‹ Sathaniel (volume 3)Chapitre 16 sur 32 · FIRMIN · texte numérisé non relu

FIRMIN

Firmin pendant qiiMI parlait avec une assurance qu'il n'ayait pas encore montrée ; laisse-le dire , reprit-il plus bas, je yeux sayoir aujourd'hui, mieux que je ne l'ai su jamais , jusqu'à quel point je puis me fier à sa docilité.

Il s'arrêta , et reprit bientôt après en étudiant l'effet de ses paroles sur ce jeune homme :

— Ecoute, Firmin, je suppose qu'il ne me restât aucun autre moyen d'empêcher le mariage d'Ëuric que d'attendre l'aveu d'Alîdah; je suppose que, forcé malgré moi de manquer à ma promesse , il me fallût laisser cette jeune fille en butte à la colère de son père.

— Cela est impossible , répondit Firmin avec une émotion menaçante dans la voix, c'est impossible ; ce serait une lâcheté.

— Insolent! s'écria Gandoin en se levant.

Théodoric Tarrêta, et Firmin continua avec plus

de modération.

— Ce serait un abandon indigne d'un si grand roi ; toi qui as pardonné au frère qui voulait ta mort, tu ne délaisseras pas le malheureux orphelin qui t'a servi! Est-ce donc Tinfamie de mes services qui te rend si inexorable? mais tu sais bien, Théodoric, pourquoi je t'ai obéi; tu sais bien que c'était Alidah que je sauvais : Alidah, mon amour, ma vie; Alidah que j'ai séduite , à qui je promettais un époux illustre et digne d'elle ; Alidah, une

enfant qui s'est endormie confiante dans mon amour, et qui m'attend dans les veilles et dans les larmes! roi, tu ne nous abandonneras pas. Je te le demande pour elle; pour elle je t'implore à genoux, pour elle me voilà à tes pieds, Théodoric! Théodoric !

Et véritablement Firmin s'était jeté aux genoux du roi qui le contemplait avec un certain orgueil mêlé de pitié. Mais , voulant pousser l'épreuve jusqu'au bout, Théodoric répondit :

— Je te plains , car tu l'aimes ; mais , dis moi , si je ne pouvais plus rien pour elle , que ferais-tu, loi , pour la sauver?

A peine Firmin eut-il entendu ces mots, qu'il se releva la pâleur sur le front, la colère dans lesyeux^ et le corps frémissant de rage.

— Si ce que tu viens de me dire était vrai , s'écria-t-il d'une voix qui prit tout à coup un accent terrible , si ce que tu viens de dire était vrai !... je ne sais pas ce que je ferais pour sauver Alidah !... mais je sais bien ce que je ferais pour la venger !

Le mouvement de Firmin avait été si rapide qu'il setrpovait presque face à face avec Théodoric, le mesurant de son regard irrité , tandis que celui-ci le considérait avec une terreur qui semblait prendre sa source ailleurs que dans un danger présent.

— Dieu du ciel ! s'écria Théodoric en reculant , c'est son regard et c'est sa voix!

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— C'est le regard et la voix d'un homme qui te demande, à présent et surTheiire^ un gage du salut de celle que tu veux perdre , répartit Firmin en levant les mains sur la t^te de Théodoric; c'est le regard et la voix d'un tiomme qui ne se laissera pas tromper par toi , roi Théodoric !

— Insolent esclave, dit Gandoin, tu menaces ton maiti*e !

~- Sauveras-tu Âlidah? s'écria Firmin en saisissant le roi qui le repoussa violemment.

— Misérable! reprit Gandoin en s'avançant vers Firmin et en tirant son épée , c'en est trop , tu vas payer ton insolence !

— Approche donc , répliqua Firmin en s'emparant de l'escabelle sur laquelle il était assis.

Mais comme ils allaient se précipiter Tun sur l'autre , Théodoric se jeta entre eux en poussant un cri terrible d'angoisse, et les sépara de sa puissante main, sans prononcer une parole. Un tremblement, convulsif agitait le roi , sa pâleur était effrayante et son regard égaré tournait autour de lui, comme celui d'un insensé. Enfin, après un moment de silence , il dit à Firmin d'une voix entrecoupée et à peine intelligible.

— Point de sang! point de sang... va, Aspar, va, je sauverai Alidah , je te le jure par le sang de mon frère Thorismond.

Puis il tomba assis sur un siège en cachant sa

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tète dans ses mains; et Firmin, qui n'avait pas remarqué le nom étrange qui Tenait de lui être donné , s'éloigna en disant :

— Et moi, je te le jure; quelque sang qu'il me faille répandre pour cela, je te le jure, je la sauverai.

Lorsque Théodoric fut demeuré seul avec ses deux conseillers, il leva lentement sur Gandoinun regard où la plus profonde tristesse n'avait pas encore effacé le ressentiment d'un effroi insurmontable ; alors , désignant du doigt la place que Firmin venait de quitter, il reprit d'une voix sombre et accentuée:

— Eh bien, l'as-tu reconnu? n'avait-il pas la voix, le visage, le regard superbe et le geste de son père? l'as-tu reconnu tel qu'il était dans cette nuit fatale où nous l'avons immolé ?

Gandoin ne répondit pas; Théodoric se leva, et , poussant avec violence l'escabelle que Firmin avait fait tomber :

— Jusqu'à ce meuble , s'écria-t-il, que Dieu paraissait avoir exprès placé sous sa main pour rendre encore cette image plus semblable.

