, si facilement obtenu par son frère , ne se serait peut-être pas étendu jusqu'à ceux qui avaient servi ses projets.
~> Falrik , répondit Ëuric , avec cette arrogance qui le reprenait dès qu'il n'employait pas l'ironie , Falrik , tu sais bien qu'en cette circonstance Théodoric n'a accordé de pardon à personne , parce
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que personne ne lui a demandé pardon, et que nul n'en ayait besoin , étant sous ma protection ; je te jure que si mes esclaves n*ont pas d'autre raison de se tenir cachés, ils peuvent reparaître en sûreté; et si tu connais, par hasard , leur retraite, tu peux les en avertir. Mais , aujourd'hui, il serait trop tard , et toi-même as des choses plus importantes à faire. Es-tu prêt?
— Je le suis; et mes chants accompagneront ta marche vers le temple et ton retour dans ta de^ meure, comme il est convenu. Et même, ajouta-!il d'un ton piqué, s'il te reste quelque atten» lion pour les nobles chants des Yisigoths , après avoir entendu la lyre des Romains et la barbare harmonie des Huns , je te dirai , durant le festin , les chansons qui conviennent à un si illustre mariage (56).
— Sache , Falrik, que si je mêle ces magnificences étrangères aux coutumes de notre nation , ce n'est pas que je dédaigne celles qui nous viennent de nos pères, mais c'est que je veux montrer à l'univers quelle est la grandeur de ce peuple , qui a vaincu assez de nations pour réunir dans la même fête les chœurs romains, les cantiques grecs et les chants des Huns; et pourtant il manquera encore une majesté à cette cérémonie ; je comp« tais avoir le Gaulois Armand; mais probablement , grâce à la ftiite de Kamal , il se sera
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vainemeDt présenté à la porte Décumane; n'y trouvant personne , il h*aura pas osé pénétrer seul dans cette ville, où ses cruautés lui ont acquis une si dangereuse renommée. Allons , c'est encore une pompe à rayer dans les préparatifs de cette journée.
Gomme il parlait ainsi , un jeune homme entr'ouvrit brusquement la porte. A son aspect , £uric congédia les trois ordonnateurs de la fête; puis, dès qu'il ftit seul avec le jeune Frédéric son frère, car c'était lui qui venait d'entrer, il lui dit rapidement :
— Eh bien , l'as-tu vue ?
— Oui , je l'ai vue ! répondit le jeune homme : puis il s'arrêta, et levant les yeux sur Euric, il s'écria tout à coup :
— Oh! mon frère, qu'elle est belle!
— N'est-ce pas ? fit Euric avec un regard où la vanité de l'homme parut tout entière. Un moment après il ajouta : Et que t*a-t-elle dit?
— Je l'ai trouvée pleurant et résignée.
— Résignée! repartit Euric avec étonnement; Sathaniel t'a semblé résignée?
— Oui!
— Résignée ! répéta Euric. Mais voyons, raconte moi ta visite dans tous ses détails.
— écoute-ifaoi donc , reprit Frédéric. D'après ta prière, je suis parti avant-hier et je suis arrivé à
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la maison des Violettes quand le jour commençait à s'éteindre. Un esclaye veillait à Feutrée de ce chemin embaumé, qui, de la grande route, conduit à la demeure de Sathaniel. En m'apercevant , il m'a sans doute pris pour toi , et s'est enfui en criant : Le voilà ! Aussi , quand j'ai été devant la maison , je les ai tous trouvés à la porte ; Haben- M oussi , Mascezel et l'infortunée Sathaniel , à qui son frère a dit brusquement : J'étais bien sûr qu'il ne viendrait pas.
— Ah ! s'écria Euric, Mascezel est chez sa sœur sans ma permission , sans mon ordre. Cet insolent esclave a fui sa servitude !
— Tu lui pardonneras, mon frère, répondit Frédéric , s'il ne s'est pas senti le courage de venir parer la fête du mariage d'Âlidah, de celle pour qui tu as abandonné sa sœur.
— Cet homme m'appartient , j'ai acheté trois années de sa vie , il me les doit et je lui ferai payer sa dette ; lui permettre de se retirer, ce serait permettre à quelqu'un au monde de condamner ma conduite , et cela ne sera pas.
Euric , prononça ces paroles avec colère , et en se promenant d'un pas agité ; puis, après un moment de silence , il revint vers Frédéric , et lui dit en riant dédaigneusement :
— Et, dis-moi; le père et les enfants m'ont-ils bien accablé d'injures ? le vieux Haben-Moussi
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a-Nil sonrent étendu ses longs bras maigres et tremblants en s'ëcriant : Malédiction f Mascezel a-t-il fl*appé sur son cimeterre en jurant ?en^ geance? la jalouse Sathaniel m*a-t-elle prodigué les noms d'infâme et de parjure?
— Non , mon frère , je te Fai déjà dit , j^aî trouvé dans cette maison une douleur calme et résignée. Le vieux Haben-Moussi , qui ne me connaissait pas , m'a souhaité la bienvenue, et, lorsqu'il a su mon nom , il m'a dit : — Tu pourras dormir en parii sous le toit où ton frère a porté la désolation , car celui qui a touché du pied le seuil de la porte d'un Maure est son frère , jusqu'à ce que son cheval Tait emporté hors de l'atteinte d'une flèche. Après lui , Mascezel m'a adressé la parole et m'a fbrt étonné en me disant : Viens-tu de la part du roi Théodore.
— De la part du roi Théodoric?s*écria Eurie.
T'a-t-il dit cela?
— Il me l'a dit. Et quand je lui répondis que c'était de la tienne, son front se rembrunit, et tl s'éloigna en ajoutant : — Puisqu'il en est ainsi, parle à cette femme.
— Tout cela est étrange; dit Eurre, ef ti>es resté seul avec Sathaniel?
— Oui ; comme je voyais couler des larmes de ses yeux baissés, comme les sanglots qui gonflaient sa poitrine l'empêchaient de me parler , c'est moi qui, le premier, lui ai adressé ki parole.
ivftic. 135
Euric, devenu i^us attentif â mesure que son frère racontait sa visite à la maison des Violettes , fit signe à Frédéric de prendre un siég« , et , s*asseyant devant lui, la tète dans sa main, le coude appuyé sur une table , les yeux fixés sur le narrateur, il reprit d'uu air de prof6ndétonnement:
— Satiianiei pleurait, dis-tu?
— Elle pleurait ; et , en la voyant si belle dans ses larmes , j'ai pensé combien elle devait être plus belle encore dans ses joies.
— Oh , oui ! s'écria Euric , c'est une femme à qui le bonheur donne Tair d'une divinité , tant elle le porte avec orgueil et majesté sur son front ; c'est une femme de qui la colère peut foire pâlir les plus intrépides, tant il y a d*éclairs et de flamme dans ses yeux irrités. Mais Sathaniel pleurait, disais-tu? Je n'ai jamais vu pleurer Sathaniel que lorsqu'elle méditait une vengeance.
— C'est que jamais, sans doute, oUe n'a été mise à une si rude épreuve ; c'est que jamais le malheur ne lui était arrivé si soudain et si complet.
— Ce n'est pas cela , Frédéric , j'aurais dû voir Sathaniel moi-même. Quand ces tigres africains s'abritent ainsi dans une feinte tranquillité, c'est qu'ils guettent une proie. Mais continue.
— Je lui parlai donc, et, comme tu m'en avais chargé , je lui racontai que les ordres du roi t'a-
136 iiVEs u.
valent forcé de prendre Alidah pour épouse ; je lui dis comment, ayant été surpris par Théodoric dans tes projets de révolte, tu n'avais pu refuser au danger de ta position et au pardon généreux qu'il t'avait accordé , de souscrire â ses ordres et de consentir à ce mariage.
— Et que t'a-t-elle répondu quand tu lui as récité cette fable?
— Elle m'a cru ou elle a feint de me croire , car elle m'a répondu avec douceur : « Quand j'ai appris cette union, j'ai bien pensé qu'il devait en être ainsi , et j'ai jugé qu'il n'avait dû rester à Ëuric d'autre parti que l'obéissance.