— Et peut-être, dit Gandoin , eût-il fallu que l'image fût semblable en tout, et que le iils mort ressemblât au père mort, comme le fils vivant ressemblait au père vivant.

— Non , répondit Théodoric violemment, non ,

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plus de sang, c'est assez d'un spectre toutes les nuits au pied de mon lit ; c'est assez delaToix d'un frère qui me crie dans mon sommeil: « Assassin î assassin ! ! »

— Faiblesse que tout cela , répliqua Gandoin ; que ce qui a été fait fût injuste, cela se peut; mais ce qui serait de toute justice, c'est la punition * de ton frère Euric pour avoir comploté contre toi, c'est le châtiment de ce jeune furieux, pour avoir osé te menacer.

— Non , reprit Théodoric d'un ton accablé ; ce tr6ne ne me coûtera pas une goutte de sang de plus que celui que j'ai versé.

Gandoin laissa échapper un geste d'impatience , et le roi , qui 's'en aperçut, continua avec plus de calme :

— Je l'ai décidé; et si Euric doit acheter un jour mon trône au prix que je l'ai payé , je ne tirerai pas cette épée pour le défendre, comme je l'ai tirée pour le conquérir. Il y a assez du sang d'un frère sur sa lame, puisque celui de tous les ennemis que j'ai vaincus ne l'a pas encore lavé.

— Ainsi, dit Gandoin, tu te livres sans défense à ceux qui en veulent à tes jours , et tu te rends , par ta pusillanimité, complice de leurs projets ; tu te trahis toi-même , tu trahis la cause des Visigoths en laissant à un insensé comme Euric la chance de s'emparer du trône !

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Théodoric sourit tristement , et déjà plus maitre de lui-même, il répondit en reprenant sa place près de la table.

— Je ne me trahis point moi-même, car si je ue me défends pas en frappant mes ennemis dans leur vie , je saurai m'en préserver en lies atteignant dans leur crédit , dans leur honneur et dans leur consi dération.

— Et si tous ces projets si habilement combinés viennent à échouer contre un hasard, ou devant la rage d'un jeune insensé comme celui qui nous quitte, il faudra donc que nous subissions le pou« voir de ton frère, d'un débauché qui abandonnera pour ses plaisirsle soin du gouvernement et la gloire des Yisigoths.

— Tu te trompes encore, Gandoin , répartit le roi; le jour où Euric pourra saisir le sceptre , tu reconnaîtras le génie qui dort en lui, comme tu as reconnu le féroce courage de Thorismond dans le regard de Firmin. Vainement j'ai voulu étouffer cette nature sauvage sous la mollesse de l'éducation romaine ; à Tinstant où le lion s'est senti blessé , il s'est réveillé; il en sera de même pour Euric : crois-moi , du moment que l'aigle aura de l'air , il prendra son vol. Mais bientôt, je l'espère, j'aurai pourvu au plus pressant de ces dangers; plus tard , et lorsque j'aurai mis à l'ambition d'Euric un frein qu'il ne pourra briser , je m'occuperai de Firmin ; car

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j'ai prononcé devant lui un nom qui à pu ne pas l'éclairer quand il était aveuglé par la colère , mais qui devra lui donner d'étranges soupçons lorsqu'il réfléchira à cette scène. Et peut-être un jour , ses soupçons deviendraient-ils une certitude , si l'un de mes serviteurs cessait d'être discret.

— Est-ce à nous , dit Gandoin , que tu fais l'injure d'une pareille supposition ?

— Jamais , reprit Théodoric , le courage et la prudence ne m'ont fait soupçonner une trahison ; mais la faiblesse, la vénalité et la perfidie sont toujours à redouter par ceux-là mêmes à qui elles ont le plus servi. L'homme qui les emploie est comme ces bateleurs de l'orient qui gagnent leur vie en jouant avec des serpents, et qui meurent le plus souvent étouffés par les reptiles qui les faisaient vivre. Ainsi , Attale peut trouver un meilleur prix de son indiscrétion que de son silence* Kamal a assez souvent trahi son maître pour moi , pour que je ne doive pas m'étonner qu'il pût me trahir pour un autre; et Bar thélemi peut espérer qiiê sa religion trouvera plus d'appui dans un roi catholique que dans un bienfaiteur arien. N'importe, il est temps de nous occuper des affaires présentes.

Il s'adressa alors à son second conseilla , et lui dit:

— Léon , e9-tu sûr de faire réussir le plan que tu as conçu ?

Léon, qui, pendant tout le temps qu'avait duré cette scène, avait à peine quitté des yeux divers manuscrits qu'il lisait attentivement , se rapprocha de la table et se disposa à parler.

— Avant de commencer , dit Théodoric , il faut que je m'informe si tout est prêt.

Il frappa du pied , et le chambellan reparut.

— Eamal est-il de retour? lui demanda son maître.

— Il vient d'arriver.

— Seul?

•— Un homme , de la taille d'un géant , l'accompagne.

— C'est bien. A-t-on conduit hors des portes de la ville la litière fermée dans laquelle on doit introduire les personnes que j'attends?

— Il y a une heure qu'elle est partie; mais je n'ai pu délivrer au chef de l'escorte qui doit la suivre l'ordre nécessaire pour qu'elle entre sans être visitée.

— Le voici , dit Théodoric. Tu le remettras au garde delà porte, et tu lui diras que cette litière n'enferme aucune marchandise sigette à l'impôt (57).

— Si les lois étaient exactement observées , reprit Léon en souriant , cette marchandise ne paierait rien au publicain pour entrer dans Toulouse , mais elle devrait un droit à l'édile pour y rester.

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