Le prince Frédéric s'arrêta : son frère , l'observant toujours d'un regard attentif, laissa s'écouler quelques minutes de silence et reprit ensuite :
— Et voilà tout ce qu'elle t'a dit? sans colère, sans emportement?
— Voilà tout.
— Mais cependant, reprit Euric, ce n'est pas à ce court entretien que s'est bornée ta visite?
— Sans doute , dit Frédéric ; mais , à partir de ce moment, il n'a plus été question de toi.
— Tu me trompes ! s'écria Euric avec colère.
Le jeune Frédéric se leva avec un mouvement
non moins violent, et répondit aussitôt :
— Je vous ai donné le droit de me parler ainsi ,
suBic 137
lorsque, par amitié pour vous, j^ai eousenti à tromper cette femme , en lui disant que le choix que TOUS avez fait vous avait été imposé y et en rassurant que ce mariage , qui doit s'accomplir aujourd'hui , ne sera célébré que demain.
— Lui as-tu dit cela ? reprit £uric en interrogeant Frédéric avec une si vive préoccupation de sa propre pensée , qu'on voyait qu'il n'avait fait attention ni à la colère avec laquelle il avait parlé à son frère , ni à la fierté que celui-ci avait mise dans sa repartie ; lui as-tu dit cela?
— Oui , mon frère , car , pour vous , je me suis senti le courage de mentir.
— C'est bien , dit £uric d'un air plus satisfait; la perfidie que doit sans doute cacher cette tranquillité apparente arrivera trop tard.
Euric , après avoir prononcé ces paroles , put remarquer sur la figure de son frère un léger sourire de vaiiité et un regard plein de raillerie.
— Oh ! tu ne la connais pas , dit Euric , si tu crois que tout ceci ne cache pas une trahison.
— Oh ! dit Frédéric en riant, je ne doute pas que la trahison ne vienne tôt ou tard , mais je ne fais pas à Sathaniel , ni à toi non plus , l'injure de croire qu'elle sera si prochaine.
Euric regarda son frère d'un air surpris. Il parut frappé d'une idée soudaine , et, se reculant
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pour mieux le mesurer du regard, il lui répondit sur le même ton :
-*- Tu as réritablement raison , et tu m'ourres les yeux ; tu as dit-buit a&s , Frédéric , tu es beau, tu es frère de roi , tu as un cœur qui sera bien facile à tromper , et , en vérité , Je n'arais pas tant de titres à l'amour de Satfaaniel quand je l'ai obtenu. Voyons, sois franc, que t'a-t^elle dit pendant cette longue yisite où tous n'ayez plus parlé de moi?
— Puisque tu n'as plus été pour rien dans notre entretien , il est inutile que je te le rapporte.
— Mais je désire le savoir, moi , répondit Euric en souriant. Quand elle le veut , sa parole est si douce et si enivrante , 4^ue j'aimerais à en entendre l'émotion dans celle de ta voix ; on ne park pas de Satfaaniel, vois-tu, sans garder en soi quelque chose de l'accent qu'elle donne â ses pannes! Lorsqu'elle dit à un beau 'jeune homme : Je t'aime ! il semble qu'elle éveille autour d'elle des échos merveilleux ; on dirait que tout ce qui l'entoure tressaille de son amour ; son regard éclaire la nuit, sa parole parfume l'air, et je voudrais savoir comment tu as supporté ce charme qui m'a si longtemps vaincu.
— Sathaniei, répliqua Frédéric, ne m'a point fait entendre cette voix si enivrante et ces mots si puissants ; mais elle m'a longuement parlé de sa
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douce «spérance de retrouver la tranquillité de son âme et de cacher le reste de ses jours dans l'asile enchanté qu'elle habite.
-^ Ah ! oui , dit Ëuric , elle a tristement penché T^s la terre ses yeux humides , elle a essuyé ses larmes avec distraction , et , comme elle était honteuse de pleurer devant toi , elle aura ramené ses longs cheveux d'ébëne comme un voile sur son visage.
-- Oui, dit Frédéric, ek rougissant de voir deviner, par Euiic, tout ce qui l'avait touché si naïvement ; oui , elle s'est voilée de ses cheveux ; mais bientôt elle a surmonté cette douleur , et m'a conduit dans un pavillon où m'attendaient des vins exquis et des fruits délicieux.
— l)n pavillon magique, n'est-ce pas? tout chargé de peintures qui représentent des femmes que le peintre n'a pu faire aussi belles que la maltresse de ce lieu enchanté ?
— En eflfet ; et pendant que je goûtais quelques fruits, Sathaniel...
— Oh ! je la vois d'ici , dit Euric avec un léger sourire , je la vois couchée sur des coussins , la tète appuyée sur sa main si belle , oubliant son jeune convive , lui laissant le loisir de parcourir la voluptueuse élégance de ses formes couvertes d'un lin si léger qu'il est transparent.
— Je ne dis pas cela , mon frère , reprit Fré-
déric troublé à cette peinture si yraie de ce qui lui était arrivé.
— Tu ne le dis pas, mais tu Tas vu : elle levait les yeux au ciel ; des yeux noyés dans une pensée triste ; sa bouche , comme entr'ouverte par Teffort de sa respiration haletante, te laissait voir des dents pures comme les perles d'Orient ; et puis par hasard elle aura doucement ramené vers toi ce re-> gard perdu dans le ciel , et , en te voyant l'admirer , elle l'aura caché subitement sous ses longues paupières , bordées de cils d'ébène; mais avant de les voiler ainsi, elle t'aura lancé un de ces doux éclairs qui languissent dans sa noire prunelle, et qui brûlent tellement, qu'ils font porter
\ la main au cœur comme si un fer rouge y péné-
trait.
— Mon frère, qui a pu te le dire? s'écria Frédéric qui se troublait de plus en plus.
— Allons , calme-toi , Frédéric ; elle t'a ménagé» elle a jugé que tu n'étais qu'un enfant. Oh ! que serait-ce donc si elle avait attaché sur toi ce regard fascinateur dont le ciel ou l'enfer l'a douée , ce regard qui vous enlace et vous étreint , ce regard qui vous pénètre et vous dévore : mais si elle avait
^ voulu , si elle avait endormi sur toi ce regard de
serpent , si elle avait posé ses yeux sur les tiens ,
I tu aurais tremblé et frémi » tu aurais éprouvé le
vertige dans la tète et dans le cœur , tu te serais
SDftlC. 141
senti devenir insensé , et tu serais tombé à ses pieds en lui demandant grâce.
— Mon frère , dit Frédéric , qui s'était remis de son trouble 9 je n'ai tu dans Sathaniel qu'une femme désolée.
— Je t'en félicite y reprit Euric d'un ton incré^ dule ; cependant , si ce que tu me rapportes est vrai , tu n'as pas complètement tenu la parole que tu m'avais donnée : tu n'as pas dit â Sathaniel que ce mariage ne romprait pas notre amour, et que j'irais moi-même la rassurer dès que la prudence me le permettrait.
— Il est vrai que je ne lui ai point dit cela , car j'ai supposé que c'était une ruse imaginée pour calmer sa douleur. D'ailleurs , en voyant Sathaniel si paisible , j'ai pensé qu'il n'était pas nécessaire de lui donner un espoir que tu ne voudras pas réaliser au risque de la perdre. Nos lois sont sévères contre les adultères, et je ne suppose pas que tu veuilles jamais exposer la maltresse que tu as aimée à devenir l'esclave de l'épouse que tu as choisie.
— Je te remercie de l'avis , reprit Euric , quoiqu'il parte probablement de mon frère , qui inspire à tout ce qui l'entoure une rage de lois qui nous fera bientôt remplacer.nos armes par le sac de cuir où les Romains enferment les pièces de leurs procès. Au reste , je jugerai seul de ce qui me reste à faire , et à moins que cela ne contrarie ta nais-
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santé passion pour la belle Sathaniel, je ne Pi^andonnerai ni à son désespoir ni à ses espéranees. Maintenant il est temps de nous occuper de la cérémonie de ce jour ; songe que si ton simple Tètement de voyage a suffi pour charmer les yeux d'une fille maure , il ne serait pas assez éclatant pour attirer les regards des belles Romaines de cette Tille et des filles nobles de notre nation ; tu trouveras chez toi le costume que je t'ai destiné, et sa magnificence te prouTcra, j'espère, combien je suis jaloux de faire ressortir aux yeux de tous la jeune beauté de mon frère.
Après cet entretien, ils se séparèrent pour aller s'occuper du soin de leur parure.
Jlxxmxn.
Mainteiiant il nous taa% quitter le. palais d'Earic, trayerser d'un bond les cinq TÎUes populeuses qui composaient la Tille de Toulouse, et nous rendre an château narbonnais occupé par le roi Théodo* rie. Nous y pénétrerons ayant le jour , comme dans celui que nous Tenons de quitter, et nous y trouTerons de même le maître debout et tenant conseil.
Théodoric , près duquel on Tenait d'introduire Gandoin et Léon , répondait à l'esclaTe qui les aTait précédés :
— En quoi ce jeune homme dont tous me
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parlez a-t-il mérité que les gardes s'emparasseol de lui ?
— Hier au soir , dit resclaye , il s'est présenté aux portes du château narbonnais et a demandé à TOUS voir ; vous étiez enfermé en ce moment ayec le Maure...
•— Je sais ; dit Théodoric en interrompant Tesclaye; mais ce désir n'était pas un crime pour lequel on dût arrêter ce jeune homme.
— Sans doute , reprit Pesclaye , mais l'entrée du palais lui ayant été refusée , il s'est emporté en injures cootre yous , et a déclaré qu'il ne quitterait pas le seuil de la porte ayant de yous ayoir entretenu.
— Eh bien! dit Théodoric, qu'on l'introduise ; si sa demande est juste , elle ne saurait lui être trop t6t accordée; si elle est déraisonnable , il sera plus tôt guéri de sa folie.
Et après ayoir échangé quelques paroles avec Léon, il s'assit près d'une table sur laquelle brû* laient des flambeaux de cire, portés dans des chandeliers d'or. Gandoin se plaça à côté de lui, et le Romain, comme un homme qui devait rester étran* ger à ce qui allait se passer, déposa sur la table divers papiers dont il commança tout bas la lecture en les corrigeant de temps en temps.
Un moment après , Firmin parut à leurs yeux.
Avant que Théodoric eût le temps de le reconnaître
riRHin. 145
dans le jour douteux qui éclairait la salle d'audience, il lui désigna du doigt une escabelle et lui lit signe de s'asseoir.
— Qui es-tu et que veux-tu ? lui dit-il aussitôt. — Lé roi Théoderic ne me reconnait-il pas, ou
mVt-il déjà oublié? reprit Firmin.
— Qu'es-tu venu faire ici, quand je t'avais ordonné de rester dans la maison d'Âttale et d'attendre que mes ordres te permissent d'en sortir ? reprit Théodoric avec vivacité.
— Je suis venu, répondit Firmin, pour savoir si je devais me fier à ta parole. Lorsque tu m'as promis d'obtenir mon pardon du comte Bold, et de le faire consentir à mon mariage avec sa fille, je me suis laissé tellement égarer par|la reconnaissance que , pour assurer mon bonheur, j'ai joué le rôle infâme que tu m'as enseigné. Je ne te rappellerai pas les espérances folles dont tu m'as enivré. J'ai honte de m'y être laissé prendre, quoique à la vérité tu pusses faire pour moi ce qu'Alaric fit pour mon tuteur Attale ; mais je te l'ai dit, ce n*est pas cette promesse que je suis venu te rappeler.
— Quelle est donc celle que tu me condamnes à tenir ?
— Écoutez, vous les conseillers les plus dévoués de notre roi , reprit Firmin avec une modeste fermeté et une douloureuse expression de honte; écoutez, vous qui avez le renom de lui faire entendre
140 iiyti^ II.
de sévères vérités ; voici ce qui s'est passé entré nous, et vous jugerez si ma demande est injuste. Il y un mois, il me fit appeler dans son palais. — «c Le moine Barthélemi , me dit-il, m'a appris que tu avais séduit la jeune Alidah , et qu'abusant de son amour, tu l'avais entraînée à abandonner la religion arienne pour embrasser le catholicisme ; je ne te parle pas du crime que tu as commis en abusant de l'hospitalité d'un vieillard ; je ne te parle pas de la faute d' Alidah qui a oublié les plus saints devoirs ; c'est à votre cœur à vous en punir : mais comprends-moi bien, tu es Romain, et ta loi te défend d'épouser une fille barbare, comme vous les appelez ; elle est arienne, et l'esclavage la punira de son apostasie , si je ne vous sauve tous les deux. 1) Voilà ce que tu m'as dit, Théodoric, et c'est, armé de ce terrible secret, que tu m'as forcé à surveiller le comte Bold et à te raconter tous ses projets. C'est ainsi que tuas connu les visites secrètes que lui faisait ton frère, ainsi que tu as appris tous les complots qui se tramaient contre toi ; et comme à chaque nouvelle révélation tu voyais mon courage faiblir devant l'infamie de ma délation, tu le relevais chaque fois par une promesse plus magnifique. D'abord c'a été le pardon de mon crime , ensuite l'assurance de mon mariage avec Alidah ; plus tard ce fut une armée à commander, hier encore c'était l'empire à régir sous ta tutelle ; tu as dû
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bien rire de ma crédulité, Théoderîc! Mais enfin tu me dois une récompense quelle qu'elle soit : c'est celle-là que Je viens te demander.
— Et à quoi s'est réduite cette haute ambition? dit Théodoric.
— A peu de chose. Je ne te demande que de me remettre en la situation où tu m*as trouvé ; car à cette époque, j'aurais su, crois^moi, suffire aux dangers qui m'entouraient, tandis que toi, qui devais m'en sauver, tu les as rendus plus pressants. Je savais que parmi ses calculs d'ambition, Ëuric avait fait entrer son mariage avec la iille du dernier des Baltes, car les droits de cette famille lui donnaient une chance de succès : mais j'aurais prévenu ce malheur plus facilement que tu ne penses. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi ; le mariage du prince Ëuric est publiquement annoncé et approuvé par toi; Alidah habite un palais où il m'est interdit de pénétrer, et je n'ai pour garant de sa vie et de la mienne que ce peu de mots que tu m'as dit en sortant de chez le comte Bold : — « Attends avec patience , et tu se>as récompensé avec générosité. » J'ai attendu , et je ne suis pas seul attendre. Les jours se passent : à peine reste-t-il quelques heures avant la cérémonie, et rien ne m'annonce que tu tiendras ta promesse. Jusqu'à cette nuit, Alidah rassurée par mes messages se laissait conduire , espérant comme moi dans ta pa-
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rôle ; mais enfin elle m'a fait infSormer que si , au moment où le cortège nuptial s'avancera vers sa demeure , tu n'as pas rompu cet hymen , il faudra bien qu'elle dise la vérité à son père. Tu vois à présent quel danger terrible et certain tu as fait du péril encore éloigné qui la menaçait; tu comprends que tu l'as laissée seule et sans défense^ devant la colère de son père , lorsque je pouvais lui en sauver les premiers transports; dis-moi donc , main« tenant, si tu t'es loyalement conduit envers celui qui t'a peut-être sauvé le trône et la vie?
— Ce que j'ai promis je le ferai , dit Théodoric, et je te jure encore que l'hymen d'Euric et d'Alidah ne s'accomplira pas.
— Ce n'est pas là ce que je demande, reprit Firmin ; j'ai pénétré plus avant que tu ne crois dans tes projets ; je sais qu'il est important pour toi que ton frère n'unisse point par ce mariage ses prétentions au trône et les droits de la famille des Baltes. Mais pour que ce mariage n'ait pas lieu, il suffit qu'Alidah avoue à son père notre amour, notre amour coupable , tu le sais. Cet aveu peut lui coûter la vie, et j'ignore 'S'il ne te conviendra pas d'acheter ta sûreté à ce prix.
— Tu parles bien imprudemment, jeune homme !
dit Léon qui jusque-là avait gardé le silence; les secrets des rois ne doivent pas être devinés.
— Laisse-le dire, reprit Théodoric qui observait